DE LA TROISIÈME ÉDITION
M. Godron, depuis qu'il avait publié la seconde édition de la Flore de Lorraine, n'avait cessé par ses herborisations, par les relations et la correspondance qu'il entretenait avec tous les botanistes lorrains de recueillir les matériaux nécessaires pour une troisième édition de son ouvrage. Le mauvais état de sa santé, lui donnant plus encore que son âge, lieu de craindre qu'il ne put les mettre à profit pour une semblable entreprise, il en a publié la plus grande partie dans une brochure de 125 pages parue en 1879 (1). Il ne devait pas en effet voir la troisième édition de son livre. La mért l’enleva le 16 août 1880 à la science, à l'affection des siens et de ses amis au moment où il songeait à la préparer.
Quelques exemplaires seulement de la deuxième édition restaient à la disposition du public ; le nombre en était inférieur à ce que réclament chaque année
(1) Notice sur les explorations botaniques failes en Lorraine de 1857 à 1875. Nancy, 1875 (extrait des Mémoires de l'Académie de Stanislas).
les élèves des diverseschaires où la botanique est enseignée en Lorraine. Aussi les enfants de l’auteur désirant remplir les intentions de leur père et contribuer à la diffusion de la science qui avait été la passion de sa vie ont jugé utile la publication d’une nouvelle édition de la Flore et 1ls nous en ont confié le soin.
Entre eux et nous il fut convenu que le texte de M. Godron serait scrupuleusement respecté alors même qu'il l'eut certainement modifié pour le mettre d'accord avec les progrès et le langage actuel de la science. Nous ne pouvions en effet de notrepropre auiorité, corriger le langage du maître quand même nous aurions eu les plus légitimes raisons de nous considérer comme les interprétes de sa pensée ; l'œuvre devait rester sienne et non devenir nôtre. Toutefois, la confiance de la famille nous donnait avec la tâche d'ajouter au texte des éditions précédentes les espèces et les localités nouvellement découvertes, le droit de corriger les erreurs purement matérielles, et d'effectuer dans la disposition de l'ouvrage quelques modifications imposées par ces additions elles-méines, ou réclamées depuis longtemps par ceux qui font usage du livre.
Nous allons exposer en quelques mots les principes qui nous ont guidés dans notre travail.
La circonscription de la Flore est restée ce qu'elle était ; la géographie botanique n’a pas à se préoccuper des modifications que les événements apportent aux divisions politiques et administratives du sol. M. Godron en donnait un exemple lersqu’en limitant le terrain de son travail en 1843, il y comprenait le versant alsacien des Vosges, jugeant avec raison que ces montagnes formaient un ensemble trop naturel pour qu'il fut possible à un floriste de s’arreter à leur ligne de faite. Le principe était assurément juste ; dans l'application, l’auteur a fait rentrer, très rarement d’ailleurs, dans la région vosgienne, des localités et des espèces qui appartiennent à une autre contrée
botanique celles des collines sous vosgiennes d'Alsace. Nousles avons respectées pour les motifs énoncés plus haut.
Les mêmes raisons nous ont fait conserver quelques plantes indiquées seulement dans les cultures, sur l'autorité de botanistes de valeur, mais dont la présence en Lorraine a bien certainement été due à un apport accidentel avec des graines de céréales ; car rencontrées dans une seule localité elles n'ont plus été revues. Ce sont des plantes méridionales telles que Coronilla scorpioides Koch; Euphorbia segelalis L. ; Avena sterilis L.
Quant aux espèces, il est à peine besoin de rappeler après ce que nous avons dit, que nous les avons laissées telles qu’elles avaient été adinises dans les précédentes éditions ; nous n’avors pas touché non plus aux descriptions lors même qu’elles ne sont plus en complète harmonie pour la forme et pour le fond avec la science actuelle. M. Godron aurait corrigé ces imperfections qui s'introduisent à la longue dans les ouvrages descriptifs les mieux faits. Il aurait en particulier, profitant des grands progrès faits dans la connaissance de la structure, de la reproduction et du développement de ces plantes, procédé à une refonte complète des pages consacrées aux cryptogames vasculaires. Après quelques hésitations nous ne nous sommes pas cru autorisés à 1'entreprendre.
Les modifications, ne touchant pas au fond même de l'ouvrage, que nous avons admises ont porté sur la place des tables dichotomiques, sur les hybrides, et sur quelques simplifications apportées dans les listes de localités; voici en quoi elles consistent.
Dans la deuxième édition une table conduisait à la détermination de la famille. En tête de celle-ci s’en trouvait une autre conduisant au genre. Chacun d'eux après la description des caractères génériques en présentait une pour les espèces. Nous avons, cé-
dant aux demandes qui nous ont été faites par plusieurs professeurs, réuni toutes ces tables à la fin du second volume. Cette disposition permettra de n’emporter dans les herborisations que ce tome ou même la portion contenant les tables dichotomiques. Nous avons dans la table des familles supprimé la description abrégée qui suivait le nom de chacune d'elles. Cela nous a permis de gagner un peu de place pour les additions, sans aucun inconvénient, puisque cette indication abrégée de caractères faisait double emploi avec les descriptions complètes contenues dans le corps de l'ouvrage.
Quant aux hybrides, nous avons supprimé leur numéro dans la série des espèces, suivant en cela ce que font avec beaucoup de raison tous les auteurs de flores récentes. Il est évident que des formes adultérines ne sauraient être considérées comme ayant la même valeur que les espèces légitimes. Nous avons opéré une modification plus considérable en supprimant la description de ces mêmes hybrides ; elle nous aparu purement ficlive. Il ressort en effet des remarquables travaux de M. Godron lui-même et des autres botanistes qui se sont occupés de la fécondation croisée dans le règne végétal, que les formes hybrides, qu'elles reçoivent le pollen d’une des espèces parentes ou qu'elles soient fécondes par elles-mêmes, donnent des produits d’une variabilité à peu près illimitée. Il est donc impossible dans une flore de fourntr une description s'appliquant à tous les cas qui peuvent se présenter dans les herborisations. Ce qu'il est importani de trouver dans un ouvrage de cette nature, c’est la mention de tous les hybrides constatés sûrement dans la région qu’il embrasse.
Quant à la façon dont les caractères des espèces parentes se marient chez ces formes, c'est aux mémoires spéciaux qui leur sont consacrés à l’exposer. Notre manière de voir est partagée par M. Focke, l’auteur du dernier grand traité consacré aux hy-
brides végétaux (1). Ici encore nous avons suivi la règle qui nous a guidés dans tout le cours de notre travail. Nous n'avons admis comme hybrides que les formes pour lesquelles nous connaissions de façon certaine l'opinion de M. Godron ou qui sont admises comme telles par tous les botanistes. Dès qu’il y avait le plus léger doute, nous nous sommes abstenus. C'est ainsi, par exemple, que nous avons compris parmi les espèces légitimes, certaines formes de Sorbus et de Salix, dont le caractère hybride ne nous laisse guère de doute.
Les simplifications dans l'indication deslocalités ont porté sur quelques espèces considérées d’abord cemme rares Ou peu communes, et que des recherches plus nombreuses ont fait rencontrer dans toute la Lorraine, au moins dans toutes les stations semblables. Il nous a semblé inutile de garder des listes devenues fort longues, et qui ne pouvaient que détourner l'attention des espèces pour lesquelles il y a réellement intérêt à rechercher de nouvelles localités. Nous avons toujours eu en vue les besoins de la géographie botanique en opérant ces suppressions. C’est ainsi que nous avons maintenu en général des listes très complètes pour les espèces vivant dans l’eau ou dans les marais parce qu'il peut y avoir un réel intérêt au point de vue de l'étude de leur diffusion à connaître les cours d'eau, les étangs, les lacs, les marais où elles went. Nous avons été très larges au contraire en fait de suppressions pour les localités de plantes cultivées involontairement avec nos végétaux agricoles, la culture les faisant changer de demeure pour ainsi dire d'une année à l’autre. Si nous avons supprimé la mention de plusieurs localités, nous avons cherché à donner plus de précision à certaines indications générales, en particulier aux limites des
(1) Focke, Die Pflanzen-Mischlinge. Berlin, 1881.
espèces en altitudes. Les excellentes indications fournies par M. Berher dans son Catalogue nous ont été fort utiles sous ce rapport, nous avons pu y joindre quelques observations personnelles.
Nous avons dû intercaler dans la Flore non-seulement des localités nouvelles, mais aussi des espèces dont l’existence en Lorraine avait été méconnue ou qui s’y sont introduites depuis quelques années. Nous nous sommes trouvés ici en présence de quelques difficultés. Nous devons les exposer et dire quelle solution nous leur avons donnée. Elles tiennent à la manière d'entendre les espèces et à ce qu’il faut considérer comme plante définitivement introduite.
Sur le premier point nous avons admis toutes les espèces pour lesquelles l'accord s’est fait entre la majorité des botanistes ayant autorité ; mais à côté de ces formes, il en est d’autres, détachées d'elles, qu'on a quelquefois appelées petites espèces. L’accord sur celles-ci est loin d'exister ; aussi sans nous prononcer sur leur valeur, en confessant toutefois notre peu de gout pour la multiplication excessive des types spécifiques, nous leur avons donné entrée dans la Flore seulement lorsque des documents certains nous ont prouvé que M. Godron l'aurait fait lui-même.
Quantaux espèces d'introductionrécente, elles méritaient de notre part un sérieux examen. Les échanges de marchandises, de fruits et de graines notatfiment, ont été singulièrement multipliés dans ces dernières années par la création de voies de communication nombreuses et variées, des chemins de fer surtout. Ces conditions nouvelles ont beaucoup facilité les migrations des plantes. Aussi n'est-il pas d'années où l’on ne voie apparaître, au moins dans nos champs et sur les terrains vagues qui avoisinent les villes, des espèces étrangères à la Flore mais la plupart n'y ont qu’une existence éphémère. Nous n'avons décrit que les espèces vraiment naturalisées c'est-à-dire croissant avec les planies sauvages et
comme elles, celles aussi qui se rencontrent depuis assez longtemps dans les cultures pour que les probabihtés soient en faveur de leur maintien indéfini. Parmi celles qui ne sont pas dans ces conditions, il en est quelques-unes dont l'introduction postérieure, ne semble pas impossible parce qu'elles se maintiennent depuis quelques années, qu’elles trouvent en Lorraine un climat paraissant leur convenir ; si elles se fixent dans notre pays, il pourra y avoir intérêt à savoir plus tard l’époque précise de leur apparition. Nous les avons citées sans les décrire.
Quant aux espèces purement adventives qui apparaissent une fois pour ne plus se montrer, nous les avons naturellement complètement négligées.
Une flore ne peut se rédiger qu'avec le concours de tous les botanistes de la région qu'elle embrasse. Les préfaces de M. Godron, ont montré ce que ses travaux sur la Flore de Lorraine devaient aux Mougeot, Nestler, Soyer-Willemet, Suard, Vincent, Monnier, Maujean, etc., à une époque plus rapprochée aux Kirschléger, Boulay, Friren, Barbiche, Warion, Humbert, etc.; notre édition a utilisé tous les travaux ainsi énumérés par le regretté auteur.
Elle a pu profiter d'observations plus récentes qui nous ont été communiquées avec le plus grand empressement par MM. le docteur Berher à Epinal; Mathieu, ancien sous-directeur de l'Ecole forestière, Briard, avocat, le docteur Humbert, Chapellier, ancien instituteur, Besch à Nancy : Pierrot à Montmédy ; Cardot à Stenay ; Zeiller, ingénieur des mines, à Paris.
Nous les prions d’agréer nos plus vifs remerciements (1). Nous devons une mention toute spéciale à
(1) Nous avons eu soin de citer à la suite de chaque localité le nom du botaniste qui l’a découverte. Celles qui ne sont suivies d'aucun nom sont dues à M. Godron; quelques unes ont été trouvées jar nous, elles sont indiquées par une croix.
MM. Pierrotet Cardot. La végétation était fort peu connue jusqu’à présent dans le Nord du département de la Meuse. Les deux correspondants que nous venons de nommer l'ont exploré avec le plus grand soin. Ils nous ont fourni des documents nombreux; l’un de nous grâce aux notes et aux souvenirs d'herborisations faites autrefois dans les cantons voisins de Mouzon etde Carignan (département des Ardennes) a pu en constater l'exactitude et l'intérêt. Les résultats des recherches de MM. Pierrot et Cardot forment la partie la plus neuve de cette édition. Puisse-t-elle continuer à rendre populaire parmi les personnes vouées à l'étude des plantes dans notre région, le nom de l’éminent botaniste qui nous donna, il y a quarante ans, la première bonne Flore de Lorraine.