CHAPITRE VINGT-TROISIÈME
De la dissémination, et des autres moyens de la multiplication.
Nous avons vu , dans le second chapitre de cetouvrage, les moyens employés par la nature pour préparer, sur toute la surface du globe, le sol pa à recevoir les espèces de végétaux convenables aux localités; nous avons sulvi progressivement les premières plantes qui ont forme et augmente, par leurs débris annuels, la terre végétale; mais je n'ai pas dit comment y arrivaient les plantes diverses qui couvrent, au bout d’un certain nombre d'années, ces terrains de nouvelle formation ; j'ai cru qu'il fallait, avant de nous livrer a ces recherches, commencer par bien connaître la nature des végétaux, et surtout les semences qui doivent les reproduire. C’estdoncleur dissémination quiva maintenantnous occuper .
Il semble, au premier aspect, que la plupart d’entr’elles doivent peu s'éloigner du lieu de leur naissance; mais, en faisant attention aux formes diverses et aux attributs qui les caractérisent, nous reconnaîtrons, dans le plus grand nombre, que la nature les a souvent destinées pour des voyages de très-long cours. Qui pourrait dire, par exemple 4 où s’arrêteront ces aigrettes légères qui couronnent les semences de la plupart des fleurs composées ? Celles du chardon , du pissenlit, ete., s'élèvent dans les airs avec une telle rapidité, qu’elles échappent en peu d'instans à la vue la plus Some pourrait suivre de Fœil les semences membraneuses de l’orme, voyageant , à l’aide des vents, au milieu d’une atmosphère agitée? Avec quelle facilité les fruitsailés des pins, des érables et des frênes ne sont-ils pas emportés par les tourbillons impétueux : d’autres semences, d’une finesse presque imperceptible, sont continuellement suspendues dans l'atmosphère; celles des mousses, des champignons, deslichens, etc. ; échappent à nos regards , et flottent invisibles dans le vague des airs :elles ne se fixent que dans les lieux favorables à leur germination. Que de fruits, enfermés dans:des boîtes ligneuses, voguent long-temps-et sans
( 228 ) danger, emportés par les torrens, les fleuves, les courans à des distances irès-considérables. C’est ainsi qu'on a vu aborder, sur les côtes de la Norwège, divers fruits de l'Amérique : les drupes du cocotier, la noix d’acajou , les longues gousses du mimosa scandens, et beaucoup d’autres. N'est-ce pas également pour faciliter la dispersion des semences, que a nature a doué certains péricarpes, tels que ceux de la balsamine, du momordica elaterium, de Vhura crepitans, de la fraxinelle, ete., d’une détente élastique qui projette au loin les graines qu'ils renferment.
Les animaux contribuent encore très-efficacement à la dispersion des semences : les uns emportent, accrochés à leur toison , les fruits de la bardane, du grateron, de la sanicle, de la benoïite, etc. , armés de pointes courbées en forme d’hameçon ; d’autres, tels que les loirs, les rats, les marmottes, transportent, dans leur demeure souterraine, les graines dont ils se nourrissent, et en forment des magasins. Une partie de ces graines oubliées ou abandonnées, germe, au retour du printemps, dans des lieux où elles n'auraient pu parvenir. Les écureuils, très-friands de la semence des pins, en dérobent les cônes, les déposent sur les hauteurs, en désunissent les écailles et en dispersent les graines, Un grand nombre d’oiseaux se nourrissent de baies : ils en digèrent la pulpe, mais la graine reste intacte. On attribue aux grives et à plusieurs autres oiseaux le transport des semences dugui sur les arbres, seul endroit où elles puissent germer. Beaucoup de semences échappent également à la digestion des quadrupèdes granivores : elles passent sans altération, de leur estomac dans leurs excrémens, et se propagent dans tous les lieux fréquentés par ces animaux. On a vu plusieurs îles se repeupler, dit-on, de muscadiers, par le moyen des oiseaux, après la destruction complette que les Hollandais y avaient faite de ces arbres pour rendre exclusif leur commerce de la muscade.
Ces détails, et beaucoup d’autres que je pourrais ajouter , sont plus que suffisans pour donner une idée des moyens variés à l’infini que la nature emploie pour répandre jar la végétation ; joignons-y lPextrême fécondité des plantes : elle est telle, qu’elle se refuse à tout calcul humain. Selon Dodart , un orme peut fournir, en une seule année, 529,000 graines; Rai en a compté 32,000 sur un pied de pavot, et
( 229 ) i 36,000 sur un pied de tahac. Si toutes ces semences TEUssissaient , il ne faudrait que quelques générations et un trèspetit nombre d'années pour couvrir de végétaux toute la surface du globe habitable; mais on sait que le plus grand nombre se perd faute d’être placé dans les lieux convenables : les animaux, d’une autre part, en font une très-grande consommation. Tel aussi a été le but de la nature dans cette immense profusion. HE) Mais en fournissant la subsistance aux animaux, elle exige d'eux un travail relatif a leurs forces; elle veut qu'ils cultivent et amendent le sol qui les nourrit : il est nécessaire qu'il soit divisé, préparé pour recevoir et faire germer les semences. Ce soin est confié aux animaux qui l’habitent. Une terre nouvelle est à peine couverte de quelques végétaux, qu’une foule de petits animaux viennent y chercher un asile, des alimens, tels que des vers de toute espèce, des mollusques nus ou à iles des iules , des scolopendres : l’élégante forbicine, le redoutable scorpion, le uissant taupe-grillon, et des milliers d’autres insectes dont je larves soulèvent le sol, y tracent des sillons, des galeries, des canaux souterrains, des issues pour les eaux pluviales, etc. Ces premiers ouvriers suffisent pour un sol peu épais; ils l’amendent par leurs excrémens ; ils le fertilisent par leurs débris. Divers reptiles se traînent à leur suite, tels ue les lézards, les serpens, les orvets, les couleuvres, etc. : “ entretiennent les crevasses et les issues, y établissent leur séjour, y laissent leurs dépouilles. A mesure que le terrain se bonilie et s’exhausse, que les alimens deviennent plus abondans, de petits quadrupèdes, des rats, des souris, la pas musaraigne, viennent l’habiter; les lievres, les loirs, es marmottes, le lapin fécond, etc., creusent partout la terre pour y former leurs terriers ténébreux. Lorsque le sol devient plus dur, plus épais, et qu'il exige des ouvriers plus vigoureux, la nature y appelle la taupe museuleuse, chargée d’ouvrir sous terre de longues et vastes galeries, tandis qu'a sa surface le robuste sanglier exécute avec son grouin des travaux plus pénibles. Jai vu, en Barbarie, de vastes terrains desséchés et durcis par les longues sécheresses et les chaleurs, tellement bouleversés par ces animaux pour y chercher Jes bulbes de l’asphodèle, qu’on aurait pu croire que le sol avait été remué par la bêche du cultivateur.
La grande multiplication des insectes, ainsi que celle des fruits, attirent bientôt en foule des oiseaux de toute espece, tandis que l’herbe des prés est broutée par des animaux ruminans, Ce séjour d’abondance et de bien-être est bientôt troublé par l’arrivée d'animaux plus redoutables : l’épervier fond sur la tendre fauvette; les renards et les loups sur l’aniwal ruminant : cette terre nouvelle est teinte du sang de ses premiers habitans. Au milieu de ce désordre apparent, de ces scènes de carnage et de meurtres, il nous faut toujours revenir aux lois de la nature : elle a établi, dans ses œuvres, une telle harmonie, dans ses productions, une telle munificence, qu’à la longue leur surabondance nuirait au développement des individus. L’herbe serait étouffée par l’herbe; les espèces qui doivent la dominer s’éleveraient à peine, ou n'y parviendraient que dans un état de faiblesse et d’étiolement, si les animaux n’en consommaient le superflu : d’une autre part, presque toute végétation disparaîtrait sous les mâchoires dévorantes des insectes, sans les oiseaux auxquels ils servent d’aliment. On ne peut calculer jusqu’à quel point se multiplieraient, aux dépens des végétaux, les lèvres, les Japins, ainsi que d’autres quadrupèdes herbivores, sans les animaux Carnassiers.
Ainsi la nature, enchaînant les êtres les uns aux autres par une dépendance réciproque, maintient ses productions dans une juste proportion; et ce spectacle de ruses, d’attaques, de défenses, de guerre et de carnage est ordonné par la nature, qui n’a multiplié le nombre des petits animaux que pour fournir la subsistance aux plus grands, et qui n’a diminué le nombre des grands, que pour empêcher la destruction totale des petits. On dirait qu'il en est ainsi des grandes sociétés parmi les hommes ; mais c’est iei l’œuvre de l'homme et non celui de la nature. Lui a-t-elle ordonné, comme au tigre, de boire le sang de ses semblables? Il ne le boit pas, il se contente de le répandre : il compte ses victimes, et, dans sa joie féroce, il se croit un héros!... Laissons l’homme et ses crimes ; rentrons bien vite dans le sein de la nature : elle seule peut nous-distraire quand de malheureuses dissentions troublent l’ordre social, et arment l'homme contre l’homme. é
Il ne faut pas oublier que ce n’est, comme je l'ai déja dit plusieurs fois, que dans une terre abandonnée à elle-même
(337 ) qu'on peut suivre cette succession d'êtres organiques , tant végétaux qu'animaux ; mais dès que l’homme y arrive avec ses nombreux troupeaux , avec ses instrumens de labour, le fer et le feu -en main, cet ordre de la nature disparaît ; unë flamme dévorante s’élance au milieu des forêts; les arbres tombent sous les coups redoublés de la hache ; le sein de la terre est déchiré par Le soc de la charrue; l’herbe des prés est dévorée par les moutons ; l’homme n’y laisse croître que les plantes qui lui conviennent : il renonce, pour les multiplier, à cette marche lente et graduée de la nature.
Outre les semences, les plantes, comme nous l’avons vu, ont encore d’autres moyens de multiplication dont s'empare de préférence le cultivateur , soit pour hâter leur Der ment, soit pour perpétuer des espèces étrangères dont les fruits ne peuvent, dans nos climats, parvenir à une maturité complette. Quoiqu'il en ait déjà été question dans les premiers chapitres de cet ouvrage, je vais les rappeler ici en peu de mots, tels qu’ils ont été présentés par M. Decandolle, avec les noms divers qui les font confaître.
La multiplication des plantes, produite par toute autre voie que par celle des semences, s'opère naturellement par divers moyens; savoir par :
1°. Les drageons ou surgeons (surculi) : ce sont des branches qui naissent du collet de la racine, s'élèvent dès qu’elles sortent de terre, et sont susceptibles d’être séparées avec une portion de la racine, et de former de nouveaux individus.
2°. Les jets ou stolons (stolones), branché ou tige secondaire, sortant du collet de la racine, hors de terre, tombante, et poussant cà et là, d’un côté des racines, de l’autre des feuilles , telle que la piloselle. :
3. Les coulans ( flagella) : ce sont des jets qui manquent de feuilles et de racines dans un espace déterminé, et qui, à des places fixes , poussent des touffes de feuilles et de racines, comme le fraisier. Tournefort les nommait witiculæ.
4°. Les propacules (propacula, Link), espèce de coulant, terminé par un bourgeon à feuilles, susceptible de pass racine lorsqu'il est séparé de la plante-mère, tel que
es joubarbes.
9”. Les bulbes ou bulbilies (bulbi, bulbilli), petits tu-
bercules bulbiformes , séparables de la plante-mére, et susceptibles de produire de nouveaux individus. On les nomme vulgairement bulbes : ils sont situés sur la tige dans le lis bulbifère , et alors M. Link les nomme propago ; sur la base de Pombelle dans les aulx, dans la capsule de plusieurs amaryllis, et alors quelques auteurs leur ont donné le nom de bacillus ; enfin, sur les fibrilles de la racine dans la saxifrage grenue.
Les moyens artificiels de multiplication sont, outre les précédens qu’on peut aussi employer à volonté, les suivans; Savoir :
1°. La bouture (talea), petite branche qui, coupée et enfoncée dans la terre humide, y pousse des racines, et forme un nouvel individu.
. 2. La crossette (malleolus), nouvelle pousse portant à sa base un tronçon de vieux bois, et susceptible de reprendre racine lorsqu'on la met en terre.
. 3°. La marcotte ( circumpositio), branche tenant encore à la plante-mère, qui, insérée ou couchée dans la terre où dans la mousse, y pousse des racines, soit qu’on l'ait laissée intacte, soit qu'on ait entaillé son écorce ou son bois, soit qu'on ait fait à l'écorce une ligature ou une section pour y déterminer un bourrelet; c’est-à-dire une nodosité qui est disposée à pousser des racines. Her |
4. La greffe (insertio, inoculatio), opération par laquelle on place le bourgeon d’un arbre en contact avec le liber d’un autre arbre avec lequel il se soude et se développe. L'arbre sur lequel on place Le bourgeon porte le nom de sujet, et la branche insérée, qui est née du bourgeon, celui de greffe.
On donne le nom de gongyles ou de spores (pl. 35, fig. 1-7) (gongyli, sporæ ) aux globules reproducteurs des plantes, dans lesquels la fécondation n’est pas démontrée ’ que les uns regardent. comme de vraies graines, d’autres comme des espèces de bulbes (Decandolle, Théorie élém. de bot. ).