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tiens mâles et femelles nasillaient à tour de rôle d'interminables chants en chinois sur un mode de complainte mélancolique.
Les hommes s'arrêtaient; alors c'était le chœur des femmes qui reprenait, et leurs nasillements plus chevrotants, plus grêles, rendaient plus navrante encore cette mélodie vague qui roulait sur une gamme incomplète, dans une sorte de détonnement perpétuel.
Elles chantaient, paraît-il, leslitaniesdela Yierge : Domus aurea! Turris eburnea! Janua cœli! Fœderis arca! etc., tout un latin déjà emphatique et obscur, traduit à leur usage en chinois de bréviaire...
En réalité, elles avaient l'air de chanter ceci :
« Quand nous sommes petites, les petits garçons nous battent; nos pères nous battent; nos mères nous battent; on nous dit que nous nTavons pas d'âme et on nous abîme les pieds afin que nos reins deviennent plus gros.
» Quand nous sommes grandes, on nous vend à un homme que nous n'avons jamais vu, qui nous emmène dans une chaise fermée, couche avec nous, et nous bat si nous ne lui plaisons pas.
» Il y a là aussi d'autres femmes, et nous nous battons entre nous.
» Les bons Pères disent à nos maris que nous avons une âme comme eux, et que ce n'est pas joli de nous battre tant que ça. Bénissons les bons Pères ! »
Puis une violente décharge de mousqueterie,
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accompagnée de coups de gongs, vint couper cette mélopée lugubre, en même temps que Rien-qu'unœil se jetait vivement la face contre terre. C'était l'Élévation, et les fidèles faisaient partir des pétards en signe d'allégresse.
— Âve, fili carissime ! Bonjour, monsieur Plumkett !
— Bonjour mon père ! Ave, Pater Oui Bonjour,. Père Mouchette ! Ave, Pater Chou!
— Quomodo vales, fili? Bene dormisti?...
— Optime, Patres carissimi.
... Tous ces bonjours amicaux s'échangent rapidement dans le préau, à la sortie de la messe. Le& bons Pères chinois me font d'aimables saluts, en élevant et abaissant leurs deux poings rapprochés ; je réponds de même, et je monte sur une petite bête mongole qui a longue crinière, longue queue, et une vraie fourrure d'ours.
La cavalcade, composée des abbés Ou et Chou, des PP. Samolto, Mouchette, et de moi-même, se met en marche, précédée du Mâ-fou (écuyer), et suivie du char aux victuailles, dans lequel est monté le P. Yang, bon poussah ecclésiastique tout emmitouflé dans une longue robe fourrée à manches pagodes.
(Le Yang est dans la cosmogonie chinoise le Principe mâle qui, uni au Yeng ou Principe femellef a engendré l'univers.^
Au grand trot, avec un tintement bruyant de grelots et de clocheties, le cortège s'engage dans des petites rues tortueuses, semées d'immondices, détritus animaux et végétaux, chiens morts et chien? vivants.
Derrière nous, il y a le palais démesuré du Fils-du- Giel ; on aperçoit le haut de ses murailles mystérieuses qu'aucun Européen n'a franchies. Il est encore endormi dans sa splendeur inouïe, et à ses pieds le Lac des Lotus est terni et mort sous la glace de janvier.
On éprouve une sorte de malaise indéfinissable en songeant à l'immensité de cette ville, qui s'éveille dans îe clair matin ; on est comme oppressé par ce dédale, serré, confus, inextricable, qu'on devine autour de soi, couvrant des étendues plus grandes qu'aucune de nos capitales d'Europe.
Les chiens aboient avec fureur sur notre passage et font des charges menaçantes contre les jambes de nos bêtes, dont l'allure devient inquiète et irrégulière. Il en sort de toutes les ruelles, de toutes les impasses, de tous les cloaques, et cette troupe nous poursuit, montrant des crocs aigus qui ont soif de mordre.
Aux portes des petites maisons basses, en brique grise, apparaissent déjà quelques minois de jeunes filles tartares qui viennent de se lever. Leurs larges faces de pleines lunes, toutes fardées de blanc et de
vermillon, se tournent comme des têtes de jeunes chats et nous suivent curieusement ; elles ont de petits air? craintifs, bébêtes et étonnés, à la vue de cp carnaval d'Occident qui passe. Leurs larges casaques, leurs pantalons bouffants, tranchent en couleurs voyantes et crues sur le gris des murailles; elles se tiennent gauchement sur leurs pieds trop petits, dans des poses mignardes de figurines d'écrans.
Ces images défilent vite, vite, à rebours ae notre course; elles disparaissent et nous retrouvons encore d'interminables séries de rues désertes.
Nous sommes dans la Ville Jaune ou ville impériale, et tous ces vieux quartiers morts ont un caractère aristocratique. Des murs,, des murs qui n'en finissent plus ; des murs tout gondolés de vieillesse, tout tapissés de mousses et de fougères. Derrière, il y a des parcs immenses, où l'on a façonné à grands frais une nature artificielle et baroquement chinoise.
De loin en loin s'ouvrent des portes, aux pilastres énormes, aux lourds battants de chêne rongés parle temps. Elles ont des toits extravagants, toutes ces portes, des toits jaunes dont les angles extrêmes se relient vers le ciel en crocs capricieux, en formes grimaçants de dragons et de monstres. Toutes sont gardées par deux bêtes de marbre, moitié lions, moitié chimères, ayant une patte
f ri (lue posée sur une boule et tournant vers tes passants un rictus mystérieux.
Et, sur tout cela, le désert voisin a posé sa marque : une couche de poussière grise, effaçant les anciennes couleurs, les anciennes dorures, éteignant les étranges bariolages appliqués sur ces Ya-men, ou portes de palais, par les peintres d'autrefois.
— Allons au grand trot par ici, dit le révérend Père Samolto ; car plus loin l'encombrement nous retardera pour sûr.
Loti. — Ah ! oui, Plumkett, hâtez- vous, mon ami. Songez que vous n'êtes encore qu'au milieu de la Ville Jaune, dans laquelle vous prenez même le chemin des écoliers. Vous avez encore, si mes souvenirs sont fidèles, toute la Ville Rouge à traverser avant d'arriver à Si-tche-men, ou la Porte directe de l'Occident. Et si vous continuez, vous n'en sortirez jamais de cette Ville Rouge.
Plumkett. — Nous voici sur un grand boulevard, courant de Test à l'ouest. Tout Pé-king est orienté suivant les quatre points cardinaux magnétiques' les Mongols qui Font bâti ignoraient l'erreur de déclinaison qui est de 1° 30'.
Dans la direction de Si-tche-men, la Porte de l'Occident, qui nous donnera accès sur la campagne, nous suivons maintenant une grande artère droite, entièrement bordée de palais ; à mesure que nous avançons, des alignements de constructions monu-
mentales et imposantes émergent des tourbillons de la poussière, des brouillements de la brume lumineuse ; une double rangée d'arbres couverts de givre se prolonge devant nous, en perspective indéfinie; — et, de chaque côté, ce sont toujours les mêmes grands murs ; les mêmes grandes portes avec leurs auvents hérissés de chimères et de monstres; les mêmes lions en marbre assis par terre, et grinçant leurs dents aux gens qui passent.
Ces Ya-men sont des académies, des ministères, des tribunaux, des temples, des bonzeries, des couvents de lamas.
C'est le collège des Han-lin, ou académiciens des dix mille pinceaux ; c'est le Li-pou, ou tribunal des rites; le Tsong-li-ya-men, ou ministère des relations avec les peuples barbares ; le Kouan-ti-miao, ou temple du génie Kouan-yu; le Sian-yeou-koung, où l'on sacrifie à l'étoile polaire; le Siang-fang, ou la demeure des éléphants; le ministère de la musique, le ministère de la marine et des dix-huit exercices du corps, etc., etc.
A mesure que l'heure s'avance, le boulevard s'anime : des charrettes, des bourgeois sur des ânes,, des cavaliers montés sur de petits chevaux mongols à tous crins, qui ont de grosses têtes, des airs rusés et fripQns de chevaux savants.
Voici du monde, du monde, le boulevard s'emplit ; cela tourne à la cohue.
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Des cavaliers vont et viennent, précédés de Mafous en livrée, au grand trot de leurs petits chevaux à mine drolatique et polissonne. Ils se tiennent tout ramassés dans leurs longs jupons et comme accroupis sur leur haute selle, chaussant jusqu'aux talons leurs étriers courts. Ils ont des vêtements de soie garnis de fourrures précieuses, et des bottes de velours noir dont les bouts pointus se relèvent à la poulaine sur d'épaisses semelles d'une blancheur immaculée, faites de papiers superposés.
Parmi eux, des physionomies toujours très chi noises, mais empreintes d'une sorte de distinction particulière à la classe élevée. Ils nous regardent passer avec une certaine expression d'étonnement, avec une nuance imperceptible d'ironie. Dans leur maintien, il n'y a rien pourtant que de bienveillant et de courtois ; mais le rictus asiatique est toujours là, même sur ces physionomies douces et distinguées de la haute classe : il y a un abîme infranchissable entre cette antique Asie, qui vit toujours quand même, et nous qui, nés d'hier, avons tout changé.
Yieux arbres verts tortus, vieux toits obliques à demi effondrés, faces de Chinois aux yeux obliques, il y a affinité entre tout cela. Tous ces restes, tous ces vestiges d'un passé, florissant vers l'époque du Déluge, glorieux aux temps de Sésostris, de Cyrus, d'Alexandre, de Théodose et de Charlemagne, grandissant toujours, alors que vingt civilisations
i'Occident se sont écroulées et que d'autres se sont édifiées sur leurs ruines, — tout cet Orient antédiluvien semble faire toujours la même vieille grimace mystérieuse à la face de notre Occident moderne.
Orient et Occident, cela se regarde comme le moulin à prières d'un lama du Thibet regarderait un télégraphe Morse; cela se regarde avec dédain et pitié, comme un de ces lions de marbre qu'on voit aux portes d'un Ya-men dévisagerait un sphinx d'Egypte; comme un fétiche australien regarderait le crucifix sanglant de la sainte inquisition.
Et partout, dans cet assemblage hétéroclite qui s'appelle le monde, partout les mêmes discordances hurlantes confondant la raison humaine : la flamme des Parsis à côté du croissant de Mahomet; le divin chimboko, le Priape qu'on révère à Ni-Pon, et l'Hostie eucharistique adorée par les catholiques romains. Opposition d'énigmes, brouillamini de croyances, chaos de théogonies, au sein duquel l'élève, glacial comme la mort, le matérialisme issu ie la science positive, qui simplifie tout en supprimant tout.
Et tout cela, que cinquante siècles ont adoré, c'était Dieuf.. Alors je songe à ce tout cela, qui m'apparaît, pour la dernière fois peut-être, sous une forme nouvelle, plus énigmatique, plus étrange, plus sombre. Est-ce rien, décidément rien, ce tout cela ? Ou bien cela s'éloigne-t-il, à mesure que nos
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conceptions s'étendent pour le saisir, cela s'éloignet-ilplus que jamais de nous, dans les régions de l'insaisissable et de l'incompréhensible?...
Alors, mon cher Loti, j'éprouve cette sensation poignante que vous connaissez aussi, d'éloignemenfc immense de quelque part où je ne suis jamais allé; de séparation de quelqu'un que je n'ai jamais connu ; d'exil de quelque lieu jamais vu et peut-être inconnaissable, où j'ai vécu en rêve, ou vaguement et sourdement dans des limbes antérieures...
— Faites attention, monsieur Plumkett; voici «n cortège qui va passer : il faut que nous nous rangions, autrement les licteurs pourraient nous -chercher noise.
C'était cette fois le Père Mouchette qui coupait le ûl de mes pensées.
Un soulèvement de poussière : des enfants courant comme des dératés, poussant de grands cris aussi <tigus que des sifflets à vapeur ; des hommes crasseux tapant sur des gongs ; des gens essoufflés, portant des lanternes en plein jour, au bout de longues iiampes à pendeloques rouges ; des hallebardiers ; des licteurs habillés de noir, en pourpoint et culottes bouffantes, avec de hauts chapeaux à plumes, «gitant, dans des gesticulements frénétiques, des tfouets, des martinets plombés, des chaînes et de* instruments de torture. Et puis, s'avançant toujours «vec la même allure de dératés, des gens qui pop-
tent, emmanchés au bout de longues perches, des dragons verts, des écrans rouges, des chimères et des monstres.
Enfin, le grand personnage ainsi escorté apparaît sur un cheval harnaché splendidement. C'est Li~ hong-chang, le vice-roi du Pétchili qui vient en cérémonie visiter Kong, le prince régent. Il est grand et maigre. Sa figure osseuse, avec barbiche et longues moustaches, a une expression rusée et béate. La plume de paon des grands de la Chine flotte derrière la boule rose qui surmonte sa haute coiffure officielle.
Tout cela défile très vite: les gens h pied courent; les cavaliers vont au trot, un trot sautillant qui fait sonner les grelots, remuer les longues crinières éparses, et danser les longues queues, tant des chevaux que des hommes. La plaque d'or de Tordre du Faisan monte et descend sur la poitrine du puissant seigneur; les pèlerines des mandarins s'agitent comme des ailes au vent. — Ils sont passés. — La suite défile grand train comme l'avant-garde : secrétaires et scribes à cheval, tous en bonnet officiel, avec une importance comique, portant en bandrulière leurs rouleaux de papier et leurs écritoires ; puis des valets, des gens de mauvaise mine vêtus d'oripeaux bizarres — une séquelle sinistre qui court à perdre haleine. Et c'est tout. Nous pouvons poursuivre notre route.
— Fcce homo divas opumf dit l'abbé Ou avec un ton d'admiration.
— Et potensf ajoute l'abbé Chou.
— Sed crudelis, malus , perditusque vitiis turpibus! objecte le principe mâle.
— Memini me manducavisse olim apud eum, dis-je, dans un latin déplorable, à ces bons Pères. Mihi dédit bonum vinum de Champagne bibitu, et nidi pkilomelœ editu.
Nous arrivons en face d'un arc de triomphe à trois arcades, peint en rouge de sang, et surmonté de l'inévitable toiture dont les angles se relèvent en têtes de monstres : c'est la porte de la Ville Rouge.
Ici, tout change, on dirait l'entrée d'une de ces villes démesurées des âges disparus.
Le boulevard se continue à travers cette Ville Rouge dans des lointains où la vue se perd.
Plus de Ya-men> mais d'étranges façades de boutiques, hautes comme des palais, flanquées chacune de deux gigantesques mâts bariolés et dorés, qui supportent des boules, des têtes de dragons et des chimères. De grands placages, en bois découpé à jour, réunissent ces mâts entre eux avec un luxe extravagant de couleurs et de dorures.
D'autres mâts encore, penchés ceux-ci vers la chaussée, forment, au-dessus de la cohue des chariots et des cavaliers, une sorte de voûte qui se prolonge en interminable perspective et d'où pendent de longues bannières multicolores, ondulant,
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se nouant et se dénouant au vent, dans une agitation perpétuelle.
Au milieu, une houle confuse; des myriades d'êtres et de choses qui remuent, qui s'en vont de côté et d'autre, comme emportés par des courants affolés : pêle-mêle de -couleurs où domine l'or; bariolage, embrouillement sans fin ; — tout cela s'effaçant au loin dans la brume lumineuse, dans la buée glaciale de la matinée de janvier.
Un blanc poussiéreux flotte sur cette Babel comme une nuée rousse, et monte en se dégradant dans le ciel pur.
Et le soleil de ces climats excessifs jette sur toutes ces choses sa lumière puissante, — un soleil aussi clair que celui des tropiques, mais froid, et comme mort.
Les bruits se fondent en une clameur grondante faite d'exclamations, de boniments, de disputes, de propos quelconques dans toutes les langues d'Asie. Tintements de milliers de clochettes ; roulement des chariots, hennissements des chevaux; ronflement monotone des vols de pigeons qui s'enlèvent et s'abattent, avec leurs petites harpes éoliennes à la queue ; croassement des corbeaux qui traversent l'air en grandes troupes noires...
Et le vent d'hiver souffle avec furie, semant toujours sur la ville immense la poussière du désert mongol...
Nous avançons lentement et péniblement à tra-
vers des embarras de charrettes et de cavaliers, en nous efforçant de ne pas perdre de vue la petite calotte grise de notre Mâ-fou, qui nous fraye un passage. Il accomplit des prodiges équestres avec son petit cheval, qui se cabre en face des obstacles, et il lance toujours de sa voix grêle son Koo-lé ! koo-lé! (gare ! gare !) qui se perd dans l'air assourdi, saturé de bruit comme de poussière.
Parfois il faut nous arrêter et nous garer aux carrefours formés par d'autres grands boulevards qui coupent le nôtre à angle droit, pour laisser passer d'interminables files de chameaux, énormes! bêtes au museau noirâtre, aux longs poils fauves, qui cheminent sur leurs quatre membres fourchus, drôlement articulés, avec des allures de machines détraquées.
Ils nous montrent au passage leurs profils compliqués, qui ont, sous leurs muselières, des expressions bêtes, sévères et résignées.
Les gens qui les mènent sont des Mongols descendus du désert boréal. Leurs figures larges et plates ont quelque chose de jovial et de rude qui contraste agréablement avec la perpétuelle grimace chinoise. Ils sont vêtus de longues robes couleur de sang, que serrent à la taille des ceintures hérissée» de poignards, et coiffés d'une sorte de capeline en fourrure, à bavolet, que surmonte un cône rouge orné dune houppe.
Nous continuons notre chemin sous la voûte dei
grands mâts de cocagne peinturlurés et des banderoles multicolores, au milieu de Thibétainsjaunes , de Coréens blancs, de Mongols rouges, de bonzes vêtus de gris et la tête rasée comme des*moines, de Kalmouks, de Toungouses, de Khirghizj venus en ambassade, à l'occasion du nouvel an, faire les Ko-to (prostrations prescrites par le livre desdix mille rites aux peuples tributaires) devant le- Tientze, fils du ciel, seigneur suzerain des dix, mille royaumes.
Nous trottons toujours sur une sorte de haut remblai destiné aux chevaux et aux chariots, qui occupe tout le milieu du boulevard, tandis que dechaque côté deux voies en contre-bas sont réservéesaux piétons. Autour de nous, encore de riches cavaliers fourrés et enjuponnés; encore des charrettesbleues et des charrettes bleues ; des dames de qualité dans des chaises à porteurs noires en foriaaede lanterne de bec de gaz ; et des bourgeois h mine placide sur des bourriques de louage, suivis de- Lui-fous (âniers) qui tapent à coups de trique le derrière de leurs bêtes en criant : Ta ta ta ta l
Sur les voies en contre-bas de la chaussée, des attroupements de gens du peuple, naïfs Jacques Bonhommes chinois, demeurant bouche béante devant des ours qui dansent; des funambules qui font des tours, des saltimbanques qui se renversent et se désossent hideusement.
Des gens qui circulent affairés, avec de grosses lunettes rondes sur de petits nez camus, avec des airs importants et dindonesques de richards chinois suant l'or ; ou bien de pauvres hères à mine nécessiteuse, en quête d'imprévu.
Et des boutiques et des boutiques, toutes dorées et splendides, où Ton vend des fourrures de Mongolie, des brocarts d'argent et d'or; des étoffes sans prix sur lesquelles sont brodées des choses fantastiques, dans des nuances de rêve; des émaux cloisonnés et de vieilles potiches comme oii n'en conçoit plus, — toutes les reliques d'un passé inimaginable, extravagant de richesse et de couleur.
Et puis des diseuses de bonne aventure attroupant la foule, des médecins acupunctaristes opérant des mannequins sur des tréteaux.
Et des maisons de banque où grouille tout un peuple d'employés à figure moutonnière, manœuvrant avec fièvre, du bout de leurs longues griffes aiguës de Chinois, les boules enfilées des machines à calculer...
Loti. — Est-ce que vous entriez aussi, au trot de votre monture mongole à fourrure d'ours, dans toutes ces boutiques et ces maisons de banque, Plumkett? Gomme cela devait causer de l'ennui à ces bons Pères qui avaient pris charge de vous !
Plumkett. — Non pas, cher Loti ; mais les impératrices veuves passaient sur un boulevard perpendiculaire au nôtre , allant au Temple du Ciel faire
des sacrifices aux mânes de leur seigneur : alors on avait barricadé notre boulevard, et nous n'avancions plus.
C'est pénible à lire, direz-vous, et cela écrase L'imagination, cette sorte de synthèse optique et acoustique. C'est vrai : beaucoup de détails dans Pé-king et point de grandes lignes. Une multiplicité de choses qui tirent l'œil et doivent être décrites aussi minutieusement qu'elles ont été faites.
Décrivez Pé-king à grands traits et rapidement, il n'y aura rien. Alléger ce qui en soi est lourd, c'est en supprimer le caractère.
Voici des alignements de théâtres en plein vent, où des acteurs, ayant des drapeaux piqués dans le dos, et des têtes de tigre, de dragon ou de léopard, — grelotants derrière leurs masques, transis sous le vent d'hiver, — jouent, avec des contorsions de possédés, des scènes de l'enfer bouddhiste à faire frémir. C'est la foire : partout du burlesque horrible, de la diablerie comprise à la chinoise, — la révélation pour nous d'un monde exotique de cauchemars et d'épouvantes.
Des disputes et des rires béats de bonze ; la senteur du santal ; la puanteur acre des tas d'ordures gelés, et la fumée des baguettes d'encens qui brûlent dans toutes les maisons, devant tous les bouddhas, devant toutes les tablettes d'ancêtres. L'étrangeté partout, dans la forme, dans la couleur, dans le
bruit : des cris qui sonnent aigre et faux comme des miaulements de chats ; des guitares qui font de petits grincements tristes, des voix de fausset pointu qui détonnent; toute une symphonie aiguë et gémissante que déchirent des coups de gong ....
Et enfin, enfin, un grand donjon perché sur une haute muraille grise, et un gouffre noir qui s'ouvre devant nous. C'est Si-tche-men, la Porte directe de l'Occident.
Pénétrons lentement et prudemment dans cette caverne, afin de ne pas casser les jambes de nos chevaux entre les vieilles dalles disjointes datant de Khalibaï-Khan, petit-fils de Gengiz-Khanr et fondateur de la dynastie des Youen.
Traversons ce hideux tunnel, — puis une cour intérieure, — puis un second tunnel percé sous un second donjon, qui élève dans l'air ses quatre murailles blanches trouées d'embrasures noires comme des sabords de vaisseau. Filons bien vite au milieu d'une nuée de poux humains, mendiants sinistres et terribles; échappons à leurs obsessions inquiétantes, et sortons enfin de cet antre dantesque.
Encore des chameaux, encore les maisons croulantes d'un vieux faubourg sordide, et une grande plaine s'ouvre devant nous. Nous voici en rase campagne.
Ouf!...
Loti. — Ouf! en effet.
Plumkett, vous qui êtes l'auteur d'un traité très remarqué sur YEmbryogénie chez le kanguroo, vous pourriez m'expliquer peut-être le singulier intérêt que je trouve à embrasser les chats, sur la joue, en lissant un peu leurs poils sous leurs moustaches? Ce n'est pas par affection, certes! car, en dehors de feu ma chatte Moumoutte, que j'aimais tendrement, j'embrasse aussi avec transport des chats quelconques qui m'ont à peine été présentés, ou même des chats que je rencontre dans les rues, assis sur le rebord des fenêtres, pourvu qu'ils soient avenants et propres.
Je me rappelle qu'en Orient cette façon de faire amusait beaucoup les bons Turcs, et en particulier mon ami Achmet.
J'ai eu une foule d'animaux qui, dans différents lieux du monde, ont ét«§ les compagnons fidèles de ma vie et mes confidents dans les circonstances pénibles; je les ai beaucoup aimés, mais l'idée de les embrasser ne m'est jamais venue.
Il est vrai, j'embrassais jadis, il y a quelque vingt-cinq ans, une fine levrette blanche, qui était l'amie de ma première enfance et qui s'appelait Phul (parce qu'elle descendait, paraît-il, de Pul ou Phul, roi d'Assyrie).
Je vois encore Phul, avec son petit nez fin et pointu, avec son corps à courbe gracieuse, perché sur
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ses longues pattes en fuseau qui semblaient toujours avoir peur de toucher la terre. A peine avais-je quatre ou cinq ans lorsqu'on fut obligé de la faire tuer : elle avait été mordue par un gros chien enragé.
Le dernier matin de sa vie, elle était venue me dire bonjour comme de coutume dans mon petit lit de bébé, en posant ses pattes sur le rebord. Mais j'avais remarqué qu'elle avait de drôles d'yeux et la bouche ouverte.
Et puis, — sans doute parce qu'elle avait conscience du danger affreux qu'elle était pour moi, — au lieu de sauter joyeusement, elle était repartie la queue basse s'asseoir dans un coin, en me regardant toujours avec ses drôles d'yeux, qui avaient une expression d'angoisse humaine. — Dans l'après-midi, on la fit abattre.
Plumkett, les souffrances et le martyre des bêtes étaient autrefois pour mon imagination une inquiétude et un mystère, une chose qui troublait beaucoup ma foi d'enfant...
On me raconta qu'on l'avait portée à l'hôpital des chiens, et qu'elle reviendrait guérie. Et je me représentais cet hôpital, tous ces bons chiens dans des lits, avec des bonnets. Ce ne fut que bien longtemps plus tard, quand j'eus à peu près oublié la pauvre Phul, qu'on m'apprit enfin la cruelle vérité
Depuis, je n'ai plus embrassé que des chats.
Il y a une manière de s'y prendre. On les soulève entre le pouce et l'index, par les pattes de devant
en soutenant leur échine avec les autres doigts de la main. De cette façon on les tient debout et on peut leur donner de gros baisers qui les font se secouer légèrement. S'ils sont très câlins, — comme le.? chattes, par exemple, — ils vous regardent avec un petit sourire engageant et cependant contenu; s'ils sont moins sociables — (les gros matous), — ils baissent la tête avec un air de condescendance refrognée.
Quand on les a embrassés, ils restent près de vous et s'asseyent, s'ils ont le temps de causer ; ou bien, s'ils ont un rendez-vous et des affaires, ils se retirent. Dans ce dernier cas, ils s'éloignent à petits pas, en se retournant deux ou trois fois par politesse pour vous regarder, le dos renflé et l'air aimable...
Plumkett. — C'est très impoli, Loti, cette habitude que vous avez de toujours interrompre. Lorsque mes récits vous ennuient, dormez, comme je fais, moi, chaque fois que vous avez la parole ; c'est beaucoup plus convenable.
Et puis ces petits airs naïfs que vous vous donnez, et ces historiettes enfantines, est-ce assez ridicule dans la bouche d'un grand garçon de trente et un ans qui a grillé sa peau à tous les vents, à tous les soleils, et rôti par tous les bouts le balai de la vie ?
... Je disais donc que nous étions en rase campagne, lancés au galop de nos oetits chevaux mongols...
Loti. — Ah ! mon Dieu ! cela va recommencer!...
Plumkett. — ...laissant derière nous la longue ligne droite des murailles crénelées de Pé-king, et poussant en avant, au milieu des rizières dont les petits canaux gelés luisaient au soleil, comme des aiguilles d'acier jetées dans la plaine immense.
De distance en distance, des bouquets d'arbres dépouillés entourant de lourdes maisons blanches à toitures arquées qui sont des villas chinoises; ou bien des maisonnettes en terre recouvertes de chaume qui sont des fermes et des logis de paysans.
Ces habitations apparaissent comme de petits îlots perdus dans cette mer plate de sillons durcis par la gelée, sur laquelle le disque rouge du soleil répand un éclat fauve.
Du fond de l'horizon, de grands nuages de poussière rousse s'élèvent et courent sur la terre nue; parfois ils nous enveloppent, et alors nous n'y voyons plus.
Toute la plaine est grise. C'est un grand steppe morne et désolé.
Le trot de nos chevaux s'allonge ; nous allons bon train, dans le vent d'hiver.
Si parfois nous perdons la notion du pays lointain où nous sommes, vite les moindres détails viennent nous la rapporter : c'est un paysan qui passe enveloppé de peaux de bique, nous jetant ce regard louche et tiré vers les tempes qui caractérise l'extrême
Asie; ce sont des chiens qui, de loin flairant l 'Européen, accouient, la queue basse et la mine furieuse... Inexplicable chose, que les bêtes mêmes, dans ce pays, aient conscience de la différence profonde de nos races : les buffles fondent tête baissée sur l'homme blanc qui passe, et les chevaux mongols se défendent avant de se laisser monter.
Nous arrivons à un carrefour où se croisent plusieurs routes dallées de marbre blanc, — restes des splendeurs colossales de cette Chine d'autrefois, dont nous ne voyons plus aujourd'hui qu'une image à demi morte. Là se dresse, dans l'air poussiéreux et froid, une perche au bout de laquelle pend un panier renfermant une tête humaine.
Au-dessus, un écriteau : La justice a puni le crime. Il faut trembler et obéir.
Nous nous arrêtons pour considérer cette figure. Elle est bien conservée par la gelée, seulement elle a pris le teint brun des momies; les yeux ouverts laissent paraître deux fentes blanches relevées vers les tempes; les lèvres, bordées d e minces moustaches, découvrent jusqu'aux oreilles deux rangées de dents sanguinolentes ; cette tête a l'air de rire et de narguer cyniquement l'inscription qui, au-dessus d'elle, tourne et vire au vent comme une girouette, avec des bruits secs de claque-bois.
— Formosissimam caudam habebat iste latro,
observe l'abbé Chou, qui en a lui-même une fort belle et fort soignée.
La longue queue du décapité tombe en effet hors du panier, et se balance au vent avec des mouvements pendulaires, comme si elle comptait l'éternité des châtiments que cette âme est condamnée à subir dans les enfers bouddhistes.
Mais le Mâ-fou, nature peu impressionnable, envoie plaisamment dans le panier suspendu un savant coup de fouet, et la tête du mort, lancée comme une pierre de fronde, s'en va en rebondissant rouler sur la terre durcie.
— C'est un triste champ que l'Église nous a donné à labourer là, mon cher fils, me dit le P. Samolto, devenu mélancolique à la vue de ce bon tour, et il est bien difficile de faire entrer des idées chrétiennes dans ces cervelles de Chinois...
— Mais, lui répondis-je, nos amis, le P. Ou et le P. Chou, ne sont pas restés Chinois, eux; ce sont des prêtres comme vous ?
— Il est bien vrai, mon fils, que ce sont cie bons prêtres, et cependant ils sont toujours bien Chinois!...
— Ce sont de fort bons prêtres, dit l'abbé Mouchette, et le P. Yang aussi en est un. Ils sont très forts en liturgie. Ils ont beaucoup de mémoire et gave M très bien la théologie, les Pères de l'Église. Ils savent bien le latin aussi, quoiqu'ils n'arrivent ja-
FLEURS D'ENNUI i58
mais à prononcer les r, son qui n'existe pas dans le chinois.
— Et cependant, reprit Samolto, il pourrait se faire qu'il se mêlât au culte tel qu'ils le pratiqueraient des rites païens condamnables ; aussi nous n'aimons pas beaucoup à les laisser seuls avec les fidèles, de peur qu'ils ne se mettent à faire de la fantaisie et ne faussent les dogmes de notre sainte religion en les interprétant à la chinoise.
Pendant ce temps, les abbés Ou et Chou semblaient se livrer à une conversation très animée. Ils gesticulaient, roulaient depuis leur nez jusqu'aux coins de leurs tempes leurs petits yeux en amande, comme des caméléons, et parfois éclataient de rire en se regardant. Alors leurs bouches se fendaient jusqu'aux oreilles et ils avaient l'air, après, d'échanger de longs salamalecs.
— Ils improvisent des vers sur la campagne, me dit le P. Samolto, avec des rimes qu'ils se donnent d'avance. Ainsi ils disent que le ciel est une grande turquoise, que le soleil est d'or et la lune d'ivoire ; que les petites fleurs sont jolies à voir et sentent bon ; que la plus parfaite harmonie règne et régnera pendant plus de dix mille fois dix mille ans entre le ciel et la terre, et que tout va bien en ce monde, parce que la gloire de Yeh-Sou, Notre-Seigneur (ici le bon Père se signa dévotement), est proclamée sur la terre dans des temples de jade et
au plus haut des cieux dans des parvis de saphir. Gela et autres choses semblables, et ils s'adressent des félicitations mutuelles...
La voie dallée se continue toujours à travers la campagne grise et nue, et, au grand trot, nous nous approchons d'une sorte d'oasis d'arbres verts, encore tout saupoudrés de givre: c'est Ouan-chou-chan, ou la colline des Dix mille longévités.
Nous voici devant un trou plein de décombres : la fosse où feu l'empereur H'ien-Fong entretenait des tigres de Tartarie.
Nous croisons des paysans, hommes et femmes, montés sur des ânes. Puis enfin, derrière un pli de terrain, éclate au ras du sol une grande nappe réfléchissante ayant une douce teinte carnée : c'est la pièce d'eau gelée du palais d'été, réunie à celle du palais de Pé-king par un large canal où naviguaient jadis les jonques de la cour. — Nous sommes entrés dans l'oasis.
Des touffes d'arbustes verts; des bouleaux aux troncs blancs et luisants, aux branches fines ej retombantes, qui font pleuvoir sur nos têtes une rosée froide et des cristaux de givre ; des pins qui emblent gesticuler comme ces dieux hindous aux bras multiples ; de vieux chênes fracassés, fendus, éventrés, tout couverts de mousse ; des plantes pa* rasites, des squelettes de lianes, enlaçant de leurs réseaux des arbres antiques et des ruines.