LES AFFRANCHIES
Les voyez-vous passer, les belles affranchies ? Sur les chemins sablés et les routes blanchies, Que l'esclave arroseur humecte à longs jets d'eau, Leurs chars à huit ressorts volent, et le badaud Lutécien s'écrie : Oh ! la belle païenne !
Elles suivent au trot la voie Elyséenne, Derrière elles, laissant le vieux palais des rois, Et le Forum couvert où l'on fit tant de lois, • Elles montent, lançant des œillades de Parthe, Jusqu'à l'Arc Triomphal de César Bonaparte. 0 Romains de Paris, regardez-les, de loin. Passer dans leur orgueil, le fouet d'ébène au poing
LES ROMAINES
On dirait qu'à l'appel de ces belles auriges Sont descendus des vieux bas-reliefs les quadriges Que sculpta dans le marbre un fèvre Âusonien; C'est ainsi qu'elles vont au bois Boulonien Respirer le printemps. La porte Maillotine, Large, s'ouvre devant leur foule libertine. Bientôt par les sentiers, sous le grand soleil d'or, On les voit persiller autour du lac major.
Parfois, croisant leur char, quelque pubère équestre Leur envoie un salut amical de la dextre ; Tandis qu'un sénateur, un consulaire, un vieux Tribun, en tapinois les dévore des yeux. Ohl Vénus a donné le charme à ses prêtresses ! Dans leurs cheveux, on sent le souffle des caresses Agiter les grands plis du long voile fuyant ; Leurs yeux sont agrandis par le Kold-Indian ; Gomme un couple rival des aurores vermeilles. Deux perles de l'Assur brillent à leurs oreilles ; Sous le péplum brodé ces guerrières d'amour Ont enfermé leurs seins candides ; et c'est pour Couvrir leurs flancs qu'avec des mains endolories Le Sère de Lyon a tissé des soieries.
Et que k Celto-Belge a cultivé le lin. Les voyez-vous passer dans leur luxe divin !
Méherculé ! pourtant, elles furent esclaves ! Des sabots de noyer leur servirent d'entraves,
8 FLKURS DU BITUME
Et. dans lé dur savon de toile, leurs appas
Sirénéens étaient comme s'ils n'étaient pas.
On les voyait, parmi les plaine^ de la Gaule,
Tenant entre leurs doigts une branche de saule,
Mener paître le long des fossés, pataugeant.
Ou l'ovine famille ou la porcine gent.
Glimène, dont raffole une tête à couronne
Princière, au temps défunt, servait une matrone :
Vestale de cuisine, avec son regard bleu
Au fond d'un sous-sol gras elle guettait le feu ;
Cinthia, le plus beau faciès de Minerve,
Toute enfant, s'en allait, pauvre mignonne serve.
Percer de son aiguille un tissu Syrien,
Qu'elle achète aujourd'hui pour un peu moins que rien ;
Araminte, une brune, et Lesbie, une blonde.
Portaient jadis son linge à Monsieur Tout-le-Monde:
Temps funeste ! où Chloé, suppôt de Gupidon,
Pour son père Gerbère a tiré le cordon.
Mais toutes, comme on chasse une bête importun»^ Ont oublié les ans de mauvaise fortune. Et boivent le plaisir à bouche que veux-tu. Honni soit l'esclavage affreux de la vertu, Le cachot du devoir, le verrou de la vierge ! Sur l'autel de Vesta laissons fumer le cierge Et s'éteindre ; évohé ! d'un bond prodigieux Elles montent au haut du destin, vers les cieux Etincelants de la richesse et de la vie.
LES ROMAINES
Où la soif de jouir est enfin assouvie.
Adieu la pauvreté ! les beaux jours sont venus 1
Minerve est une sotte, évohé pour Vénus !
Plus de pain bis, de lait tourné, de beurre rance !
Une chaîne, pudeur ! impudeur, délivrance !
Maintenant, tu ne peux les poursuivre, ù Remords Elles ont pour te fuir leurs chars à huit ressorts. Et les fougueux coursiers de la Grande-Bretagne ! La Renommée avec sa trompette accompagne. Car elles ont soumis les plus lointains préteurs, Et les patriciens, et les purs dictateurs. Et jusqu'aux fils de rois des vieilles monarchies...
Les voyez- vous passer, les belles affranchies ?