‹ Flore des dames, ou, Nouveau langage des fleursChapitre 17 sur 23 · LA RAILLÉE AUX ROSES · texte numérisé non relu

LA RAILLÉE AUX ROSES

Le <i mai de l’an 1227, la reine Blanche de Castille, veuve de Louis YM I et régenle du royaume, accompagnée du jeune roi son lils, des principaux seigneurs de la cour et des présidents et conseillers, traversait le Poitou en compagnie du parlement. A cette époque, le parlement n’était pas sédentaire à Paris, et c’était pour rendre ses décisions

plus pompeuses et plus sacrées que la sage reine aimait à suivre les magistrats dans leurs pérégrinations ambulatoires; la régente inspirait à son fils, par ces pèlerinages judiciaires, un plus grand amour pour la justice, et un attachement inviolable pour ceux qui s’en montraient les dignes organes. On sait comment le jeune et glorieux roi profita plus tard des leçons de sa pieuse mère.

Les habitants de la capitale du Poitou faisaient éclater les témoignages de leur joie; les rues étaient jonchées de rameaux et de branchages; les maisons étaient tapissées, et de chaque fenêtre s’élancait un pennon ou un drapeau chargé de fleurs de lis et de couronnes de verdure. Les cris de Noël ! Noël !

Vive monsieur notre roi! vive notre dame la régente! retentissaient dans les airs, et se mêlaient au bruit des cloches et au carillon de l’Hôtel de Ville. Les bourgeois et les svndies des corporations de marchands, en habits de cérémonie, marchaient avec les échevinsà la têtç du peuple, et tous se pressaient autour du

cortège royal, qui cheminait ainsi sans autre escorte que l’amour et l’affection des citoyens La régente, montée sur un superbe palefroi grenadin , avait à sa droite le jeune roi, âgé de douze ans, et à sa gauche Thibault, duc de Bourgogne. Les seigneurs de Crécv, de Xaintrailles, de Bourgaville et de Féeamp, les comtes de Ponthieu, de Toulouse, de Narbonne, les vidâmes de Chartres et d’Abbeville, et une foule de gentilshommes, d’abbés et de capitaines de renom, venaient ensuite sur des chevaux de bataille et armés de toutes pièces ; car, dans ces temps d’honneur et de loyauté chevaleresques, l’habit de fête des Français était le casque et l’armure, et la pompe royale elle-même acquérait de nouveaux droits au respect en se montrant sous un corselet d’acier. Après celte vaillante élite de guerriers venaient, montés sur des mulets pacifiques, les présidents cl les conseillers au parlement.

Parmi ces braves magistrats on remarquait Pierre Dubuisson, premier président, que ses

quatre-vingts années n’empêchaient pas de remplir les austères fonctions de sa charge -, Philippe de Moirol, Ange de Saint Prévat, Clément Toulemain , Jacques Sainbrugcs , conseillers aux enquêtes et vieillards plus que septuagénaires. Des conseillers plus jeunes , mais non moins illustres par leur science et leur nom, s’avançaient après ces Nestorsde la magistrature française.

Le cortège se rendit à la cathédrale, et une messe solennelle d’actions de grâces fut chantée avec une pompe et un appareil splendides : ou appela sur la tête des juges les lumières de rEsprii-Saint, et chaque membre du parlement reçut, après la reine et son fils, le sacrement de communion des mains de Claude Biaisement, évêque de Poitiers.

La cérémonie religieuse terminée, la reine et le jeune roi se rendirent à la maison du grand argentier de la couronne, messirc Math urin de Surlance. Cette maison touchait aux remparts de la ville, et était entourée de tous côtés par des champs couverts de rosiers

rn (leurs. La reine s’installa dans ce manoir, qu’on avait pris grand soin d’embellir de toutes lés somptuosités du luxe de l’époque, et voulut qu’à l’exclusion des capitaines, des seigneurs et des abbés milrés suivant la cour, les parlementaires et leurs familles trouvassent un gîte commode et sûr auprès d’elle. Le champ de roses qui s’étendait devant la maison devait servir de cour de justice , et c’était là en plein air, à la face du soleil, que le parlement, suivant l’usage des vieux Gaulois, devait rendre et distribuer la justice au peuple, sous les yeux de la reine régente et du jeune héritier de la couronne.

La première audience fut proclamée pour le lendemain.

Les parlementaires, nous l’avons dit, emmenaient dans ces lointains voyages leurs familles, c’est-à-dire leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs. Pierre Dubuisson , premier président du parlement, veut depuis longues années, avait une fille unique d’une rare beauté, d’une exemplaire sagesse, et

et qu'il aimait avec toute la tendresse d’un père et d’un vieillard. Marie, c’était le nom de la jeune fille, faisait l’admiration de la cour, non-seulement par l’éclatante merveille de sa beauté, mais encore par les qualités de son cœur et de son esprit. Attentive aux moindres désirs de son vieux père, on la voyait fuir les délassements les plus innocents, les plaisirs les plus purs pour passer aux genoux du vénérable vieillard les courts instants qu’il ne consacrait pas aux travaux de sa haute magistrature.

Lejeune comte de la Marche, l’un des premiers seigneurs de la cour, était devenu éperdument amoureux de Marie, et le voyage de Poitiers n’avait fait qu’encourager sa passion, en lui donnant l’espoir que d’heureuses circonstances pourraient lui faciliter le moyen de faire connaître à cette chaste jeune fille la force et la pureté des sentiments qu’il n’avait pu réussir à vaincre ni à apaiser. Le comte de la Marche était pair de France, et comme la cour de parlement se composait de juriscon-

suites et de seigneurs hauts justiciers, les prérogatives de la pairie le mettaient en relations continuelles avec le premier président Dubuisson, dont la profonde sagesse était le phare et le guide de la noble jeunesse qui voulait suivre avec loyauté l’épineux et ardu sentier de la justice. C’est ainsi qu’il avait pu voir Marie, et tout d’abord il avait mis à ses pieds sa couronne de comte et sa dignité de pair.

— Mon seigneur, avait répondu la jeune hile, vous êtes d’une race antique, et vos aïeux vous ont laissé douze châteaux crénelés qui ornent et défendent le sol de la France. Il vous faut une épouse digne de votre grandeur, et je ne suis que la lille d’un homme de science et de vertu; permettez donc que je re- Iuse votre hommage.

C’était alors qu’était arrivée l’époque de la tournée annuelle du parlement, et le séjour de la cour dans la capitale du Poitou avait fait naître dans le cœur du jeune Philibert de la Marche l’espérance de voir accueillir plus favorablement ses vœux.

Nous avons dit que la reine Blanche, logée au milieu du champ aux rosiers, dans la maison de l’argentier de France, avait voulu que son parlement occupât une aile des bâtiments qui lui étaient réservés. Cette résolution de la régente avait comblé de joie le jeune comte, dont le rang à la cour rendait sa présence nécessaire auprès de la régente et du jeune roi ; dès lors ses assiduités près de Marie devaient échapper à la malignité des courtisans.

Mais l’amour du comte grandissait à mesure que s’aplanissaient les obstacles ; plus il voyait Marie, plus il voulait la voir, et après avoir passé le jour près d’elle à Vouvrouer de la reine, il eût voulu la revoir encore le soir venu. Enfin , après bien des hésitations et des combats, il se décida, la nuit venue, à aller errer au champ aux rosiers devant la demeure du premier président; et, pour appeler l’attention de Marie, il commença à chanter, sous sa fenêtre en ogive, une des tendres chansons du comte Thibault (*).

<*) Thibault, romtc de Champagne, était le premier

À peine il achevait le second couplet, que la fenêtre de Marie s’ouvrit, et que la jeune lillej penchée au balcon, s’adressant à lui :

— N’avcz-vous pas de honte, monseigneur, dit-elle, d’employer des heures de travail et de méditation à de vaines pratiques de galanterie? Demain, comte de la Marche, vous allez être appelé, dans l’assemblée du parlement, à prononcer sur l’honneur, sur les biens, sur la vie peut-être des citoyens, et ces heures précieuses qui vous séparent de l’aube, vous les perdez aux plus vains loisirs. Monseigneur, regardez autour de vous, et apprenez de quelle manière on se prépare aux austères fonctions que vous remplissez.

Et la jeune fille, étendant la main, mon-

poète de son temps; c’était un prince brave, actif, entreprenant , et que la reine Blanche eut soin de mettre dans les intérêts de la couronne en lui donnant son cœur, au rapport des uns , ou , suivant les autres, en l'instituant l’arbitre des grands du royaume, et en le comblant de marques de déférence. Thibault devint roi de Navarre et fut surnommé lefaiseur de chansons. Il mourul en 12.53.

trait au jeune comte Philibert les fenêtres des membres du parlement toutes éclairées par une vacillante lumière qui indiquait assez que ces graves personnages se livraient à l’étude des causes qu’ils devaient juger le lendemain.

— Marie, vous me tracez sévèrement mon devoir, s’écria le comte. Arrière donc les délassements puérils ; je me dois, vous me l’indiquez, au service de l’État, sur le champ de bataille pendant la guerre, sur le pré de justice durant la paix; je serai digne de vous, fille du premier président; heureux si je puis vous mériter I

Et regagnant son hôtel, Philibert de la Marche passa la nuit à étudier les causes qui devaient être portées au parlement.

Le lendemain, précisément, il arriva qu’on dut plaider devant la reine régente une cause dont le comte de la Marche avait été nommé rapporteur. Pierre Dubuisson voulait passer outre, car on savait que Philibert était peu enclin au travail ; mais la reine a^ant demandé au comte s’il n’était pas prêt à parler, sur sa

réponse affirmative un profond silence s’établit.

L’affaire était de grave importance. Il s’agissait de la succession du vidame de Bergerac, qui s’était marié trois fois, et avait laissé de chaque lit sept enfants. Le point en litige était de savoir si les enfants du premier lit devaient concourir au partage dans la même proportion que ceux des deux derniers. La coutume et le droit écrit des provinces de Guienne et de Poitou étaient en désaccord dans l’espèce, et il était nécessaire de faire concorder les diverses dispositions de ces lois.

Le comte de la Marche prit la parole, et, dans un rapport d’une remarquable lucidité, il déroula les diverses phases de l’affaire et concilia les droits de chacun. Les vieux magistrats se regardaient avec étonnement, et, lorsqu’il donna scs conclusions, la régente elle-même ne put s’empêcher d’applaudir à la haute sagacité du jeune pair. Le parlement alla aux voix sans discussion , et le procès fut jugé selon les conclusions du rapporteur.

— Çà, comle de la Marche, lit Blanche en levant la séance, vous venez de nous donner un brillant témoignage de votre faconde et de votre sagesse ; persisterez-vous, mon féal, dans la voie que vous venez d’entamer avec tant de distinction ?

— Madame la reine, répondit le comte en mettant un genou en terre, je ferai désormais tous mes efforts pour mériter la laveur de votre majesté et du roi notre sire.

— Très-bien, comte; mais soyez sincère :

à qui devons-nous ce changement et ce suhii amour des ardents labeurs?

— A un ange descendu d’en haut pour me rappeler au devoir, répondit-il en élevant un regard reconnaissant vers Marie, assise non loin de la reine.

— Je le savais, répondit la reine en se penchant affectueusement vers le jeune pair; je me promenais avec le comle Thibault au champ aux rosiers lorsque la parole céleste vous est venue. Je me charge, comle, de donner le prix à votre loyale obéissance. Messiie

Pierre Dubuisson, dit Blanche en se tournant vers le premier président, vous êtes dès ce moment chancelier de France; et vous, ma belle amie, ajouta-t-elle en tendant sa main à Marie, demain, la cour vous saluera du nom de comtesse de la Marche.

Le premier président, Marie et le comte s’inclinèrent avec respect.

— Jeunes pairs de France, dit en se levant la reine, imitez l’exemple du comte de la Marche, et apprenez de lui à faire tourner au profit du peuple les tendres sentiments de votre cœur. Pour moi, afin de perpétuer à jamais le souvenir de Marie, je veux qu’en mémoire de la nuit d’hier les jeunes pairs présentent à mon parlement un tribut annuel le l 4r de mai.

—Et de quoi se composera ce tribut, noble reine? fit le comte de Champagne.

— De roses, répondit Blanche en promenant autour d’elle un gracieux regard, et ce tribut sera certes payé exactement, car notre fertile terre de France produira toujours des fleurs pour orner la beauté, comme du fer

pour armer les braves. Comte de la Marche, rendez le premier cet hommage à mon parlement.

Philibert obéit. Des roses furent aussitôt cueillies par les pages, et, à la tête des jeunes pairs de France, le comte de la Marche offrit, dans des corbeilles de jonc rehaussées de crépines d’or, une moisson de fleurs embaumées au vénérable aréopage.

Depuis cette époque, le plus jeune des pairs de France accomplissait cette touchante et naïve cérémonie. Cet usage était encore dans toute sa vigueur au xvi e siècle, et paraissait d’une certaine importance en ce qu’il servait à fixer la préséance par un acte de possession public et notoire.

En 1541, il y eut une contestation sur la préséance entre le jeune duc de Bourbon- Monlpcnsier et le duc de Nevers, tous deux pairs de France, mais avec cette différence que le moins ancien des deux pairs se trouvait prince du sang.

Les parties ayant déféré la question au par-

lement, leurs prétentions furent exposées par deux des plus célèbres avocats de l’époque, François Marillac et Pierre Séguier, dont la postérité a figuré depuis avec tant d’éclat dans l’histoire et au palais.

L’arrêt qui intervint sur cette contestation rapporte ainsi le sujet du procès :

« M e Marillac, pour le duc de Montpensier, a dit qu’il était question de bailler les roses à la cour, ainsi que les anciens pairs ont accoutumé de faire, et que le duc de Montpensier se •proposait de les bailler, attendu que, par le roi, Montpensier avait été érigé en duchépairie.

« Mais que le duc de Nevers, tenant en pairie ledit duché, voulait, au bail desdites roses , précéder le duc de Montpensier, et se référait à la cour pour décider qui premier les donnerait.

« Séguier, pour le duc de Nevers, demandait la préséance sur le motif que la pairie de Nevers avait la priorité sur celle de Montpensier, et encore sur ce que M. de Nevers avait

sur M. de Monlpensier la priorité de réception en cour.

<c Marillac, avocat du duc de Monlpensier, était d’accord sur l’ancienneté de la pairie, niais il fallait, disait-il, considérer que le duc de Monlpensier était de sang royal, et, à cette cause, avait droit de précéder au bail des roses.

« Séguier répliquait qu’au bail des roses ne fallait regarder à la qualité du sang, mais qui premier était érigé et reçu en pairie, et se devait-on gouverner selon l’ordre de l’érection et de la réception en la cour.

« Sur quoi le vendredi 17 juin 1541,1e parlement rendit son arrêt portant que :

Ayant égard à la qualité de prince du sang, jointe avec la qualité de pairie, la cour a ordonné que le duc de Montpensier pourra le premier bailler les roses (*). »

Telle fut l’issue de ce débat, qui éveilla à cette époque une si vive curiosité, que l’une

{*) Journal du parlement.

des chambres les plus spacieuses du parlement* après la grand’chambre, pouvait à peine contenir Taffluence des auditeurs qui se pressaient dès avant l’aube dans l’immense salle des Pas Perdus.

C’est vers 1589 qu’il faut placer la présentation ou baillée des roses au parlement par les ducs et pairs. Le parlement de Paris, de la façon de la ligue, n’étant plus considéré comme la véritable cour des pairs, ceux-ci n’eurent garde de se soumettre à cette cérémonie, qui ■ tomba dès lors en désuétude.

Sous le règne de Louis XIY, le premier président, Lamoignon, eut quelque velléité de rétablir cette antique coutume 5 il en parla au maréchal de Villeroi, qui lui répondit, s’il faut en croire Bussy Rabutin :

— Monsieur le premier président, les pairs de France, qui tiennent avant tout aux prérogatives de la couronne, ne s’entendent pas toujours bien avec le parlement j croyez-moi, restons les uns et les autres dans nos limites ; n’exhumons pas d’antiques coutumes qui dc-

vaudraient peut-être de véritables sujets de discorde, et surtout gardons-nous, en gens sensés, de découvrir le pot aux roses.

Bien que d’assez mauvais goût, la plaisanterie de Villeroi suffit pour faire renoncer le premier président à son projet, et pour toujours la baillée aux roses disparut du nombre des coutumes parlementaires.

SOUVENIRS HISTORIQUES ET LITTERAIRES sur la rose.

— Ma reine, disait Henri IV à Gabrielle d’Estrées, tu es aussi mignonne que la rose, et conquiers comme elle tous les cœurs.

Cette fleur gracieuse naquit du sang d’Adonis, nous dit la fable. Non, répondent les musulmans, elle se forma, ainsi que le riz, de la sueur du grand prophète Mahomet. Je laisse a nos lectrices le soin de décider cette épi-

neuse question. Pour moi, je préfère la version, beaucoup plus poétique, qui fait jaillir au même instant des ondes les deux types de la beauté. Un vieux poëte raconte que l’Amour, dans une fête de l’Olympe, au milieu de l’enivrement d’une danse vive et légère, renversa d’un coup d’aile une coupe de nectar dont la liqueur embaumée et vermeille leur donna le parfum et la couleur qu’elles ont conservés. On a vu que déjà ce vieux poëte n’est pas d’accord avec l’histoire, qui affirme que les roses doivent leur couleur à quelques gouttes du sang de Vénus, qui jaillirent de son sein lorsqu’elle se déchira aux épines d’un rosier, en fuyant les poursuites de l’impétueux Adonis.

Clylée, fille de l’Océan, aimait tendrement le soleilj mais celui-ci, timide comme un jeune enfant, rougissait à sa vue et n’osait approcher. L’ingénieuse déesse, désespérant de vaincre cette timidité, se métamorphosa en un beau rosier, pour qu’au moins son amant pût en cueillir la fleur... Je dirais bien

la lin de celte histoire, mais ou aura plus de plaisir à la lire dans les lettres à Emilie.

Si la fdle de l’Océan changea son corps en un rosier, l’évêque saint Louis transforma son âme en une rose qui s’envola vers les cieux.

PagogaSiri, l’une des femmes d’un dieu indien, Vichnou, fut trouvée dans une rose. En ange en offrit un gros bouquet à la bienheureuse sainte Dorothée. Le pli d’une leuillc de rose empêchait de dormir la sybarite Smindride. À propos de feuilles de rose, on se souvient de la charmante allégorie que voici : Un poëte turc, Abdulkadri, avait l’intention de s’établir à Babylonc. Les Babyloniens ne voulaient pas le recevoir, mais n’osaient le lui déclarer ouvertement. Us imaginèrent donc, pour le lui faire entendre, d’aller audevant de lui avec un vase rempli d’eau, voulant lui donner à concevoir que comme ce vase était plein, et que l’on n’y pouvait rien ajouter, ainsi leur ville était tellement remplie de savants et de poêles, qu’elle n’en pouvait

contenir davantage, et qu’il n’y avait pas de place pour lui. Abdulkadri comprit parfaitement cette énigme, et, pour toute réponse, il se baissa, ramassa une feuille de rose qui était à terre, et la posa doucement sur la surface de l’eau contenue dans le vase, leur faisant voir qu’elle y tenait sa place sans faire déborder l’eau, quoique le vase fût plein. Ce trait parut si merveilleux aux Babyloniens, qu’ils regardèrent Abdulkadri comme un homme d’un génie supérieur, et le menèrent en triomphe dans la ville.

Ce fut saint Médard qui couronna, au vi e siècle, la première rosière; une couronne de roses suffisait alors pour récompense à la vertu. Aujourd’hui, il a fallu joindre à la couronne de roses une dot en argent, pour récompenser des rosières qui ne sont pas toujours des modèles de sagesse. Cependant la rose est encore aujourd’hui regardée en France comme le symbole de la vertu et de la pudeur. Il n’eu est pas ainsi en Allemagne, où les filles déshonorées sont obligées, de par

la loi, de se couronner de roses le jour de leurs noces.

Quelle quantité de vers, bons et mauvais, ont été composés sur la rose! Anacréon lui a consacré une ode; Sapho, la courtisane, lui en a dédié une aussi; Horace, qui paraissait dans les festins avec une couronne de roses, n’a pas oublié dans ses vers sa fleur favorite ; Marot et Villon, le berger Racan, le courtisan Ronsard, Voltaire, Lamartine, Victor Hugo, tous les poètes enfin ont chanté la rose. Combien encore la chanteront!

Mais les roses n’ont pas pour seule propriété d’inspirer les poètes et d’embellir les femmes, elles en possèdent beaucoup d’autres plus positives. On fait avec les fruits de l’églantier sauvage une conserve astringente appelée cynorrhodon ,• la rose cannelle, la rose musquée, et surtout la rose de Provins, sont fort employées dans la médecine et dans l'économie domestique ; enfin l’on compose avec les feuilles du rosier-thé une boisson fort agréable, qui remplace avantageusement les

feuilles du théier. Il ne faut pas non plus passer sous silence l’essence de rose, dont la découverte est assez curieuse • voici comment elle eut lieu : Nourmahal, princesse mongolaise, voguant en compagnie du grand mogol sur un bassin qu’elle avait rempli d’eau de rose, remarqua une substance huileuse qui surnageait et qu’elle fit recueillir ; c’était l’essence que le soleil avait dégagée de l’eau de rose.

— Ah ! ma reine, disait Darnley à Marie Stuart, vous et la rose êtes si merveilleusement belles, que mon plus cher vœu serait de vous voir l’une et l’autre immortelles.

Ce vœu du poëte ne fut pas exaucé pour la rose, non plus que pour la malheureuse Marie Stuart. Tout le monde connaît la célèbre querelle de la rose rouge et de la rose blanche d’Angleterre; mais ce qui est moins connu, c’est l’étrange manie de Marie de Médicis, qui devenait furieuse lorsqu’elle voyait cette belle fleur, ne fût-ce même qu’en peinture. Cette antipathie, qui peut se concevoir dans une

femme nerveuse comme Marie de Médicis, est impardonnable au grave chancelier Bacon, et incxpliquable dans le chevalier de Guise, qui s’évanouissait à la vue d’une rose.

Au xiv e siècle, dans le moyen âge, tout de roses et de fer, comme disent les romantiques, on couvrait les tables, dans les repas somptueux, avec des feuilles de roses qui tenaient lieu de nappes.

Le roman de la Rose, composé au moyen âge par Guillaume de Loris et Jean de Meun, a pour héros une belle rose dont la conquête présente d’immenses difficultés. On pourrait encore citer le conte de l 'Ane d’or, d’Apulée, dans lequel un jeune homme est transformé en âne, et ne peut reprendre sa première forme qu’en mangeant des roses.

Les roses étaient rares au moyeu âge. Elles étaient, en effet, tellement recherchées, que, dans quelques provinces, les seigneurs défendaient à leurs vassaux de la cultiver, réservant pour eux seuls ce plaisir. Une ancienne coutume parle d’une redevance de cinq bois-

seaux tle roses pour l’approvisionnement de l’eau de rose du seigneur.

— Un printemps sans roses, disait François I er , est comme une cour sans femmes.

Les plus belles espèces de roses ne sont connues en France que depuis quelque temps.

La rose mousseuse, qui a été apportée d’Angleterre par madame de Genlis, n’est pas encore cultivée dans nos pays avec tous les soins qu’elle réclame; on en forme en Allemagne des berceaux d'une beauté et d’une hauteur merveilleuses.

Les anciens croyaient que l’odeur des roses faisait mourir l’escarbot, et ils représentaient les hommes énervés par la volupté sous la forme d’escarbots expirant sur un lit de roses. Au sujet de cette propriété des roses sur l’escarbot, il s’éleva, il y a quelques années, parmi les académiciens, une discussion plaisante. Comme chacun soutenait son opinion avec chaleur, on fit apporter un escarbot et une grande quantité de roses. Le scarabée se

mit à dévorer le prétendu poison avec un empressement qui dut clore bien vite le débat.

LE BOUQUET DE VERGIS-MEIN-NICHT , ou les deux femmes du courrier.

Un courrier avait une femme à Paris > et une autre femme à Strasbourg. Était-ce un crime? Habitant fidèle > mais alternatif de ces deux villes, n’avait-il pas le droit d’avoir un ménage dans chacune d’elles? Un seul ne lui suffisait pas j sa vie était si régulièrement divisée : chaque semaine, il restait deux jours à Paris, deux jours à Strasbourg ; avec une seule femme, il aurait été veuf la moitié du temps. Il avait d’abord vécu plusieurs années marié uniquement à Paris, mais il avait amèrement reconnu les inconvénients de ce système; les soins que lui prodiguait sa femme à chacun de ses retours à Paris lui faisaient trop

sentir l’affreuse solitude qui l’attendait à Strasbourg. Là, une mauvaise auberge, un mauvais souper, la solitude et l’ennui - à Paris, au contraire, un accueil empressé, une chambre bien chaude, un souper tendrement servi. A Paris, tout devenait plaisir, à Strasbourg tout devenait tristesse. Le courrier de la malle interrogea son cœur, et il s’avoua que la solitude était pour lui chose impossible -, il fit encore ce raisonnement : il se dit que le mariage étant une admirable institution, on ne saurait trop lui demander de garanties, et comme tout lui prouvait qu’il n’était heureux à Paris que parce qu’il s’y était marié, il se persuada qu’il ne serait heureux à Strasbourg qu’en s’y mariant. Donc il se décida à prendre ou plutôt à reprendre femme à Strasbourg.

Pendant longtemps le secret de sa double union fut gardé j rien ne troublait ses ménages; il n’avait qu’à s’applaudir de ses choix -, ses femmes l’aimaient avec la meme ardeur -, son bonheur s’équilibrait merveilleusement,

et il trouvait dans cette double affection d’ineffables douceurs que les simples maris ignorent.

En faisant le voyage de Paris à Strasbourg, il pensait à sa grande blonde qu’il allait revoir, à Toinette, l’Alsacienne au teint rose, aux yeux bleus; il arrivait, il passait deux jours auprès d’elle; il jouait avec ses enfants qu’il appelait ses petits Alsaciens, et il repartait gaiement pour Paris.

A peine sur la route, il oubliait Toinette; il ne se rappelait que sa petite Caroline, la Parisienne aux yeux chinois, aux sourcils noirs, et il songeait à l’avenir de ses deux fds qu’il appelait ses grands enfants de Paris. Caroline préparait-elle son souper, cuisine française, criait-il en riant; Toinette servait elle à dîner, cuisine allemande, disait-il encore en riant ; et il ne voyait rien de coupable dans cette double union. Il trouvait tout simple que les hommes qui habitaient toujours la même ville n’eussent qu’une femme et qu’un ménage; mais il trouvait très-raisonnable aussi

qu’on eût deux femmes cl deux ménages quand on habitait en même temps deux pays.

11 ne voyait rien de criminel à cela ; bien mieux, il se serait battu pour prouver qu’il avait raison, et il aurait donné des coups de fouet à l’insolent qui l’aurait traité de bigame.

Cependant le mystère qu’il faisait de sa situation aurait dû l’éclairer sur ce qu’il devait penser de sa conduite ; mais il savait répondre à tout.

— Je cache cela à cause de ces femmes, se disait-il , qui ne comprendraient pas ; les femmes ont là-dessus des idées si folles!

Un jour pourtant il commit une imprudence, grande imprudence en vérité!

Au départ de Strasbourg, Toineltc lui avait donné un joli bouquet de fleurs artiliciclles ; c’étaient des vergis-mein-mcht; des ne m oubliez pas , et notre bon courrier, comprenant bien celte allégorie, était parti le cœur profondément touché.

A Paris, son premier soin fut d’offrir les vergis-meiu-nicht à Caroline, qui les plaça

en évidence sur sa cheminée. Le soir même de son arrivée, le courrier amena un ami dîner chez Caroline. L'ami la prit pour une sœur. Au café, on se plaça devant le feu , et l’ami, ayant aperçu le bouquet, le reconnut parfaitement; il saisit, de là, occasion pour parler avec enthousiasme de la belle Alsacienne aux ycu* bleus et des beaux enfants de Strasbourg ; il raconta le jour de la noce et se vanta d’avoir été l’un des témoins.

Caroline, en véritable Parisienne, savait son code civil par cœur. D’abord elle s’indigna, mais elle était mère : l’aîné de ses fils avait treize ans. Elle pressentit un procès scandaleux, une condamnation infamante, un nom taché et l’avenir de scs deux fils perdu: elle entrevit le bagne avec horreur; elle comprit qu’ayant été épousée la première, elle était la seule femme légitime, et que cet avantage lui donnait de l’autorité pour agir.

Son parti fut bientôt pris : elle prétexta un voyage indispensable; une parente la réclamait, et il lui fallait quitter Paris pendant une

semaine au moins ; elle dit adieu à son mari, puis elle courut à Strasbourg-. Elle alla voir loincltc et lui conta toute la vérité. Toinelte pleurait; elle ne voulait rien entendre; elle s’écriait avec douleur :

— Il nous a trompées, le monstre, il faut nous venger; avoir deux femmes, c’est affreux !

— Sans doute, dit Caroline impatientée; mais si vous criez si lort, il aura deux veuves, et ce sera plus triste encore; il sera pendu; nos enfants mourront de faim.

Ces mots furent magiques.

— Vous l’aimez? dit Caroline.

— Oh! oui, je l’aimais trop; mais maintenant...

— Maintenant, il faut lui pardonner; je lui pardonne bien, moi, qu’il a trompée pour vous. Sojcz donc comme moi généreuse, et entendons-nous pour le sauver.

Et ces deux femmes signèrent un pacte sublime. La justice ignora leur sort, et leur mari lui-même n apprit que son secret avait

été dévoilé, et ne connut leur entrevue que quelques heures avant sa mort. Une roue s’étant brisée, la malle versa dans un précipice ; le courrier, affreusement blessé, fut transporté à Strasbourg, où il expira après plusieurs jours de souffrances.

Au moment de mourir, il lit ses aveux :

— Ma bonne Toinetle, dit-il, pardonnemoi, je t’ai trompée : quand je l’ai épousée, j’étais déjà marié.

— Il y a longtemps que je sais cela , reprit Toinetle en fondant en larmes; ne te tour mente pas, c’est tout pardonné.

— Tu le savais? Et qui le l'avait dit?

— L’autre.

— Caroline?

— Elle est venue ici, mon Dieu! il y aura bientôt sept ans; elle m’a tout conté, en me recommandant bien de ne faire semblant de rien, et d’être toujours heureuse comme autrefois, pour que tu ne sois pas...

— Pendu, dit le bicn-aimé bigame. Pauvre Toinelte, tu es une bonne iemmc....;et Pau-

trc aussi, ajouta-t-il en songeant à la généreuse conduite de Caroline; c’est dommage de quitter ces deux petites commères-là. Toinette, allons, embrasse-moi; v’ià le vrai départ qui arriva , il faut se dire adieu pour tout de bon ; mais c’est égal, tu peux t’en vanter,

ma grosse blonde, je t’ai bien aimée 1.et

l’autre aussi, ajouta-t-il encore en pensant à celle qu’il appelait sa jolie brunette ; va chercher les petits que je les bénisse, et dépêchetoi.

Toinette amena ses trois beaux enfants ; le mourant les admira avec orgueil.

— Y’ià de fameux enfants ! les gaillards, ils me ressemblent joliment....; et les autres aussi, dit-il encore en mêlant toujours ses affections. Mais les voilà! s’écria-t-il tout à coup en voyant entrer ses deux grands fils qui soutenaient leur mère à moitié évanouie dans leurs bras; ma foi, ça se trouve bien, nous v’ià tous réunis.

Toinette et Caroline tombèrent à genoux devant lui. Il lendit à chacune d’elles une de

scs pauvres mains mutilées, et les regardant toutes deux avec une égale tendresse :

— Adieu, mes petites veuves, leur dit-il tout bas, adieu, courage, consolez-vous ensemble, et priez Dieu qu’il me pardonne comme vous m’avez pardonné.

Puis, s’adressant à son fds aîné et lui montrant la malheureuse Toinettc, dont le désespoir lui déchirait le cœur, il dit tout haut :

— C’est ma belle-sœur, François; tu auras soin d’elle et de ses enfants.

Et il mourut.

Ecs deux femmes s’embrassèrent en sanglotant, et elles ne se quittèrent plus.

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