Flore des dames
La campagne se dépouille, les matinées sont fraîches, les soirées longues, en un mot, l’hiver vient; il faut un aliment nouveau à ma paresse
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curieuse-, je ne trouve plus de plantes à peindre ou à mettre en herbier, mais celles que j’ai recueillies d’après vos leçons me restent et je viens vous demander de leur donner un nouvel attrait à mes yeux en exécutant la promesse que vous m’avez faite de m’initier au langage des fleurs. A l’œuvre donc, Albert, etqu’une prompte réponse serve de préface à une suite de lettres sur le sujet en question, lettres qui devront se succéder sans interruption jusqu au moment où nous nous trouverons réunis à Paris et où vous pourrez reprendre les leçons orales.
àD w ’ ce... septembre 1841.
A Madame la Baronne Clémence D*** à D***.
Madame et chère amie,
Je me doutais bien en vous révélant quelquesuns des mystères de la science botanique,
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qu’un esprit comme le vôtre, avide de sujets d’étude, trouverait dans le peu que je vous enseignais un prétexte suffisant pour désirer d’apprendre davantage; secondée par votre merveilleuse sagacité, par ce coup d’œil sûr qui, semblant glisser sur la superficie des choses, en apprécie la profondeur, vous avez bientôt saisi l’organisation merveilleuse des fleurs. Aujourd’hui vous voulez les connaître encore plus et vous me demandez, comme l’acquit d’une promesse, de vous formuler leur langage.
Imprudent, povero me ! Je me rappelle, en effet, avoir prononcé quelques mots qui semblaient annoncer l’intention ultérieure de vous parler du symbolisme floral au moyen duquel les Orientaux expriment leurs plus secrètes pensées. Promesse inconsidérée que j’ose à peine songer à réaliser ; car savez vous, Clémence, ce que vous exigez de moi! Vous croyez peut-être qu’il s’agit, comme pour mes leçons de botanique, de résumer une science toute faite ? Il n’en est rien, chère amie; il faut, cette fois, compiler une masse nombreuse de livres plus ou moins riches en enseignements, réunir les éléments épars qu’ils peuvent offrir, les coordonner d’une
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manière logique ; il faut, en un mot, créer de toutes pièces une grammaire des fleurs.
Vous vous étonnerez sans doute en lisant ceci; vous me répondrez qu’il existe, à votre connaissance,, vingt volumes traitant du langage des fleurs : oui, Madame, il est vrai; ces livres sont même en ce moment sous mes yeux, et c’est après les avoir interrogés curieusement que le désespoir de n’v point trouver ce que je cherchais m’a porté jusqu’à paraître reculer devant un de vos désirs. Je m’explique afin que vous ne puissiez vous méprendre sur le sens de mes paroles. Les livres déjà publiés sur les fleurs sont de deux sortes: Lesuns, purement d’érudition, ont eu pour but, en sondant les traditions des peuples anciens, de nous révéler les fables ingénieuses ou les faits historiques auxquels se rattachent les symboles floraux ; les autres, entièrement littéraires, ont été faits en vue d’exciter la curiosité d’un sexe qui, par goût comme par nature, s’harmonie étroitement avec les fleurs. On conçoit que les livres appartenant à cette dernière classe ont dû être écrits de manière à ce que la forme l’emportât sur le fond ; aussi quand on ouvre les pages signées du pseudonyme de
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M ““ c Charlotte de Latour, l’esprit est bientôt captivé par le style élégant et facile, par la tournure à la fois poétique et pittoresque adoptée par l’auteur, et l’on oublie qu’on cherchait un ouvrage didactique. M rae Leneveux, venant apiès, a cherché, il est vrai, à remplir une lacune frappante en donnant quelques principes pour faciliter l’emploi des fleurs comme signes de la pensée; mais pressée sans doute d’arriver à la partie agréable de son livre, elle est tombée dans un laconisme qui ne vaut guère mieux que le silence. Elle a eu, de plus, le tort grave de ne point comprendre qu’elle avait entre les mains les éléments d’une langue aussi ancienne que le monde, dont la grammaire seule restait à faire, mais où chaque signe a une valeur immuable.
Aussi, quand elle a cherché à étendre la signification des fleurs en attachant à chacune d’elles une devise, M me Leneveux a détruit ce que l’alphabet des champs a de plus sublime : sa simplicité. En résumé, lisez, Madame, ces différents écrits et si leur étude vous permet de composer un bouquet capable d’exprimer clairement la plus simple de vos pensées en recevantce bouquet, je m’avouerai l’esprit le plus obtus, la ian-
introduction.
gue la plus médisante qui se puisse imaginer, et je vous ferai amende honorable au nom des au- . teursqueje n’aurai su comprendre. Si, au contraire, votre silence me prouve que vous partagez mon opinion, je me mettrai de suite à l’œuvre avec cette persuasion du moins que vous comprenezladiflicultéde mon entreprise, et avec l’espoir d’obtenir, pour fruit de mes labeurs, un remercîment de votre bouche.
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LANGAGE DES FLEURS
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LE LANGAGE DES FLEURS PEUT-IL ETRE CLASSÉ PARMI LES LANGUES MORTES OU VIVANTES?
Nul bouquet, ma chère Clémence, n’est venu de votre part à mon adresse; il faut donc mettre la main à l’œuvre. Mais d’abord, croyez-vous au langage des fleurs? Votre demande avait-elle pour cause un de ces désirs de femme à la suite desquels il ne reste dans l’esprit que le plaisir d’une curiosité satisfaite; ou bien pensez-vous qu’il y ait utilité à trouver, dans les créatures délicates semées autour de nous par la Providence , un mode simple, facile, expressif, d’établir, entre des êtres de choix, une relation insaisissable pour le vulgaire ou pour les indifférents ?
S'il faut vous dire ici toute ma pensée, je crois vrai-
NOUVEAU LANGAGE DES FLEURS
ment que le seul désir de vous être agréable m’eût à peine donné le courage d’entreprendre un travail véritablement gigantesque, pour ma paresse, s’il ne m’était arrivé, je ne sais comment , par intuition sans doute, la conviction que le langage des fleurs est une merveilleuse chose, et que c’est même une langue que nous parlons souvent sans le savoir, comme ce bon M. Jourdain parlait en prose. Ainsi, mon amie, ne soyez pas trop jalouse, mais au désir de vous plaire se joint, pourm’encourager dans mon entreprise, l’ambition de devenir le législateur de l’alphabet des champs.
Je vous disais tout à l’heure que les fleurs sont employées, par tout le monde, avec l'intention de donner à leur assemblage une signification réelle. Or, ce que j’ai avancé à cet égard, il faut que je le prouve par des exemples et des autorités qui demeurent incontestables à vos yeux. Je vais donc essayer... Si nous ouvrons Delille, Bernardin de Saint Pierre, Parny.
Bon, je vous vois sourire ; il est vrai que ces noms sont terriblement classiques ; il vous faut d’autres autorités. Peu vous importent les arrêts de la gloire. Vous recherchez avant tout ceux de la mode. Eh bien ! soyez tranquille, madame, la gloire et la mode s’uniront pour vous convaincre.
Dans un de ces charmants articles, perles précieuses