JULIEN DE MÉDICIS
qu’il n’aurait jamais le courage de commettre un tel sacrilège dans une église : ce fut une des causes qui ruinèrent l’entreprise. Le temps pressait, il fallut s en remettre du soin de se défaire de Laurent à Antonio da ’Volterra et au prêtre Stefano, tous deux également incapables d'énergie. Une fois cette décision prise, on prit pour signal le moment de l’élévation. L’archevêque et Poggio devaient, après la mort des Médicis, occuper le palais où la signoria, de gré ou de force, suivrait le parti des conjurés.
L’heure est venue ; nous sommes dans le temple que la multitude assiège ; 1 office divin est commencé, Giuliano n’a pas encore paru. Francesco et Bernardo, désignés pour l’assassiner, vont le chercher chez lui; à force de supplications ils le ramènent dans l’église. Il fallait que l’idée du crime fût bien arrêtée dans leur esprit pour les engager à aller chercher la victime jusque dans sou palais et l’amener au lieu du supplice. On dit même que Francesco, feignant des démonstrations affectueuses, touchait son ennenu pour s’assurer qu’il ne portait point de cotte de mailles. A l’église, ils prirent la droite et la gauche de Julien, et, le moment venu, Bandini lui transperça la poitrine d’un coup vigoureux. La victime ne fit que quelques pas et tomba morte. Francesco se jeta sur le corps et, frappant aveuglément et furieusement, se fit à lui-même une grave blessure.
De l’autre côté Antonio et Stefano attaquaient Laurent, lui portant seulement un léger coup à la gorge ; il se défendit vigoureusement, aidé par ceux qui lentouraient.
Bandini cependant, le couteau teint du sang de Giuliano, s’élança, û son tour, contre Laurent et trouvant sur sa route Francesco Novi, créature des Médicis, il le tua raide d un coup d’estoc. A cette vue, les amis de Médicis entourèrent Laurent et le poussèrent dans la sacristie dont Poliziano ferma les portes de bronze. Comme on craignait que la lame de Stefano ne fût empoisonnée, un jeune homme, dans la sacristie même, s’offrit à sucer la plaie du Magnifique.
La terreur régnait dans l’église, la consternation était générale; aussitôt la nouvelle répandue dans la ville, les citoyens en armes vinrent chercher Laurent pour Fescorter jusqu’à son palais, évitant ceux qui portaient le cadavre de son frère ; cependant Salviati, avec une trentaine d’hommes, s’était rendu au palais pour l’occuper, et, laissant sa troupe dans l’antichambre, il était entré dans une salle où le gonfalonier tenait conférence. La physionomie de Salviati était telle et tel son trouble que le magistrat soupçonna quelque forfait ; et, se précipitant hors de la salle, il trouva Poggio, le prit par les cheveux et le jeta dans les mains des gardes : les assistants ayant protesté, on s’empara des armes, et tout ce qui avait suivi Salviati fut ou tué ou précipité du haut des fenêtres. L’ archevêque, les deux Salviati et Poggio furent pendus par les pieds ; ceux qui étaient restés sur la place avaient forcé la garde et s'étaient installés au rez-de-chaussée, de façon que les citoyens accourus au bruit de tout ce tumulte ne purent arriver au secours de la signoria. Pendant ce temps, Francesco de Pazzi et Bandini avaient pu reprendre haleine et, voyant le coup manqué, le second s’enfuit taudis que le premier voulut tenter un dernier effort. Quoique blessé, il monta à cheval et essaya d’appeler le peuple à lui au nom de la liberté ; mais il avait trop perdu ^ de sang ; il fut bientôt obligé de se jeter sur un lit, chargeant Jacopo de le remplacer. Celui-ci était vieux, peu alerte, il monta cependant à cheval pour tenter aussi un dernier effort, et entra dans la
place en appelant à son aide le peuple au nom de la liberté. C’était un mot vide de sens pour la foule, toute aux Médicis; personne ne se leva, on lui répondit par une grêle de pierres. Jacopo, désespéré, voyant le peuple hostile, Laurent vivant, Francesco blessé et la tentative sans issue désormais, chercha du moins à sauver sa vie : suivi de quelques hommes, il sortit de Florence et se dirigea vers la Romagne.
La ville tout entière cependant s’était armée : Laurent rentra dans son palais; le Palais Vieux fut bientôt repris par la population tout entière et les conspirateurs, tous ou presque tous, furent pris ou mis à mort. Francesco fut traîné nu hors de son lit et pendu par les pieds à côté de l’archevêque. De tous les Pazzi, Guglielmo, gendre de Laurent, fut le seul qui eut la vie sauve, grâce à l’intervention de sa femme. Renato, qui avait refusé d’entrer dans la conspiration, s était retiré dans sa villa; il tenta de fuir, mais on le découvrit aux portes de la ville et il fut ramené dans Florence. Jacopo fut pris en passant les Alpes; des montagnards le voyant fuir l’arrêtèrent et, malgré ses prières, ils le massacrèrent.
Jacopo et Renato furent jugés par contumace et condamnés à mort. Quatre jours après les événements on retira de la fosse le corps de ce dernier enterré d’abord dans le sépulcre de ses ancêtres • on le traîna par la ville jusqu’au moment où, arrivé à 1 Arno, on lui donna le lit du fleuve pour dernière demeure.
C’était un homme vicieu.x, mais on le (Cabinet de Parii.)
savait très-charitable et il était aimé, car il pratiquait largement l’aumône. Le samedi d’avant la conspiration il paya toutes ses dettes, régla ses comptes et rendit à chacun ce qu’il lui devait en argent ou en marchandises. Montesecco eut la tête tranchée. Napoléon Francesi évita le même sort par la fuite. Bandini avait, sans s’arrêter un instant, franchi la frontière pour se réfugier dans les États turcs; le sultan le rendit aux Florentins qui le mirent à mort. Gughelmo de Pazzi et ses cousins furent enfermés dans la tour de Volterra. Quand on eut jugé tous les conjurés on célébra solennellement les obsèques de Giuliano; il laissait un fils naturel nommé Giulio, auquel le destin réservait à la fois les plus grands honneurs et les plus grandes infortunes. Ce fut le pape Clément VII.
^ Pour perpétuer le souvenir de cet événement, on chargea Andrea del Castagno de peindre l’effigie de tous les conjurés sur la façade du palais du podestat, qu’on appelle aujourd’hui le Bargello. Comme le peintre avait de grandes obligations aux Médicis, il accepta cette tache avec ^ empressement ; il s’en acquitta au gré de ceux qui l’en avaient chargé. A partir de ce jour, on ne l’appela plus autrement que Andrea dei Impiccati (André des Pendus) : et, en effet, il avait représenté les conjurés pendus par les pieds. Cet extraordinaire document d art, qui serait sans prix aujourd’hui, a disparu dans les diverses restaurations dont le Bargello a été l’objet. Orsini, habile modeleur en cire, avec l’aide du Verrocchio, fit aussi trois figures, grandeur nature, représentant Laurent se défendant contre ses assassins. Il ne reste rien
Clément VII (Jules de Médicis).
Par Bernardi Giovanni.
(Cabinet de Paris.)