‹ Fleurs de FranceChapitre 5 sur 10 · DERNIERS ROMANTIQUES · texte numérisé non relu

DERNIERS ROMANTIQUES

Victor de Laprade

Béatrix

GLOIRE au cœur téméraire épris de l'impossible, Qui marche, dans l'amour, au sentier des douleurs, Et fuit tout vain plaisir au vulgaire accessible.

Heureux qui sur sa route, invité par les rieurs, Passe et n'écarte point leur feuillage ou leurs voiles, Et, vers l'azur lointain tournant ses yeux en pleurs,

Tend ses bras insensés pour cueillir les étoiles. Une beauté cachée aux désirs trop humains Sourit à ses regards, sur d'invisibles toiles ;

Vers ses ambitions lui frayant des chemins, Un ange le soutient sur des brises propices ; Les astres bien-aimés s'approchent de ses mains ;

Les lis du paradis lui prêtent leurs calices. Béatrix ouvre un monde à qui la prend pour sœur, A qui lutte et se dompte et souffre avec délices,

2 Victor de Laprade

Et goûte à s'immoler sa plus chère douceur ; Et, joyeux, s 'élançant au delà du visible, De la porte du ciel s'approche en ravisseur.

Gloire au cœur téméraire épris de l'impossible !

La Mort d'un Chêne

QUAND Phomme te frappa de sa lâche cognée, O roi qu'hier le mont portait avec orgueil, Mon âme au premier coup retentit indignée, Et dans la forêt sainte il se fit un grand deuil.

Un murmure éclata sous ses ombres paisibles : J'entendis des sanglots et des bruits menaçants ; Je vis errer des bois les hôtes invisibles, Pour te défendre, hélas ! contre l'homme impuissants.

Tout un peuple effrayé partit de ton feuillage, Et mille oiseaux chanteurs, troublés dans leurs amours, Planèrent sur ton front, comme un pâle nuage, Perçant de cris aigus tes gémissements sourds.

Le flot triste hésita dans Purne des fontaines ; Le haut du mont trembla sous les pins chancelants, Et l'aquilon roula dans les gorges lointaines L'écho des grands soupirs arrachés à tes flancs.

Ta chute laboura, comme un coup de tonnerre, Un arpent tout entier sur le sol paternel ; Et quand son sein meurtri reçut ton corps, la terre Eut un rugissement terrible et solennel.

Victor de Laprade

Car Cybèle t'aimait, toi l'aîné de ses chênes, Comme un premier enfant que sa mère a nourri ; Du plus pur de sa sève elle abreuvait tes veines, Et son front se levait pour te faire un abri.

Elle entoura tes pieds d'un long tapis de mousse, Où toujours en avril elle faisait germer Pervenche et violette à l'odeur fraîche et douce, Pour qu'on choisît ton ombre et qu'on y vînt aimer.

Toi, sur elle épanchant cette ombre et tes murmures, Oh ! tu lui payais bien ton tribut filial ! Et chaque automne à flots versait tes feuilles mûres, Comme un manteau d'hiver, sur le coteau natal.

La terre s'enivrait de ta large harmonie ; Pour parler dans la brise, elle a créé les bois ; Quand elle veut gémir d'une plainte infinie, Des chênes et des pins elle emprunte la voix.

Cybèle t'amenait une immense famille ; Chaque branche portait son nid ou son essaim : Abeille, oiseau, reptile, insecte qui fourmille, Tous avaient la pâture et l'abri dans ton sein.

Ta chute a dispersé tout ce peuple sonore ;

Mille êtres avec toi tombent anéantis ;

A ta place, dans l'air, seuls voltigent encore

Quelques pauvres oiseaux qui cherchent leurs petits.

Tes rameaux ont broyé des troncs déjà robustes ; Autour de toi la mort a fauché largement. Tu gis sur un monceau de chênes et d'arbustes. J'ai vu tes verts cheveux pâlir en un moment. B 2

4 Victor de Laprade

Et ton éternité pourtant me semblait sûre ! La terre te gardait des jours multipliés . . . La sève afflue encor par l'horrible blessure Qui dessécha le tronc séparé de ses pieds.

Oh ! ne prodigue plus la sève à ces racines, Ne verse pas ton sang sur ce fils expiré, Mère ! garde-le tout pour les plantes voisines : Le chêne ne boit plus ce breuvage sacré.

Dis adieu, pauvre chêne, au printemps qui t'enivre : Hier, il t'a paré de feuillages nouveaux ; Tu ne sentiras plus ce bonheur de revivre. Adieu les nids d'amour qui peuplaient tes rameaux !

Adieu les noirs essaims bourdonnant sur tes branches, Le frisson de la feuille aux caresses du vent, Adieu les frais tapis de mousse et de pervenches Où le bruit des baisers t'a réjoui souvent !

O chêne, je comprends ta puissante agonie ! Dans sa paix, dans sa force, il est dur de mourir ; A voir crouler ta tête, au printemps rajeunie, Je devine, ô géant ! ce que tu dois souffrir.

Ainsi jusqu'à ses pieds l'homme t'a fait descendre ; Son fer a dépecé les rameaux et le tronc ; Cet être harmonieux sera fumée et cendre, Et la terre et le vent se le partageront !

Mais n'est-il rien de toi qui subsiste et qui dure ? Où s'en vont ces esprits d'écorce recouverts ? Et n'est-il de vivant que l'immense nature, Une au fond, mais s'ornant de mille aspects divers ?

Victor de Laprade y

Quel qu'il soit, cependant, ma voix bénit ton être Pour le divin repos qu'à tes pieds j'ai goûté. Dans un jeune univers, si tu dois y renaître, Puisses-tu retrouver la force et la beauté !

Car j'ai pour les forêts des amours fraternelles ; Poète vêtu d'ombre, et dans la paix rêvant, Je vis avec lenteur, triste et calme ; et, comme elles, Je porte haut ma tête, et chante au moindre vent.

Je crois le bien au fond de tout ce que j'ignore ; J'espère malgré tout, mais nul bonheur humain : Comme un chêne immobile, en mon repos sonore, J'attends le jour de Dieu qui nous luira demain.

En moi de la forêt le calme s'insinue ; De ses arbres sacrés, dans l'ombre enseveli, J'apprends la patience aux hommes inconnue, Et mon cœur apaisé vit d'espoir et d'oubli.

Mais l'homme fait la guerre aux forêts pacifiques ; L'ombrage sur les monts recule chaque jour ; Rien ne nous restera des asiles mystiques Où l'âme va cueillir la pensée et l'amour.

Prends ton vol, ô mon cœur ! la terre n'a plus d'ombres, Et les oiseaux du ciel, les rêves infinis, Les blanches visions qui cherchent les lieux sombres Bientôt n'auront plus d'arbre où déposer leurs nids.

La terre se dépouille et perd ses sanctuaires ; On chasse des vallons ses hôtes merveilleux. Les dieux aimaient des bois les temples séculaires, La hache a fait tomber les chênes et les dieux.

6 Victor de Laprade

Plus d'autels, plus d'ombrages et de paix abritée, Plus de rites sacrés sous les grands dômes verts V Nous léguons à nos fils la terre dévastée, Car nos pères nous ont légué des cieux déserts,

Ainsi tu gémissais, poète, ami des chênes,

Toi qui gardes encor le culte des vieux jours.

Tu vois l'homme altéré sans ombre et sans fontaines . .

Va ! l'antique Cybèle enfantera toujours !

Lève-toi ! c'est assez pleurer sur ce qui tombe ; La lyre doit savoir prédire et consoler ; Quand l'esprit te conduit sur le bord d'une tombe, De vie et d'avenir c'est pour nous y parler.

Crains-tu de voir tarir la sève universelle, Parce qu'un chêne est mort et qu'il était géant ? O poète ! âme ardente, en qui l'amour ruisselle, Organe de la vie, as-tu peur du néant ?

Va ! l'œil qui nous réchauffe a plus d'un jour à luire ;

Le grand semeur a bien des graines à semer.

La nature n'est pas lasse encor de produire :

Car, ton cœur le sait bien, Dieu n'est pas las d'aimer.

Tandis que tu gémis sur cet arbre en ruines, Mille germes là-bas, déposés en secret, Sous le regard de Dieu veillent dans ces collines, Tout prêts à s'élancer en vivante forêt.

Victor de Laprade 7

Nos fils pourront aimer et rêver sous leurs dômes. Le poète adorer la nature et chanter ; Dans l'ombreux labyrinthe où tu vois des fantômes, Un idéal plus pur viendra les visiter.

Croissez sur nos débris, croissez, forêts nouvelles ! Sur vos jeunes bourgeons nous verserons nos pleurs : D'avance je vous vois, plus fortes et plus belles, Faire un plus doux ombrage à des hôtes meilleurs.

Vous n'abriterez plus de sanglants sacrifices ;

L'âge emporte les dieux ennemis de la paix.

Aux chants, aux jeux sacrés vos séjours sont propices ;

Votre mousse aux loisirs offre des lits épais.

Ne penche plus ton front sur les choses qui meurent ; Tourne au levant tes yeux, ton cœur à l'avenir. Les arbres sont tombés, mais les germes demeurent ; Tends sur ceux qui naîtront tes bras pour les bénir.

Poète aux longs regards, vois les races futures, Vois ces bois merveilleux à l'horizon éclos ; Dans ton sein prophétique écoute leurs murmures ; Écoute : au lieu d'un bruit de fer et de sanglots,

Sur des coteaux baignés par des clartés sereines, Où des peuples joyeux semblent se reposer, Sous les chênes émus, les hêtres et les frênes, On dirait qu'on entend un immense baiser !

8 M'ne Ackermann

MME Ackermann 1813-90 Le Cri

LORSQUE le passager, sur un vaisseau qui sombre, .j Entend autour de lui les vagues retentir, Qu'à perte de regard la mer immense et sombre Se soulève pour l'engloutir,

Sans espoir de salut et quand le pont s'entr'ouvre, Parmi les mâts brisés, terrifié, meurtri,* Il redresse son front hors du flot qui le couvre, Et pousse au large un dernier cri.

Cri vain ! cri déchirant ! L'oiseau qui plane ou passe Au delà du nuage a frissonné d'horreur, Et les vents déchaînés hésitent dans l'espace A l'étouffer sous leur clameur.

Comme ce voyageur, en des mers inconnues, J'erre et vais disparaître au sein des flots hurlants ; Le gouffre est à mes pieds, sur ma tête les nues S'amoncellent, la foudre aux flancs.

Les ondes et les cieux autour de leur victime Luttent d'acharnement, de bruit, d'obscurité ; En proie à ces conflits, mon vaisseau sur l'abime Court sans boussole et démâté.

Mais ce sont d'autres flots, c'est un bien autre orage Qui livre des combats dans les airs ténébreux ; La mer est plus profonde et surtout le naufrage Plus complet et plus désastreux.

Mrne Ackermann 9

Jouet de l'ouragan qui l'emporte et le mène, Encombré de trésors et d'agrès submergés, Ce navire perdu, mais c'est la nef humaine, Et nous sommes les naufragés.

L'équipage affolé manœuvre en vain dans l'ombre ; L'Epouvante est à bord, le Désespoir, le Deuil ; Assise au gouvernail, la Fatalité sombre Le dirige vers un écueil.

Moi, que sans mon aveu l'aveugle Destinée Embarqua sur l'étrange et frêle bâtiment, Je ne veux pas non plus, muette et résignée, Subir mon engloutissement.

Puisque, dans la stupeur des détresses suprêmes, Mes pâles compagnons restent silencieux, A ma voix d'enlever ces monceaux d'anathèmes Qui s'amassent contre les cieux.

Afin qu'elle éclatât d'un jet plus énergique, J'ai, dans ma résistance à l'assaut des flots noirs, De tous les cœurs en moi, comme en un centre unique, Rassemblé tous les désespoirs.

Qu'ils vibrent donc si fort, mes accents intrépides, Que ces mêmes cieux sourds en tressaillent surpris ; Les airs n'ont pas besoin, ni les vagues stupides, Pour frissonner d'avoir compris.

Ah ! c'est un cri sacré que tout cri d'agonie ; Il proteste, il accuse au moment d'expirer. Eh bien ! ce cri d'angoisse et d'horreur infinie, Je l'ai jeté ; je puis sombrer !

io Edouard Grenier

Edouard Grenier 1819-1901 L'Infini

Sur la mer noire.

INSONDABLE et plein de mystère L'Infini roule triomphant, Et dans son sein porte la terre Comme une mère son enfant.

La terre, à son tour, dans l'espace En glissant sur l'immense éther, Sans la verser porte avec grâce La coupe verte où dort la mer.

Et la mer porte sur ses ondes Le vaisseau qui se rit des flots ; Et la nef sous ses voiles rondes M'emporte avec les matelots.

Et moi, pauvre oiseau de passage, Que le sort loin d'elle a banni, Je porte en mon cœur son image . . . Où je retrouve l'Infini.

Charles Baudelaire

Charles Baudelaire

Correspondances

LA Nature est un temple où de vivants piliers -i Laissent parfois sortir de confuses paroles ; L homme y passe à travers des forêts de symboles Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent

Dans une ténébreuse et profonde unité,

Vaste comme la nuit et comme la clarté,

Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d'enfants, Doux comme les hautbois, verts comme les prairies, — Et d'autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l'expansion des choses infinies,

Comme l'ambre, le musc, le benjoin et l'encens,

Qui chantent les transports de l'esprit et des sens.

L Albatros

SOUVENT, pour s'amuser, les hommes d'équipage Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers, Qui suivent, indolents compagnons de voyage, Le navire glissant sur les gouffres amers.

t2 Charles Baudelaire

A peine les ont-ils déposés sur les planches, Que ces rois de l'azur, maladroits et honteux, Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches Comme des avirons traîner à côté d'eux.

Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule ! Lui, naguère si beau, qu'il est comique et laid ! L'un agace son bec avec un brûle-gueule, L'autre mime, en boitant, l'infirme qui volait !

Le Poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher.

Recueillement

SOIS sage, ô ma Douleur, et tiens- toi plus tranquille. Tu réclamais le Soir ; il descend ; le voici : Une atmosphère obscure enveloppe la ville, Aux uns portant la paix, aux autres le souci.

Pendant que des mortels la multitude vile, Sous le fouet du Plaisir, ce bourreau sans merci, Va cueillir des remords dans la fête servile, Ma Douleur, donne-moi la main ; viens par ici,

Loin d'eux. Vois se pencher les défuntes Années Sur les balcons du ciel, en robes surannées ; Surgir du fond des eaux le Regret souriant ;

Le Soleil moribond s'endormir sous une arche, Et, comme un long linceul traînant à l'Orient, Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche.

Charles Baudelaire 1 3

La Mort des Pauvres

C'EST la Mort qui console, hélas ! et qui fait vivre ; C'est le but de la vie et c'est le seul espoir Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre, Et nous donne le cœur de marcher jusq u'au soir ;

A travers la tempête, et la neige, et le givre, C'est la clarté vibrante à notre horizon noir ; C'est l'auberge fameuse inscrite sur le livre, Où l'on pourra manger, et dormir, et s'asseoir ;

C'est un Ange qui tient dans ses doigts magnétiques Le sommeil et le don des rêves extatiques, Et qui refait le lit des gens pauvres et nus ;

C'est la gloire des dieux, c'est le grenier mystique, C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique, C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus !

Louis Eouilhet 1822-69 La Colombe

QUAND chassés, sans retour, des temples vénérables, Tordus au vent de feu qui soufflait du Thabor, Les grands Olympiens étaient si misérables Que les petits enfants tiraient leur barbe d'or ;

i4 Louis Bouilbet

Durant ces jours d'angoisse où la terre étonnée Portait, comme un fardeau, l'écroulement des cieux, Un seul homme, debout contre la destinée, Osa, dans leur détresse, avoir pitié des dieux.

C'était un large front, — un Empereur, — un sage, Assez haut sur son trône et sur sa volonté Pour arrêter du doigt tout un siècle au passage, Et donner son mot d'ordre à la Divinité.

Or, un soir qu'il marchait avec ses capitaines, Incliné sous ce poids de l'avenir humain, Il aperçut, au fond des brumes incertaines, Un vieux temple isolé, sur le bord d'un chemin ;

Un vieux temple isolé, plein de mornes visages, Un de ces noirs débris, au souvenir amer, Qui dorment échoués sur la grève des âges, Quand les religions baissent comme la mer.

Le seuil croulait ; la pluie avait rongé la porte ; Toute la lune entrait par les toits crevassés. Au milieu de la route, il quitta son escorte, Et s'avança, pensif, au long des murs glacés.

Les colonnes de marbre, à ses pieds abattues, Jonchaient de toutes parts les pavés précieux ; L'herbe haute montait au ventre des statues, Des cigognes rêvaient sur l'épaule des dieux.

Parfois, dans le silence, éclatait un bruit d'aile, On entendait, au loin, comme un frisson courir ; Et, sur les grands vaincus penchant son front fidèle, Phœbé, froide comme eux, les regardait mourir.

Louis Bouilhet i $

Et comme il restait là, perdu dans ses pensées, Des profondeurs du temple il vit se détacher, Avec un bruit confus de plaintes cadencées, Une lueur tremblante et qui semblait marcher.

Cela se rapprochait et sonnait sur les dalles. C'était un grand vieillard qui pleurait en chemin, Courbé, maigre, en haillons, et traînant ses sandales, Une tiare au front, une lampe à la main.

Il cachait sous sa robe une blanche colombe ; Dernier prêtre des dieux, il apportait encor Sur le dernier autel la dernière hécatombe . . . Et l'Empereur pleura, — car son rêve était mort!

Il pleura jusqu'au jour, sous cette voûte noire. Tu souriais, ô Christ, dans ton paradis bleu, Tes chérubins chantaient sur des harpes d'ivoire, Tes anges secouaient leurs six ailes de feu !

Et du morne Empyrée insultant la détresse, Comme au bord d'un grand lac aux flots étincelants, Dans le lait lumineux perdu par la Déesse, Tes martyrs couronnés lavaient leurs pieds sanglants.

Tu régnais, sans partage, au ciel et sur la terre ; Ta croix couvrait le monde et montait au milieu ; Tout, devant ton regard, tremblait, — jusqu'à ta mère, Pâle éternellement d'avoir porté son Dieu.

Mais tu ne savais pas le mot des destinées,

O toi qui triomphais, près de l'Olympe mort ;

Vois : c'est le même gouffre. . . Avant deux mille années

Ton ciel y descendra — sans le combler encor !

itf Louis Bouilbet

Tu connaîtras aussi, ployé sous fanathème, La désaffection des peuples et des rois, Si pauvre et si perdu que tu n'auras plus même, Pour t'y coucher en paix, la largeur de ta croix !

Ton dernier temple, ô Christ, est froid comme une tombe ; Ta porte n'ouvre plus sur le vaste Avenir; Voilà que le jour baisse et qu'on entend venir Le vieux prêtre courbé, qui porte une colombe !

André Lemoyne 1822-1907 Un Fleuve à la Mer

QUAND un grand fleuve a fait trois ou quatre cents lieues Et longtemps promené ses eaux vertes ou bleues Sous le ciel refroidi de l'ancien continent, C'est un voyageur las qui va d'un flot traînant. Il n'a pas vu la mer, mais il Ta pressentie. Par de lointains reflux sa marche est ralentie ; Le désert, le silence accompagnent ses bords. Adieu les arbres verts. Les tristes fleurs des landes, Bouquets de romarins et touffes de lavandes, Lui versent les parfums qu'on verse sur les morts. Le seul oiseau qui plane au fond du paysage, C'est le goéland gris, c'est l'éternel présage Apparaissant le soir qu'un fleuve doit mourir, Quand le grand inconnu devant lui va s'ouvrir.

Saint-Cyr de Rayssac 17

Saint-Cyr de Rayssac

Les Chambres de Raphaël au Vatican

QUI ne la connaît pas cette flamme si pure, Passant sur tous les traits transformés en rayon, Quand un poète ému contemple la nature, Ou qu'un vieillard pensif regarde l'horizon ?

L'âme, flambeau d'amour ou soleil de raison, Fait alors auréole autour de la figure Et, captif radieux dans la matière obscure, L'esprit toujours en fête allume sa prison.

Eh bien ! c'est là surtout dans cet éclair mobile, Dans ce feu d'un instant par ses doigts arrêté, Que le peintre céleste a trouvé la beauté.

Sages sous le portique, apôtres au concile, Tous ils portent au front la lumière subtile, Le voile transparent de l'immortalité.

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