TRAGI-COMÉDIE EN UN ACTE
LA REN0MMI':E
LA RENOMMEE
Ohé! poêle de la rue.
Regarde comme l'on se rue
Pour écouter mes hurlements!
J'ai peur que mon tréteau ne croule '
Les mains et les pieds de la foule
Sont remplis d'applaudissements.
LE POETE
J'aime la voix qui sonne et le clairon de gloire, Et le bruit des tambours, fût-ce en un champ de foire, Et fût-ce en un champ d'ossements.
LA RENOMMEE
Voici les vainqueurs de la course!
Pour eux la couronne et la bourse.
Et les alléluias bénis.
Ohé! respecte mon théâtre;
Ne sois point rustre comme un pâtre.
Laisse tes amours dans leurs nids.
LE POÈTE
Les amours, envolés vers un ciel de romance, M'ont trop causé de deuils, pour que je recommence. Mes vieux restes sont racornis!
LA RENOMMÉE
Contemple le laurier des maîtres!
Dès le soir ferme tes fenêtres Pour travailler toute la nuit.
Souhaite la moisson des palmes!
Il te faut des passions calmes, Pour avoir des jours pleins de bruit.
LE POÈTE
Je sais que les héros anciens et les génies "Visaient, après leur mort, les sphères infinies. On veut tout sur l'heure aujourd'hui.
sifflé!! * 161
LA RENOMMÉE
Ohé! oh! la rampe s'allume; La grosse caisse est une enclume A forger la célébrité.
Poète, relève tes manches.
Débite-nous ton cœur en tranches Chez un éditeur patenté.
LE POÈTE
Qu'importent les douleurs, les sanglots, l'amertume, Quand la Gloire apparaît pour déchirer la brume? L'applaudissement m'a tenté.
LA RENOMMÉE
Eh! ohél la lutte! la lutte!!
Ne va point jouer de la flûte Au bord des ruisseaux de Paris!
Prends des trombones à tempête !
C'est au plus fort sur la trompette Que je décernerai le prix!
LE POÈTE
Mensonge glorieux! quand on lève la toile.
Arlequin est monarque et Golombine étoile.
Pauvre rêveur, me voilà pris !
LA RENOMMEE
Au rideau ! que le publie voie Votre tristesse ou votre joie !
Vous appartenez aux passants.
Baiser, dédain, caresse ou gifle, Soyez mes serfs obéissants!
LE POÈTE
C'est juste, ô Renommée, immense cabotine. Fais tourner notre cœur du bout de ta bottine Sur les tréteaux retentissants!
La scène représente un parc. Un banc de bois au pied d'un chêne. Dans le lointain d'une allée, une villa.
11 entre, regarde autour de lui, pour s'assurer qu'il est seul, jette son chapeau et son manteau sur le gazon, puis tire sa montre de son gousset.
Cinq heures moins un quart ! . . . J'ai peu de temps à vivre.
Il s'assied et étend une corde sur ses genoux.
Gomme un vin capiteux le suicide enivre... Un soir, on est lassé de lutter, de courir Après l'illusion qui fuit. — Il faut mourir 1... Puis on recule, on veut bannir cette pensée. . . Arrière! — Elle vous tient âpre, jamais lassée. Partout le tentateur!... C'est le fleuve, la nuit; Le pistolet qui lorgne, ou le poignard qui luit; A tous les coins de rue on trouve de la corde ; Chaque arbre du chemin en passant vous aborde, Et vous dit : « Vois mes bras : ils sont forts et nerveux.
Tu peux y décrocher le néant, si tu veux! » Aux riches le poison, aux pauvres la rivière, Plus de mille chemins mènent au cimetière... On doit être là-bas superbement logé, Car personne jamais n'a donné son congé... Bastl — Ma mort finira dignement la semaine. Or, récapitulons :
Il tire de sa poche un carnel et lit.
Mardi, date sereine, La répétition générale; — très bien! — Joué mercredi soir, et... sifflé! — Jeudi... rien. Vendredi, lu journaux : critique impitoyable, Éreintement! — Quel coup de massue incroyable ! Pauvres illusions! pas une n'est debout! Sur ce drame maudit je jouais mon va-toul! Rien — pas même l'honneur — ne m'est resté : Défaite ! Déroute! ! Waterloo! ! ! J'entends là, dans ma tète, Le bruit de leurs sifflets. — Poursuivons : samedi. Fait mon bilan avec calme jusqu'à midi! Écrit mon testament! — Mes propriétés nettes. Mes biens, tout compte fait, parbleu? ce sont mes dettes. Aussi, pour que mon oncle ait souvenir de moi. Par épître autographe, et papiers faisant foi, Ai-je choisi ledit oncle pour légataire! Il m'a déshérité, lui! par-devant notaire... Moi! noble cœur, poussé de bonne intention. Je fais entrer l'ingrat dans ma succession.
SIFFLÉ 11 16o
Quel effet produira celte lettre posthume!... Mais à propos de lettre!...
H réfléchit.
Oh! comme de coutume, Mon naturel distrait m'a fait faire un faux pas : Je reçois une lettre, et je ne la lis pas...
Il se làte.
Triste!... Un instant je l'ai mise sur mon pupitre... Je suis sorti... De qui me venait cette épitre?
II clicrelie dans ses poches.
Néant.
II se lève, sa corde à la main.
Serait-ce vous, oncle au regard d'airain, Oncle au cœur de granit, oncle sans loi ni frein, Qui vers votre neveu Robert, avant qu'il parte Pour là-haut, décochiez une flèche de Parthe? Des malédictions peut-être, oncle grincheux! De la prose enfiellée avec des mots fâcheux! ■ Mais que dis-je? 0 neveu, dont la sagesse est mince, Du diable si ton oncle, au fond de sa province, Songe à quelqu'un, sinon à l'ami coffre-fort! Lui, t'écrire? Allons donc!... A vrai dire, j'ai tort De chercher cette lettre introuvable. — Qu'importe Le néant d'ici-bas, quand on ouvre la porte Qui donne sur ce noir palier, l'Éternité?
Il monte sur le banc et attache la corde à une branche .
Bonne corde!... Parfail! Joint la solidité Au bon goût; quinze sols ! C'est pour rien.
Il redescend.
Sur la mousse Déposons ce billet.
Il dépose un papier sur le banc.
Offrande triste et douce.
La dernière pensée et le dernier soupir Et le rêve dernier d'un fou qui va mourir! — Et voilà ce que c'est qu'aimer les grandes dame^ ! On veut être célèbre et riche; on fait des drames... Et l'on se pend! — Quel dieu maladif, ivre et fou. Ce seigneur Cupidon! Il mène on ne sait où : Moi! poète — ou du moins entrepreneur de rimes — J'aime, j'adore au point de commettre des crimes... La veuve d'un banquier; oui, c'est là que j'en suis! Je m'explique : c'est une Italienne... et puis Avec des pieds!, des mains!, des yeux!. Et le sourire Et la morbidezza qui ne se peut décrire... Veuve de cœur!... Un cœur que nul n'a pu toucher! Oh ! je me suis donné la peine de chercher.
Il se promène anxieux.
Voilà pourtant six mois que je l'ai rencontrée. Que de vers, de sonnets! Dieu ! quelle pannerée De poèmes elle a reçus!
S'arrêlant.
Qu'a-t-elle dit?
Elle a dû se moquer de moi. sans contredit. Et songer que je suis chez elle, à quelques mètres De sa villa î — D'ici je puis voir ses fenêtres... Si j'allais la trouver, lui raconter tout?... Mais... L'on me ferait jeter dehors par les laquais!... Puis, la timidité, ce démon qui m'obsède, Qui me contorsionne, ou me fait tenir raide, Me paralyserait auprès de la beauté Que j'ose aimer... de loin. — Oh! la timidité! ! ! Mieux vaut...
Il remonte sur le banc; puis, se tournant vers la \illa.
0 ma divine, à l'heure où l'aube chante. Quand tu viendras demain, pensive et nonchalante, Respirer le matin, quel sera ton effroi, En voyant là, bleui, dans son licol étroit, Un jeune homme, bien mis, pendu dans ce feuillage. Gomme un vieil écriteau d'auberge de village? Spectacle assurément dépourvu de gaité ! Peut-être diras-tu : C'est triste, en vérité!... Surtout quand tu sauras d'où venaient tant de rimes, De brûlants madrigaux, de sonnets anonymes...
S'inlerrompaat.
Patati ! patata! je fais là des discours
Qui n'ont ni tête ni queue et les moments sont courts.
Oh! du reste, j'étais d'une force héroïque Pour faire des discours latins, en rhétorique!
11 fredonne tout en apprêtant un nœud coulant. Pendant ce temps parait Bellina; elle ne voit point Robert tout d'abord et n'est pas vue de lui.
BELLIXA, son cveniail à la main et un bouquet.
Le temps est doux; le ciel est pur comme un miroir. Et le bois tout entier frissonne dans le soir.
Jetant son bouquet.
Ce parfum est un peu trop troublant : il m'enivre... On dirait qu'en ce doux printemps il fait bon vivre! Et je m'ennuie! Ah dame! il ne m'est rien venu Depuis huit jours de mon fou rimeur inconnu.
ROBERT 11 s'est passé la corde au cou, et s' apprête à donner un coup de pied au banc.
D'un coup de pied, je vais partir pour l'autre monde. Ainsi soit-il! Que Dieu m'ait en pitié profonde!
BELLIXA, l'apercevant, se précipite et relient le banc.
Monsieur! que faites-vous?
ROBERT
Madame, je me pends.
BBLLINA
Allez vous pendre ailleurs.
ROBERT, à part.
Ah ! l'heureux guet-apens !
Pas fâché de me voir prisonnier.
BELLINA, à part.
Et personne!
A Robert.
Descendez donc !
ROBERT
Cela vous plaît?
BELLINA
Je vous l'ordonne.
- ROBERT, d'un air fin.
Si je me pends, je dois avoir quelque raison..
BELLINA
Et moi, je suis ici chez moi, dans ma maison.
ROBERT
Mais de ma vie aussi je suis propriétaire, Et je puis la jeter comme un cigare à terre, Quand il ne vaut plus rien.
BELLINA
C'est bon; c'est entendu.
Mais descendez, de grâce, ou j'appelle. — Un pendu !
ROBERT
Cela porte bonheur : vous garderez la corde.
Descendez-vous?
ROBERT
Avant, madame, que j'accorde Ce dont vous me priez, par le ciel jurez-moi De me laisser le temps de vous narrer pourquoi Je viens là triste. . . et gai, plein d'amour. . . et de haine, Suspendre ma personne à ce rameau de chêne.
BELLINA, séloignaut.
Mais il est fou! Quelqu'un!
Elle appelle.
John! John!
ROBERT, vivement.
Ah! par pitié, Puisque le noir destin me fait cette amitié De pouvoir vous conter cela, daignez m'entendre.
sifflé!! 171
BELLIN'A, avec dignité.
Serait-ce une gageure?
ROBERT, ressaisissant sa corde.
Eh bien! je vais me pendre.
Là, sérieusement, si vous faites un pas, Si vous appelez John, que je ne connais pas, Et n'ai point le désir de connaître, du diable Si ce séide obscur trouve au bout de ce câble Autre chose qu'un mort en arrivant ici.
BELLIXA, à part.
Et personne!... grand Dieu! que je suis folle aussi De me promener seule !
ROBERT
Oh! je mourrai très vite.
Je suffoque aisément, ayant eu la bronchite.
BELLIXA, il part.
Dam ! c'est qu'il le ferait comme il le dit; mais quoi! Je ne puis le laisser se pendre devant moi!
ROBERT, poliment.
Tandis que s'il vous plaît de m'écouter, madame.
Pour vous élucider la chose, je réclame
De vous le temps qu'on met à dire quatre Ave.
Du reste, mes parents m'ont très bien élevé, Je ne vous dirai rien qui ne se puisse entendre. A ces conditions je consens à descendre Des hauteurs où je plane entre le ciel et vous... Dans la comparaison le ciel a le dessous,
BELLINA, à part.
11 faut bien lui céder. L'aventure est piquante ! Après tout, il n'a pas la figure méchante.
A Robert.
Allons! dites, monsieur.
ROBERT, descendant.
Mais pas de trahison !
Ah! de votre côté, le tact... et la raison,
L'esprit et le bon goût... J'ai grand'peur, je vous jure.
Un pendu! !
ROBERT
Je ne suis ni traître, ni parjure, Et n'étais point venu pour piller ni brûler, Ni, j'en atteste ici ma corde, pour parler A votre grâce.'..
BELLINA. l'interrompant.
Mais?...
ROBERT
Pour lâcher l'existence, Et voir comme on se trouve au haut d'une potence.
BELLINA
Suicide! mon Dieu!
ROBERT, d'un ton dramatique.
Suicide acharné I Lorsqu'on dit : Mieux vaudrait ne jamais être né!
BELLINA, interrogeant.
Ainsi, monsieur?
ROBERT, s'inclinant.
Robert.
BELLINA, interrogeant.
Robert... de?...
ROBERT, simplement.
Garcassonne.
BELLINA, riant.
Excellente noblesse!
ROBERT
On ne nuit à personne!
Et cela met à part du reste des Roberts,
Des Roberts du Cantal, et des Roberts du Gers, Et de Robert le Diable, et de Robert-Macaire, Et de sir Robert Peel, niinislre d'Angleterre, A qui l'on doit le libre-échange.
BELLINA
En vérité.
Monsieur... de Carcassonne, un tel feu de gaîté, A l'article de mort, est une noble chose ! Je soupçonne à cela, pourtant, une autre cause, N'avez-vous point la tête un peu près du bonnet? N'êtes-vous point trop. . . gai ?. . . trop ?, . . trop?. . . Pour parler Ne seriez- vous pas fou ?
ROBERT
Mais non, je suis poète.
BEI.LINA
Vous voyez bien.
A part.
Poète 1... oh ! oh 1
A Robert.
Me voilà prête.
ROBERT, à part.
Je sens ma verve et mon audace s'envoler.., 0 timidité ! va !
BELLINA, voyant qu'il ne dit mot.
Vous vouliez me parler.
Elle s'assied sur le banc, et lui montre une place.
Monsieur...
Robert s'assoit loin d'abord, puis s'approche.
Oh ! mais plus loin ! . . . C'est bien 1 je vous écoute.
ROBERT
Madame...
BELLINA
Eh bien! c'est tout?
ROBERT
A vrai dire, il m'en coûte Pour faire mon exorde, et je suis confondu. Ne vaudrait-il pas mieux être là-haut pendu Que de rester comme un pierret, bouche béante, A vous faire languir de façon peu se'ante ? Mais je ne sais vraiment par quel bout commencer.
BELLINA
Eh bien ! je serai bonne et vais vous confesser.
ROBERT, à part.
Elle est divine ! Allons, mon ami, soyons brave !
Humblement.
ConfUeor.
• BELLIXA
Voyons quelle raison si grave A pu vous pousser là, vous poète léger
Et si fou que la mort même ne peut changer Votre sourire en pleurs, votre printemps en neige? Il faut une raison plausible, une... que sais-je? A moins que vous aimiez la strangulation. Après tout, ce peut être une vocation.
ROBERT
Non, certainement non ; mais la mort me réclame.
BELLINA
Ah ! vraiment !
ROBERT, avec quelque erapliase.
J'ai plongé le scalpel dans mon âme, Pesé le pour, pesé le contre, discuté Contre moi-même, pour moi-même, et commenté Le Phédon... dans le grec ; et j'ai pris, je l'avoue, En tel mépris ce monde, et son luxe, et sa boue, Que je ne voudrais pas laisser sur mon chemin La trace d'un regret.
BELUN,\
Gomment le genre humain A-t-il pu mériter cette haine profonde?... Ce pauvre genre humain 1...
ROBERT
Ce que m'a fait le monde ?
sifflé!! 1T7
BELLINA
Eh! oui.
ROBERT
Ce
qu'il m'a fait, à moi
BELLINA
Certainement
ROBERT
Il m'a
sifflé
Sifflé
Catégoriquement.
BELLINA
Tiens
1 c'est
juste..
. un poète !
ROBERT, expliquant.
Un volume, Lalune, Éditeur, prix : trois francs.
II se lève,
0 sinistre fortune !
J'avais quelques succès parmi les délicats ; Mais comme le vulgaire en faisait peu de cas, J'ai voulu l'étonner, frapper un coup de maître... C'est là que m'attendait le destin, ce vieux traître 1 1
11 se rassied.
Or, voici mon histoire en peu de mots : j'avais
Quatre-vingt mille francs en terres, je pouvais
En tirer bon profit, semer choux et carottes,
Planter des ceps de vigne et ramasser des bottes
De foin, j'aurais nourri des vaches, j'aurais fait
Avec de vieux plâtras collaborer le lait,
J'aurais renouvelé pour mon vin le déluge,
Gomme un autre j'aurais usé de subterfuge ;
Bref 1 j'aurais fait fortune, et j'aurais même été
Maire de ma commune et plus tard député.
Mais... mon père mourut. Dieu le garde ! Ma tête
Me sembla contenir un cerveau de poète,
J'entendais gazouiller des romans dans mon cœur !
Me voilà vers Paris parti d'un pied vainqueur.
Ayant réalisé mon petit patrimoine,
En or bien monnayé transmuté mon avoine,
De toutes les façons j'allais manger mon bien.
La poésie, hélas ! ne m'en a laissé rien !
Puis, unsoir, presqu'à bout d'argent, non de courage.
Gomme un bénédictin je me mis à l'ouvrage.
Et j'accouchai d'un drame... Oh! n'ayez nul effroi,
Madame! Heureusement je ne l'ai pas sur moi.
Enfin je fus joué... sifflé : chute complète !
Un cyclone, une trombe, un forle de tempête.
N'ont jamais égalé la puissance de voix
De quatorze cents clefs qui sifflent à la fois;
Quelque chose qui geint, qui miaule et qui beugle...
C'est inouï, madame 1 Un bruit à rendre aveugle Un sourd-muet; ils ont pulmonisé l'écho, Et réveillé d'horreur l'ombre de Jéricht»!
BELLINA
C'est bien terrible!
ROBERT
Aussi, fuyant devant mon drame, Je m'en allai, la honte au front, la mort dans l'àme. C'est un effondrement qu'un semblable début : Ma bourse est sans argent et ma vie est sans but ; Quand on a pu si bas et si profond descendre, Pour remonter un peu, madame, on va se pendre.
Il remonte sur le banc.
A part.
Bien. Oh ! la sotte idée !
BELLIXA, à part.
Il ne se pendra pas...
Un faux pendu gascon !
ROBERT, à part.
Mais voilà l'embarras; Je ne sais que lui dire.
n fait mine de se passer la corde au cou. BELLINA
Eh! là... monsieur!
ROBERT
Madame?
Pardon de vous troubler ainsi, mais...
ROBERT
Mon programme Dit : Cinq heures, pendu... la corde attend.
BELLINA
Eh bien!
Qu'elle attende, je veux renouer l'entretien : Je veux, entendez-vous?
ROBERT
Un ordre 1 à la bonne heure J'inscris sur mon carnet : Retard, force majeure.
BELLINA
Inscrivez. A propos, savez-vous la leçon?
ROBERT
Quelle leçon?
BELLINA
Mon Dieu... soyez plutôt maçon!
ROBERT, vivement.
Ah ! voilà le grand mot de sagesse bourgeoise ! Lorsqu'entre vieux banquiers, sans gêne on dégoise Sur les choses de l'art, et qu'un monsieur a dit :
sifflé!! 181
« Un tel est mort de faim hier soir... sans contredit C'est bien fait... il voulait être l'oiseau qui chante... N'aurait-il pu ponter et gagner sur la rente? » C'est bâclé. C'est si bon de rireun peu des fous Qui cherchent quelque chose au-dessus des gros sous. Eh bien! moi...
BELLIXA
Mais, monsieur, descendez...
ROBERT. 11 descend.
Moi qu'un rêve A poussé, poursuivi, persécuté sans trêve. Pour me jeter dans les ornières du chemin. Moi qui ne verrai pas l'aurore de demain, Après avoir posé mon pied mélancolique Dans tous les cercles noirs de l'enfer poétique, Après avoir usé le cœur, l'esprit, la foi, L'amour, l'illusion... jusqu'à la corde ! moi...
BELLINA
Oui, vous?
ROBERT
Moi, je déclare ineptes, sans conteste.
Tous les banquiers du globe !
BELLIN'A
Allons, bon !
ROBERT
Oui : j'atteste Qu'Alaric, Attila, les Hurons, les Sioux, En tuant, en scalpant, sont trois cent fois plus doux Que ces hommes de bourse, écrasant un poète.
BELLINA
Sans doute, leur orgueil est sottise complète... Mais... Molière ?
ROBERT
Molière ?
BELLINA
Est-ce encore un bourgeois ?
Un philistin? un vil boursier? un iroquois ?
ROBERT, très conciliant.
Mon Dieu, non.
BELLINA
Et pourtant il a couvert de honte La muse de Gottin et le sonnet d'Oronte.
ROBERT, mélancoliquement.
Molière avait raison : il était le plus fort. Gela rend-il moins dur le sombre arrêt du sort Qui donne à Trissotin un vain amour de gloire.
Lui met entre les doigts la plume, et laisse croire
A cet ambitieux que, dans son encrier.
Vont germer tout à coup des moissons de laurier?...
Puis, un soir, Trissotin voit son erreur et doute.
Et, triste, se penchant sur la foule, il écoute
Le bruit sec et moqueur des sifflets du passant...
Et dans sa rêverie il rentre en frémissant.
On s'est moqué de lui sans vergogne, et Molière
A jeté sur ce fou sa bile tout entière...
Il en est mort et nul ne le plaint ici-bas ;
Mais si l'on rit encor, si l'on ne s'émeut pas...
Moi, l'un de ses neveux, je me lamente et pleure,
Et verse ma pitié sur sa noire demeure.
BELLIXA
Début original ! poursuivez.
ROBERT
Par le ciel !
Est-on cause des tours mauvais d'un sort cruel ? Nous a-t-on consultés?
BELLINA
Non, sans doute.
ROBERT
J'enrage De voir comme on prodigue à pleines mains l'outrage,
184 FLKURS DU BITUME
Le sarcasme haineux qui déchire, qui mord
Sur ces vaincus de l'art, mal gardés par la mort ;
On a fait immortel pour eux le ridicule,
Et leur honte jamais n'aura de crépuscule
Ni de repos! Contre eux le monde est soulevé...
Pourquoi? Quel est leur crime? Hélas! ils ont rêvé !
BliLLINA
Bravo !
ROBERT
Moi, je les plains, ces inconnus sans nombre, Pour qui la destinée a créé des jours d'ombre. Les tenant dans la nuit lugubre et sans sommeil, Eux qui tournaient leurs fronts vers l'astre du soleil.
HELLIXA
Bravo ! bravo ! ! bravo ! ! 1
ROBERT
Loin des routes connues, Après s'être élancé par le bleu dans les nues, Quand on a dépassé l'Alpe et l'Himalaya, Lieux où jamais la prose absurde n'aboya, Quand on a coudoyé le condor qui s'égare... Et que l'on s'est cassé les ailes, comme Icare, Et qu'on est retombé du monde aérien, Ne sachant plus marcher sur terre, propre à rien Des choses qui se font sur la plate surface
De ce globe mesquin... que voulez-vous qu'on fasse?
BELLINA
Faites-vous avocat.
ROBERT, étonné.
Avocat ?
Vous parlez Gomme un livre ; presto, vous allez, vous allez... Croyez-moi : laissez là le fatras poétique, Car pour être un élu dans le ciel politique, Parler pour ne rien dire est un certificat.
ROBERT, liorriLlement attristé de cette perspecli\e.
Mieux vaut être pendu, madame, qu'avocat.
CELLINA
Ah ! Dieu ! vous m'agacez à la fin, et... j'éclate ! — Peut-on imaginer une raison plus plate D'abandonner la vie?... un poète sifflé ! Belle affaire, vraiment ! un sot rêve envolé ! Comme si, chaque fois qu'une illusion tombe. On devait pour jamais s'enfermer dans la tombe. Vous me faites pitié. Je n'aurais jamais cru, Je ne crois pas encore au projet incongru De vous pendre à cet arbre avec autant d'aisance,
De sans-gêne ; et cela, monsieur, en ma présence!.. Quitte à me faire avoir une attaque de nerfs...
ROBERT
Madame... désolé...
BELLINA
Pour quelques pauvres vers, Pousser ce cri lugubre et cette plainte amère !
ROBERT
On sent ce que l'on sent.
BELLINA
Vous avez une mère ?
Non.
Une sœur ?
ROBERT
BELLINA
ROBERT
Non.
' BELLINA
Mais... alors des cœurs amis?
ROBERT
A l'auteur qu'a frappé la foule est-il permis De goûter l'amitié? Non.
sifflé!! 187
BELLINA, baissant la voix.
Mais... une maîtresse?
Quelque part, loin de tous, une douce caresse Qui calme vos ennuis? N'êtes-vous pas aimé?
ROBERT
Je n'ai l'affection d'aucun être animé, Non, pas même d'un chien.
BELLIN'A, qui aperçoit la lettre déposée sur le banc, à part.
L'écriture ! elle-même ! C'est lui ! pauvre garçon ! Je vais bien voir s'il m'aime !
ROBERT, à part.
Elle ne répond pas! (Répétant.) Non, pas même d'un chien.
BELLINA, comme réveillée.
Ah! oui, d'un chien! C'est vrai : vous n'avez rien de rien Qui vous aime ! Mais vous ?
ROBERT
Moi?
BELLINA
N'avez-vous en rêve Que des drames et nul souci des filles d'Eve?
ROBERT
Peut-être.
BELLINA
Voyez-vous !
ROBERT, à part.
Allons! c'est le moment, (Haut.) Oui, madame, mon cœur est plein d'enivrement,
BELLINA
Bien.
ROBERT, hésitant.
J'aime...
Vous aimez ?
ROBERT
Une femme...
BELLLXA
Une femme?
ROBERT, de plus en plus intimidé.
Adorable. . . qui. . . dont. . .
BELLINA, riant.
Oh! mon Dieu ! quelle gamme !
ROBERT, troublé.
Un ange de beauté... (a part.) Coquin ! parleras-tu? Elle rit. C'en est fait! Au diable l'impromptu !
Eh bien !
ROBERT
Je l'aime, mais...
BELL1N
Mais quoi ?
ROBERT, furieux.
Mais elle est morte.
BELLIN.V
Hélas ! — Cherchez alors quelque passion forte,
Une chose puissante, un levier, un ressort.
Qui vous fasse raidir contre les coups du sort.
Pour ceux qui veulent bien, il est de nobles causes.
Où l'on fait, sans parler, des actes grandioses :
La poésie existe aussi dans les combats,
Et l'on se fait tuer, mais Ton ne se pend pas !
ROBERT
Vous parlez d'or, madame, et je voudrais vous croire ; Mais pour être un héros, même obscur et sans gloire, Pour tomber en martyr, il faut... l'occasion.
BELLIN.V
Trouve qui peut ! J'en tire une conclusion : Si l'on revient bredouille, épuisé, poitrinaire...
On cesse de chasser à l'extraordinaire ;
On suit le grand chemin pour y marcher toujours.
Oui, oui, vous avez pris l'existence à rebours.
Il faut la retourner comme un gant. De poète
Vous deviendrez banquier. La chose une fois faite,
Croyez ce que je dis, vous ne vous plaindrez pas.
Vous regardez en l'air : les fleurs sont sous vos pas.
Pourquoi donc préférer l'illusion, le rêve,
A la réalité ? Pourquoi mettre la sève,
La force et l'énergie, et le pouvoir vainqueur,
Tout, tout dans votre tête, et rien dans votre cœur..?
ROBERT
Eh, par le ciel ! mon cœur au contraire déborde !
BELLIXA
De quoi donc ?
ROBERT
Du désir de vivre.
BELLINA
« Cette corde
Prouverait autre chose.
ROBERT, à part.
0 Dieu ! c'est infernal !
(Haut.) Le monde est trop blasé, trop moqueur, trop banal Pour...
BELLINA
La banalité peut être romantique.
Et ce doit être avec un élan poétique Que votre cœur s'élève et s'envole parfois Vers vos parents perdus, bien qu'ils fussent bourgeois.
ROBERT, rêveur.
Oui, vous avez raison, je me souviens : la chambre
Était bien grande et comme on était en décembre,
On avait fait bon feu. J'étais enfantelet ;
Ma mère, dont la voix limpide s'envolait,
Pareille au chant lointain d'une harpe argentine.
Me faisait réciter ma prière latine ;
L'aïeule à cheveux blancs sommeillait près du feu...
Je vois encor son front qui vacillait un peu...
Puis, mon père arrivait tout à coup : grande fête !
Le chien de la maison aboyait à tue-tête...
Mon père me prenait, avec un rire doux,
Et me faisait sauter, joyeux, sur ses genoux...
C'est bien là mon meilleur rêve de poésie !
BELLINA
Et n'avez-vous pas eu parfois la fantaisie
De vous faire un bonheur semblable à ce bonheur?
ROBERT
Souvent; mais pour mener la chose avec honneur, Il faut être au moins deux.
BELLINA
Dame ! l'on prend patience.
El pour se tenir prêt à toute expérience, Dans le cœur orgueilleux on garde un coin aimant ; Pour attendre, on se fait à soi-même un roman, Une idylle couleur de lilas et de rose... Et moi-même... je puis vous raconter la chose. Et vous me garderez, je pense, le secret.
ROBERT
Oh! madame, un pendu ne peut être indiscret.
BELLINA
Eh bien! j'ai mon roman naïf, moi, fille et femme, Et... veuve de banquier, dont l'ennuyeux programme. Dont l'occupation unique est, chaque jour, De causer avec Pierre ou Paul engrais, labour. Semis, pluie ou gelée, et de discuter ferme Avec un métayer le rapport d'une ferme; D'être mon intendante à moi-même, et de voir A bien concilier le doit avec Yavoir.
ROBERT
Vie occupée !
BELLINA
Oh! oui... les valeurs et la banque, Le trois pour cent, le quatre et demi... rien n'y manque,
Les actions du Nord, l'Orléans, les canaux, Les emprunts étrangers biennaux, quinquennaux, Les mines, le Suez, et le Transatlantique, Et les on-dit de la Bourse ! et la politique !... Et les agents de change!... et les hommes de loi,
Avocats, avoués, tirant chacun à soi !
Procès!... oh! les procès!... plaidoirie entendue, Arrêtés, jugements !... J'ai la tête fendue!... Et je hais tellement un semblable milieu Que je suis au regret d'être veuve...
Mon Dieu !
BELLINA, l'interrompant.
Vie occupée!... Avec tant d'affaires majeures, A peine chaque jour ai-je quatre ou cinq heures Pour ma toilette...
ROBERT, trouvant ce chiffre bien suffisant.
Au fait...
BELLINA, rectifiant.
Et mes visites ! Mais, Malgré tous ces ennuis qui ne cessent jamais. J'ai conservé mes droits à l'aventure, au rêve... Pas d'intrigue banale, oh! non; je suis en grève... Les déclarations, je les connais par cœur ; L'air coquet, l'air penché, l'air sombre, l'air vainqueur,
Tous les airs, pas nouveaux, que chante Lovelace Me font rire, ce n'est qu'une laide grimace, Dont on pourrait pleurer, mais qui me réjouit : Une fumée ! un rien ! cela s'évanouit Au vent de l'éventail... J'ai mieux : une folie.
ROBERT, à part.
Je suis sur des charbons !
BELLINA, avec quelque ironie, et surveillant Robert,
J'arrivais d'Italie Depuis huit jours ; un soir je rentrais; je reçus Une lettre, un poulet, ma foi ! Des vers tissus Assez bien pour la forme ; et le fond très lyrique, Un peu fou, mais avec un ton mélancolique, Amoureux et suave ainsi qu'un chant d'oiseau... Ces rimes me prenaient dans un subtil réseau. Et m'emportaient, sur leurs ailes, loin de la terre. Je ne sais trop pourquoi, mais je me laissais faire. On a de ces moments. — Revenue à la fin De ce lointain bleuâtre où vit le séraphin, Je désirais avoir le mot de l'aventure... Je tourné le feuillet... Rien, pas de signature... La chose se complique. Après avoir rêvé, Quelque peu, sur le cas, je crus avoir trouvé : Un de mes soupirants est l'auteur du poème... Et me voilà cherchant le plus fou, le plus blême. Pour en faire un poète... Oh ! je ne trouvai pas. Tous raides, tous fleuris, efl"et des bons repas !
J'y perdais mon latin, ce qui me fut facile ;
Or, comme à mon appel le sommeil fut docile,
Que nul rêve ne vint le troubler, dans l'oubli.
Cet incident allait rester ensevli ;
Mais, après quelques jours, nouvel envoi, nouvelle
Modulation sur cet air : Vous êtes belle.
Madame, et je vous aime. Alors je cherchai bien :
L'écriture ? inconnue ; et mes souvenirs? rien :
Les jours passaient, les vers arrivaient par douzaines!
Des strophes! des sonnets! j'en avais les mainspleines
Cela me paraissait très drôle, et me plaisait...
Un amant inconnu qui me pétrarquisait !
J'étais Laure... la muse et la déesse unique...
Mais cela menaçait de devenir chronique,
II fallait y songer; j'y songeais malgré moi...
Beaucoup trop... Je compris, unjour, non sans émoi,
Que l'inconnu prenait je ne sais quel empire.
Sur ma pensée... Et moi qui ne faisais qu'en rire !...
L'aimerais-je? mais non! J'attends sans grand désir
Les lignes de sa main, mais ce m'est un plaisir
De me le figurer, à travers ma pensée.
Beau, noble et généreux... La chose est insensée...
Comprenez-vous cela ? (Le regardant fixement.)
Ce peut être, aussi bien, Quelque affreux va-nu-pieds, audacieux vaurien, Qui hante les tripots, jure et boit de la bière. Poète du ruisseau, coutumier de l'ornière, Avec de grands cheveux tombant sur un haillon,
Chenille qui ne peut devenir papillon...
ROBERT, \ivemenl.
Oh! madame, cela n'est qu'une calomnie.
ïiELLlNA
Bah! vous le connaissez?
ROBERT
Non certes; mais je nie..
BELLINA
Oh! oh! regardez-moi, monsieur.
Mais de grand cœur
BELLINA
iNon. pas comme cela ! Je suis un confesseur. Laissez-moi lire au fond la vérité complète. Donc vous connaissez mon inconnu ? mon poète ?
ROBERT
Peut-être un peu.
BELLINA
Beaucoup?
ROBERT
Assez.
BELLINA
Comment est-il...
Au moral ?
ItOBEUT
Mais, très triste... et très gai.
BELLINA
C'est subtil...
Au physique ?
ROBERT
Ni bien ni mal de sa personne.
De quel pays?
ROBERT, sinclinant.
Madame, il est de Carcassonne.
BELLl.NA
Comme vous !
ROBERT
Gomme moi.
BELLIXA, feignant la surprise.
C'est une trahison Atroce, et tout cela n'a rime ni raison... Et moi qui vous contais bonnement... Je retire... D'ailleurs, je n'ai rien dit, je n'ai rien pu vous dire.
ROBERT
J'en conviens, mais de grâce...
BELLINA
Encor?
ROBERT. Il prend le billet sur le banc.
Lisez ceci :
Vous verrez...
BELLINA
Je ne veux rien voir du tout.
Jusqu'au dernier moment la fortune est cruelle ! Conspués par la foule, et repoussés par elle, Tristes fruits de ma veille, ô pauvres vers, allez ! Vous n'avez pas de chance !
BELLINA
Eh! mon Dieu! donnez-les!
Elle lit.
Écoutez : ceci fut mon rêve, Rêve d'enfant, rêve de fou.
sifflé!! 199
Obstiné, sans cesse ni trêve, Qui m'a conduit... je ne sais où.
J'avais vu, par la nuit sereine, Une étoile, perle des deux, Et c'était comme une sirène Qui parlait tout bas à mes yeux.
J'ai voulu m'envoler vers elle, Pauvre Icare malavisé; L'orage a déchiré mon aile, Et je suis retombé brisé.
Mon rêve n'est qu'une fumée ; J'ai perdu ma vie ici-bas...
Adieu! vous que j'ai tant aimée!
Je vais d'où l'on ne revient pas.
BELLINA,à part.
Que faire ?... Maintenant il a des espérances... Que dirait-on? Du moins, sauvons les apparences : C'est leplusimportant... Grand Dieu! s'il m'entendait!
S'avaQcanl vers Robert.
J'ai sauvé de la mort un fou qui se pendait. jOh! ne m'en faites pas repentir, je vous prie.
ROBERT
Madame !
BELLINA
Tout cela n'est que plaisanterie !
Et vous m'aimiez bien peu pour mourir si gaîmenl !
ROBERT
Scepticisme et gaité, les dehors du moment !
Mais cela n'est qu'un masque. Aujourd'hui l'on a honte,
Quand un sentiment vrai du cœur aux lèvres monte.
De le laisser tout franc sans le défigurer,
Et la lèvre sourit quand le cœur va pleurer.
Ainsi l'on vit, ainsi l'on meurt : c'est un mensonge !
Moi que depuis six mois un cruel ennui ronge,
Je crains de vous paraître impertinent et sot;
Et pourtant, j'ai besoin de vous dire un seul mot :
Je vous aime à jamais d'une amour peu commune.
A vous ma vie et ma. . . (Sc reprenant.) J'allais dire : fortune.
BELLINA
Pauvre garçon !
ROBERT
Pardon! J'oublie à tout moment Que sur mon manuscrit je me suis fait serment De me tuer, que mon drame est tombé par terre; Que je suis ruiné ; que la hart solitaire Mélancoliquement pend à ce rameau vert, Attendant la pratique, et que j'ai mon couvert Mis, pour ce soir, là-bas, chez Pluton. (a part lui-même.)
Quelle honte!
Ah ! méchant étourdi ! je vais régler ton compte!
On sonne à la villa.
BELLIXA, à part.
Gela met fin à tous ces embarras !
(A Robert.) Vous voilà raisonnable : offrez-moi votre bras.
ROBERT
Non. madame.'
BELLINA
Gomment? Vous avez, je suppose, Oublié pour. toujours votre projet morose? Vous me le promettez?... Et... si j'ai quelques droits A vos remerciments, le jour où je reçois, Le jeudi, vous viendrez, et ce sera la preuve Que vous ne songez plus à cette corde neuve.
Je n'y songerai pas; mais — je ne viendrai point Gâter ce doux roman. Je m'en irai bien loin,
Sans regarder derrière, au fond d'une contrée, Vivre au diable vauvert une vie ignorée. Ainsi, vous garderez un peu mon souvenir ; Du moins je ne serai pas là pour le ternir.
BE^LINA, à part.
Peut-être il a raison.
ROBERT
Et j'ai d'ailleurs un vice Ridicule, odieux, qui courbe et rapetisse, Un vice qui bannit du milieu des heureux. Il faut que j'en guérisse avant d'être amoureux.
BELLINA
Et c'est ?
ROBERT
La pauvreté. Pauvre sans hyperbole !
Pauvre à rendre des points à Job... pas une obole.
Il retourne ses poclies, uue lettre tombe de la doublure sans qu'il s'en aperçoive.
Vous voyez : j'ai raison de partir.
Il salue ; fausse sortie.
BELLINA
Arrêtez !
Ce papier.
ROBERT
Quel papier?... Tiens! Tiens!... vous permettez?
Je ne l'avais pas lu ce matin... (ii lu.) Quelle affaire!,..
Lisez! (H tend la letlre.)
Mon oncle est mort? Je suis millionnaire.
BELLINA
Que dit-il ?
ROBERT
Le cher homme! il avait oublié De me déshériter ! Oncle dûment plié Dans un linceul étroit, dormez en paix ! Mon àme N'aura plus désormais pour vous plainte ni blâme! Soyez béni ! (SmcUnant.)
Madame... à vos ordres : je suis Tout prêt à vous offrir mon bras.
BELLINA, reculant.
Monsieur...
ROBERT
Venir à vos jeudis, et je ferai sans peine Quatre jeudis et plus dans la même semaine.
BELLINA
Mais, monsieur!...
ROBERT
Je reviens à mon rêve perdu :
Je ne suis plus sifflé ! et je ne suis plus pendu !
204 FLKURS DU BITUME
Je n'ai plus pour collier la misère importune ! Et je mets à vos pieds ma vie et ma fortune.
BELLINA, ironiquetnenl.
Monsieur! allez vous pendre, allez ! la corde attend.
ROBERT
Pourquoi railler ainsi? Vous m'aviez dit pourtant Que vous aimiez un peu l'inconnu, le poète!
BELLINA
En rêve.
ROBERT
Mais alors la déroute est complète!
Et que m'importe à moi ce malheureux trésor 1 - Qu'est-ce que je ferai, Seigneur! de tout cet or? Je m'en moque! C'est vous, c'est vous seule que j'aime.
BELLl.NA
Bah ! vous pourrez résoudre à loisir ce pro.blème.
ROBERT
Mais fixez un délai... pas troplong, toutefois.
BELLINA
Eh bien! nous parlerons de cela dans six mois.
Robert va à l'arbre el en délaclie la corde.
Que faites-vous?
HUbKKT
La corde... et que le ciel m'écoute!... La corde de pendu porte bonheur.
BELLIXA
J'en doute.
ROBERT
J'y crois ; et l'avenir ne me trompera pas.
BELLIXA
iNous verrons bien.
On sonne.
Allons! Offrez-moi votre bras,
Uxeunt.