‹ Fleurs d'hiver: Fruits d'hiverChapitre 1 sur 4 · IL A ÉTÉ TIRÉ A PART · texte numérisé non relu

IL A ÉTÉ TIRÉ A PART

30 exemplaires de luxe numérotés à la presse

5 exemplaires sur papier du Japon (1 à 5).

25 exemplaires sur papier de Hollande (6 & 30).

A mes Contemporains.

Avez-vous fait une remarque, vous tous, amis connus et inconnus qui étiez jeunes quand je l'étais aussi? c'est qu'à notre âge, on ne nous fait plus de cadeaux. Nous donnons beaucoup d'étrennjes, mais nousf n'en recevons plus.

Vient même un moment où l'on cesse de célébrer notre anniversaire, de peur de nous rappeler notre extrait de nais-

FLEURS d'hIVEB.

sance ; tout va àTenfanceelàla jeunesse, et c'est bien juste. Je voudrais pourtant fêter avec vous le prcnmier jour de Tannée, en vous envoyant un petit paquet de fleurs d'hiver. Ces fleurs, je les ai cueillies dans mon jardin, dans les champs, en m'y promenant le matin.

Qu'est-ce donc, me direz-vous, que ces fleurs d'hiver? Ce sont les fleurs de mon hiver, peut-être du vôtre. Ce sont quelques idées, quelques réflexions, voire même, si vous le voulez, quelques maximes, qui sont comme écloses en moi, au hasard de la flânerie, tantôt à la vue d'une plante, tantôt à propos d'une rencontre avec un paysan, d'une

conversation avec un ami, d'uife le tire reçue et répondue. Je vous les envoie telles quelles, sans lien, sans ordre, pêlemêle, comme je les ai récoltées. Les unes sont gaies, les autres sont tristes ; mais toutes m'ont plus d'une fois réconforté et conseillé. Partageons.

Ce matin, revenant de promenade avec un de mes vieux amis, je lui dis :

Veux-tu que je te donne deux bons conseils ? Prends un appartement au midi, et entoure-toi, le plus que tu pourras, de gens jeunes. C'est une double façon d'emmagasiner du soleil.

A notre*âge, le grand ennemi, c'est le froid. Réchauffe ton corps à la lumière et ton cœur à la jeunesse.

Sais-tu le gfand bien que nous fait Teniourage des gens jeunes? c'est le mal que cela nous donne. Oh ! 41 n'y a pas à dire ! une fois au milieu de ces dix-huit ans, de ces vingt ans, de ces vingt-cinq ans, il faut forcément mettre ses soixante ans dans sa poche !

D*abord, et avant tout, pas de doléances de santé. A la banale et éternelle question : Comment votts portez-vous?

Répondre toujours : Très bien. C'est tout profit. On avive ses maux en les racontant; en les taisant, on les

oublie; sans compter que votre silence ne trompe pas ceux qui vous aiment.

Ils devii\ent ce que vous cachez, et leur commisération s'en augmente.

Veux-tu être plaint? Ne te plains pas.

Ce n'est pas tout: te voilà obligé de faire des frais de toilette pour ne pas

être déplaisant, des frais d'esprit pour ne pas être ennuyeux, des frais de cœur pour être un peu aimé. A partir de soixante ans, la coquetterie est le plus sacré des devoirs; et le merveilleux, c'est qu'une fois l'habitude prise, tout cela se fait sans effort, spontanément, naturellement. La seule vue de ces riants visages vous met en joie, en

gaieté. Vous perdez quelque chose de votre âge, vous prenez quelqije chose du leur. La jeunesse se gagne^

Je regardais mon jardinier plantant un poirier.

— « Pourquoi donc, lui dis-je, ne mettez-vous pas de fumier sur les racines? — Oh! jamais, monsieur! Gela les pourrit, et Tarbre meurt. »

Bon à retenir. Plantons toujoursnotre talent, notre réputation, notre fortune, notre avenir, en bonne terre franche.

Rien de putrifié àla racine. Empoisonner la source, c'est empoisonner le fleuve.

L'heure du réveil est une heure triomphale pour le jeune hpmme. Il rentre dans la vie comme un jeune souverain dans sa capitale, au bruit de toutes les fanfares que sonnent à son oreille l'Espérance et la Santé.

Le réveil est moins gai pour le vieillard. Il se lève souvent fatigué.

Le repos ne Ta pas détendu, il Ta engourdi : ses organes rentrent en fonctions un peu comme des ressorts qui grincent, et il est souvent tenté de dire : Ma foi! je ne travaillerai pas aujourd'hui. Gardez-vous-en bieni A la besogne I L'efTort soutient. A notre

10 FLECRS d'hITER.

âge, il faut s*habituer à marcher dans la vie avec des souliers qui vous font mal.

J'ai à mon balcon, grimpant du bas de la maison jusqu'à ma fenêtre, une clématite qui m'intrigue fort. Elle est blanche, du blanc le plus pur; ses pétales se terminenten un fin ovale un peu allongé ; mais, chose étrange, son parfum ne se développe que lorsqu'elle commence à se faner. Il me semble que j'ai connu certaines femmes qui ressemblaient à cette clématite. Elles ne sont devenues spirituelles qu'en devenant moins jolies.

Yoilà comment il faudrait tâcher de vieillir. Remplacer Téclat par le parfum.

Je reviens de Touraine, où j*ai vu, pendant quinze jours, un petit homme bien singulier, et qui a Tair d'appartenir à un autre temps. Il est Comte, ne vous déplaise, Comte de la meilleure souche. En outre, il a occupé pendant trente ans, dans un des grands services publics, un poste très important, où il a fait preuve d'une valeur réelle. A soixante-cinq ans, il a dit adieu aux affaires, et s'est retiré dans une jolie

terre patrimoniale près de Blois. Il y est compté comme un ami très fidèle, un conseiller très sûr, un esprit très cultivé; mais devinez le surnom qu'on lui' a donné? On ne rappelle jamais que le petit Jean, C'est une photographie que ce surnom. Tout petit en effet, maigre, grêlé, voûté, courant toujours avec sa petite mine de souris, en avant, et ses petits yeux gris luisant comme des escarboucles, il s'en va de château en château, remplissant tout le voisinage de sa gaieté et de ses chansons. Il en fait partout et sur tout ! Ne lui parlez pas de la société des vieux ! Il n'aime que les jeunes filles, et elles l'adorent

FLEURS d'hiver. i3

Dès qu'on Taperçoit : « Voilà le petit Jean! Voilà le petit JeanI » s'écrientelles toutes. Elles remmènent dans quelque coin du jardin; et du milieu de toutes ces figures roses et blanches, à travers ce tourbillonnement de cheveux blonds, noirs, châtains, on voit poindre cette petite tête de singe, et on entend sortir des éclats de rire sans fin.

C'est lui qui leur conte des histoires de l'autre monde. Il leur improvise des vers, et si elles ne l'applaudissent pas assez, il les appelle petites bécasses...

Enfin, que vous dirai-je?... Gai comme un pinson et sourd comme un pot ! Mon Dieu, oui, sourd!... Oh! cela ne l'em-

barrasse guère ! Et cela Tattriste encore moins. Un jour que je me suis avisé de le plaindre : — Laissez donc, dit-il, j'entends au moins la moitié de ce qu'on dît... C'est encore trop. Savez-vous de quoije me fais l'effet, quand je suis dans le monde? D*un voyageur dans un pays étranger dont il sait un peu la langue.

Il ne comprend pas tout; mais il n'en comprend pas mal, et, s'il a un peu d'esprit, il devine le reste. On entend avec les yeux. La physionomie, le geste, l'accent, les quelques mots accrochés çà et là, aident à reconstruire la phrase entière. C'est amusant comme un rébus.

Voilà mon affaire! Sans compter qu'on

FLEURS d'hiver. i5

ne se défie pas de moi, qu'on parle devant moi comme si je n'étais pas là :

ce qui me met au courant d'une foule de dessous de cartes, de petites prétentions, de petites ambitions, dont je me souviens dans l'occasion pour me moquer des sots. Si vous voyiez leur stupéfaction, leur terreur, quand je leur fais des révélations sur leur propre compte! Quelques-uns voudraient bien se venger en me ridiculisant... Je les en défie; je prends toujours les devants.

Quand je fais une bévue, un pataquès, j'en ris le premier. Je me moque de mon infirmité, en prose et en vers...

En vers détestables. .. En vers à la petit

Jean... Jugez-en sur cet échantillon :

Voulez- vous le portrait de la surdité ?

D'abord, une légère infériorité.

« Que dites-vous de cette césure à légèix ? Est-ce assez moderne ?

D'abord une légère infériorité ;

Puis une incommodité

Qui devient une infirmité

Et finit en calamité.

Je n'en suis qu'au second degré.

« Rime pauvre I rime pauvre ! Degî^é et calamité !,.,B3Îh I bah ! c'est assez bon pour moi ! Et pour eux I » ajouta-t-il en éclatant de rire. Et le voilà parti ! C'est un grand sage que ce petit homme si

fou I II m'a rappelé le mot charmant de Sandeau. Augier lui dit un jour : — « Tu ne sais pas, mon vieux, je deviens sourd. » — « Sourd î répond Sandeau...

Mon rêve! »

A mon âge, on se sent dans la vie comme dans une maison où Ton a encore un logement, mais plus de bail ; ou bien, on se fait l'cfTet de quelqu^un qui attend une visite, et qui, à chaque coup de sonnette, se dit : « La voilà ! »

Ëh bien, à chaque indisposition un peu sérieuse, on se dit: « C'est peut-être elle ! » Elle ? Vous devinez de qui je

parle ? Cette idée n*est pas aussi désagréable qu'on pourrait le croire. Elle calme parfois singulièrement. Tout C3 qu'il y a dans la vie, de mesquin, de factice, de misérable, disparaît devant cette rude perspective. Les choses grandes et durables restent seules en face de vous. Il est bon d'avoir certains dangers pour voisins.

Je me promenais, il y a quelques jours, avec une vieille dame de mes amies, dans son potager. Nous arrivons devant un espalier, couvert de pêches magnifiques. — « Oh ! les beaux fruits!

ra'écriai-je. Regardez donc I » Elle regarde, en effet, assez longtemps; puis, m'en désignant une, elle me dit : « Il y en a une là qui est gâtée I » Je la quittai sur ce mot, et j'y pensai tout le jour.

Voilà le grand ennemi de la vieillesse :

Tesprit chagrin I Ne voir sur l'espalier que la pèche gâtée! Tout assombrir en soi et autour de soi ! Ah ! je ne laisserai pas croître en moi cette plante empoisonnée. Elle est la racine du pessimisme.

Les pessimistes ont fort contribué à me rendre optimiste. Leur trait caractéristique, c'est que leur mécontentement de tout se traduit par un immense contentement d'eux-mêmes. Quel sen-

20 FLBURS d'hiver.

liment de leur supériorité I quel dédain pour nous autres, pauvres gens qui avons le culte de TËspérance I De quels noms ils nous affublent I Niais! Jobardsl Dupes! Pas si dupes que vous, mes chers amis. Au moins, nous, nous ne souffrons des choses que quand elles nous frappent. Vous, vous en souffrez avant qu'elles n'arrivent, quand, elles sont arrivées et même quand elles sont passées I Leur souvenir vous aide à en prévoir d'autres. . . qui n'arriveront peutêtre jamais. Car voilà ce que j'admire en eux! Huit fois sur dix, leur prescience, dont ils sont si fiers, se trompe, et si, par hasard, le malheur qu'ils vous

ont prédit, arrive, quel est leur premier mot? « Je vous F avais bien dit! » Et les voilà, consolés de notre chagrin, parce qu'il leur donne raison... Mon Dieu!

que je déteste tous ces petits ou grands Schopenhauer, qui ne voient dans le fruit que la tache, dans la fleur que le poison, dans le ciel que le nuage, dans le cœur humain que le vice, dans rhomme que la bête, et, dans la lutte pour la vie, que le crime.

En revenant de me promener dans les bois, je vis, assis devant la porte d'une petite maison éloignée du village,

22 Fi.E{jRS d'hiver* ^

et dont le propriétaire est presque tou* jours absent, un brave homme que j'ai connu comme jardinier chez un de mes amis.

— « Eh ! père Antoine, lui dis-je, Vous voilà donc gardien de cette maison?

— Oui, monsieur, depuis Tautomne.

, — Ça ne doit pas être gai ici? Pas de

voisins, pas de maîtres !

— Ohl j'ai de quoi m'occuper au jardin.

— Oui, Tété. Mais l'hiver, pendant les longues soirées, qu'est-ce que vous faites? » Il me regarda et me dit gaiement : « Je m'ennuie. » Sa physionomie et son ton m'ébahirent. Dans la bouche

des gens riches et de loisir, cie mot :

« Je m*ennnie, » a un accent de désespérance qui navre. Ce brave homme lo disait en riant. Il accepte Tennui comme il accepte la pluie, le froid, la privation, la fatigue, la mort. Il appartient à cette race rustique dontTexistence se résume en deux infinitifs : Pâtir et patienter.

On a bien raison d'envoyer les paysans à récole, mais on devrait bien nous envoyer à l'école des paysans.

J'ai entendu, il y a quelque temps, dans la bouche d'un vigneron, un autre mot qui m'a enç^^re plus frappé.

24 FLEUHS d'hiver.

Celait le jour des élections. Dans notre arrondissement, se trouvaient en présence deux candidats. L'un, député àortant^ républicain radical; l'autre inconnu comme candidat, et incolore comme opinion ; tous deux également très riches. Le malin, j allai rejoindre, sur le bord de la rivière, mon savant ami H***, à qui j'envie tant de choses, y compris son goût pour la pêche à là ligne. . . J 'envie tous les goûts que je n*ai pas. A côté de lui, péchait aussi notre vigneron. Au coup de dix heures, il se lève et nous dit :

— « Je vais voter. — Pour qui votezvous ? » Il nous nomme le candidat

nouveau. — « Pourquoi avoz-vous choisi celui-là? — Parce que je ne le connais pas. »

A peine est-il parti, que H*** et moi, nous éclatons de rire, et j'ajoute :

« Voilà bien les paysans ! celui-là est-il assez absurde ? » C'était moi qui Tétais.

Cet homme avait défini à merveille rimpérieux et salutaire besoin d'autre ckùse^ qui travaillait le pays tout entier à ce moment. Notre salut est venu de là. Le peuple a cherché la vérité à tâtons et Ta trouvée. Au milieu de ce débordement de calomnies, de déclamations^ de corruptions, il a su distinguer et dire ce qu'il voulait et ce qu'il ne

25 FLBCRS d'hITER.

voulait pas. Paarre chère nation !

Gomme elle vaut bien mieux que ceux qui la gouvernent et ceux qui la dirigent ! Mais, hélas ! Técoutera-t-on ? La France ressemble à une voiture qui a d'excellents chevaux et de détestables cochers : ce sont les cochers qui la versent, et les pauvres chevaux sont obligés de la relever.

Un magnifique rosier hybride, la Reine, si double de pétales, si riche de couleurs, fleurit sur le treillage de ma maison à côté d*un églantier qui ouvre modestement ses quatre pétales d*un

rose si pâle, d'un tissu si mince, d'un parfum si délicat. Voilà Tirnage de réducation et de la nature. La nature nous donne les fleurs sinaples; nous faisons les fleurs doubles. Nous recevons des dons; à nous d'en faire des qualités : l'œuvre de Thomme complète Tœuvre de Dieu. Oui! seulement, osons tout dire ; les dons naturels ont une telle grâce, que je ne suis pas sûr de ne pas préférer l'églantier à la Reine,,.

Allons! pas d'injustice. Aimons les deux également.

J'ai été voir, à mon retour, un de

mes contemporains, Jacques Taveugle.

Il m'a fait une pitié profonde. Ces quatre mois d'hiver l'ont vieilli de dix ans. Il ne marche plus, il se traîne. La surdité commence à s'ajouter, chez lui, à la cécité. Sa mémoire a des éclipses.

Il s'en aperçoit et en souffre beaucoup.

La vue de ce malheureux m'a tellement saisi, que je n'ai pas trouvé un mot de réconfort à lui dire. En m'en allant, je fis un retour sur moi-même, et mes idées suivant un cours qui leur est assez habituel, s'arrangèrent dans ma tête sous forme de vers. C'était le système de Gœthe ; quand il avait un chagrin, il en faisait un sonnet.

Ah ! ce n'est pas la mort que j e crains , c'est la vie I ÀTOir de quels tourments la vieillesse est suivie, Je tremble, mes amis, de descendre au tombeau, Lentement, membre à membre, et lambeau par

[lambeau, Ne vous laissant de moi, comme image suprême, Qu'une caricature affreuse de moi-même.

Le lendemain, honteux de ma faiblesse, je suis retourné chez Jacques, décidé à mettre tout mon courage à relever le sien. J'aborde hardiment ses dures souffrances de Thiver. — « Ah 1 oui, monsieur, j'ai bien souffert ! J'ai eu une terrible peur de mourir ! — Peur! repris-je avec étonnement, — Sans doute ! songez donc ! si j'étais mort, ma pension des Quinze- Vingts

mourait avec moi, et mes enfants avaient cela de moins. »

Cette leçon m'a été au cœur. Oui, il a raison, le pauvre martyr ! Si dure que soit la vie, tant qu'on peut y être bon à quelque chose ou à quelqu'un, il faut l'accepter et la bénir.

Un musicien de mes amis était venu passer quelques jours avec moi vers la fin d'août. Un malin, je lui dis : — « Venez donc entendre chanter mes glaïeuls.

— Chanter vos glaïeuls, me répondit-il en riant. Que voulez-vous dire? — Venez I » Et je l'emmène devant une ma-

FXEURS d'hiver. 31

gnifique plate-bande, en pleine richesse de floraison. — « Eh bien ! lui dis-je, estce que tout cela ne chante pas ? Est-ce qu'il ne sort pas de ces accords de tons, de cette variété de formes, de cet élégant mélange d'attitudes, une harmonie qui nous rappelle les accents de Mozart et de Weber ?

— Vraiment! reprit-il en riant, ces glaïeuls vous disent tout cela ? — Toutes les fleurs m'en disent autant... et bien d'autres choses encore. Savez-vous quelle est ma première occupation tous les matins? A peine levé, me voilà lancé dans le jardin, à la recherche des plus jolies fleurs ouvertes pendant la

nuit. Je chasse même dans les prés et champs environnants. Oh ! les paysans de mon voisinage me connaissent bien, avec mon sécateur et mon panier. Ils m'arrêtent pour y regarder; je leur fais TefTet d'une femme de ménage allant au marché. J*entasse le tout pêle-mêle; puis, revenu à la maison, je rassemble en bouquet, dans un grand verre évasé; je le mets sur ma table, et je travaille en le regardant...

11 me donne des leçons de style. Vous riez ! Rien n*est plus vrai pourtant. Ce n'est pas qu'il brille par l'arrangement, mon bouquet. Oh non ! Je suis de recelé des tachistes, comme disent les

peiptres modernes; ce que jjB récher-:

che, c'est le 'mariage des bruns,' ûei.

blancs, des violets, etc. J'étudie le jeu.

de toutes ces couleurs, et je tâche de.

faire passer dans ce que j'écris cette l)armonieuse variété de ton^ qui naît des contrastées et des rapports... N'oublions pas le parfum, qui me donne cette légère excitation que vous demandez, vous autres, gens matériels, à votre affreuse pipe et à votre infect tabac l

^— Ah! ah! du lyrisme! reprit mon ami, toujours riant; mais ce n*est pas un goût, c'est une passion ! — Oui, une passion! Et une passion qui a un mé-

rite bien rare... Elle ne vous fait que du bien. Qu'est-ce que les médecins nous recommandent toujours, à nous, vieux? L*exercice. Eh bien, mon cher ami, je fais tous les matins deux ou trois kilomètres, à la poursuite de mes fleurs, sans m'en apercevoir. Puis, si vous saviez, comme c'est calmant, reposant, la vue d'un beau végétal! Voyons, je vais encore vous égayer. I/amour des fleurs a un bien autre avantage. Il pousse à la bienveillance, à la fraternité ; il rapproche les classes... En voulez-vous la preuve? Depuis plus de cinquante ans que j'habite ce village, j'y ai vu se développer d'une façon tout à fait extraor-

dinaire ce goût charmant. Il n*y a pas aujourd'hui si petite maison dont les fenêtres étroites ne s'étoilent au printemps, de giroflées, d'œillets, de géraniums ou de fuchsias. Je trouve même parmi les paysans de véritables amateurs. J'ai vu, à la croisée d'un travailleur à la journée, des pyramidales aussi belles que chez Vilmorin. Un de mes voisins a sur sa croisée un cactus que je lui envie. Eh bien, toutes les fois que je passe devant leur porte, j'entre. Nous causons de culture, de greffes. Je leur offre des boutures. Ils me donnent des graines; nous éprouvons les uns pour les autres toute sorte de senti-

36 PLEURS d'hiver.

ments de sympathie ; nous nous aimons, comme les fidèles, en ce que nous aimons. Aussi je garde une éternelle gratitude pour celui qui m'a- greffé au cœur cette passion.

— Qui est-ce donc?

— Un pauvre jardinier de campagne.

Il avait, dans le village, une petite mai-

/ son à lui, et gagnait sa vie à faire, chez

les bourgeois, des jardins à la journée.

J'appris qu'il avait vendu Tunique barrique de vin récoltée par lui dans ses vignes, et s'était condamné à ne boire que de Teau pendant un an... Pourquoi? Pour se construire une petite serre. Ce trait me donna envie de le

connaître. J'allai le voir, et nous convînmes qu'il viendrait chez moi, quatre jours par semaine, comme jardinier.

J'allais souvent le regarder travailler, et je causais avec lui pendant qu*il se reposait. Oh ! ce n'était pas un jardinier moderne! Il n'entendait rien à l'art d^ semer, sur une pelouse, des taches rouges, jaunes, violettes, sous forme de corbeilles bien arrondies, bien symétriques, où pas une tige ne dépasse l'autre, et qui se composent invariablement de cinq ou six espèces de plantes, toujours les mêmes. Oh! non!

Il n'aurait pas pu trouver une place dans les squares ou les jardins publics. Ce

38 FLEURS d'hIYBB.

quMl admirait, lui, c'est tout le peuple des fleurs I Les humbles et les superbes ; les doubles et les simples ; les sauvages et les cultivées; les démodées et les recherchées; les vivaces et les annuelles, tout, jusqu'aux mille fleurettes des prés, jusqu'aux folles herbes des bois.

Je dois beaucoup à ce brave homme.

J'avais déjà. le goût des fleurs, mais il m'a appris, lui, à les aimer, de la seule façon dont on aime véritablement, dans le détail, et en dilettante. »

Cet automne j'ai eu pour h6te, pendant quelques jours, un homme que

j'estime singulièrement. Je suis son aîné de quelque chose comme trente ans; mais un môme tour d'esprit fait de nous deux contemporains. Il est très occupé et même assez troublé des grandes questions de la destinée humaine... La création, le créateur, la créature. Hier, après une longue conversation sur ce sujet, il me dit : — « Ainsi, vous êtes tranquille? — Parfaitement. — Sur quoi se fonde votre tranquillité? — Sur une conviction absolue. — Sur quoi se fonde votre conviction? — Sur un raisonnement aussi simple qu'irréfutable, — Lequel? — Le voici : Ge monde est Tœuvre d'un Dieu

'40 -pLêurs d*uiveh.

OU dii hasard. -Je vous défié de sortir de 'là. C'est un dilemme invincible. Il n'y a pas tin troisième terme. Or, si Dieu est incompréhensible, le hasard est impossible* Dieu dépasse ma raison et la confond; le hasard là révolte. L'existence de Dieu est indémontrable, mais la non-existence du hasard est tout ce -qu'il y a de plus facile à démontrer. Il suffit de regarder ce qu'il produit. L'irrégularité en est le caractère constant.

Rien de continu ne sort de lui. Il y a un mot qui est l'opposé du mot hasard, c'est le mot de suite. On ne tire pas 16 même numéro vingt fois de suite* On be fait pas tomber un dé sur le tnême

■ FLfcÛRS d'hiver. 41

côté vingt fois de suite. Or, la nature tire le même numéro et amène le même dé depuis des milliers de siècles.

Depuis des milliers de siècles, tout ce qui naît, tout ce qui vit, tout ce qui fait vivre, tout ce qui croît, tout ce qui décline, tout ce qui meurt, obéit à une même loi, suit un même ordre, passe par les mêmes vicissitudes. Donc il est impossible que le hasard ait créé le monde, donc il est l'œuvre de Dieu, donc Dieu existe!

— SoitI niais l'homme, qui est-il?

Un corps, ou bien un corps et une âme?

— Mon cher ami, lui répondis-je, quand je vois dans la rue deux hommes

qui se battent, qu'est-ce que j'en conclus? Que j'ai devant moi deux hommes.

Or, je sens à chaque instant au dedans de moi deux êtres qui se battent toujours. Appétits, passions, besoins, tout en eux est différent. Quand Tun tire à droite, l'autre tire à gauche. J'en conclus donc forcément que je suis un composé de deux substances contraires.

Telles sont les preuves que m'apporte mon expérience de tous les jours, mon bon sens. Mais qu'est-ce donc si j'interroge mon cœur? J'ai eu dans ma vie des affections profondes, et j'ai éprouvé d'inguérissables regrets quand j'ai perdu les objets de ces affections. Eh bien!

écoutez-moi I Jamais I jamais I jamais ! !

je ne me résoudrai à croire que ce que j'ai aimé en eux était une combinaison d^azote et d'oxygène. Jamais on ne me persuadera que je les regrette avec je ne sais quel mélange d'éléments minéraux !

Cette idée me fait horreur I

— Je le comprends ; mais reste une grave question. Où sont les règles de conduite de cette âme? Quels principes lui serviront de guide !

— Je n'ai pas besoin, pour les trouver, de recourir à des livres de métaphysique et de morale. Je n'ai qu'à regarder au dedans de moi, comme Socrate et Descartes. « Connais-toi toi-

même, » dit Tun. « Je pense, donc je suis, » dit Tautre. Eh bien, je fais comme eux. Je ne m'appuie que sur ce qui se passe en moi* Qu'est-ce que j'y vois ? Que si je fais du bien à quelqu'un, j'en suis heureux; que si je lui fais du mal, j'en ai remords et souffrance. Je n'ai pas besoin d'une autre règle de vie. Faire à mes pauvres confrères en humanité le plus de bien et le moins de mal possible. Grâce à cette simple formule^ je vis dans ce mond€ et je m'en irai dans l'autre avec une parfaite tranquillité d'esprit, emportant pour viatique cette phrase de Fénelon : « Dieu sait de quelle boue il

FLEUBS d'hiver. 45

« nous a pétris, et il a pitié de ses « pauvres enfants. »

Plus j'avance dans la vie, plus grandissent en moi deux goûts bien propres à la prolonger. J'aime chaque jour davantage la campagne et la poésie. Ces deux goûts se tiennent et s'entretiennent l'un l'autre. Dès que le mois de mai me ramène dans mon petit village, je redeviens écolier; j'apprends tous les jours quelques vers par cœur; je les retiens encore; je me les répète tout haut; ce sont mes compagnons de promenade. Dieu merci ! les longs ou-

46 FLEURS d'hiYEB.

vrages en prose ne me font pas encore peur, mais il faut compter avec mes yeux, voire avec ma tête, pour qui les lectures trop prolongées sont une fatigue. La poésie a cela d'admirable qu'elle contient beaucoup de substance sous un petit volume. La sagesse et rimagination humaines s'y trouvent comme résumées : c'est la cristallisation des idées et des sentiments de tous les temps.

Lamartine a dit :

Tout ce qui sort de rhomme est rapide et fragile, Mais le yers est de bronze et la prose est d'argile.

Ajoutez un autre avantage de la poésie

sur la prose : elle est portative ; on Ta dans sa tôte. Enfin, dernier privilège, elle se prête merveilleusement à l'exercice de la diction à haute voix. Les rimes, les rythmes, les timbres, les nombres, les richesses de coloris, les mille nuances de sentiments, sont autant de sujets d'étude délicieux pour uj^ passionné de diction comme moi. Je passe quelquefois de longs moments à chercher la note juste qui convient à tel ou tel passage, à faire sur les vers de la musique parlée. Allez donc essayer ce métier-là à Paris ! Cherchez donc des intonations dans les rues au milieu de la cohue des passants !... Dieu sait pour

qui Yon vous prendrait! Tandis qu*en plein bois ! en plein champ ! en plein ciel ! en pleine solitude I... Dès que deux ou trois heures sonnent, me voilà parti en course, un bâton à la main, |e nez en l'air, les poches vides, mais la mémoire pleine de tous mes chers poètes...

Je dis tous, car je n'en ai pas de préférés, ou plutôt, je préfère chacun d'eux à son tour; cela dépend du paysage, de l'heure, du jour, de la saison, de l'année, il y en a dont les vers me viennent d'eux-mêmes sur les lèvres par une belle matinée de printemps.

Il y en a d'autres qui chantent plus volontiers, comme les merles, au milieu

des brouillarcls d'automne. J'en ai pour les horizons lointains et bleuâtres. J'en ai aussi pour les petits recoins sombres, cachés au plus épais des taillis de chênes. Croirait-on que j'en ai même pour les heures de sommeil ? L'insomnie est la triste compagne de la vieillesse.

Pour moi, s'éveiller et s'endormir ne sontpas des verbes réfléchis, ce sont des verbes actifs. C'est vraiment moi qui m'éveille et qui me tiens éveillé avec ma maudite imagination ; et c'est moi qui suis forcé de m'endormir comme un enfant qu'on berce. Eh bien , je me berce avec des vers ! Une certaine fable de La

Fontainecontientun certain passage qui

50 FLEUftS d'hIVEI.

m'a fait vingl fois Veiïei d'une goutte de cbloral ;c*est dans l'A /ouille et ses petits :

Cependant, soyez gais, Toici de qaoi manger.

Eus repus, tout s'endort, les enfants et la mère.

Quand j^arrive à ce vers-là, il me semble que mon lit devient un nid, et je m'endors avec toute la couvée.

Far exemple, je n'emploie pas Victor Hugo à cet usage, il est trop éclatant!

ni Musset, il est trop excitant ! ni même Béranger... car j'apprends aussi du Béranger î J'en apprends bien d'autres !

Corneille, Racine, Régnier, André Ghcnier, Lamartine, Boileau... Tout cela vit côte à côte dans ma mémoire.

Victor Hugo aurait frémi d'indignation

FLEURS d'hiver. ol

si je lui avais dit qu'après m*ètre récité avec enthousiasme tel ou tel passage de la Légende des siècles.,, une heure après, je disais tout bas avec délices ce morceau de Ducis :

Petit logis commode et sain, Où des arts et du luxe eu vain .L*on chercherait quelque merveille...

Il faut vraiment être né en 1807 pour se permettre de tels amalgames !... Demandez donc à la jeunesse un pareil t)oly théisme!... Elle crierait au sacrilège! Ses admirations sont trop exclusives, ses antipathies trop violentes.

Pour elle, adorer rime toujour3 avec

exécrer. Elle n'élève jamais une statue qu'avec les débris d'une autre. Elle se croirait impie envers Shakespeare, si elle ne lapidait pas Andromaque axec Othello, Mais quand on est depuis si longtemps dans le monde, quand on a vu mourir tant de renommées réputées immortelles, qu'on a vu s'éteindre tant d'étoiles qui passaient pour des étoiles fixes, alors toutes les petites distinctions de genres, de temps, de modes, disparaissent ; on ne s'attache plus qu'à ce qui survit, et on aime tout ce qui survit. On fouille à travers toutes les cendres du passé pour y découvrir quelque lueur qui y brille encore. Ce

n*est quelquefois qu'une étincelle!

Qulmporte, je la recueille et je lui garde une modeste place à côté du flambeau qui rayonne et de Tastre qui resplendit. Je me fais TefTet d*un ancien ; j*ai mon petit feu sacré à la maison.

Un des plus riches propriétaires de notre village mariait récemment sa fille. J'étais témoin. J'emmenai mon ami le philosophe à la cérémonie nuptiale à l'église.

A la sortie, mon ami marchait à côté de moi, silencieux et soucieux. -rQu'avez-voûs donc? lui dis-je. Il me répon-

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dit brusquement : — Est-ce que toutes.

cea momeries du culte catholique ne TOUS choquent pas singulièrement?

Est-ce que tous pouvez voir, sans un sentiment de révolte, ce mélange de matérialité et de mysticisme, ces changements de costume, cet amalgame de mystères et de pain et de vin? J'en sors froissé, irrité. Et vous? — Moi, j'en sors ému, et notre différence de senti* ment tient à une simple différence d'attitude. Vous avez regardé l'autel, moi j'ai regardé l'assistance. Qu'y ai-je vu?

La jeune mariée, le front enseveli dans ses. mains, agenouillée dans lé recueillementet .dans la prière; à côté

FLEuns d'hiver, 5o

d'elle, sa mère priant aussi, le visage à la fois rayonnant de joie et si!» lonné de larmes, les regards tournés vers le ciel, comme pour y chercher espoir et soutien. Autour c}'elles, des sœurs, des parentes, des amies, toutes unies dans le même sentiment de piété et de supplication. Cette vue a produit eo moiom singulier mouvement d'imagination. Regardant cette petite église qui date du 3çm' siècle, je me suis mis à penser à tout ce que, depuis tant d'années, ces murçiUles rustiques avaient vu de familles et de générations s*age* nouiller devant ce même autel, avec la même ferveur et la même joie.

56 FLEGRS d'hiver.

M» pensée marchant toujours, je me suis rappelé comment aux jours de deuil ainsi qu'aux jours de fêtes, aux funérailles comme aux mariages, ces cérémonies, qui vous choquent tant, ont parlé puissamment à Timagination et à rame humaine ; combien le catholicisme, depuis dix-huit cents ans, a séché de larmes, consolé de désespoirs, éclairé de consciences, relevé de courages, réconforté de cœurs, inspiré de vertus, etj'en suis sorti, tout philosophe spiritualiste que je sois, pénétré de la grandeur de cette religion, qui a répandu tant de bienfaits dans le monde.

Du reste, voulez-vous vous rendre

compte de son influence sur la civilisation? Supposez un moment qu'elle n'a pas existé. ËITacez parla pensée ce qui subsiste d'elle dans les trois domaines du beau, du vrai et du bien. Commencez par les arts plastiques. Entrez dans tous les musées et décrochez des murailles, à l'exemple de nos édiles, l'image du Christ! Faites disparaître tous les tableaux où figurent la Vierge et Dieu. Emportez les toiles ou les statues qui représentent des saints, des martyrs, des apôtres. Après la peinture et la sculpture, passez à l'architecture, et jetez bas toutes les cathédrales. Après l'architecture, la musique. Rayez du

nombre des compositeurs Haendel, Par lestrina, Bach et tant d'autres. Expurgez Tœuvre de Beethoven, de Mozart, de Pergolèse, de Rossini, de tout ce qui a été inspiré par la religion chrétienne.

Entrez ensuite dans la sphère de la pensée et de la poésie ; supprimez Bossuet, Pascal, Fénelon, Massillon; ôtez Polyeucte à Corneille, Alhalie h Racine, Zaïre et Alztre h Voltaire; poursuivez le nom du Christ dans les .

vers de Lamartine, de Victor Hugo, voire même de Musset. Ce n'est pas tout. Faites un pas de plus. Détruisez aussi les hôpitaux, car le preniier hôpital fondé dans le monde a été fondé

par une femme chrétienne. Supprimez lés saint Vincent de Paul, les saint François d'Assise... Effacez, erlfin,effa* cez toutes les traces qu*a laissées sur la terre le sang sorti des blessures de celui que j'entends quelquefois appeler le Pendu. Vuif^j cette besogne accomplie, retournez-vousAEmbrassez d'un long

coup d'œil les dix-huit cents ans échelonnés derrière vous, et regardez sans épouvante, si. vous le pouvez, le vide que fait à travers les siècles cette seule Croix de moins dans le monde.

Après cela, mon cher ami, mon opinion est faite, ma règle de conduite fixée, et jô prends n^odèle sur un

homme dont, certes, vous ne répudierez pas l'exemple, Littré I Oui, Littré !

Le jour de la naissance de sa fille, il dit à la mère : « Ma chère amie, tu es une catholique fervente et pratiquante.

Ëlève ta fille dans les habitudes de piété qui sont les tiennes. Seulement j*y mets une condition. Le jour où elle aura quinze ans, tu me ramèneras, je lui exposerai mes idées, et elle choisira.» La mère accepte, les années s'écoulent; un matin elle entre dans le cabinet de son mari : — « Tu te rappelles ce que tu m'as demandé et ce que je t'ai promis. Je viens tenir ma promesse.

Ta fille est là, prête à t'entendre avec \

FLEURS d'hiver. 6i

tout le respect et toute la confiance que lui inspire un père adoré et vénéré.

Veux-tu qu'elle entre? — Oh ! certes, oui !

Mais, pourquoi? Pour que je lui expose mes idées? Non! non! Mille fois non!

Quoi! tu as fait de notre enfant une créature bonne, tendre, simple, droite, éclairée et heureuse! Heureuse!... Ce mot qui, chez un être pur, résume toutes les vertus!... Et tu crois que je vais jeter mes idées au travers de ce bonheur et de cette pureté!... Mes idées! Mes idées!... Elles sont bonnes pour moi. Qui me dit qu*elles seraient bonnes pour elle? Qui me dit que je ne risquerais pas de détruire ou d'ébranler

Ion œuvre? Oh! oui, que notre fille entre,' chère femme ! pour que je te bénisse devant elle de tout ce que tu as fait pour elle, et qu'elle t'aime un peu plus encore qu'auparavant! »

Voilà mon modèle, mon chei^ ami.

Moi, aussi, j'ai eu et j'ai encore autour de moi des âmes croyantes; et, comme Liltré, tout fidèle que je sois à mes idées, je me tiendrais pour criminel si jamais je troublais par mes doutes, si j'offensais par mes railleries, si j'ébranlais par mes objections, des convictions religieuses d'où ces êtres si aimés n'ont jamais tiré que des joies, des consolations et des vertus.

Un scrupule me vient en relisant ces pages : j'ai peur d'avoir donné k ceux pour qui elles sont écrites, trop bonne opinion de moi. Mes conseils sont, je crois, excellents ; mais les ai-je toujours suivis?... Hélas! non. Le monsieur qui est représenté là, vaut beaucoup mieu)^ que moi. Je voudrais bien être aussi maître de moi que lui. La folle du logis met trop souvent tout sens dessus dessous dans ma pauvre cervelle. Ces pages sont le portrait de ce que je tâche d'être, non de ce que je suis. Mais, enfin, si vous qui me lirez, vous arrivez comme

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moi à faire à peu près le quart de ce que je dis, j'aurai eu raison de vous envoyer mes Fleurs d'hiver.

Les Fleurs d'hiver sont comme les regains (imagination et de pensée, que^ j'ai tâché de recueillir, çà et là, sur le chemin de la vieillesse.

Ma petite récolte faite, il m'a semblé, en regardant en moi et autour de moi, que l'âge nous laisse encore d'autres joies plus profondes et plus vives, que j'appellerai volontiers F7*uits d'hiver; ce sont les joies d'affection et les joies

(T action. y àiesssiyé dépeindre les unes dans les Dernièi*es Amitiés, les autres dans y Histoire de ma maison.

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