DE LA DEUXIÈME ÉDITION
On s’étonnera peut-être que cette Flore porte le nom d’une ancienne province, qui, comme état indépendant, n'existe plus que dans les souvenirs de l'histoire. Mais la Lorraine, aujourd'hui incorporée et fondue dans la grande unité française, à laquelle elle s’est complètement identifiée, a eu autrefois sa raison d'être. En effet, elle constitue une région bien circonscrite, bien naturelle, soit qu'on la considère * au point de vue géographique ou politique, soit qu'on l'envisage sous les rapports ethnologique, géologique et botanique. Cette proposition est facile à démontirer.
La Lorraine est circonscrite de tous côtés par des montagnes : à l'Est, elle est limitée par la chaine des Vosges, qui forme entre elle et l'Alsace une barriére élevée et puissante ; à l'Ouest par les montagnes de l'Argonne, dont le revers occidental plonge sous les terrains crétacés de la Champagne ; au Midi, des contreforts des Vosges, formés de grès bigarré, se prolongent, par Plombières et Darney, presque jusqu'à la rencontre des coteaux calcaires du département
de la Meuse et forment sa limite du côté de la Franche-Comté : au Nord, des collines de grès vosgien et de grès bigarré s'étendent, par Sarreguemines, jusque vers le point, où la Moselle quitte le territoire français et nous séparent ainsi des terrains houillers de la Prusse rhénane ; enfin des coteaux de calcaire jurassique compiètent au Nord-Ouest le cercle de montagnes qui entourent l’ancienne province de Lorraine.
Non-seulement les montagnes sont des remparts naturels qui servent de défense anx contrées bornées par elles, mais elles forment en tous temps un obstacle aux communications, elles gènent et interrompent même quelquelois, pendant la saison d'hiver, les relations commerciales entre les habitants des vallées creusées au pied de l’un et de l’autre de leurs versants. Aussi, les populations, séparées par des montagnes, diffèrent-elles le plus souvent, même lorsqu'elles reconnaissent une origine commune, par quelques traits de la physionomie, par les mœurs, les habitudes et souvent aussi par des modifications du même langage ou par des langues plus ou moins élrangères les unes aux autres. Sous tous ces rapports on distingue encore très-bien, surtout si l’on compare entre elles les populations stables des campagnes, les types lorrain, franc-comtois, alsacien et champenois ; mais ces différences ne tarderont pas à s’affaiblr et peut-être à s’effacer, aujourd'hui que des voies nouvelles multiplient les relations, facilitent le déplacement des populations et tendent de plus en plus, par des mélanges continuels, à les modifier et les confondre.
Les montagnes sont également des limites géologiques naturelles, puisque, par la nature des roches qui les forment, elles différent le plus souvent de la constitution du sol des vallées. Cette dernière circonstance, jointe à l’élévalion au-dessus du niveau de la mer, aux influences météorologiques qui en résultent, im—
prime à la végétation des montagnes un caractère qui lui est propre.
Il n’en est pas ainsi des rivières considérées comme limites. Non-seulement leur cours peut, dans les vallées larges et à pente peu marquée, éprouver des variations, dont on retrouve, en maint endroit, des traces évidentes ; mais, loin de limiter les peuples, elles sont au contraire un des moyens de communication les plus faciles etles moins dispendieux ; aussi les populations riveraines se ressemblent-elles par les caractères ethnologiques. Sous le point de vue géologique, on trouve toujours que les deux rives d'une même rivière sont formées par le prolongement des mêmes couches et offrent un sol identique. Enfin, la végélation qui couvre la plaine de part et d'autre d'un même cours d’eau, soumise a des conditions physiques parfaitement semblables, n'offre aucun caractère différentiel appréciable.
Ces considérations nous ont paru nécessaires pour expliquer, et même pour justifier la circonscription, que nous avons adoptée, comme limites de la région dont nous allons décrire la végétation.
La Lorraine présente de grandes variations dans la nature du sol. De l'Est à l'Ouest, on rencontre successivement les terrains primitifs, le grès vosgien, le grès bigarré, le muschelkalk, les marnes irisées, le lias, les différents élages du calcaire jurassique, enfin les grès verts (1). Ces différents lerrains sont disposés par zones qui, s'étendant généralement du Sud- Sud-Ouest au Nord-Nord-Est, offrent chacune une végétation qui lui est propre, et forment, pour ainsi dire. autant de flores distinctes. Aussi la végétation de la Lorraine est-elle extremement variée; elle est
(1) Les terrains volcaniques eux-mêmes sont représentés par la côte d'Essey, dont l'étendue ne forme qu'un point sur le sol de la Lorraine, et qui ne représente pas une végétation distincte de celle des lieux qui lentonrent.
alpine dans les terrains primitifs, jurassique dans la formation volithique, marine dans les terrains salifères, et présente en outre les productions végétales qui sont particulières aux terrains de sédiment quartzeux et argilo-calcaires.
La Lorraine est arrosée par de nombreux cours d’eau, qui entretiennent sa fertilité et donnent de la vigueur à sa végétation ; ainsi la Sarre, la Meurthe, la Moselle, la Meuse et leurs nombreux affluents sillonnent toute l’étendue de son territoire. Des lacs, des étangs, des marais nourrissent les végétaux qui se plaisent dans les lieux aquatiques et d'immenses forêts couvrent de leur ombrage les plantes qui ont besoin de celte protection tutélaire.
Une des difficultés les plus grandes, qui se présentent immédiatement à l’auteur qui entreprend un ouvrage de Botanique descriptive, est celle de savoir, ce qu’il faut entendre par espèce, et, surtout, quels sont les caractères différentiels qu’on doit considérer comme spécifiques. Sur celte grave et délicate question les betaristes modernes sont loin de s'entendre, du moins dans la pratique : les uns multiplient les espèces végétales, les autres en resireignent le nombre. Et cependant, malgré ces tendances contraires, l'espèce n’en est pas moins, pour la plupart d’entre eux, un type d'unité organique, qui est resté fixe, du moins à l’état sauvage, depuis l’origine des étres. Presque tous les auteurs sont unanimes sur ce principe, mais diffèrent singulièrement, quand il s’agit de l’appliquer et de discerner ce qui est espèce de ce qui ne l’est pas. Nous avons pris pour guide, dans cette nouvelle édition, comme nous l'avons fait dans la première, ainsi que dans notre flore de France (1), les doctrines que nous avons fait connaître dans deux
(1) Flore de France, par MM. GRENIER et GODRON. Besancon, 1848 à 1856. |
opuscules intitulés : De l'Espèce et des races dans les êtres organisés, publiés dans les Mémoires de l'Académie de Stanislas de Nancy, pour les années 1848 et 1849. Nous y avons traité ce sujet dans sa généralité, non-seulement pour la période géologique actuelle, mais aussi pour les périodes antérieures, en remontant Jusqu'à l'époque où apparurent sur la terre les premières manifestations de l’organisation et de la vie. Nous sommes resté convaincu que, dans celte question, comme dans plusieurs autres, les végétaux et les animaux sont régis par les mêmes lois physiologiques et que ce qui est vrai pour l’un des deux règnes est également certain pour l’autre. Cette unité de lois, si bien en harmonie avec tout ce que nous connaissons des œuvres de la création, nous a paru donner une confirmation puissante aux principes qui nous dirigent et qui, dans la pratique du moins, ne concordent ni avec l’une ni avec l’autre des deux opinions extrêmes qui règnent aujourd’hui dans la science.
Les observations que nous avons faites, depuis quatorze années, sur les hybrides développés spontanément, ne nous permettent pas d’en admettre l’existence seulement en théorie, ou comme un phénomène excessivement rare. Nous pensons que les exemples en sont assez fréquents dans certains genres, dans d’autres nous n’en avons jamais reconnu. Mais nous croyons, en‘même temps, que certains auteurs sont allés beaucoup trop loin et tendent à compromettre, par exagéralion, les résultats non-seulement curieux, mais utiles d'une étude qui, sagement conduite, est appelée à produire la lumière sur des questions trèslitigieuses de botanique descriptive. Si, à l’époque, où De Candolle publia sa Physiologie végétale, ouvrage qui renferme le recensement des plantes hybrides observées jusqu’à lui à l’état sauvage, on n’en comptait qu'une quarantaine, dont quelques-unes sont même très-contestables, c'est qu’un petit nom-
bre de botanistes s’etaient jusqu'alors occupés sérieusement de ce genre de recherches. Dans la nouvelle édition, que nous publions, nous n'avons admis que les hybrides qui nous ont paru incontestables et nous leur avons appliqué la nomenclature proposée par Schiede et admise aujourd’hui, sans difficulté, par tous les botanistes allemands, qui font autorité dans la science; parce que cette méthode indique d’une manière simple et précise l’origine et la nature de ces formes adultérines, et qu’elleles sépare nettement des espèces véritables avec lesquelles il ne faut pas les confondre.
Je me suis peu étendu sur la synonymie; j'ai dû me borner le plus souvent à citer Linnée et à faire concorder la nomenclature de la seconde édition de cet ouvrage avec la première.
J’ai attaché une grande importance à donner une table analytique, conduisant sûrement à la famille, au genre, à l'espèce, afin de faciliter aux jeunes gens, qui suivent mes cours et mes herborisations, la détermination des espèces du pays.
Comme je l’ai fait, dès 1849, dans la première éditon de cette Flore, j'ai indiqué avec soin la constitution géologique des terrains, sur chacun desquels se rencontrent spécialement un certain nombre d'espèces végétales. Mais ici encore, je ne puis accepter ni l’une ni l’autre des deux théories qui attribuent toujours et d'une maniére absolue, soit aux propriétés physiques, soit à la nature chimique du sol, la présence exclusive de certaines plantes sur un terrain particulier. Loin de moi l'intention de nier l'influence qu'exercent, sur la nature de la végétation, les propriétés physiques du solet notamment sa consistance, sa perméabilité, son état d'humidité ou de sécheresse, et le plus ou le moins grand degré de division des matériaux qui le constituent ; mais l'observation m'a démontré que la constitution chimique des terrains exerce aussi une action marquée et dans certains cas
exclusive. Sans parler des plantes propres aux terrains salifères, qui ne se propagent guère au-delà des limites ou l'influence du chlorure de sodium se fait sentir et qui, par leur présence révèlent même l’existence de cette substance saline, je pourrais citer d’autres faits à l'appui de mon opinion. C’est ainsi, parexemple, que le Pleris aquilina, plante essentiellement silicicole, comme l’a démontré M. Charles Desmoulins, se rencontre dans des terrains bien différents sous le rapport des propriétés physiques. Ainsi on le trouve abondamment : 1° dans les sables siliceux fins et mobiles, qu'on observe en Lorraine dans certains terrains d’alluvion ; 2° dans le diluvium qui se présente çà et là sur les coteaux du calcaire jurassique qui dominent Nancy, et où le mélange de cailloux roulés et d'argile rougeâtre forme un terrain assez compact; 3° il se voit aussi dans les chailles de l’oxfordien , qui renferment, comme chacun sait, généralement 80 pour cent de silice et constituent un sol à la fois très-dur et peu perméable.
Ce nouveau travail est beaucoup plus complet que l’ancien, et il le doit, bien moins à mes propres recherches, qu'au zèle et à l'obligeance des botanistes lorrains, qui se sont empressés de me communiquer leurs découvertes. J'ai pu aussi, grâce à eux, indiquer, pour les plantes rares, un grand nombre de localités nouvelles. Qu'il me soit permis, en terminant, d'exprimer toute ma reconnaissance à MM. Mougeot, Soyer-Willemet, Léré, Monard, Taillefert, Warion, Mathieu, aux docteurs Kirschléger, Berher et Vincent, à MM. Husson, Gély, Larzillières, à M. le curé Jacquel, à M. l’abbé Cordonnier, enfin à MM. Box, Segrétain, Creton et Grandeau qui ont chacun contribué à enrichir la nouvelle flore que nous publions.
Nancy, le 1° mai 1857.
(ODRON.
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