‹ Fleurs du bitumeChapitre 2 sur 45 · DONUM C CE LESTE, COLUMB.E · texte numérisé non relu

DONUM C CE LESTE, COLUMB.E

Un jour, songeant tout bas à ma chère profane, J'errais silencieux le long de la Séquane ; Un spectacle naïf et très vieux m'occupait : Trois plébéiens, penche's le long du parapet, Et deux guerriers gaulois, rutilants sous leurs braies Teintes par le murmex de la couleur des plaies,

Regardaient un pêcheur qui regardait les eaux. Tout à coup j'entendis un gazouillis d'oiseaux Très confus et perdu parmi ce bruit de houle Que la reine du monde éternellement roule. D'où venait ce concert étrange ? — Sur le seuil D'une boutique, près d'un porche plein d'orgueil, Mille oiseaux caquetaient dans des cages bien peintes; Une marchande à l'œil morne, aux lèvres éteintes, Aux noirs ongles crochus, vendait ces prisonniers. Or, en ma marsupie erraient quelques deniers, De sorte qu'une idée étonnamment païenne Me saisit, et j'entrai chez cette plébéienne. Me voyant, les oiseaux se mirent à crier : « Puit ! Puit ! Puit ! disaient-ils comme pour me prier, € 0, î, ô, tirez-nous, la, ut, la, de nos tombes! » , Moi, sans les écouler, j'achetai deux colombes, Albes pareillement avec des amours d'yeux. Et telles que l'on doit les consacrer aux dieux. Je m'enivrais alors du culte d'Aphrodite, La blanche déit«, nue, aimée et maudite. Le culte avait pour temple un nid joyeux et fol Situé voie Haussmann, à vingt marches du sol : Là vivait, sous le calme obscur du sanctuaire, Dans le costume et la pose du rituaire. Ma Lesbie, occupée à perdre son latin En lisant dans un jeu de cartes le destin. 0 doux rêve, ô Lesbie, ô ma ci-devant vierge ! Dans l'atrium un vieil esclave de concierge

LES BOMAINES ^- 11

Esquisse gouailleur un sourire indulgent

Aux colombes ; mais nous, roucoulant ou songeant,

Nous passons tous les trois dans notre orgueil classique;

Et grave je montai, sur le tapis persique

Silencieux et doux, les vingt marches, et puis

Je pressai le signal de cuivre à travers l'huis.

Une esclave assez laide ouvrit, et sa prunelle

Froide ayant reconnu ma face solennelle,

Je pus bientôt fouler le parvis du lieu saint.

Où, faible, tournoyait un parfum presque éteint.

Sur le sacré foyer où les tronçons d'un arbre

Se tordaient dans la flamme, une Vénus de marbre,

Superbe entre les deux grands flambeaux ciselés.

Levait son front vers les Olympes exilés ;

Toute nue et sans bras ; mais l'on pouvait comprendre

Que la victorieuse a mieux pour se*défendre ;

Et moi, plaçant mes deux colombes au-dessus

De ma tête, je dis : t Par les rêves déçus,

« Et les illusions mortes dans la détresse,

« Salut à toi, Vénus ! salut à toi, prêtresse !

« Salut ! Ayant marché longuement, pèlerin

« Jamais las de ton culte, Aphrodite sans frein,

« Je viens te consacrer ces deux blanches colombes,

« Toi qui n'as jamais bu le sang des hécatombes,

« Pour que, dès les premiers rayons du jour, leurs voix

« Te roucoulent un chant rude et doux à la fois ! »

Ayant dit, je lâchai mes oiseau^^ qui s'enfuirent

Vers le sein de Lesbie, où mes vœux les suivirent.

Mais elle, connaissant les rites, les baisait Sur leurs becs cajoleurs que sa lèvre grisait. Puis, pour fêter l'amour que Bacchus accompagne. Nous répandîmes du Fulerne de Champagne Avec des truffes: et, le soir sacramentel. Ayant fait le mystère et l'ombre, sur l'autel Nous dîmes à Vénus l'ardente litanie, Que rythmaient des sanglots de ferveur infinie.

A l'aube je m'enfuis hors du temple d'amour,

En jurant par le dieu du Styx un prompt retour;

Mais la Muse m'ayant appelé pour me dire

Des chants austères sur un air savant de lyre,

Je manquai de parole et, dévot oublieux,

J'errai jusqu'à la fin du mois loin de tes yeux,

0 ma Lesbie ! — Un soir je reçus des tablettes

Exhalant un parfum vague de violettes.

La prêtresse écrivait au prêtre : « Homme inouï,

« Si tu ne veux pas être à tout jamais haï.

« Viens diner voie Ilaussmann, et porte deux entrées

« Pour le cirque iPanem et circenses : les vraies

« Romaines vont toujours voir les gladiateurs,

« Et les athlètes nus aux torses séducteurs), »

Il fallait obéir, j'obéis! — Les victimes

No se doutent jamais qu'on les mène aux abîmes !

Lesi)ie, en m'accueillant sur le seuil, me sourit

D'une façon bizarre et fausse ; mon esprit,

Sans doute oblitéré par les parfums du temple.

LES ROMAINES 13

Ne sut rien deviner; et ce fut d'un pas ample

Et noble que j'entrai. Du haut du piédestal

La Vénus me lança son regard de métal

Avec une incroyable énigme de menace ;

Mais je ne compris point. Je m'assis à ma place,

Et, sous les grands flambeaux ruisselants de clarté,

Passèrent, dans des plats très vaguement sculptés,

Les mets dont je mangeais sans savoir quoi : ma bouche

Dix fois plus que la chair aime le vin farouche.

Et, cent fois plus encor que le vin, les baisers.

Or, Lesbie était belle, et de mes doigts osés

Je voulus dénouer largement sa tunique ;

Mais Lesbie éclata d'un rire sardonique,

Rire fou, qui perlait, vibrait et résonnait;

Puis, me voyant tout pâle, elle s'arrêta net,

Et dit : — Vois ces débris! Nos ventres sont les tombes

Du don céleste fait à Vénus, les colombes! —

J'avais mangé les deux oiseaux divins! Horreur!

Heu! les yeux de lidole éclataient de fureur.

Les bras absents semblaient se dresser avec rage.

Je me levai, tournant comme un loup dans sa cage :

— Pardon ! criais-je. — Et la Vénus disait : — Non !

— Moi !

Le dernier survivant des fils du Peuple-Roi, Le dernier sectateur du Paganisme antique, Le seul adorateur de Vénus impudique, L'unique spécimen du passé regretté.

Moi, prêtre d'Aphrodite ! — 0 fatum de'teslé ! Moi qui n'ai jamais bu le sang d'une hécatombe, J'avais mangé l'oiseau de Vénus, la colombe !! Lesbie, elle, riait d'un rire fou. Toujours, Prêtresse de Plutus plutôt que des amours, Toi qui m'as fait commettre un forfait, sois maudite !

Car depuis j'ai subi la haine d'Aphrodite.

CHAVIRETTE

CKAVIRETTE

Chavirette est rentrée : elle est lasse. — Après tout, Quand l'aile du brouillard vous apporte le rhume, On peut bien être prise une fois de dégoût Pour cette faction longue sur le bitume. — Elle est fille de joie : elle va. puis revient Sur un trottoir, et l'œil des argousins la couve ; Elle dit : Joli brun ! ... ou : Beau blond ! . . . Elle trouve N'importe qui; son coude a de la glu qui tient.

Enfin elle est rentrée. Elle veut rêver seule. Sur quoi? sur rien : le spleen, le dégoût indistinct, Ceux qu'un destin maudit écrase sous sa meule Ont les inconscients soubresauts de l'instinct, Gestes de naufragés que l'abîme enlinceule.

Or les femmes qu'on voit très dures aux vrais maux Ont une source immense en leur âme craintive : Sentimentalité niaise et maladive, Et, quand le cœur est plein, il déborde en sanglots.

Et seule, elle se mit à pleurer, Ghavirette.

Pourquoi? pour rien : sesjours se ressemblent entre eux;

Et, dans le cadre noir, au-dessus de sa tête,

Son portrait rit encor du même rire affreux

Entre deux tableautins obscènement fiévreux.

Pauvres anges déchus! pauvres êtres infâmes! Pauvres corps profanés qu'on n'ose appeler femmes! Violons ou plutôt guitares de l'amour, Dont l'âme, dont le corps, dont tout l'être est proie Au premier qui vous dit : Voilà ton pain d'un jour ! C'est vous que le passant nomme filles de joie.

La joie ! oh ! ce vieux mot patricien rugit D'un tel accouplement sale et démocratique. Mettre pareille enseigne à seuiblable boutique! Est-ce que l'on dit joie en place de : Ci-gît? Joie? assouvir l'ardeur de toutes les Sodomes! Joie? abreuver la soif de toutes les rogommes! A celte heure farouche où l'ivrogne mugit, Quelle joie est-ce donc d'être une auge pour hommes ?

CUAVIRETTE 19

Dites, vous souvient-il parfois du temps défunt, Quand vous aviez la ciiasteté comme un parfum, Et, dans un corps brûlé de hâle, une âme blanche? Voyez-vous pas encor, dans le lointain profond, Un fantôme qui sur votre couche se penche, Effleurant d'un baiser maternel votre front? Vous souvient-il aussi, quand venait le dimanche, Comme, le nez au vent, et le poing sur la hanche, A travers la pelouse on s'élançait en rond?

Ah! hast! C'est déjà vieux comme une vieille lune , Ces rondes, ces baisers! une mère! oh! là, là! Elle a pour vous l'aspect d'une main importune D'oîi l'ouragan maudit des taloches grêla.

Songez peut-être au temps où commença de battre Votre cœur. A seize ans, que diable, on a l'amour! L'hiver, un jeune gars venait au coin de l'àtre, Et vous, prenant la main, il vous faisait la cour. Mais vous vous moquez bien de ce coq de village : Au treizième de ligne il est resté tambour. Et, bien qu'il vous eût dit d'attendre son retour. Il ne reviendra pas; ^ vous encor moins, je gage.

Soit! — Vous êtes venue à Paris ; sous les toits. Une machine à coudre, acquise à tant par mois, S'efforçait de payer les termes du concierge. Et le maigre repas de l'ouvrière vierge :

•ii) FLEURS DU UITUME

C'est alors que le diable a fait valoir ses droits. Dites, vous souvient-il de l'aniour primevère, Du jeune homme qui sut vous attendre longtemps? Ah! souvenir lointain : même cœur, même verre, Pour comble de bonheur, même âge : dix-huit ans !

— N'aimer qu'un seul amant pour la vie, est-ce un crime /

Mais après celui-là, combien d'autres ? L'abime S'entr'ouvrait sous vos pieds, marcheurs insoucieux, Et vous dégringoliez, comme un ange sublime Qui pour gagner l'enfer s'élancerait des cieux. Les remords s'envolaient au vent des amourettes, La folie en dansant agitait ses grelots. Et vous n'entendiez plus que les gammes clairettes Du rire, ce fatal précurseur des sanglots.

Maintenant, c'est fini! Pleurez! Votre âme est morte, Et votre corps souillé comme un haillon baveux; Il vous manque des dents, et votre haleine est forte. Vous avez trop de rouge et trop peu de cheveux ; Vous étiez la maîtresse, et vous êtes l'esclave, L'esclave des désirs abjects et repoussants; Dans la rue, à minuit, vous hélez les passants, Et du premier venu vous essuyez la bave!

Or, quel âge avez-vous? Pas encor vingt-six ans!

CUAMRETTE 21

Eh bien ! non, ce n'est pas pour cela qu'elle pleure. Son enfance, ni son fiancé, ni l'amant, Ni la honte où sa vie entéire se défleure, Ne lui causent souci, ni rêve, ni tourment. Cette fille n'a plus de cœur et plus de tête. Plus de cœur pour sentir la profondeur du mal, Plus d'esprit pour en rire : elle a la douleur béte ; Car tout est mort en elle, excepté l'animal. ,

Comme l'àne très vieux, très sourd, très las, très lâche.

En souvenir des coups garde un œil attendri,

Comme l'arbre tombé sous les coups de la hache

Semble saigner et dont les branches ont un cri.

Elle a l'instinct et les ressentiments moroses,

La lamentation de tout ce qui périt,

Et ses pleurs sont pareils à la plainte des choses.

Peut-être je vous plains, mais aussi je vous hais, 0 Ninon du trottoir, ô Phryné vénéneuse! Vous rendez largement les maux qu'on vous a faits Vos baisers sont malsains, et votre âme haineuse. Il faut, pour vous parler avec quelque amitié. Être plus vieux et plus jeune qu'un patriarche. Le mal ne fait jamais les choses à moitié : Si l'on remue un peu cette fange qui marche. Le dégoût vient au cœur et chasse la pitié.

Amis, pardonnez-moi de conter une histoire Aussi sotte qui tombe en pur galimatias ; Mais je l'avais connue au beau temps de sa gloire, Et je l'aimais encor, vaguement, de mémoire... C'est horrible, aujourd'hui, do la savoir si bas !

CUEILLETTE SUR L'ASPHALTE

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