‹ Flore des dames, ou, Nouveau langage des fleursChapitre 16 sur 23 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES FLEURS

fragments divers.

L^ENNUI. — Boule-de-neige.

Pauvre mère, aujourd'hui sous sa tombe oubliée!

Je me souviens du jour qu’elle s’est mariée ;

Elle enfant de seize ans, moi tout petit enfant.

Entre ces jours lointains qui s’effacent souvent, Quelque chose en mon cœur sans doute le protège,

Ce jour vieux de trente ans. C’était un jour de neige. Gris, triste, comme sont beaucoup de jours d’hiver; Pourtant je m’en souviens comme du jour d’hier,

Je me souviens du prêtre et de sa longue messe,

De l’orgue qui chantait, de la sainte promesse Que firent les époux : je me souviens aussi Des pauvres tout joyeux qui leur criaient merci.

Enfin, dans cc passé si lointain et. si sombre,

Ce jour seul luit encore parmi des jours sans nombre,

Dans un oubli sans fond par le temps dévorés.

Et puis, pendant quinze ans nous fûmes séparés.

Lorsque je la revis elle était encor belle :

Mais déjà quatre enfants se pressaient autour d'elle;

Et moi, jeune homme alors, aux turbulents désirs,

J’aimais le bal, le jeu, les chevaux , les plaisirs ;

Je courais dans ma vie et ne m’arrêtais guère A cette vie assise où se plaît une mère.

Et cependant nos cœurs, sans s’être rien promis,

Se comprenaient tout bas et se sentaient amis.

J’étais près d’elle au jour de sa première épreuve,

Jour de fatal présage où le ciel la fit veuve !

Enfin , depuis ce temps, où beaucoup de douleurs L’ont vite et durement accoutumée aux pleurs :

Je la voyais souvent, et souvent sa souffrance A mes discours amis reprenait espérance,

Lorsque, voilà huit jours, un billet de sa main Me dit : « Venez ce soir... sinon ce soir, demain...

Sinon demain... enfin venez, oh! venez vite. »

Avec ce ton pressant le malheur seul invite;

J’y cours et je la trouve assise au coin du feu,

Faible, pâle, roulant des pleurs dans son œil bleu ;

Elle me tend la main, me désigne une place :

— Mon ami, me dit-elle, écoutez-moi, de grâce :

« Voilà cinq ans passés j’avais mes quatre enfants ;

<c Tous quatre enfant s clié ris, purs, nobles, beaux, charmant s, « Le jour où notre roi, que je n’ose maudire,

« De la guerre civile alluma le délire,

« Les deux aînés sont morts ! le plus jeune, au milieu « Du peuple souverain dont il faisait son dieu;

« L’autre, esclave hautain de son âme loyale ,

« Sous l’uniforme bleu de la garde royale.

« Ma fille (pour cela souvent j’ai bien gronde)

« Préferait l’ofücier au bel habit brodé;

« Et le fils qui me reste avait pour l’autre frère « Un culte mérité par une vie austère;

« Mais quand d’un seul linceul tous deux furent paré?' « Leurs larmes n’eurent plus de frères préférés.

« Chacun n’a que six pieds sous la terre fatale,

« Et chacun eut de nous une douleur égale!

« Pourtant de mes enfants le chagrin s’envola;

« Le temps et leur jeunesse aussi les consola :

« Et moi qui leur voulais des jours purs et prospères,

« Je gardai pour mes nuits mes larmes solitaires.

« Vous vous le rappelez, nous étions presque heureux; « Alors vint ce fléau meurtrier, ténébreux,

« Comme un noir assassin dépeuplant la famille.

« Dans mes bras, en une heure, il me tua ma fdle ! a Comme une fleur coupée au pied, comme un oiseau « Atteint au cœur, la pauvr e enfant mourut!... Fléau u Qui ne m’as pas voulu prendre, moi pauvre femme,

« Vieille de corps, brisée, et bien plus vieille d’âme ,

« Pourquoi donc m’as-tu pris ma belle et jeune enfant;’ « Oh! pour cela, de vous j’ai douté bien souvent, u Mon Dieu ! mais j’écartai ce désespoir funeste ;

<; Car je suis jeune encore, un fds encor me reste.

« Eh bien! ce fils? — Grand Dieu, m’écriai-je, ce fils, « Esl-il mort? — ISon, oh ! non ; il vit puisque je vis !

« Mais, mon ami, ce fils à présent m’épouvante !

« Je ne sais quelle idée affreuse, décevante,

<t Dévaste maintenant tous ces jeunes esprits;

« Mais d’une mort brutale ils semblent tous épris.

« Ce n’est pas désespoir d’un amour qu’on méprise, « Ou folle ambition dont leur âme est éprise,

« Ou misère, ou malheur, ou crainte de souffrir,

« Je ne sais, ce n’est rien : ils meurent pour mourir. « Ici, quand par hasard un journal homicide « Raconle en ses détails quelque affreux suicide,

« Je le lis plusieurs fois, puis il rêve longtemps;

« Et lorsque j’interromps ce rêve que j’entends,

« Il me répond, à moi, sans changer de visage :

« Cet homme-là, ma mère, avait un grand courage ! « En vous, ô mon ami, j’ai confiance et foi :

« Puisqu’il est sans pitié, prenez pitié de moi.

« Pauvre femme perdue en ma douleur profonde,

« Je suis trop triste, hélas ! je ne sais plus le monde. « Vous êtes jeune encore et vous devez savoir « Quels vœux et quel désir cet enfant peut avoir ;

« Il faut les deviner, il faut les satisfaire.

« Hélas ! pendant longtemps moi j’ai voulu le faire !

« Seule, je l’ai tenté, mais de sévères voix « Sur moi cruellement ont parlé quelquefois.

« Quand j’appelais ici les concerts et les fêtes,

« Mêlant mes cheveux gris parmi de blondes têtes,

« On se riait de moi! Vous, il faut le sauver.

<i S’il veut jouer, qu’il joue... Aime-t-il une femme « Indigne, il peut l’aimer : malgré sa vie infâme,

<f S’il veut nie l’amener, je la recevrai bien :

a Veut-il du luxe? liëlas ! qu’il prenne tout mon bien « Donnez-lui, quoi que soit, ce que son cœur envie , « Un amour qui lui fasse au moins aimer la vie !

« Lui faut-il que je meure?... Eh! je mourrai bientôt. « — Non, je le sauverai, » rëpondis-je. Ce mot N’e'taitpas prononce qu’un bruit épouvantable Vint nous glacer tous deux d’une crainte effroyable. Je cours, et, dans sa chambre, étendu sur son lit,

Mis avec soin, vêtu de son plus bel habit,

Le jeune homme gisait la tête fracassée!!!

Je cherche pour savoir la funeste pensée Qui, si jeune , lui fit désirer le tombeau,

Et je trouve un papier placé près d’un flambeau,

Et j’y lis ces seuls mots sous le sang que j'essuie :

« Je meurs, pardonnez-moi, ma mère, je m’ennuie. »

Oh ! barbares enfants ! que si le lendemain Vous eussiez près de moi parcouru le chemin Où marchaient les cercueils du fils et de la mère, Vous auriez pour mourir la main bien moins légère.

LE ÏI1E NATUREL

Fragment.

Dans les œuvres de Chateaubriand, l’une des plus intéressantes parties est la relation de la traversée de l’illustre voyageur en Amérique. Rien d’animé, de pittoresque comme les scènes de mer qu’il décrit. Vous voyez marcher le vaisseau, voiles et bonnettes déployées, avec ses ballots, ses agrès, avec ses passagers, avec ses habitants de différents genres, et jusqu’au matou du capitaine, qui se roidit sur ses pattes contre le tangage. Tout cela nage dans une lumière phosphorescente, à la manière de l’une des belles peintures de Claude Lorrain. Il touche à deux îles : dans la der nière, à Saint-Pierre, il raconte une courte histoire de jeune fille^ celte histoire, nous la copions textuellement; c’est une véritable rose marine que nous cueillons pour la placer

« J’étais allé seul, un matin, au morne oriental, pour voir se lever le soleil du côté de la France. Je m’assis au ressaut d’un rocher, les pieds pendants, sur la vague qui déferlait au bas de la falaise. Une jeune marinière parut dans les déclivités supérieures ; elle avait les jambes nues, quoiqu’il fit froid, et marchait parmi la rosée. Ses cheveux noirs passaient en touffe sous le mouchoir des Indes dont sa tète était entortillée ; par-dessus ce mouchoir elle portait un chapeau de roseaux du pays, en forme de nef ou de berceau ■ un bouquet de bruyères lilas sortait de son sein, que modelait l’entoilage blanc de sa chemise. De temps en temps elle se baissait pour cueillir les feuilles d’une plante aromatique qu’on appelle dans l’île thé naturel. D’une main elle mettait ces feuilles dans un panier qu’elle tenait de l’autre. Elle m’aperçut. Sans être effrayée, elle vint s’asseoir à mon côté, posa son panier prés d’elle, et se mit, comme moi, les jambes ballantes sur la mer, à regarder le soleil.

« Nous restâmes quelques minutes sans parler et sans oser nous tourner l’un vers l’autre; enfin je fus le plus courageux, et je dis :

— Que cueille*-vous là?

« Elle leva sur moi de grands veux noirs, timides et fiers, et me répondit :

— Je cueillais du thé.

« Elle me présenta son panier.

— Vous porte* ce thé à votre père et à votre mère ?

— Mon père est à la pèche avec Guillaumv.

— Que faites-vous l’hiver dans Pile?

— Nous tressons des filets ; le dimanche, nous allons à la messe et aux vêpres, où nous chantons des cantiques; et puis nous jouons sur la neige, et nous voyons les garçons chasser les ours blancs.

— Votre père va bientôt revenir?

— Oh ! non ; le capitaine mène le navire k Gènes avec Guillaumy.

— Mais Guillaumv reviendra ?

— Oh 1 oui, à la saisou prochaine, au re»

lour des pêcheurs. Il m’apportera dans sa pacotille un corset de soie rayée, un jupon de mousseline et un collier noir.

— Et vous serez parée pour le vent, la montagne et la mer. Voulez-vous que je vous envoie un corset, un jupon et un collier d’Amérique ?

— Oh ! non.

« Elle se leva, prit son panier et se précipita par un sentier rapide le long d’une sapinière. Elle chantait d’une voix sonore un cantique des missions :

Tout brûlant d’une ardeur immortelle,

C’est vers Dieu que tendent mes de'sirs.

Elle faisait envoler sur sa route des mouettes et de beaux oiseaux marins appelés aigrettes, à cause du panache de leur tête; elle avait l’air d’être de leur troupe. Arrivée à la mer, elle sauta dans un bateau, déploya la voile et s’assit au gouvernail ; on l’eût prise pour la Fortune; elle s’éloigna de moi.

Vider picciula nave; e in poppa, quella Che guidai- gli doveva, fatal donzclla .

— Oh ! oui, oh ! non , Guillaumv.

« L’image du jeune matelot sur une vergue, au milieu des vents, changeait en terre de délices l’affreux rocher de Saint- Pierre

1, isole di fortuna, ora vedete. »

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