CHAPITRE XI Au manoir de Florimés
YANT renvoyé Simon, Pépin est rentré en la cité du Mans. Il appelle promptement un chapelain et lui fait écrire la lettre, qu'il scelle de son sceau. En ce jour même le messager est parti; il se hâte, car le bon roi Pépin l'en a prié de cœur. Le roi retourne à Paris, emmenant avec lui le duc . Naime et ses compagnons.
Le messager se hâte. Il arrive en Hongrie, se rend au-palais, s'agenouille devant le roi Flore, le salue de la part de Pépin et lui donne la lettre. Le roi ouvre la cire, parcourt la lettre, appelle la reine. « Blanchefleur, douce amie, fait-il, entendez ceci; voici des nouvelles dont votre cœur aura grande joie. » Et il lui lit la lettre. De la joie qu'ils ont, le
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roi et la reine ne peuvent parler. La reine se pâme de cette joie trop forte et le roi la relève entre ses bras. Quand elle peut enfin parler, Blanchefleur dit que rien ne l’arrètera, qu'elle ne couchera pas une nuit dans une ville jusqu’à ce qu'elle ait baisé Berthe, car elle sait bien que c'est elle, le cœur le lui dit.
« Dame, dit le roi, vous ne vous étonnerez point que le roi Flore aille avec vous. Demain, à l'aube, nous partirons. » |
Le roi sort pour préparer son voyage et la reine se lève devant tous ceux qui sont là et doucement baise le messager. Le lendemain de très grand matin ils montent à cheval. Ils ne s'arrêtent pas longtemps en route, ils arrivent bientôt à Paris. Le roi de France et ses barons ont grande joie à les voir et les reçoivent très noblement. « Roi Pépin, dit Blanchefleur, pour Dieu, Hâtons-nous d'aller chez Simon, car c'est pour cela que nous sommes venus. — Dame, dit Pépin, nous avons trop attendu, demain nous serons debout de grand matin. +»
A Paris, ils n'ont couché qu'une nuit et ils ont fait telle diligence qu'ils sont venus au Mans à l'heure du dîner, mais Blanchefleur n’a ni mangé ni bu; pour l'amour de sa fille, elle a le cœur éperdu, elle n'aura l’âme en. paix que lorsqu'elle saura si c'est Berthe, sa fille, et elle l'aura bientôt vu!
Simon, le bon voyer, est accouru au Mans. Le roi Pépin le mène à part en un Keu écarté. « Sire,
fait Simon, Blanchefleur est-elle venue? — Oui, dit le roi, mais elle est tant éperdue qu'elle n’en peut ni dormir, ni boire, ni manger ; elle n'aura de joie que lorsqu'elle aura reconnu Berthe. — Sire, en mon âme, je suis sûr que c'est Berthe, votre femme, que vous avez vue en ma maison. Souvent depuis je lui en parle, aussitôt elle rougit et ne veut me répondre. — Simon, la chose sera bientôt sue. Nousirons maintenant tout droit à votre maison dans la forêt. Nous y allons querir grande joie, mais nous l'avons bien poursuivie et attendue. » Le roi fait appeler Flore et Blanchefleur, et ils sortent de la cité sans être accompagnés de leurs gens ; Simon les conduit. Ils s'en vont ainsi sous la ramée, et jusqu'au manoir de Simon ïls ne s'arrêtent point. Simon vient droit à Constance et lui dit : « Belle sœur, où est Berthe? Voici le roi Pépin que j'ai amené, et Flore et Blanchefleur. — Sire, dit Constance, elle est assise dans ma chambre où elle a dès ce matin travaillé durement au drap de notre autel, qu'elle trouva déchiré. » Alors Simon mène ses hôtes dans la chambre de sa femme, où ils trouvent Berthe. Quand elle les voit, elle se lève promptement et se jette aux pieds de sa mère qui, de joie, glisse à terre pâmée. Le roi Flore prend Berthe dans ses bras, il la baise et l’'étreint longuement. Blanchefleur se relève et la lui ôte des mains, elle ne peut assez l'embrasser. Les gens qui étaient dans le manoir s’assemblent,
quand ils savent comment le roi, et Flore et Blanchefleur, ont recouvré le bonheur, et de joie ils commencent telle criée qu’on n’en ouït jamais de pareille. Jusqu'au Mans la bonne nouvelle est allée ; toute la suite du roi est remplie de joie, il n'y a pas une cloche en ville qui ne sonne à toute volée. |
En voyant son père et sa mère, Berthe a eu si grande joie que c'est à peine si elle peut mot dire, tant le cœur lui bat. Pépin vient vers elle, il n'y met point long retard. « Douce amie, fait-il, pour Dieu, parlez-moi; je suis le roi Pépin, qui vous prie en grâce de m'’accorder le baiser que jamais en ma vie je n'ai mérité. »
Berthe reconnaît son chasseur et s'émerveille fortement. « Sire, dit-elle, j'en remercie Dieu. » Blanchefleur et le roi Flore ont le cœur cent fois plus réjoui queje ne le puis dire. Jamais nulhomme n'entendit parler de joie plus grande qu’il n’y eut ce jour-là chez Simon, dans le bois feuillu.
Le roi Pépin mande Henri, un de ses sergents, et Gautier son sénéchal, avec son chambellan Thierry : « Allez promptement au Mans querir mes gens et des vivres, car je le veux ainsi. À cet endroit je resterai, par le corps de saint Remi! car jy ai trouvé plus de joie que jamais je ne vis. Pourvoyez-nous bien, je vous commande et prie. » Ils s’en vont volontiers et arrangent tout ainsi.
Blanchefleur est revêtue de joie, car elletient
Elle se lève promptement et se jette aux pieds de sa mère.
doucement embrassée sa fille, Berthe la blonde, aux longs cheveux. Devant elles viennent Simon et Constance, Ysabel et Aiglante avec leurs deux frères. « Mère, dit Berthe, voici ma douce dame, qui m'a nourrie avec bonté, et voici mon seigneur, qui me trouva seule, perdue en la forêt; s'ils ne fussent, je serais morte et mangée. C'est par eux que je fus de la mort garantie. » Blanchefleur se lève pour aller à leur rencontre et Flore la suit. Tous ensemble, avec le roi Pépin, ils s’assoient dans la chambre voûütée pour faire bonne chère. Or cette chambre fut de joie bien remplie!
Original from
Trois jours Pépin séjourna avec son épouse dans le manoir de Simon, auquel il donna le nom de manoir de Florimès. Il arma chevaliers le bon Simon et ses deux fils. Il leur fit baïller à chacun un manteau de fin drap d’or. Le duc Naime leur chaussa les éperons et le bon roi Pépin leur ceignit leurs épées d'acier, leur donna l’accolade et les baisa. Quand Simon vit ainsi multiplier les honneurs qu'on lui faisait, il s’agenouilla avec ses fils devant le roi Pépin et ils voulaient lui baiser le pted et la jambe. Mais Pépin lui-même les redressa : « Simon, dit-il, je vous dois assez, à vous et à Constance, pour vous aimer et vous tenir chers. »
Qui eût vu Blanchefleur étreindre et-embrasser Constance et ses deux filles, en pleurant de bonheur, eût dit que c’est une joie d’avoir longtemps attendu:en soupirant.
Pépin fit de beaux dons à Simon et à chacun de ses enfants. Il présenta à Simon mille livrées (1) de terre et cinq cents livrées à chacun de ses fils. Il promit de marier noblement Ysabel et Aiglante et de donner à chacune cinq cents écus par an.
Tous s'inclinèrent devant le roi, ils devinrent là ses gens etchacun le baisaenfoi(2). Le roi-devisa(3)
(1) Ancienne mesure de terre.
(2) Lui donna le baiser du vassal à son suzerain. (3) Combine.
les armes qu’ils portèrent : d'azur diapré de blanc, avec une grande fleur de lys d’or tout au milieu. Pépin leur désigna lui-même ces armes, pour montrer l'amour qu'il avait pour eux. Depuis, leur lignée les a toujours portées. Celui qui en a l’héritage les porte encore.
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