LE GIBET DE MISÈRE
0 Dieu, qui que tu sois, Destin, Mère-Nature, Pourquoi m'avoir tiré de l'ombre du Néant? Réponds! que t'avait fait ton humble créature Pour l'écraser sous ton dur talon de géant? Qui pouvait te forcer, Éternel impassible, A me clouer au mur humain, comme une cible
Destinée aux flèches du Mal?
N'es-lu point assez riche en fait de dents qui grincent ? Et fallait-il encor que mes mâchoires vinssent
Grincer au concert infernal?
Oh! j'y songe, le soir; j'ai dû commettre un crime Dans quelque monde ancien, et je suis un damné! Mais tu peux t'endormir, Bourreau ! — Sur ta victime, De la tête aux talons ton poing s'est acharné.
118 ILKUKS DU BITUME
Kn vain j'ouvre mes bras, comme un oiseau son aile,
Pour me rapatrier aux cieux ; Tu mas trop bien cloué sur le mur, éternelle
Et dure vengeance des dieux 1
Je suis comme un larron en croix, baissant la tête Sous les sanglants cheveux qui pendent. Autrefois Je relevais un front railleur dans la tempête Pour blasphémer avec une stridente voix : Satan m'avait donné le formidable rire Qui secouait mes nerfs sonores; le délire
Malgré toi venait m'enivrer.
Aujourd'hui, c'est fini : tu m"as vaincu, sans doute; Ma tète, retombant sur ma poitrine, écoute
Mon cœur, plein de larmes, pleurer.
Il fut un temps! J'ai vu sur ce chemin infâme Quelques hommes passer, joyeux, trois fois bénis; Dans l'air du soir montait le parfum d'une femme. Et les oiseaux sur mon gibet faisaient leurs nids. Je suis seuil les passants ne passent plus! la terre. Loin, jusqu'à l'horizon, est veuve et solitaire:
Les oiseaux sont morts, je suis seul ! Maigre supplicié, sans rêve et sans patrie, Je vois fuir jour à jour ma jeunesse flétrie...
La misère est un dur linceul !