DE MA MAISON
Une maxime passée à Télat de proverbe, c'est qu'à partir de soixante ans, on ne refait plus d'amitiés. Restent sans doute quelques-unes des anciennes, d'autant plus précieuses qu'elles sont une dernière image de notre jeunesse ou de notre maturité, mais d'autant plus douloureuses aussi, que nécessairement éphémères, elles disparaîtront aussi, l'une après l'autre dans ce passé,
dont seules elles nous parlaient encore. Bientôt nous n*aurons plus personne à qui dire : Vous rappelez- vous?
A partir de soixante ans, on perd, et on ne remplace pas.
Est-ce vrai? Le cœur du vieillard n*est-il plus capable, ni de s*attacher, ni d'attacher? Est-ce une branche morte sur laquelle rien ne repousse? Est- il condamné, comme les arbres de nos vergers, à voir tomber successivement à ses pieds, ses fleurs, ses fruits, ses feuilles, et à rester dépouillé, dénudé, noir, en proie à l'hiver?
Je ne le crois pas.
D*abord, les affections d'aïeul sont là
pour le prouver. Elles sont bien le propre de la vieillesse, puisqu*on ne les connaît guère avant soixante-dix ans. Ajoutez qu'elles nous font naître à un sentiment inconnu. On aime ses petits-enfants autrement que ses enfants. Ils créent en nous comme un cœur nouveau. Notre amour pour eux n'est pas plus tendre, mais il est plus attendri. L'idée qu'on ne les verra peut-êtte pas grandir, y mêle une tristesse qui est encore de la tendresse, sans oublier que l'aïeul peut garder sur la direction et l'éducation de ses petits-enfants une influence qui complète celle du père ; son expérience est une clairvoyance, et ce qu'on appelle sa
faiblesse est bien souvent delà sagesse.
C*est au même titre que je réclame pour les dernières amitiés. Elles aussi, elles offrent un caractère particulier.
Elles ne reposent pas, comme dans la jeunesse, sur une ardente communauté de plaisirs, d'ambitions, de passions.
Les confidences orageuses n*y ont plus de place, les échanges de folle gaîté n'y sont plus de mise ; mais elles possèdent un charme de sérénité et de sûreté qui ne se retrouve pas ailleurs. Ce qu'elles ont de grave n'ôte rien à ce qu'elles ont d'affectueux ; elles sont fécondes en utiles conseils, parfois même en bons offices ; elles ressemblent à ces mariages
DERNIÈRES AMIl^IÉS. 75
tardifs, où la raison, Testime, la tendresse se mêlent dans une si heureuse mesure, que le bonheur qu'ils procurent a quelque chose de pareil à la santé.
Dieu me garde de dire que ces nouveaux amis remplacent les amis disparus. Non I Ce mot matériel, rem/9/«cer, ne s'applique pas aux choses de Tâme.
On ne remplace pas ceux qu'on a véritablement aimés. Ces absents-là sont toujours présents. Un fait charmant m'en revient en mémoire comme témoignage. La communauté des Ursulines de la rue Saint-Jacques fut fondée par une M"« de Sainte-Beuve. Quand elle mourut, ses filles, comme elle les appe-
lait, contimièrenl de mettre son couvert au réfectoire, et le siège qu'elle occupait, resta vide. Voilà Timage de nos anciens amis. Personne ne prend leur place dans notre souvenir; leur couvert y est toujours mis, et si quelques nouveaux convives viennent s'asseoir près de nous, une de nos plus grandes satisfactions est précisément de parler de ceux qui sont partis, avec ceux qui arrivent.
J'ai eu le bonheur, et certes je ne l'ai pas eu seul, de rencontrer, depuis que je suis entré dans la vieillesse, quelques hommes. . . quatre entre autres, à qui j'ai le droit d'appliquer ce nom d'amis. Il en est deux que je ne puis que désigner,
DERNIÈRKS AMITIÉS. 77
ils sont vivants, mais on les reconnaîtra facilement. L'un est ce savant très extraordinaire qui écrit si bien le latin, et qui a Tesprit et le cœur si français. Le second est Thomme qui porte si légèrement et si vaillamment le fardeau et le drapeau de l'instruction publique en France. Quant aux deux autres, il m'est permis de dire leurs noms tout haut, et plus haut encore ce qu'ils étaient, et ce que je leur dois. L'un m'a ouvert, à soixante-six ans, une nouvelle voie de travail. L'autre m'a valu, à soixante-dix ans, un dernier succès dramatique ; tous deux m'ont donné un grand exemple.
Le premier est Bersot.