MUSIQUES ÉPARSES
Charme-moi, musique céleste, Consolatrice des jours noirs, Oij. grâce à l'abandon funeste, Dans l'âme esseulée il ne reste Onf la tombe des vieux espoirs.
Cliarme-moi, musique lointaine, Que m'apporte l'aile du vent; J'aime l'harmonie incertaine, Insaisissable turlutaine Qui hante le soir émouvant.
Charme-moi, musique inouïe, Que j'ouïs au fond de mon cœur.
CUEILLETTE SUK l' ASPHALTE 83
Lorsqu'en ma cervelle éblouie, lia clarinette réjouie S'enlace au violon moqueur.
Charme-moi, musique des maîtres, Pleine de rire ou de sanglot, Symphonie aux larges fenêtres Où dièzes et bémols traîtres Mènent leur infernal galop.
Charme-moi, musique naïve, Qui monte du pavé des cours, Romance traînarde et plaintive, Ou pauvre chanson maladive Qu'un aveugle crie à des sourds.
Lambeaux de l'ancienne sonate, Vieux menuet que l'oubli mord, Grand air d'opéra disparate Qu'un orgue traîne par la patte, Bercez ma douleur qui s'endort.
PAROLKS PERDUES
Oh ! ces femmes! ces tas de femmes qu'on rencontre !
Ces beaux yeux! ces beaux corps si froids ! Mets au Mont-de-Piété, pauvre chien, mets ta montre
Pour payer d'obscènes octrois.
Oh! la débauche qui vous jette sous leurs griffes
Pantelant de la tête au cœur, Pour que vous en sortiez plus souillé que leurs chiffes,
Et plus vide qu'un chroniqueur!
Uh! dépenser sa vie ardente et sa jeunesse,
La jeunesse prompte à ternir, Sans pouvoir s'arrêter et sans que l'on connaisse
Comment ces choses vont finir !
Oh! mettre un papillon idéal sur leurs lèvres,
Et ne pas sienlir qu'elles ont
CUEILLETTE SUR l'aSPHALTE 85
Four tous les hommes, tous, excepté les orfèvres,
Un mépris égal et profond!
Oublier tant de cœurs vierges et solitaires,
Calices fumant d'amour pur, Et s'en aller traîner aux horribles mystères
Tous les rêves d'or et d'azur.
Doux comme des agneaux, les rêves se refusent
Et disent : Nous ne voulons pas !
Puis ils cèdent, vaincus par la folie, et s'usent
Dans on ne sait quels noirs combats.
Ah ! mieux vaut mille fois, plutôt que ces gueusardes
Qu'on juche sur un piédestal.
Mieux vaut, plein de marions et de filles blafardes,
Un lupanar bête et brutal.
Au moins, quand tu descends de l'aphrodisiaque
Et morne lit aux vieux ressorts.
Ton cadavre tout seul a hanté la baraque,
Et ton cœur est resté dehors.
Tandis que si tu prends une des filles libres
De l'entresol ou du trottoir, Tu pourras de ton âme user toutes les fibres,
Prêtre d'un culte sans espoir.
On dit : Je n'aimerai qu'un peu, c'est un caprice,
Caprice tueuf des moments; Puis on revient encore et toujours, et l'on glisse
Aux sensuels embrassements; L'hallucination vous prend comme un vertige :
On tourne, on descend, on se perd;
86 FLEURS nu BITUME
Délicieusement la passion fustige
Les sots qu'elle jette à l'enfer.
Dans l'insouci du monde et dans la mécréance
Le satanisme vous éteint; A peine l'on s'éveille aux cris de déchéance
Que pousse un noble et vieil instinct.
Toujours trop tard! — Et l'un se loge dans la tête
La balle de son pistolet; Et l'autre, ayant une âme à toute honte prête,
S'endort sur le lit qu'il s'est fait. Et de ce mort-d'amour, et de ce meurt-de-honte
Cotés à la bourse du cœur.
La fille fait un beau prospectus qu'elle conte
Avec un sourire moqueur.