L'ENVERS DU MODÈLE
A force d'avoir vu dans les temples gothiques
Des madones avec leurs capuchons mystiques,
Belles et souriant à leurs adorateurs :
Les vieux Josephs ou les saints Jeans très séducteurs ;
A force d'avoir vu des pécheresses blondes
Laissant leurs'grandscheveux couler comme desondes
Et leurs seins nus s'épanouir comme des fleurs, —
Privilège impudique et sacré des douleurs! —
A force d'avoir vu sous les porches énormes
Des Vénus étalant leurs immuables formes, ,
Et les nymphes de bronze aux fières nudités,
Et les sphynx étonnants dans le marbre sculptés;
CUEILLETTt; SUR LASPUALTE Hl
A force d'avoir vu, tout le long des musées,
Des reines aux fronts ceints de perles irisées,
Des princesses rêvant sur l'appui d'un balcon.
Des marquises avec un abbé pour dragon^
Des impures, et des myriades de femmes
Plus chaudes que n'en font les cauchemars infâmes,
Je voulus — ô rêveur! — toucher cet idéal
De la main, et trouver à ce pli linéal
Une forme palpable, et qui, pleine de vie,
Pût assouvir ma chair toujours inassouvie,
Et te saisir avec mes griffes de lion,
0 Galatée, ainsi que fit Pygmalion.
Je l'ai fait. —
J'ai trouvé l'impeccable modèle, La femme s'évadant du tableau conçu d'.elle; Et je l'aimais avec l'imagination D'un cœur jadis sceptique à toute passion, Mais que le vent du rêve échauffait de son souffle; -— Et je croyais tenir l'idéal ! ô maroufle !
Ce mythe en a rejoint d'autres, sous les cyprès!
i'd FLEURS DL' IJITUMK
Un soir qu'elle songeait les yeux ouverts, auprès
Du grand foyer où caseadaient les étincelles,
Je voulus regarder derrière ses prunelles,
Et m'en aller, comme un héroïque chercheur,
A travers la pupille ouverte, jusqu'au cœur
De la belle dont cent tableaux chantent la gloire.
,Ie ne vis rien d'abord, tant la fosse était noire!
Puis se firent mes 3'eux à cette obscurité,
Et j'auscultai l'envers de ma chère beauté.
Hélas! dans le trou sombre où mon regard avide
Plongeait, je ne trouvais çà et là que le vide;
La taciturnité des sépulcres impurs;
Et lorsque je voulus graver mon nom aux murs
Du cénotaphe avec une encre impérissable,
Ces murs n'étaient qu'un tas de poussière et de sable.
Un atelier, la nuit! Les pinceaux oubliés, Et la palette sèche avec des tons brouillés, Les capsules d'étain très vides, entr'ouvertes. Les torses gris, les bras moulés, choses inertes!
cuEiLLETTt; SUR l'asphalti-: ();-{
l'ourlant elle rêvait. — Modèle réussi.
Car la ligne exigeait qu'elle rèvàt ainsi. — Mais derrière la toile il n'y a pas de femme, L'art étant impuissant à mettre au fond une âme.
Elle rêvait ! — « Jai faim », dit-elle se levant, Et je fus encor plus triste qu'auparavant. Triste et fâché d'avoir, comme un enfant inique, Brisé mon cher jouet pour voir la mécanique.