‹ Flore des dames, ou, Nouveau langage des fleursChapitre 23 sur 23 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Je vais quitter un parterre varié de mille couleurs. Comme le papillon, j’ai voltigé çà et là de fleurs en fleurs sans préférence aucune j les mots les plus doux, les accents les plus tendres et les sentiments les plus divers ont charmé, agité tour à tour et mon âme et mon cœur. Prairies émaillées, jardins enchantés, verts bocages, c’est à vous que je dois mes jours de plaisir et quelquefois des instants de bonheur. Bientôt je ne foulerai plus ce sol

où je vous ai vus naître, mourir et renaître. Je touche, hélas ! au terme de la vie, et, semblable aux fleurs, tout passe sur cette terre de misère et de souffrances. La faux du temps menace ma fragile existence, et je veux, oui, je veux encore dans mes derniers loisirs, et pour me distraire agréablement, jeter un dernier regard sur cette riche corbeille embaumée, où les parfums de la nature se disputent l’avantage pour plaire à nos sens et nous éblouir par la vivacité de leurs couleurs :

couches diaprées, guirlandes, vases aux formes grecques, que l’on est bien auprès de vous !...

Eh quoi ! déjà ma main se crispe comme la sensitive, elle tremble.... tremble.... Il ne lui est plus permis d’effleurer la rose ; les forces lui manquent, il ne me reste plus que de vagues souvenirs.... Bouton de rose , où es-tu? Je l’aperçois là-bas, souriant avec coquetterie -, ne dirait-on pas qu’il me brave.... et je l’aimais tant!

Aloès, fuis loin de moi, je sais qui tu es.

Et toi ^ pensée , dont la tète s’incline modestement au milieu de toutes ces plantes odoriférantes qui te protègent contre les rayons du soleil.... je ne t’oublierai jamais. Oh ! que j’étais heureux, quand, dans un langage tendre et naïf, je disais à ma belle maîtresse, l’adorable Zélie,

Cette pensée,

Que ma main t’ofl’re en ce jour,

Saura retracer mon amour A ta pensée.

Humble pâquerette, que tu as de charmes, lu es digne de figurer à côté de la primevère.

Romarin. Je te dois l’oubli de bien des maux : tu as cicatrisé les plaies de mon cœur.

Rose jaune. Je te maudis ! arrière donc !

malédiction, cent fois malédiction sur toi!

Tulipe. Ouvre ton calice, que j’étudie encore, malgré l’hiver qui me glace, ce que tu m’as appris dans mon printemps. C’est toi qui

m’as inspiré les premiers accents de l’amour, et j’ai été compris. Bonheur, joies, beaux jours du bel âge, qu’êtes-vous devenus?

Oh ! pour le coup, voici de la faiblesse, et cela me sied mal : il faut bien que chacun ait son tour; allons.

Regrets en arrière,

Espoir en avant.

Véronique élégante. Pourquoi ne quittes-tu pas nos jardins pour aller occuper la place d’honneur dans nos salons et dans nos boudoirs, dont les portes sont fermées à Xarmoise, ta noble et jolie compagne? Il n’est donc pas un cœur qui te comprenne.

Violette. Tu seras toujours une brillante parure, et cependant on le néglige, on te délaisse.

Belle amaryllis, reste telle que tu es, tu ne peux avoir d’autre patrie que la France, tu es digne d’elle et la F rance digne de toi.

Chèvrefeuille, emblème pesant et fragile,

pourquoi tromper les mortels? un souffle brise les liens que tu façonnes.

Crinole hybride, je t’ai connue trop tard,

Clématite, je ne puis le souffrir, et toi, datura, tu me rends rouge de colère.

Fleur d’oranger, laisse-moi te toucher, que ton parfum se répande sur toute la terre et que rien ne ternisse l’éclat de ta blancheur.

Laurier franc. Il me semble entendre au loin gronder le canon. La trompette sonne , dejeunes héros s’élancent au sein des combats, et de l’arbre chéri on leur tresse des couronnes. Oh! qu’il est doux de verserson sang pour la patrie, qu’il est beau de mourir pour la liberté!....

Lis majestueux, tu es le plus bel ornement de nos jardins. On t’adore, on te choie, on te fête, et s’il en est qui te proscrivent, Vaubépine se multipliera sans cesse pour nous faire supporter ton exil.

Maintenant, je contemple d’un œil triste le ricin lisse; mon corps chancelle, mes jambes

fléchissent. Je vois le saule pleureur projetant son ombre; c’est là où, étendu sur le gazon, je vais me reposer et songer à une autre vie. Le chant des oiseaux trouble seul le silence qui règne autour de moi, mille pensées viennent m’agiter, et Vasphodèle jaune réveille dans mon âme les souvenirs du passé.

Non, non, je ne puis rester plus longtemps ici. Fleurs printanières, roses jolies, je vous lais mes adieux, je ne vous reverrai plus. La nuit vient m’envelopper de ses ténèbres, et j’entends une voix qui me crie :... Marche, marche!... ton heure dernière va sonner; j’obéis sans murmurer.

Et toi, mon livre, pars de ton côté ; lancetoi dans le monde, lâche d’y faire ton chemin; mets-toi sous la protection des grâces et de la beauté, cela te portera bonheur, et tu n auras à craindre ni les jaloux, ni lesenvieux. Né au milieu des fleurs, nourri de leurs parfums, va dans les salons, va dans les bou doirs, ta place est marquée parmi les roses.

Allons, vite en route, mon enfant, que je

sois témoin de tes débuts; de la persévérance, et tu réussiras; puis, écoute ce sage avis :

Il faut, en observateur Clairvoyant et fidèle, Chercher jusque dans la fleur Une leçon nouvelle.

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