LA MARCHE
J'ai mis trop loin, trop haut, le rêve de ma vie. Vision d'avenir aimée, et poursuivie
A travers de longs jours de deuil.
J'étais parti, joyeux, sans regarder derrière : Hélas ! je me fiais à ma force guerrière,
Et je n'avais que de l'orgueil.
J'ai compté bien longtemps les bornes de la route. Et disais : En marchant de la sorte, sans doute,
J'arriverai là -bas, ce soir. Et les pas succédaient aux pas, les vais aux côtes : Mes rêves étaient loin, et mes étoiles hautes :
Et le ciel bleu devenait noir.
114 FLliURS DU BITUME
Un trompe-l'œil moqueur raccourcit la distance, L'objet grandit, le but a pris l'exorbitance
D'une ombre qui viendrait à vous ; Le clocher se découpe en vigueur sur la lune : Encore un pas, encor ce bois et cette dune 1
Marche plutôt sur tes genoux !
Il semble que ce soit le dernier kilomètre. Et, sentant son désir et ses forces renaître.
Le passant ne s'arrête point; Et, quand il a marché pendant bien d'autres lieues, Dans le prolongement des perspectives bleues.
Le but est encore plus loin.
Désirer 1 devenir 1 c'est la loi de nature!
Marche encore et toujours! marche! Si, d'aventure,
Tu touchais ton but de la main ; Laissant derrière toi l'oasis et la source, Vers un autre horizon tu reprendrais ta course :
Tu dois mourir sur un chemin,
DESPERANDO
Demain, demain! Ce mot tcrriiïle et plein de charme Qui vers tes murs, ô vieux Paris, m'a ramené. Fait sans doute couler dans l'ombre bien des larmes. Et s'élever au ciel bien des cris de damné. C'est lui qui m'a poussé, c'est lui qui rfie dit : Monte 1 Et qui me dit : Sois fort, sois dur, sois sans pitié ! Et pour que l'espoir seul te guide, va, sans honte, Écrase sous ton pas l'Amour et l'Amilié.
0 Paris! tourbillon de passants qui vont vite, Jetés comme le sable aux quatre vents de l'air; Cohue échevelée où tout se précipite, Fleuve d'Oubli qui cours vers la mort, vers la mer!
Dans ce cratère immense où s'agite la houle, De Montrouge à Montmartre, et d'Auteuil à Bercy Parmi ces inconnus, indifférente foule, De l'inconnu qui vient personne n'a souci.
Et je vivais là-bas, sans soucis, sans détresse, Sous le ciel bleu toujours avec un soleil d'or; J'avais de francs amis joyeux et ma maîtresse. Et la brise marine à l'heure où l'on s"endort. Et j'ai voulu partir! Le séduisant mirage Qu'étala sous mes yeux la fée Ambition M'a jeté dans le gouffre où je ferai naufrage; — Et la vague sera ton linceul, Alcyon!