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CHAPITRE PREMIER

L’HISTOIRE

RAPIDE COUP D’ŒIL SUR LTIISTOIRE DE FLOREXCE JUSQU’AUX PREMIÈRES ANNÉES DU QUINZIÈME SIÈCLE

I on dégage de tant d’opinions diverses, sur l'origine de Florence, celle qui semble avoir réuni le plus de suffrages, on en conclut qu’elle est étrusque ou que du moins la ville qui devait jouer un rôle si considérable dans l’histoire de la civilisation moderne s’est augmentée des débris des dernières cités étrusques subjuguées par les Romains. Elle a absorbé ces derniers colons, que les Grecs appelaient Thyrréniens et que les Romains nommaient les Toscans, venus, trois siècles avant la fondation de Rome, pour fonder, au cœur de la péninsule italienne, un royaume puissant qui s'étendait de Pise à Tarquinium, entre le littoral de la Méditerranée et le pied des Apennins.

Machiavel, en son premier chapitre des Stovie Florentine^ fait de Florence une colonie romaine bâtie par les cohortes de Sylla; mais la science moderne persiste à voii dans la ville nouvelle qui s’éleva au bord de l’Arno, une cité formée par les émigrations de Fiesole, le berceau de tant de grands artistes ; Fiesole, si belle sur sa haute colline d où on suit le cours de l’Arno en comptant un à un les dômes superbes et les hauts campaniles de la ville des Fleurs aussi séduisante par son aspect qu’elle est attachante par son histoire.

Le lis est l’emblème de Florence; elle portait de gueules à la fleur de lis au naturel^ et

lo

on veut quelle ait choisi ce gracieux symbole pour rappeler qu’elle avait moissonné tout un champ de fleurs afin d'y tracer l’enceinte où elle allait se renfermer.

C’est un vers d’Uberti qui consacre cette origine légendaire :

Alfiiie gli abitanti per mcmoria Porch ’era posta in un prato di fiori Le deiino il nome bello onde s'ingloria.

Vers loio, comme Fiesole tombait aux mains des Florentins, on symbolisa l’union et l’alliance des deux cités en fusionnant leurs deux écussons.

Les armoiries de la République devaient d’ailleurs se modifier à chaque grand événement de son histoire ; tour à tour on ajoute, on supprime, on modifie du tout au tout, suivant que le peuple triomphe ou que le pape domine : ainsi s’expliquent les nombreux écussons qu’on sculpte au front des édifices publics et qui portent tant de différents emblèmes le

Buondelmonte.

mot Libertas ajouté par les Priori di Lthcrta, les dmx clefs d'or en sautoir imposées par le chef de l'Église, Yaigk des Guelfes ou les lis d'or de Charles d’Aojou et ceux de Robert, roi de Naples, Sylla, le proconsul, avait embelli la ville; Attila et Totila, descendant comme un fléau sur l'Italie, devaient la réduire en cendres ; detux cent cinquante années après, Charlemagne allait la relever, la policer, l’organiser et en faire une cité

Donati,

déjà digne de tenter de nouveaux conquérants. Pise cependant était alors la plus puissante des colonies romaines de la Toscane. Échue en partage par légitime héritage à la comtesse Mathilde, maîtresse souveraine de toute la Toscane, Florence fut offerte par elle au saint siège, et^ le peuple florentin ratifia la donation. Ce n’est pas la seule cause des dissensions

entre l'Eglise et l’Empire, mais cette donation détermina la rupture et la' lutte qui allait déchirer 1 Italie pendant des siècles. Frédéric Barberoiisse ne tint pas compte de cette donation et, se regardant comme le successeur des empereurs romains, donna l’investiture

à Guelfe d Est (1153): Innocent III revendiqua son bien les armes à la main, et Iltalie fut partagée dès lors en deux camps : « Ces deux moitiés de Dieu, le Pape et l’Empereur », firent de ce beau pays un vaste champ de bataille où chacun appelait à lui ses partisans. Jusque vers 1215, Florence, déjà politique, suivit le parti du vainqueur sans jamais donner de gages trop compromettants à tel ou tel des deux partis ; mais un événement banal détermina dans

ses murs une lutte intestine qui devait avoir pour elle des conséquences formidables.

Le chef d une famille puissante, Messer Buondelmonte, allait conduire à l’autel, pour en faire sa femme, une jeune fille de la famille des Amadei; il aperçoit dans la foule mie autre jeune fille, la Donati, douée d’une beauté merveilleuse ; il rompt le mariage, et, abandonnant sa fiancée, s’unit bientôt à sa rivale. Les Amadei indignés courent .chez leurs parents les

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Uberti, ils se concertent, et le matin du jour de Pâques, ils envahissent la maison de Buondelmonte et l’assassinent. Les Amadei étaient Gibelins, leurs adversaires étaient Guelfes, quarante-deux grandes maisons florentines appartenant à ce dernier parti jurèrent de venger les Buondelmonti et entraînèrent avec eux tout ce qui avait épousé ce parti. C’est l’origîne singulière de cette division qui allait de siècle en siècle, en changeant de nom, ensanglanter

Plan de Florence montrant les trois enceintes fortifiées et les développements successifs du xn" au XVI' siècle, dapiès le Plan publié dans la traduction du Dante, par Philalethes (Leipzig, 1877).

1 Italie, déterminer 1 exil des plus illustres et des plus puissants et, en somme, faire du plus beau des royaumes de la terre une proie facile ù saisir pour l'étranger avide.

Vers le milieu du xii^ siècle, échappant, grâce aux luttes incessantes entre le pape et 1 empereur, à 1 action immédiate et suivie de chacun de ces deux pouvoirs qui se disputaient 1 autorité suprême, on vit Florence, Pise, Sienne, Arezzo, Pistoia se constituer en républiques indépendantes. i\Iais Frédéric II, empereur dAllemagne, afin de recouvrer plus sûrement la

do.ni„anon sur la Toscaue, favorisa les A.uadei et les Uberti et

partisans de Buondelmonte. Les Guelfes bannis se fortifièrent dans Valdarno (1247), .

partir de ce montent, on vit successivement, à des périodes de dix années, les deux facttons

rivales, tantôt vaincues, tantôt victorieuses, se succéder au pouvoir. Fm^ence

Cest la période d’enfantement des franchises communales; on peut dire qti à Florence

Vue générale de Florence, prise des hauteurs de San Miniato.

la Liberté a été baptisée dans le sang. Les Florentins cherchent alors leur formule gouvernementale ; ils divisent leur cité en quartiers, chacun avec son écusson, sa bannière et Ls deux anciens, magistrats populaires renouvelables par l’élection et par année. Un Capitame du peuple est acclamé, et, pour les causes civiles et criminelles, on nomme un Podesta. Tous les citoyens sont organisés militairement, divisés et répartis par compagnie; au son de la cloche de la tour Délia- Vacca, la Martinella, on l’appelle, et il vient, portant

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son étendard sur im char attelé de deux bœufs, se rangér sur la place publique, reconnaissant et son capitaine et ses compagnons de quartier. Ces divisions par compagnie correspondent déjà aux corporations de métier qui se développeront à un tel point et .deviendront si riches que Florence leur devra certainement sa puissance. C’est grâce à ces ordres militaires et civils quaii milieu de tant de désordres, de tant d’inquiétudes, de tant de luttes opiniâtres,

de tant de changements successifs qui cent fois auraient dû la noyer dans le sang, les Florentins fondèrent la liberté et purent asseoir leur république.

Depuis 1215 jusqu’à 1300, avec des fortunes diverses, les partis occupent le pouvoir. Tantôt les Gibelins triomphent, tantôt ce sont les Guelfes; après la bataille de Montaperti, dont le poète a pu dire « quelle a teint de rouge les flots de l’Arbia »,

Che fece l’Arbia cobrata in rosso,

Florence fut mise à deux doigts de sa perte et faillit payer de son existence les discordes qu’elle avait déchaînées. Farinata degli Uberti, chef des Gibelins, dans le conseil tenu à Florence à la suite de la victoire qu’il venait de remporter, eut la gloire de préserver la ville du sort qui la menaçait; les différents chefs de son parti agitèrent la question de savoir s’il ne fallait point à tout jamais rayer de la carte du monde cette cité rebelle et raser ses murs jusqu’aux fondements : il s’interposa, et son influence était telle alors, qu’elle triompha. On trouve cependant dans ces alternatives quelques années de paix et de prospérité; et, singulier contraste avec l'exaltation des esprits : dans le cerveau des hommes de génie fermente déjà la pensée créatrice, et dans leur cœur chante l’inspiration sublime. Les arts commencent à fleurir, on voit naître Arnolfo di Cambio, le Dante et Pétrarque ; mais, en même temps, on les voit aussi bannir au retour des factions contraires. Pourtant Florence jette les bases de sa richesse; elle échange, elle exporte, elle produit; elle fonde ses corporations; elle édifie ses merveilleuses églises et ses palais puissants et superbes; elle symbolise, dans l’érection de son Palazzo vecchio et de son Bargello^ la rudesse et la puissance de son gouvernement communal. Elle commande à la Toscane; elle a une armée à ses ordres, soixante mille citoyens, des citadins et non plus des mercenaires; elle a vaincu et subjugué les cités rebelles qui l’entourent et on lui obéit désormais, ou comme ami ou comme sujet. Dès qu’elle a la paix à l’intérieur pendant une courte période, on sent frémir en elle la vie, et l’inspiration de ses hommes de génie engendre des chefs-d’œuvre. Déjà elle ne craint plus l’empire; et le César, Rex Roinanoriun, fatigué d'ailleurs par sa lutte incessante avec l’Église, s’est éloigné ; quelques années de paix de plus, et la ville des fleurs va affirmer en Italie sa puissance et sa suprématie ; la République florentine aura la domination de toute la Toscane.

Pourtant les luttes intestines qui semblaient épuisées pour un instant, grâce à la guerre extérieure contre laquelle les partis avaient dû s’unir, et grâce aussi à la paix intérieure qu’on avait pu croire un instant définitive entre les Guelfes et les Gibelins, renaîtront plus sanglantes que jamais ; et les Noirs et les Blancs prendront la place des deux grandes factions.

Il existait alors à Pistoia une famille Cancellieri, puissante et considérée. Le fils héritier de cette famille, Lore, en joutant avec Geri di Messer Bertaccio, le blessa légèrement; mû par un bon sentiment, Lore envoya son fils au père du blessé, afin de lui témoigner ses regrets ; mais Bertaccio, au lieu d’accepter ces excuses, fit saisir le jeune homme par ses serviteurs et, le forçant à appuyer sa main sur une mangeoire de cheval comme sur un billot, lui fit trancher le poignet. De là nouvelle lutte entre les partisans des deux familles. Le père de Cancellieri avait eu deux femmes : la plus célèbre se nommait Bianca; ses partisans s’appelèrent les Blancs ; les autres, par opposition, devinrent les Noirs. Les deux familles avaient de nombreuses relations à Florence ; les Florentins, impatients de ces années de trêve, bouillonnants et passionnés, et qui cherchaient un prétexte à soulèvement, épousèrent cette querelle étrangère; la Toscane s’embrasa de nouveau. Cancellieri était lié avec les Veri da Cerchi, ces derniers se déclarèrent pour lui dans Florence, tandis que Bertaccio, chef des Noirs, s’appuyait sur Corso Donati. Les Guelfes et les Gibelins étaient éteints ; mais les discussions et la guerre civile renaissaient de leurs cendres dans cette ville ardente et toujours prête aux discordes.

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Trente ans de pouvoir sans opposition avaient donné à ceux qui avaient été Guelfes une puissance telle qu’on ne parlait plus des Gibelins ; mais, unis contre l’ennemi tant qu’il était menaçant, ils n’avaient pas su se défier d’eux-mêmes, et, dans leur propre sein, deux factions s'étaient formées. Les Guelfes, partisans de X aristocratie, trouvaient qu’on allait bien loin dans la constitution d’un pouvoir populaire ; et les Guelfes de la démocratie [popolari] estimaient, au contraire, que l’élément d’en haut avait encore trop d’influence.

La division des familles de Pistoia fut l’étincelle qui fit éclater la raine, les Popolari adoptèrent la faction des Blancs, et les Aristocratici ou Grandi furent désignés sous le nom de Noirs. Corso Donati fut le chef de ces derniers, et Veri dei Cerchi se mit à la tête des autres.

Le pape Boniface VIII protégeait les Noirs; en 1300, comme on avait dénoncé à la seigneurie une conspiration ourdie par trois partisans de cette faction, on intruisit leur procès. Les inculpés en appelèrent au souverain pontife, qui protesta et exigea leur mise en liberté. Florence refusa et fut excommuniée. Le mai 1300, on célébrait la fête du Printemps sur la place Sainte-Trinité; deux cavalcades, chacune appartenant au parti adverse, se rencontrèrent sur la place au milieu des jeux, des fêtes, des chansons et des divertissements populaires : on s’insulta, en un instant la ville s'arma, et les palais se fortifièrent, Florence ne fut plus bientôt qu’un champ de bataille. L’incendie se propageait même en dehors, le pape envoya le cardinal Acquasporta pour apaiser les troubles, les blancs lui fermèrent les portes, et la ville fut mise en interdit.

Le souverain pontife en appela alors à l’étranger, décision formidable qui eut les conséquences les plus effroyables pour l’Italie tout entière. On vit Charles d’Anjou, prince français, passer les Alpes, et entrant le 5 novembre 1301 à Florence, y ramener les Noirs. C’est dans ces circonstances que le grand poëte florentin Dante Alighieri fut banni; le 2 avril 1303, une sentence d’exil en masse fut prononcée contre les blancs. Dante avait fait partie du conseil des Priori, qui gouvernait la ville, il en était sorti le I5 avril 1300, et, à deux reprises différentes, on l’avait envoyé comme ambassadeur au Saint-Père pour plaider la cause de ses partisans. Il avait même joué un rôle moins pacifique, car il avait porté les armes contre le roi; frappé bientôt par un décret de prescription, il ne devait plus revoir sa patrie.

Déchirée de nouveau par les factions, la ville de Florence, le 8 septembre 1342, se donna à Gaulthier de Brienne, surnommé le duc d’Athènes à cause de son origine ; il changea les lois, ouvrit les prisons, rappela les bannis, défendit de porter les armes dans la rue, et s’affirma comme un tyran dès le premier jour. Les Florentins n’étaient pas faits pour un tel joug; déjà on souffrait impatiemment de voir les Français, venus à la suite du duc, occuper tous les emplois et imposer et leurs habitudes et leurs costumes : on trama une conspiration qui fut découverte et amena l’exécution de trois des chefs; mais le 20 juillet 1343 une nouvelle conjuration, mieux ourdie, devait réussir : le duc d’Athènes fut honteusement chassé, s’estimant heureux d’avoir la vie sauve.

Les agitations populaires recommencèrent en face de cette vacance du pouvoir ; la forme du gouvernement changeait à chaque instant, tantôt dominait l’aristocratie, tantôt le bas peuple affichait la prétention de monter au pouvoir et d’évincer l’élément aristocratique. Ces deux grandes divisions d’autrefois, les «Aristocratici» et les « Popolari », se subdivisaient à

l’infini; on voyait surgir les Potenti, les Mediocri, les Bassi, qui réclamaient un gonfalonier pris dans leur rang. C’est au milieu de ces troubles qu’un fléau vint s'abattre sur Florence.

En 1348, la peste, venue de l’Orient, ravagea la ville et la plongea dans le deuil, en lui enlevant, au dire de Machiavel, près de cent mille habitants. Boccace a laissé de cet horrible épisode un récit célèbre qui passe pour son chef-d'œuvre.

De lutte en lutte, de jalousie en jalousie, tantôt la proie des Albizzi, tantôt celle des Bicci, familles puissantes toujours agitées par ces anciennes haines de parti qu’on s’efforcait de couvrir d’un nom nouveau, Florence, qui semblait à jamais vouée à la guerre civile, vit éclater dans ses murs, le 20 juillet 1378, une nouvelle révolution populaire. La volonté des Popolari portait au pouvoir un simple peigneur de laine, iSIichele di Lando. Peu à peu cependant, malgré cette manifestation et l'immixtion du peuple dans le gouvernement, les familles puissantes par la richesse et par cette autorité que donnent les services rendus, se créaient des partisans dans la ville ; le commerce les avait enrichies, elles avaient leurs clients, leurs protégés, des familiers nombreux auxquels, dans toutes les circonstances de la vie où le plus humble a besoin du plus fort, elles rendaient de ces services qui lient pour longtemps. Les banquiers, à force de prêts dont ils éloignaient volontairement les échéances, arrivèrent à se constituer de véritables gardes privées composées de clients capables de les soutenir de leurs voix dans les comices populaires et de les défendre les armes à la main aux jours de trouble.

Vers les premières années du xv“ siècle, les Popolari étaient au pouvoir et, par des mesures contraires à l’intérêt général, ressuscitèrent les haines assoupies. On vit alors une famille, celle des Médicis, prendre peu à peu une incroyable autorité sur les masses, et Giovanni dei Bicci, qui en était le chef, fut nommé gonfalonier. L’allégresse publique fut telle alors parmi le peuple, que quelques-uns des hommes les plus attachés au gouvernement populaire, en voyant cet enthousiasme, pressentirent que le peuple florentin était prêt à abdiquer entre les mains d’un maître. A partir de ce jour, si on veut écrire l’histoire de Florence, il suffit d’écrire l’iiistoire de la famille des Médicis; nous allons les suivre depuis leur origine jusqu’à leur apogée et leur déclin.

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