CHAPITRE XI] Le pays en fête
PRÈS cela tous les barons partirent de Florimès. La reine Berthe poussa maint soupir au départ, carelle y était restée neuf ans et demi. Tous les gens de la maison, valets et servantes, étrangers ou privés, reçurent grands dons de la reine; Blanchefleur et Flore ne les oublièrent point : ils leur donnèrent tant que jamais ils n'auront pauvreté. En voyant partir Berthe, ils jetaient maint cri piteux, ils battaient leurs paumes et s’arrachaient les cheveux. « Douce dame, adieu, disaient-ils. Dieu vous rende le bien que vous nous avez fait! »
Berthe part en pleurant, mais Constance et ses filles l’accompagnent, car ainsi le veut la
reine. « Constance, dit Berthe, vous viendrez avec moi à Paris; jamais vous ne me laisserez, et vous me donnerez Ysabel et Aiglante ; je n'aurai point la richesse pour qu'elles aient la pauvreté. »
Un lundi matin toute la compagnie part de Florimès. Ceux du Mans viennent à leur rencontre et saluent courtoisement leur dame. Le roi Flore est : à sa droite avec le duc Naime. À sa gauche est sa mère, qui souvent la regarde. Toutes les églises paroissiales sonnent hautement, les lances s’entrechoquent dans les rues. Le clergé vient au-devant de Berthe, en grande procession, avec des châsses et des encensoirs d'or et d'argent. Tout le pays est venu au Mans. Dames et seigneurs y accourent pour connaître leur reine, ce dont ils ont grand désir. Les rues de la cité sont richement tendues de drap d’or et de soie, les chaussées jonchées sur le pavement d'herbes fraîches et de joncs. Aux fenêtres sont placées les dames richement parées. La reine descend au perron de la grande salle. Naime et les barons l’aident doucement à descendre; elle tient par la main sa mère qu'elle ne peut quitter.
Huit jours entiers il y eut grande fête dans la ville, puis les rois, les reines et leurs suites chevauchèrent gaiement droit vers Paris, la noble cité. Dans les villes que traversait Berthe, les gens venaient à sa rencontre de toute part. Tout le pays accourait à pied et à cheval. Ceux qui
pouvaient la voir se croyaient bien grands sires. Chacun priait Dieu qu'il confonde la serve et ses enfants. Chacun s’agenouillait devant Berthe et remerciait Dieu de sa revenue et elle les accueillait tous avec humilité et douceur. Partout les ménestrels faisaient joie.
Quand le cortège approche de Paris, toute la ville sort au-devant d'elle. Il ne reste dans les murs ni chauve, ni chevelu, ni moine, ni abbé; ils viennent tousen procession et ils sont émus de grande joie. Seule, la serve est dolente. Elle a oui ces nouvelles et elle en a grand déplaisir et elle s’en épouvante fortement. Elle mène grand deuil quand onlui raconte les largesses de Pépin et de la reine.
On maintint la fête à Paris pendant huit jours. Il n'y en eut jamais de plus noble ni de plus riche. Flore et Blanchefleur restèrent longtemps au palais et Pépin se mettait en peine de les honorer grandement.
Un dimanche, aussitôt après le dîner, voici Morant qui revient d'outre-mer. Il va saluer le roi, mais il a telle joie des nouvelles qu'il a oui conter qu'il peut à peine prononcer une parole. « Sire, dit-ilenfin, j'adore Dieu pour ce que vous avez retrouvé ma dame, la reine au clair visage. Hélas! je n'oserai jamais aller devant elle, car je suis un de ceux qui la menèrent dansle bois pourla perdre.» Et il se met à pleurer durement. « Morant, dit le roi, vous n'êtes point à blâmer, car c'est grâce à
vous que Berthe réchappa, ainsi que j'ai oui raconter.» Un messager va querir Berthe. Aussitôt elle se lève sans demeurer et, au vu de tous, elle va baiser Morant. « Sire, fait-elle au roi, je vous veux demander une grâce, c’est que vous veuillez aimer Morant de cœur, et que vous le fassiez adouber chevalier et que vous lui donniez largement de vos biens, afin que ses héritiers soient riches après lui, car si Morant ne fût, je serais morte. Je veux que désormais Simon et Morant soient mes deux conseillers, sans eux je ne ferai rien. » |
Pépin ne refusa pas la demande de la reine ; il fit remettre à Morant deux cents marcs d'argent, et le lendemain le roi Flore l’arma chevalier et lui fit aussi de riches présents.
Après l’adoubement de Morant, Flore et Blanchefleur ne demeurèrent plus qu’un mois dans le royaume de Pépin. Un jeudi ils apprêtent leur voyage ; au départ de Paris ils jettent maint soupir. Pépin et Berthe les accompagnent jusqu’à Saint-Quentin ; c’est là -qu'ils prennent congé les uns des autres. Berthe reste toute pâmée. Doucement le roi Pépin l’a réconfortée et la gent hongroise s’en est allée comblée de riches présents.
Pépin et Berthe revinrent à Paris. Ils marièrent Ysabel et Aiglante à de nobles seigneurs; ils continuèrent à ‘aimer fortement Simon et Constance et Morant. La serve resta à Montmartre avec ses
fils Raïinfroi et Heudri, qu'elle éleva en très riches seigneurs (1).
Le premier des enfants de Pépin et de Berthe fut une fille qui eut nom Gille. Elle fut femme de Milon d’Aiglant et mère du preux chevalier Roland (2). Ils eurent encore une fille, Constance, qui fut courtoise, courageuse et sans nulle vilenie. Ensuite il leur naquit un fils, ce fut le grand roi Charlemagne. Il guerroya contre la gent païenne, si bien que ceux de cette lignée en ont encore deuil et craignent son nom plus que tout autre.
(4) Voir le roman de Raoul de Cambrai, (2) Voir la Chanson de Roland.