‹ Fleurs d'hiver: Fruits d'hiverChapitre 3 sur 4 · BERSOT · texte numérisé non relu

BERSOT

Bersot compte parmi les plus rares esprits de notre temps, à un double titre. Écrivain moraliste, il a sa place à lui, entre Vauvenargues et Doudan; aussi fia lettré que l'un, aussi haut de cœur que Tautre. Directeur de l'École normale pendant dix ans, Bersot y a laissé une trace ineffaçable. Avec lui, entra à l'École une méthode de direction nouvelle et féconde, le self-government, le gouvernement de soi-

même. Peu ou point de punitions, sinon dans les cas graves : les jeunes gens confiés à leur conscience; Thonneur^ la probité intellectuelle, la dignité personnelle, Tamour du vrai et du beau, devenus presque les seuls maîtres d'études. Le résultat fut prodigieux. Jamais l'École ne se montra si disciplinée que depuis que les élèves étaient chargés de la discipline. Jamais maître ne fut si obéi que ce maître qui ne commandait pas. Je le rencontrai pour la première fois chez Saint-Marc Girardin, à la campagne. Sa physionomie me frappa singulièrement. Petit de taille, chétif d'aspect, il avait les che-

veux noirs et rares, des yeux bruns d^une douceur mélancolique tout à fait pénétrante, des lèvres mobiles et un peu railleuses qui contrastaient avec son regard. Quoique ce ne fût pas un silencieux, c'était le contraire d'un parleur. Il n*intervenait guère dans la conversation, qu*en laissant de temps en temps échapper quelques traits vifs, profonds, spirituels qui étaient comme des résumés d'idées. Nous causâmes une partie de la journée ; il me reconduisit jusque chez moi à travers la forêt, et quand nous nous dîmes adieu, nous étions amis. A partir de ce moment, il semblait que nous voulussions

réparer le temps perdu sans nous-connaîlre, ou, hélas! utiliser le peu de temps que nous avions à nous aimer.

Nous multipliions les occasions de rapprochement. Il n'écrivait rien sans me le montrer ; je ne publiais rien sans le lui soumettre.

Un jour, il me dit : « Une chose me préoccupe. Les tendances scientifiques de notre époque gagnent nos élèves des lettres. De mon temps, notre culte à nous était le beau; le leur est le vrai.

Ils ont moins de souci d'admirer que de savoir. La critique littéraire tourne à l'érudition. Je ne voudrais pas détruire cette tendance^ car elle les pousse aux

travaux solides et sérienx, mais je voudrais en combattre la prépondérance, c*est>à-dire les rapprocher de Fart sans les détourner de la science.

Or, pour cette besogne difficile, je compte un peu sur vous. — Sur moi !

m'écriai-je; mon cher ami, à quoi pensez-vous ? — Je pense que vous êtes précisément Thomme qu'il me faut. — Eh ! comment? bon Dieu! — Le voici : vous aimez passionnément la poésie ? — Oh ! cela, oui ! — Vous laimez sous toutes ses formes; peu vous importe d'où elle vient, de quel nom elle est signée, à quel temps elle appartient, quelle langue elle parle;

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Shakespeare ne vous empêche pas d'admirer Racine, vous êtes un polythéiste en fait d'art. — Dites plutôt que je suis un chrétien, répondis-je en riant, car c'est l'application à l'art, de la profonde parole du Christ : Il y a plusieurs demeures dans la maison de mon père. — Eh bien, me répliqua Bersot, c'est précisément cette large sympathie intellectuelle que je désire faire pénétrer à l'école. Faites-nous un cours. Je vous laisse le choix du sujet.

— Mon cher ami, lui répondis-je après un moment de silence, c'est un grand honneur que vous me proposez là, mais ce grand honneur est un grand

danger. Vos jeunes gens sont et se savent Télite de là jeunesse studieuse.

L'esprit critique est, vous me l'avez dit vous-même, leur trait dominant.

Cet esprit-là ne va ni sans défiance ni sans dédain.

Or, j'arrive devant eux sans aucun titre que votre amitié. Je n'ai pas conquis cette place. Je n'ai aucun grade universitaire, je ne suis ni licencié, ni docteur, ni agrégé. Que serais-je donc pour eux ? un amateur. Un amateur !

mauvaise étiquette pour se présenter devant les élèves de l'École normale.

Us se défieront de moi. Ils tâcheront de me prendre en faute. Qui sait s'ils ne

riront pas un peu à mes dépens? J'en serais pour ma courte honte. Non, je ne pourrais affronter ce péril qu'à une condition, c'est de trouver un sujet nouveau, oîi je n'aurqi^ à craindre aucune comparaison, un sujet dont je serais assez maître et auquel ils seraient assez étrangers, pour qu'ils aient désir et besoin de m'écouter. Mais trouverai-je ce sujet ? Je ne sais ; seulement, je vous promets de chercher, car si ce projet m'effraye, il me tente ; si je réussis, je viendrai vous le dire. »

Un mois après, j'entrais chez lui, en lui disant : « J'ai trouvé. — Quoi ?

— Mon sujet. — Quel est-il ? — L'art de la lecture.

— Je ne vois là matière, me répondit Bersot, qu^à une seule conférence un peu abstraite, et répondant mal, par conséquent,àrobjetquejeme propose.

— J'y vois un cours tout entier et éminemment littéraire.

— A merveille, quel jour prenonsnous ?

— Celui que vous voudrez.

— Dans huit jours.

— Dans huit jours, je vais l'annoncer à nos élèves. »

Cette annonce produisit un assez grand intiment de surprise dans l'École.

« Qu'est-ce qu'il pourra nous dire sur un pareil sujet? » se disaient-ils. Mon but était atteint ; j'arrivais devant eux sous la forme que j'avais désirée : j'étais Tinconnu. Le cours dura six semaines. De là sortirent mes deux ouvrages : VArt de la Lecture et la Lecture en action^ qui m'ont donné une petite place dans notre grand moiivement d'instruction publique. A qui le dois-je ? A cet ami de la dernière heure.

Je lui dois plus encore. Pendant cinq ans, il a été pour moi une leçon vivante de fermeté d'âme... Il l'est encore 1

A sa mort, les élèves de l'École m'ont donné une très belle photogra-

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phie de lui. Je Tai placée au pied de mon lit. C'est la première figure que je vois en me réveillant. Eh bien, si je me lève, avec un sentiment de défaillance morale, je vais à lui, et ce regard à la fois si ferme et si doux suffit pour me faire rougir de ma faiblesse, et me rendre à moi-môme.

Qu'était-il donc ? et qu'avait-il donc fait pour que sa seule image ait gardé sur moi cette puissance de sursumcorda ?

Écoutez et jugez.

Atteint d'un de ces maux incurables qui sont un supplice perpétuel, un can-

cer à la joue, Bersot, pendant cinq ans, promena, à travers les salles de l'École, ce pâle visage qu'envahissait peu à peu l'incendie, sans que jamais la douleur lui arrachât non seulement une plainte, mais un tressaillement, un froncement de sourcil; le sourire et la blessure vivaient côte à côte sur ses lèvres. Les répugnances physiques sont très vives dans la jeunesse, mais l'admiration et l'attendrissement étouffaient chez les élèves tout autre sentiment; ils ne voyaient plus sa plaie, ils ne voyaient que son courage.

J'en puis citer unepreuve émouvante.

M. J. Simon, alors ministre de l'In-

siruction publique, voulant faire hon> neur à TÉcole normale et au directeur nommé par lui, annonça un jour sa visite officielle. Grands préparatifs. Une large estrade est élevée dans le grand salon, une élite de savants, de littérateurs, de membres de Tlnstitut, s'y rassemble avec les élèveç et avec les professeurs de TÉcole. A deux heures le ministre prend place sur Testrade, ayant à sa droite M. Bersot, à sa gauche le sous-directeur, autour de lui et devant lui les personnages invités. Il commence alors un de ces discours, où le bon sens est toujours spirituel et Tesprit toujours plein de bon sens. On

n'écoutait pas ses paroles, on les recueillait, comme on recueille les gouttes précieuses que distillent certains arbres, dont la sève môme est une richesse. Des applaudissements éclataient à chaque instant, quand soudain, une grande émotion nous saisit tous au cœur.

Qu'était-il donc arrivé? M. Bersot, en habit officiel, cravate blanche, gilet blanc, tenait son mouchoir appuyé sur sa joue; tout à coup, parait sur le bord du mouchoir et tombe sur son devant de chemise, une goutte de sang. Cette goutte de sang devint le point de mire de tous les regards. Avec elle, nous apparaissaient toutes les tortures de la

victime, et avec ses tortures son héroïsme. Il était là, tout entier I Toujours à son poste de devoir, toujours sur la brèche... Et le sang coulant toujours!

Combien de fois, dans les derniers temps de sa vie, amaigri, amoindri, les jambes et les bras flottants dans ses habits, Ta-t-on vu suffire à toutes ses fonctions,nes'arrêterdevantaucune fatigue, sortir par la pluie, par la neige, pour courir au ministère, dans les bureaux, à la Chambre, afin d'assurer aux élèves partis une position meilleure : son affection veillait sur eux de loin comme de près. Il n'y avait pas d'absents pour lui.

Chacune de ces étapes dans la voie douloureuse marque un de ses pas dans la voie héroïque. Dès le début du mal, en 1873, prévoyant Tissue fatale, il avait dit à son médecin, qui lui proposa une opération : « Si j'étais seul comme autrefois à Versailles, je me laisserais mourir ; mais j*ai charge d'âmes, il faut vivre. »

Deux ans après, le mal ayant reparu, une seconde opération bien plus terrible, mais qui pouvait peut-être le sauver, parut nécessaire : il ne s'agissait pas moins que de l'ablation d'une partie de la mâchoire. Il répondit en souriant:

« Un directeur de l'École (toujours

rÉcole Jamais lui) abesoîn de plus d'une moitié de tète. » On se rabattit alors sur un traitement énergique, et qui exigeait une séquestration rigoureuse de deux mois, a J'y consens, dit-il, mais pas avant le 10 août, je veux présider au classement des élèves qui entrent, et consoler les candidats qui sortent battus. Un conseil, un encouragement décide souvent d'une carrière. Ces pauvres enfants le méritent, ils travaillent si durement. »

Commencé le 11 août, le traitement produit d'abord des effets merveilleux.

Je me rappelle encore la joie qui éclata à TAcadémie, le jour où j'arrivai en

* disant : Bersot est sauvé! Notre espoir, qu'il ne partagea jamais, s'évanouit bien vite. Quelque temps après, se trouvant seul avec le docteur Reclus, son ami et son médecin, il lui dit : « Je me sens perdu ! » Comme le docteur se récriait :

« Croyez- vous donc réussir à me donner le change? Vous m'aimez trop pour que je ne lise pas sur votre visage vos espérances passées et la déception d'aujourd'hui. Je n'ai pas peur de la mort, et je m'y prépare. Aux progrès que fait le mal, j'ai peut-être trois mois à vivre : je verrai les débuts de la promotion nouvelle, j'écrirai un article sur Cousin que Von calomnie,^ et ma tache

sera terminée. — Mais non, lui disait M. Reclus, le terme n'est pas si pro chain. — Tant pis, répondit-il. Ma vie est à présent pénible. Pendant trois ans, après l'opération, j'ai eu bien de la joie à reprendre l'existence commune et à revoir mes amis. Le mal est revenu et un supplice véritable a commencé pour moi. D'abord, je dissimulais ma plaie sous ma main, et je la mettais du côté de l'ombre. Maisje redoutais les maisons où il y avait des enfants ; je craignais leurs questions. Plus tard, j'ai refusé toute invitation. Je n'allais plus qu'au ministère et à l'Ihstitut. J'ai dû y renoncer encore. Le soir, du moins, je quittais

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furtivement Técole. Je faisais le tour du Panthéon, je descendais jusqu'à la Seine... Eh bien, depuis cinq mois, je ne suis pas sorti, moi qui, à Versailles, passais la journée dans les bois!... Et cependant, » ajouta-t-il, avec un accent de regret plus amer encore, «je n'ai jamais senti ma pensée plus lucide. On me dit que mes derniers écrits ne sont pas les plus mauvais. C'est sans doute grâce à ma solitude : les plus jolies fleurs poussent souvent dans les bois sauvages. »

Voici le récit de sa dernière journée qu'il savait être la dernière.

Il ordonna à son domestique de laisser entrer tout le monde dans son

cabinet, ce qu'il n'avait pas fait depuis le mois de juillet. A dix heures un élève se présenta chez lui, pour lui remettre un travail. On causa, mais il ne voulut pas garder ce qu'on lui apportait. « Je suis trop occupé aujourd'hui, pour le lire ; je serai encore trop occupé demain. Rapportez-le-moi dans quelques jours. »

Dans l'après-midi, il écrivit bon nombre de lettres et reçut quelques amis. J'étais du nombre : je lui apportai une étude psychologique ayant pour titre : Bonne âme, belle âme, grande âme; c'était l'analyse des trois degrés de la beauté morale, ou pour n^ieux

dire, c'était son portrait, car il réunissait ces trois degrés. II prit mon manuscrit, le lut attentivement, à Taide d'une loupe, ses yeux étant fort affaiblis, et il me le rendit en disant : «Bien disséqué ! » Il ne s'était pas reconnu dans ce portrait, ce qui ajoutait à la ressemblance. Quoique sa conversation n'eût trahi aucune fatigue , je remarquai qu'il était plus pâle, et quand il me reconduisit, il me serra la main plus affectueusement encore, mais sans ajouter, comme de coutume : A bientôt. Je m'éloignai inquiet de ce qu'il ne m'avait dit. A six heures arriva le docteur Reclus. — « Mon ami, » dit-il, « c'est

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bien fini cette fois. J'éprouve les mêmes symptômes qu'au mois de décembre, et je sens que je resterai dans la crise. J'ai assez travaillé. Ma vie n'a pas été facile.

J'ai droit au repos qui approche... A quelle heure vous levez-vous? — A six heures. — Eh bien! vous viendrez demain matin dès que vous serez levé.

Vous ne sonnerez pas. Il ne faut réveiller personne. Je mettrai ce soir la clef sous mon paillasson, et vous entrerez droit dans ma chambre. J'ai, du reste, plusieurs recommandations à vousfaire.

D'abord, je veux que vous soyez seul témoin de mon agonie. C'est bien assez de vous imposer cette douleur. Je dé-

sire l'éviter à ma famille et à mes amis. » Et comme M. Reclus faisait quelques objections : « Si vous ne le promettez pas, je ne vous avertirai point, et pourtant il me serait pénible de mourir sans avoir personne auprès de moi. » M. Reclus dut se soumettre. Alors M. Bersot parla de la cérémonie de ses funérailles. On devait placer sur le cercueil son habit d'Institut, ses décorations et un brassard d'ambulance qu'il portait à Versailles, pendant la guerre, alors qu'il soignait nos blessés. On réclamerait aussi le piquet d'honneur dû aux légionnaires. L'Académie serait avertie. « Je veux que mes élèves le

sachent : leur École est quelque chose ; on est quelqu'un quand on a l'honneur de les diriger. » Toujours TÉcolel Sa famille vint passer la soirée avec lui.

On causa jusqu'à près de dix heures.

Jamais il ne s'était montré plus souriant, plus gai. Quand on se sépara, il ne donna ni un serrement de main, ni un baiser de plus ou de moins que les autres jours. Le lendemain matin, à sept heures, le docteur Reclus arriva ; la clef de l'appartement se trouvait sous le paillasson. Il ouvrit la porte et gagna la petite chambre où couchait Bersot. La crise avait éclaté, plus rapide et plus violente qu'on ne l'avait cru. Il était

mourant; à midi, il était mort. Celte nouvelle, le récit de cette agonie, remplirent l'École de désespoir, et Paris de stupéfaction et de douleur. La ville de Télégance et du luxe avait vu tout à coup se lever devant elle l'image d'un des grands stoïques de l'antiquité.

Tel fut le premier de mes deux amis de la dernière heure.

Le nom du second va causer, je crois, quelque étonnement. C'est Labiche?

Quel contraste! Quel étrange assemblage, dira-t-on 1 Labiche après Bersot!

Quel rapport peut exister entre ces

FKUITS D HIVER.

deux hommes ? Gomment les unir dans une même affection ? Ces quelques souvenirs sur Labiche suffiront à le faire comprendre.

Depuis longtemps, il y avait entre Labiche et moi de sympathiques relations do confrères. Un hasard assez singulier fit de nous deux amis. Nous composâmes une comédie en collaboration, sans avoir jamais travaillé ensemble une seule fois.

Un jour je le rencontrai sortant du Théâtre -Français. Il venait de lire au Comité une comédie en un acte intitu-

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lée : les Fourmis. Il était d'assez maussade humeur. La pièce avait été reçue, mais seulement parce qu'elle était de lui, et froidement. — « Ce Comité est absurde, me dit-il ; la pièce est très amusante, et il y a un rôle superbe pour Provost. — Je m'étonne de leur froideur, lui répondis-je, car je sais toute leur considération pour votre talent, et toute leur sympathie pour vous. — Voulez-vous que je vous donne la pièce à' lire? — Volontiers. » Je l'emporte, je la lis, et deux ou trois jours après je vais le voir. — « Eh bien! mon cher ami, lui dis-je en riant, je vote avec le Comité. La première partie

de votre pièce est charmante, mais le reste est à refaire. Il vous manque un rôle de jeune fille, il vous manque un rôle de jeune homme. En face des fourmis qui savent amasser et ne savent pas dépenser, il faut une cigale, c'est-à-dire un jeune homme qui soit, lui, un artiste en dépense^ un Bressan t.

— Votre idée est excellente, merépondit Labiche, écrivez-moi donc cela. — De grand cœur. » Le lendemain, je lui envoyai une lettre où j'avais développé les idées qui m'étaient venues, et je n'y pensai plus. Quelques mois plus tard, le rencontrant encore sur le boulevard : — « Eh bien I lui dis-je, et votre

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pièce? — Je ne peux pas en venir à bout. — Ce n'est pourtant pas difficile.

— Vous trouvez? Eh bieni voulez-vous la refaire ? — Je veux bien essayer, du moins. Je pars demain pour Cannes, où je vais passer quelques jours. Envoyezmoi aujourd'hui votre manuscrit et ma lettre ; n'oubliez pas ma lettre surtout, et je verrai. »

Au bout de quinze jours je reviens :

la pièce était faite. J'avais gardé la première partie ; j'avais jeté par terre la seconde, et j'y avais substitué un demi-acte nouveau, à peu près comme un architecte abat une aile à un bâtiment, et y applique une autre aile. Cette

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pièce mi-partie, ainsi faite, je la lui lis, elle lui plaît; nous la portons au Comité du Théâtre-Français , sans y changer un mot; elle est reçue avec grande faveur,on la met en répétitions, on la joue ; Delaunay est charmant, Barré admirable de vérité, M^'*Tholer et M'^^Jouassin complètent Tcnsemble, et nous avons un vif succès que je résume ainsi :

Entre Labiche et moi la partie est égale, 11 a fait les fourmis, et j'ai fait la cigale.

C'est la dernière fois que j'ai été applaudi au Théâtre-Français. A qui l'ai-je dû? A cet ami delà dernière heure.

Sa nomination à l'Académie, à la-

quelle je ne fus pas étranger, et la publication de ses œuvres complètes, dont j'avais prédit Timmense succès, multiplièrent nos relations, et un jour, je lui dis : « Mon cher ami, à l'autre bout de Paris, tout près du Panthéon, s'éteint, dans de longues souffrances héroïquement supportées, un des hommes les plus distingués de notre temps. C'est M. Bersot, directeur de VÉcole normale. Envoyez-lui vos œuvres. — Moil à un directeur de l'École normale! Des pièces de vaudevilliste ! — Je sais ce que je fais, envoyez-les-lui I Elles lui feront du bien.

— Mais je ne le connais pas I — 11 ne

VOUS connaît pas davantage. Il ne va jamais au théâtre. — Eh bien ! alors ? — Eh. bien! c'est précisément pour qu'il vous connaisse, que je vous dis :

Envoyez-lui vos œuvres. » Ainsi fut fait, et cette lecture donna une de ses dernières joies à Bersot. Il m'en parlait sans cesse. 11 a plus d'une fois oublié de souffrir à force de rire, et après sa mort, on trouva dans son testament, parmi les legs, un des volumes de sa bibliothèque, avec cette inscription : A M, Labiche, souvenir d'amitié. Ils ne s'étaient jamais vus, ils ne s'étaient jamais écrit, et ils s'aimaient. Je suis heureux de penser

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que c'est moi qui ai formé ce lien entre eux.

Une autre confraternité, bien autrement puissante, les unit bientôt pour moi, la confraternité de la douleur et du courage.

Un jour nous apprîmes avec consternation que Labiche, le grand et robuste Labiche, cette radieuse image de la vie puissante, de la santé luxuriante, de la gaîté débordante, était frappé d'un mal irrémédiable, d'une maladie de cœur.

Les premières atteintes, suivies de convalescences que suivirent à leur tour des rechutes plus ou moins fréquentes, se changèrent enfin comme pourBersot,

en une souffrance affreuse sans relâche !

Il la supporta comme Bersot. Chacun d'eux y montra la môme âme, avec un caractère différent; Tun serein, l'autre gai, tous deux héroïques.

J'allais le voir à peu près deux fois chaque semaine. Je choisissais de préférence les jours de séance à l'Académie, pour lui apporter ce que j'appelais en riant son jeton de présence; je le faisais assister aux discussions intéressantes, je lui racontais les petites luttes, les petits reportages, les petites manœuvres, tout ce qui ressemblait à de la Comédie. J'avais grand £9in aussi de récolter pour Ui'i les

mots amusants,» les anecdotes, parfois un peu salées, que j'entendais dans la semaine, et c'était alors de sa part des éclats de rire, des saillies de gaîté et d'esprit, inimaginables. Pour ce merveilleux homme, toute conversation était une collaboration, où, comme dans le travail réel, il vous rendait cent pour cent de votre esprit, si vous en aviez. On apportait vingt sous, on remportait vingt francs.

Un jour, me vint une idée heureuse.

Ludovic Halévy venait de publier ces quelques pages exquises, intitulées :

Un Mariage dans le grand monde. J'appris à ma petite-ûUe, qui était mon

élève, à les lire de son mieux; puis, j'arrivai chez Labiche, en lui disant :

« Je vous apporte une demi-heure de plaisir. Écoutez cela... » L'ouvrage, la lectrice, voire même Timpresario, tout le ravit.

Je le vois encore dans son fauteuil, le menton appuyé sur sa canne, suivant de Tœil ce charmant dialogue, avec ce lin sourire qui plissait légèrement les coins de ses lèvres, se creusait en fossette sur sa joue et se fondait dans son regard en une demi-larme. La lecture finie, il se leva presque vivement, allant à la lectrice, et Fembrassant comme un père n'aurait pas mieux fait. Puis, se

retournanl vers moi : « Ah! il faut que je vous embrasse aussi. »

Enfin^ au mois de décembre 1887, le hasard m'offrit roccasion de lui payer publiquement ma dette d*ami. La Revue illustrée me demanda une étude sur lui. Son portrait devait accompagner cette étude. Mon petit-fils George Desvallières fut chargé de faire le dessin de ce portrait. Le dessin achevé, il me rapporta. Labiche était représenté debout, en robe de chambre de convalescent, une canne à la main, faisant son entrée dans le salon. Ce dessin me donna le plan de mon travail; j'essayai de faire à mon. tour, non pas le por-

trait de Labiche, mais ses portraits :

de le montrer sous toutes ses faces, me promettant, comme récompense, la joie d'aller lui lire ces quelques pages où il se verrait revivre à tous les âges.

Les voici telles que je les ai écrites.

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