‹ Fleurs d'ennui, Pasquala IvanovitchChapitre 9 sur 13 · FLEURS D'ENNUI 18S · texte numérisé non relu

FLEURS D'ENNUI 18S

Nous côtoyons de près la pièce d'eau, dont la glace est humide du dégel de midi ; il s'en échappe une vcpeur lumineuse, une sorte de resplendissement suave ; et des massifs de nénufars, d'herbes aquatiques, emprisonnés et comme pétrifiés par la gelée, forment sur ce miroir plat un étrange jardin.

Sur l'autre rive, bordée de terrasses et de balustres de marbre, se montre une longue ligne moutonnée de silhouettes d'arbres, interrompue de distance en distance par des allées de sapins, dont les perspectives théâtrales se perdent en profondeur.

Çà et là, des îlots couronnés de groupes de cèdres, arbres sombres, dont la ramure horizontale forme des zigzags noirs et d'où s'élancent de riants miradores, de gracieuses tours de porcelaine.

Un doux et poétique rêve d'hiver — ^ à la Corot; une sorte d'Éden septentrional, vague et voilé ; une exquise et charmante apparition d'une nature imaginée et pas naturelle; un mirage qui semble, quandon s'aonrochera, devoir s'évanouir...

Voici un grand pont de dix-sept arches qui mène à un îlot artificiel, de forme régulière, monté sur d'énormes assises de marbre. Le pont aussi est d'un beau marbre blanc doré par l'action séculaire des soleils d'été. C'est un gigantesque arc de cercle qui noï*~ ouvre son dos courbe entre deux grands lioiu bondissants.

Nos petits polissons à longue fourrure se mettent à se cabrer et à valser sur leurs pattes de derrière avec des mouvements de tête désordonnés.

— Ta ta ta ta (en français : Hue !)! glapit le Mâ-fou en se démenant comme un diable jaune, en jouant du fouet, de labride et des talons ; l'ourson fantasque qu'il monte reprend, sur le pont de marbre, un petit galop de chasse bien raisonnable, et le troupeau mongol suit son chef de file vers un bel arc de triom phe de granit dont les architraves relèvent leurs extrémités arquées vers le ciel avec une grâce chinoise. Cette arcade s'ouvre dans un pavillon rose flanqué de murs de même couleur : c'est l'entrée du Ouan-chou-chan ou colline des Dix mille longévités. — Nous sommes arrivés.

Ici, il faut descendre de cheval, extraire de la charrette nos provisions et le Principe mâle, et nous voici cheminant à pied, à travers une grande cour jonchée de marbres et de poteries, au milieu de troncs d'arbres carbonisés, de toitures effondrées, de murs croulants. — Nous sommes dans une nécropole du palais.

Devant nous s'ouvre une allée de sapins sombres et gigantesques, aux parfums balsamiques, dont les grandes branches ployantes pendent lourdement, tout emmêlées de givre.

Et nous arrivons enfin au pied du Ouan-chou-chan proprement dit : une colline qui nous offre un

flanc vertical formé par deux hautes terrasses revêtues de crépissages roses.

On y monte par de doubles rampes dessinant deux losanges superposés, avec un palier intermédiaire.

— Grimpons ! grimpez, pater Yang ! Courage, abbé Mouchette ! — Macte animo, pater Ou ! Pater Chou, Tchoung-kouë-tzé, Chang-Tien-thang ! (Père Chou, fils de l'empire du milieu, montez au ciel!)

... Abomination de la désolation que cette rampe I Les marches effondrées disparaissent sous des entassements de décombres. Des avalanches de palais ont passé par là, en dégringolant du haut de la colline.

Quel désastre ! C'est ici le cimetière des faïences, des marbres et des porcelaines ! Imaginez, dans des proportions gigantesques, la rampe de Monte- Carlo, sur laquelle on aurait semé, du haut de la terrasse, Sèvres et Yallauris, en y ajoutant le musée Gampana, la galerie des Antiques et l'acropole d'Athènes piles menu.

— C'est l'artillerie française qui a fait cela ! dit le P. Mouchette, tout essoufflé, en se rengorgeant avec orgueil.

Il y a des lions en marbre, les pattes cassées, la gueule enfouie, qui semblent mordre rageusement

des tessons de potiches dans les dernières crispations de la mort. Puis des éléphants camards, ayant perdu leur trompe à la bataille et portant sur leur dos des ruines de tours à neuf étages. Et des phénix ne battant plus que d'une aile, et des chimères estropiées, et des dragons culs-de- jatte...

Grimpons, grimpons toujours, parmi les débris précieux, parmi les monceaux de décombres qui roulent sous nos pas. Le Principe mâle, soutenu par le charretier et le Mâ-fou, gémit faiblement. Pater Ou et pater Chou halètent avec résignation, les pauvres abbés!..

Enfin nous arrivons tout en haut, sur la terrasse supérieure. Nous passons sous un second arc de triomphe, à trois arches d'albâtre, orné de basreiiçfs extraordinaires, et une grande pagode à deux étages se dresse devant nous, lourdement campée sur ses assises de marbre.

Elle est plaquée de faïences jaunes, formant sur ses murs un grand damier dont chaque carré porte un phénix aux ailes éployées, et des ornements baroques hérissent à la chinoise son toit courbe.

Derrière, tout au bout des jardins abandonné» et silencieux, il y a un adorable petit kiosque de bronze, posé sur des pieds de marbre, qui sort d'un fouillis de rocailles artificielles, dans un enchevé-

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(renient de houx, de ronces et de lianes. C'est là, mon cher Loti, si vous le voulez bien, que votre ami Plumkett va faire un déjeuner de gourmet ecclésiastique, au milieu des ruines de cette Ninive d'extrême Orient, dans l'étrange compagnie de cinq prêtres catholiques, apostoliques et romains, dont un Principe mâle générateur universel.

Ce bijou chinois, qui a nargué la dévastation venue d'Occident, dresse dans le ciel bleu pâle ses élégantes colonnettes de métal, ses panneaux à jour, et ses toitures superposées d'où pendent des lianes et des fougères.

Il devait faire bon prendre du thé là, — quand on était Fils du ciel et empereur des dix mille royaumes, — en compagnie d'une douzaine de gentilles petites femmes à l'air bébête, toutes fardées et vermillon nées, avec de volumineuses coiffures piquée» de grandes épingles; femmes empaquetées dans des vêtements de couleurs vives, ayant de gros ventres, d'énormes reins, de tout petits pieds, et rivalisant à qui attirera les faveurs du seigneur et maître...

Celui-ci, le Fils du Ciel, le tout-puissant et l'invisible, vautré dans son luxe d'Héliogabale, fumait son opium en songeant à quelque précepte, sage mais bête comme tout, de l'immortel Koung-foutzé ; ou bien cédait à l'influence de ce troupeau féminin, qui était à lui, qu'on avait savamment exercé à satisfaire ses plus secrets désirs.

Ces petites femmes à l'air niais, qui avaient de gros ventres, de gros reins et de petits pieds, lui semblaient des Yénus, et il souriait béatement aux voluptés de la nuit prochaine.

Et comme il était beau, le spectacle qui s'offrait là en face de ses petits yeux clignotants et pleurants, à demi clos, à demi morts d'excès d'opium et de débauches!...

D'abord des bois sombres, vus par en dessus, dominés de très haut. Leurs grandes masses vertes, d'où sortent des têtes de pins et de cèdres, s'étendent avec des raccourcis fuyants ; et çà et là, dans les creux, sous le réseau des branchages, brillent des flaques de glace.

Puis tout cela se fond, se noie dans des vapeurs qui donnent l'idée de profondeurs insondables. Les lointains incolores semblent faits de déchirements d'ouate, de choses suspendues sans poids, sans lignes, sans formes. Et, au-dessus de ces brumes qui planent sur les lieux bas, s'élèvent majestueusement, se dressent comme assises sur elles, les montagnes découpées, à cassures et facettes multiples, de l'entrée de la Mongolie, toutes couronnées de neiges éclatantes sous le soleil de midi.

C'est avec des yeux d'empereur voluptueux et ivre d'opium qu'il faudrait contempler de tels paysages, mon cher Loti.

Et c'est avec des poudres de diverses nuances d'or qu'il faudrait les peindre sur des miroirs de laque.

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Nos grossiers paysagistes, qui emploient les couleurs de la nature et font des empâtements sur de communes toiles, ne sauront jamais rendre ce qu'ont vu là mes yeux, à travers les découpures des panneaux de bronze. En voulant trop complètement copier la réalité, ils n'arrivent qu'à produire d'imparfaits trompe-l'œil.

Seule, une représentation rudimentaire, vague, sans couleur, jetée étrangement sans perspective, au hasard d'une imagination chinoise, peut éveiller dans l'esprit le sentiment d'un tel site...

— Manducamus ! s'écrie le Principe mâle, de sa petite voix nasillarde.

— A table, mon fils I dit le P. Samolto.

Et nous voilà assis sur des peaux de bêtes disposées en siège, autour d'une nappe chargée de vaisselle, de fourchettes, de couteaux et de bâtonnets chinois.

Gomme il a bien fait les choses, le Père économe ! Gomme il s'est surpassé, le frère cuisinier! Voici du bordeaux, du vrai bordeaux, et du moët etchandon, venu directement de la maison mère de la rue de Vaugirard. Voici des gibiers froids aux gelées, et des pâtés truffés.

— Nv tche fan che pou che? (Toi mangé riz, oui, ou pas oui ?) dit-on en Chine, pour s'informer si quelqu'un a déjeuné.

Les abbés Yang, Ou et Chou mangent le leur

gloutonnement, ou plutôt le happent, en h portant dans des tasses à leurs grosses lèvres, et en le poussant ensuite au fond de leur bouche à l'aide de leurs bâtonnets.

Avec le moët et le bordeaux circule le petit vin de Pé-king, rose et douceâtre comme la joue d'une jeune fille tartare, mais traîtreusement capiteux. Et les bons Pères, candides, sans se méfier, boivent indistinctement du tout, font d'imprudents mélanges...

Loti. — Prenez garde, Plumkett, vous allez vous griser aussi.

Et si vous vous rendiez malade, mon pauvre ami, quelle complication! Il faudrait faire venir l'acupunctariste de Pé-king, qui transformerait votre corps en pelote à aiguilles, et puis vous administrer une de ces potions où entrent des choses inimaginables, telles que deux jeunes poules blanches n'ayant pas encore pondu, pilées vivantes dans un mortier, avec leurs becs, leurs pattes et leurs plumes, un jour heureux, à l'instant où la planète y passe sur la constellation âl. »

Plumkett. — Une ébriété légère et douce, mon cher Loti. — Je me figurais être empereur de Chine : autour de moi, le troupeau féminin aux petits pieds dansait, en chantant un chœur insaisissable.

Là-bas les montagnes de la Mongolie tournaient aussi, sur un rythme de gong, dans les pâles vapeurs d'hiver. Les notions des distances étaient per-

dues : des dragons jaunes, assis sur les cimes les plus lointaines, allongeaient jusqu'au kiosque leurs pattes multiples, et leurs griffes tambourinaient sur le bronze avec un bruit de grêle.

Ils m'étaient soumis, ces dragons ; je souriais de les voir se déformer et grandir, enlaçant tout de leurs corps squameux.

Elles étaient jolies, ces petites femmes tartaresaux joues blanches et roses ;. elles dansaient mollement, dans des attitudes automatiques de poupées ; elles avaient un peu des airs transparents de visions ; mais leurs yeux noirs, tirés vers les tempes, cachaient des promesses de voluptés pas naturelles et encore inconnues...

Brusquement tout cela s'évanouit, avec ma. chimère d'empire. Une rafale du vent du Nord passa sur ma tête en douche glacée; les montagnes de la Mongolie se reposèrent dans les lointains sur les brumes blanches ; je cherchai autour de moi le troupeau féminin, et ne trouvai plus, hélas! que les bons Pères...

Et dans quel état, mon Dieu!.

Le Principe mâle, l'œil allumé, la face congestionnée, ébauchait lourdement, à la manière d'un ours, la danse rituelle dite Porte des nues ou Pas du phénix joyeux.

L'abbé Chou chantait, en marquant la mesure

avec ses bras, les poings fermés et les pouces en l'air, le Moh-li-H'ouay ou la Fleur de jasmin, une chanson populaire de la Chine.

Le Père Samolto, le Père Mouchette et l'abbé Ou avaient une vive discussion théologique :

Père Samolto : « Monsieur Mouchette, je vous répète que ce sont là les propres paroles d'Origène : Sanctus spiritus eam impregnavit per aurem... »

Et puis ils énuméraient les tortures probables des âmes en purgatoire, et Samolto, dans l'exaltation de son imagination italienne, y mêlait les cercles du Dante...

Père Yang, interrompant : « Toi mangé riz; oui, ou pas oui? » sur un ton de perroquet, comme en France on dirait : « As-tu déjeuné, Jacquot? »

Père Ou ) , il , . . ( Lao-tzè

ti* ™ ! parlant ensemble en chinois : T , Père Chou ) r ( L eau

L dans le Tao ne parle pas du purgatoire ni de ( est humide et descend; son goût est salin. Le feu

( l'enfer. Il nous apprend que l'homme a deux ( brûle et monte; son goût est amer. Le bois se courbe

j natures : le principe matériel, qui reçoit par ( et se redresse, mais son goût est acide; de même

( transmission et contient le principe igné, le ( l'attitude grave et digne produit le respect, le lan-

| principe lumineux de l'intelligence, dont il est I gage honnête et sincère produit l'estime, la vue claire

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te véhicule et le support. Nous vivons dans le et distincte produit la science, et l'ouïe attentive pro-

doute de beaucoup de choses et de l'enfer aussi duit l'habileté. La pluie est le signe d'une bonne

bien que du reste. Mais les cas douteux, il est faconduite et la température est le signe d'un bon

cite de les résoudre par la formation et la dissipation gouvernement, le chaud marquant la sagesse consomme la vapeur, par la couleur des écailles de la tortue mée du souverain, et le froid, sa justice équitable.

brûlée et par le pronostic de l'immutabilité... Quant au vent perpétuel, il annonce la perfection. . .

Quelques instants plus tard, le silence se faisait de nouveau dans le kiosque de bronze. Aidé du Mâ-fou, je couvrais soigneusement de manteaux et de fourrures les bons Pères, qui s'étaient endormis...

Dormez, bons Pères I Un jour viendra, allez, où ce sera pour tout de bon et où rien ne vous réveillera plus, — ni la danse du Phénix mystique, ni l'appel des gongs célestes de Bouddha, ni le son de la dernière trompette, ni la voix mourante du Christ...

Et vous, Loti, secouez votre sommeil, mon ami, ear mon histoire est terminée...

Loti. — Ah I — Eh bien, il finit en queue de rat, votre monstre chinois, mon pauvre Plumkett. Et puis comme c'est de mauvais goût, ces bons Pères

qui se grisent ; je me figure que les feuilletons à un sou de la librairie anticléricale doivent être taillés sur ce modèle...

— Mon cher ami, on m'a raconté qu'étant tout petit enfant, j'avais prononcé dans un moment de mélancolie cette phrase de désenchantement amer : « Toujours se lever, toujours se coucher, et toujours manger de la soupe qui n'est pas bonne I... » (Autrefois, Plumkett, je n'aimais pas la soupe, bien qu'on m'en fît assurément manger d'excellente.)

Si ce propos ne m'eût été rapporté par des personnes dignes de foi, j'aurais peine à croire que j'aie pu de si bonne heure trouver le dernier mot de la vie.

Plus tard, j'ai connu des jours sans soupe, des jours aussi où je n'ai pas eu la peine de me lever, ne m'étant pas couché la veille. Mais — à part l'amour peut-être — je n'ai guère trouvé mieux que cet ennui, entrevu dès les premiers moments de mon arrivée dans ce monde...

— Malgré vos protestations, vous voyez que j'en reviens toujours à mes souvenirs d'enfance; c'est que je voudrais faire mes fleurs jaunes un peu moins fanées que les vôtres (de peur que notre bouquet ne vînt à ressembler à un vieil herbier, vous comprenez). Et alors je suis obligé de remonter assez loin, pour trouver encore quelque chose de frais dans ma vie.

Plumkett, j'ai été élevé dans ma première enfance

comme une petite fleur rare de serre chaude. Si dans la suite j'ai tourné à la brousse de maquis, à la plante de hallier, c'est à rencontre de toutes les prévisions, au rebours de toutes les probabilités.

Aujourd'hui encore, je retrouve très facilement les façons d'être, les apparences, les intonations, — même les impressions de l'enfant très doux que j'ai été jadis ; je mêle cela avec mes sentiments de rouleur, de blasé, d'égoïste et de sauvage. Je suis un composé du tout. C'est peut-être pour cela, mon Dieu, que j'ai été quelquefois un peu aimé, — les femmes choisissant toujours de préférence ceux qu'elles ne comprennent pas.

L'homme que je suis devenu couvait déjà, de très bonne heure, sous l'enfant que j'étais ;»— enfant élevé à l'écart des autres enfants, maintenu dans une extrême ignorance du mal et de la vie; — enfant bien pur, vivant de rêveries et de contemplations de la nature.

Au bord de la mer, je me vois encore à six ou sept ans, étendu au soleil, comme un petit lézard sur la plage de sable, écarquillant mes yeux par les temps bien clairs, pour regarder, derrière les voiles lointaines qui passaient à l'horizon, si je n'apercevrais pas par hasard l'Amérique...

Oh ! ces régions éloignées où le soleil brûle, ces forêts tropicales, — en ai-je rêvé jadis, — en m'isolant pendant de longues heures d'été, dans les

recoins solitaires des bois... C'était une fascination et en même temps une mélancolie inexprimable que me jetait de loin cette nature inconnue des tropiques.

Je me rappelle aussi, — et c'eût été là l'indice le plus inquiétant, si l'on s'en fût douté, — je me rappelle que, quand j'étais couché, bien douilleté dans mon lit blanc, cela me troublait d'entendre le soir dans la rue la gaieté bruyante et les chansons des matelots, qui revenaient des pays lointains de la mer. J'écoutais, j'écoutais ces chants rudes, qui s'en allaient se perdre dans les rues basses avoisinant le port. Et, sans pouvoir m'endormir, j'étais pris de rêveries extraordinaires, en songeant à ces pays d'où revenaient ces hommes bronzés, à cette vie et à ces aventures. — Qui l'eût soupçonné alors, ce qui se passait dans ma tête I...

Tout cela avait pour moi l'attrait des choses prohibées, impossibles ; il était bien entendu à cette époque, et admis même par moi, que je ne quitterais jamais l'égide de la famille; que je deviendrais un homme « utile à la société », très rangé, très bien pensant et très austère... Qui m'eût iit que, plus tard, je dirigerais et je partagerais leurs fatigues, leurs aventures et leurs plaisirs, à ces hommes qui avaient l'outrecuidance de chanter la nuit, et de ne pas se coucher pour faire tapage...

Un certain jour (Tété, par la grande chaleur de juin, je m'en allais raisonnablement, mo» carton de musique sous le bras, prendre ma leçon de piano. J'avais, je pense, environ douze ans. C'était la première fois qu'on me laissait sortir dans la ville sans être accompagné. Je m'en allais à l'ombre, en suivant l'allée du rempart. Par-dessus le parapet de pierres grises, je regardais la campagne, la plaine tranquille, inondée de soleil, avec des bois qui apparaissaient tout au bout de l'horizon.

Il n'y avait personne sur ce rempart, peu fréquenté à l'heure chaude de midi. Cependant deux mousses parurent, qui sortaient de derrière un talus. Ils firent quelques pas, en musant, et puis s'assirent par terre contre un ormeau. C'étaient deux enfants un peu plus âgés que moi, et déjà brunis par le hâle de mer.

« Espèce de singe du Brésil ! » disait le plus grand à l'autre, en lui tirant une oreille...

Singe du Brésil 1... Ce mot de Brésil me rendit rêveur; — et je regardai à l'horizon, du côté du bois ensoleillé; il me passait en tête je ne sais quelle intuition ou quel mystérieux ressouvenir de forêt vierge... Sans doute ils y avaient été, au Brésil, ces mousses, pour en parler... Je m'arrêtai timide, derrière eux, désirant encore les entendre.

Eux me virent et engagèrent brusquement la conversation. Mon costume, examiné par eux de la tête aux pieds, parut leur inspirer un certain respect, et

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