‹ Flore des Basses-PyrénéesChapitre 36 sur 1213 · BERGERET · texte numérisé non relu

BERGERET

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La surface de la terre habitable est presque partout couverte de végétaux et les espèces sont plus ou moins multipliées dans une contrée, suivant les circonstances plus ou moins variées du sol, du climat et des eaux. Le département des Basses-Pyrénées, baigné d’un côté par la mer, borné au Sud par les Pyrénées, arrosé par des torrents qui portent dans nos plaines les débris calcaires, argileux ou siliceux des montagnes, incliné vers le Nord- Ouest, interrompu dans cette direction par des collines disposées en amphithéâtre et souvent coupées en travers par des ravins, offre au milieu de la zone tempérée la chaleur brûlante du Midi à côté des neiges et des glaces du Nord. Aussi voyons-nous dans les différentes parties de son étendue les plantes de tous les climats, celles qui croissent dans les eaux douces et salées, celles qui ne se plaisent que sur les rochers, dans les sables et dans les marais (1). On y trouve des arbres propres aux constructions civiles et navales, des bois utiles pour le charronnage, pour la menuiserie, pour toute sorte d'ouvrages de tour, de marqueterie, de lutherie et d'ébénisterie, des arbrisseaux flexibles pour la vannerie ou recherchés pour la décoration des jardins, des plantes précieuses pour la teinture, pour les tanneries, pour les fabriques, pour toute sorte d’usages ruraux ou domestiques, des plantes excellentes pour la nourriture de l’homme et pour celle des bestiaux, des plantes vineuses, huileuses ou résineuses, des fleurs superbes, enfin des plantes médicinales et vénéneuses. |

Au milieu de toutes ces richesses, on voit avec surprise l’industrie agricole très négligée dans nos contrées, les arts et les manufactures dans un état déplorable de langueur et d’imperfection, dont la cause doit être principalement attribuée au défaut d'instruction dans les sciences physiques en général et dans la botanique en particulier.

L'histoire des plantes qui croissent naturellement dans une contrée peut donc être regardée comme un ouvrage des plus utiles par ses rapports multipliés avec toutes les branches de la prospérité publique. On donne à ces sortes de collections le nom de Flore ou de Phytologie. Il en existe un grand nombre en France et dans les pays étrangers. La Flore des Pyrénées occiden-

1, — La Flore des Basses-Pyrénées comprend plus de 500 genres sur environ 700 qui appartiennent à la Flore française. La plupart de ceux qui manquent sont propres à la région du Sud-Est. L'écart serait encore moindre s’il n’y avait eu depuis cent ans un certain nombre de genres subdivisés et de simples espèces érigées en genres.

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tales va figurer enfin dans cette liste, et l’auteur n’a rien négligé pour la rendre aussi complète et aussi utile que ses moyens et les circonstances ont pu le permettre. |

Quoique nous ayons un grand nombre de livres élémentaires sur la botanique, comme on ne trouve pas à les acquérir sur les lieux et qu'ils ne se trouvent pour la plupart qu’en tête des autres ouvrages, la partie descriptive aurait été presque tout à fait étrangère au plus grand nombre des lecteurs si nous avions négligé les moyens d'instruction nécessaires pour l'intelligence de toutes les parties. C'est pour en faciliter la lecture et pour épargner des frais considérables aux acquéreurs que nous avons mis en tête de notre Flore une Introduction suivie d'un cours élémentaire de botanique. On y trouvera tous les détails relatifs à l’état actuel de nos connaissances, la définition des termes dont on se sert en botanique, les principes des divisions méthodiques et l'explication du système de Linné. Les propriétaires instruits vivant à la campagne, les pères qui surveillent l'éducation de leurs enfants, les chirurgiens et les pharmaciens pourront apprendre ainsi la botanique sans maître et éviter toutes les erreurs dans la distinction des genres et des espèces (1).

La Flore des Basses-Pyrénées comprend plus de 500 genres et plus de 2000 espèces ou variétés, disposées suivant le système de Linné. On trouve en tête de chaque classe un tableau général des genres qui s’y rapportent. Chaque espèce y est désignée par son nom français, par son nom latin et par son nom vulgaire. Nous avons pris le nom français dans la Flore française de Lamarck ou dans son Dictionnaire botanique de la nouvelle encyclopédie. Le nom latin sera presque toujours celui du Species plantarum de Linné ou de la 13° édition du Systema naturæ publiée par Gmelin. Nous avons francisé le nom latin pour les plantes qui ne sont point mentionnées dans les ouvrages de Lamarck, et nous avons suivi les règles établies par Linné pour la déno-

1. — Depuis la première édition de cet ouvrage, il a été publié beaucoup de Traités de botanique qui ont certainement atteint une plus grande perfection que celui dont est précédée la Flore des Basses-Pyrénées. Il ne m'a pas paru cependant qu'il fût inutile de le réimprimer, non seulement à cause de l'intérêt historique qu’il y a toujours à fixer l'état de la science à une époque donnée, mais surtout pour une raison d’ordre pratique. La plupart des sciences ont, depuis un siècle, marché d’un pas très rapide et les livres d'enseignèement ont dû s'adapter, au fur et à mesure, à l'état d’esprit des élèves. Il en résulte qu’un homme fait éprouve parfois une certaine difficulté à commencer l'étude d’une. science dans des livres élémentaires qui sont très clairs pour les jeunes gens auxquels ils sont destinés. Je ne comprends bien les éléments d'une science nouvelle pour moi que dans des livres écrits à l'époque où j'étais au collège. Et même il m'est arrivé plusieurs fois de trouver profit à en commencer l’étude dans des livres plus anciens. Des hommes d’un certain âge’ qui voudraient commencer la botanique y feront peut-être des progrès plus rapides au moyen de ce vieux cours qu’en abordant tout de suite des livres modernes, très bien faits d'ailleurs, qui ne concordent pas avec leur âge mental.

mination d’un nouveau genre et de plusieurs espèces inédités ou peu connues. La phrase descriptive de Gmelin accompagne toutes les dénominations. Chaque description est suivie d’un précis d'observations relatives à l'agriculture, à l’éducation des bestiaux, aux arts, aux fabriques et aux manufactures locales, à l'hygiène et à la médecine, aux cérémonies religieuses et aux usages domestiques. |

L'agriculture est un art d'imitation qui consiste principalement à choisir les semences convenables au sol ou à rendre le sol convenable aux plantes qu'on se propose de cultiver ; or, il serait impossible de faire un bon choix sans avoir égard à la nature du terrain, à son élévation, à son inclinaison, à son exposition et sans connaître les habitudes des plantes observées dans leur pays natal. C'est à la botanique d'éclairer l’agriculture sur cet objet en lui indiquant les plantes qui se plaisent dans les terres légères et sablonneuses, compactes, argileuses ou crayeuses, arides, aquatiques ou marécageuses, dans les plaines ou sur les hauteurs, au soleil ou à l’ombre, au Nord, au Sud, à l'Orient ou au Couchant. Avec ces connaissances, un propriétaire actif et intelligent pourra choisir les plantes les plus utiles, eu égard aux besoins des arts et des manufactures du pays, les distribuer conformément aux localités, mettre en valeur toutes les parties de son domaine et augmenter considérablement ses revenus. Cette partie de la science des végétaux n’a pas été négligée dans notre ouvrage. On y trouvera des notes précises sur l'habitation de nos plantes indigènes et sur l’origine des espèces cultivées dans les champs et dans les jardins.

Un bon cultivateur doit connaître les époques et les principales circonstances de la germination, de la fécondation, de la maturation et de la dissémination. C'est encore ici que la botanique vient au secours de l’agriculture par des conseils fondés sur l'observation des faits et sur les principes les plus certains. On trouvera les principaux détails relatifs à ces différents objets dans la troisième partie de nos principes élémentaires.

L'éducation des bestiaux est une des principales branches de l’économie rurale dans nos contrées. Les richesses qui en proviennent sont supérieures aux produits de la culture et beaucoup plus certaines. L'industrie des habitants de nos montagnes est presque uniquement dirigée vers cet objet, et dans nos plaines l'industrie agricole est nécessairement liée au nourrissage des bestiaux. Tous les soins du gouvernement et des administrations locales doivent tendre à favoriser, à encourager et à étendre cette branche impor- ‘tante de la richesse des nations. Elle sera toujours languissante si le nombre -des bestiaux n’est pas en proportion de l'étendue des pâturages. Elle ne saurait être florissante sans une abondante provision de fourrages pour les besoins de l'hiver. Or, nous sommes encore bien éloignés de ces deux conditions. Les habitants de nos vallées afferment aux Espagnols une grande étendue de leurs pacages; les fourrages sont partout extrêmement rares et nous vivons dans une très grande indifférence sur la formation des prairies naturelles et artificielles. Pourquoi les habitants de nos vallées sèment-ils de l'orge et du maïs sur des terres excellentes pour des prairies, dans un climat

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contraire à la culture des plantes céréales ? Ne pourraient-ils pas augmenter considérablement le nombre de leurs bestiaux en convertissant leurs terres labourables en prairies partout où elles sont susceptibles d'irrigation ? Les propriétaires n’achèteraient-ils pas tous les grains nécessaires à leur consommation avec le prix d’un beau cheval ou d’une paire de bœufs ? Pourquoi les propriétaires de l'intérieur tiennent-ils avec une si grande obstination à la pernicieuse méthode des jachères ? Ne pourraient-ils pas couvrir les terres abandonnées en guéret de plantes utiles pour la nourriture des bestiaux ? Les fèves, les trèfles, le mélilot, la luzerne, le sainfoin, le ray-grass et les turneps leur procureraient une quantité considérable d'excellents fourrages, des plantes fraîches et succulentes pendant l'hiver. Toutes ces plantes ont leurs racines pivotantes qui vont chercher leur nourriture à une grande profondeur, et qui, bien loin d’épuiser la terre, la bonifient et la préparent à recevoir les semences de l’année suivante. C’est encore à la botanique que l’agriculture doit cette observation. C’est par elle que sont connues les plantes utiles et les plantes nuisibles aux bestiaux, celles qui méritent la préférence pour la formation des prairies naturelles et artificielles. Ceux qui désireront quelques détails relatifs à ces différents objets pourront consulter l’article « Ray-grass » dans la Triandrie, l'article « Chou » dans la Tetradynamie, et nos annotations sur les plantes graminées et sur les plantes légumineuses.

Les substances végétales sont la matière accessoire ou principale de plusieurs arts et d’un grand nombre de manufactures et de fabriques. Il est fâcheux de voir exporter annuellement des sommes considérables pour l'acquisition d’un grand nombre d'objets précieux qu'on pourrait se procurer très facilement sur les lieux. La garance, dont la racine est employée pour teindre en rouge, croit naturellement dans nos haies, ce qui prouve qu'elle pourrait être cultivée dans nos champs avec succès. Notre climat est contraire à la culture de l'olivier ; mais le hêtre, surnommé l'olivier du Nord, est encore un des grands arbres les plus communs dans nos montagnes. L'huile qu'on retire de ses fruits en abondance est excellente pour la table, pour la lampe et pour les manufactures ; mais la faîne est abandonnée aux bêtes sauvages et nous consommons les huiles des Espagnols et des parties orientales et méridionales de la France. On recherche l’acajou et autres bois précieux pour des meubles, et j'ai vu les plus beaux ouvrages de lutherie ornés d’un bois lustré et jaspé qui provenait d’un érable coupé dans les promenades de Pau ; on le trouve dans nos montagnes (Acer pseudo-platanus. Lin.).

La médecine doit au règne végétal ses remèdes les plus sûrs et les plus salutaires. Ses rapports avec la botanique sont si intimes qu'il est impossible d'être bon médecin sans être botaniste, comme il serait impossible d’être bon botaniste sans étre au moins physiologiste. Un médecin serait bientôt un sujet de risée et de mépris s’il paraissait ignorer les noms et les propriétés des plantes du pays, dont tout le monde lui suppose au moins la connaissance, Son indifférence pour la botanique le jetterait dans l'abus des remèdes chimiques, qui peuvent si facilement dégénérer en poisons.

La méthode curative des Egyptiens était bien éloignée des méthodes actives et perturbatrices de la médecine moderne. Isocrate nous apprend que les Egyptiens inventèrent l’art de guérir, non par des remèdes actifs et dangereux, mais par le choix des substances alimentaires (1); et pour prouver les avantages de cette méthode, il ajoute que les Egyptiens étaient renommés par les circonstances d’une longue vie et d’une santé robuste. (BoÿcrptŸoc éyxouuov.) Il faut convenir que, dans l’état actuel de nos connaissances, la médecine possède quelques remèdes plus prompts et plus certains : le quinquina, administré promptement à haute dose souvent répétée, guérit en vingt-quatre heures les fièvres rémittentes, qui tuent quelquefois en trois jours. L’opium, à peine avalé, calme subitement toutes les douleurs et suspend la plupart des évacuations pendant huit heures ; mais ces deux grands remèdes, qui donnent à la médecine un degré de certitude qu’on se plaît à lui contester, ne sont ni des substances minérales, ni des substances animales : le premier est tout simplement l'écorce d’un arbre du Pérou ; le second n’est que le suc d’une plante annuelle (Papaver somniferum. Lin.).

Les plantes médicinales les plus vantées croîssent en abondance dans nos contrées. Nous ne citerons ici que la gentiane jaune, la valériane officinale, le polygale vulgaire, l’arnique montanière, le nerprun cathartique, l’hellébore, Ja bousserole, la ciguë (Conium maculatum Lin.), le capillaire de Montpellier, le lichen pulmonaire et le lichen contre-rage. Une longue expérience dans l'exercice de la médecine nous a mis en situation de recueillir un grand nombre de faits sur les propriétés médicinales, souvent exagérées, de toutes ces plantes et de plusieurs autres qui seront mentionnées dans cet ouvrage.

L'hygiène est la partie la plus utile de la médecine, a dit Rousseau; et c'est une grande vérité. Mais ses préventions contre la médecine l’ont conduit trop loin lorsqu'il ajoute que : «l’hygiène est moins une science qu'une vertu » (Emile). La vertu consiste à faire des choses louables, utiles et prescrites, malgré la répugnance qui nous en éloigne, et à s'abstenir des choses blâämables, nuisibles et défendues, malgré le goût qui nous y entraîne. Mais lorsqu'on ignore si une chose est bonne ou mauvaise, utile ou nuisible, n'est-il pas nécessaire de s’instruire avant d’agir ? L'homme, errant hors des sentiers de la nature, est-il en état de se conduire et de pourvoir à ses besoins sans instruction et sans le secours des sciences physiques ? L'hygiène est donc une science, et une science sans laquelle nous serions exposés tous les jours aux plus funestes erreurs. Elle nous apprend à faire un bon usage des six choses dites non naturelles, qui sont: l'air, les aliments et les

1. — On constate de nos jours quelques tentatives de retour à la vieille méthode

Egyptienne. La substitution du régime à la thérapeutique peut, en effet, donner d’excellents résultats, à condition que chacun institue lui-même expérimentalement son propre régime : il n’y a aucun régime qui puisse convenir indistinctement à tout le monde. Tel se trouvera bien du lait, tel autre du raisin; il faut apprendre à se

nourrir.

boissons, le mouvement et le repos, le sommeil et la veille, les sécrétions et les excrétions, les mouvements de l’âme qu'on nomme passions. L'article de l'air est du ressort de la physique et tout à fait étranger à la morale. Celui des passions est plus particulièrement du ressort de la morale éclairée par les sciences physiques. Les lois religieuses sont quelquefois nécessaires pour convertir en préceptes les conseils de la médecine au sujet des aliments et des boissons, du travail et du repos, des sécrétions et des excrétions (1).

Prenons pour exemple l'abstinence des viandes, dont presque toutes les religions ont fait un précepte. Ce précepte suppose que l'homme est naturellement phytophage, que l'usage des viandes est nuisible à la santé et doit être regardé comme la principale cause de la dégénération de l'espèce humaine et de la dépravation des mœurs. Ces vérités, méconnues dans le monde et trop souvent tournées en ridicule dans les cercles et dans les festins, sont confirmées par l'autorité des auteurs sacrés et des auteurs profanes, par les exemples les plus frappants et par les raisons les plus solides, tirées de la structure de l’homme et de la disposition de ses organes.

L'auteur divin de la Genèse nous représente le premier homme vivant dans un jardin et dans une félicité parfaite au milieu de toutes sortes d'arbres fruitiers. Cette peinture est analogue aux descriptions ravissantes du siècle d’or dans les ouvrages immortels des poètes de l'antiquité. « Les hommes, dit Hésiode, vivaient alors comme des dieux, sans connaître les peines, ni les chagrins, ni la vieillesse, à l'abri de tous les maux, dans la jouissance de tous les biens. Leur mort était l'image d'un profond sommeil. La terre portait des fruits en abondance et sans culture ; ils en jouissaient paisiblement et sans altercation. » (Hésiode, dans sa lettre à Persès intitulée "Epyx xat nuépor.) Il serait aussi difficile d'ajouter quelques traits à ce magnifique tableau du bonheur que d’en retrouver quelques traces dans nos sociétés civiles.

Les singes, dont la structure est presque en tout point semblable à celle de l’homme, sont tous frugivores, sans exception.

Les animaux qui font des provisions pour l'hiver sont nécessairement phytophages. Les substances animales, qui se détruisent promptement par la putréfaction, ne sont pas propres à être conservées. L'écureuil porte des noix et des châtaignes dans sa retraite et Aristote observe tres bien que les abeilles ne se reposent jamais sur des cadavres ni sur des substances putrescibles. (ITege Éwv ioropixs. Lib. 1x, Cap. 40.)

Si nous considérons la structure de l’homme et la disposition de ses organes, nous serons convaincus que la nature ne l'a pas fait pour se nourrir de viandes ; en effet, l’homme est privé de tous les moyens propres à saisir, à retenir et à déchirer les êtres vivants. Ses dents canines ne sont ni plus

1. — Les jours maigres, le repos dominical et le mariage sont, en effet, des pratiques hygiéniques autant que religieuses. Le socialisme, qui peut à divers titres être considéré comme une religion nouvelle, tend à exagérer le chômage et à rendre le mariage universel et obligatoire, mais il ne conseille pas le jeûne.

longues que les autres, ni courbées comme dans les bêtes féroces ; ses dents molaires ont une surface large et carrée, comme dans les animaux frugivores ; ses ongles ne sont ni pointus, ni crochus, ni mobiles, comme dans les animaux carnassiers. Les animaux plus pesants que les hommes sont beaucoup plus forts et mieux armés ; les plus faibles sont plus légers ; en sorte que, si l’homme était réduit à ses moyens naturels d’attaque et de poursuite, forcé de fuir devant les uns, sans pouvoir se rendre maître des autres, il serait bientôt dévoré par la faim. « Que si tu te veux obstiner à soutenir que nature t'a fait pour manger telle viande, tue-la doncques toi-même ; je dis toi-même, sans user de couteau ni de cognée, ains comme les loups et les ours et les lyons, à la mesure qu’ils mangent,tuent la bête : aussi toi, tue-moi un bœuf à force de le mordre à belles dents, ou de la bouche un sanglier. Déchire-moi un agneau ou un lièvre à belles griffes, et le mange encore tout vif, ainsi comme ces bêtes-là font. » (Plutarque, dans son livre intitulé : S’:2 est loisible de manger chair. Traduction d'Amyot.)

On ne manquera pas ici de nous opposer la perfectibilité de l'espèce humaine, les armes, les pièges, et toutes les ressources de l'industrie. Hélas! cette perfectibilité si vantée ne nous a conduits qu’à la perfection des arts les plus funestes et les plus destructeurs. « Pauvres mortels ! Le fer et le feu sont les premières causes des maux dont vous vous plaignez avec tant d’amertume.s (Hésiode. "Epyx xxi nuépar.) Et vous admirez tous les jours ces belles découvertes !

Post ignem ætherea domo Subductum macies et nova febrium

Terris incubuit cobors.

(Horace. Ode in, lib. 1.)

Et vous ne frémissez pas en voyant un homme illégalement armé d’une épée ou d’un fusil! Auteurs imprudents ! Xénophon, et vous aussi, Buffon, dont l’éloquence enchanteresse ravit, entraîne et séduit! Quoi! vous ennoblissez la chasse ! Vous honorez le plaisir barbare de tuer les animaux les plus timides, l’art d'élever des chiens et des faucons pour les poursuivre. Comment avez-vous pu mêler dans vos écrits les idées les plus sublimes avec les détails minutieux et les termes grossiers de la vénerie! Vous êtes responsables de tous les maux qui proviennent de cette cause. Qu'un propriétaire aille se présenter à un chasseur qui foule ses moissons, qu’il veuille l'empêcher de s’introduire dans un champ, qu’il l’irrite par des reproches et nous verrons si celui que vous avez ennobli et que vous auriez dû flétrir ne tirera pas sur lui comme sur une bête fauve.

Lorsque nous comparons l’homme moderne avec l’homme primitif, nous sommes singulièrement frappés de la différence qui se trouve entre leurs facultés physiques et morales. La force extraordinaire du corps, une vie de plusieurs siècles et les mœurs patriarcales, dont les exemples sont si fréquents dans l’histoire de l’antiquité, ne se montrent plus depuis longtemps dans l'histoire des peuples modernes. L'homme, observé dans toutes les parties du

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globe terrestre, n'offre plus qu'une espèce dégénérée. L'usage du feu, l'usage des viandes ont affaibli ses organes par des maladies inconnues aux animaux sauvages et l'ont conduit à une mort prématurée. La corruption des mœurs, dont on ne cesse de se plaindre, provient indubitablement de cette dernière cause, et les exemples fournis par les nations et par les circonstances de la vie civile confirment pleinement cette vérité.

Les Anglais mangent des viandes avec excès, et leur goût pour les spectacles sanglants est un spectacle affligeant pour les amis de l'humanité ; leurs orateurs prêchent des guerres d'extermination et la mélancolie et la consomption en moissonnent tous les ans une grande partie.

Dans les contrées orientales de l'Asie, où le précepte de ne tuer ni les hommes ni les animaux est religieusement observé dans toute son étendue, les habitants font l'admiration des étrangers par leur caractère pacifique et par leurs dispositions charitables ; mais partout où ce précepte a été sacrilègement restreint à l'homicide, on vole, on pille, on égorge ; l’indigente vertu est sans secours et dans un état d’humiliation.

Observez dans le monde un grand mangeur de viande ; si ses habitudes n'ont pas été modifiées par une éducation généreuse ou par des circonstances rares et heureuses, vous découvrirez une âme dure et cruelle dans un corps lourd et malsain. Vous verrez la plus légère piqûre, la plus petite écorchure dégénérer sur lui en ulcères gangréneux. Il ne connaît ni les douceurs de l'amitié ni les charmes de la bienfaisance. Suivant lui, les lois ne sont pas assez sévères, les supplices ne sont jamais assez cruels. S'il est question de paix, il se jette dans le parti de l'opposition ; pendant la guerre, il est indifférent au récit d’un combat s’il n’est pas resté dix mille hommes sur le champ de bataille.

Voyez, au contraire, une jeune personne du sexe, aux approches de la puberté : le développement des organes de la génération suspend, à cette époque, l'empire des habitudes et rapproche de la nature cet être si intéressant pour un observateur impartial. Un dégoût général pour les viandes est

le premier symptôme de ce nouvel état; elle recherche avec empressement les plantes acides et succulentes ; le vinaigre est son assaisonnement principal, les fruits sont sa nourriture la plus chérie. Elle s’attendrit lorsqu'elle voit pleurer, elle verse des larmes lorsqu’elle voit souffrir, elle s'éwanouit lorsqu'elle voit une goutte de sang. Elle fait les délices de sa famille, elle enchante tout le monde par sa timidité, par sa douceur et par sa modestie.

Pythagore, le meilleur des hommes et le premier des philosophes, persuadé que la nature avait fait l'homme bon et sensible et le voyant partout cruelret inhumain, rechercha la cause de cette monstruosité et il la trouva dans l'usage barbare des viandes animales. Ovide expose les détails de sa doctrine dans le quinzième livre de ses Meétamorphoses. Cet ouvrage est un chef d'œuvre de poésie et d'éloquence. Ce serait le premier que je chercherais à sauver d’un incendie, et le seul où il serait à désirer qu'on apprit à lire aux enfants. Je n'ai pu résister au plaisir d'en traduire un passage en faveur de ceux qui n'entendent pas le latin.

« Gardez-vous, disait Pythagore à ses nombreux disciples, gardez-vous de » souiller vos corps par des aliments impurs. Il y a des fruits et des pommes » dont le poids fait pencher les rameaux. Les vignes sont chargées de raisins » et le lait et le miel ne vous sont point interdits. La terre vous prodigue ses » richesses et vous offre des aliments agréables, sans aucun mélange de sang »et de carnage. Les bêtes féroces se nourrissent de chairs... Les tigres » d'Arménie, les lions irascibles, les ours et les loups n'aiment queles viandes » ensanglantées. Ce serait un grand crime à mes yeux d’accumuler des » viscères hachés dans vos entrailles, d’engraisser des corps vivants avec des » cadavres et de faire mourir un animal pour en faire vivre un autre, comme » si, au milieu des fruits que la nature, la meilleure des mères, produit, vous » étiez réduits à rouler dans vos bouches des chairs meurtries et ensan- » glantées, en nous retraçant les mœurs des cyclopes. Les temps anciens, » auxquels nous avons donné le nom de siècle d’or, virent les hommes » heureux avec des fruits et des légumes. Les oiseaux volaient alors dans les » airs avec sécurité, les lièvres erraient dans les champs sans crainte, les » poissons ne se virent point suspendus aux hameçons par leur crédulité. » On ne craignait alors ni les fraudes ni les trahisons : tout vivait dans une » paix profonde. Le premier qui se remplit de viandes traça la grande route » du crime, et le fer meurtrier ne fut plongé dans les entrailles de l’homme » qu'après avoir été trempé dans le sang des animaux. On dit que le sanglier » mérita la mort pour avoir bouleversé un champ et détruit l’espoir de la récolte, que la chèvrè fut immolée à Bacchus pour avoir brouté la vigne ; » mais quels reproches peut-on faire à la brebis ? Cet animal paisible, qui » nous donne du lait pour notre nourriture, des laines pour nos vêtements, » nous est beaucoup plus utile pendant sa vie qu'après sa mort. Quel prétexte » avons-nous pour égorger un bœuf, cet animal simple, innocent, si utile et » incapable de nuire ? Celui-là n’est pas digne de jouir des fruits de la terre, » qui a la cruauté de livrer à la mort le compagnon de ses travaux ; celui-là » n’est pas digne de vivre qui, prêt à plonger le fer dans la gorge d’un » agneau, n'est pas attendri par ses cris plaintifs, si semblables à ceux d’un » enfant. »

Toutes ces raisons, malgré leur solidité, ces belles images exprimées avec tant de force, ne firent qu’une faible impression sur les esprits.

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€ ... Et talibus ora Docta quidem solvit, sed non et credita, verbis. »

- (Ovine : Métamorph., lib. xv.)

Et Pythagore crut devoir fortifier sa doctrine par le dogme de la métempsychose. Le précepte de l’abstinence, fondé sur les mêmes motifs, a aussi le même but, qui consiste à rendre les hommes meilleurs en les rapprochant de la nature par l'usage des végétaux et par l'interdiction temporaire des substances animales. Les religions prétendues réformées, qui se sont relâchées sur ce point, doivent être regardées comme des religions corrompues.

L'hygiène, éclairée par la botanique et par la chimie, parfaitement d'accord

avec la morale, donne des règles sur le choix des plantes alimentaires, sur leur préparation et sur leur conservation. Elle prononce sur, toutes les substances employées à titre d’aliment ou d’assaisonnement, sur les boissons préparées par l'expression, par l'infusion, par la fermentation ou par la distillation des différentes parties des végétaux et des produits de la végétation.

Nous nous sommes arrêté avec quelque soin sur tous ces rapports dans l'exposition des plantes alimentaires qui se trouvent dans nos contrées.

Tel est le plan que nous avons suivi dans la composition de notre ouvrage. Vivant à la campagne depuis vingt ans, parcourant tous les jours un grand espace, j'ai été à portée de voir et d'observer toutes les plantes du pays et de m'instruire des procédés et des principaux détails de l'économie rurale. Plusieurs voyages dans les Pyrénées ont agrandi considérablement le cercle de mes observations et m'ont fourni la matière d’un gros livre ou, si l’on veut, d'un grand péché, suivant l'expression d’Aulu -Gelle. Privé de tous les moyens propres à concourir à la perfection d'un ouvrage de cette nature, sans fortune, sans communication avec les savants étrangers, sans guide et sans précurseur dans l'histoire des végétaux de nos contrées, il m'a été impossible de remplir tous les cadres et de donner à un grand nombre d'articles toute l'étendue et tous les développements nécessaires; mais enfin le tableau de la végétation du département n'existait pas encore et nous l’aurons ébauché. Il paraîtra bien incomplet à côté du tableau minéralogique des Pyré-. nées du savant et modeste Palassou, notre concitoyen, et j'ose dire notre ami; mais il sera susceptible de perfection, et ceux qui s'occuperont de cet important objet dans la suite y trouveront au moins quelques fils pour s'y conduire et quelques bases pour s'y reposer. |

Je voudrais pouvoir dire librement tout ce que je dois à la généreuse amitié du citoyen Laussat, préfet colonial de la Louisiane. ‘Son séjour temporaire à Bernadets m'a procuré des amis, des livres et des conseils utiles pour la correction d’un grand nombre d'articles (1). |

Si cet ouvrage est favorablement accueilli, nous publierons incessamment l'histoire des oiseaux et des insectes du département, dont la collection est à peu près complète et la rédaction très avancée. Nous recevrons avec reconnaissance tous les objets et toutes les observations que nos concitoyens voudront bien nous communiquer sur ces deux brillantes parties de la zoologie.

1. — Laussat (Pierre-Clément de), né à Pau en 1756, Receveur général des Finances des pays d’État de l’intendance de Pau et Bayonne depuis 1784 jusqu’à la Révolution ; membre du Conseil des Anciens puis du Tribunat, préfet de la Louisiane en 1802, puis de la Martinique, d'Anvers et de Mons, représentant des Basses-Pyrénées à la Chambre des Cent Jours ; plus tard, commandant et administrateur de la Guyane Française ; mort à Pau en 1835.

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