‹ Fleurs d'ennui, Pasquala IvanovitchChapitre 7 sur 13 · MORALITÉ · texte numérisé non relu

MORALITÉ

On a toujours tort de chercher à faire du mal aux gens, surtout lorsque ce sont de bons louloups affectueux comme ceux de cette histoire; tôt ou tard, on est fatalement puni.

Cela est bien prouvé, Plumkett, par le sort de ces attrapeurs de chiens.

(Fin du conte. ) S.

Plumkett. — Mon cher Loti, j'avais parfaitement prévu que votre conte n'aurait ni queue ni tête et aboutirait à une moralité de Jocrisse.

Vos principaux personnages, les chiens, n'apparaissent que vers le milieu de l'histoire, et les trois dames du titre ne figurent pas dans le dénouement. Tout cela est fort peu conforme aux règles suivies par nos bons auteurs. Mais je ne vous le reproche pas : on écrit comme on peut. Il ne serait pas raisonnable d'exiger que vous missiez de !a suite dans vos récits, n'en ayant aucune dans les idées.

Du reste, vos matelots sont bien peints» J'aime même assez vos descriptions d'Alger; elles sont justes et passablement colorées.

Et tenez, elles me rappellent certain printemps que le hasard nous y fît passer ensemble, il y aura trois ans tantôt. Étiez- vous assez ridicule, mon Dieu !

Le jour, vous posiez pour la statue équestre, en compagnie de votre ami Mohammed, sur des chevaux qui eussent rompu le cou d'un chrétien. La nuit, vous alliez rejoindre vos amis à peau jaune dans les repaires de la Kasbah, en m'engageant à ne dus vous suivre (ce dont je n'avais du reste nulle envie), sous prétexte que mes paletots gris vous offusquaient la vue et que je vous gâtais la couleur locale.

Il me souvient même qu'une fois (à ce bain maure tenu par des Arabes qui fredonnaient la

dernière opérette de Lecoq, vous souvenez-vous?) vous refusâtes de vous baigner et remîtes avec dignité votre blanche gandourah, pqjre que je me disposais moi-même à entrer dans les étuves.

Jamais, du reste, nous n'avons réussi à être bons amis qu'à distance. C'est un fait acquis : vous m'avez toujours cherché noise.

J'évoque ces souvenirs sans la moindre amertume, et croyez bien qu'ils n'éveillent en moi qu'une douce pitié.

... Il est certain que deux hommes aussi compliqués que vous et moi arrivent très difficilement à s'entendre.

Les circonstances, les milieux ont déposé autour de nos personnages tant de couches hétéroclites, qu'il y a en nous un tas d'individus différents, sans compter toute sorte d'animaux. Chacun à son tour, fous ces gens ou toutes ces bêtes apparaissent suivant les cas, parlent, agissent, à la place de * l'être intime et profond qui demeure blotti par derrière, inerte et atone, dans une espèce de lassitude écœurée.

Quand vous, par exemple, vous présentez un chat, si je réponds par un chien; ou bien encore, si je m'approche, raffiné et courtois, et que je rencontre chez vous le sauvage, le Tartare ou leP&houin (qui reviennent souvent), il est clair que l'entente ne sera pas bien cordiale.

Tandis que votre frère Yvon, très simple, très

équilibré, en môme temps très vivant et très intense dans sa personnalité, vous êtes toujours sûr de le trouver, celui-là. Il est lui-même, pas un autre, et il répond à ce qu'il y a en vous de plus vivant et de plus constant sous toutes vos enveloppes : l'homme primitif.

L'homme primitif, le sauvage préhistorique; mon cher Loti, c'est ce qu'il y a au fin fond de vousmême.

Ce qui est très particulier chez vous, ce qui donne à vos livres cette étrangeté qui attrape les badauds, c'est le mépris que vous semblez faire des choses modernes ; c'est l'indépendance aisée avec laquelle vous paraissez vous dégager de tout ce que trente siècles ont apporté à l'humanité, pour en revenir aux sentiments simples de l'homme primitif, ou à ceux des animaux antédiluviens des mers du Sud, que vous nous expliquiez tout à l'heure. Seule- . ment vous employez toutes les ressources, toutes les recherches de l'homme très civilisé, pour les rendre intelligibles, ces sentiments, et vous y parvenez dans une certaine mesure, je ne le conteste pas.

Mais je me déclare incapable de vous ranger dans une classe d'écrivains quelconque; vous êtes très personnellement vous, et nul ne pourra jamais vous donner un nom, et on se trompera toujours en vous appliquant une appellation connue, tant que les médecins aliénistes, les paléontologistes, ou les vétéri-

naires habitués à soigner des baleines malades dans les grandes houles du Sud ne se mettront pas à faire de la critique littéraire.

Voyez le merle blanc, on lui dit qu'il est une pie, on lui dit qu'il est un geai, on lui dit qu'il est un pigeon ramier.

Rien de tout cela ; il était une bête à part.

De même vous, mon cher Loti, vous êtes rès unique dans votre manière; vous n'appartenez à aucune espèce connue d'oiseau.

Loti. — Et vous, vous êtes un serin, mon bon Plumkett. — Passons.

Je vais vous entretenir de certain vieux registre de parchemin que le hasard me fît trouver un jour dans mon grenier, au fond d'un de ces coffres de chêne dont se servaient nos aïeux.

Il était tout poudreux, et les termites avaient dessiné dessus leurs arabesques.

Je l'ouvris d'une main distraite. Puis le nom de Samuel R. me frappa, sur la couverture, et j'eus la curiosité de lire. (Ge Samuel R. était un de mes ancêtres, et j'avais jadis beaucoup entendu parler de lui par son arrière-petite-fille, ma grand'mère.)

C'était simplement son livre de comptes. Il y avait, écrites, mois par mois, les dépenses de sa vie.

« Le 10 d'août 1695, acheté un cheval, — 100 livres.

« Payé les gages de Suzon, ma servante, — 2 libres.

« Payé les gages de Mathieu mon serviteur, 5 livres. »

Ensuite venaient les comptes des saulniers, les journées des hommes pour ramasser le sel des marais; et puis, chaque automne, un grand nombre de journées supplémentaires pour les vendanges, et une somme ronde pour le repas de fête des vendangeurs... Et je songeais à cette activité, si ancienne, et si semblable à la nôtre, — et à ces cueillettes dans les vignes, au soleil de 1690...

L'écriture, très large, très ferme, ressemblait à celle des vieux missels; elle était presque gothique.

Je tournai plusieurs feuillets. Les années de mon aïeul Samuel se succédaient, semblables, avec des dépenses sagement balancées. Mais l'écriture, peu à peu, devenait moin? nette, — et puis, brusquement, les comptes s'arrêtaient : mon aïeul avait achevé, sans doute, sur cette dernière page, sa vie régulière et patriarcale.

Je tournai encore. Beaucoup de feuilles blanches, — et puis je tombai sur d'autres comptes, drôles ceux-ci; l'écriture, moins ancienne, était enfantine, chevauchait tout de travers, avec des barbouillages et des petits bonshommes.

Évidemment le vieux registre, devenu inutile, était tombé après bien des années entre les mains des enfants qui y avaient fait des comptes pour rire :

« Vendu à Henriette, une aulne de ruban rose pour trois épingles. »

« Vendu à Jeannette, deux aulnes de dentelle d'Alençon pour douze noisettes...»

Je reconnaissais ces noms. Ces enfants, c'étaient ma grand'mère et mes grand'tantes (dont la dernière, ma tante Berthe, s'est éteinte à quatre-vingtdouze ans). Sous la première république, vers 1798, elles s'étaient amusées à la marchande, tout comme les petites filles de nos jours.

« Le 24 de mai, fait un chapeau à plumes pour mademoiselle Marie-Jeanne, que je lui ai vendu à crédit, pour une once de cerises. »

Quelle singulière figure il devait avoir, ce chapeau à plumes!... Elles avaient joué à la modiste. — Et, en tournant encore, entre chaque feuillet, je trouvais maintenant des bouts de dentelle et des rubans qu'elles avaient mis en presse, — de ces rubans ombrés, nuancés, du vieux temps, qu'il est de mode de copier aujourd'hui. Le fond de leur magasin de poupées avait dormi là pendant la durée d'un siècle, — et je restais très songeur devant oes reliques de cent ans. Je cherchais à me représenter ces petites filles, en recomposant leur physionomie d'après les anciens portraits ou les figures octogénaires entrevues dans mon enfance; je les voyais en costume du temps, en petite robe simplette, avec des frisons à la grecque retomhant sur un velours qui leur serrait le front, — s'amusant pen-

dant leurs récréations du décadi, à la lumière d'un soleil plus jeune que le nôtre...

Et puis je trouvai des pensées desséchées, et des brins de muguet et d'autres fleurs de printemps., Elles avaient gardé leurs couleurs, ces pensées, et les petites filles qui les avaient cueillies, après avoir été de bonnes grand'mères regrettées, n'étaient plus que de la poussière à présent...

Autre chose encore : des papillons décalqués! — Procédé d'enfants, elles avaient mis les ailes entre des feuilles de papier gommé qui avaient gardé empreintes la forme et la couleur.

C'étaient des papillons bleu de ciel, et de ces phalènes aux ailes noires et roses, qui n'ont qu'une courte saison, qu'on voit voler les soirs de mai audessus des hauts foins en fleurs. — Ils étaient frais, comme attrapés d'hier...

Ce fut aussi un soir de mai que je fis ces découvertes. Le soleil couchant éclairait par la fenêtre le vieux parchemin et les fleurs centenaires; — et je revoyais, sous des couleurs douces et étranges, ces printemps morts, ces printemps enfouis sous la poudre de ] 'éternel néant...

J'ai épousseté pieusement ce registre vénérable, Plumkett, et l'ai porté dans ma chambre, où il a pris place dans mon secrétaire.

Je l'ai ouvert depuis quelquefois, mais rarement,

de peur de le déflorer, de peur que ce charme des mois de mai de jadis, qui dort sous le parchemin jauni, ne s'envolât peu à peu d'entre les feuillets trop souvent ouverts...

Plumkett. — Par hasard, mon cher Loti, c'est une jolie fleur fraîche que vous venez de m 'envoyer là, — bien que ce soit une fleur de cent ans.

Moi aussi, j'essayerais de vous en envoyer de moins fanées quelquefois, si nous n'avions pris l'habitude de les effeuiller dès que nous les recevons, pour nous les lancer mutuellement à la tête.

Dernièrement je vous faisais une théorie physiologique très intéressante. Eh bien, vous vous êtes mis à crier que c'était un os de mort et que cela vous faisait peur; et puis vous m'avez interrompu par un conte arabe à dormir debout, sans me laisser le temps de tirer mes conclusions.

« Nous sommes des machines, » avais-je dit, — et c'était une vérité tout à fait digne de M. de la Palisse, qui est un de mes auteurs favoris.

Mais ne sommes-nous que cela?... C'est toujours ici le point d'interrogation terrible sur lequel il faudrait pourtant essayer de ne pas rester. Après avoir songé à tout, efforçons-nous de nous élever jusqu'à la contemplation d'autre chose où notre pensée puisse s'arrêter et se reposer en paix.

La machine distillant la pensée, l'amour, est heureusement encore inexpliquée. Si des phénomène*

cérébraux observables nous cherchons à passer aux phénomènes de conscience, pensées ou volitions, entre les deux nous trouvons toujours l'incompréhensible, l'abîme.

La philosophie moderne nous dit bien alors que les phénomènes moraux et mentaux sont les deux faces objective et subjective de la même chose qui est V activité de Vêtre humain. Mais, parce que nous avons rendu par une formule concise quelque chose d'inintelligible, le comprenons-nous mieux pour cela?

Et voilà toujours le terme auquel aboutit toute philosophie et toute science : la plus immense des formes que puisse revêtir aux yeux de notre esprit l'Inconcevable , l'Incompréhensible , l'Inconnaissable...

Nous nous creusons jusqu'aux dernières profondeurs, et, arrivés là, nous nous débattons en ricochets pénibles au milieu de conjectures enfantines.

Eh bien, pourtant je ne la trouve pas si nulle que vous voulez bien le dire, cette philosophie moderne : elle nous mène au moins à la constatation rigoureuse de notre ignorance complète et de notre incapacité d'en sortir.

Et c'est bien quelque chose, mon cher Loti, car cela laisse un champ infini ouvert au cœur et à l'imagination ; cela affirme la notion de cet Inconnaissable qui peut-être est Dieu!...

Les religions viennent de ce sentiment de l'incon-

FLEURS D'ENNUI It!

naissable. Elles en sont des interprétations grossières ou naïves ; elles sont des périodes de l'évolution de l'esprit humain. Nos esprits à noirs, êtres perfectionnés, vont plus loin qu'elles ; ils ne peuvent s'accommoder de leurs dieux . Mais, en nous approchant, plus que ne l'ont fait les religions du passé, des [limites de la conception humaine., nous voyons aussi plus clairement ces limites qui se dressent devant nous, infranchissables, mystérieuses, — et derrière lesquelles il doit y avoir Dieu. Le Dieu vrai est plus haut et plus loin que le disent les. chrétiens ; sachons pourtant qu'il ne peut se faire qu'il ' n'y en ait un, et faisons comme les chrétiens : Adorons-le.

Puissent ces conclusions servir à l'apaisement de vos incertitudes et de vos douleurs. Élevez-vous audessus des choses vulgaires et reposez-vous au sein de ces belles contemplations. Vous y découvrirez un charme consolant qui vous fera peut-être un jour aimer la vie...

Sixième pissenlit.

Loti. — Je rêvais, Plumkett, qu'on était en train de vous trépaner ; c'était un matelot charpentier de notre vaisseau qui exécutait ce travail, d'après les indications d'un médecin aliéniste que nous avions consulté.

Moi, je remplissais auprès de vous mon office

d'ami : pendant l'opération, je vous tenais compagnie, et je vous encourageais par de bonnes paroles.

— Votre tête rendait un petit son creux et fêlé, -comme un coco fendu.

Qmndle trou fut fait, nous vîmes paraître à l'ouverture les deux antennes d'un gros cafard qui avait construit son nid dans votre ganglion blanchâtre. Alors nous nous retirâmes discrètement, l'opérateur et moi, pour ne point gêner ce départ,

— et l'animal sortit.

Après celui-là, il en vint un second, puis deux,

puis trois, puis dix Il en vint un très grand

nombre et quelques araignées aussi.

« Ah ! je me sens mieux ! » disiez-vous. En effet, vous exprimiez des idées qui avaient une certaine suite, et même qui ne manquaient pas de sens commun.

Alors j'éprouvai une sensation pénétrante de surprise qui me réveilla... J'étais couché sur les coussins du carré où je m'étais endormi après la fatigue d'une nuit de quart. Yous, vous étiez assis près d'un sabord, entouré de quelques autres qui vous écoutaient.

Vous leur parliez de Kant et de Spinoza, de la raison pure et de la raison pratique... Alors je vis bien que j'avais rêvé...

Tout à l'heure, vous me disiez donc, Plumkett, que la plus haute philosophie peut être résumée et

mise à la portée de tous par les deux énonciations suivantes : « Nous ne comprenons rien à rien ; nous ne savons rien de rien. »

Très exact, cher maître, seulement nous connaissions cela depuis longtemps. — Et tout ce que vous pourrez mettre à ces deux vérités de belles robes, de faux nez ou de fausses barbes, pour leur donner un charme consolant, ne sera jamais que du clinquant et du postiche.

Il y a quelque part sur les côtes de notre pays une grande île sablonneuse, contrée qui n'a aucune beauté appréciable et dont je ne veux pas vous faire une description bien longue.

Des bois de pins où passe le vent de la mer; des marais salants où, pendant les chaudes journées d'été, le sel soigneusement ramassé en petits tas d'une blancheur de neige, répand une senteur particulière que les paysans appellent « odeur de violette » et qui est semblable, en effet, à celle des violettes sauvages ; — et des alouettes, des alouettes par milliers, chantant en toute saison, à pleine gorge, leur chanson joyeuse, en s'élevant dans le ciel. De grandes plages de sable, battues souvent et remuées par la houle d'ouest; sur les dunes, des tapis d'immortelles et d'œillets roses, si odorants qu'ils envoient leur parfum jusqu'au large, aux navires qui passent. Des villages de pêcheurs aux maisonnettes toutes basses, toutes basses, comme blotties contre le

sol par crainte des rafales qui soufflent de l'Océan ; pauvres villages tout blancs de chaux comme des villages arabes, et nets, et propres, à ravir, avec des giroflées, des roses, des fleurettes poussant partout, parmi les pavés, blancs aussi, de leurs petites rues paisibles. Des hommes brunis par le soleil et le vent marin. Des bonnes vieilles en haute coiffe blanche. — Sur toutes choses, un charme d'honnêteté simple, modeste et patriarcale.

C'est bien puéril, ces détails, n'est-ce pas, auprès de votre philosophie?...

Je songe à ce pays en ce moment, Plumkett, parce que c'est là que j'ai éprouvé jadis les impressions religieuses les plus vives. Ce pays est celui de ma famille, et, quand j'étais enfant, on me menait quelquefois dans cette île où nous possédions des marais. C'est une terre un peu huguenote, et mes ancêtres, qui l'étaient eux aussi, y dorment leur sommeil éternel dans un petit enclos particulier, comme c'était la coutume autrefois pour ces familles hérétiques auxquelles les cimetières autour des églises étaient fermés.

C'est là, étant enfant, dans ces petits temples campagnards, — tout simples, tout blancs aussi comme les villages, et tout ensoleillés, — que je me suis senti le plus près de cette figure radieuse qui s'appelait le Christ.

Je me souviens aussi d'une certaine image peinte qui, dans mes premières années, avait à mes yeux

une vie incomparable, et que je préférais aux plus belles enluminures dorées des plus beaux livres. Elle représentait le Christ, assis sur une pierre, attirant à lui des petits enfants hébreux qui étaient pieds nus. Il y avait, écrit dessous, ce passage de l'Évangile : « Laissez venir à moi les petits enfants. » — Derrière le Christ, c'était un paysage de la terre de Ghanaan: une campagne nue, pierreuse, je ne sais quelle mélancolie d'abandon dans de la lumière chaude, je ne sais quoi d'inexprimable qui m'avait fait comprendre la Judée... Plus tard, quand j'ai vu par mes yeux l'Orient biblique, j'y ai retrouvé cette mélancolie et cette lumière que j'avais devinées; j'ai vu vivre le pays de mon image d'enfant... Seulement la foi n'y était plus, et c'était alors l'Islam qui momentanément hantait mon imagination...

Qu'elle était jolie, Plumkett, cette imagt représentant Jésus et les petits enfants d'Israël ! Et quel rayonnement avaient jadis ces noms presque divins : Bethléem, Gethsémané et GolgothaL..

Quand j'ai commencé à grandir, il m'a évé vite gâté et obscurci, ce Christ, par les prédicants au ton pleurard, par les livres absurdes, par toute la séquelle blafarde qui se traîne derrière sa personnalité lumineuse, — et j'ai haussé les épaules. — Ge n'est que longtemps après, devenu homme, que j'ai su le dégager de ce fatras et de ces petites gens,

pour le retrouver beau et pur, et rendre encore à ce Dieu brisé un hommage d'admiration...

Sous une forme plus païenne, plus ténébreuse, j'ai retrouvé le Christ encore, à une autre époque de ma vie, dans les églises de granit des campagnes bretonnes. — Oh ! ces vieilles petites chapelles, isolées et mystérieuses, dans les bois de hêtres, et ces calvaires au coin des chemins, que nous rencontrions le soir, dans nos promenades d'été, avec mon frère Yves... Est-ce que tout cela est vide et n'est rien?... Quand il n'y aurait que les prières de tant de générations, prières de morts, prières de confiance ou d'angoisse, qui, le soir, autour du granit séculaire, flottent comme des esprits...

Je ne veux pas vous parler des martyrs chrétiens : leur époque était plus jeune que la nôtre, et nous ne pouvons plus guère les comprendre.

Mais, dans notre siècle à nous, — je songe à ces exilés, à ces jeunes hommes, nos compagnons, que j'ai vus mourir, un peu partout, emportés par les blessures, les fièvres, les contagions, les débauches; je les ai vus, les philosophes comme vous, aux prises avec l'angoisse finale, tordant leurs mains dans des agonies horribles ; — et d'autres, de pauvres matelots, — les simples ceux-ci, — s'en aller dans le néant, tranquilles, en tendant les bras au Christ, avec une prière enfantine, avec un sourire inexprimable en face de la Reine des épouvantemems.

C'est vrai, je vous l'accorde, tout cela nous fait pitié, à nous ; — mais ne m'offrez rien pour mettre à la place, — et laissez-moi tranquille avec votre philosophie qui m'ennuie

Plumkett. — Très Musset y tout cela, mon pauvre Loti, très déjà dit, — Beaucoup trop Musset môme; mais je vous pardonne. Il faudra que l'homme cesse d'être homme pour ne pas ressasser toujours les mêmes choses.

Seulement vous voyez qu'il y a un banal poétique comme il y a un banal philosophique, et que, en un mot, tout aboutit au banal.

Loti. — Mon ciel a toujours été s'assombrissant, Plumkett, depuis l'époque déjà lointaine où j'ai vu s'éteindre cette image du Christ qui éclairait doucement mon enfance.

A présent, je cherche à vivre au milieu d'amis extraordinairement simples, — de ces gens qui croissent comme des plantes saines, donnent leurs fruits, et savent, après, mourir tranquilles quand l'heure en est venue. — Les gens simples, les choses simples, cela me retrempe et me repose ; après avoir été le garçon le plus compliqué du monde, j'en reviens tout doucement aux façons d'être les plus primitives.

C'est bien l&ssant, les personnages comme vo<is et moi. r— Et comme nos existences paraissent extravagantes , inutiles , détraquées , auprès de celles

de ces amis simples que je me suis choisis

Seulement c'est trop tard, hélas : redevenir naturel et sain comme eux ne m'est plus possible. J'ai beau faire, dans leur milieu primitif, je suis toujours un déclassé jouant une comédie ; par-dessus leurs têtes, je vois toujours au loin les profondeurs sombres qu'ils ne savent pas voir, — et alors je maudis avec toute l'amertume de mon âme les hommes et le hasard qui m'ont fait ce que je suis...

L'amour non plus, je ne sais pas le sentir comme le sentent ceux qui sont restés simples. Pour moi, il s'y mêle je ne sais quoi d'étrange et de mortel ; — une préoccupation de Vau delà; une angoisse, une inquiétude devoir tout finir...

Ohl vous parlez d'inconnaissable I... — Mais qu'estnse encore que cet autre mystère : le charme tout-puissant des êtres qui sont beaux?... D'où vient-il, leur charme? de qui sont-ils l'image? — Qu'est-ce que cela, qu'on ne définira jamais : la beauté? Qu'y a-t-il de rayonnant autour de ces marbres qui traversent les âges et demeurent éternellement admirables, les statues grecques, les Vénus, les Phryné, les torses des femmes antiques ?

Cela seul ne trompe pas : la jeunesse, la beauté visible et palpable des créature» terrestres... Je m'en tiens à cette forme de Y 'Inconnaissable, la plus puissante, la plus manifestée à nous, — et je l'adore...

Et cette adoration n'est pas seulement matérielle elle est un sentiment suprême, sublime, qui me

donne par instants comme la notion de l'infini et de Dieu. — Si l'âme existe, c'est dans l'amour que j'ai le mieux compris sa présence, que je l'ai le plus sentie, amalgamée à ma chair... Qu'est-ce que je leur voulais, à celles que j'ai aimées, filles de différents pays de la terre, — pauvres filles sauvages quelquefois, — ou filles ramassées dans les rues, simplement parce qu'elles étaient belles; — qu'est-ce que je leur voulais à toutes?... N'étaitce que leur forme admirable, pensez-vous ?... Oh 1 non, pas cela seulement ; car, lorsque je les aimais, je les ai quelquefois tant aimées que j'aurais voulu mourir avec elles, leur donner une foi et une croyance en Dieu, et les emmener dans une autre vie, mêlées à moi-même éternellement...

Quand je regarde en arrière, et que je les retrouve dans ma mémoire, celles que j'ai aimées, «elame confond d'avoir pu les oublier, elles et l'expression adorée de leurs yeux, et le charme de leur pays aimé à cause d'elles, et nos rêves de foi et nos rêves d'éternité ; cela me confond et me donne conscience du néant humain, et je comprends Tètre misérable que je suis, impuissant à trouver et à étreindre ce quelque chose dont j'ai soif, — impuissant à me rapprocher de Y Inconnaissable, — incapable d'éternité...

L'amour!... En somme, c'est encore tout ce qui est resté, après l'effondrement de tout. — L'amour, sans lequel il n'y a rien que de sombre et de mort

— L'amour, qui a changé pour moi les aspects des choses, des pays, qui m'a rendu délicieuses les misères, qui m'a rendu empoisonnées les prospérités... L'amour, qui a jeté pour moi sur certaines contrées de la terre ce charme mystérieux que je me suis épuisé inutilement à comprendre, à fixer, à traduire par des mots humains... En somme, je n'ai jamais vécu que par l'amour ; — dans la vie, je ne vois plus rien, que l'amour...

Et, avant que ce ne soit fini de ma jeunesse, je voudrais qu'on m'enterrât dans une même fosse avec celle que j'aime à présent, de peur que cette forme de Y Inconnaissable que j'essaye d'embrasser en elle ne s'échappe encore, et que je ne retombe dans le vide ; de peur de cesser de l'aimer; — de peur des années qui, lentement, viendront nous affaisser et nous anéantir.

Je suis si las d'essayer de tout, si fatigué d'ouvrir mes bras pour étreindre, que j'accepterais avec joie cette mort et cette sépulture ensemble, pendant que nous sommes jeunes encore. Cela finirait toute chose, et j'aimerais cette fin-là.

Je voudrais seulement qu'on la fît mouler avant dans du marbre, pour montrer encore aux générations qui passeront après nous quelle était sa beauté... Et sur ce marbre, qui serait un peu ambré comme l'albâtre au soleil, je tracerais tout autour des yeux un trait noir, — pour imiter l'ombre de ses cils, plus épais que les cils peints des femmes arabes ; —

pour rendre ce quelque chose qui est dans son regard, et que j'adore sans pouvoir l'exprimer, ce quelque chose qui est rare et délicieux, — surtout quand on la regarde de tout près, de tout près, à la toucher...

Je voudrais que, dans la fosse, elle fût couchée sur moi, pour que la décomposition de son corps passât au travers du mien... Mais pas dans ces cimetières saturés de morts, dans ce sol où pourrissent pêlemêle tous les rebuts humains. Non, quelque part dans les bois, où nous serions seuls à nous fondre ensemble dans la terre, a passer dans les racines, dans les branches, dans les mousses.

C'est banal encore, ce que j'écris là, Plumkett; cela a été dit et on en a rabâché avant que vous et moi ayons ouvert nos yeux au soleil de ce monde... Mais, que voulez-vous ! à notre époque usée, on ne peut même plus rien penser de neuf, rien qui n'ait déjà servi à tout le monde... Et puis je le sens si vivement, tout cela, que je voudraisê tre capable de l'exprimer d'une manière plus saisissante que ceux qui ont passé avant nous sur la terre

I/î Christ... Je me souviens du jour où j'ai confessé ce nom pour la dernière fois de ma vie...

C'était au temps où je demeurais à Stambcul. J'avais admis sous mon toit un vagabond israéMte, pauvre garçon qui avait joué sa vie et quitté son

pays pour me suivre... Et puis, — un jour que je me sentais méchant, — je ne sais plus pourquoi, je l'avais chassé.

Il était parti en me jetant un regard d'angoisse inoubliable. Et puis, se rappelant que le manteau qui le couvrait était à moi, il l'avait enlevé et laissé à terre, avant de passer ma porte. C'était un matin d'hiver; vêtu comme un pauvre, par le froid de décembre, il s'en était allé résolument sans regarder derrière lui.

Mais, quand il fut loin, je sentis que j'étais seul dans Stamboul, et que ce serviteur chassé était dans ce pays mon unique ami. Surtout le remords de cette mauvaise action m'étreignait le cœur.

Là-bas, à l'autre bout de cette grande ville, à l'échelle du Vieux-Sérail, il y avait des navires en partance pour Salonique, son pays. Je songeai tout à coup qu'il avait dû aller s'y embarquer, et je partis en courant, avec la frayeur d'arriver trop tard.

Là j'interrogeai tout le monde, des bateliers que nous connaissions, des patrons de navires. Personne ne l'avait vu.

Un d'eux qui était son ami me dit : « Ya demander-au rabbin Ézéchiel, de la synagogue de Balata, qui l'avait pris en affection; c'est chez lui qu'il sera allé sans doute. »

Quand j'arrivai au quartier juif de Balata, c'était le sdir, un soir de sabbat. Un vrai crépuscule d'hi-

ver, le premier de l'année, tombait comme un linceul. Cette première sensation de froid surprenait et glaçait l'imagination.

C'était un froid morne, sans un souffle dans l'air, avec un ciel gris tout d'une pièce présageant la neige prochaine. Et cette grande ville orientale, que les gens se représentent à distance toute blanche sous le soleil, était d'une étonnante intensité de noir, sous une voûte plombée. La terre, le sol / kviné des rues était noir; toutes les vieilles maisons de bois, hautes, ventrues, déformées, croulantes, — étaient noires aussi, ou peintes avec de l'ocre sombre et du brun rouge. Il n'y avait d'éclatant et de frais, au milieu de eetle vétusté obscure, que les costumes de tous ces juifs qui se promenaient, désœuvrés, dans les petites rues silencieuses, en gardant l'inaction commandée du sabbat.

Ils étaient vêtus de leurs longues robes de fêtes, et c'étaient des oppositions de couleurs très surprenantes. Il y avait des robes orange avec des fourrures noires, des robes bleu de ciel avec des fourrures jaunes, des robes vert d'eau et roses garnies de martre, et des robes rouges garnies d'hermine.

Marchands du grand bazar tous, ils causaient à voix basse de leurs affaires suspendues ; ils se promenaient lentement, avec leurs babouches dans des socques, comme ayant peur de se salir sur cette terre noire des rues, comme craignant pour leurs belles robes claires, et ils regardaient en haut, dam

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ce ciel de plomb, cette neige qui allait tomber. Ils marchaient avec cet air renfermé, sournois, cette mine humble de bête battue, qu'ont pris les juifs dans ces pays musulmans, où on les tient sous le fouet comme des chiens.

J'avais perdu ma route, et je demandai la synagogue, qu'on m'indiqua en me dévisageant avec des regards soupçonneux.

Il faisait presque nuit dans cette synagogue, qui était en contrebas de la rue, enterrée, comme tous les édifices sur lesquels les siècles ont passé.

Les lézardes aux voûtes ; une odeur acre de moisissure et de poussière. De vieilles dorures, des choses caduques et bizarres, confuses dans l'obscurité. Le chandelier à sept branches, peu différent sans doute de celui du temple de Salomon, dressait dans un dernier rayon du jour sa tournure rigide et extraordinaire d'objet symbolique. Les inscriptions des murs étaient composées de ces caractères millénaires avec lesquels on inscrit le nom de Jéhovah au centre du triangle mystérieux qui signifie Dieu. Tout cela impressionnait et donnait bien le sentiment du sanctuaire du peuple juif, de la nuit et des terreurs mystiques du passé.

Les prêtres d'Israël étaient assis au fond, près du tabernacle. Je leur demandai le rabbin Ézéchiel; alors l'un d'eux me conduisit dans une crypte

basse, aux murailles couvertes d'inscriptions hébraïques. Il appela : Ézéchiel! — Un vieillard à barbe blanche vint à moi et demanda : « Que me veux-tu? »

— « On m'a dit que tu sais où est Samuel, fils d'Abraham, de Salonique? »

— « Peut-être... Oui, — il est dans ma maison. — Alors, c'est toi, celui qui l'a chassé?.... »

Et puis, baissant la voix, s'approchant tout près, fixant sur moi ses deux prunelles pénétrantes, il dit :

— « Es-tu d'Israël ? »

— « Non! » répondis-je, en tressaillant à cette question inattendue, qui faisait revivre tous mes souvenirs bibliques.

— « Es-tu du Christ, ou de Mahomet ? » J'allais répondre : de Mahomet, car je portais le

fez turc, et c'était ma fantaisie d'alors de jouer le musulman, surtout vis-à-vis des juifs. Mais il me sembla tout à coup que j'allais proférer quelque odieux parjure. Je n'osai pas, et je répondis : « Du Christ! », confessant encore une fois ce nom d'une douceur étrange, qui n'est comparable à aucun des noms de la terre, et pour lequel, si j'avais eu la foi, je serais allé si joyeusement chercher la mort des m\ssionnaires, aux avant-gardes du christianisme

Plumkett. — Je me suis endormi pendant votre histoire, Loti ; aussi suis-je au regret de ne pouvoir

vous marquer tout l'intérêt que j'y eusse certainement pris.

Je me suis endormi et, comme vous, j'ai été visité par un songe.

Je rêvais que j'étais en chaire, devant une nombreuse assistance, dans une salle qui me semblait être une de celles de la Sorbonne.

Le sujet que je traitais était : De V embryogénie chez le cochon d'Inde. Il y avait des dames qui prenaient des notes sur leurs carnets de visites, et mon auditoire me paraissait être absolument captivé.

Satisfait de mon succès, je songeais à glisseï dans ce cours d'histoire naturelle un mot aimable à votre adresse. Sachant qu'un brillant conférencier a établi des rapprochements entre vous et le phénix, moi qui ne crois pas aux animaux fabuleux, je préférais vous comparer h Y ornithorynque, animal étrange mais réel, point isolé dans le monde des bêtes, comme vous en êtes un dans la faune anthropologique de nos climats.

A ce moment, je me sentis secouer par la manche, et tombai incontinent dans cet état intermédiaire entre le rêve et la réalité, qui est chez vous, je le crois, à peu près permanent.

A travers ces visions incohérentes et confuses qu'aucune suite de mots ne peut rendre, comme vous le dites si bien J'entendis ces paroles cocasses: Choui dio Koola, choui dio Koolal...

— Ce n'était pas le chocolat traditionnel qui m'était offert, mon cher Loti, car je m'éveillais à Pé-King, dans une cellule du monastère des pères Lazaristes.

Non, c'était une tasse de bon thé vert, dit Soutchong-tcha, qui m'était offerte par I-ko-y en-tsing, (Rien-qu'un-œil), ancien roi des Truands de la cour des miracles de Pé-King, récemment touché par la grâce efficace et devenu domestique chez les bons Pères.

Dans son langage nasillard et chantant, I-ko-y entsing m'apprit que le temps était beau pour la saison ; (on était en janvier et il faisait 25 degrés de froid) ; que des chevaux attendaient dans le préau, et qu'enfin il était l'heure de me lever pour me mettre en route . (La veille, quelques bons Pères et moi, nous avions formé le projet d'aller déjeuner au Yen-ming-yuen ou Jardin de la lumière sphérique, qui est l'ancien palais d'été des empereurs mandchous.)

Tout en bavardant, Rien-qu'un-œil me remettait un à un mes divers vêtements, et je m'habillais frileusement, enfoui sous mes couvertures fourrées.

Dans ses allées et venues, chaque fois qu'il passait devant une naïve enluminure ornant une des murailles de la cellule, Rien-qu'un-œil faisait un profond salut à la romaine et se signait dévotement. Cette image était une sainte Famille : une Yierge coifïée et habillée à la chinoise, avec de petits pkds

de chèvre, tenait dans ses bras un Enfant Jésus chinois, dont la tête était ornée de deux petites huppes de cheveux et d'une superbe auréole jaune; un bon vieux saint Joseph, à longues moustaches et longue queue, considérait d'un air niaisement paterne la mère et l'enfant.

J'émergeai bientôt des profondeurs chaudes de mon lit de fourrures, et, tout frissonnant, je regardai au dehors.

En effet, le temps était beau pour la saison. Par la fenêtre m'apparaissait, sous un ciel pur, un coin du parc de la Mission, avec ses petits sentiers en escaliers formant de capricieux labyrinthes parmi des arbres nains et des rocailles. Çà et là s'élevaient d'élégants kiosques à jour ou des reposoirs rustiques. Un énorme soleil rouge d'hiver perçait de ses rayons les branchages des grands arbres, tordus et contournés dans de fantasques enchevêtrements, — et jetait, à travers ce fouillis effeuillé, de froides lueurs matinales.

C'était un de ces paysages aux lignes maniérées et invraisemblables, que les Chinois peignent avec de l'of sur leurs panneaux de laque; mais cela vivait d'une vie magique, dans des clartés roses, dans de la lumière gelée, au lever d'un jour glacial.

I-ko-yen-tsing me contemplait avec son œ.i unique, dérisoirement jeté tout de travers dans un

coin de sa large face, comme par un coup de pinceau mal assuré de quelque caricaturiste à moitié gris.

« Évidemment, me disais-je, ces gens-là ne nous ressemblent en rien ; ils ne sont pas la dégénérescence des mêmes singes que nous; la nature doit leur paraître inclinée à 43 degrés, et leurs idées sur les choses doivent s'en ressentir. »

A ce moment, le R. P. Samolto, un Père italien, le savant et le bibliothécaire de la Mission, entra dans ma cellule, et je lui fis part de mes réflexions :

— Hélas ! mon cher fils, me dit-il, à qui parlezvous? Sur cinq cents millions d'habitants que renferme cet empire, il y en a quatre cent quatrevingt-dix-neuf et demi qui vivent au sein des épaisses ténèbres de l'idolâtrie. 11 ne me paraît pas absolument évident que leurs erreurs tiennent à l'obliquité de leurs yeux; car, sauf exception, ils en ont habituellement deux qui sont dirigés en sens contraire, de telle sorte qu'au besoin l'un pourrait corriger l'autre ; et je ne sache pas que la grâce de 2ieu, qui dissipe l'erreur, ait- jamais eu pour cela besoin de redresser les yeux de travers des Chinois qu'elle & touchés. Mais ne portons pas de jugements téméraires, mon cher fils, sur les choses qu'il a plu à la divine Providence de nous laisser ignorer...

En bas, dans l'église, on disait la messe. Les chré-

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