‹ Fleurs rouges: poésiesChapitre 5 sur 24 · L'AME DES RUINES · texte numérisé non relu

L'AME DES RUINES

D'après une page des souvenirs d'Italie d'Emilio Castelar.

Une nuit, feus un songe étonnant ci sublime.

J'errais autour de Rome, et de la haute cime Du Pincio^ je voyais le Quirinal hautain Et les temples bâtis sur le mont Aventin,

Sur ma tête fuyaient, traversant le ciel pâle ^ Se frangeant sur leurs bords en dentelles d'opale^ Des nuages épais qu'assombrissait la nuit.

La ville était éteinte et reposait sans bruit.

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Je contemplai longtemps ces mondes des histoires, Ces înurs on sont gravés pins de denx cents victoires^ La Porte Triomphale on César a passé, Et le chemin Sacré par Romnlns tracé^ La Porte de Néron par le temps écrasée^ Et ce géant immense et fier, le Cotisée,

A lo rs je m 'écria i :

« Tous ces héros sont morts I Et tons ces Immortels Jadis puissants et forts Ne nous paraissent plus qu'une vaine chimère Que nulle nation aujourd'hui ne vénère.

Dans V écume des eaux Thétis ne s'ébat plus Sur les monstres marins : et Pan aux flancs velus N'a plus de chalumeau. Plus jamais dans les ondes On n entend soupirer les néréides blondes ; Et Jupiter na plus les plaisirs inconnus

Que pour lui préparait la savante Vénus

C'est un fils de ces Juifs, un fils de ces esclaves Qui bâtirent jadis^ les pieds couverts d'entraves. Du Cotisée hautain les murs audacieux ; C'est un Nazaréen qui renversa ces dieux

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Pourtant si redoutés et dont la grande image Anima Scipion dans les champs de Cartilage Et fit vingt généraux glorieux et vainqueurs l Vainement Lucien de ses rires moqueurs.

Et tous les vieux rhéteurs, et Tacite, Apulée Voulurent renverser le Dieu de Galilée, ' C'est Lui seul aujourd'hui qu'adore V Univers, C'est Lui que le poète invoque dans ses vers ; Tous ces dieux ne sont plus qiiune très vieille antienne, Et Rome est maintenant capitale chrétienne ! »

Je crus entendre alors un long gémissement ; Sous les cyprès était-ce un sifflement du vent ? Non, c'étaient des soupirs, des plaintes lamentables Qtii de partout montaient de ces lieux vénérables» C'était comme un sanglot de V antique forum : Le poète a dit vrai : « Smit lacrymœ rerum, »

HEROSTRATOS

A Monsieur Marcel Sch^ob

Sur la mer cVIonie^ aux bouches du Caïstre, En face de Samos dont une ligne bistre Indiquait le rivage^ au loin^ vers l'occident. Sons Va^ur éclatant d'un ciel toujours ardent^ Eplîèse s'étendait immense et très peuplée.

Elle regorgeait d'or ; la laine amoncelée,

La soie et les tissus de lin éblouissant Indiqnaiefit un commerce actif et florissant Etant riche^ elle était aussi voluptueuse; Partout on l'appelait « la ville incestueuse^ » Et deux fois Van^ les courtisanes d'Eleusis, Les vierges de Lesl/os, les femmes de Memphis Y venaient célébrer Aphrodite Hétaïre Pendant six jours de fête et six nuits de délire Où se mêlaient luxure et fornication.

A l'autre bout d'Ephèse^ au sommet du Prion

Se dressait^ avec ses colonnes de porphyre.

Ses murailles de marbre et de cèdre d'Epire

Le temple d'Ar ternis, VArtemision sacré.

Le toit était d'ébène et de cyprès doré ;

Et les murs étaient peints de pourpre d'Arabie

Ou couverts de tapis d'. Perse et de Lybie,

Tout au fond se dressait derrière un noir rideau^

Eclairé seulement par un pâle flambeau

Un autel — stir lequel une pierre pointue

Taillée en un bloc noir remplaçait la statue

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D^ Art émis. Des dorures lunaires marquaient Les signes des saisons ; et des points indiquaient Les jours sacrés. Dans le socle du monolithe j En un coffret de bois de santal^ Heraclite Avait mis ses écrits ainsi qu'un livre hébreu Proclamant le triomphe et le règne du feu.

C'est là qu' H érostratos promenait sa folie

Pendant ses nuits de rêve et de mélancolie.

Chaque soir il montait au sommet du Prion

Et rêvait d'une haute et terrible action

Qui le ferait illustre et grand parmi les hommes ;

Et souvent^ en voyant engourdis dans leurs sommes

Les gardes d'Artemis, il avait le désir

De violer Tautel pour pouvoir, à loisir,

Lire le manuscrit que nul devait connaître

Et savoir les secrets interdits même au Prêtre.

Or, vers la fin de Van trois cent cinquante six. Le soir même oh naquit au roi Philippe un fils,

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Alexandre le Grande soir très sombre et sans lune.

Son envie à la fin devenant importune

Et son désir croissant encor d'intensité^

H érostratos franchit le seuil tant redouté.

Tous les gardes dormaient auprès des lampes saintes.

A pas lents et furtifs, il franchit les enceintes

Qtii mènent à V autel d'Artemis, Ses genoux

Tremblent sous lui ; son cœur bat ; il craint le courroux

De la déesse dont il souille la retraite. . .

Mais r orgueil est vainqueur et plus rien ne l'arrête,

— « Demain le monde entier saura mon nom fatal ! »

// brise d'un seul coup la boîte de santal

Dans la pierre pourtant solidement ancrée.

A la pâle lueur de la lampe sacrée

Il lit avidement le divin manuscrit.

Une clarté subite inonde son esprit :

C'est /w/\ lui, le héros qu'annonce le Prophète !

« Le feu, clame-t-il en démence, c'est la fête

Du feu ! H érostratos^ H érostratos est Dieu /... »

Et sur le rideau noir il verse V huile en feu.

Ce soir /i, dans la nuit, une lueur sinistre Embrasa tout-à-coup les rives du Caïstre :

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Le temple d'Ariémis brûlait^ sur le Prion!

De partout on courut. Déjà rArtemision

N'était plus qu'' un brasier rouge dans les deux sombres;

Et Von vit sur Vautel, au milieu des décombres.

Ne sentant pas le feu qui lui rongeait les chairs y

Herostratos clamant son nom à V Univers!

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