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L'ÉCHARPE DE LA DEMOISELLE

[Jacques Avril.]

C'était aux vacances dernières, à la campagne, en Normandie, ce pays où chaque caillou a sa légende, chaque bois son mystère. Surprises par l'orage, nous nous étions réfugiées dans la cabane d'un vieux berger et, pittoresquement assises sur son ample limousine transformée en coussin, 5 nous attendions sans ennui la fin de l'averse.

Rien n'était plus charmant que cette halte improvisée au milieu des prés verts, tandis que les larges gouttes de cette grosse pluie d'été tintaient sur les feuilles des arbres comme des clochettes mystérieuses en la main de quelque invisible 10 sonneur, dans le parfum grisant des foins coupés.

L'orage, cependant, se dissipa bientôt, et comme un arc magnifique I se dessinait au-dessus des bois, à l'horizon maintenant éclairci.

— C'est fini, mesdames, dit le vieillard, voyez-vous là- 15 bas briller l'Écharpe de la Demoiselle? il va faire beau à présent.2

— L'écharpe de la demoiselle, dis-je étonnée.

— Bé, oui ! l'arc-en-ciel ! on appelle cela l'Écharpe de la Demoiselle, chez nous. 20

Et sans se faire beaucoup prier, 3 le vieux berger, appuyé

sur son bâton noueux, nous conta la touchante histoire que voici :

" Par une belle journée d'été — il y a bien longtemps — on glanait dans le "Champ de la Demoiselle "; c'était

5 un champ appartenant en propre à la fille du châtelain et, comme elle était très bonne, quand venait le temps de couper le blé mûr, elle faisait délier les javelles et permettait aux pauvres des villages voisins d'y venir glaner. Aussi toute la moisson passait en leurs mains, entièrement, sans

10 qu'un seul épi entrât dans les greniers seigneuriaux. Elle aimait à venir visiter les travailleurs, en simple robe de fine laine et portant, pour toute parure, une écharpe de soie blanche, rayée des sept couleurs du prisme.

" Or, ce jour, il faisait une chaleur lourde présageant un

15 orage ; la demoiselle était au champ avec ses pauvres, quand tout à coup de gros nuages s'élevèrent.

" — Hâtez- vous, mes amis, dit-elle, vous n'avez que le temps de vous mettre à couvert."1 Les glaneurs se dispersèrent.

20 " Mais voici qu'à l'autre bout, là-bas, vers la grande haie, apparut une jeune femme merveilleusement belle, la tête couverte d'un voile, comme les saintes qu'on voit aux vitraux 2 de notre église. Elle tenait par la main un petit enfant, plus beau que les anges, et dont les cheveux blonds

25 ondoyaient sur sa tunique de lin, blanche comme la neige. La demoiselle alla vers eux, et comme il ne pleuvait pas encore, de sa voix musicale et douce elle les invita à glaner. Et les voilà tous deux, l'enfant et la mère, ramassant des épis qu'ils déposaient en un petit tas au bout du champ.

30 Cependant les gouttes d'eau se mirent à tomber, larges comme des écus,3 et faisant grand bruit sur les feuilles des arbres. Fort heureusement, dans un coin, par devers le

l'echarpe de la demoiselle 3

bois, il y avait un gros chêne, très vieux et très touffu, sous lequel ils se réfugièrent ; car la pluie maintenant faisait rage, le tonnerre grondait au loin, les éclairs sillonnaient le ciel. Et, comme l'enfant soulevait, de sa main potelée, le voile de sa mère pour abriter dessous sa tête bouclée, la demoi- 5 selle détacha son écharpe et, avec des précautions infinies, en enveloppa la tête et les épaules du mignon, sur le front duquel elle mit un baiser.

" Or, tandis que la mère souriait doucement, voici que les oiseaux se mirent à chanter ; que des voix mystérieuses, 10 si tendres et si pures que nulle oreille humaine n'en entendit jamais de semblables, remplirent l'atmosphère d'un concert invisible et harmonieux. En même temps, l'orage se calma, la pluie cessa, les nuages se dispersèrent. Et la demoiselle, ayant quitté son abri pour examiner le ciel subite- 15 ment éclairci, s'aperçut, en se retournant, que ses compagnons avaient disparu.

" Elle entendait comme un volètement d'ailes et elle vit, à l'autre bout du champ — à l'endroit même * où ils étaient apparus — l'enfant et sa mère s'élever doucement, douce- 20 ment, sur des nuages blancs et floconneux, entourés d'anges aux ailes d'azur et de chérubins aux ailes roses, qui, tous, chantaient un joyeux hosanna.

" Et le groupe montait, montait dans le ciel bleu.

" Au fond 2 de l'horizon, tous ils s'arrêtèrent, et comme 25 la demoiselle, qui avait reconnu la Vierge avec l'Enfant Jésus, s'agenouillait sur les épis humides, dans une muette adoration, les anges se mirent à dire tous ensemble, à voix haute et très distinctement : " Bénie soit ! Bénie soit la bonne demoiselle si secourable aux malheureux ! Béni soit 30 le Champ de l'Aumône !" La Vierge étendit vers elle ses belles mains dans un geste de bénédiction ; puis l'Enfant

détacha de sa tête blonde l'écharpe de la demoiselle et en donna les deux bouts à deux chérubins roses qui s'envolèrent, l'un à droite, l'autre à gauche, très loin, à perte de vue.1 Et l'écharpe, s'allongeant, s'allongeant dans l'infini

5 du ciel, forma un arc immense, merveilleux, arc de triomphe céleste, sous lequel passèrent, aux doux bruits de mélodies paradisiaques, sauves et douces comme le chant de la brise dans les bois, la Vierge et son fils suivis du chœur des anges aux ailes d'azur, et des chérubins aux ailes roses.

10 " Puis tout disparut.

" Seulement, quand la demoiselle se releva, elle vit, debout dans le champ, au lieu des quelques épis restant des javelles coupées, une nouvelle moisson, aussi abondante que miraculeuse. Le petit tas des divins glaneurs était devenu, par mi-

15 racle soudain, une haute et large meule, si large et si haute que oncques2 dans le pays n'en vit jamais de semblable.

" Et l'écharpe merveilleuse continua de briller resplendissante au fond de l'horizon. Depuis lors, en souvenir de la bonne châtelaine, partout où il y a des âmes généreuses

20 et compatissantes, le Seigneur Dieu veut bien faire briller, après l'orage, l'Écharpe de la demoiselle aux yeux émerveillés des humains."

" Mais, dis- je au vieux berger, quand il eut achevé son récit, l'Arc-en-Ciel est plus ancien que cela, père Jean ! il

25 date du déluge.

— Oh oui, fit le vieillard en secouant sa tête chenue, oui, pour les savants qui lisent dans la Bible et pour ceux du pays où s'arrêta l'Arche de Noé ; mais chez nous autres gens de l'Ouest, on trouve l'histoire que je vous ai dite bien

30 plus belle, on y croit ferme, et tous nos anciens 3 vous diront que l'Arc-en-Ciel n'est autre chose que l'Écharpe de la Demoiselle, placée dans le ciel par l'enfant Jésus et soutenue par deux anges du bon Dieu."

[Ernest Daudet.]

Ernest Daudet, le frère d'Alphonse Daudet, est né à Nîmes en 1838. Quoique moins illustre que son frère Alphonse, il occupe un rang honorable parmi les écrivains modernes. Parmi ses ouvrages il faut citer : " La Maison de Graville," " La Marquise de Sardes," " Le Missionnaire," " Les Pervertis," etc., etc.

En l'année 1794, l'an II 2 de la République une et indivisible, le vendredi-saint tomba le 18 avril, ou, comme on disait alors, le 29 germinal.s Ce jour-là, dès le matin, un brillant soleil se leva sur Paris. Complice des abominations de la Terreur, l'hiver avait été rude. Froid rigoureux, 5 pluies glacées, neige abondante, étaient venus aggraver la misère publique. Aussi, les Parisiens eussent-ils accueilli avec joie ce printemps réparateur, qui s'annonçait tiède et doux, si leurs calamités quotidiennes leur eussent laissé la faculté d'en jouir. 10

On était en semaine sainte. Mais, dans la détresse morale et matérielle qui régnait, sous l'empire 4 d'une épouvante contagieuse, qui songeait aux solennités de l'Église? Qui aurait osé célébrer la mort de l'Homme-Dieu? C'est à peine si quelques fervents, préparés au martyre, bravaient 15 le trépas pour pratiquer secrètement leur culte. Ce n'est guère que dans les prisons que les croyants affirmaient leur foi et, sans se cacher, demandaient à la prière le réconfort dont ils avaient besoin pour supporter leurs cruelles épreuves. Tel était Paris, en cette journée du vendredi-saint qui 20

commençait, toute radieuse de lumière éclatante, de verdure nouvelle et de fleurs précoces.

Vers neuf heures, quelques gens, solliciteurs ou curieux, qui attendaient, sur les degrés extérieurs du Palais de Jus-

5 tice, l'ouverture des bureaux et des audiences, virent entrer dans la grande cour un personnage dont l'arrivée provoqua parmi eux un mouvement de crainte respectueuse. Les groupes se dispersèrent. De ceux qui les formaient, les uns, comme s'ils eussent redouté d'être aperçus par le nou-

10 veau venu, disparurent dans les bâtiments du Palais ; les autres, comme si, au contraire, ils voulaient attirer son regard, s'espacèrent sur l'escalier et se découvrirent pour le saluer au passage. Mais il affectait de ne pas les voir et franchit, sans répondre à leur salut, le seuil du monument.

15 C'était un homme, jeune encore, de taille moyenne et vêtu de noir. Sous le chapeau qui coiffait sa grosse tête ronde apparaissaient des cheveux bruns, encadrant un front étroit et blême, contre lequel ils se collaient.1 Ses petits yeux gris, des yeux de chat, donnaient à la figure large et toute

20 grêlée, une expression hypocrite et cruelle. Quelqu'un prononça son nom, un nom redouté, le nom de Fouquier-Tinville,2 l'accusateur public. Ainsi qu'il le faisait tous les matins, il venait occuper le poste où, durant de longues heures, il ne poursuivait d'autre tâche que celle de fournir

25 un aliment à l'activité du bourreau.

Comme il arrivait à l'extrémité de la galerie où se trouvait son cabinet, un huissier se précipita pour lui en ouvrir la porte. Il entra dans cette vaste pièce, entouré de trois ou quatre secrétaires accourus à sa rencontre et empressés

30 à ses ordres.

" Montrez-moi les dossiers s préparés pour l'audience d'aujourd'hui," demanda-t-il, en s'asseyant devant son bureau.

On lui en apporta un volumineux paquet. Il les compta, il y en avait dix-huit. Un sourire de satisfaction éclaira son visage. Dix-huit accusés ! C'était une belle fournée.1 Et quels accusés ! Six femmes, toutes des ci-devant,2 et parmi elles, une de vingt et un ans ; douze hommes, dont le plus 5 âgé, Mesnard de Chouzy, ancien ministre plénipotentiaire, avait soixante -quatorze ans, et le plus jeune, Geneste, banquier, vingt-sept ans.

Maintenant, il feuilletait ces épaisses liasses de feuilles accusatrices. A tous ces malheureux, on imputait les mêmes 10 crimes : corruption, trahison, complots et manœuvres pour exciter la guerre civile, affamer le peuple, détruire la fortune publique, assassiner les patriotes et dissoudre la représentation nationale.3

Son examen terminé, il déposa les dossiers sur le bureau, 15 en disant à son secrétaire : " Tous ces gens-là ont mérité la mort. Ils seront condamnés ce matin et exécutés ce soir. Le plus coupable d'entre eux est, d'ailleurs, ce banquier Geneste, qui expédiait à sa femme émigrée à Bruxelles les lingots d'argent. A eux deux/ ils voulaient épuiser le numé- 20 raire et discréditer les assignats. 5 C'est dommage6 que Thomme seul ait été incarcéré. Mais la femme aura son tour. On est sur ses traces. Elle n'échappera pas au glaive des lois. En attendant, ne songeons qu'à châtier ceux de ces brigands qui sont dans nos mains. 25

Il tirait à lui une feuille blanche et écrivait, sous la date du jour :

" Citoyen, je te donne avis qu'il y aura ce soir, cinq heures et demie, une exécution qui exigerait une force armée plus imposante que dans les exécutions habituelles. Je fin- 30 vite à prendre les mesures nécessaires. Salut et fraternité."

"A.-Q. Fouquier."

La lettre pliée et cachetée, il libella l'adresse comme suit :

" Au citoyen Hanriot, commandant en chef de la garde nationale."

5 Sur son ordre, cette lettre fut immédiatement portée à son destinataire. Aucune condamnation n'était encore prononcée contre les accusés. Mais il pouvait sans crainte les livrer, dès ce moment, au bourreau qui les attendait. Les arrêts n'étaient-ils pas dictés d'avance ?

10 A cinq heures, deux chariots qu'escortait une troupe de gendarmes et de sectionnaires,1 conduisaient à la place de Grève où ils devaient être exécutés dix-sept de ces innocents, condamnés le matin. Dans le premier chariot se trouvaient pêle-mêle les femmes, le vieux Mesnard de

15 Chouzy, son fils et Geneste, ce jeune banquier dont le nom avait retenu un moment l'attention de Fouquier-Tinville, et qu'il avait déclaré le plus coupable de la fournée.

Assis, sur la banquette de devant, les mains liées, les trois hommes offraient aux vociférations injurieuses de la foule

20 une figure calme et sans effroi. Mesnard de Chousy récitait à voix haute 2 les prières des agonisants, ne s'interrompant que pour exciter ses compagnons à s'unir à lui d'intention ou pour se tourner vers les femmes qui allaient à la mort, résignées elles aussi, mais tremblantes et abattues.

25 D'un accent de compassion, il leur disait : " Courage, mes sœurs. C'est aujourd'hui le vendredi-saint. Songeons qu'il y a dix-huit siècles, à pareil jour, Jésus est mort pour vous sur la croix."

Et les infortunées, réconfortées par sa parole, reprenaient

30 avec lui d'un ton plaintif, mais d'un cœur fervent, le Miserere.3

Soudain, dans la rue Saint-Antoine, un cri de détresse et

de désespoir déchira l'air et domina la foule rangée au long des maisons pour voir défiler le sinistre cortège. A ce cri, Geneste se leva. Il avait reconnu la voix qui venait de le pousser, et ses yeux, où s'exprimait une fureur impuissante, plongeaient fiévreusement dans les groupes. Enfin, il dé- 5 couvrit ce qu'il cherchait. Il vit une femme évanouie qu'on emportait. C'était la sienne, venue là sans doute pour lui envoyer un suprême adieu, mais dont les forces avaient trahi le courage.

Il retomba accablé sur son banc. 10

— La malheureuse ! soupira-t-il. Si quelque agent du Comité de salut public ■ s'est trouvé là, elle est perdue.

Les charrettes roulaient grand train 2 vers l'échafaud.

Le même jour, à la nuit close,^ au rez-de-chaussée d'une maison du faubourg de Charenton, perdue au milieu d'un 15 vaste jardin, dans une salle assez grande, transformée en chapelle, une vingtaine de personnes, hommes et femmes, étaient agenouillées. Couverte d'une nappe blanche, une table servait d'autel. Sur cette table, un crucifix se dressait entre deux flambeaux allumés. Un vieux prêtre, un 20 proscrit, puisqu'il n'avait pas prêté le serment constitutionnel, célébrait l'office des Ténèbres.4 Pauvre était le temple, mais ardente la ferveur des assistants. Les uns habitaient le quartier, les autres étaient venus de loin. Tous avaient voulu se donner, en ces temps où les pratiques du 25 culte étaient considérées comme un crime, la joie de prier en commun. A la même heure, en d'autres endroits, se passaient s des scènes analogues. Le Comité de salut public n'y pouvait rien. Ses rigueurs n'ébranlaient ni la foi ni le courage, et quiconque en trouvait l'occasion, s'obstinait 30 à les braver.

Au premier rang des fidèles réunis dans cette maison que

son isolement au milieu d'un faubourg protégeait contre les recherches des agents de la Terreur, se tenait une jeune femme en deuil. C'était la veuve du banquier Geneste, dont la tête, quelques heures avant, était tombée sous le

5 couperet de la guillotine.

Trompée dans ses efforts pour sauver son mari, elle était tombée sans connaissance I lorsque du milieu de la foule où elle se trouvait avec quelques amies, elle l'avait aperçu sur la fatale charrette. Elle avait été relevée et transportée par

10 leurs soins dans cet asile. Elle y était arrivée au moment où allaient s'y célébrer 2 les cérémonies du vendredi-saint.

Maintenant, devenue l'objet d'une sollicitude compatissante, elle priait, tout en larmes, pour le repos de l'âme de son cher mort, prête à mourir, elle aussi, dominée par Pes-

15 poir de le rejoindre en une vie meilleure.

Dans le recueillement 3 de la chapelle, on n'entendait que la voix du prêtre qui psalmodiait les psaumes sacrés. Quand il eut fini, il se retourna vers les assistants pour les entretenir de la passion de Jésus-Christ.

20 A ce moment et comme il allait ouvrir la bouche, il vit un homme qu'il ne connaissait pas se glisser par la porte entre -baillée et s'asseoir sans bruit, après avoir fait le signe de la croix. Ce geste rassura le prêtre qui crut que l'inconnu n'était attiré que par le désir de prier avec ses

25 frères.

Cependant, obéissant à une pensée de prudence que ne

justifiait que trop le malheur des temps, il l'interrogea :

— Qui êtes- vous, monsieur?

— Un bon catholique heureux d'unir ses prières aux 30 vôtres.

Mais, brusquement, à côté du nouveau venu se dressa un des fidèles, un personnage robuste, au regard énergique.

— Cet homme a menti, s'écria-t-il. Il était tout à l'heure dans la foule massée sur le passage des condamnés et, s'il nous a suivis jusqu'ici, c'est qu'il se prépare à dénoncer Madame Geneste, laquelle, vous le savez, est décrétée d'arrestation,1 et à nous dénoncer nous-mêmes. C'est un 5 agent du Comité. Si formelle était l'accusation que l'agent perdit son sang froid et, au lieu de nier, avoua, entraîné par la colère.

— Eh bien ! oui, fit-il. Il dit vrai, l'aristocrate qui m'accuse. Je voulais savoir et voir. J'ai vu et je sais. 10 Vous aurez bientôt de mes nouvelles.2

Et tout fier de son audace, il allait partir. Il n'en eut pas le temps. Son accusateur, tirant un poignard caché sous son habit, se jetait sur lui et le lui plongeait dans la poitrine, tandis que les assistants poussaient un cri d'hor- 15 reur. L'agent tomba comme une masse.

— Qu'avez-vous fait, mon fils ? gémit le prêtre.

— Il fallait nous sauver, répondit le meurtrier. Si c'est un crime, mon père, vous me donnerez l'absolution.

Le lendemain, on lisait dans les rapports de police, 20 transmis au Comité de salut public :

" On a trouvé, cette nuit, sur les bords de la Seine, à Charenton, le cadavre de l'agent secret Joleaud, percé d'un coup de poignard. Joleaud était bon patriote, impitoyable aux ci-devant. On pense qu'il aura été victime de la 25 vengeance de quelqu'un d'entre eux."

[André Theuriet.]

André Theuriet, l'un des plus féconds des romanciers modernes, est né à Marly-le-Roi en 1833.

Après avoir terminé ses études de droit il entra au Ministère des finances, mais ne tarda pas à abandonner cette carrière pour se consacrer à la littérature. Ses principales œuvres sont : " Le Mariage de Gérard,' " Tante Amélie," " Le Fils Maugars," " Bigarreau," " La Maison des deux Barbeaux," "Mademoiselle Roche," etc. Il a aussi publié plusieurs volumes de poésies et au théâtre il a donné "Jean-Marie," un drame en un acte et en vers.

Elle s'appelait de son vrai nom la Grangerie, mais dans le pays on disait tout simplement, en parlant d'elle, " la maison du bord de l'eau," parce qu'elle se trouvait sur le lac. Elle était carrée, nue et massive ; isolée des autres

5 maisons du village par des vergers et des vignes. Les pièces spacieuses n'étaient ni confortables ni très hospitalières, mais elles satisfaisaient les goûts très simples des propriétaires, les Balmont de Vertier, deux vieux époux sexagénaires qui habitaient la Grangerie depuis l'époque de leur mariage.

10 Ils y avaient passé leur lune de miel, en avaient chaque année vendangé les vignes et y avaient vu se succéder pacifiquement quarante printemps et autant d'hivers. Pour eux, il n'existait pas de demeure comparable à " la maison du bord de l'eau " ; le vin qu'on y récoltait était supérieur à tous

15 les crus du canton l ; les fruits du verger avaient une saveur unique, et la Grangerie était le séjour le plus gai et le plus aimable qu'on pût trouver au bord du lac.

Cette opinion optimiste n'était point partagée par les nièces des Balmont, deux jeunes orphelines de dix-huit à vingt ans, que le vieux couple avait recueillies, adoptées et élevées depuis leur plus jeune âge. Après un séjour de quatre années dans un couvent de Chambéry, les deux sœurs, 5 Mauricette et Francine, étaient rentrées à la Grangerie et y passaient de longs mois monotones, remplis invariablement par les mêmes tâches et les mêmes plaisirs ; travaux de lingerie et de jardinage sous la direction de la tante Balmont, pendant la semaine ; messe, vêpres, salut,1 le di- 10 manche, et, le soir, parties de piquet 2 avec l'oncle Balmont.

Jamais de sorties, jamais de bal, jamais de voyages. Leur plus agréable distraction, en été, consistait à épier, trois fois le jour, le passage du bateau à vapeur qui faisait le tour du lac avec sa cargaison de touristes. Ce bateau, plein de pas- 15 sagers venus des quatre coins de la France, représentait pour elles toutes les joies et toutes les tentations du monde extérieur. Elles le guettaient de loin, tressaillaient au sifflet de la machine, et le voyaient disparaître avec des soupirs de regret. Elles regardaient passer avec des yeux 20 pleins de convoitise les touristes avec la lorgnette en bandoulière, 3 les belles dames en fantaisistes costumes de voyage, et, tout en suivant le double sillage argenté du bateau sur la nappe bleue du lac, elles se forgeaient 4 de beaux rêves de plaisirs mondains et de romanesques aventures. 25

Mais, à la fin de septembre, les touristes s'en allaient avec les hirondelles ; les rares riverains du lac, appelés à la ville pour leurs affaires, peuplaient seuls de leur silhouette trop connue le pont du bateau, et les deux sœurs retombaient dans l'ennui monotone de l'hiver. Elles se dépitaient tout 30 bas 5 en songeant que leur jeunesse allait se consumer dans ce mélancolique isolement, et, le dimanche, à l'église, elles

priaient Dieu et les saints de leur envoyer quelque événement dont l'imprévu fît diversion avec cette navrante uniformité de leur vie.

Un jour d'été, le ciel fit mine ' d'exaucer leurs prières.

5 Une lettre de Genève obligea le propriétaire de la Grangerie de s'absenter pour une huitaine, et comme les deux époux, à l'exemple de Philémon et Baucis,2 ne pouvaient vivre l'un sans l'autre, ils résolurent de partir tous deux, en confiant la maison à la garde de leurs nièces. Donc, un matin de

10 juillet, après avoir fait force 3 recommandations à Mauricette et à Francine, le couple monta dans une carriole chargée de paquets et de provisions comme pour un voyage au long cours/ et disparut au tournant de la route d'Annecy.

Restées seules et maîtresses du logis, les deux sœurs com-

15 mencèrent à battre des. mains; puis elles se creusèrent le cerveau pour inventer des plaisirs inédits s et se prouver à elles-mêmes leur indépendance momentanée. Mais, prises au dépourvu, elles ne trouvaient rien be bien neuf, et, après avoir cherché, elles en arrivaient, dès le quatrième jour, à

20 être embarrassées de leur liberté. Tandis qu'elles restaient oisives sur la galerie, occupées à regarder distraitement l'envolée des nuages autour des montagnes, voilà tout à coup que des bruits de pas et des éclats de voix résonnèrent dans le vestibule et elles virent entrer deux grands garçons

25 de leur âge, deux cousins éloignés, tout frais émoulus de l'école de droit6 de Grenoble/ et qui, traversant le lac, avaient eu l'idée de rendre visite à l'oncle et à la tante Balmont.

Mauricette et Francine, rougissantes d'aise 8 et de surprise,

30 leur expliquèrent l'absence du vieux couple et, désireuses de jouer leur rôle de maîtresses de maison, s'empressèrent de retenir les cousins à dîner. N'était-ce point là l'événe-

ment tant désiré, l'imprévu tant rêvé, que le ciel leur envoyait à la fin? Séance tenante,1 elles résolurent de mettre à profit cette visite inattendue et de se donner une fois au moins de leur vie un semblant de fête et de bal. Immédiatement la maison fut sens dessus dessous.2 5

Toute la provision de bougies de la tante Balmont fut employée à orner les candélabres et le vieux lustre à boules de cuivre du salon, tous les sirops 3 emmagasinés dans l'office 4 furent mis en réquisition pour les rafraîchissements. Après le dîner les deux cousins furent introduits solennellement io par la servante dans le salon désert et éclairé à giorno.s Au bout de quelques minutes, une porte latérale s'ouvrit et les deux cousines, qui s'étaient retirées dans leur chambre pour procéder à leur toilette, parurent métamorphosées.

Elles avaient bouleversé les coffres et les placards de la 15 tante et se montraient vêtues de vieilles robes à ramages6 datant de l'époque de Marie-Antoinette. Dans leurs cheveux crêpés et poudrés, les roses du jardin faisaient merveille. Les yeux brillants, le sourire aux lèvres, elles agitaient d'antiques éventails et saluaient avec de solennelles rêvé- 20 rences.

Les cousins, enchantés de se trouver à pareille fête, se prêtaient de leur mieux au divertissement. On ouvrit le vieux piano endormi dans un coin du salon, et, l'une après l'autre, les cousines y jouèrent des valses, tandis qu'un seul 25 couple tournoyait dans la pièce spacieuse. De temps en temps, la servante apparaissait avec un plateau7 et offrait des rafraîchissements ; et les pêcheurs nocturnes qui jetaient leurs lignes dans le lac ouvraient de grands yeux en voyant se refléter au loin la surprenante illumination de "la maison 30 du bord de l'eau."

Par les fenêtres ouvertes, le vent de la nuit d'été appor-

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tait aux danseurs des parfums de jasmin et de chèvrefeuille qui leur suggéraient de douces paroles de tendresse. Les heures passaient et l'enivrement de la jeunesse leur faisait oublier les heures, quand tout à coup un roulement de car-

5 riole retentit au dehors, des exclamations de voix courroucées résonnèrent dans le vestibule, et brusquement on vit surgir, les bras levés au ciel, l'oncle et la tante Balmont, qu'on n'attendait que deux jours plus tard.

— Mais c'est la fin du monde ! s'écriait la vieille dame,

io tandis que l'oncle, toujours économe, s'empressait de souffler les bougies des candélabres.

Les deux cousines, Mauricette et Francine, ramassant leurs jupes à ramages, s'étaient enfuies dans leurs chambres et, murmurant de vagues excuses, les cousins s'esquivèrent à

15 leur tour, laissant le vieux couple ébahi au milieu du salon en désordre.

Des années et des années se sont passées depuis. La tante et l'oncle Balmont dorment dans le petit cimetière qui verdit à l'ombre de l'église. Les cousins se sont mariés au

20 loin. Francine et Mauricette sont restées seules propriétaires de la " maison du bord de l'eau." Elles mûrissent dans le célibat I ; elles se sont habituées à la solitude de la vieille demeure et, comme l'oncle et la tante, elles répètent volontiers que la Grangerie est le plus charmant des do-

25 maines riverains du lac. Mais au fond de leur cœur, elles gardent comme dans un sanctuaire verdoyant le souvenir de ce bal improvisé, leur unique bal, et de ces tendres compliments murmurés un soir par les deux cousins, — les seuls doux propos que leurs oreilles aient entendus.

[Paul Arène.]

Paul Arène est né en 1843, à Sisteron, en Provence.

Il débuta dans le monde des lettres par une comédie intitulée " Pierrot héritier " qu'il composa alors qu'il était professeur suppléant au lycée de Vanves et qui fut représentée pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon le 20 octobre 1865.

En 1867 "Jean des Figues" fut publié dans le "Gaulois" et depuis lors la réputation de P. Arène n'a cessé de se développer.

Outre plusieurs volumes de nouvelles, il a donné " Vingt jours en Tunisie," " Au bon soleil," etc.

" Les Comédiens errants " et " L'Hôte " sont comptés au nombre des meilleures pièces du répertoire moderne.

— Monsieur ! hé, monsieur ! . . .

Je me retournai à cet appel jeté d'une voix hésitante, et je vis debout au milieu de l'herbe un vieil homme qui battait l'air de son bâton.

— Excusez-moi, monsieur, continua le vieil homme, mais 5 je suis aveugle et depuis plus d'une heure que me voilà à cette place, vous êtes le premier dont j'aie entendu le pas dans les cailloux.

Des cinq ou six cours ou boulevards qui, plantés sur les anciens fossés,1 font une ceinture verdoyante aux remparts 10 croulants de la ville, le boulevard des Lices était certes le plus solitaire.

En outre, le voisinage du cimetière alignant là-bas ses cyprès, une cahute peinte en rouge, jadis demeure du bourreau, et deux maisons toujours étrangement closes, laissaient 15

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planer sur ce quartier une inquiétante renommée. Les promeneurs bourgeois l'évitaient, préférant d'ailleurs, par simple goût, l'avenue correcte, toute neuve, qui mène du pont à la gare ; et je ne m'étonnai point qu'un malheureux

5 aveugle échoué là fût resté longtemps sans trouver personne à qui parler.

Cependant, l'aveugle me demandait si je connaissais le pays, et, sur ma réponse affirmative, il me pria de le conduire à la fourrière aux chiens.

io La fourrière, en effet, n'était pas loin; et j'avais tort de l'oublier dans la liste des établissements plus ou moins répugnants qui sont l'éternel décor de nos suburbes provinciales.

Chemin faisant,1 l'aveugle me raconta son aventure.

15 Chercheur de pain par métier (hors de Paris les aveugles n'en exercent guère d'autre), l'avant-veille, en compagnie de son chien qui souffrait de la chaleur, lui aussi, et tirait la langue,2 il avait eu l'idée de se rafraîchir en passant devant un cabaret modeste où l'on vend un petit vin gai qui a goût

20 de raisin et qui ne coûte pas cher. " Si pauvre qu'on soit,3 on peut avoir soif quand on court depuis le matin de ferme en ferme dans la poussière des grandes routes."

Malheureusement il s'était endormi et des vauriens avaient profité de son sommeil pour couper la laisse du

25 chien et l'emmener. " Car ils l'ont emmené, monsieur, emmené de force ; de son plein gré/ la brave bête ne m'eût pas quitté pour les suivre. . . Un si bon chien, monsieur ! . . . Je l'appelais Bourriquet en manière d'amitié et parce que des fois dans nos discussions, quand il se mettait en tête

30 de me conduire où je ne voulais pas aller, il était têtu autant qu'un homme."

Bref ! le cantonnier avait vu trois particuliers assez mal

mis,1 à mine de gueux de faubourgs qui, en riant comme après un mauvais coup, traînaient un chien mouton 2 du côté de la ville. Et comme resté seul notre homme se désespérait, des rouliers avaient consenti à lui faire une place sur leur voiture. Aussitôt arrivé, il s'était informé,3 un peu 5 partout. Des gens lui dirent qu'en effet un chien effaré, sans collier, ayant tout l'air d'un chien d'aveugle, courait les rues. Il cherchait ainsi Bourriquet depuis deux jours, et Bourriquet ne se retrouvant pas, quelqu'un venait de lui conseiller de s'adresser à la fourrière. " Je n'en savais rien, 10 monsieur, il paraît que c'est un endroit où l'on enferme les chiens sans maître. On les tue, comprenez-vous ça? s'ils ne sont pas réclamés dans les vingt-quatre heures. Pourvu que Bourriquet n'y soit pas d'hier ! Mais Bourriquet est fin, il ne connaît que moi, et le gaillard ne se sera pas laissé 15 prendre si vite."

L'aveugle marchait, parlant toujours, cherchant à s'étourdir, à se tromper lui-même ; mais je voyais bien qu'au fond de l'âme il était fort inquiet du sort de Bourriquet.

A mesure que nous approchions du but, sa parole se 20 faisait plus émue et il devint soudain tout pâle, quand m'arrêtant, je dis : " C'est là ! "

Cette bâtisse était sinistre, et son aspect, s'il avait pu le voir, eût achevé de désespérer le pauvre homme. Une petite cour précédant une tour ronde, qui jadis avait sans 25 doute fait partie des fortifications. Sur la porte, une inscription en lettres noires : Fourrière des chiens.

Nous sonnâmes ; un employé à casquette galonnée vint ouvrir. Il me reconnut et tout de suite fut aimable.

" Un chien d'aveugle, tondu en lion, avec une houppe 30 au bout de la queue? Non ! je ne me rappelle pas de chien d'aveugle. . . Mais on peut toujours voir ; 4 vous comprenez,

il nous en vient tant. Ees ordres, depuis quelque temps, sont très sévères à cause de la rage."

En souriant, il nous guidait vers l'angle de la cour où, dans un chenil à claire-voie,1 quelques malheureux toutous,2 5 non réclamés encore, attendaient leur sort.

Ils n'aboyèrent point à notre approche. Résignés et mélancoliques, ils nous regardaient d'un œil doux. L'aveugle appela Bourriquet, mais Bourriquet ne répondit pas.

— Voilà, dit l'employé, tous les chiens capturés dans la 10 journée d'hier.

— Et les autres, ceux d'avant-hier?

— Oh ! pour ceux-là leur compte est bon ; 3 et depuis ce matin ils n'ont plus besoin de pâtée.

Alors, ne pouvant dissimuler davantage ses funestes 15 pressentiments, l'aveugle, d'une voix que l'émotion rendait plus suppliante, demanda :

— Me permettrait-on de les voir? pour être bien sûr . . , si par hasard . . .

— Rien de plus facile, ils sont là.

20 Dans notre province, on n'emploie pas, pour tuer les chiens, les procédés civilisés mis en honneur par la science. On ne les asphyxie pas avec l'oxyde de carbone, on les étrangle comme au bon vieux temps.

Tout autour de la salle voûtée et ronde, à des crocs fixés

25 dans le mur, une demi-douzaine de chiens pendaient, le

cou serré d'un nœud coulant, le corps raidi, la langue

tirée/ avec ces attitudes lamentablement comiques que la

potence donne, paraît-il, aux animaux ainsi qu'aux hommes.

Un rayon de soleil pénétrait par une meurtrière, aveuglant

30 et mince comme une tige de fer rougie au feu, et ce rayon éclaboussant d'or s le pavé rouge et mal lavé ajoutait à l'horreur macabre du spectacle.

Écœuré pour ma part, j'essayai d'entraîner l'aveugle :

" Sortons ! votre Bourriquet n'est pas là."

Mais l'aveugle refusa, se méfiant. Il avait son idée, et voulait savoir par lui-même.

Lentement, de ses mains tremblantes, il palpait, l'un après 5 l'autre, les cadavres. Et il hésitait parfois, craignant de reconnaître Bourriquet.

Au troisième — un caniche à toison frisée — je le vis tressaillir et recommencer, très ému, son investigation muette. Un nouvel examen plus attentif le rassura. Il 10 nous dit :

— J'ai eu bien peur. Celui-ci lui ressemble, mais ce n'est pas lui.

Puis, quand il en fut au dernier, avec un soupir soulagé :

— Vous êtes de braves gens, je vous remercie. Voyez- 15 vous : de penser que Bourriquet pouvait être mort ainsi, je n'aurais pas dormi de la nuit. . . Mais maintenant, s'il vient un chien mouton et que ce soit Bourriquet, on ne le tuera pas, puisque d'avance je le réclame !

L'employé promit et ajouta : 20

— Dame ! c'est votre droit, si vous voulez venir ici tous les matins. Et tenez ! je vous conseille d'attendre. Le soleil baisse et la charrette ne tardera pas à rentrer avec le gibier de la journée.

Il avait raison, la charrette arrivait précédée du bruit 25 d'une sonnette énorme qui, derrière les grilles, sur le seuil des portes, éveillait au passage un concert d'abois furieux. Deux hommes l'escortaient, armés de lacets et de cordes.

Une fois devant le chenil on abaissa la trappe à bascule ' qui faisait ressembler la charrette à une souricière géante. 30 Mais les prisonniers, devinant, ne voulaient pas sortir.

— Bourriquet ! es-tu là ?.. . fit doucement l'aveugle.

Un chien s'élança, hurlant, fou de joie.

— Ah ! Bourriquet ! ah ! l'imbécile ! qui s'est laissé prendre à la fin.

Bourriquet tendait déjà son cou à la laisse, léchant les 5 mains qui l'attachaient. Et tandis que je soldais discrètement les frais de fourrière, j'entendais l'aveugle crier :

— Va, Bourriquet, va devant nous, toujours tout droit, dans la campagne. Va, Bourriquet, loin de ces villes où les hommes pendent les chiens !

[Emile Pouvillon.]

Nous étions en souci,1 cette année-là, de trouver du nouveau pour ses étrennes. Il en avait déjà tant reçu, et tant brisé, notre Chariot ! Ce n'était pas petite affaire de le surprendre.

Nous y avions rêvé le soir, sur les tisons,2 et le marmot 5 endormi et rebordé dans sa barcelonnette : " Si nous allions revoir les boutiques de la grand'rue ..." dit ma femme. Bras dessus, bras dessous,3 on s'en fut 4 à la découverte.

Les boutiques étincelaient dans la nuit noire ; sous les couverts^ aux étalages de la grand'rue et du marché neuf, 10 il y avait foule comme sur le cours 6 un dimanche ; on se coudoyait presque pour entrer chez Séverin le marchand de jouets.

Une fois là, notre embarras recommença.

Le moyen de 7 choisir, je vous prie? 15

Du haut en bas, la muraille est tapissée de jouets : boîtes de soldats, théâtres, ménageries, lanternes magiques, montent par étages jusqu'au plafond, encombré par des pantins et les éléphants soufflés en baudruche. . .

Regardez : rien que du vert, du bleu, du rouge, du jaune ; 20 Por pétille aux franges, aux galons, à la robe pailletée des poupées et des danseuses. Tout flambe, tout miroite : le vernis des soldats, l'acier des sabres, les vaisselles de ferblanc des petits ménages.

Aïe mes yeux ! aïe mes oreilles ! 25

Les toupies ronflent, les grelots tintent, les accordéons gémissent, l'ermite tire sa cloche, les lapins battent du tambour ; cymbaliers, trompettes, chèvres et chiens charivarient à qui mieux mieux.

5 On resterait indéfiniment planté là, sans savoir ou donner de la tête,1 si M. Séverin n'arrivait pas tout souriant sous ses lunettes : " Par ici, monsieur, madame, le nouveau jouet, le jouet de Paris ! "

Le jouet de l'année était trop cher, et celui-ci trop

10 fragile, et celui-là pas tout à fait de l'âge de Chariot, et cet autre, il l'avait eu l'an passé.

Bref, rien n'était à notre idée. Mais Séverin ne se décourageait pas ; il allait, venait, grimpant aux échelles, plongeant dans les placards, époussetant les jouets du revers de

15 la manche, ouvrant et refermant les boîtes, et souriant toujours. De le voir ainsi tout hors d'haleine et si complaisant, la pitié me venait, et, de guerre lasse,2 j'aurais pris le premier jouet venu. Ce n'était pas l'affaire de Louise ; elle fit mine de se retirer/ et aussitôt voilà Séverin sur nos talons :

20 " Si Madame tient au mouton à roulettes . . ." J'en étais à cent lieues de ce mouton, mais femmes et marchands ont une façon à eux de s'entendre à demi-mot. Ce ne fut pas sans peine, cependant ; on débattit le prix jusque dans la rue. Enfin j'emportai le mouton de haute lutte/ et, un

25 moment après, nous l'installions dans ma chambre, pour la surprise du lendemain. Le lendemain, les baisers de Charlot m'éveillaient avant qu'il fût jour. Des baisers en veuxtu en voilà/ et les souhaits de bonne année bredouilles à travers les rires ! A demi nu, la tête empapillotée, il se

30 roulait dans mes draps, puis s'arrêtait court, attendant, épiant quelque chose, jusqu'à ce que, les volets grands ouverts, il eût aperçu le paquet sur la table.

Le paquet apporté, il fallait voir son impatience à tirer les ficelles ; il y allait des griffes/ des dents, et le nœud qui s'embrouillait ! " Ouvri, p'ti pè, ouvri ! 2 . . . " Puis, quand se développait le mouton tout blanc doré des cornes, enrubanné de bleu, quelle explosion de cris, de cabrioles, de 5 caresses, où la toison blanche se mêlait aux mèches blondes, et la frimousse rose au museau bridé de vermillon.

Tout à coup, en pleine folie, le mouton se mit à bêler, — il bêlait au naturel, — autre surprise, mais terrible cette fois, plus qu'une surprise, un saisissement. Et notre petit 10 cœur qui commençait à battre, et nos lèvres qui dessinaient la moue ! . . . Les larmes n'étaient pas arrivées, qu'il était aguerri déjà, en train de pousser la mécanique : bè . . . , è . . . , bè . . . , è . . . ; c'était tout à fait pastoral.

Cependant, parmi la musique et les baisers, Chariot était 15 débarbouillé, frisé, et finalement accoutré de sa jolie blouse de velours bleu, — la blouse de tante Adèle, — et nous partions pour la tournée du jour de l'an, la tournée des étrennes.

Il en pleuvait/ ce jour-là, et nous avions fort à faire à les 20 porter au retour.

Chariot, en tête, marquait le pas avec le clairon de l'oncle Amédée, puis venait Marion, chargée comme un baudet, moi ensuite, orné du tambour de tante Suzette, et ma femme qui ne portait rien. 25

La caravane était rentrée au gîte et nous montions l'escalier : " Qui sait, disait Louise, ce qu'aura porté le cousin Jacob?"

C'était un parent pauvre, un vieux garçon 4 qui vivait retiré dans une chartreuse 5 du faubourg, entre ses bouvreuils et 30 ses rhumatismes, — les uns lui faisant oublier les autres. Il paraissait aux grands jours, tiré à quatre épingles,6 paré

comme un ci-devant muscadin,1 avec sa redingote à grandes basques, d'où sortait toujours quelque surprise pour Charlote, une piécette blanche,2 six bâtons de réglisse, une amusette quelconque enveloppée en double et ficelée de faveurs roses

5 ou bleues.

L'excellent homme ! Le voici justement qui nous attend sur le palier de l'escalier : Jacob et son inévitable redingote des dimanches, et sa petite tête vieillotte, bouclée à la Titus/ qui salue en plongeant dans la cravate.

io Et tout en saluant, il enfilait 4 une phrase de circonstance, une phrase à la Jacob, taillée sur le patron de sa redingote, — on n'en voyait jamais la fin, — une phrase à la mode de l'an 111,5 où tremblotaient les mots d'Etre suprême, de nature et de cœur sensible. . . Chariot, par bonheur, coupa

15 la période avec un : " Étren ! Jaco ? " 6 appuyé d'une tirée aux basques. La basque s'ouvrit, et de ses profondeurs, cousin Jacob tira solennellement un horrible petit cheval en carton bleu, et quel bleu !

A quel fond de boutique, à quel hasard d'enchères, le

20 cousin avait-il accroché cet étrange bibelot ! Dieu le sait, mais attendez la fin.

Elle m'inquiétait, cette fin; j'avais peur que Chariot ne fît la moue. " Il en est à son dixième cheval/ pensais-je, et voici le plus laid." Point. Du premier coup le bleu

25 avait tourné la tête au petit homme. Adieu sabre et tambour et mouton et le reste ! d'un bond il pique droit 8 au monstre, l'enlève, l'arrache des mains de Jacob et l'emporte . . . Mon regard l'arrêta sur le seuil. Il comprit, revint sur ses pas, étreignit la tête blanche qui se penchait

30 vers lui, et dans ses rides profondes il planta deux gros baisers, bien chauds, bien appuyés, des baisers pour tout de bon.9 Elles n'étaient pas souvent à pareille fête, les joues du cousin.

Quel coup pour ce cœur de vieux garçon ! Il n'en revenait pas; c'étaient des mots entrecoupés, des effusions qui s'arrêtaient à la gorge, et tout un manège l pathétique de bras levés au plafond.

De ce jour avaient commencé les amours de Chariot et 5 du Cheval bleu, de Coco bleu, comme il l'appelait. Ah ! la fameuse paire d'amis que ça faisait ! Compagnons de jeu, camarades de lit, ils étaient inséparables.

Leur grand amusement était des promenades sans fin, l'un tirant l'autre, Coco bleu roulant à un bout de la ficelle, 10 Chariot à l'autre bout, la tête à demi tournée et faisant claquer la langue : " Ahi Coco, ahi ! "

On les entendait en bas, de l'étude,2 et que de fois j'oubliais le grimoire pour écouter ces chers petits pieds trotte-menu. De plus grand cœur ensuite je remettais le 15 nez dans mes paperasses : " Pioche, bonhomme, pensais-je, c'est pour Chariot ! "

Quand il en avait assez de courir, c'était le tour du pansage ; et je t'étrille, et je te brosse, et je te bouchonne. Le bleu de Coco en pâlissait tous les jours. Puis on lui faisait 20 une moelleuse litière de coton, et bonne nuit î D'autres fois, si Coco n'avait pas sommeil, on allait s'asseoir dans un coin, Chariot sur sa petite chaise, et Coco bleu sur les genoux de son ami, et c'était alors, — dans ce joli parler des marmots — de longues histoires, des chansons de nourrice, 25 par moment aussi de brusques querelles, des ruades, des batteries à tour de main, de grandes brouilles suivies de raccommodements qui bleuissaient les lèvres et amollissaient le carton.

C'était un confident si discret, Coco bleu, et un conseiller 30 si commode ! Fallait-il aller au lit, ou bien épeler ses lettres? u Coco bleu veut pas ! " et si l'on avait envie de pralines, Coco bleu voulait !

Ils avaient tout de moitié : les confitures et la tisane — la tisane surtout. Quand Chariot eut le croup, comment aurions-nous fait sans le cheval bleu pour lui faire avaler ces vilaines drogues? Il les repoussait d'abord, puis Coco bleu

5 arrivait, et il buvait sa part de si bonne grâce : " Regarde,

fils ! " Moitié de gré, moitié de force, il avait pris sa potion.

Pauvre petit ami ! il me semble encore le voir le jour où

il fut si mal, si mal : blême, égaré, les violettes de la mort sur

les lèvres, les doigts crispés serrant la crinière du cheval

10 bleu qui piaffait sur ce berceau d'agonie avec la mine tragique d'un coursier d'Apocalypse !

Des années et des années ont passé depuis.

Chariot est devenu un homme et un bel homme ; M. Charles Dumont, gros comme le bras, sous-lieutenant du 9e 15 chasseurs à cheval.

Moi, qui voulais en faire un avocat !

Le 9e est, d'ailleurs, le plus beau régiment de l'armée, et Charles est la plus belle moustache du régiment ; ses camarades ajoutent : le meilleur garçon.

20 II nous a envoyé l'autre jour, pour nos étrennes, sa photographie en grand uniforme et à cheval. Elle est là, sous mes yeux ; et quand je la regarde, est-ce l'effet du jour qui tombe ou des larmes qui me gagnent? Je ne sais, mais, peu à peu, les lignes se troublent, les contours s'effacent, et 25 au lieu de mon officier, il me semble voir la mine ébouriffée de Chariot à cheval sur Coco bleu.

[J. Ricard.]

C'était il y a quinze jours environ, chez Brignac, à la campagne, par un de ces après-midi exquis où, sur les frissons de l'automne qui est là tout près, le soleil épand des rayons tièdes et déjà plus pâles.

En attendant l'heure d'aller lever les verveux " dans le joli 5 bras de la Marne qui paresse à travers les prés avec des inflexions indolentes de grand reptile argenté, nous causions sur la claire véranda toute remplie de l'odeur lourde et grisante des héliotropes.

Charmant homme, ce Brignac. Ancien officier des 10 guides,2 avec un poitrail majestueux, une large face un brin congestionnée, une immense barbe blanche et souple, des traits carrés.

Entré dans la vie à l'époque où l'Empire était dans tout son éclat, il avait cueilli de la joie partout où elle fleurissait, 15 et je dois dire que l'avènement de la République lui parut une insuffisante raison de renoncer aux douceurs de ce monde ; il s'amusa sous M. Thiers,3 sous Mac-Mahon,4 même sous M. Grévy.5 II y a sept ans seulement que la goutte jugea bon d'intervenir. Brignac avait alors ... 20

Mais pourquoi dire l'âge d'un galant homme dont l'amitié est sûre et le cuisinier sans second? On lui conseilla d'aller prendre les eaux. Il y fut, rencontra autour d'un bassin où glougoutait un liquide chaud, qui sentait l'œuf pourri, certaine jeune Anglaise, fine et droite comme une jolie tige de 25

bambou ; il avait encore très bel air, beaucoup de fortune ; elle, très peu. L'hiver suivant, la jolie Anglaise épousait l'ancien officier des guides.

Ils ont un enfant, ils sont heureux.

5 Seulement, Brignac a beaucoup vieilli et il est devenu terriblement sérieux. C'est un bon camarade à moi. Il m'a donné, quand j'étais très jeune, de ces conseils pratiques qui ne s'oublient pas, et je suis heureux, de temps à autre, de me retrouver avec lui . . . pendant une heure ou deux.

io Tout en causant, comme nous passions devant un petit salon ouvrant sur la serre, j'aperçus dans un coin, sagement assis devant une table, le fils de mon hôte : Gaston, un joli enfant brun ; il avait laissé rouler sa plume sur la table et, d'un regard qui me parut plein de mélancolie, suivait les

15 vols sifflants d'hirondelles qui rasaient la pelouse,1 trouant2 les hordes de moucherons.

Par cette belle journée, dans ce salon que la grande clarté

de la véranda ensoleillée faisait paraître plus sombre qu'un

cachot du palais des doges, l'aspect de ce garçonnet prison-

20 nier me fit peine ; je ne pus m'empêcher de dire à mon

ami :

— Comment as-tu le courage d'enfermer ce pauvre petit par un temps pareil?

Et Brignac répondit :

25 — Mon cher, quand il saura écrire, je le laisserai tranquille, car il n'a pas cinq ans et il est très intelligent, mais il faut qu'il sache écrire . . . bien écrire, j'entends.

— C'est sans doute parce que, toi-même, tu écris comme un chat?

30 — D'abord, ce serait une raison : nous devons tâcher d'éviter à nos enfants ceux de nos défauts qui nous ont gênés dans notre route ... et puis . . .

— Mon pauvre Brignac, je ne sais si c'est parce que tu habites trop la campagne . . . mais tu me parais devenir d'un Prudhomme ! x . . .

Il m'interrompit vivement :

— Prudhomme peut-être. . . Prudhomme est un individu 5 qui conduit bien sa barque, d'ailleurs. . . Veux-tu que je te dise pourquoi je tiens à ce que mon mioche écrive bien? . . . C'est une histoire du temps où tu ne m'aurais pas appelé Prudhomme. . . C'était, il y .a longtemps ... en soixantetrois. . . Alors, Bade était Bade et Monte-Carlo un petit 10 trou de pêcheurs.2 Tout ce qui était chic, ou croyait l'être, filait là-bas aussitôt juillet. A ce moment-là, personne dans les clubs 3 . . . pas plus que maintenant pendant la semaine des courses de Deauville.* Cette année-là, j'étais resté à Paris, où, dans mon petit entresol de la rue Taitbout, je ne 15 m'ennuyais pas énormément quand, un matin, on me remet une lettre. Cette lettre était une demande d'argent. . . Non pas un de ces vulgaires " tapages " s entassant les récits de guignons, invoquant les reconnaissances éternelles et les vieux dévouements, non : c'était net, précis, sans ambages. 20 "Je n'ai plus un sou, envoie-moi tout de suite trois cents francs pour payer mon hôtel et rentrer en France m'engage r." 6

Ce mot — griffonné horriblement — était daté de Bade: quant à la signature, impossible de la lire ! 25

J'essaye, examinant lettre par lettre, cherchant dans mes souvenirs qui donc pouvait avoir commis cet épouvantable gribouillage. . . Absolument impossible de trouver rien qui me mît sur la voie. . . A Bade? J'avais trois cents amis à Bade. Mais ce malheureux nom, il fallait pourtant le 30 découvrir ! . . . Pendant deux jours, je ne fis que retourner dans ma tête, cherchant, donnant à déchiffrer cette signa-

ture à tous ceux que je rencontrais. Inutile ! Chacun était d'un avis opposé.

Tu ne t'imagines pas dans quelle agitation cela m'avait jeté. A cette époque-là, j'avais un tas d'idées ! Je m'imagi-

5 nais que refuser de l'argent à un camarade était une lâcheté. . . On est bête quand on est jeune ! ... Et ce qui m'ennuyait surtout, c'était de penser que cette ignoble écriture me venait peut-être de quelqu'un pour qui j'avais vraiment de l'amitié. ^

10 Je télégraphiai à dix ou douze intimes : aucun n'était l'auteur du billet.

Alors me voilà courant les experts en écriture ; l'un me dit que le nom était Casernier, à n'en pas douter, qu'il en donnerait sa parole en justice ; le second, qu'il défiait

15 n'importe qui de ne pas lire Sutinais, et, lui aussi aurait donné sa parole en justice ; enfin, le troisième affirma que ce n'était pas une signature, mais un mot ; il opinait pour "Civilités."

Sutinais et Casernier m'étaient inconnus. Je feuilletai

20 les Annuaires de cercle, je revis mon livre d'adresses, nom par nom . . . Rien, je ne découvrais rien ! J'en avais la fièvre, imagine-toi, et même j'avais un peu perdu de vue la raison première de tout ceci : obliger un ami, pour ne plus m'intéresser qu'à ce problème de retrouver ce nom si

25 soigneusement caché. . .

Le troisième jour, une inspiration, si simple qu'elle ne venait qu'après toutes les autres combinaisons, traversa mon esprit ; j'écrivis à Bade et je demandai la liste des Français qui, à ce moment habitaient l'hôtel indiqué par le

30 déveinard gribouilleur.1 J'en serais quitte 2 pour écrire à tous les voyageurs connus de moi dans l'endroit. Ceci me calma. Et, vraiment, j'en avais besoin, car j'avais mis une

inexplicable rage à tout cela, comme si quelque chose de mystérieux et de fatal me poussait.

Je me couchai de bonne heure le soir de ce troisième jour; je m'endormis vite. . . .

Il faut te dire que j'avais, — je l'ai du reste encore, — la 5 manie des veilleuses; je ne peux supporter de me sentir, ne fût-ce qu'une minute, dans l'obscurité.

Or, cette nuit-là . . . c'est vraiment une chose singulière et à laquelle je n'ai jamais pu penser depuis sans une drôle d'impression . . . cette nuit- là, je fus réveillé par un petit 10 bruit craquant sec dans le grand silence.

Je n'ai jamais su ce que c'était que ce bruit, — sans doute la veilleuse en s'éteignant, car j'étais dans le noir opaque. . .

D'abord, une sensation d'angoisse atroce me serrait la poitrine, — j'éprouve toujours cela dans les ténèbres, — et 15 avant que j'eusse eu le temps de me réveiller complètement, j'entendis . . . oui, mon cher, je ne crus pas entendre, j'entendis positivement, — effet nerveux, diras-tu . . . n'importe ! — j'entendis une voix qui chuchotait dans un souffle très bas : " Jacques Lerminier ! . . . " 20

Ma peau s'était gelée sur tout mon corps, sans que je comprisse pourquoi.

En une seconde, parfaitement réveillé, j'étais debout, j'avais allumé une bougie et je relisais la lettre de Bade. . . Comment n'avais-je pas déchiffré tout de suite? . . . C'était 25 évident !

Lerminier, un gentil garçon, serviable et un peu fou, que j'avais beaucoup aimé jadis dans nos heures de grande jeunesse, un peu perdu de vue ensuite, puis retrouvé à ces coins de vie où l'on se serre la main rapidement en se jetant 30 des "Te souviens-tu?" un peu attendris, après quoi l'on se quitte, et en voilà pour des années.

Pauvre Jacques ! c'est comme ça qu'on l'appelait toujours à l'École de Saint-Cyr *. . . Je crois bien qu'il les aurait, ses mille francs ! 2 . . .

Je regardai la pendule : minuit passé, plus rien à faire ;

5 mais dès le matin. . . Et tout de suite, j'écris une lettre expliquant, m'excusant : j'y mets l'argent, je cachette. . . Et, pendant ceci, le souvenir me revenait de la voix chuchotante que j'avais entendue tout à l'heure : cette voix était précisément semblable à celle de Jacques lorsqu'il était ému

io violemment.

— Comme c'est étrange, le travail du souvenir dans notre cerveau ! me disais-je, et comment en suis-je venu à retrouver en même temps, et encore tout endormi, le nom et la voix du pauvre Jacques?

15 Puis, je me recouchai satisfait et tranquille, et je ne songeai plus à la voix chuchotante dans le noir de la chambre silencieuse. . .

Non, en vérité. . . je n'y songeai plus. . . jusqu'au moment où, le surlendemain, je reçus une dépêche de Bade : on

20 m'annonçait que ma lettre chargée 3 avait été rendue à la poste pour m'être retournée.

Pauvre Jacques s'était tué, à minuit, l'avant-veille ! . . . au moment où ma veilleuse s'éteignait avec un craquement sec. . . un craquement sec comme celui d'un pistolet qu'on

25 arme. . .

Brignac toussa un peu pour éclaircir sa voix :

— Je tiens absolument à ce que mon fils ait une belle écriture î dit-il ensuite avec un petit rire très triste.

[Gustave Droz.]

Gustave Droz est né à Paris en 1832.

Quoiqu'il ne puisse pas être placé au premier rang des écrivains modernes, il faut reconnaître que certaines de ses œuvres contiennent des pages charmantes frappées au coin du bon sens et que d'autres expriment des sentiments délicats qui commandent la sympathie du lecteur.

Ses principaux ouvrages sont : " Le Cahier bleu de Mlle Cibot," "Autour d'une Source," " Monsieur, Madame et Bébé," "Tristesses et Sourires," etc.

Vous le dirai-je, ami? mes mains sont rouges,et sanglantes. Durant toute une longue journée, j'ai pilé, pressé, massacré des milliers de victimes dont le sang coulait à flots dans des vases profonds. J'ai fait cela avec un sourire infernal sur les lèvres, et la rage au cœur; puis, dans mon ivresse, j'ai 5 réuni tous ces horribles débris, tous ces membres affreux, et j'ai repressé, repilé, remassacré, en sorte que pas une goutte de la rouge liqueur n'a échappé à mon effort.

O honte ! — Et le soleil éclairait cette œuvre de ténèbres, qui m'a laissé courbaturé, anéanti, mais satisfait. Satisfait, 10 oui, mon ami, et on le serait à moins, car j'en aurai, en comptant bien, cinquante-sept ou cinquante-huit, et si je fais réduire et les soumets à trois bouillons,1 cinquante-trois ou cinquante-quatre environ.

— Mais cinquante-quatre quoi, homme dangereux ? 15

— Cinquante-quatre pots de confitures, parbleu !2 et sucrés, je vous l'assure. Une livre de sucre pour une de fruits ; c'est la bonne mesure. A l'heure qu'il est, 3 le jus vermeil de mes groseilles et de mes framboises emplit jusqu'aux bords une

large bassine, et un feu doux aux petites flammes bleuâ res achève paisiblement le travail, tandis qu'étendu sur deux chaises, je regarde le soleil qui se couche et les ombres qui grandissent.

5 C'est une bonne chose, savez-vous, que des confitures transparentes et limpides contenues dans un pot de cristal. Que de souvenirs d'enfance dans cette gelée que la lumière traverse et fait briller comme un grenat ! Vous souvenezvous de la place qu'il occupe dans la vie du bébé, ce cher

10 pot aux douceurs, et avec quelle joie le petit homme voit la cuiller d'argent s'enfoncer dans ses profondeurs, puis ressortir pleine du délicieux nanan.1 La maman, de ses doigts roses, taille une tartine mince et fine, sur laquelle on étale en couche mince la transparente gelée, et le bébé, qui

15 piétine d'aise, étend les mains. Ses petites lèvres gourmandes frémissent déjà d'un impatient désir, son œil implore, tout son corps s'agite, l'eau lui en vient à la bouche et les larmes aux yeux.

— Tu seras bien sage ?

20 — Oh ! oui, petite mère, répond-il en étendant la main.

— Tu ne désobéiras plus jamais !

— Oh ! non, petite mère, plus jamais, jamais !

Que ne promettrait-il pas, le cher amour, pour avoir sa tartine !

25 Confitures, premier amour de l'enfance, n'êtes-vous pas aussi le premier grain de ce chapelet de désirs 2 qui emplissent la vie et que l'homme égrène d'un doigt fiévreux et inquiet ?

Confitures, richesses, honneurs, on vous demande en piéti- 30 nant, la gorge sèche et la tête en feu. Valez-vous mieux l'un que l'autre ?

Pauvres confitures, je vous calomnie ; vous valez mieux cent fois.

Activons le feu et remettons du sucre ; les miennes sont à leur premier bouillon,1 et la grande cuiller que j'agite dans le nectar trouve déjà plus de résistance. Je la soulève, et le jus qui adhère tombe comme à regret en s'effilant avec paresse. En termes de cuisinière, mes confitures 5 font la goutte. Nous sommes sauvés. Je réponds de tout.2

Et quand, au lit depuis un mois, la fièvre vient à se calmer, qu'à la souffrance succède ce bien-être qui présage la santé, et qu'un beau matin l'estomac se réveille gai, frais, dispos, en demandant un bœuf tout entier : 10

— Eh bien ! dit le docteur en soulevant le rideau, voilà une bonne mine, le pouls est calmé, l'œil gai ; vous êtes guéri.

— En effet, cher docteur, je me sens mieux; mais, ditesmoi, mon ami, que comptez-vous me donner à manger ! J'ai grande envie 3 d'une aile de dinde truffée et d'un hareng. 15

— Vous n'êtes pas difficile, mon gaillard. Nous commencerons pour aujourd'hui par un peu de . . . confitures sur une tartine.

— Merci, bon docteur, j'aurais préféré la dinde; mais enfin, merci, homme charitable, vous êtes un grand docteur, 20 un éminent docteur.

Comme on songe à cette tartine, comme elle apparaît succulente et consolatrice dans les rideaux du lit, et comme à l'heure indiquée on la suit avidement des yeux, posée coquettement sur son assiette blanche, portée triomphale- 25 ment par les mains aimées de votre chère garde -malade !

Les gourmandises de la première enfance vous remontent confusément au cerveau, on est heureux de vivre, on se sent les dents longues et l'estomac creux.

Une tartine ; rien qu'une ! 4 Les confitures et la santé. 30

Tenez, mon bon ami, voici le second bouillon qui se manifeste. Modérons le feu, c'est prudence.

Mais j'y songe, n'allez-vous pas vous moquer de moi? Faire des confitures, c'est assez niais ; le dire, c'est absurde ; l'écrire, c'est idiot. C'est ma foi vrai, mais que voulezvous,1 je n'en rougis pas; j'avais des montagnes de groseil- 5 les, les framboisiers pliaient sous leurs fruits; j'ai retroussé mes manches, et vous savez le reste.

Tout le monde s'est mis à l'œuvre. Enfouis sous d'énormes chapeaux de paille et armés de vastes paniers, domestiques, femme, enfant ont travaillé sans relâche. Au grand 10 soleil, on a fait la cueillette, tandis que Bébé marchait dans les plates-bandes 2 et se barbouillait des pieds à la tête.

Puis chacun a vidé son panier sur la grande table de la cuisine, et notre rouge récolte s'est dressée en une montagne énorme.

15 Les travailleurs étaient autour de la table, égrenant avec ardeur sous un rayon de soleil qui, se faufilant sous les feuilles, venait à travers la vieille fenêtre dorer les fruits et égayer le tableau.

C'était à peindre.

20 C'est qu'aussi j'ai une admirable cuisine, mon bon ami.

Une compagnie y manœuvrerait a l'aise, et sous la grande

cheminée qui se dresse au fond comme un fantôme, avec sa

plaque fleurdelisée et ses grands chenets herculéens, des

quartiers de chênes y brûleraient à l'aise.

25 C'est dans ce coin sans doute qu'au retour de la chasse,

le seigneur blaisois 3 déposait son épieu en sifflant ses chiens

qui venaient s'étendre devant l'âtre, le museau dans la cendre

et l'œil sur la flamme. Le maître dégrafait son pourpoint

et découvrait son front hâlé en demandant du vin, du vin

30 du cru/ comprenez-vous, mon bon ami? de ce vin que je

bois ici dans un verre à pied, et que je trouve d'une aimable

verdeur.5 J'ai idée que ce châtelain ne faisait pas ses

confitures. Le soir venu, fatigué de la chasse, il tirait les gros verrous de cette cuisine voûtée et s'endormait, les pieds sur l'énorme bûche et le dos appuyé contre la muraille, heureux de son petit château et fier de ses grands arbres.

Comme il rirait sous sa longue moustache, le vieux 5 seigneur, s'il me voyait, moi Parisien campagnard,1 égrenant les groseilles et pressant les framboises dans la cuisine où résonnait sa voix sonore ! Comme il rirait en voyant les maigres et pâles gentilshommes du pays caracolant en veste blanche et en gants paille sur des chevaux plus maigres 10 qu'eux ! Comme il rirait de nos allures, de nos faiblesses, de nos costumes ! Comme il me briserait d'un revers de sa main gantée de buffle et me chasserait de sa cuisine, moi, ma bassine et mes paniers !

Heureusement qu'il n'est plus là, et que je puis rire de 15 lui, qui dormait après boire et dédaignait les confitures ! Je puis rire de lui . . . sans doute, mais je ne le fais pas. Je ne saurais rire du rude chasseur au poignet de fer, à la voix éclatante ; car, lorsque, le soir venu, la lune éclaire les vieux troncs d'arbres, j'ai cru le voir dans les profondeurs 20 du taillis, courbé sous le gibier 2 et suivi de ses grands chiens. Est-ce un vieux saule au bord d'un fossé ? est-ce mon suzerain qui regagne le logis ? peu importe ! les bouleaux tremblotent sous les rayons d'argent, le bois est sombre. . . L'entendez-vous? — Parlons bas, pour ne pas 25 réveiller le passé qu'abritent encore ces vieilles murailles et que protègent ces grands arbres.

Ce pigeonnier carré, bâti comme une forteresse et surmonté de son pignon féodal, n'est pas de ceux dont on plaisante. Son air est grave, et la barbe verdâtre 3 qui 30 recouvre ses pierres ajoute à son austérité. Il n'a qu'un œil, lucarne immense qui couronne son front, mais dont le

regard sévère semble vous dire : J'ai vu les chasses de vos aïeux, respectez vos seigneurs ou craignez que leur fantôme ne soulève ces pierres noirâtres et ne se venge de vos sourires.

5 Voyez-vous, mon ami, il faut être modeste et ne pas parler haut quand on habite de pareils endroits. Je ne regarde pas sous mon lit avant de me coucher, je sais que d'autres le font dans la maison ; mais quand le vent souffle le soir, je me demande malgré moi si les portes sont bien 10 fermées, et lorsque le plafond craque, je songe à ce grand grenier vide, sombre, profond et inhabité, et je. . . Voici le troisième bouillon de mes confitures qui commence ! Qu'on m'apporte les pots !

Je n'ai que le temps de vous serrer bien cordialement la 15 main.

Votre bien dévoué,

(J'ai peur qu'elles ne soient trop cuites.)

[Marcel Prévost.]

Marcel Prévost est né vers 1858.

Il a commencé jeune à écrire, mais ce njest que depuis quelques années que sa réputation de romancier s'est solidement établie. Il a publié : "Le Moulin de Nazareth," "Lettres de femmes," "Mademoiselle Jaufre," etc.

A trois compagnons, le sac aux épaules, le bâton en main, nous avions marché toute l'après-midi en forêt. Le petit village d'Ursay, accroupi au bord du Cher,1 dans la déchirure du vallon qui coupe en deux la forêt, marquait, ce jour-là, la fin de notre étape. Et, ayant dîné chez un vieil ami, 5 médecin modeste de cinq ou six communes voisines d'Ursay, nous rêvions, assis devant le seuil, la pipe de merisier aux lèvres.

Autour de nous, sur l'amoncellement des futaies bleues qui encerclaient l'horizon, l'ombre descendait avec la len- 10 teur des soirs de juin. Des vols d'hirondelles rayaient le ciel. L' " angélus"2 de neuf heures égrena ses coups espacés de silences, du haut d'un petit clocher qu'on voyait émerger au-dessus des toits. Des abois de chiens s'appelèrent et se répondirent, dans les fermes ... 15

Une femme, jeune encore, vêtue d'un jupon de flanelle rouge et d'un corsage, de toile blanche, sortit d'une maison proche de celle du médecin, et descendit vers la rivière. De son bras gauche, elle serrait contre sa poitrine un enfant, sa main droite tenait par la main un petit garçon, qui lui- 20 même donnait la main à un plus petit. Arrivée au bord du

Cher, la jeune femme s'assit sur une grosse pierre, tandis que les deux garçons vite déshabillés entraient dans l'eau, barbotaient, s'éclaboussaient avec des rires et des cris. L'un de nous, qui était peintre, fit cette remarque : 5 — Voilà un tableau qui aurait au Salon un succès de public. Est-elle bien campée et bien éclairée, cette femme î ■ Et quelle jolie tache rouge fait le jupon dans ce paysage bleu !

Une voix dit, derrière nous : 10 — Vous regardez Solange-au-Loup, jeunes gens?

C'était notre hôte, retenu un instant dans son cabinet pour une consultation, qui nous rejoignait.

Et comme nous lui demandions qui était cette Solangeau-Loup, et d'où lui venait cet étrange surnom, le docteur 15 nous raconta ceci :

" Cette Solange-au-Loup, qui de son nom s'appelle Solange Tournier, femme Grillet, a été la plus jolie fille de toute la contrée de Tronsays, voilà dix ans. Aujourd'hui, le travail des champs l'a fatiguée et abîmée. Mais, pour

20 ses trente ans, elle est encore belle, comme vous voyez.

" Au temps où lui arriva l'aventure qui lui a valu son surnom,2 elle vivait chez ses parents, petits fermiers de la ferme de Rein-du-Bois, à une quinzaine de kilomètres d'ici, près de Lurcy-Lévy. Quoique pauvre, elle était recherchée

25 par les garçons, même par des riches. Elle ne répondait aux avances de personne, sauf à celles d'un certain Laurent Grillet, dont elle avait fait choix, étant gamine, alors que tous deux ensemble gardaient les ouailles dans les parages de Rein-du-Bois.

30 " Laurent Grillet était un enfant trouvé : il n'avait que ses bras pour fortune. Les parents de Solange ne se

sentirent point le goût d'unir deux misères, alors surtout que la jeune fille était demandée par des épouseurs cossus. Ils défendirent donc à Solange de voir son ami. Bien entendu/ la petite n'en courut pas moins aux rendez-vous de Laurent ; habitant la même commune, avec la forêt à deux pas, toute 5 occasion leur était bonne pour se rencontrer. . Quand le papa et la maman Tournier s'aperçurent que les gronderies n'y faisaient rien, ils se résolurent à un grand parti2: Solange fut envoyée en service à Ursay dans la ferme modèle de M. Roger Durlos, notre député. 10

" Vous croyez peut-être que nos deux amoureux cessèrent de se voir pour cela ? Point. Seulement, ils se virent la nuit : ils ne dormirent plus. A l'ombre close,3 ils quittaient chacun la ferme où ils travaillaient et s'en venaient l'un au devant de l'autre/ par un chemin de traverse s plus court que 15 la grande route. Et, s'étant rejoints, ils demeuraient ensemble jusqu'à la première lueur du jour, dans la forêt maternelle complice de toutes les jeunes amours.

" On était en 1879. L'été passa ainsi, puis l'automne. Puis vint l'hiver. Il fut terrible. Le Cher charria des 20 glaçons et, finalement, se prit6 entre ses berges. Les futaies de Tronsays, couvertes de neige, ployaient comme la charpente d'un toit surchargé. Tous les chemins forestiers devinrent à peu près impraticables ; la forêt fut déserte. Et, peu à peu, l'homme ne la fréquentant plus, les bêtes la 25 reconquirent ; il y vint ce qui n'y était point venu depuis l'Année terrible ? : des loups.

" Oui, jeunes gens : des loups. Ils inquiétèrent des fermes isolées, aux environs d'Ursay ; on en rencontra jusque dans les rues de Saint-Bonnet-le-Désert, un village perdu 30 au bord d'un étang de la forêt. On dut organiser des battues pour les détruire : la tête d'un loup fut mise à prix cin-

quante francs. Moi qui vous parle, j'en ai aperçu trois, dont deux de grande taille, rôdant sur l'autre bord du Cher, un matin que je sortais avec ma carriole pour me rendre à Saint-Amand.

5 " Ni l'hiver, ni les loups n'empêchèrent Laurent et Solange de se retouver la nuit.

" Ils continuèrent leurs expéditions nocturnes, au prix de mille dangers. C'était la saison morte I de la campagne, l'époque où chôme le labeur des paysans. Chaque soir, 10 Laurent quittait Lurcy-Lévy, son fusil sous le bras, et s'engageait d'un pas alerte dans la forêt toute noire et blanche ; de son côté, Solange partait d'Ursay vers neuf heures, et ils se rejoignaient à trois kilomètres d'ici, près d'une clairière que traverse la route forestière et qu'on appelle " la Décou- 15 verte."

" Or, le soir de Noël, Laurent Grillet, en arrivant au rendez-vous, glissa sur la neige durcie et tomba si malheureusement qu'il se cassa la jambe droite et se foula le poignet droit.2 Solange essaya de le relever ; elle n'y réussit pas. 20 Elle ne put que le traîner contre un gros ormeau auquel elle l'adossa en l'enveloppant de sa propre cape.

" — Attends-moi-là, mon pauv' 3 Laurent, lui dit-elle; j'vas* courir à Ursay, chez le docteur, qui va v'ni t'qu'ris avec sa carriole.

25 " Elle s'éloignait, elle avait passé le premier tournant du chemin, quand elle entendit un coup de feu,6 et ce cri : " — A moi !

" Elle revint sur ses pas en courant. Elle trouva son ami tout pâle de douleur et de peur, la main crispée sur son 30 fusil posé par terre. Elle demanda :

" — Quoi que t'as, 7 Laurent ? . . . C'est-t'y 8 toi qu'as tiré ? " Il répondit :

" — C'est moi. J'ons * vu une bête avec des yeux rouges, qui sentait une odeur forte et qu'était grosse quasi comme un gros chien. J'crois ben qu'c'est2 un loup.

" — C'est-t'y sur lui qu't'as tiré?

" — Non. J'peux pas lever mon fusil, rapport à mon 5 bras. J'ons tiré par terre, pour y faire peur. Et tu vois, v'ià^ qu'il est parti.

" Solange réfléchit un moment.

" — Va-t'y •+ revenir? fit-elle.

" — J'crains ben qu'oui, répliqua le garçon; faudrait que 10 tu resterais ici, Solange ; sinon j's'rai 5 mangé par c'te bête.

" — Eh bien ! répondit Solange, je reste . . . Donne-moi ton fusil.

" Elle le prit, ôta la douille de la vieille cartouche, la remplaça par une neuve, et tous deux attendirent. 15

" Une heure passa, ou deux, peut-être plus. La lune, encore invisible, était levée au-dessus de l'horizon, car le ciel reflétait au zénith une clarté confuse, de minute en minute plus intense. Laurent avait la fièvre : il grelottait et il gémissait. Solange, transie de froid, toujours debout, 20 adossée à l'arbre, commençait à s'assoupir.

" Soudain, une sorte d'aboi, de hurlement, comme en poussent, la nuit, les chiens qu'on enferme, la fit sursauter. Dans l'ombre insensiblement éclairée, elle aperçut deux yeux rouges qui la regardaient. C'était le loup. 25

" Laurent voulut se lever, prendre le fusil : la douleur le fit retomber assis avec un cri.

" — Arme ton fusil, Solange, fit-il ; tire point trop tôt, et vise entre les yeux.

" Elle épaula, visa, tira. Mais le recul fit dévier l'arme ; 30 la bête ne fut pas touchée. Elle s'enfuit tout de même le long de la route . . . Quelque temps après, on l'entendit

hurler à distance ... Et d'autres hurlements lui répondirent.

" La lune montait dans le ciel. Elle dépassa subitement la masse noire des fourrés, éclaira toute la forêt comme au 5 théâtre le feu d'une rampe1 illumine un décor. Et alors Solange et Laurent virent cette chose effrayante : à une portée de fusil, cinq loups assis sur leur derrière, comme des chiens, en travers de la route, et un autre, plus hardi, qui s'avançait lentement.

10 " — Écoute, dit Laurent à son amie, vise celui-là qui s'en vient. Si tu peux l'abattre, les aut' 2 le mangeront, et ils nous donneront la paix pendant c'temps-là.

" Le loup continuait d'avancer, à petits pas : on distinguait maintenant ses prunelles de sang, les os saillants de 15 son échine et de sa carcasse, son pelage terne, sa gueule entr'ouverte d'où pendait un long bout de langue.

" — Appuie bien la crosse dans le creux de l'épaule, fit Laurent . . . Vas-y ! 3

" Le coup partit. La bête fit un bond de côté, et, sans un 20 cri, tomba foudroyée. Toute la bande des autres détala au galop et disparut dans les taillis.

" — Cours-y vite, Solange, s'écria Laurent. Porte-le er> avant sur la route, l'pus loin que * tu pourras. Y a pas dv danger. Les aut' vont pu revenir de quéque temps.s 25 " Elle partait ; il la rappela.

" — Faudrait y6 couper la tête, à c'te bête, rapport à la prime.

" — T'as un couteau ? demanda Solange. " — Oui . . . dans ma ceinture.

30 " C'était un couteau à manche court, à large lame, — un couteau de chasseur. Elle le prit, courut à la bête. Elle osa entamer la gorge, et le sang, chaud, giclant sur ses

mains, sur ses vêtements, sur son visage même, trancha le cou, détacha la tête du tronc qu'elle traîna ensuite par une patte m sur la neige glissante, le plus avant qu'elle put. Puis, elle revint, portant la tête hérissée, sanglante de l'animal.

" Ce que Laurent avait prévu arriva. Les loups, d'abord 5 épouvantés par la mort de leur compagnon, revinrent à l'odeur du sang. Ils revinrent tous les cinq. Au clair de lune, réverbéré par la neige comme un jour de féerie, les deux jeunes gens virent P effrayant groupe de fauves tassés frottant leurs échines autour de la proie fraîche, la dépecer, 10 la disputer, s'en arracher les lambeaux, jusqu'à ce qu'il n'en restât rien, pas même une touffe de poils, pas même un os. . .

" Cependant, le garçon commençait à souffrir horriblement de sa jambe cassée. Solange, dont les nerfs se 15 détendaient dans une crise d'épuisement, luttait vainement contre la fatigue et contre le sommeil. Deux fois le fusil qu'elle tenait lui tomba des mains. .

" Les loups ayant achevé leur repas, commençaient à se rapprocher. . . La jeune fille tira une balle, puis deux, dans 20 le tas. . . Mais ses doigts engourdis tremblaient ; elle ne toucha pas ' . . . A chaque détonation, la bande tournait le dos, faisait une centaine de mètres au petit trot, sur la route, s'arrêtait un temps, puis revenait. . .

" Alors, les deux pauvres enfants comprirent que c'était 25 fini, qu'il fallait mourir. Solange lâcha l'arme. Pas un instant elle ne songea à s'enfuir, à abandonner le blessé. Elle s'étendit à côté de lui, sous le même manteau. Elle l'enlaça de ses bras ; elle appuya sa tête contre la joue de son ami, et tous deux, la peau glacée par le froid, le sang 30 brûlé par la fièvre, attendirent la mort. Leurs yeux hallucinés leur montraient d'étranges spectacles. Tantôt ils se

croyaient revenus aux douces nuits d'été, quand la forêt, vêtue de sa robe de juin, abritait leurs rendez-vous paisibles. Puis, subitement, les futaies et fourrés se dénudaient, s'illuminaient d'une clarté de neige, se peuplaient

5 de formes mouvantes, de' prunelles de braise,1 de gueules ouvertes qui se multipliaient, qui se rapprochaient, qui allaient les dévorer.

" Mais ni Solange, ni Laurent n'étaient heureusement destinés à mourir de cette affreuse mort. La Providence, —

10 j'y crois, jeunes gens, — permit que, ce matin-là, je revinsse dans ma carriole de Saint-Bonnet-le-Désert. Je tenais les rênes ; mon domestique avait le fusil et inspectait la route du regard. Sans doute, nos grelots firent peur aux loups, car nous n'en vîmes pas un seul. Mais devant l'ormeau, au

15 pied duquel étaient étendus les amoureux, ma jument eut un écart 2 qui nous les fît apercevoir. Je sautai en bas du siège. Aidé de mon valet, je ramassai les pauvres enfants, transis, inanimés. Nous les installâmes de notre mieux, les enveloppant de tout ce que nous avions de couvertures. . .

20 Et nous emportâmes aussi la tête sanglante du loup.

" Il était environ sept heures du matin quand nous rentrâmes à Ursay. Le jour se levait sur un paysage de velours blanc. Les fermiers de M. Roger Duflos et la moitié des gens du bourg, inquiets de la disparition de

25 Solange, vinrent à notre rencontre. Et ce fut dans cette grande cuisine où nous avons dîné ce soir, devant un feu flambant de hêtre, que Laurent et son amie, enfin dégelés, nous racontèrent leur terrible nuit."

L'un de nous demanda :

30 — Et après, docteur? ... se sont-ils mariés?

— Ils se sont mariés, reprit notre hôte. Les événements

marquent parfois la volonté providentielle avec une telle évidence que les moins clairvoyants en sont frappés. Après l'aventure du loup, les parents de Solange consentirent à marier leur fille à Laurent Grillet. Le mariage eut lieu au printemps ; les cinquante francs de la prime 5 payèrent la robe de la mariée.

... Le conteur se tut.

La nuit, à présent, était tout à fait venue. Le ciel, d'un bleu de turquoise, reflétait dans la rivière ses premières étoiles. Les masses des futaies, couleur d'encre, fermaient 10 l'horizon comme de noires montagnes.

Nous vîmes Solange- au- Loup rhabiller ses deux garçons et s'en revenir vers son logis, avec eux et le dernier-né endormi dans ses bras ; elle passa près de nous et, en passant, sourit au docteur. 15

Le docteur dit :

— Bonsoir, Solange !

[Paul Vigne d'Octon.]

Paul Vigne d'Octon est né à Montpellier en 1859. Il a la passion des voyages et a passé quelque temps au Sénégal.

Ses principaux ouvrages sont : " Petite Amie," " Terre de Morts," etc. Il a en outre publié plusieurs volumes de nouvelles qui ont été fort goûtés du public.

Quand il vint s'établir à Canet-de-1' Hérault, le docteur Isidore Combal atteignait la trentaine.1 Jusqu'alors la fortune ne lui avait point prodigué ses sourires.

Pourtant, ni le talent, ni le désir de bien faire, encore

5 moins le dévouement, ne manquaient au jeune médecin. Brillant élève, estimé de ses maîtres, il s'était distingué à la dernière épidémie cholérique.

Comment donc expliquer ses persistants insuccès? Hélas ! le docteur Combal était pauvre, le docteur Combal

10 était fier, ce que les riches paysans du Midi ne peuvent permettre au même homme, et, chose non moins grave à leurs yeux, le docteur Combal n'allait pas à la messe.

Enfin, serait-il plus heureux à Canet, où il arrivait par cette matinée radieuse de juin? Un joli village, dont les

15 blanches maisons miraient leurs toitures de briques dans l'Hérault 2 lumineux. Elle serpentait, cette capricieuse rivière, tantôt sous une voûte impénétrable de marronniers et de platanes, dont elle humectait les racines, et entretenait, même au plus fort de l'été,s les vertes frondaisons ;

20 tantôt sa nappe scintillait à travers les maigres ramures des saules gris et des peupliers d'argent, et tantôt elle

MADEMOISELLE STDONIE 51

rayonnait entre ses rives dénudées dans tout l'éclat de son onde paisible.

Autour d'elle, tout célébrait sa gloire et chantait ses louanges : les ondulations des blés mûrissants, les frémissements des pampres ployant sous leurs grappes, et les 5 gazouillements sonores des martins-pêcheurs, qui la frôlaient du bout de leurs ailes pointues. Plantureuse et comblée, la plaine venait lentement mourir sur ses bords, et — reconnaissante— prêtait câlinement les flancs aux murmurants baisers de ses flots. 10

Malgré la triste continuité de ses revers, Combal sourit en voyant, pour la première fois, ce doux et riche paysage. Les tuiles rouges des hameaux voisins étincelaient sous les rayons de juin ; çà et là, des fermes se dressaient sombres dans la verte fraicheur des pâturages, et les routes nom- 15 breuses qui les desservaient se déroulaient, s'entrecoupaient larges, blanches, sans le moindre caillou, aussi planes et non moins ombreuses que les courants de la rivière.

— Qu'il ferait bon rouler ici dans sa voiture,1 tandis que là-bas, en vue de ces maisons si gaies sous leurs tuiles 20 flambantes, une femme que j'aimerais et des enfants que. . .

Le souvenir des déboires passés allait couper les ailes de son rêve ; mais il jeta de nouveau les yeux autour de lui et vit les blés, retardés par l'hiver, se hâtant de mûrir, les pampres étalés buvant les chauds rayons guérisseurs des 25 gelées, et des fauvettes en train de refaire,2 en chantant, dans un hallier, leur nid, que de méchants gamins avaient défait. Alors il sentit un peu de la sève puissante et divine qui pousse incessamment les êtres et les choses à se renouveler, lui réchauffer le cœur et rallumer sur ses lèvres, 30 un instant plissées, le sourire de l'espérance.

Son premier client fut le père Alingri, un malheureux

journalier z qui s'était cassé la cuisse, en tombant d'un peuplier. Il se rendit en hâte dans la chaumière où l'attendaient anxieusement une femme et des enfants éplorés. M. le curé l'y avait précédé et, familièrement

5 accoudé au chevet, finissait une histoire plaisante dont le pauvre blessé riait encore.

On le sait, Combal n'aimait pas les prêtres; s'il avait connu celui-là, il n'eût assurément pas répondu d'un ton si sec à l'onctueux " bonjour " dont il le salua.

10 L'abbé Bourgarel avait franchi la quarantaine 2 et jamais sur un visage d'homme la nature n'avait répandu pareille expression de bonté ; la laideur de son nez trop gros, de sa bouche trop grande, de ses lèvres épaisses et de ses oreilles velues en était comme éclairée et singulièrement

15 atténuée. Tous ses paroissiens l'adoraient. Pas un d'eux" qui ne lui dût quelque chose ; 3 de son côté, il les aimait.

La petite fortune que ses parents — des agriculteurs aisés — lui laissèrent, il l'avait dépensée à secourir tous les déshérités, et il vivait plus pauvrement que les plus pauvres

20 sous le chaume branlant du presbytère, servi par sa nièce Sidonie, une orpheline boiteuse qui, bien que jolie, n'avait pas trouvé de mari.

Ce fut avec une sûreté de coup d'oeil, une adresse des mains peu commune que le jeune docteur, son diag-

25 nostic posé, réduisit 4 la fracture et installa le membre dans

un appareil aussi rapidement qu'ingénieusement improvisé.

L'abbé, qui l'aidait de son mieux, était abasourdi.

Jamais, non, jamais, il n'avait vu les grands médecins de

la ville qu'on faisait venir pour des cas analogues, opérer

30 avec tant de prudence et de légèreté, et quand Combal, redressant sa haute taille, dit à la femme toujours anxieuse, d'un ton plus bourru qu'amical: " Ce n'est rien, la mère, s

ne pleurez plus, votre mari sera sur pied dans trente jours " ; l'excellent prêtre se retint pour ne pas lui sauter au cou et le remercier. Il voulut l'accompagner un instant hors la porte ; et, comme il se répandait en félicitations,1 le docteur l'arrêta brusquement d'un : " Dame ! monsieur l'abbé, c'est 5 mon métier" ; et s'esquiva.

Ce fut — comme toujours — un engouement pour le nouveau docteur. On ne voyait sur les routes que sa modeste carriole, et son maigre cheval menaçait de devenir poussif.2 De tous les hameaux, de toutes les fermes voisines, 10 on le mandait, et, pas une fois, que ce fût 3 le jour ou la nuit, qu'il plût, qu'il neigeât, qu'il grêlât, il n'entra chez un malade sans trouver à la tête du lit M. le curé qui l'accueillait du plus doux et du plus admiratif de ses regards. A la longue, il arriva plus d'une fois à Combal de se sentir ému 15 à la vue de ce maigre visage où se lisait tant de bonté.

Il y avait déjà dix jours que le père Alingri était guéri quand l'abbé Bourgarel — sur le coup de midi — se présenta chez le docteur.

Il venait — selon sa coutume à l'égard de ses plus pauvres 20 paroissiens — régler la maladie.4

Combal était assis devant un très frugal déjeuner. Depuis quelques jours son humeur s'était assombrie, sa clientèle semblait lui échapper, et des médecins de la ville recommençaient à venir au village. 25

—% Ce sera donc toujours la même chose ! songeait-il amèrement quand le curé entra.

Celui-ci fut frappé par la maigreur de la chères et par l'extrême modestie de l'intérieur.

— Tiens ! pensa-t-il, c'est presque aussi pauvre que chez 30 moi ! Et la grande estime en laquelle il tenait le jeune homme doubla. Il dit en quelques mots le but de sa visite.

— Le père Alingri ne me doit rien, monsieur l'abbé, interrompit brutalement Combal ; tous les pauvres ont droit à ' mes soins.

Et, comme le prêtre insistait, s'exclamait, se répandait en 5 bénédictions :

— Pas la peine,2 ajouta-t-il d'un ton tristement goguenard, c'est un serment que nous faisons tous au jour du doctorat.

Et il le congédia, io — Cet homme est un saint, murmurait le bon curé en

s'en allant.

Arrivé au presbytère, il stupéfia sa nièce en lui racontant,

avec une insolite volubilité, tout le bien qu'il pensait du

nouveau médecin.

15 Celle-ci, au courant des potins3 du village, n'en revenait

pas.4 Comment ! son oncle faisait l'éloge de cet impie,

qu'on n'avait pas encore vu à l'église et qui n'avait même

pas daigné rendre visite au pasteur.

— Un savant ! ... un modeste ! . . . Un homme, enfin, 20 selon le cœur de Dieu ! continuait l'abbé avec exaltation.

— Mais vous n'y pensez pas, mon oncle, intervint Sidonie, tout le monde, au village, en dit du mal.

— Hein? fit-il interloqué.

— Oui, on ne se gêne pas pour raconter, ce que vous êtes, 25 d'ailleurs, le premier à savoir, que M. Combal est un athée

et qu'il vous répond à peine quand vous lui parlez, chez les malades ; aussi bien, à cette heure, toutes les familles aisées du pays ont décidé de l'abandonner.

En apprenant cette cabale de ses paroissiens, l'abbé 30 Bourgarel était devenu pâle.

— Les aveugles ! murmura-t-il, les dents serrées, saventils les desseins que Dieu peut avoir sur cet homme !

Et il quitta la table, ayant à peine touché à son maigre repas.

Oh ! le beau, le touchant, le sévère sermon qu'il prononça, le dimanche suivant, à la grand'messe,1 sur la médisance et la calomnie ! Avec quelle chaleureuse émotion il parla sans 5 le nommer, mais en termes très clairs, du docteur Combal, de ce savant modeste, de cet^ homme de bien que la Providence leur envoyait à tous, bien qu'indignes.2

Ce fut un repentir, un attendrissement général, et, en sortant du prône, la cause du jeune médecin était gagnée. 10

Triste, découragé, mis au courant du complot, il songeait déjà à son prochain départ ; aussi son étonnement fut profond, quand il vit ses nombreux et riches clients de la première heure lui revenir pour ne plus le quitter. Il ne s'expliquait pas ce revirement si subit, quand la femme du 15 père Alingri le lui apprit.

Il n'hésita pas un instant et se rendit au presbytère. L'abbé greffait des roses dans son jardinet. Du plus loin qu'il le vit,3 il vint à lui et, devinant le but de sa visite, lui tendit cordialement les deux mains. Le docteur y plongea 20 les siennes.

— Merci ! fit-il simplement.

Et l'étreinte de ces deux hommes fut longue, silencieuse, et une larme tremblait au coin de leurs paupières.

La curieuse Sidonie, qui avait tout vu, boitait plus que 25 jamais à travers les allées pour cacher sa grande émotion.

A partir de ce jour, entre ce médecin qui relisait Voltaire/ niait l'âme, ne croyait qu'à la nature, et ce prêtre à la fois simple et savant qui brûlait du plus pur amour de son Dieu, une commune bonté, une commune pitié des hu- 30 maines souffrances renouèrent d'infrangibles liens. Si Combal continua à ne pas mettre les pieds dans l'église, il pas-

sait ses soirées au presbytère, et grâce à l'égale culture de leurs esprits, les veillées s'écoulaient rapides en intéressantes causeries, desquelles — par un accord tacite jamais rompu — était écarté tout ce qui pouvait troubler la sérénité de leur

5 sympathie toujours grandissante. Et dans ce pauvre et sévère intérieur * de prêtre, le rire perlé de Sidonie et sa claudication bruyante jetaient seuls «une note gaie.

Si M. le curé avait été d'un naturel moins distrait, moins détaché des choses de ce monde, il aurait fini par remarquer

io la subite rougeur qui empourprait les blondes joues de sa nièce et le rapide éclair qui passait dans ses jolis yeux bleus chaque fois que la sonnette enrouée du jardin annonçait l'arrivée de leur ami ; il aurait vu que le docteur, malgré son ardeur au feu de la discussion, s'attardait à regarder les

15 blanches et mignonnes mains de Sidonie quand elle servait dans les verres à pied le vin blanc exquis d'Adissan.

Mais le vieillard ne voyait rien, et cela, peut-être, fut cause que, par deux fois, sans le vouloir, leurs mains s'effleurèrent.

20 Depuis longtemps, l'abbé souffrait d'un mal au cœur.2 C'était bien cet organe dont il devait mourir puisqu'il avait le plus fonctionné ; n'avait-il pas, quarante ans durant, battu à toutes les misères \ palpité à toutes les joies, aux moindres peines de ses paroissiens? Quoi d'étonnant alors

25 qu'un jour, bien avant la vieillesse, ce cœur s'arrêtât brusquement.

Donc un beau matin de mai, pendant que la rivière coulait lumineuse au pied du presbytère ensoleillé, que sur le chaume croulant, les martinets voletaient attendant l'âme

30 du saint homme, et que dans les lilas du jardinet les rossignols se taisaient, réservant leurs trilles les plus beaux pour la saluer au passage, sur sa couchette de fer, M. le curé se

mourait. Affaissés et mornes, le docteur et Sidonie surveillaient ses derniers moments. Déjà, sur son pâle visage, toute la sérénité de la mort s'épandait et la douceur de ses yeux gris était surnaturelle. Il fit un suprême effort et s'accouda sur l'oreiller. "Sidonie," dit-il d'une voix qui leur 5 parut céleste, " donne ta main; toi, Combal, donne la tienne ; " et les ayant unies : " Épousez-vous, mes enfants ; je meurs heureux et vais là-haut vous attendre."

Sur la toiture ensoleillée, les martinets crièrent ; dans les lilas fleuris frémit la voix du rossignol, et M. le curé mourut. 10

Deux ans après, un dimanche matin, jour de Pâques, au moment où sonnait le dernier de la grand'messe,1 un groupe discutait bruyamment sur la place. Il y avait le pharmacien Razigade — libre-penseur, converti par sa femme — une brune qu'il adorait, le forgeron Roumégas, le 15 vieux père Alingri et le charcutier Fromenty.

— Et moi je vous dis qu'il entrera, faisait M. Razigade, en montrant du doigt le docteur qui, donnant le bras à sa femme, se dirigeait à petits pas vers l'église.

— Et moi, je dis que non! interrompit vivement Fro- 20 menty.

Roumégas et Àlingri étaient avec le pharmacien.

— Eh bien, avais-je raison? s'exclama gaiement le charcutier en voyant le médecin ouvrir, devant sa femme, la porte de l'église et revenir vers sa maison. 25

— Ce sera pour l'an prochain, affirma énergiquement Razigade, nullement déconcerté. Ah ! les femmes î les femmes !

— Même boiteuses ! articula le charcutier.

— Même boiteuses ! accentua le pharmacien. 30

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