L'AMI DE LA REINE
[Charles Grandmougin.]
Ce jour-là Marie- Antoinette l s'ennuyait plus que de coutume, dans les solennités royales de Versailles.
Trianon 2 lui avait été donné, par le roi, " comme un bouquet, puisqu'elle aimait les fleurs." C'était l'expression
5 même de son époux. Mais malgré les bosquets, les eaux courantes, les temples mythologiques et les gazons finement peignés,3 la jeune femme restait souvent mélancolique.
L'étiquette était son esclavage. Si le peuple, en bas, souffrait des impôts, de la misère, des exactions administra-
10 tives, elle, au sommet du pouvoir, n'avait droit à aucun instant de solitude, de recueillement, de liberté. A huit heures, c'était la femme de garde-robe 4 qui lui apportait ses vêtements, puis c'était le bain, les petites audiences, la toilette de présentation à midi, l'audition de la messe, le
15 dîner, au milieu de valets hypocrites ou de courtisans hostiles, et ainsi de suite jusqu'au lever des premières étoiles.
Mme de Noailles et Mme de Marsan comptaient parmi les plus féroces gardiennes de l'étiquette royale ; leur com-
20 pagnie était pour Marie-Antoinette une férule perpétuelle, leurs conseils un éternel supplice, et au contact de cette cour tyrannique qui ne lui permettait pas de s'épanouir, de vivre et de rêver à l'aise, elle commença à sentir les aiguillons de la révolte ; de vives colères lui traversaient l'âme,
25 ou bien des pleurs, vite dissimulés, troublaient ses yeux.