‹ Flore médicale (volume 3)Chapitre 161 sur 201 · CHAPITRE SIXIÈME. fe · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIÈME. fe

De la nomenclature. Noms des plantes.

Lxs noms attachés à chacune des productions de la nature, quand ils sont inspirés par le sentiment, dictés par le bon goût, ou amenés par les propriétés des choses, ont un inté- : rêt très-particulier : ils éclairent l'esprit, rappellent des sensations agréables, flattent l'imagination ; mais lorsqu'ils sont insignifians par eux-mêmes, ils ne servent alors qu’à nous empêcher de confondre un objet avec un autre, et, en général, telle est leur principale destination. Mais une imagjination riante, qui veut tout embellir, cherche à peindre, autant qu'il est possible, les choses en les nommant, à les peindre sous les rapports qui flattent ou intéressent davantage. Si nous suivions Ja nomenclature des plantes dans les différens âges , chez les différens peuples, nous reconnaîtrions que telle est la marche que l’on a suivie, et cet examen ne serait pas sans intérêt ; mais je dois ici me borner à quelques observations générales, pour inspirer ce goût de recherches et en faire sentir l'importance.

La nature se montrant à l’homme avec ses guirlandes et ses bouquets, était trop belle pour ne point fixer ses regards ; mais sans doute Phomme pendant long-temps borna son admiration à l’ensemble de ce tableau, sans en examiner les détails : il ne chercha à connaître, à distinguer que les plantes qu'il pouvait convertir à son usage. Le nombre en était très-borné : il n’augmenta qu’à mesure que les plantes médicales vinrent se réunir aux plantes alimentaires, et comme alors ces plantes n’occupaient la pensée que par leurs propriétés, la plupart d’entre elles ne recurent que des noms relatifs à leur emploi. ;

Ce système de nomenclature, perpétué d'âge en âge presque jusqu'à nos jours, a flétri, comme dit Rousseau , l'éclat des plus belles fleurs ; et lorsqu'il s’agit de les indiquer par leur nom vulgaire, cette nomenclature ressemble tellement à l'inventaire d’une boutique de pharmacie, que nous ne sommes plus frappés que des maux qui affligent l'humanité. 12°, Livraison,

Ces fleurs, qui naissent en foule sur le bord des ruisseaux , à l'ombre des bocages, qui embellissent les prés, parfument les coteaux, si propres à récréer la vue, à égayer nos idées, converties en simples, ne sont plus que des herbes à l'esquinanoie, herbe aux poux, herbe aux hémorroïdes, aux teigneux, aux hernies, aux verrues, etc. Ces lugubres dénominations confirmaient le vulgaire de plus en plus dans l’idée qu’on ne devait chercher dans les plantes que des remédes, et l’on dédaignait toutes celles dont on ne pouvait citer les propriétés.

A ces noms ridicules on en joignit d’autres qui ne l’étaient guère moins; on compara quelques parties des plantes à celles des animaux, et d’après une ressemblance très-vague, plus souvent nulle, on vit paraître les noms de pied de loup, pied de lion, pied d'oiseau , pied d’alouette, pied de veau ; langue de serpent, langue de chien, langue de cerf; mufle de veau; queue de souris, de rat, de renard; barbe de bouc ; oreille de souris ; pas-d'âne; œil de bœuf; dent de lion ; bec de grue ; crête de cog , ete. Ces noms, à la vérité, sont moins dégoûtans, plus supportables que les premiers; mais l'esprit humain s’égarant de plus en plus dansle vague de ces dénominations, l’extravagance fut portée jusqu’au point de croire que les plantes, ou les parties des plantes qui ressemblaient à quelques-uns des organes des animaux, étaient très-utiles dans les maladies qui affectaient ces mêmes organes dans le corps humain. Aïvsi l’herbe au poumon (la pulmonaire), qui porte sur ses feuilles des taches d’un blane livide; la pulmonaire du chêne (lichen pulmonarius ), dont les feuilles ressemblent, en quelque sorte, a un poumon desséché, ces deux plantes, quoique très-différentes, ont été employées comme favorables dans les maladies du poumon : elles sont encore aujourd’hui indiquées comme telles dans la plupart des livres de matière médicale.

Il se trouva cependant des imaginations plus riantes, des esprits plus justes, que la forme et l'éclat des fleurs séduisirent davantage que leurs douteuses propriétés : entraînés par les charmes de la nature, ils cherchèrent à rendre leurs sensations par les noms appliqués aux plantes qui les occasionaient. La mythologie, en possession depuis long-temps de tout animer dans l'univers, qu’elle semblait embellir par ses charmantes fictions, vint aussi s'emparer du règne végé-

Fr.

(59) tal, et les belles formes des plantes furent comparées à celles de la plus belle des déesses, où aux meubles destines à sa toilette : les unes furent désignées sous le nom de ses cheveux, de ses lèvres, de son nombril ; d’autres furent jugées dignes de lui servir de miroir, de peigne, de sabot. La cou leur variée de l'iris fut comparée à l’arc-en-ciel; elle prit le nom de la déesse qui le représente. Les muses, les naïades, les napées, les nymphes les plus aimables, les personnages célèbres dans la poésie pastorale, vinrent de nouveau habiter les prés et les bois dans les plantes qui leur étaient consacrées : on y retrouve les noms de Phyllis, de Narcisse, d'Amarillis, du bel Adonis, de l’intéressante Andromède: Les héros et les rois de l'antiquité ne furent pas oubliés : Achille et son instituteur le centaure Chiron, les satyres, Teucer, Lysimaque, Artémise, Sérapias, Mercure, Asclépias, etc., désignérent autant de plantes différentes. Si la science ne gagnait rien à cette réforme, du moins elle écartait de la pensée cette dégoûtante nomenclature qui, en l’attristant, la promenait d'erreurs en erreurs. Ce n’est plus ici la fraude de l’empirisme, mais le premier mouvement d’une âme qui s’épanouit à la vue d’une belle fleur, et qui se complaît à l’assimiler à tout ce que la nature offre de plus aimable : là, c’est la reine des prés qui brille avec élégance pardessus toutes les autres, récréant la vue par ses fleurs virginales, et l’odorat par son doux parfum; ailleurs, notre regard est frappé par une fleur d’une grandeur imposante : c’est le disque rayonnant du soleil, dont elle porte le nom. Ces expressions sont autant d’images agréables. Qu’imss l'herbe au cancer, à l'esquinancie, que l’on dédaigne lorsqu'on se porte bien, que l’on recherche peu quand on est malade ! mais la reine des prés, le miroir de Vénus, la fleur du soleil excitant la curiosité, promettent des jouissances, et déja l’amateur est à leur recherche au milieu des prés, des bois, des montagnes. En vain j’essayerais de peindre le plaisir attaché à ce genre de recherches : il brille dans les yeux, dans l'expression animée, dans l’enthousiasme qui transporte tous ceux qui se livrent à cet aimable délassement. Mais cette belle nomenclature fut interrompue par l'état blissement du christianisme. Des esprits atrabilaires crurent qu'il fallait anéantir, jusque dans les plantes, le nom de ces aimables déités dont ils venaient de renverser le-culte; ils

(-6o.) «llèrent chercher , dans de pieuses légendes, des noms de martyrs et de confesseurs pour les donner aux plantes : alors elles reparurent décorées d’une nouvelle nomenclature ;ilne fut plus question que de lherbe de Saint-Jean, de Saint- Laurent, de Saint-Quirin, de Saint-Christophe, de Saint- Paul, de Saint-Etienne, ete; le sabot de Vénus devint le sabot de Marie ou de la mère du Christ : il y eut la fleur de la Passion, de la Trinité ; on en vint à Jésus lui-même. Des plantes furent a ppelées, lesunes, œil, main de Christ ; d’autres

épine , lance de Christ, etce.; enfin on y trouve l’oraison do-

minicale ; une espèce de souchet se nomme pater noster ; la gratiole, grâce de Dieu (gratia Dei). Le diable ne fut pas oublié : la scabieuse porte le nom de morsure du diable ; le millepertuis, celui de chasse-diable ; le grand liseron, celui de boyaux du diable, ete. C’est ainsi quabusant de ce que la religion leur offrait de plus respectable, des esprits superstitieux et grossiers profanaient des noms sacrés, qui ne devaient trouver place que dans les expressions de la reconnaissance envers l’auteur sublime de la nature.

Un nom mal appliqué est plus que ridicule : il entraîne l'esprit humain dans des erreurs que les lumières de plusieurs siècles peuvent à peine détruire. Le merveilleux marche toujours à la suite de l’ignorance, ou plutôt il en est la conséquence. Nous avons vu plus haut que les noms des différens organes donnés aux plantes avaient porté à croire que cette prétendue ressemblance indiquait des végétaux propres à guérir, dans le corps humain, les maladies des organes correspondans : il en a été de même lorsqu’au lieu de noms phar- -:maceutiques, on a donné aux plantes des noms religieux. Pendant plusieurs siècles, le peuple a été persuadé que le millepertuis, nommé chasse-diable, arrêtait les effets des enchantemens, des maléfices, s’opposait à l'apparition des démons ; on y joignait aussi la bruyere et l’origan. Les Grecs et les Romains avaient également leurs herbes magiques : la verveine, le moly; la circée, la mandragore, etc. Célèbre par ses propriétés, l’herbe de Saint-Jean (l'armoise ) l’est encore dans certaines contrées par sa vertu de garantir du tonnerre les édifices, lorsqu'elle est recueillie la veille de la Saint-Jean, et placée au-dessus de la porte des maisons. J'ai vu cette pratique en usage dans quelques villages de Picardie. Matthiole, après avoir vanté les propriétés de la

(61) Scabieuse succise dans les maladies pestilentielles, ajoute qu’on ne la nomme mors ou morsure du diable, que parce : que celui-ci, jaloux de l'efficacité de cette plante, en ron= geait les racines pour essayer de la détruire. Ces exemples et beaucoup d’autres que je pourrais y ajouter, suffisent pour faire sentir l'influence des noms sur la croyance du peuple. On voit avec étonnement les plantes conserver pendant plusieurs siècles cette bizarre nomenclature, et l’homme s’obstiner à ne les considérer que sous leurs prétendus rapports avec la guérison des maladies, ou leur attribuer des effets surnaturels et merveilleux. C’est ainsi qu’a force de vouloir tout rapporter à lui, courant après des chimères qu flattaient son imagination , illaissait échapper la plus belle, la plus douce des jouissances, celle de considérer la nature en elle-même. D'ailleurs, les noms vulgaires et empiriques’ plaisent beaucoup plus à la multitude que les noms scientifiques : on en conçoit aisément la raison; mais l’on conçoit aussi qu'ils sont insuffisans lorsque lon veut étudier les plantes avec méthode. Les noms vulgaires seuls isolent chaque plante, n’indiquent aucune sorte de rapports : tels sont ceux d’orvalé, d’ormin, de toute-bonne, qui sont autant d'espèces de sauge ; le chamædrys, le polium, le chamæpitys, espèces de teucrium, etc.; et lorsque ces noms annoucent des rapprochemens entre plusieurs plantes, ils ne résentent souvent que des erreurs : tels sont lelaurier-rose, le Zaurier-thym, le laurier Saint-Antoine, le lauriercerise, etc., qui ne sont point du tout des lauriers, quoiqu'ils aient avec eux quelque ressemblance par la forme de leurs feuilles. EL faut en dire autant de l’ortie blanche , Portie morte, etc. : ils sont encore très-souvent erronés quand ils sont significatifs : l'herbe aux hernies, au cancer, ete. La renaissance des lettres en Europe ramena l’homme à des idées plus judicieuses. Sans renoncer à cette confiance aveugle aux propriétés médicales des plantes, qu’on regarda toujours comme le but principal de leur étude, on songea enfin à les étudier en elles-mêmes, à les observer dans leur organisation, à distinguer les différentes parties qui Îles constituent , à les décrire avec plus de précision : on s’occupa aussi à corriger leur nomenclature, à de fixer; mais il fallut encore plusieurs siècles pour opérer cette réforme, et amener la science au point de perfection où elle se trouve aujourd'hui.

Les anciens botanistes ne donnèrent assez généralement qu'un seul nom aux plantes, n'ayant presque point l’idée de TEUr, sous un même nom générique, les espèces rapprochées naturellement par un certain nombre de caractères communs. Par exemple, les noms de chamædrys, teucrium, beccabunga, donnés à plusieurs espèces qui appartiennent au genre véronique, offraient isolément des plantes sans rapprochement, mal décrites, difficiles à reconnaître : peu à : PEU on en vint à réunir plusieurs plantes sous une dénomihaton commune, en y ajoutant quelques épithètes qui paraissaient les distinguer : veronica mas, serpens, Dodon. ; Veronica assurgens, Dodon.; veronica major, latifolia, Clus.; verorica recta, nuünor, Clus. Ces caractères se trouvent un peu plus précisés dans Gaspard Bauhin : les genres, ainsi que dans l’Écluse et plusieurs autres, commencent à s’y Montrer; mais ces dénominations sont appliquées à beaucoup d’autres plantes qui ne comportent point une telle assocation : elles ne sont très-souvent rapprochées que d’après leur port, ou la ressemblance vague de quelques-unes de leurs parties. Aucun caractère n’était attaché au nom principal, qui depuis est devenu un nom générique, sous lequel viennent se ranger, comme autant d'espèces, toutes les plantes qui possèdent les mêmes attributs essentiels, mais qui diffèrent entre elles dans des parties de moindre importance, telles que dans leur port , leurs feuilles, leur inflorescence, etc.

Ainsi s'établit une nomenclature plus raisonnée : Tournefort la présenta pour les genres, Linné pour les espèces, en précisant davantage les genres de Tournefort, et substituant aux phrases des anciens deux noms pour chaque plante, celui du genre et celui de l’espèce. Des méthodes ingémieuses, imaginées ensuite pour la distribution des plantes groupées par genres, ont achevé de rendre l'étude de la botanique aussi agréable qu’intéressante : ce sont autant de routes qui nous conduisent à la plante que nous voulons connaître. Avec quel plaisir on les parcourt, dès qu'une fois on en a l'entrée ! elles sont semées de débris des fleurs, embaumées

ar leurs parfums, embellies par leurs formes aimables. es le nom d’une plante, c'est, dans l’état actuel de la science, un véritable problème, assez facile à résoudre dès qu on s’y est un peu exercé : il occupe l'esprit sans le fati-

guer, le réjouit, le distrait, et flatte d’autant plus l'amour propre, que nous tenons davantage aux vérités ges découvrons par nous-mêmes. Quel aimable spectacle que la vue d’une jeune personne occupée à éparpiller de ses doigts délicats les pétales d’une rose, d’un œillet, à compter le nombre des étamines et des pistils, à observer la forme des fruits et celle des semences ! Sous les dehors d’un jeu enfantin elle se ménage des distractions agréables ; elle charme la solitude de la campagne et des bois. La science, qui effraye : souvent par son abord, ne se montre nulle part sous un aspect aussi séduisant : ici, elle se cache sous les roses, quand partout ailleurs elle se hérisse d'épines.

Linné, outre la réforme qu'il a introduite dans la nomenclature des plantes, en réduisant chaque espèce à deux noms, a de plus établi une suite de principes pour le choix de ces noms, afin d'éviter toutes ces expressions barbares, insignifiantes, ridicules. dures à l'oreille, dont on faisait usage avant lui; mais il en est résulté deux grands inconvéniens, dont on ne peut accuser cet homme célèbre, mais plutôt le refus constant de plusieurs botanistes de se soumettre à ces règles, ou l'adhésion trop scrupuleuse de plusieurs autres. Parmi les premiers, Adanson s’est. montré l’antagoniste le plus acharné contre la réforme de Linné. Après une critique amère de ses principes, il a proposé de nouvelles règles diamétralement opposées à celles de Linné, et d’après lesquelles il a changé une grande partie des noms linnéens. Heurensement il n’a eu quon très-petit nombre d’imitateurs : il en est résulté qu’on lit peu ses Familles des plantes, ouvrage néanmoins qui renferme de grandes vues et d’excellentes observations. Puisse cet oubli, dans lequel est resté un des bons ouvrages qui ait été publié sur les plantes, détourner tous ceux qui, par un certain esprit d'originalité, ou par tout autre motif, voudraient prendre Adanson pour modele!

D’autres sont tombés dans un défaut contraire. En admettant les principes de Linné sur le choix des noms sans aucune restriction, ils y tiennent avec une telle rigueur, qu'ils changent continuellement tout nom générique qui s’en écarte. Il suit de la qu’en soumettant la nomenclature à l'opinion des différens botanistes , il sera de toute impossibilité de la fixer, et que les plantes recevront autant de noms qu'il y aura d'opinions différentes. Les uns veulent

(64) | que les noms soient primitifs et insignifians ; d’autres qu’ils soient significatifs , étymologiques, comparatifs, etc.

Les noms significatifs, tant qu'ils ne seront point erronés, ou lorsqu'ils n’exprimeront pas un caractère commun à plusieurs espèces , l'emporteront toujours sur ceux qui sont insignifians, quoique ces derniers aient l'avantage de pouvoir être conservés sans éprouver aucun changement, tandis que les premiers perdent souvent leur signification exclusive par la découverte de nouvelles espèces. En voici la preuve évidente : Je suppose qu’un genre ne soit d’abord composé que de deux espèces, l’une à Jeuilles entières, l'autre à feuilles dentées : elles se trouvent dès lors très-bien caractérisées par ces deux expressions ; mais si l’on vient à découvrir plusieurs autres espèces douées des mêmes caractères, dès lors les premiers noms n’offrent plus un caractère spécifique, mais peut-être un de subdivision. Malgré cet inconvénient, on les préfère, parce que l’imagination aime à se représenter, même avant de le connaître, l’objet qu’on lui nomme. Ces noms sont tantôt positifs lorsqu'ils annoncent des qualités inhérentes aux espèces, comme la véronique en épi, à petites fleurs, à feuilles entières, incisées, pectinées, elc.; tantôt comparatifs lorsqu'on rapproche les espèces d’autres plantes déjà connues et auxquelles elles ressemblent par quelques-unes de leurs parties, comme Ja véronique à feuilles de licrre, à feuilles de saule, à feuilles

e paquerette, etc. On compare encore, mais moins heureusement, certaines parties des plantes à des êtres pris hors du règne végétal, comme le plantain en cornes de cerf, etc.

Linné, dont limagination était aussi brillante que son esprit était juste et sa conception profonde, forcé, d’après ses principes, de n’employer dans ses descriptions que les termes rigoureusement nécessaires, a plusieurs fois essayé d'en adoucir la sécheresse en faisant usage de noms allégo= riques tant pour les genres que pour les espèces. Il Pavait déjà exécuté pour l'établissement de ses classes fondées sur les noces des plantes, divisées d’après le nombre des maris (les étamines) et des femmes (les styles ), réunis dans le même lit nuptial, ou placés dans des lits séparés.

L'emploi des noms génériques lui offrait encore plus de moyens de varier ses aimables allégories. Une plante se présente avec des feuilles profoudement divisées en deux lobes :

(65) ce sont presque deux feuilles réunies par leur base; Linné y attache le nom de bauhinia, en l'honneur des deux frères Bauhin, les restaurateurs de la botanique. | Linné avait recu des services particuliers et surtout des plantes de MM. Dalberg, frères, l’un chirurgien, l'autre. riche négociant des Indes : il leur dédie, sous le nom de dalbergia, un genre composé de deux espèces, distinguces par la forme de leurs gousses, et il profite si ingénieusement de leur différence, qu’il nomme la première dalbe'gia lanceolaria, à cause de ses fruits en forme de lancette; la seconde, dalbergia monetaria, dont les fruits, comprimés et arrondis, offraient la forme d’une espèce de monnaie, faisant allusion à la profession des deux frères. Nous tenons cette anecdote de M. Vahl, élève de Linné. | Des auteurs plus modernes, profitant ou plutôt abusant de cette aimable conception de Linné, l’ont convertie en allusions épigrammatiques : ils ont plusieurs fois dénigré, par des expressions malicieuses, ceux qu’ils regardaient comme des rivaux dangereux dans une carrière que la seule ambition leur avait ouverte. Abus déplorable de la science, plus flétrissant pour l’auteur qui s’y livre, que pour celui qui en est l’objet ; abus qui n’entrera jamais dans un cœur honnête et vertueux! Attacher à une plante un nom d'homme, y ajouter une épithète injurieuse, c’est, avec les lumières de linstruction, verser dans l'esprit le fiel amer de la saüre, et introduire un vice de plus dans la société, j’oserais dire dans les sciences, qu'ont trop souvent déshonorées ces. hommes qui ne les abordent qu'avec leurs passions. Je ne citerai aucun exemple de cet abus méprisable, le lecteur honnête en devinera aisément la raison, et rejettera avec mépris cette odieuse nomenclature; mais je ne eesserai de répéter, avec les botanistes les plus célèbres, que dès qu’un. nom a été donné à une plante, il doit lui être scrupuleusement conservé, quelle que soit l'opinion particulière de chaque individu : c’est un titre sacré qu’il n’est permis à Las mme détruire, à moins que ce nom ne soit essentielement ridicule et barbare. Autrement, la confusion et le désordre s’introduiraient tellement dans le sanctuaire de la science, qu’ils en éloigneraient tout homme de goût, par des difficultés qui doivent lui être étrangères. Cette coupable habitude a déjà fait des progrès si étendus, que, dès qu’une

(66) plante est nômmée, si elle est mentionnée ensuite par d’autres, on lui trouve presque autant de noms différés. Je

ourrais en citer mille exemples, mais ils sont trop connus;

‘ouverture d’un seul ouvrage moderne de botanique en four-

nira la preuve.

D'un autre côté, je ne peux trop recommander à ceux qui ont des genres ou des espèces nouvelles à nommer, de consulter les règles du bon goût, de méditer, avec une saine critique, les principes que Linné a établis sur cette partie, sans cependant s’y astreindre avec cette rigueur qui ne peut être admise que dans les axiomes de mathématiques : on sait que Linné, lui-même, ne s’est pas toujours montré observateur bien sévère de ses propres principes.

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