‹ FlorenceChapitre 23 sur 102 · COSME I · texte numérisé non relu

COSME I

oublier son existence. Le jeune Cosme se montra bientôt aussi habile que sa mère et ne craignit pas, en se présentant au duc Alexandre appelé par décision de la Balia à porter la couronne; de se déclarer son féal, et de se comporter en tout avec lui comme un sujet soumis.

Bientôt, le 9 janvier 1 537, le bruit se répand de la mort subite du duc, assassiné par Lorenzaccio. Régulièrement, aux termes du traité signé par la Balia avec le pape et l’Empereur, c'est ce même Laurent, parent le plus proche, qui aurait dû succéder à Alexandre, mais le conseil des magistrats de la Balia déclara l’assassin inhabile au trône, et les suffrages se portèrent sur Cosme.

Dès le premier jour où il prenait le pouvoir, le rôle de Cosme se révélait comme difficile à remplir. Les Espagnols étaient aux portes de Florence et tenaient l’une des forteresses; Livourne était à eux, et ils menaçaient l'indépendance de la Toscane; le peuple même hésitait entre la république et le principat. Les factions ne désarmaient point, les Strozzi recrutaient des soldats et tentaient de soulever la foule pour profiter du désordre qu’ils allaient créer. Cosme ne se troubla point ; il avait encore à sa disposition les ressources des Médicis et le nerf de la guerre : il envoya un ambassadeur en Espagne, et, tant par la diplomatie que par des présents habilement répartis, il obtint la cession des places fortes. L^ne fois délivré du danger immédiat, il se tourna contre Strozzi et les ennemis du dehors, armant les forteresses, allant hardiment au devant des groupes armés, les battant et les réduisant à l'impuissance. Il en avait corrompu et acheté quelques-uns; il en supprima violemment quelques autres : bientôt enfin il fut maître d'un pays pacifié.

Ce n’était pas assez pour lui; il s’empara de Siennè, où Pierre Strozzi s’était réfugié et exerçait des e.xactions à la tête des troupes françaises; il fallait en finir avec Pierre ; il alla droit à lui dans la plaine aux portes de Sienne, et le vainquit à Marciano, le 2 août 1554.

Cosme n’était plus seulement duc de Florence, il avait étendu son pouvoir dans la Toscane ; il résolut de l’affermir, afin de ne plus avoir, à l’avenir, à défendre le territoire qu’il venait de conquérir. Il fortifia presque toutes les villes, et partout où s’élevait un château-fort, il 1 arma vigoureusement. La forteresse de San Martino à Mugello, et celle de la Terra del Sole datent de son temps. On ne peut nier qu'il n’alliât à un grand courage une grande habileté; ayant pris Sienne le jour de San Stefano, pape et martyr, il créa un ordre de chevalerie auquel il donna le plus éclatant prestige. En même temps qu’il se rendait propice la cour de Rome par son parti pris de détruire les navires turcs qui venaient infester les côtes, il ralliait les nobles, avides de figurer dans l’ordre illustre quil venait de fonder.

Le pouvoir affermi, Cosme I^'- put s’occuper désormais de policer ses peuples et de développer les arts qui fleurissent par la paix; il était très-lettré et faisait sa lecture habituelle des œuvres de Tacite ; il commença par renouveler l’université de Bise et celle de Sienne. L’académie de Florence lui dut sa forme définitive et ses ressources; celle de la Crusca existait déjà, il la voulut protéger et développer encore: C’est sous son règne que rimprimerie prit son développement à Florence; il eut dans son propre palais un atelier de composition et d’impression, et les éditions de Torrentmo, célèbres dans Ihistoiie de la typographie florentine, sont presque toutes sorties de son imprimerie privée; car Torrentino était à sa solde. Il avait une autre tendance assez curieuse ; il était chimiste et peut-etre un

peu préoccupé de ia recherche de la pierre philosophale ; mais, en tout cas, il arriva dans son laboratoire à un résultat pratique ; il trouva certains secrets pour tailler les pierres précieuses et attaquer les métaux par les oxydes et les simples. Il suivait en ceci la tradition de Laurent le Magnifique dont on a voulu, bien à tort, faire le restaurateur de la glyptique italienne. Nous connaissons dans la collection Jubinal, une boîte d’outils charmants aux armes des Médicis dont le travail porte la date de la première moitié du xvp siècle ; ce nécessaire a dû évidemment servir à Cosme pour les différents travaux auxquels il

se livrait. Il semble avoir eu pour préoccupation, d’attaquer le porphyre afin de le sculpter avec plus de facilité. On dit qu’il trempait ses outils dans le suc de certaines herbes ; et que, par ce moyen, il aurait fait revivre un art oublié. Il a montré son secret à Francesco Ferucci, autrement dit Cecco del Tadda, auquel on doit la statue en porphyre de la Justice qui s’élève sur une colonne au milieu de la place de Santa Trinita. Cosme a toujours protégé les artistes qui se sont adonnés à ces œuvres, où la sculpture, composée de marbres de différentes couleurs, prend une vie plus intense par ces oppositions ; Cecco del Tadda, par son ordre, a sculpté les quatre portraits en médaillons qui figurent encore dans la galerie des Uffizi^ et Benvenuto Cellini, qui a beaucoup travaillé pour lui, a, sur ses indications, employé le porphyre pour ce beau buste imité de l’antique qui nous reproduit les traits du grand-duc.

Ce n’était malheureusement plus la grande époque de Florence ; déjà l’art approchait de sa décadence ; à part quelques personnalités superbes comme Jean de Bologne et Cellini, on en était aux Baccio Bandinelli, au Tribolo, à Ammanati, au Vincenzio Danti; et les Donatello, les Benedetto da Majano, les Desiderio, les Mino étaient descendus dans la tombe depuis près d’un siècle. En architecture, on en était réduit à Vasari. Ce fut pourtant encore une grande époque et, on peut le dire, c’est le dernier éclat que jette ce foyer vivifiant qui avait éclairé toute l’Italie.

C'est Cosme B'', ou plutôt sa femme, qui acheta de la famille Pitti le palais célèbre, aujourd'hui Palais-Royal, où fut formé cet admirable musée de peinture connu dans le monde

entier sous le nom de galerie Pitti. Afin de réunir le nouveau palais aux Uffizi^ qu'il venait de faire construire par Vasari dans le but d’y installer les tribunaux et les magistratures civiles, Cosme imagina de demander à l’auteur des Vitc^ de construire un couloir qui, porté sur les arcades du Ponte Vecchio^ mettrait les deux monuments en communication. Il alla plus loin dans cette voie, il réunit encore les Offices au Palais Vieux dont il avait fait sa résidence. C’est sous lui que l’Ammanati éleva cette singulière fontaine placée à l’angle du palais ducal; il avait ouvert un concours, et Benvenuto Cellini espéra longtemps être chargé de cet important travail. Cet Ammanati était d’ailleurs un grand artiste, nous le retrouverons à l'histoire de la sculpture : on lui doit ce Ponte alla Trinitcij qui, d’une coupe fière et superbe, enjambe le fleuve l'Arno.

Cosme fit de Florence une ville nouvelle, il continuait bien la tradition. Buontalenti, Jean de Bologne, Montorsoli, Religioso Servita, Vincenzio Danti, Tribolo, Jacopo da Pontormo, Angiolo Bronzino, Zuccheri, Giovanni Strada étaient à son service et ornaient les palais et monuments qu’il faisait élever. On lui doit les jardins Boboli, des places, des ponts, des fontaines, des statues ; et, à chaque pas, on trouve son nom écrit sur une pierre commémorative.

Les sciences et les lettres étaient encore en honneur, mais là aussi les grands noms de l’Italie avaient disparu ; il ne restait plus que le culte de leur mémoire. Cosme fit achever la Libreria Lanrentiana installée par Michel-Ange dans le cloître de San Lorenzo et commandée par Clément VII, mais qui était restée inachevée. Il s’adonna aussi à l’agriculture et tenta de reconquérir, en les fertilisant, ces vastes terrains arides qui entourent Pise. Il protégeait la botanique et appelait à la chaire de Pise un certain Lucas Ghini, qu’il chargeait de planter un jardin botanique dans Boboli même. Enfin, comme les procès étaient interminables faute de conserver avec soin les actes notariés, il fonda VArchivio generale, où tous les titres, classés par noms de notaires et noms de famille, devaient à jamais établir les actes incontestables de propriété.

Cosme aimait le faste, les joutes, les tournois, les spectacles. A peine eut-il pris Sienne, qu’il y fonda une compagnie de cent cavaliers nobles choisis parmi les plus habiles à manier un cheval, à donner un coup d’estoc, conduire un ballet ou une parade en un tournoi. Il fit de même à Florence et, sous son règne, on vit se renouveler les superbes triomphes du temps de Laurent le Magnifique. Ce n’était peut-être plus le même goût au point de vue des lignes et surtout au poin de vue de la conception; mais c’était plus touffu, plus riche et plus abondant. La typographie et la gravure nous ont conservé la mémoire de ces superbes divertissements. On a pu fonder toute une bibliothèque avec ces recueils spéciaux que les chroniqueurs et les artistes du temps ont publiés. En somme, comme il ajouta à tant de titres celui de législateur, on peut dire que Florence et la Toscane, qui s’étaient donné un maître, avaient du moins, en perdant la liberté, acquis la protection pacifique que la force et l’autorité de Cosme savaient imposer à tous. Il prenait les choses de haut et en souverain, on le voyait construire des églises, combattre l’hérésie alors naissante en Allemagne, joindre ses troupes à celles de Rome contre le Turc et mériter du Saint-Père Pie V, le titre de grand-duc, avec la pourpre et le diadème. Charles-Oiiint lui envoya

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