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PORTRAITS DE LABICHE

Il y a plusieurs Labiche. On pourrait le peindre auteur dramatique, à sa table de travail, sa pipe à la bouche, sa bouteille de bière faisant vis-à-vis à son écritoire, les jours où, comme il disait, il retroussait ses manches.

On pourrait le peindre en Sologne,

semant ses pins et vendant ses moutons.

On pourrait le peindre candidat politique, parlant à ses électeurs sur une table de café ; ou bien, personnage académique, lisant, sous ses palmes vertes, ce discours qui est resté comme un des chefs-d'œuvre du genre, parce qu'il était d'un autre genre. On pourrait enfin le peindre malade, dans ce fauteuil qui lui a servi de lit pendant trois ans. Complétons donc l'œuvre de l'artiste, en ajoutant à son dessin au crayon ces quelques dessins à la plume; et commençons par le commencement, par l'auteur dramatique.

11 y a un mystère bien étonnant dans

H8 FRUITS d'hiver.

la carrière théâtrale de Labiche. Sa réputation touche à la gloire. Son répertoire, parti du Palais-Royal, s'est répandu sur ^ toutes les scènes de Paris. Quand un directeur est dans l'embarras, il fouille dans ce trésor inépuisable, et il en retire un succès. C'est comme les fables de La Fontaine ou le panier dé cerises, toutes y passent, et les dernières valent les premières. Imprimées en volumes, SOS pièces ont eu pour public tous les publics. Bourgeois, magistrats, artistes, professeurs, industriels, tous achètent Labiche, lisent Labiche, trouvent délassement, oubli des soucis, réconfort dans Labiche. On pourrait dire de lui

le mot de M"''' de Sévigné sur Nicole :

« Il faudrait le mettre en bouillon. » Enfin, dernier honneur, E. Augier a accolé à son nom le litre d'homme de génie.

Or, cet homme de génie, sur ses deux ou trois cents pièces de théâtre, n*en a pas écrit quatre, tout seul.

Pourquoi? Comment expliquer cette énigme? Quelle qualité lui a donc manqué? Est-ce l'invention des sujets? Il en trouvait à tout propos, même danslaconversation. Est-ce la création des caractères? Tout personnage devenait typique sous sa plume. Est-ce le dialogue, les trouvailles de mots, le talent des situations? Demandez à ses collabora-

leurs. Est-ce Tart de la composition?

Personne n'a été meilleur constructeur de pièces. Un jeune homme lui demandait des conseils de théâtre.

« Voulez-vous apprendre votre métier?

lui répondit-il, faites comme moi, décarcassez les pièces de Scribe. » J*en reviens à ma question : Pourquoi donc . n'a-t-il jamais travaillé seul? Pourquoi?

Par une raison aussi extraordinaire que son talent. Parce qu'il ne s'est jamais douté de ce qu'il valait! C'est un inconscient. Il a fait du théâtre par plaisir, par tempérament. Il a pris des collaborateurs comme on prend des compagnons de chasse, parce qu'il est

plus amusant de chasser à deux ou à trois que tout seul, parce que la conversation le mettait en verve, en gaieté, parce qu'il ressemblait à une pierre à fusil qui fait feu à tous les coups de briquet I Les succès ne Texaltaient pas plus que les chutes ne le troublaient.

Ses œuvres ne lui ont jamais fait Teffet d'œuvres sérieuses, et quant à la gloire, il croyait que c'était chose qui ne le regardait pas. Voilà Tunique cause de la communauté de travail de Labiche.

C'est son ignorance de lui-même! C'est cette modestie dont rien n'a pu le guérir, ni sa popularité croissante, ni son individualité se dégageant de toutes

ces collaborations et absorbant tous ses collaborateurs. Augier a écrit quelque part que dans toute collaboration, il y aie mâle, et que Labiche rétait toujours. Eh bien, ce mâle-là a fait comme Barbe-Bleue, il a tué toutes ses femmes.

Une particularité à observer dans ses pièces, c'est qu*aucune ne porte sur un rôle de femme. Il m'en faisait un jour la remarque. « C'est tout simple, lui répondis-je, votre qualité dominante est la force comique. Or, les femmes, au théâtre, sont spirituelles, gaies, amusantes, mais elles sont rarement comiques. Elles représentent le charme, le entiment... — Ohl le sentiment! me

répondit-jl en riant, voilà qui n'est pas mon affaire I Mon pauvre père me disait toujours : Vois-tu, Eugène, tes pièces sont gentilles, je le veux bien; elles ont du succès, j'en suis bien aise; mais il te manque quelque chose, tu n'as pas la petite larme, »

Changeons de décor. Laissons là Paris et le théâtre. Nous voici en pleine Sologne, et voilà Labiche campagnard.

Ëntendons-nous... Rien qui ressemble aux bergers, de Virgile. Jamais homme ne fut moins bucolique. La belle nature, pour lui, c'est la bonne nature I Yalma parews, la nourrice. Il défriche, il plante, il élève, il chasse. « Venez me voir,

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m'écrit-il, j'ai force perdreaux rouges I ... Je vous donnerai un fusil qui tue, » Puis, plus loin : « Je suis venu ici pour faire mes foins. Je suis le plus malheureux des hommes. Il pleut tout le jour, avec une telle abondance, que mes canards moisissent, et mes vaches et mes moutons considèrent ce déluge avec une philosophie qui m'agace. Ces animaux ne se doutent pas que c'est leur nourriture d'hiver qui pourrit... »

Ne lui parlez pas de sujets de pièce, de répétitions, de comédies. « Je m'abrite avec délices, m'écrit-il, dans le bonheur des champs. Plus je vais, plus je me convaincs que la vie heureuse

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n'est pas à Paris. En ce moment, je fais mes semences, je renifle mon fumier, et je vois, sur ce sol que j'ai comblé de faveurs... qui sentent mauvais, s'élever des moissons qui vous donneront, l'année prochaine, le pain à bon marché.

Faire du pain, de la viande, de la laine, comme cela rapetisse les avocats ! Je ne veux pas mourir avant d'avoir fait une pièce agricole. Premier acte, le fumier; deuxième acte, le labourage; troisième acte (péripétie), la grêle; quatrième acte, le soleil et la pluie qui réparent tout ; cinquième acte, le Comice agricole.. . Labiche a une médaille.

Apothéose ! »

Troisième portrait. L'hiver est revenu, et Labiche aussi. Nous sommes à Paris, à sept heures du soir, et Labiche, en habit noir, en cravate blanche, entre chez moi, où il vient dîner. 11 est convive.

Ah ! mes amis, quel convive ! Mangeant comme deux ! buvant comme trois !

riant comme quatre, et faisant rire comme dix! 11 a Tesprit... de tous les vins qui sont sur la table : tour à tour, selon les causeries et les causeurs, aussi mousseux que le champag^ie, aussi chaud que le bourgogne, aussi sain que le bordeaux, aussi généreux que le madère ! Je le fais dîner un jour avec M. de Sacy, le classique^ le

DERNIÈRES AMITIÉS. i21

lettré de Sacy, et il rensorcelle si bien, qu'en sortant, Sacy me dit : « Que M. Labiche se présente àrAcadémie, je vote pour lui !... » Une autre fois, c'est avec Gounod! Il se moque si drôlement, si follement de la musique, que Gounod redemande, à grands cris, un second dîner avec Labiche. On a cité sa réponse aune maltresse de maison, quelque peu précieuse, qui lui demanda, à table, ce qu'il pensait de Shakspeare... « Est-ce pour un mariage?»

On a répété son admirable mot à je ne sais quel matérialiste... « Ohl pardon.

Monsieur, moi, le bon Dieu, c*est mon homme !... » Ëh bien, en voici un que

je n*ai lu nulle part, et qui nous montre un Labiche tout nouveau. C'était chezVéfour, à un dîner d*auteurs dramatiques. Barrière, Lambert Thiboust, Lurine, tous les spirituels railleurs étaient là! Tout à coup^ Labiche, au milieu du feu roulant des histoires plus ou moins risquées, lance cette phrase :

que la vertu est plus amusante que le vice. Là-dessus, toile général I Éclats de rires moqueurs ! La bataille s'engage. Il est seul contre eux tous! Et il les bat si bien, il les bafoue si bien, qu'un d'eux, quelque peu dépité, perd la mesure, et lui dit : « Ta ! ta ! ta ! la vertu ! vous nous la donnez belle ! Pensez-vous nous faire

accroire qu'au milieu de toutes les tentations de coulisses, vous n'ayez pas fait d*infidélité à votre femme? — ' Moi I répond Labiche avec calme, comment aurais-je pu en aimer une autre ? j'aimais celle-là... » Ce mot, admirable de candeur, de simplicité, fit tomber tous les rires et laissa en nous tous, pour Labiche, un sentiment de respect.

Nouvelle figure : Labiche républicain I Oui I Labiche a été républicain . Pas longtemps 1 Mais républicain sérieux, pratique. Aux journées de juin 1848, il s'est battu pour la République. Après la victoire, il se porta candidat à la députation. Grande assemblée électorale I

130 FRUITS d'hIVEH.

C'était faubourg Saint-Denis, dans un café. Il parait devant les électeurs. On rinterroge, il répond avec cette netteté courageuse qu'il portait en tout. « Sur la table! » s'écrie un des spectateurs.

« Quil monte sur la table pour que tout le monde V entende l » Il y monte... Mais quel coup de théâtre ! La table était très haute, La&iche était très grand, le plafond était très bas, de façon qu'en levant la tète, il va heurter le plafond et... il se fend le crâne? Du tout! Il crève le plafond qui était en papier, et sa figure disparait dans le vide, et Ton ne voit plus que ses deux bras qui gesticulent. Ne dirait-on pas une scène

DERNIÈRES AMITIÉS. i31

d'une de ces pièces ? Ce début oratoire le dégoûta de la carrière parlementaire.

Après le candidat , politique devrait venir le candidat académique, mais je dois d'abord peindre Labiche maire de son village. On a déjà parlé de lui et de son courage dans ce rôle en 1870, pendant l'invasion prussienne, mais sans citer certains faits très significatifs que je tiens de sa bouche, et qui nous montreront l'auteur comique en action.

Un matin, on lui annonce un gros de ufalans arrivant à fond de train. Il se

retourne vivement vers sa femme et son fils : « Mettez-vous au piano et faites le plus de tapage que vous pourrez. — Pourquoi ? — Us aiment la musique, ces brutes d*Allemands, il faut leur en donner, cela les disposera bien et leur fera croire que nous n'avons rien à cacher. »

Arrivent dix uhlans, avec un capitaine en tftte. « Le maire ! — Le voici; capitaine, répond froidement Labiche.

— Vous avez des francs-tireurs, livrezles-moi, ou je brûle le village. — Des francs-tireurs? nous ne connaissons pas ça. — Vous n'en avez pas ? — Non ! — Il n'en est pas venu ? — Non.

— Mais il en viendra I... » Et prenant Labiche à part, le capitaine lui dit tout bas, d'un air fin : « S'il en vient, avertissez-moi. — Gomment ? — Envoyez-moi un villageois. — Capitaine, répond tranquillement Labiche, je ne sais pas comment vous appelez, en allemand, ceux qui font ce que vous me proposez, mais, en français, ça s'appelle des espions, et les coquins seuls se mêlent de ce métier-là. » Le capitaine rougit, se mord les lèvres ; ce que voyant, Labiche ajoute avec bonhomie : « Voyons, capitaine, supposons que les Français soient en Allemagne, et qu'on vienne vous faire la

proposition qae tous me faites, que répondriex-voos7... » Le capitaine se tut; puis, tout à coup, se tournant vers Labiche : « Vous êtes une bonne maire ?... ■ Là-dessus, il sort dans la cour, remonte à cheval, et doune ^es ordres à ceux de ses hommes qu'il laissait au village, où il ne devait, lui, revenir que le soir. Labiche, qui l'avait suivi, l'observe et remarque que, tout en parlant à ses hommes, il est fort occupé de ses mains, de ses ongles, qu'il les soigne, les lime... n Ohl toi, se dit Labiche, tu es un vaniteux I Je te tiens !... » A peine est-il parti, que voili Labiche qui, tout en disputant

pied à pied pour les réquisitions, dit aux uhlans : « Ah I comme votre capitaine est bien ! Comme il est distingué I Ce doit être un noble !... » Le soir, les uhlans n*ont rien de plus pressé que de répéter les paroles du maire à leur officier, et le résultat fut, que, pendant leur court séjour et jusqu'au moment de leur départ, Labiche ne leur livra rien, pas même une botte de foin.

Il riait de son succès; mais huit jours après, arrivent deux nouveaux uhlans, avec ordre d'emmener le maire à la ville voisine. Voilà toute sa famille, tous les paysans en émoi !... « Ils vont vous fusiller ! — Me fusiller I me fusil-

1er ! répond Labiche tranquillement, pas encore, j'espère, mais ils sont bien capables de me fourrer en prison. Enfin, nous verrons... » On se fait les adieux les plus émus, on lui met du chocolat dans ses poches... Il arrive à la ville. On Tintroduit chez un officier.

Qui était-ce ? Son capitaine ! Son capitaine qui lui dit : « Bonne maire^ je quitte le pays, mais je n'ai pas voulu partir sans vous serrer la main. Adieu, bonne maire !... » Est-ce assez joli ?

Ce diable d'homme avait tellement la comédie dans le sang, qu'il en mettait môme dans la vaillance.

DERNIÈRES AHITIÉS. 137

Nous voici enfin à T Académie, à Labiche candidat !

Depuis trente ans que je suis de l'Institut, j'ai vu bien des candidats. C'est un genre qui se divise en beaucoup de variétés. Il y a le candidat qui dit toujours du bien de lui. Il y a le candidat qui dit toujours du mal de ses concurrents. Il y a le candidat qui est sûr de vingt voix... Espèce nombreuse. Il y a le candidat mélancolique, découragé, qu'il faut toujours remonter; c'est le saule pleureur de la candidature ! Il y a encore le parfait candidat. Le parfiait candidat ne vous parle jamais de lui, et vous parle toujours de vous. Le parfait

candidat sait le nombre d'éditions qu'a eu tel ou tel de vos livres. Si vous avez obtenu, fût-ce il y a vingt-cinq ans, un succès au théâtre, le parfait candidat y était, et vous rappelle les endroits les plus applaudis. Un journal fait-il sur vous un article favorable? le parfait candidat Ta toujours lu, et vous l'apporte. Au jour de l'an, vous voyez arriver, à l'adresse de votre femme ou de votre fille, quelques belles fleurs ou quelque belle boite de bonbons, avec une carte discrètement cornée, c'est celle du parfait candidat. J'en ai vu un de cette sorte, et si aimable, et si gracieux, que nous nous sommes dit: « Ja-

mais cet homme-là ne vaudra comme académicien ce qu'il vaut comme candidat ! Pourquoi l'arracher à un rôle où il est admirable, pour lui en donner un où il sera peut-être médiocre? » Et on ne le nomma pas.

Enfin arrivent les candidats... non, le candidat Labiche; car il fait une classe à lui tout seul. Il se débattait comme un beau diable contre toute idée de candidature. « C'est impossible !

me répétait-il sans cesse. Me voyez-vous faisant visite à M. Guizot, à M. Thiers, à M. de Brogiie? Qu'est-ce que je pourrais leur dire? Et si j'étais nommé par malheur ! Me voilà donc forcé de faire

un discours..., un monologue! G*est contraire à tous mes principes dramatiques I Je ne peux pas I » Mais Augier et moi, car nous nous étions associés pour cette heureuse collaboration, nous étions tenaces, nous insistions. Il m'écrivit:

« Votre amitié vous égare. Mes titres sont insuffisants. Je me suis bien tâté, j*ai mis la main sur ma conscience, je ne me crois pas dignus inU^are. J'ai trop fait, et je n'ai pas assez fait. Si, comme vous le prétendez, j'ai quelques gouttes du sang de Molière, j'ai mis trop d'eau dans ce sang-là ; je l'ai noyé dans une infinité de piécettes sans valeur. Je n'ai

pas SU le ménager pour en faire trois ou quatre bonnes comédies, qui vaudraient mieux que tout mon bagage. Je ne pourrais représenter à l'Académie que la bonne humeur. Est-ce assez?

Non ! »

— Si! répliquâmes-nous, Augier et moi. Dieu sait si nous eûmes raison I Le jour de sa réception fut un triomphe I Triomphe d'écrivain et triomphe de lecteur. Son portrait de M. de Sacy charma tout le monde, comme un caractère de La Bruyère mis en scène par Sedaine.

Dernière figure. Elle est plus triste.

142 FHUiTs d'hiver.

C*est celle du valétudinaire. Les beaux jours sont passés! Plus de réunions d'amis ! Plus de travaux de théâtre ! Plus de chasses I Plus de longues promenades à travers ses landes I II les parcourt encore, mais c'est dans une petite voiture tirée par un âne, et qu'il conduit luimême. Presque toutes ses journées se passent dans son fauteuil... hélas! et ses nuits aussi ! car il ne peut dormir dans un lit, il y étouffe. Ëh bien, même malade^ il se ressemble toujours! Ge martyr est un stoïcien d'une nouvelle espèce, un stoïcien rieur.

Dès que le mal lui laisse un peu de trêve, sa gaieté repart et son esprit

,. « Je vais mieux, m'écrit-il un ie respire, j'engraisse. Ma femme te de retrouver bieotât la totalité n mari, que la maladie lui avait notndri... u Ses souffrances même spircnt des drùleries incroyables, m'a mis hier deux cents pointes , qui me donnent une petite odeur :uf rôti, à me faire adorer de tous biens. Oh! ils m'aiment vraiment moil... u Et avec cela si bon, si naissaiit, si tendre ! J'arrive un chez lui, au lendemain d'une e crise. « Vous avez bien souffert, >auvre ami, lui dis-je. — Oui, pas mais j'en suis content. Ma chère

femme m'a si bien soigné I » Quel mot délicieux et qui s'attendrait à le trouver sur les lèvres de Labiche? En voici pourtant un dernier, plus émouvant encore, et qui touche à Théroïsme. Une nouvelle attaque mit un moment sa vie en danger, et il se crut perdu. Son spirituel ami, Alfred Arago vient le voir. Labiche lui raconte tout, et malgré lui, à ridée de se séparer de sa femme et de son fils, de^ larmes lui montent aux yeux. Sa femme entre à ce moment. — Viens! viens, lui dit-il gaiement, ce diable d'Arago me raconte des histoires si drôles que je ris à en pleurer. » ^

Je m'arrête... Que pourrais-je ajouter à un tel mot? N'est-ce pas le plus fidèlç de ses portraits ?

Cette étude achevée, le plaisir que je m'étais promis me fut refusé. Je ne pus pas la lui lire. La veille du jour où je la terminai, il mourut, me laissant, comme Bersot, l'image si rare, d'un homme complet dans sa mesure. Le cœur« la tête, l'intelligence, étaient chez lui de la même valeur. Je n'ai connu personne de plus affectueux, personne de plus droit, et personne peut-être d*aussi spirituel,

Quelque temps avant sa mort, il m'avait donné sa photographie, avec ce mot écrit de sa main : A mon grand ami Ernest Legouvé.

Je l*ai placée, comme celle de Bersot, dans ce que j'appelle mon musée, c'està-dire dans ma chambre de travail, qui est toute peuplée des portraits de mes amis de tous les temps. Je n'y ai pas voulu d'autres tableaux. Ils sont tous là, tels que je les ai représentés dans mes Soixante ans de souvenirs : Reynaud près de Goubaux ; Ampère à côté de M. Bouilly et de Schœlcher ; sur la même paroi, en pleine lumière^ deux hommes qui ont reçu les plus beaux noms qu'un

pays puisse donner à ses enfants ; Tun a été appelé le Père et Tautre \b Libéra-teur : c'est Manin et M. Thiers. Voici, dans la demi-ombre, la pâle et mélancolique figure de Chopin. Sur ma cheminée figurent, sculptés dans le bronze par la main vibrante de David d'Angers, deux profils puissants, bien dignes de se faire pendants, Lemercieret Hahnemann. Quant à Labiche Je Tai mis entre Scribe et Béranger; ils doivent s'entendre. Voilà ceux au milieu desquels je viS; et il me semble qu'ils vivent aussi. Je les consulte dans les moments difficiles, je leur demande appui dans les jours de chagrin, et lorsqu'on me promenant

dans ma chambre, je me vois entouré de tous ces regards qui m*éclairent, qui m'échauffent, qui me parlent; je me dis : Non, il n*est pas vrai, ce triste axiome : A partir de soixante ans^ on perd^ £t on ne remplace pas. On garde, et on retrouve.

Un jour un de mes amis entra chez moi et me dit vivement : — Contezmoi donc Thistoire de votre maison I

— L'histoire de ma maison? répondis-je en riant.

— Elle doit en avoir une très singulière.

— Ce qu'elle a de plus singulier, c'est que j'y suis né en février 1^7 et que j'y demeure en février 1890.

— G*est déjà passablement original I Votre père Thabitait donc aussi?

— Elle était à lui, de par sa mère.

C^est d'ici que datent plusieurs de ses plus beaux succès ; c*est ici que sa brillante vie littéraire s*est écoulée presque tout entière ; mon cabinet de travail, où nous sommes, a été le sien.

— En vérité ! mais depuis quand Toccupez-vous, vous-même ?

— Depuis mon mariage, depuis 1836.

— Cinquante-quatre ans I

— Oh I je m'étais toujours promis d'y revenir, pour ne plus le quitter.

J'avais quelque chose comme cinq ans, lorsqu'à la mort de mon père je fus em-

mené chez mes grands-parents; mais ma grand'mère qui m'éleva, me parla si souvent de la rue Saint-Marc, de tout ce qu'elle avait vu rue Saint-Marc, de la vie de mes parents rue Saint-Marc, qu'il se forma dans ma petite tête d'enfant, une sorte de légende, autour de cette rue Saint-Marc; j'eus un culte pour cette maison dont j'avais à peine le souvenir.

Quelques années plus tard, j'y fus ramené un jour par M. Bouilly, mon tuteur, pour y être présenté à M. François de Neufchàteau qui occupait Tap^ parlement de mes parents. M. François de Neufchàteau était membre de

TAcadémie; il avait été le confrère de mon père, il me parla beaucoup de lui, et M. Bouilly profita de l'occasion pour me dire : — Tiens, voici la chambre à coucher de ta mère ! voici le petit salon où ton père se retirait souvent I voici le cabinet où je suis venu plus d'une fois t'embrasser pendant que tu dormais I c'est dans cette salle à manger qu'était reçu cjb que Paris avait alors de plus brillant I » Tout en l'écoutant, je reprenais as'demment possession de ces lieux, de ces souvenirs, si bien, que quand nous partîmes, j'avais les yeux et le cœur tout pleins de cet autrefois^ dont je rêvais toujours.

Enfin, plus tard encore, j'avais environ quinze ans, un notaire d'infiniment d'esprit, M. Lefèvre, père de MM. Lefèvre-Pontalis, étant venu occuper le premier étage et le rez-dechaussée, se prit de goût pour son petit propriétaire ; il m'invita souvent à venir passer chez lui les jours de congé avec son fils qui avait mon âge, et quel fut mon étonnement, un jour, d'être arrêté sous la porte cochère par le concierge. — « Vous ne me reconnaissez pas. Monsieur, me dit-il, je suis le père Martin. J'ai servi vos parents, j'occupais la loge de leur vivant. — En vérité I » Là-dessus, la conversation s'en-

gage, et voilà le pauvre homme, qui tout ému encore du souvenir des bontés de mon père, entre dans mille détails sur ses habitudes, sur son caractère, sur sa façon de s'habiller, de marcher, d*ou« vrir la loge, chaque fois qu'il revenait, pour dire au^bonhomme un mot bienveillant; enfin, il me le rendit si pré* sent, qu'en m'en allant, l'imagination toute hantée de ces visions du passé, il me sembla voir, au détour de la rue Richelieu, mon père, qui tournait le coin pour rentrer chez lui.

Vous concevez sans peine, maintetenant, comment, à peine marié, mon premier soin fut de venir construire

mon nid dans cet arbre, d*où j'étais tombé si petit, d'établir ma vie là oii mon père avait vécu.

— Voilà qui redouble ma curiosité pour rhistoire de votre maison d'aujourd'hui ! répondit mon ami, car c'est d'aujourd'hui qu'il s'agit! C'est son histoire actuelle qui m'intéresse.

— Ehl pourquoi?

— Hier, j'ai entendu dire à E. Augier : « Quelle drôle de maison que celle de Legouvél Au rez-de-chaussée, on fait des armes ; au quatrième étage, on fait de la peinture ; au troisième des comédies ; au premier, de la musique d'opéra; et au deuxième, on assassine l

i58 FRUITS d'hiver.

— Ahl m'écriai-je en riant, voilà bien un mot d'homme de théâtre... Le mot de la fin.

— Ce mot vaut en effet explication.

Mais il a quelque chose qui me surprend bien davantage ; c'est la composition de votre maison, c'est l'assemblage de vos locataires. Ce peintre... cet auteur dramatique... ce compositeur...

ce sont sans doute vos petits-fils, votre gendre...

— Oui.

— Ainsi, voilà quatre générations sous le même toit, sans compter votre père, ce qui en fait cinq 1 Voilà quatre espèces d'arts différents, à ces quatre

étages I Le hasard ne fait pas de tels phalanstères. Il y a là-dessous une main d*organisateur. Quelqu*un a préparé tout cela... et ce quelqu'un, c'est vous.

— J'y suis bien pour quelque chose, répondis-je en riant.

— Eh bien ! contez-moi ce que vous avez fait, comment vous y êtes arrivé !

— Diable! diable I vous m'en demandez beaucoup 1

— Vous ne pouvez pas refuser. Vous êtes engagé. En publiant vos Fleurs (Tkiver, vous les avez adressées à vos contemporains en leur disant : partageons. Ëh bien ! cette maison est un

160 FRDITS d'hiver.

de VOS Fruits cf hiver; je vous dis : par^ tagez !

— Soit donc! répliquai-je gaiement, j'accepte I... d'autant plus que les autres trouveront bien quelque chose à prendre dans ce petit récit; puis, les circonstances m'ont tant servi, que j'aurai bien plus à remercier qu'à me vanter.

Seulement, rayons d'abord le Mot de la fin d'E. Augier. Les journaux, dans le temps, ont été pleins de l'attentat de ce petit misérable... Je ne puis y repenser sans horreur [Effaçons, effaçons la tache de sang qu'il a jetée sur. mon heureuse maison, et que ce souvenir disparaisse dans les autres souvenirs !

— En route donc ! faites-moi faire en conscience le tour, du propriétaire!

Étage par étage! Par où commençonsnous?

— Par le commencement. Parlerezde-chaussée.

Nous descendons dans la cour.

« Regardez, dis-je à mon amî, ces trois

grandes fenêtres. Qu'y voyez-vous?

Des vitraux au lieu de vitres : sur ces

vitraux, des hommes d'armes du moyen

âge. Un peu plus loin, sur la porte

d'entrée, ces mots inscrits : École (Tes-

162 FRUITS d'hlyer,

crime française. Eh bieni je ne puis regarder cette inscription, sans un certain battement de cœur. Car cette école, c'est mon œuvre; je dirais volontiers que c'est ma fille, et vous allez voir comme cette fille-là a largement rendu à son père ce qu'il a fait pour elle ! J'ai eu pour premier maître d'escrime, un homme de génie, Bertrand. Je ne l'aimais pas, je l'adorais! Je l'adore toujours I II m'a soufflé au cœur ce qu'il y a de plus précieux au monde, un feu qui dure. Plus qu'un goût, une passion I Plus qu'une passion, un art! Plus encore, peutêtre, la science de cet arti Grâce à lui^ je crois savoir mon métier de tireur à

peu près aussi biea que personne. Lui mort, je m'adressai à son plus habile élève, Robert qui commençait. Pauvre Robert! je le vois encore dans sa petite salle du passage des Panoramas... au quatrième, sous les combles. Trois ou quatre pauvres pièces peu meublées, peu éclairées, et là dedans une femme et trois enfants. Le locataire répondait au logis. Rien en lui ne rappelait la grâce athénienne de Bertrand. Petit!

trapu! mal bâti! mais il avait au bout des doigts ce je ne sais quoi d'électrique, d'imprévu, de foudroyant, qui est chez le tireur ce que Tinspiration est chez le poète. Puis, avec cela, si

bon! si aflectueux! si reconnaissant de mon ardeur à lai chercher des élèves!' Du haut d'une de ses mansardes, il apercevait la toiture de ma maison... Il me dit un jour. — Oh!

monsieur! que je voudrais loger chez vous!

— Eh 1 mon pauvre Robert, c'est trop grand, c'est trop cher!

— Quel dommage! répondit-il tristement. Ce « quel dommage » fut dit avec un tel accent qu'il m'alla au cœur. Quelques jours après, un matin, j'entre chez lui, un peu fiévreux:

— Voyons, Robert ! je veux tenter un grand coup!... Combien payez-vous de

loyer ici? — Douze cents francs. — Diable! ce n'est guère! Enfin, qui ne risque rien n'a rien. Voici mon plan :

mon appartement du rez-de-chaussée, donnant sur la cour, est occupé par un imprimeur en taille-douce^ qui a de plus un petil jardin od s'élève un atelier. Je renvoie mon imprimeur ! je jette son atelier par terre» j'y fais construire une salle d*armes charmante, la plus belle de tout Paris... La cage amènera les oiseaux. Je remanie tout l'appartement en vue de la salle et je vous y installe.

Que dites-vous de cela? » Voilà mon pauvre homme qui se met à rire, qui ^e met à pleurer, qui se met à sauter, sans

pouvoir dire que... Ah ! monsieur I ah !

monsieur ! — Du calme ! du calme I Robert, c'est une affaire. Une affaire grave pour vous comme pour moi. II ne s'agit pas moins que de mettre votre signature au bas d*un bail... de... Ah!

bah!... repris-je tout à coup en riant, vous pouvez signer sans crainte... vous êtes bien sûr qu'au cas où vous ne pourriez pas payer, je ne vous poursuivrai pas!... Et quant à moi, je m'en tirerai toujours, bien ou mal... D'ailleurs j'ai confiance, nous réussirons ! — Oui ! monsieur! nous réussirons! nous réussirons ! — Ainsi c'est entendu? Le 1*^ oetobre, ouverture de la « Salle Robert ».

HISTOIRE DE MA MAISOxN. 167

Oh I Texcellente mauvaise affaire que j^ai faite làl Dire que tous les termes furent payés à réchéance , ce serait beaucoup, mais ils finissaient toujours par l'être. Je me souviens encore de janvier 1871^ le cinquième mois du sèige.

Le jour du terme, à midi, heure militaire, Robert entre chez moi. — « Ho ! ho !

luidis-jeen riant, quelle exactitude! à un pareil moment ! » Il ne répond pas et baisse la tête. — ' « Eh bien, qu'est-ce, Robert? vous ne pouvez me donner qu'un petit à-compte. Ce n'est pas bien étonnant aujourd'hui. » Il se taisait toujours, et je le vis tirant de son paletot une feuille de journal qui servait d'en ve-

168 FRUITS d'biveb.

loppe à je ne sais quoi. — « Que tenez* vous donc là?... vil me tend le paqu^ Jionteux et silencieux. Je Touvre et qu'est-ce que je trouve ? une cuisse de canard ! — « Une cuisse de canard, m'écriai-je, voilà un objet , rare! Où avez-vous trouvé cela? — Voilà, monsieur l reprit-il à voix basse : depuis le siège, la salle est presque vide, comme vous savez; alors, j'ai eu Tidée, pour nourrir ma petite famille, d*élever un peu de volaille, et j'ai pensé que vous me permettriez aujourd'hui...

— Ahl repris-je, aujourd'hui.;, je comprends !«.. » Et allant à ma table.,., j'écrivis : « Iteçu cfe M' Robert , pour le

terme de janvier, \^00 francs en canard. »

— « Tenez, lui dis-je en riant, voilà votre quittance I — Ah! monsieur !

s'écria-t-il. — Ne vous confondez pas en remerciements I Plus d'un de mes locataires ne me donnera rien du tout. Vous, vous partagez avec moi ce que vous avez... Gela me touche beaucoup, mon cher Robert^ beaucoup ! » Et nous nous serrâmes la main en amis. Oh ! le pauvre garçon, il s'est acquitté de ce terme-là, bien autrement qu'en argent ! Il m'a payé en santé, en gaité, en joies de travail !

Grâce à lui, j'avais ma chère escrime à domicile, sous mon toit ! Juste à Tâge

OÙ je ne pouvais plus guère courir après celle que j'aimais, elle était venue loger chez moi. Quel voisinage, et comme j'en ai profité ! Chaque matin, je descendais à la salle vers neuf heures. Je trouvais Robert sous les armes. Nos deux fleurets causaient pendant une demi-heure. Nous communiions sous les espèces du fer^ comme je disais en riant, et ce commerce d'un moment avec cette lame si alerte, si légère, me rendait quelque chose de ma légèreté d'autrefois. Il m'arrivait de temps en temps de me défendre contre lui I ... Y mettait-il de la bonne volonté ?

Je l'en soupçonne un peu... Je n'étais

HISTOIRE Ï)E MA MAISON. i71

pas dape, mais je n*en étais pas moins heureux. J'avais protégé sa jeunesse, il rajeunissait ma vieillesse I Oui !

après cette demi-heure d'assaut, je me sentais dix ans de moins sur les épaules ! j'avais descendu les marches de Tcscalier une à une, je les remontais deux à deux ! A peine remonté, je m'installais à ma table de travail avec un entrain nouveau. Ce vigoureux exercice m'avait fouetté l'imagination comme le sang. Aujourd'hui encore, oti celte chère salle s'est transformée en

École d'escrime française, j'y descends

toujours tous les matins à la même heure, et j'y suis encore un petit quei-

quun pendant dix ou douze minutes I Je me garde bien de les dépasser !

N'ayons pas de vanité de santé. Jouissons de ce que nous conservons de force, n'en triomphons pas. Le seul moyen de rester jeune, c'est de penser que Ton est vieux.

En gardant cette mesure, je descends avec la môme joie, je tire avec la même ardeur, je remonte avec le même entrain, et si je puis encore tenir une plume, c'est que je n'ai jamais cessé de tenir un fleuret,

— Voilà une première construction qui vous a rapporté un bel intérêt de votre argent I II se trouve qu'en ira-

vaillant pour un autre, vous avez travaillé pour vous... Bonne leçon à propager! Puis, vous nous donnez un utile exemple d'hygiène, malheureusement il n'est pas à la portée de tout le monde.

Tout le monde ne peut pas, comme vous, se défendre contre le temps, Tépée ù la main.

— 11 y a mille autres moyens de défense, mille autres exercices que chacun peut mettre en pratique. Rappelezvous donc l'exemple de Socrate ! on le trouva un jour sous sa tente, à Potidée, dansant tout seul pour entretenir la souplesse de ses membres : imitons Socrate. Cultivons notre corps : cola-

i74 FRUITS d'hiver.

mus corpus nostrum. Après tout, qui nous Ta donné? Dieu! Soignons-le donc comme on soigne le cadeau d'un ami.

— Ha ! ha ! reprit en riant mon interlocuteur. De la gymnastique au point de vue religieux! Doctrine nouvelle!...

mais que j'approuve fort. Où allonsnous maintenant ?

— Où nous conduit Tordre chronologique, au quatrième étage.

— Soit! au quatrième étage.

Nous montons au quatrième étage, et nous arrivons à un atelier.

HISTOIRE DE MA MAISON. i75

— Je vois que c'est ici qu'on fait de la peinture?

— Précisément, et cet atelier a un extrait de naissance assez singulier.

Vous le savez, rien de plus important et de plus difficile dans l'éducation d'un jeune homme, que de démêler ce à quoi il est propre, ses dispositions personnelles, sa vocation. Or une conversation fortuite et bizarre m'éclaira tout à coup sur mon petit-fils, et c'est de cet entretien qu'est sorti cet atelier.

Il y a une quizaine d'années, me trouvant à Bagnères-de-Lucbon avec ma famille, j'y fis rencontre d'un homme que l'amitié de A. Dumas fils

a rendu célèbre, le docteur Fabre.

— J'ai en effet entendu parier de lui, c'est un personnage étrange.

— Il se donne comme un voyant, et on le prend pour un fou. Mais on ne l'écoute pas longtemps sans être frappé de tout ce qu'il y a d'ingénieux et de divinateur dans ses théories, sous son langage quelque peu apocalyptique. C'est une nuit, à tout instant trouée d'éclairs. Il a rangé les types humains par catégories, par races, et sa prétention est de déchiffrer les gens, comme les bons musiciens lisent la musique, à première vue. Il tire la bonne aventure de l'âme, de Tintelli-

gence d'un individu, d*après un seul regard jeté sur son visage. Je l'avais déjà vu à Paris et notre rencontre à Luçhan amena entre nous, dès le pre-' naier jour, une conversation, moitié sérieuse, moitié moqueuse, où je Tat^ taquai vivement sur son système. Le docteur ne lâchait pas pied, lorsque ,passà dans Tallée notre second fils.

« Parbleu ! dis-je, en appelant le jeune homme; je vais mettre votre science à répreuve. Vous ne connaissez pas ce garçon-là.? — Non, je ne l'ai jamais vu.

Est-ce un de vos petits-fils ? ^-^ Oui. — Quel àg^ a-t-il? -r- Quinze ans. Regardez-le. et dîtes-moi ce que vous

pensez de lui. — Oh 1 je vous fais mon compliment, répondledocteurtoutbas :

jolie nature , intelligence heureuse.

— Ah ! vraiment, répondis-je après avoir éloigné le garçon, vous tombez bien ! cette jolie nature nous désole, son père et moi.

— Pourquoi?

— A cause d'une inaptitude scolaire, inimaginable.

— Contez-moi donc cela.

— Impossible de lui faire entrer dans la cervelle ni latin, ni grec.

— Enipérité.

— Ce n'est pas qu'il manque d'intelligence, ni de bonne volonté. Il a même

eu dans son enfance des désespoirs de conscience comiques. Je me le rappelle encore, un jour, appelant sa mère, du haut de Tescalier..* « Maman I... maman!... viens m'empêcher de perdre mon temps I... » La mère monte, et le trouve tout en pleurs, la tête couchée sur son dictionnaire. « Qu'as-tu? — Ce n'est pas ma faute! reprit-il avec un redoublement de sanglots, ce n*est pas ma faute I Je cherche venatio dans mon dictionnaire, je trouve chasse; et alors... alors... je pense à la chasse au lieu de penser à ma version. »

— Pauvre petit diable I... les enfants ont parfois des mots profonds.

— Je ne vois pas ce qu'il y a de profond là dedans, et le résultat nous inquiète fort. Il en arrive au collège à un degré déplaces... Jugez-en! Un samedi, jour où le professeur donne les places, il revient à la maison, la mine basse, Tair contrit !

— « Qu> a-t-il? — Oh! j'ai du malheur!... j'avais mieux fait qu'à l'ordinaire! mais en recopiant, j'ai passé une phrase... sans cela j'aurais été Tayant-dernier. ».

— Ha ! ha ! le mot est bien joli ! s'écrie le docteur en riant.

. — Vous riez î vous riez I

-^ Ëh ! sans doute je ris !... je ris de

VOUS ! Vous n*avez pas le senseommun.

Ce garçon est dans son droit.

— Dans son droit ?

— Sans doute, il se défend I

— Comment! Il se défend 1 contre qui? contre quoi?

— Contre le lycée et vous I Voyons, mon cher monsieur, raisonnons. Quand vous donnez à un petit enfant un aliment qui répugne à son estomac, il le rejette... Ainsi fait ce garçon. Vous lui ingurgitez dans la cervelle un tas de choses qui lui sont antipathiques. Il les repousse. Il ferme la porte de son intelligence, il se défend par la paresse.

— A merveille ! Mais, en attendant, que

ferons-nous de lui quand il aura vingt ans?... Qu'est-ce qu'il sera? — Cet enfant-là, reprit froidement le docteur, c'est un peintre. — IJn peintre !

— Peut-être même un sculpteur. — Où diable voyez-vous cela ? — Je le vois !

— Mais il n'a jamais eu de leçons de dessin? — Eh bien, donnez-lui-en, et vous verrez I Je ne dis pas qu'il sera un grand peintre... Jusqu'où va un artiste?

c'est le mystère !... Mais il ne sera pas autre chose qu'un peintre. »

Là-dessus , le docteur me serra la main et partit, me laissant troublé et préoccupée

— - Je le comprends, reprit mon ami.

C'est bien étrange en effet !... Et le résultat?

— Le résultat?... Tous le devinez, nous joignîmes dès leçons de dessin aux études scolaires; mais les progrès furent si rapides d'un oôté, et si insignifiants de l'autre, que nous prîmes un grand parti. Sans renoncer aux leçons de littérature et d'histoire, nous renonçâmes aux études du lycée. On s'en émut fort autour de nous. « Mais, nous disait-on de tous côtés, il ne pourra pas passer son examen.

— Eh bien I il ne le passera pias.

— Comment! il ne sera pas bachelier! '

— Est-ce que vous prenez le Mcca-' lauréat pour un sacrement? Que' diable I Raphaël n'étaitpas bachelierl cela ne Ta pas empêcbé dé faire assez bien son chemin, ce me semble. » Alors donc commencèrent les études artistiques sérieuses, puis au bout d6 deux ou trois ans, heureusement eiôployés, arriva le grand jour, le grand désir I

— Quel grand dé^ir? •

— Endosser la robe prétexte I Passer de l'état d'élève à celui d'artiste I Être quelqu'un, c'est-à-dire travailler chez soi ! Avoir un atelier f Un atelier!

le mot magique I Mais où le trouver, cet atelier? C'est ici que j'entre en

scène. A force de regarder ma maison de haut en bas, j'avisai au quatrième, sous les combles, quatre ou cinq logements de petits employés. Je renvoie deux de mes locataires. Je surélève leurs logements de trois mètres. J'établis un escalier intérieur et j'installe le garçon dans cet atelier que vous voyez, où le jour est admirable, et d'où sont déjà parties quelques toiles qui font bien augurer de son avenir. Mais voici le résultat le plus inattendu l J'ai tiré de mon argent un intérêt sur lequel je ne comptais guère. Savez-vous ce que j'y ai gagné?... Un goût nouveau l une charmante occupation de plus* J['aimais

déjà la peinture, mais en curieux; je suis passé à Tétât de dilettante. Je fais au Louvre des visites régulières. J'étudiie les diverses écoles, je lis les biographies des m£utres. Pourquoi ? Pour établir un lien de plus entre ce garçon et moi, pour pouvoir le suivre dans ses travaux, pour lui fournir au besoin une indication utile. Je lui al donné un atelier : il m'a mis, lui, au cœur et à l'esprit, un petit rayon de pure flamme...

C'est moi qui lui redois.

Maintenant, descendons au troisième étage.

— Celui où Ton fait de la littérature dramatique?

— Précisément.

Nous descendons, et nous arrivons au cabinet de travail par un billard :

— Un billard ! Vo«savez un billard?

' — Oui! Une mienne idée, dont je ne suis pas mécontent. Voyez-vous, mon cher ami, quand on a deux grands garçons, l'important est de faire en sorte qu*ils ne s'ennuient pas à la maison, pour qu'ils y restent un peu.

Or^ un billard est merveilleusement propre à cela. On y monte après le dîner, on y fume, on y cause, on peut y réunir ses amis. Malheureuse*

ment la disposition des lieux ne se prêtait guère à ce projet. Mais ma maison est si complaisante! si élastique! Elle a consenti à deux ou trois petites amputations sans danger; et une cloison jetée par terre, un mur de refend remplacé par deux colonnes de fonte, ont transformé une pièce de passage en ce billard qui sert d'antichambre au cabinet de travail où nous voici.

Jolie pièce, n'est-ce pas? bien aérée!

bien éclairée l Au milieu, comme vous

voyez, une grande table, toute chargée

de papiers, de manuscritSi Tout autour,

une bibliothèque comme je les aime !

En ordre, mais animée, vivante! des

livres qui n'ont pas Tair de momies...

On voit qu'ils remuent, qu'ils descendent de leurs rayons 1... qu'on les prend ! qu'on les remet ! Ce sont des ouvriers toujours à la besogne. Elle sent bon le travail, celte pièce! Or, voici ce qui m'y plaît le plus : c'est qu'elle n'est pas mon œuvre. Le cher garçon qui l'habite, l'a seul pétrie ainsi à sa façon ; et s'il y demeure encore, si nous Tavons gardé avec nous^ c'est par sa volonté.

^— , Comment cela?

. — A la suite d'une conversation entre lui et moi, que je me rappelle encore comme si j'y étais.

i90 FRUITS d'hiver.

— Redites-la-moi. C'est mon affaire.

J*ai un grand fils de vingt ans, avec qui j'ai une discussion en ce moment.

Il veut absolument être militaire, comme je Tai été...

— Et vous, vous ne le voulez pas?

— NonI

— C'est bien cela ! La conversation avec mon petit-fils va tomber à merveille. Asseyez -vous là, et écoutezmoi.

— Je vous écoute.

— Un matin j'entrai dans ce cabinet qui n'était alors que sa chambre de jeune homme, et je lui dis : « Voilà tes études finies. Tu es bachelier.

Tu as passé un premier examen de droit ; maintenant il faut penser à Taffaire importante , au choix d'un état.

Sois ce que tu voudras. •Notaire, avocat, médecin, industriel, commerçant... Je ne te demande qu'une chose, n émarge pas au budget. Ne sois pas fonctionnaire. Le fonctionnaire est un esclave^ non pas seulement de sa besogne; tout homme porte cette chaînelà dans la vie, et malheureux ceux qui ne la portent pas !... Le cou pelé me fait beaucoup moins peur que le vagabondage à travers bois; joug pour joug, mieux.vaut celui des devoirs que celui des vices ou des besoins. Mais l'avenir

d'un fonctionnaire est trop à la merci du changement d'un ministre, du caprice d'un chef, des intrigues d'un concurrent; fais ta vie toi-même, et ne compte que sur toi pour la faire.

. — Sois tranquille, me répondit-il ; vous m'avez légué deux qualités, l'amour du travail et la passion de l'indépendance I

— Eh bien, alors, que veux- tu être?

— Auteur dramatique. — Hein !« reprisje en me levant en sursauiL.. Ce heini était plein de trouble, d'angoisses.

J'avais tout à coup vu surgir devant p[ioi l'image de toutes les luttes, de toutes les douleurs, de toutes les dé- ^illusions qui se cachent. dans la vie

de théâtre. Ce fut donc avec une sincère expression de terreur que je lui dis :

« — Toil auteur dramatique?

« — Tu Tas bien été ! pourquoi voudrais-tu m'empêcher de Tôtre?

« — Parce que je Tai été et que je sais ce que c'est 1

« — Ce que c'est I... Mais il nie semble que toi...

« — 11 ne s'agit pas de moi I Je m'en

suis tiré comme j'ai pu. Mais si je n'ai

pas été victime, j'ai été témoin, et

c'est comme témoin que je viens te

parler de cette terrible profession. Les

gens du monde et les jeunes gens n'en

jugent que sur les quelques victorieux qui triomphent. Us ne voient pas là masse des vaincus. Or, pour un qui réussit, il y en a cent qui échouent ; et alors quelle existence ! C'est le mélange do toutes les passions les plus âpres, arrivées à l'état aigu! L'amour-propre blessé, les convoitises inassouvies ; l'envie perpétuellement attisée! Dieu me garde de renier ce quej*ai adoré! Oui, l'art dramatique est le plus beau de tous les arts!... Mais c'est le plus affreux de tous les métiers.

« — Soit, répondit-il gaiement, mais c'est le plus amusant de tous les états.

Voyons, père, souviens-toi ! Le monde

entier semble fait pour nos plaisirs. Tout nous y amuse, même les ennuyeux...

puisque nous nous consolons de les subir en les peignant.

« — Tout cela est fort joli, sans doute, repris-je, mais laissons là les phrases, si tu le veux bien, et parlons sérieusement.

« — Eh bien, le sérieux, le voici. C'est que je veux écrire pour le théâtre, parce que je n'aime que cela. Aurai-je du talent? Je n'en sais rien. Mais je préfère mille fois épouser la femme que j'adore, dût-elle ne pas me le rendre, plutôt qu'en prendre une que je hais. Or, je hais tout le reste. Les affaires? Elles m'assomment. La médecine? Elle me

répugne. Le barreau? Je ne sais pas parler. Uindustrie? Je n'y entends rien.

L'argent? Je m'en moque. Tout ce qui est chiffre, calcul, mécanique, commerce, tout cela m'est odieux. Mais, en revanche, tout ce qui est spectacle, scène, dialogues, décors, chocs de passions, me ravit, m'enchante. C'est ta faute I C'est dans le sangl D'ailleurs, vous avez bien permis à mon frère d'être peintre.

« — Quelle différence î

(( — Oui, à notre avantage! Nous n'avons besoin, nous, ni d'atelier ni de modèles ; notre cabinet d'études est partout : à la campagne! en plein airi en

promenade! en voyage! Nous portons toujours nos instruments de travail avec nous... Et quels instruments! Ils ne sont pas ruineux, ceux-là... Une plume, un peu d'encre et un cahier de papier. Avec cinquante centimes de mise de fonds, nous pouvons faire un chef-d'œuvre. »

« — Ohl le scélérat, me dis-je tout bas... Il me ressert tout ce qu'il m'a entendu dire ! » Mais revenant bien vite au sentiment de mon devoir, je lui mis sous les yeux, avec une impétuosité croissante, toutes les humiliations de l'auteur promenant son manuscrit d'antichambre en antichambre ; les direc-

teurs qui reconduisent, les comités qui le refusent, les interprètes qui le trahissent, la presse qui le déchire, enfin le public qui le siffle I

— Ha ! ha ! reprit mon ami, en m'interrompant, voilà un bon argument!

Que répondit-il?

— Il eut un petit frisson à ce mot siffler! mais il se remit bien vite.

« — Des sifflets ! des sifflets ! c'est notre métier d'en recevoir comme celui du soldat de recevoir des balles. »

— Il a du dialogue, pensé-je malgré moi, il a du dialogue.

« — Puis, ajouta-t-il, on n'est pas toujours sifflé. On réussit quelquefois.

HISTOIRE DE MA MAISON." i99

Et alors songe donc à ce qu'est un succès de théâtre aujourd'hui. Aujourd'hui une pièce de théâtre a des ailes.

On peut être représenté, au môme moment, presque le môme jour, dans vingt villes différentes, et dans quatre ou cinq pays à la fois. Et les reprises!

Les reprises qui tout à coup font renaître ton nom et te donnent quelquefois le plaisir d'être applaudi à trente ans de distance par deux générations.

Et les droits d 'auteur? car enfin faut-il bien en parler un peu. Sans doute nous ne nous élevons pas comme les peintres à des chiffres de cent mille francs pour une toile de quelques pieds carrés ;

mais si notre comédie n'est pas une poule aux œufs d'or, elle a un grand avantage, c'est de pondre toujours...

Elle donne souvent, pendant un demisiècle, un œuf de temps en temps, à nous et à nos descendants. Pourquoi veux-tu m'ôter la chance de faire ainsi à tes petits-enfants futurs, des cadeaux d'outre-tombe ? »

Je me mis à rire malgré moi, et je lui dis :

« — Ah î ma foi, au diable mon rôle de censeur! j'ai fait mon devoir. Je t'ai averti. Aller plus loin, ce serait acte de renégat. Veux-tu que je te dise tout en un mot? Eh bien! tu as mille

fois tort de vouloir être auteur dramatique ; mais comme tu as raison ! Notre art ressemble à l'amour ; c'est le meilleur des maux, quand ce n'est pas le plus délicieux des biens. Seulement, sache-le : veux-tu être heureux par lui?

n'aime en lui que lui-même. S'il t'apporte réputation et fortune, tant mieux !

Mais prends-le, même sans dot. En marche donc! Et bonne chance! Par exemple, ne commence pas comme moi. J'ai été tellement sifflé pour mon début, qu'on n'a pas pu achever la . pièce. »

Il me regarda un moment en silence ; puis m'embrassant :

202 FRUITS D*HlVËft.

« — Ah! c'est que toi, tu n'avais pas un grand-père comme moi ! »

Ce mot, vous le concevez, acheva ma déroute, et voilà comment il se fait, mon cher ami, qu'on écrit des comédies au troisième étage de ma maison !

— Avez-vous fini?

— Oui!

— Eh bien! tous vos arguments à votre fils contre lé théâtre, je les ai faits au mien contre l'état militaire, et toutes les réponses de mon fils sont exactement le pendant de celles du vôtre. Seulement...

— Seulement, vous, vous n'avez pas cédé.

— J'hésite encore, môme après vous avoir entendu.

— N'hésitez plus. Nos fils sont dans le vrai. Heureuses les familles où les fils continuent la carrière de leur père I nul lien n'est plus puissant qu'une profession commune : c'est l'alliance de la tradition et du progrès. Il se forme alors dans une maison un capital d'honneur, qui, comme un titre de noblesse, oblige le fils et le soutient.

Le souvenir de mon père a été mon plus utile auxiliaire. Laissez donc votre fils entrer dans l'armée, comme vous.

Vous l'y protégerez encore, même quand vous ne serez plus là.

-- Vous avez raison. A notre dernière étape.

Nous redescendons au second étage.

Arrivés sur le palier, et avant d'entrer dans mon cabinet Je montre à mon ami la porte qui fait face à mon appartement. — G*est là, lui dis-je, que demeure Tauteur de Patrie. Gomment est-il devenu mon gendre? Rien de plus simple. Quand jeTai appelé mon fils, il y avait dix ans que je Taimais comme un père.

— Mais comment est-il devenu votre locataire?

— Ma bonne chance y a eu sa part, et Dieu merci, autre chose aussi que la chance. Vous le savez, il n'est pas de plus grande joie pour des parents que de donner leur fille à un mari de son choix et du leur. Mais cette joie ne va pas sans un secret chagrin. Car la donner, c'est la perdre!... Il remmène! Adieu la douce vie commune de tous les jours, de toutes les heures!

On la voit encore, on la voit souvent... Mais quelle différence entre la voir et ravoir ! Certes, on se garde bien de se plaindre! ce serait de Tégoïsme!... On se dit qu'il est juste, qu'il est bon qu'un jeune ménage ait son chez soi... on se

le dit... on le pense mais on n'en

souffre pas moins. Alors commence la triste recherche des appartements. On s'en va, de rue en rue, lisant des écriteaux, interrogeant des concierges, montant des étages, mesurant des chambres, non sans calculer combien de minutes sépareront cette maison de la vôtre. Nous en étions là de nos angoisses, quand tout à coup j'apprends qu'un de mes locataires, qui occupe tout le devant de ma maison, était disposé à m'en céder une partie. Je n'oublierai jamais mon trouble à cette nouvelle I Je n osais pas y croire î Je n'osais pas y penser! Que faire? leur offrir cet

appartement? C'était peut-être leurimposer ou le chagrin de nous refuser, ou le regret d'accepter à contre-cœur. Nous restâmes deux mois dans cette perplexité ; redoutant de parler, cherchant des intermédiaires, quand enfin, un jour, mon secret m'échappa. Quelle ne fut pas notre joie, notre surprise I Ils avaient eu la même pensée que nous...

La même crainte de nous gêner les arrêtait ! Oh I la chose fut vite décidée, et ma maison eut à faire de nouveau ses preuves d'élasticité. Nous rompons le bail; je reprends l'appartement du second...

je prends même un peu du premier. On défonce un plafond, on établit un esca-

lier intérieur... ce qu'il y a, dans cet immeuble^ d'escaliers intérieurs est incalculable I ... Et au bout de quelques mois, les voilà avec nous et chez eux. Vous entendez bien, chez eux. Le secret de la concorde est là. L'indépendance dans l'union I Sous le même toit, mais chacun son nid. Alors, sous ces heureux auspices, recommence pour nous le cher autrefois. Ce mariage qui devait briser le lien de famille, le resserre! La seule différence, c'est qu'au lieu d'avoir un

enfant, nous en avons deux je me

trompe, trois ! Car au milieu de ces négociations, de ces constructions, elle avait fait son entrée dans le monde,

cette chère petite créature qui a ramené Tenfance dans la maison. Grâce à elle, ces deux appartements qui sont séparés et qui doivent Têtre, n'en font plus qu'un.' Elle en est le lien. Plus de Pyrénées I Elle va de Tun à l'autre, à la façon d'un petit soleil errant qui luit tour à tour pour tout le monde. Je la vois jouer dans le salon, à la même place où je jouais, moi, il y a quelques quatre-vingts ans; et quand le soir, nous sommes tous groupés autour d'elle, nous me faisons l'effet des Rois mages agenouillés autour du berceau divin. J'ai raison. Tout enfant d'un an

est un enfant Jésus. Lui aussi, il est

toute pureté et toute lumière; et je n*adinire rien tant dans la religion chrétienne que d'avoir planté la foi sur le fond le plus intime des affections du foyer domestique, en prenant un enfant pour symbole de la divinité. »

Je m'arrêtai alors. Mon ami, après un moment de silence et de réflexion,

me dit : « . . . Eh bien 1 l'histoire de votre maison ne pouvait pas mieux finir.

Votre dernière constructioii est la meilleure. »

Je me mis à rire.

— De quoi riez-vous?

— De votre mot : la Dernihe.

— Y en a-t-il donc encore une?

— Oui, un post-scriptum que je ne fais que commencer.

— Où donc?

— Au quatrième, près de Fatelier.

— Près de Tatelier?

— Si nous y remontions, je vous ouvrirais une porte donnant sur le corridor; et vous y verriez un architecte donnant des ordres, des entrepreneurs prenant des mesures...

— Pourquoi?

— Pocir jeter bas les petits logements contigus àTatelier, surélever les murs, fondre toutes ces pièces en un seul appartement.

— Mais pourquoi?

2i2 FRUITS d'hiver.

— Vous ne devinez pas? C'est que, lui aussi, il se marie! lui aussi, il se marie comme sa sœur, selon mes principes, c'est-à-dire selon son goût. Lui aussi, il resteavecnous,ens'établissant chez lui.

Ainsi un nouveau rejeton vient s'implanter encore sur la vieille souche ! Je dis quelquefois, en riant, que ma maison me fait l'effet d'une ruche d'où il ne sort aucun essaim et où il en rentre toujours.

— Eh I bien, moi, je la définis autrement.

— Comment donc ?

— Une maison en cinq actes et six tableaux.

— Ouvrage en collaboi?ation I repris-

je en riant; un autre à sa part dans cette pièce-là; car pour la faire, il faut d'abord avoir un père qui vous laisse une maison.

— C'est ce qui ajoute à la physionomie de la vôtre! Je remercierai E. Augier de m'avoir fait faire connaissance avec elle. Elle a un un petit air de document historique qui m'amuse; elle vous reporte à cent ans en arrière ; On s'y sent en bonne et pleine bourgeoisie d'avant 89. . .Libérale, cordiale. . .

— Ajoutez : et familiale. Car toute mon ambition, tout mon désir, c'est d'avoir mis dans ces murs-là, quelque chose de ce que j'ai si profondément

gravé dans le cœurije veux dire, ce sentiment qui a fait le fond de ma vie, qui m*a soutenu dans toutes mes épreuves, dirigé dans tous mes travaux, consolé dans toutes mes peines, ranimé dans tous mes découragements et qui a doublé toutes mes joies, Tamour de la famille.

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