‹ Flon, flon, flon, lariradondaineChapitre 98 sur 101 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Au temps jadis, on voyait des miracles ; Des chevaliers tout cuirassés de fer, Dans des tournois se donnaient en spectacle; De bons maris s'en allaient outre-mer, Bouillant d'ardeur pour la cause céleste, Chercher la gloire, et rapportaient la peste A leur moitié, qui, la quenouille en main, Dans leur castel filaient soir et matin.

Nos rois, au temps de la sainte croisade, D'un vilain mal guérissaient les malades; Et les bancals, les fiévreux, les goutteux, Des inspirés suivant alors l'exemple,

Se roulaient tous sur le parvis d'un temple, Puis, en dansant, s'en retournaient chez eux. De chasteté, chaque amant, vrai modèle, Près de sa mie, en chevalier courtois, Veillait souvent une nuit auprès d'elle, Sans lui baiser même le bout des doigts. On ne voit plus, chez nous, choses pareilles! Il est bien loin, hélas ! ce temps heureux. Les amoureux ne font plus de merveilles, Autour des rois, la foule, en vain, se presse, Leurs Majestés ne guérissent plus rien ! Il est encor des boiteux qu'on redresse, Mais le sorcier est un chirurgien.

Un grand ami des anciennes coutumes, Se dit un jour : « Le bon vieux temps n'est plus. Pourquoi mes vœux seraient-ils superflus ! Réalisons ce que dans vingt volumes.

J'ai lu des mœurs, des usages d'alors; Donnons l'exemple, on le suivra j'espère.

Tachons, en tout, de n'aller qu'en arrière, Le ciel, je crois, bénira mes efforts. » Or, ce monsieur qui parlait de la sorte, Avait pris femme, et la battait souvent; Car sa moilié, d'une humeur plus accorle, Voulait qu'en tout, on allât en avant, Quatre marmots, s'élevaient avec peine, Quand le papa s'écrie, un beau matin : « Oui. c'est en fait. je serai paladin ! »

Notre homme vend aussitôt son domaine; Puis, laissant là sa femme sans un sou, Se met en route, en lui disant : mignonne. Je suis croisé î — Mais non. vous êtes fou I

— En Terre Sainte, il se peut qu'onme donne Quelque royaume, et quand je serai roi.

Je vous ferai venir auprès de moi.

— Comment, monsieur, quitter votre patrie,

— Le bon vieux temps va renaître chez nous! — Je n'ai plus rien... — filez, ma chère amie.

— Et nos enfants î — qu'ils filent avec vous.

•2(j-2 LE BON VIEUX TEMPS

Notre homme part, il se flattait d'avance, Grâce aux discours qu'il avait composés, De recruter, en route, des croisés.

Mais il en est pour ses frais d'éloquence. Lorsqu'au mari d'un rustique tendron, Il dit : aSuis-moi. tout retard est un crime. Quitte tes champs, viens délivrer Solyme. » La femme accourt, agitant un bâton, Et veut frapper l'embaucheur téméraire, En s'écriant : — Sors vite du pays !

Gredin. qui veut débaucher nos maris!

De ta Solyme, ici l'on n'a que faire ; Délivre-la tout seul, mais jarnigoi !

Ne lui fais pas mettre le pied chez moi.

Le paladin arrive en Palestine.

Mais il y voit chrétiens, juifs, musulmans. Vivant entr'eux, comme de bonnes gens.

De cet accord, le Croisé se chagrine.

Et chez les Turcs, voulant faire le preux, Se fait rosser, et s'en revient lépreux.

En clopinant, il regagne la France, Mais, n'ayant rien pour payer sa dépense, L'épée en main, il demande à manger; Disant partout : Yous devez m'héberger.

«Je suis croisé, partageons votre table, Du bon vieux temps c'était l'usage» — Au diable! Répond chacun, et notre paladin, Prend le parti de voler en chemin, Pour regagner les lieux qui l'ont vu naître; En se disant: au bon vieux temps, je croi. Maint chevalier prenait son homme en traître, Quand il était sans le sou comme moi.

Bref, il arrive, il revoit sa patrie ; Mais, où loger? son épouse n'est plus, Et ses enfants sont partis demi-nus, Tendant la main pour demander leur vie.

Le paladin soupire, un peu surpris Des changements, suite de sa croisade.

264 LE BON VIEUX TEJfFS

Mourant de faim, sans asile, malade.

Il va frapper chez quelques vieux amis; Mais nul d'entr'eux. n'écoute sa prière. Chacun se dit : «C'est pour courir les champs Qu'il a quitté sa femme, ses enfants ! C'est un vaurien! qu'il meure de misère. »

«Ce sont, ma foi, de singulières gens! » Disait le preux, prêt à quitter la vie, « Me repousser ! quand mon unique envie. Fut de revoir chez nous le bon vieux temps. »

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