FLORE DES APPARTEMENTS ET DES FENETRES
Quelles sont les fleurs qui, par leur forme, leurs couleurs et leur parfum, mériteut d’être choisies pour orner les jardinières et les vases florigères des salons et des boudoirs ? Telle est l’importante question que soulève l’épigraphe de ce chapitre.
Avant tout, il est certain que ïè goût particulier décide le plus souvent en cette matière -, aussi ne nous adressons-nous qu’aux femmes du monde qui, dépourvues de prédilection spéciale, consentent à s’eu remettre.
pour le choix de leurs fleurs, à de certaines considérations didactiques.
Supposons que vous aimiez à voir les tribus de cette intéressante famille s’épanouir dans vos appartements, voyons comme il sera convenable de les classer suivant la destination particulière de chaque partie du local.
Et d’abord nous voici dans Vatrium, ou couloir, garni de banquettes, lequel, dans toutes les grandes maisons, précède les appartements intérieurs et leur sert de vestibule. Là, dans de larges vases de faïence à dessins variés, seront placées les fleurs aux couleurs vives, mais simples, ou bien encore les plantes parasites ou indifférentes qui s'harmonisent d’ailleurs assez bien avec la classe des importuns ou des valets, pour lesquels ce vestibule est spécialement réservé.
Nous pénétrons maintenant dans la salle à manger. Ici se présente la question du parfum des fleursj mais avant de la traiter au point de \ue moderne, il n’est pas sans intérêt de lire le passage suivant sur les odeurs, d’après une
traduction fort originale d’un ouvrage peu connu de Pétrarque (*).
« Tu ne le contentes pas, dit le poëteà son interlocuteur, d’aimer le luxe dans les habits, tu l’aimes encore dans les senteurs. Des odeurs, les unes aiguisent la gourmandise, et les autres la délicatesse des sens. Il est d’autres senteurs qu’on ne recherche que pour ellesmêmes, et le plaisir qu’on y prend est, à tout le moins, une vanité. De là vient que l’odeur des mixtions dont les femmes se servent, ou celle des viandes, est bien plus déshonnête que celle des fleurs ou des fruits. Après tout, c’est tout une même chose des plaisirs du llair que de ceux de la vue.
« A eux-tu aimer avec honneur et avec profit une bonne odeur, aime celle de la bonne réputation, qui est fort douce, comme celle de la mauvaise se répand plus loin et avec plus d’infection que ne fait celle des aromates ou des fleurs. Ce ne sont pas les narines qui
(*) L’Art de vivre heureux.
jugent de cette sorte d’odeur, c’est l’esprit même. Enlin, si tu obéis aux sens et n’aspires qua|la volupté, ton dessein est vain ou messéant; si ta procédure vient du soin que lu as pour ta santé, elle est excusable, pourvu que tu y apportes la modération qui est l’assaisonnement de toutes les choses. J’avoue qu’une douce odeur peut fortifier le cœur et le cerveau, mais il faut appliquer à tout cette courte mais excellente maxime, que rien ri est bon dans l’excès.
«En odeurs môme, comme en d’autres choses, la diversité des goûts est grande, nonseulement d’homme à homme, mais encore de nation à nation. Si ce que beaucoup de grands auteurs n’osent nier est véritable, il se trouve un certain peuple, près de la source du Gange, qui ne mange jamais rien, mais se nourrit de l’odeur d’une fleur sauvage ; de telle sorte que ceux qui vont en voyage ne portent que de cette odeur vitale, et sont si ennemis de la puanteur, que, comme la bonne odeur les
entretient en vie, la mauvaise les tue infailliblement.
« Quoi qu’il en soit, il est assuré pour le moins que toutes les nations tournées vers l’orient, ramollies par la douceur de l’air qu’elles j respirent, comme elles négligent fort le manger, ont un appétit famélique pour les parfums : et c’est de là que cette curiosité des Asiatiques est venue dans l’Europe. Les Assyriens, les Arabes et les Sabéens, après avoir été domptés par vos armes, vous ont domptés par leurs senteurs et par leurs onguents. Il est vrai que l’austère et invincible sobriété de nos pères y apporta tant de résistance, que, l’an cinq cent soixante-cinq après la fondation de la ville de Rome, les censeurs firent un édit solennel portant délense à toutes sortes de personnes de porter à Rome aucun baume étranger. Mais peu de temps après, comme les vices modernes rompent facilement les bons règlements de nos pères, le luxe victorieux pénétra jusque dans
le sénat qui avait été l’auteur de l'édit.
(( Je te (lirai encore sur la passion que tu as de sentir bon, que ces odeurs étrangères, et tout cet art d’être bien parfumé, sont une marque qu’on sent mal naturellement, et un siffue évident des défauts cachés : c’est pour cela qu’ils choquent les sens d’un cœur généreux, quand ce ne serait que pour ce qu’il se rebute d’un soin indigne, je ne dirai pas seulement d’un homme, mais d’une honnête femme. Tu peux te ressouvenir de ce jeune fou qui, s’ôtant bien poudré et bien musqué de fleurs, pour se présenter devant l’empereur Vespasien, à qui il avait à rendre des rcmercîments pour une lieutenance qu’il en avait reçue, fut bien étonné lorsque ce prince, s’effarouchant à l’abord de cette senteur, lui dit en colère : J'aimerais mieux que tu eusses senti l’ail , et renvoya ce beau muguet sans aucune charge, mais avec une verte réprimande, après avoir rompu ou fait révoquer les provisions de sa charge.
« Quant aux odeurs , après l’exclusion
»juc je donne à toutes les senteurs messéanles , comme à tout ce cjui peut efféminer un esprit, je suis, pour le reste, de l’avis de saint Augustin, qui dit, parlant des odeurs : « Je ne m’en mets point en peine, je ne les « cherche point quand elles manquent, ni ne « les refuse alors qu’elles se présentent, quoi- « que je sois toujours en disposition de m’en « passer absolument. »
Qu’on nous pardonne celte digression, à la suite de laquelle nous nous hâtons de revenir à notre sujet.
Dans la salle à manger^ on placera les fleurs peu odorantes, mais agréables à la vue. Les plantes étrangères, du genre dit plantes grasses, conviennent surtout à cette localité. Nous motivons ce choix d’après la nature de nos organes. On sait, en effet, que les odeurs sont divisées en trois classes : les odeurs agréables ou désagréables, et les odeurs qui excitent l’appétit. Or les fleurs, par leur parfum, fournissant la première catégorie d’odeurs, ne doivent point être choisies pour orner une
salle à manger, où elles mélangeraient leurs senteurs avec les vapeurs savoureuses , mais bien différentes, des viandes et des mets de toutes sortes.
Dans les salons, au contraire, on pourra établir tout le luxe des odeurs et la variété des nuances.
Dans le boudoir, enfin, on placera les plantes délicates et sensitives, qui rappelleront, par leur rareté, leur grâce et leur suavité, toute la poésie et le mystère que cet asile des jolies femmes respire ordinairement.
Veubon maintenant cultiver des fleurs soimême dans ses appartements et sur ses fenêtres, voici des conseils généraux dont l’utilité est incontestable.
Supposons une caisse-parterre établie sur une terrasse ou un balcon ; on se fixera sur le genre de plantes auxquelles on veut la consacrer. Si on la destine à une culture générale, on la remplira d’un mélange de terre franche et légère en égale proportion, et Tou y plantera tous les végétaux désirés. Si l’on doit y
planter des oignons à fleurs, on y mettra de la terre légère seulement; mais, si l’on avait rétention d’y placer des plantes délicates, on la remplirait de terre de bruyère. Enfin, si l’amateur voulait se donner le plaisir d une culture étendue, il serait obligé d’avoir trois caisses-parterre, une remplie de terre franche, l’autre de terre légère, la troisième de terre de bruyère.
Si l’on voulait cultiver des plantes de collection, telles que tulipes, jacinthes, renoncules et autres, on consacrerait une caisse entière à chaque espèce, et on la remplirait avec de la terre convenable.
La caisse-parterre doit être placée de manière cà ce qu’elle puisse être garantie, à volonté, des ardeurs du soleil par des toiles ou des paillassons, et des rigueurs du froid. Pour cela, elle joindra un mur d’un côté, où l’on aura établi des crochets à quatre pieds de hauteur pour supporter une légère charpente en baguettes, que l’on puisse mettre et ôter à volonté. Cette charpente formera un toit incliné.
débordant la caisse de six pouces au moins ; elle sera soutenue par devant par deux pieds mobiles, attachés par des crochets comme la charpente Test au mur. Il faut que Ton puisse, sans perte de temps et sans embarras, l’enlever entièrement, ou mieux, la relever contre le mur comme une bascule, et l’y tenir appliquée par le moyen d’un tourniquet.
Lorsque les pluies froides du printemps ou de l’automne menacent de ruiner les semis ou les plantations en arrêtant la fermentation de la terre, lorsque la grêle ou les frimas désolent la campagne, on se hâte de baisser la charpente, et l’on étend dessus une toile cirée. Depuis le mois d'octobre jusqu’au commencement d’avril, on doit la baisser tous les soirs et la lever tous les matins, afin de garantir les plantes d’un brouillard toujours dangereux à cette époque.
En hiver, l’arrangement qu’on doit donner aux plantes dans l’appartement est une chose essentielle. Il faut placer dans le fond les arbres et arbustes qui ne conservent pas leurs
feuilles, comme, par exemple, les grenadiers ; devant ceux-ci, en se rapprochant des jours, ou mettra ceux qui conservent leur verdure, mais qui sont assez robustes pour pouvoir se passer du grand jour : les orangers, les myrtes. Les arbustes plus délicats viennent ensuite, puis les plantes herbacées; enfin on placera dans les endroits les plus éclairés celles qui ont conservé un peu de végétation.
Les autres soins que les plantes exigent dans la serre sont des arrosements, de l’air, toutes les fois qu’il ne gèlera pas, et l’extraction des feuilles pourries. L'amateur qui posséderait un grand nombre de pots ferait bien de faire construire un gradin, par le moyen duquel on pourrait procurer la vue du jour à un plus grand nombre de plantes.
Admettons maintenant que toutes les plantes de la caisse-parterre soient en pleine végétation, comment convient-il de les arroser?
L’heure n’est pas indifférente, comme on pourrait le croire. Au printemps et en automne, c’est à-dirc quand la chaleur du jour
aura besoin d’être conservée dans la terre pendant la nuit, on arrosera le matin, afin que le soleil ait le temps de réchauffer le vase avant la fraîcheur du soir. L’été, au contraire, on arrosera le soir pour que la fraîcheur, salutaire à cette époque de l’année, puisse se conserver toute la nuit dans les racines.
Dans les soirées d’été, on pourra quelquelois arroser les feuilles des plantes avec l’arrosoir à pomme, mais jamais le matin ou pendant le jour, parce que, si les feuilles n’étaient pas bien essuyées lorsque le soleil viendrait à paraître, chaque goutte d’eau ferait une tache, et, s’il y en avait beaucoup, la plante périrait, ou au moins souffrirait beaucoup. Jamais les lleurs ne doivent être mouillées sous quelque prétexte que ce soit.
L’hiver, on prendra les plus grands soins pour ne pas mouiller les feuilles des plantes serrées dans l’appartement, sous peine de les voir rapidement pourrir et faire périr la plante entière. A cette époque, on ne doit arroser
passez pour ne pas laisser dessécher le végétal, et pour entretenir la fraîcheur de ses racines.
Des oignons à fleurs sur la cheminée.
Quelques oignons à fleurs, lelsquelesjaciu- 1 CS, narcisses, elc., elc., ont la singulière propriété de végéter dans l’eau, etde produire dans cct éla ‘ des fleurs aussi belles, aussi odorantes et presque aussi colorées que si on les eût plantées dans de la (erre. On a tiré parti de cette observation pour se procurer, ■hiver, dans les appartements, des vases qui
font l’ornement de la cheminée d’un amateur.
Quand on veut jouir du plaisir de voir végéter ces oignons, et d’avoir des fleurs précoces ou remplit d’eau, au mois de septembre, de petites carafes de verre blanc ou bleu, de porcelaine ou de faïence, destinées à cet usage } 0a J i eüe flaques grains de sel, cl on pose l’o.gnon sur la carafe, de manière que la cou-
roune seulement soit plongée dans l’eau. On ajoute de l’eau à mesure que l’oignon en absorbe, et l’on place ces carafes dans des appartements où on entretient une chaleur modérée, telle, par exemple, qu’une salle à manger, un salon, etc. Le feu d’une cheminée est toujours suffisant, et la chaleur d’un poêle serait nuisible si elle était trop vivement poussée. Je dois avertir le lecteur que les oignons qu’il emploiera à cette culture agréable sont entièrement perdus; c’est un sacrifice auquel on se résoudra d'autant plus volontiers que l’on peut facilement faire un choix, et n employer à cela que variétés ou espèces dont on aurait plusieurs doubles.
Des vases massifs de verdure.
On peut orner une cheminée de vases d’une verdure massive, ayant toute la grâce et l’élégance que l’on voudra. Pour cela, on prendra une urne, une fiole, un vase quelconque et même une bouteille; on l’enveloppera avec
un morceau de molleton neuf, que l’on taillera de manière à en faire une espèce de fourreau très-collant, que l’on coudra solidement sur le vase. On hérissera le duvet du molleton par le moyen d’une tète de chardon bonnetier, et on le mouillera ensuite y on jettera dessus de la graine de roquette, ou de cresson alénois, et l’on placera le vase sur une assiette ou une soucoupe remplie d’eau, ce qui entretiendra l’humidité du molleton. La graine ne tardera pas à germer, et formera sur la laine un charmant tapis vert, que l’on renouvellera quand les petites tiges seront trop longues, pour conserver à la masse de verdure la forme parfaitement dessinée du corps qui lui sert de moule.
Si l’on veut se contenter d’un beau gazon, on placera un lit de coton dans une soucoupe ou une assiette, on y mettra assez d’eau pour le tenir toujours mouillé, sans qu’il baigne, et l’on sèmera les graines dessus.