‹ Fleurs du bitumeChapitre 22 sur 45 · MUSIQUES ÉPARSES · texte numérisé non relu

MUSIQUES ÉPARSES

Charme-moi, musique céleste, Consolatrice des jours noirs, Oij. grâce à l'abandon funeste, Dans l'âme esseulée il ne reste Onf la tombe des vieux espoirs.

Cliarme-moi, musique lointaine, Que m'apporte l'aile du vent; J'aime l'harmonie incertaine, Insaisissable turlutaine Qui hante le soir émouvant.

Charme-moi, musique inouïe, Que j'ouïs au fond de mon cœur.

CUEILLETTE SUK l' ASPHALTE 83

Lorsqu'en ma cervelle éblouie, lia clarinette réjouie S'enlace au violon moqueur.

Charme-moi, musique des maîtres, Pleine de rire ou de sanglot, Symphonie aux larges fenêtres Où dièzes et bémols traîtres Mènent leur infernal galop.

Charme-moi, musique naïve, Qui monte du pavé des cours, Romance traînarde et plaintive, Ou pauvre chanson maladive Qu'un aveugle crie à des sourds.

Lambeaux de l'ancienne sonate, Vieux menuet que l'oubli mord, Grand air d'opéra disparate Qu'un orgue traîne par la patte, Bercez ma douleur qui s'endort.

PAROLKS PERDUES

Oh ! ces femmes! ces tas de femmes qu'on rencontre !

Ces beaux yeux! ces beaux corps si froids ! Mets au Mont-de-Piété, pauvre chien, mets ta montre

Pour payer d'obscènes octrois.

Oh! la débauche qui vous jette sous leurs griffes

Pantelant de la tête au cœur, Pour que vous en sortiez plus souillé que leurs chiffes,

Et plus vide qu'un chroniqueur!

Uh! dépenser sa vie ardente et sa jeunesse,

La jeunesse prompte à ternir, Sans pouvoir s'arrêter et sans que l'on connaisse

Comment ces choses vont finir !

Oh! mettre un papillon idéal sur leurs lèvres,

Et ne pas sienlir qu'elles ont

CUEILLETTE SUR l'aSPHALTE 85

Four tous les hommes, tous, excepté les orfèvres,

Un mépris égal et profond!

Oublier tant de cœurs vierges et solitaires,

Calices fumant d'amour pur, Et s'en aller traîner aux horribles mystères

Tous les rêves d'or et d'azur.

Doux comme des agneaux, les rêves se refusent

Et disent : Nous ne voulons pas !

Puis ils cèdent, vaincus par la folie, et s'usent

Dans on ne sait quels noirs combats.

Ah ! mieux vaut mille fois, plutôt que ces gueusardes

Qu'on juche sur un piédestal.

Mieux vaut, plein de marions et de filles blafardes,

Un lupanar bête et brutal.

Au moins, quand tu descends de l'aphrodisiaque

Et morne lit aux vieux ressorts.

Ton cadavre tout seul a hanté la baraque,

Et ton cœur est resté dehors.

Tandis que si tu prends une des filles libres

De l'entresol ou du trottoir, Tu pourras de ton âme user toutes les fibres,

Prêtre d'un culte sans espoir.

On dit : Je n'aimerai qu'un peu, c'est un caprice,

Caprice tueuf des moments; Puis on revient encore et toujours, et l'on glisse

Aux sensuels embrassements; L'hallucination vous prend comme un vertige :

On tourne, on descend, on se perd;

86 FLEURS nu BITUME

Délicieusement la passion fustige

Les sots qu'elle jette à l'enfer.

Dans l'insouci du monde et dans la mécréance

Le satanisme vous éteint; A peine l'on s'éveille aux cris de déchéance

Que pousse un noble et vieil instinct.

Toujours trop tard! — Et l'un se loge dans la tête

La balle de son pistolet; Et l'autre, ayant une âme à toute honte prête,

S'endort sur le lit qu'il s'est fait. Et de ce mort-d'amour, et de ce meurt-de-honte

Cotés à la bourse du cœur.

La fille fait un beau prospectus qu'elle conte

Avec un sourire moqueur.

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