POURQUOI JE NE T'ÉPOUSE PAS
Des brunes ! Et combien de blondes ou châtaines ! Des regards bleus ou noirs! Jeunes filles lointaines Déjà, que mes deux yeux ne reverront jamais ! Fleurs très chastes d'amour nubile que j'aimais ! Quelle route normale et plane aurait suivie Ma vie unie à tout jamais à votre vie ! Le mariage ! un mot terrible ! Et cependant Ce mot m'a fait rêver parfois, en regardant Quelqu'un de ces profils délicats et sans plâtre. Au calme d'une vie assise au coin d'un âtre. Elles avaient des noms qui sont restés en moi Et que je n'ai jamais pu revoir sans émoi : Jeanne, Albertine, Blanche, Elodie, Anne et Rose, Avec un tas de doux surnoms à l'eau de rose.
Jeanne surtout, profil judaïco-païen
Encadré de cheveux d'un blond vénitien ,
Si charmeuse et moqueuse ainsi qu'un joli merle.
Il me souvient d'un soir où je l'appelai « perle »
Au bout d'un acrostiche idiot très galant...
La fin de ce poème ébauché reste en blanc.
Et pourquoi n'épousé-je pas ces Arabelles?
Être cocu plus tard m'est bien égal, ù belles!
Mais d'avance je suis las et tout ébahi
Des efforts qu'il faudrait pour aller jusqu'au oui.
Ma paresse!... Songez, épouses disparues,
Que j'ai trop peu de temps, et Paris trop de rues.
Venir, aller, courir! Courir, aller, venir!
Le liacre ! le tramway! Sans manger, sans dormir!
Se rendre chez l'adjoint du maire, à la mairie,
J'our qu'il fixe le jour, l'heure où l'on nous marie.
Et pour rectifier, après force babil.
Les bourdes d'un état civil très incivil ;
Presto chez le curé, dito chez le vicaire,
Pour payer un sermon pas bien long, mais vulgaire.
Et pour laver mon âme au bénitier du coin.
Et puis les fournisseurs! ! !.!. Ensuite le grand point :
Choisir un logement. — Bon : Parlez au concierge !
On lui parle. Le monstre à votre appel émerge
De son antre, et vous offre un sous-sol gras, ou bien
Une mansarde dont vous ne voulez pour rien. —
Fouette cocher ! ailleurs : du premier au sixième
11 faut tout voir. Tant pis ! Je prendrai le troisième. —
Débat contradictoire acharné sur le coût.
Et les parents! Encor faut-il savoir leur goût.
On va voir. « Quelle ordure ! y pensez-vous? un antre .
Une grotte ! Comment voulez-vous que l'on entre
CUEILLETTE SUR LASPHALTE 49
Là dessous? Il nous faut la porte à deux battants,
Le corridor immense, et du marbre dedans :
Une statue ou deux en bois, en terre, en plâtre,
Représentant Vénus. Mercure ou Gléopâtre...
Et les et caetera... Qu'en pensez- vous, maman? » —
La belle-mère prend un air de caïman
Pour happer ce crapaud de gendre inconcevable.
On se tue à trouver ce logis introuvable :
« C'est trop haut ! c'est trop bas ! C'est trop près ! c'est trop loin. »
Puis, en chœur: « C'est trop cher!! .. «Enfin on cherche un coin
Pour se pendre soi-même !
Allons donc ! 0 mignonne.
Le pays où l'amour sans chaîne papillonne Est proche : je voudrais te montrer le chemin, Et suivre le sentier en te tenant la main. Je voudrais te livrer ma vie entière, et même Ma part de paradis ou d'enfer, tant je faime. Mais quand tu me diras . — Marions-nous tous deux, • Je deviendrai fort dur, voyant devant mes yeux Ce chemin escarpé qui mène à la mairie, Peuplé de fiacres et de paperasserie, Où des êtres suant dans leur habit, vexés Par leurs bottes, s'en vont durement carrossés.
Tiens! mignonne, dormons dans les bras l'un de l'autre En murmurant tout bas : Quel bonheur est le nôtre!