‹ Flore des damesChapitre 39 sur 169 · chapitre IV · texte numérisé non relu

chapitre IV

TT

Cueillons cueillons la rose au matin de la vie.

Du rapide printemps respire au moins les fleurs, Aux chastes voluptés abandonnons nos cœurs :

Aimons-nous sans mesure, ô mon unique amie.

Quand le nocher, battu par les flots irrite's,

Voit son fragile esquif menace' du naufrage,

Il tourne ses regards aux bords qu’il a quittés Et regrette trop tard les loisirs du rivage.

Ah! qu’il voudrait alors au toit de ses aïeux,

Près des objets chéris présents à sa mémoire, Coulant des jours obscurs, sans périls et sans gloire, IX’avoir jamais laissé son pays ni ses dieux !

Ainsi l’homme courbé sous le poids des années, Pleure son doux printemps qui ne peut revenir,

Ah ! rendez-moi, dit-il, ces heures profanées :

O dieux ! dans leur saison j’oubliai d’en jouir.

Il dit : la mort répond ; et ces dieux qu’il implore, Le poussant au tombeau sans se laisser fléchir,

INe lui permettent pas de se baisser encore Pour ramasser ces fleurs qu’il n’a pas su cueillir,

Aimons-nous, ô ma bien-aimée !

Et rions des soucis qui bercent les mortels ;

Pour le frivole appât d’une vaine fumée,

La moitié de leurs jours, hélas! est consumée Dans l’abandon des biens réels.

A leur stérile orgueil ne portons point envie, Laissons le long espoir aux maîtres des humains !

Pour nous, de notre heure incertains, Hâtons-nous d’épuiser la coupe de la vie Pendant qu’elle est entre nos mains.

Soit que le lauriernous couronne,

Et qu’aux fastes sanglants de l’altière Bellone,

Sur le marbre ou l’airain on inscrive nos noms ; Soit que des simples fleurs que la beauté moissonne L’amour pare nos humbles fronts,

Nous allons échouer, tous, au même rivage :

Qu’importe au moment du naufrage Sur un vaisseau fameux d’avoir fendu les airs,

Ou sur une barque légère D’avoir, passager solitaire,

Rasé timidement le rivage des mers ? (t )

(t) Lamartine, méditations poétiques.

Page 1