LA RONDE DU REMORDS
Je sortais d'une orgie acre et stupéfiante Où ma raison avait brûlé comme un sarment; Plus lourde que le plomb, Tatmosphère ambiant» Faisait craquer mes os tordus d'accablement. La fièvre secouait les cloisons de ma tempe. Et dans le cercle blanc et rouge de la lampe L'horreur des visions tournait cruellement.
Des parfums fe'minins se mêlaient dans la chambre
A Tarome troublant des cigares fumés :
Vagues parfums d'iris, d'vlang-ylang et d'ambre,
Et de grains de sérail autrefois consumés.
Mon oreille tintait aux souvenirs d'orgie,
Et le marteau d'acier de la céphalalgie
Poussait dans mon cerveau des rêves innonn's.
' UNli SAISON DE Sl'LEEN 111
Ma chair était meurtrie, et mon âme si lasse, Et par le spleen mon cœur tellement angoissé. Que je tombai dans un fauteuil, près de la glace, Pour me revoir comme un ami trop délaissé. Et je me regardais de la sorte, moi-même. La glace m'envoya mon image si blême, Qu'on aurait dit un spectre affreux de trépassé.
Tout à coup, une voix terrible, intérieure,
Fit retentir mes nerfs, et, sortant malgré moi
De ma bouche fermée, elle emplit ma demeure
D'un ci-i lugubre, et j'eus peur sans savoir pourquoi.
La voix disait avec un rire métallique :
« Voici tes gueux! voici tes morts! voici ta clique !
« Maudit ! vois tes remords qui passent devant toi! »
Dans la glace ils marchaient, les uns après les autres, Tous les actes mauvais et louches, le front bas. Mâchonnant dans leurs dents d'obscènes patenôtres : Et leur procession avançait pas à* pas.
Derrière eux, les secrets calculs, les vilenies Que tu fuis, ô mon cœur, et qu'en vain tu renies, Gomme des nains bossus agitaient de grands bras.
D'autres, parmi le bruit et parmi les huées. Ivres, et revêtus d'habits de croque-morts. Portaient des cercueils pleins d'illusions tuées Dont je ne reverrai les âmes ni les corps.
i\i . , FLEURS DU BITUME
Que de rèves défunts d'héroïsme ou de gloire, Quels cadavres d'amours souillés de fange noire Ont roulé sous les pieds des spectres du Remords!
Puis tous les nains bossus et tous les gueux immondes,
Avec la joie atroce et funèbre du Mal,
Autour de ces débris commencèrent des rondes
Que guidait invisible un orchestre infernal.
Et dans le tourbillon je ne sais qui m'entraîne :
Hurrah! c'est la Saint-Guy. la tarentelle obscène.
El je danse avec eux le ballet bacchanal.
Sombre nuit, où je visitant de hontes recluses Sortir du passé pour m'ofîrir leur nudité; Où le torrent jeta par-dessus ses écluses La fange démon cœur et son iniquité...
Hélas ! quand le soleil, cognant à ma fenêtre. M'éveilla, je compris que. la veille peut-être. Le fleuve où j'avais bu n'était pas le Léthé.