CHAPITRE V
Narcisse avait seize ans.
Il poursuivait les cerfs clans le fond des forêts,
Écho le vit, Écho, cpii, trompant nos secrets,
Mêle à tous les discours une voix familière,
Et jamais cependant n’a parle' la première.
Elle e'tait nymphe alors, et non pas un vain son,
Mais la nymphe causeuse, en sa jeune saison,
Déjà ne pouvait plus qu’à de longs intervalles Des mots qui la frappaient re'pe'ter les finales,
Elle avait de Junon mérité le courroux :
Quand Junon épiait son infidèle époux,
Echo par ses discours retardant sa poursuite,
Des amantes du Dieu favorisait la fuite •
Mais la déesse enfin connut la trahison :
« Reçois ton châtiment dit la fière Junon ;
» Sans suite désormais que ta brusque parole,
» Comme un rapide éclair, retentisse et s’envole ! » Depuis ce jour fatal Écho n’a répété Que le son fugitif par les airs apporté.
Au milieu des forêts quand son amant s’élance,
Vers lui d’un pas furtif Écho vole en silence.
Narcisse, loin des siens, seul errait dans les bois.
« Nul n’est-il près de moi ? — Moi ! » dit l’Écho fidèle
NOUVEAU LANGAGE DES FLEC1S.S
11 croit qu’on suit ses pas • avec force il appelle...
« Viens! » l’Écho redit : «viens, » il regarde, où es-tu Nul ne paraît... « Pourquoi cria-t-il, me fuis tu P — Me fuis tu ? » lui répond cette amante plaintive Narcisse s’adressant à la voix fugitive :
« Approchons-nous. » Docile à cet ordre si doux,
La nymphe avec transport, repète : « approchons-nous. Elle sort, tend les bras, vers lui se précipite ;
A ses embrassements il s’échappe , il l’évite :
« Que je meure, dit-il, plutôt que d’être à toi!
Et cette amante encor lui redit : « Être à toi ! »
Echo loin d’un ingrat dévore son outrage,
Et cache sa rougeur sous un disci'et feuillage.
Les nymphes d’alentour avaient jadis, comme elle, Subi le froid dédain de ce jeune rebelle,
La plus jeune s’écrie : « Oui d’affronts consumé, «Qu’à son tour le barbare aime sans être aimé! »
Sa suppliante main vers les dieux est tendue ;
Sa prière par eux n’est que trop entendue.
Une source jaillit dans le vallon prochain ;
De ses flots transparents le miroir argentin Jamais ne fut troublé par l’urne des bergères, Par la soif des troupeaux, par les biches légères.