COULEURS
Ronsard fut le premier de nos poëtes qui composa un bouquet allégorique; il écrivit à la dame de ses pensées :
Je vous envoyé un bouquet que ma main Vient de tirer de ces fleurs épanies.
Qui ne les eust à ce vespre treillies Cbeutes à terre elles fussent demain.
Après Ronsard, un nombre infini de poëtes français se sont emparés de ce brillant sujet,
et l’ont orné de tout le charme de leur imagination.
Parmi les auteurs qui recueillirent tous ces fragments épars , n’oublions pas de placer en première ligne I’impératrick Joséphine.
Mais devons-nous être étonnés que la meilleure et la plus délicate de toutes les femmes ait choisi les fleurs pour objet de ses éludes ?
Les fleurs ont dû inspirer et inspireront toujours les âmes comme celle de Joséphine.
Les douces allusions qu’elles expriment sont aussi anciennes que le monde , et ne vieilliront jamais, car chaque printemps en renouvelle les sujets. Un célèbre auteur de nos jours va môme jusqu’à considérer le langage des fleurs comme la source du langage figuré chez les peuples primitifs. Si j’ose avouer ce que je pense, dit notre auteur, c’est aux plantes et surtout à leurs racines, qui leur fournissent des fils , des cordes, des arcs, que les sauvages doivent les premiers modèles des spirales de leurs meubles et de leur écriture hiéroglyphique. Je suis d’autant
plus porté à adopter cette opinion , que les Chinois , le peuple le plus ancien de la terre , y ont puisé leur premier alphabet. Suivant Kircher, c’est des formes des racines, aux»
quelles ils attribuent les plus grandes vertus des plantes, qu’ils ont composé les premières lettres qui servirent à l’écriture vulgaire et à faire des livres. Ils y joignirent ensuite d’autres alphabets , formés d’étoiles , d'ailes d’oiseaux, de tortues, de coquillages, de vermisseaux , de reptiles, de poissons , suivant les sujets qu’ils voulaient traiter. Ils groupaient plusieurs de ces animaux pour exprimer le caractère d’un objet. Par exemple , voulaient-ils offrir l’image de la rapidité d’un fleuve qui se précipite comine un torrent, ils représentaient plusieurs poissons qui nageaient dans différents sens. Le cours ordinaire d’un fleuve était rendu par un seul poisson nageant dans une seule direction.
Lnc agrégation d’animaux forma un caractère , désigné aujourd’hui par des points ou par de simples traits. C’est, suivant Kirelier ,
la seule différence qui existe entre leurs caractères anciens et leurs caractères modernes; ainsi, une lettre est chez eux une pensée.
Ils eurent, dans l’origine, seize alphabets, qui n’en composent plus qu’un seul aujourd’hui ; mais celui de la végétation est le plus ancien et le fondement de tous les autres.
Ccst à la forme des racines des plantes qu’il faut attribuer encore ces grands traits déliés, roulés et enchevêtrés qu’on trouve dans leur écriture et dans celle des autres peuples de l’Orient t qui adoptèrent sans doute les mêmes modèles. Nous retrouverions , peut-être , ces caractères radicaux dans nos lettres romaines; car les trois jambes de VM , les deux perpendiculaires de Y N, les deux inclinées de VA, les deux renversées du V, de l’X, le Z, etc., ressemblent aux racines végétales de l’alphabet chinois. Les lettres E , Fj J j L , Y représentent peut-être des tiges d’arbres, les unes toutes nues, les autres avec des branches et des rameaux.
Notre T surtout est une abréviation du fa-
meux tau des Égyptiens. Il imite comme lui le tronc d’un arbre avec ses branches horizontales, désigné ainsi dans les caractères de la Chine -f. Cette forme de croix, qui, suivant nos voyageurs les plus éclairés, représente un arbre dans l’écriture chinoise , a fait imaginer bien des commentaires à quelques missionnaires , qui ont cru y voir le signe de la Rédemption, ainsi que dans le tau des Égyptiens. Il y a apparence que notre S a été tirée de la figure du serpent, d’autant plus qu’elle fait siffler tous les mots où elle se trouve. Nous citerons en preuve ce vers de Racine dans la bouche d’Oresle furieux, qui croit voir le spectre sanglant de sa mère après l’avoir poignardée :
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes?
La lettre C , quia une partie de la figure de l’6 , produit aussi souvent le même sifflement. Quant à l’O, je suis porté à croire qu’il doit sa forme à celle du soleil, d’autant que le son qu’il exprime est, dans toutes les
Uô —
langues, celui de l’admiration : c’est le son liment qu’a dû produire, chez tous les peuples , l’astre du jour. L’O donne de la majesté à tous les mots en les rendant plus sonores; il se trouve fréquemment dans les langues méridionales de l’Europe, comme dans celle des Espagnols. Ainsi Charles-Quint, s’arrêtant aux diverses langues européennes, disait que l’anglaise était propre à parler aux oiseaux, l’allemande aux chevaux, l’italienne aux dames, la française aux hommes, l’espagnole à Dieu. Ce qui prouve encore que la lettre ü doit son origine à la forme ronde du soleil, et son expression à celle de l’admiration, c’est qu’elle se trouve très-répandue dans les langues simples des peuples de la zone torride, auxquelles elle donne une harmonie et une dignité que n’ont pas souvent celles des peuples savants et civilisés des autres climats. C’est ce qu’on peut voir surtout dans les noms de la plupart des royaumes de l’intérieur de l’Afrique , tels que ceux d’Angola , des Yolofs, de Tombuto , de Boutnou, de
Majombo, de Gingiro, de Macoco, de Loan> go, de Congo, de Loando, de Monoémugc , de Monomotapa, de Monzando, etc. D’un autre côté, on observe que dans les pays froids, comme en Russie, la plupart des terminaisons des noms sont en A, telles que celles du lac de Ladoga en Finlande, de la cascade d’Imatia , de la ville de Riga, ainsi que celles de quantité de noms vulgaires. La bière s’v appelle piva-, l’eau , vanda-, le pain, gleba : la mère, malouska ; le père, balouska. Pour dire à gauche, on dit na lava , à droite, na prava ; mon pigeon, goloubovska mata , etc.
J’en laisse chercher la raison à d'autres.
Quant au caractère O, je lui trouve une analogie encore plus marquée avec le soleil- Dans les chiffres arabes, lorsqu’il est seul, ce n’est qu’un zéro ; il est sans valeur, mais il décuple celle d’un chiffre lorsqu’il y est joint ; il la centuple lorsqu’on l’y ajoute deux fois, ainsi de suite. 11 ressemble donc au soleil , qui est sans action lorsqu’il n’est pas combiné avec une des puissances de la na
turc. C'est ce que l’on voit au sommet des hautes montagnes, qu’il laisse couvertes de glaces , parce qu’il ne peut s’y harmonier avec l’air qui y est trop raréfié. Mais, lorsque, par la médiation de ce même air, il peut se combiner avec une des puissances de la nature , telle , par exemple, que la végétale, il en décuple les harmonies dans son cours annuel j il les centuple dans une autre période semblable, et il les porterait à l’infini dans le cours des siècles, si elles ne trouvaient des obstacles dans celles des autres puissances, que la nalure a balancées les unes par les autres.
Pour revenir aux seize alphabets des Chinois, il est digne de remarque que six ont été trouvés par leurs premiers empereurs.
Fohi composa celui des dragons pour l’astronomie; Him-Nrim, celui des lettres pour l’agriculture; Cherem-Kim, ceux des huîtres et des vermisseaux; Choam-Ham, celui des oiseaux; et Yao, celui des tortues. On ne peut conclure que , dans ces anciens temps.
les souverains étaient philosophes ou les philosophes souverains. Enfin, je ferai observer que non-seulement les premiers hommes ont cherché à exprimer leurs idées par des signes naturels, comme on le voit par les caractères primitifs de leur écriture dont chaque lettre formait une pensée, mais encore qu’ils ont cherché à les exprimer par leur style figuré , que les sauvages et les peuples civilisés de l’Orient emploient aujourd’hui pour exprimer leurs passions , leurs lois, leurs devoirs.
— Si cette théorie n’est pas rigoureusement vraie, on ne peut disconvenir, du moins, qu’elle ne soit fort ingénieuse. Mais, sans pousser aussi loin les déductions tirées du langage floral, on peut très-bien appliquer les lois de la floraison aux révolutions mensuelles, hebdomadaires et diurnes de la terre, comme cela résulte des calendrier et horloge de Flore. Indiquons dans des tableaux synoptiques ces emblèmes divers.
t° Désignation florale des mois de Vannée.
Janvier.
Février.
Mars.
Avril.
Mai.
Juin.
Juillet.
Août.
Septembre.
Octobre.
Novembre.
Décembre.
Ellébore noir.
Daphné bois-gentil.
Soldanelle des Alpes.
Tulipe odorante.
Spirée filipendule.
Pavot coquelicot.
Chironde petite centaurée.
Scabieuse tronquée.
Cyclame d’Europe.
Mille-pertuis de la Chine.
Ximénésie encélioïde.
Lopésie à grappes.
2° Désignation florale des semaines.
l re Semaine du mois.
2 me Semaine.
3 rae Semaine.
4 me Semaine.
Hydrangée à feuilles de chêne.
Joubarde des toits.
Ketmie comestible.
Liuaire des Alpes.
3* Désignation florale des jours de la semaine.
Dimanche.
Lundi.
Mardi.
Mercredi.
Jeudi.
Vendredi.
Samedi.
Àlkekengc comestible.
Benoitc écarlate.
Scnecon en arbre.
Décumaire sarmcnleux.
Ériné des Alpes.
Jagabellc commune. Gentiane jaune.
4° Désignation florale des heures de la journée.
Quelques fleurs ouvrent leur corolle h une heure déterminée du jour, et la referment à une autre heure déterminée. Linné, frappé de cette singularité, a dressé un tableau auquel il a donné le nom édHorloge de ldore. Le voici :
Minuit. — Le cactier à grandes fleurs. Il ferme sa corolle à minuit et l’ouvre entre neuf et dix heures du matin.
Une heure — Le laileron de Laponie ferme
sa corolle à une heure du matin et l’ouvre à sept.
Deux heures. — Le salsifis jaune. Il ouvre sa corolle à deux heures et la referme à neuf ou dix.
Trois heures. — La grande picridie ouvre sa fleur à trois heures du matin, et la referme entre midi et deux heures.
Quatre heures. — La crépide des toits ouvre ses fleurs à quatre heures du matin et les referme entre dix heures et midi.
Cinq heures. — L’hcmérocale fauve ouvre les siennes à cinq heures du matin et les referme à sept ou huit heures du soir.
Six heures. — L’épervière frutiqueuse ouvre sa corolle à six heures du matin et la referme à cinq heures du soir.
Sept heures. — Le souci pluvial s’ouvre à sept heures du matin et se ferme entre trois et quatre heures du soir.
Huit heures. — Le mouron rouge ouvre sa jolie petite fleur à huit heures du matin et la referme à trois heures du soir.
Neuf heures. — Le souci des champs ouvre sa fleur à oeuf heures du malin, et la referme entre midi et trois heures du soir.
Dix heures. — La ficoïde napolitaine s’ouvre à dix heures et se ferme à trois.
Onze heures.— L’ornithogale dame d’onze heures s’ouvre à onze heures du matin et se referme à trois du soir.
Midi. — La ficoïde glaciale s’ouvre à midi et se ferme entre trois et quatre heures du soir.
Une heure. — L’œillet prolifère forme sa corolle à une heure après midi, et l’ouvre à huit heures du matin.
Deux heures. — L’épervière - piloselle se ferme à deux heures, et s’ouvre à huit heures du matin.
Trois heures. — Le pissenlit taraxacoïde se ferme à trois heures du soir, et s’ouvre entre quatre et cinq heures du malin.
Quatre heures. — L’alysse alyssoïde se ferme à quatre heures du soir, et s’ouvre entre six et huit heures du matin.
Cinq heures. — Belle-de-nuit s’ouvre à cinq heures du soir, et se ferme entre neuf et dix heures du matin.
Six heures. — Géranium triste. Il ouvre ses fleurs odorantes à six heures du soir et les referme entre dix et onze heures du matin.
Sept heures. — Le pavot à tiges nues, terme ses fleurs à sept heures, et les ouvre à cinq heures du matin.
Huit heures. — Liseron droit. Il se ferme à huit heures, et s’ouvre entre cinq et six.
Neuf heures. — Le liseron linéaire ferme ses fleurs à neuf heures du soir et les ouvre à huit heures du matin.
Dix heures. —- L’ipomée pourpre ouvre ses fleurs à dix heures du soir, et les ferme entre neuf et dix du matin.
Onze heures. — Le siléné fleur de nuit ouvre sa fleur à onze heures du soir, et la ferme entre sept et huit du matin.
Voici par quels attributs les anciens avaient désigné chaque heure du jour :
La première heure, un bouquet de roses épanouies.
La deuxième, un bouquet d’héliotrope.
La troisième, un bouquet de roses blanches.
La quatrième, un bouquet d’hyacinthe.
La cinquième, quelques citrons.
La sixième, un bouquet de lotus.
La septième, un bouquet de lupins.
La huitième, plusieurs oranges.
La neuvième, des feuilles d’olivier.
La dixième, des feuilles de peuplier.
La onzième, un bouquet de soucis.
La douzième, un bouquet de pensées et de violettes.
Ainsi, les mouvements variés des fleurs, leurs veilles, leur sommeil, leur sensibilité, donnent avec raison l’idée d’une horloge ou d’un baromètre floral. Tout, en effet, dans le règne végétal, est exactitude et précision. A l’heure de la tempête, par exemple, les ombellifères replient leurs ombelles en forme de coupe j les infundibuliformes renversent leurs
entonnoirs, les rosacées inclinent leurs pétales, les liliacées laissent pendre leurs corolles, et les caryophyllées penchent leur tête. Chaque fleur semble prévoir le danger, et se servir des moyens que la nature lui a donnés pour l’éviter. Il est même, dans les climats chauds, des plantes qui agitent leurs feuilles comme pour se rafraîchir, telles que Vhedysarum gy rans.
L’Éternel veille sur les fleurs Dont il embellit la nature;
Il a pris soin de leur parure,
De leurs parfums, de leurs couleurs.
Pour elles il prévoit l’orage ;
Et la fleur qu’un moment flétrit A les mêmes soins en partage Que le chêne qui dépérit Accablé sous le poids de l’âge.
Voyez au milieu du bocage,
Où le sort voulut l’attacher,
La fleur qui va se dessécher; L’Eternel sur son vert feuillage Conduit lui-même le nuage Qu’elle ne peut aller chercher.
L’homme, par un destin contraire,
Vivant sous le poids des douleurs,
Cherche l’eau qui le desaltère Et demande au sein de la terre Un pain arrose de sueurs.
Il s’agite, raisonne, espère;
Dieu seul raisonne pour la fleur :
Elle vit au sein du bonheur,
Et l’homme connaît la misère.
Si maintenant nous examinons quels emblèmes renferment les couleurs, nous verrons que les anciens s’en servaient de la manière suivante pour représenter les quatre éléments :
Rouge. Le feu.
Blanc. L’eau.
Bleu. L’air.
Noir. La terre.
Ils représentaient les quatre saisons par les couleurs ci-après :
Vert. Le printemps.
Rouge. L’été.
Bleu. L’automne.
Noir. L’hiver.
Les trois couleurs principales sont : le rouge s 1 e jaune et le bleu-, le blanc représente la lumière, le noir, l’absence de la lumière , les couleurs secondaires sont formées du mélange de deux couleurs primitives ou principales j telles sont le pourpre, l’orangé, le vert, le violet, le gris cendré, le gris brun, etc. Le vert se compose de jaune et de bleu, le violet, de rouge et de bleu, etc. Ces couleurs produisent un nombre considérable de nuances ou teintes; on en compte 819.
Voici l’emblème des principales.