‹ FlorenceChapitre 40 sur 102 · LEONARDO BRUNI ARETINO · texte numérisé non relu

LEONARDO BRUNI ARETINO

grecques commencèrent à être en honneur grâce à l’influence des savants venus de Constantinople, il reçut les leçons d’Emmanuel Chrysoloras. C’est par l'influence de Poggio qu’il occupa, en 1405, les fonctions de secrétaire apostolique auprès du pape Innocent VII. Le pape, en le voyant, l’avait trouvé trop jeune, mais en le soumettant à de difficiles épreuves, il constata toute sa supériorité. Les successeurs du pontife lui continuèrent leur confiance et sous Grégoire XII, Alexandre V et Jean XXIII, il remplit les mêmes fonctions.

En 1410, la République de Florence, jalouse de s’attacher un citoyen de ce mérite, l’appela à la chancellerie ; il vint occuper son poste, mais il aimait mieux la vie du Vatican, et quelques mois après il abandonna Florence pour résider à Rome.

Cependant le concile de Constance avait déposé Jean XXIII, et Leonardo, considéré comme un rebelle, s’en- fuit à pied avec le pontife, courant tous les dan- gers et subissant pendant

trois jours toutes les pri¬

vations imaginables.

Il trouva un asile à tife déposé, qui devait v tombe superbe sculptée tère de San Giovanni), tiré à Arezzo, Leonardo Florence dont toutes les possèdent des copies considérable ; le conseil à Leonardo le diplôme et on assura son avenir sible sur la tête de ses de reprendre les foncaccepta. C’était en 1427 ; fonctions et les honorer

Florence, comme le ponmourir et y trouver une par Donatello (au baptis- En 1415, paisiblement reécrivit cette Histoire de bibliothèques de l’Italie manuscrites. L’effet fut du gouvernement envoya de citoyen de Florence, par une pension reverenfants. On le pressa alors tions de chancelier, et il il devait mourir dans ces

Leonardo Bruni Areüno.

de façon à en faire désormais l’ambition de tous les citoyens.

C’était un homme digne, noble de sentiments, d’une probité accomplie et, en un mot, d’un grand caractère qui se révélait dans toutes les circonstances de sa vie. Tout étranger qui passait à Florence avec une mission, voulait le connaître et le révérer. Un jour, un Espagnol épris des lettres, demanda à lui rendre hommage, et, arrivé en présence, prétendit rester agenouillé devant lui pendant tout le temps de sa conférence. Il mourut subitement en 1444 et l’effet de sa mort semble avoir été considérable, non-seulement fi Florence, mais dans l’Italie tout entière.

La République chargea le fameux Gianozzo iSIanetti de prononcer son oraison funèbre. On déposa le cercueil sur un catafalque élevé sur la place de Santa Croce, et Manetti couronna le cadavre ; on avait posé sur la poitrine un exemplaire de \ Histoire de Florence. Bernardo Rossellino, chargé de la sculpture du mausolée, s’inspira de cette cérémonie grandiose et il a laissé une œuvre qui peut passer pour une des plus belles qui soient sorties de la main des hommes.

Arezzo sa patrie, jalouse de Florence, voulut rivaliser avec elle pour rendre à son grand

citoyen les derniers honneurs, mais Florence devait garder ses restes dans son Panthéon.

Ses œuvres sont nombreuses, elles consistent surtout en traduction de manuscrits latins et grecs, et en œuvres historiques ; il écrivit des biographies nombreuses, parmi lesquelles celles du Dante et de Pétrarque. C’est l’abbé Mélius qu’il faut consulter, pour connaître le mieux cette personnalité, qui nous intéresse d’autant plus, qu’un très-grand artiste, en fixant ses traits sur le marbre, lui donne cette réalité de vie qui manque à d’autres hommes du xv^ siècle, pures abstractions pour notre esprit et dont nous ne pouvons nous retracer exactement l’image.

POGGIO BRACCIOLINI

EVENU plus tard citoyen de Florence, Poggio naît à Terranuova, dans le territoire d’Arezzo, en 13S0; il est cependant désigné sous le nom de Pioggio Fiorentino : car ayant reçu le droit de cité, il devint chancelier de la République.

Ses premières études s'étaient faites à Florence, de là il était parti pour Rome, où il avait été employé dans la secrétairerie pontificale. Il y resta cinquante ans, constamment occupé aux études les plus ardues, aux rédactions des brefs et des bulles, jouissant de la confiance des Pontifes qui se succédaient et employé aux missions les plus délicates. Il avait assisté au concile de Constance, et chaque fois que Martin V et Eugène IV se déplaçaient pour les intérêts de l’Église, il faisait partie de la suite du Saint-Père. Poggio, dans une de ses lettres, dit qu’il ne se souvient pas, malgré ces cinquante années de services auprès de la même cour, d’être resté une année entière dans la même ville.

Sa spécialité comme savant c’était la langue latine, la langue grecque et l’hébreu. Il mit à profit ses incessants voyages pour rapporter des manuscrits inédits, et rendit de grands services aux lettres. Il parcourut toute l’Allemagne et la Suisse, visitant tous les dépôts de manuscrits, les compulsant, les comparant et faisant souvent des découvertes inattendues.

Il était âgé de soixante-douze ans quand le Saint-Père lui permit de se fixer à Florence. La République ne pouvait laisser échapper l’occasion de s’attacher un savant d’un tel mérite : il devint chancelier. Mais ses forces s’épuisaient, il ne pouvait plus rendre les services actifs que le Gouvernement exigeait alors de ceux qui remplissaient ces hautes fonctions; il se retira aux environs de Florence, où il écrivit son Histoire de Florence^ rédigée en langue latine, et qui embrasse les événements qui se sont passés de 1350 à 1453. C’est son fils Jacques Bracciolini qui devait traduire cette histoire en langue vulgaire.

Les autres travaux littéraires qui le recommandent à l’estime des lettrés sont la traduction en latin de la Cyropédie de Xénophon, et celle des cinq premiers livres de Diodore de Sicile. Dans le genre philosophique, il a laissé un ouvrage intitulé : Hisforia convivialis et plusieurs traités de morale : L'Avarice, la Noblesse., la Misère des conditions humaines; les Malheurs des princes et les Vicissitudes du sort. On a aussi conservé ses Épîtrcs et ses Oraisons, toutes remarquables par la perfection de la latinité.

IjKSIDERIO DA SF/n iGNANO.. TOMBEAU DE MaRSUPPIN1 IWB

CARLO MARSUPINI

Le Pogge, c’est le nom sous lequel on le connaît en France, a rempli son siècle de ses invectives contre les savants ; il était doué d’un caractère jaloux, irascible et d’un esprit de dénigrement qui le portait à de constantes polémiques où il atteignait à une hauteur de mépris et une violence d'expressions dont nous ne pouvons aujourd’hui nous faire une idée. On a cru que c'était une haine particulière qui l’animait envers François Filelfe, sur lequel il a écrit quatre pamphlets où il l’accuse de toutes les monstruosités dont un être humain peut se rendre coupable ; mais que dire des cinq libelles contre Laurent Valla, cet helléniste, secrétaire du roi de Naples, traducteur de Xlliadc^ d’Hérodote et d’Esope? Guarino de Vérone n’a pas été épargné, non plus que l'évêque de Feltre, Jacopo Zeno, et le duc de Savoie. Enfin, il laissait déborder un torrent d’inlures, même contre les communautés qu’il enveloppait en masse dans sa colère jalouse et ses accès furieux. Il était très-savant, illustre

Poggio Bracciolini. — Portrait de Picart.

en Italie et dans toute I Europe, et

cependant la haine est le trait particulier de son caractère, et celui qui domine dans cette figure si hautement littéraire malgré tant d’amertume.

CARLO MARSUPINI

ARLO Marsupini et Leonardo Bruni ne peuvent guère être séparés; tous deux sont nés à Arezzo; leur carrière est la même, leurs tendances intellectuelles sont identiques, et tous deux ont eu ce privilège de trouver, après leur mort, un homme de génie pour recommander à jamais leur nom à la postérité.

C’est Rossellino qui fixe les traits de Leonardo Bruni, c’est Desiderio da Settignano, artiste exquis et d’une naïveté charmante, qui fixe à jamais dans notre mémoire le nom de Carlo Marsupini par le chef-d'œuvre qu'il lui consacre en regard

de celui de Bruni à Santa-Croce, où ces deux sarcophages sont supérieurs à tous les autres.

Grégoire, le père de Carlo, était gouverneur de Gênes pour Charles VI. De Gênes, il vint à Florence et y obtint, en 1431, le droit de bourgeoisie. Carlo fut confié aux soins de Jean de Ravenne, qui le poussa surtout vers la littérature antique; il se destinait à l’enseignement et ambitionnait la chaire des belles-lettres à l’Université de Florence; mais on y appela Philelphe et, dès lors, Carlo se montra son inexorable ennemi. Quand, en 1434, ce même Philelphe eut été banni de Florence, Marsupini recueillit son héritage.

Comme il avait eu parmi ses élèves deux des neveux du pontife. Eugène IV, celui-ci, pour lui témoigner sa reconnaissance, le nomma secrétaire apostolique, et, en 1444, il vint occuper le poste laissé vacant par la mort de son compatriote Leonardo Bruni.

C’est en cette qualité qu’il alla haranguer l’empereur Frédéric III de passage à Florence en 1452. Œneas Sylvius, qui devait être l’un des plus grands papes qui aient honoré l’histoire {Pie II), était alors secrétaire de l'empereur; il répondit en improvisant, et Marsupini, qui devait répliquer à son tour sans préparer sa réponse, semble être resté court. Cet incident eut beaucoup de retentissement parmi les savants d'alors ; il avait dû se tourner vers son voisin Manetti et implorer son aide. Il ne semble pas toutefois qu’on ait contesté son mérite, car le fameux Matteo Palmieri fut chargé de prononcer son oraison funèbre et de le couronner sur son lit de mort; hommage rendu déjà à son prédécesseur.

Il faut dire qu’on a besoin de preuves pour constater ce grand mérite, car les œuvres sont rares, et il semble avoir peu produit ; mais Poggio, qui reste un juge incontesté, a fait de Marsupini un des interlocuteurs de son dialogue intitulé «De infelicitate », et Flavio Biondo et Platina lui décernent des éloges hyperboliques.

On ne connaît de lui qu’un singulier jeu d'esprit, c’est une traduction en vers hexamètres du curieux poëme attribué à Homère « La Batrachomyomachie ». La première édition a été faite à Parme en 1492. Les lettres, comme celles d’ailleurs de Leonardo Bruni sont d’un haut intérêt, parce qu’il a coudoyé tout ce qui porte un grand nom au xv‘' siècle. Dans Apostolo Zéno (lettres vossianes) et dans Vespasiano Fiorentino on trouve de nombreux détails sur sa personnalité.

Nous avons tenu, en face du tombeau de Leonardo Bruno Aretini, à publier celui de Carlo Marsupini qui lui fait pendant à Santa-Croce. Ce sont là deux œuvres qui honorent l’esprit humain; l'art grec n’a rien produit de plus pur, et si le nom des deux grands secrétaires et des deu.x admirables humanistes n’avaient pas mérité d'arriver jusqu’à nous par leurs propres œuvres, celles des sculpteurs qui ont taillé leur image dans le marbre leur ont à jamais assuré l’immortalité. Carlo Marsupini est mort à l’àge de cinquante-quatre ans, on a conservé l’oraison funèbre que Le Palmieri a prononcée en face de son cercueil.

C’est un des noms que nous avons rencontrés le plus fréquemment, avec celui de Gianozzo Manetti et celui de Leonardo Bruni, dans nos études sur les petites cours des Romagnes et des Marches. Il était constamment l'intermédiaire entre le Vatican et'les princes qui dépendaient du Saint-Siège comme vicaires de l’Église : les Este, les Montefeltre, les Malatesta, et même les Sforza.

BRUNELLESCHT

BRUNELLESCHI

N architecture, Filippo di ser Brunellesco mérite une place h part au milieu des artistes de son temps; il est certainement l’homme qui a eu la plus grande initiative dans le mouvement réformateur qui, au commencement du siècle, a substitué à l’architecture gothique les formes antiques appropriées aux besoins modernes. IMais on sent bien qu’un mouvement aussi considérable qui allait bientôt amener un profond renouvellement de toute chose n’est jamais l'œuvre d’un seul homme. Il faut un concours de volontés, de tendances; la collaboration de toute une génération de penseurs et d’artistes. L’idée était dans l’air, comme on dit aujourd'hui : tout ce qui est du domaine de rentendement humain, toutes les branches intellectuelles devaient concourir à cette extraordinaire efflorescence. Dante lui-même était déjà un affranchi, le premier de tous, un des plus grands sans doute;

Giotto Orcagna, Arnolfo di Lapo, Jean de Pise, presque inconscients de leur hardiesse, commençaient à se dégager. Leur goût était plus sobre que celui de leurs devanciers ; ils avaient l’audace du mouvement et de la vie ; ils se lisaient plus clairement ; ils affirmaient davantage leur pensée; osant être simples à une époque tourmentée, ils dégageaient, en architecture, la forme et la ligne, de cette ornementation parasite qui recouvrait les troncs et les branches du chêne majestueux. Brunelleschi allait venir et bien accentuer la transition; Ghiberti, hlasaccio, Donatello, Mino da Fiesole, l'Alberti suivraient et donneraient la formule définitive. La figure humaine, encore enveloppée dans cette raideur archaïque qui a aussi sa grâce, s’animerait peu à peu; le pli, moins conventionnel, en se rapprochant du pli antique, devait se souvenir aussi de la nature; les gestes n’auraient plus rien de marmoréen, la chair allait s’émouvoir; les yeux enfin, jusque-là fermés à la lumière, lanceraient des éclairs, accusant par leur expression la chaleur du sang et la passion des sens; le marbre, enfin, était vaincu. En architecture, après avoir hésité longtemps et cherché une conciliation possible entre leurs aspirations et le respect que leur inspiraient leurs devanciers et l’idée symbolique adoptée par eux, les initiateurs allaient proscrire l’ogive, dissiper les ténèbres des cathédrales en laissant la lumière entrer à flots par de larges portiques, chasser, comme des oiseaux de nuit qui recherchent l’ombre et que le grand jour offense, ce ténébreux ascétisme du moyen âge et son cortège de symboles infernaux et ses mystères étranges. Tour à tour, par les proportions données aux ordres classiques et au plein cintre, on allait

exprimer la force, la gravité, la noblesse épique, la grâce charmante et la simplicité utilitaire ; c’était un système créé de toutes pièces avec des éléments antiques.

Simple, naturel, logique, noble et grandiose sans effort, basée seulement sur la loi des proportions et le rapport des parties entre elles, l’architecture nouvelle, quoique évidemment inspirée de l’antiquité, avait cependant sa grâce spéciale, sa recherche, son élégance, sa modernité^ — s’il est permis de s'exprimer ainsi en parlant de la première moitié du xv'^ siècle. — L’esprit d’appropriation aux besoins du pays, sans aucune concession qui ne fût compatible avec le climat, la nature des matériaux et les habitudes du temps, lui constituait d'abord une originalité. L’ornement n'y jouait qu’un rôle complémentaire et presque accessoire ; il

n’apparaissait dans l’entectural que pourenindietles divisions évidentes, que jamais les eaux qui source et qui formèrent génie qui déborda dans plus pures et plus saines Lombardi, les Léopardi, Giocondo, allaient se gants dans le détail, pleins dans la conception. lavaient retrouver cette tère des premières années avec une telle force à dans la contemplation de s'écoule depuis 1420 jusbientôt ingrat envers le

semble du système archiquer les divers membres Ün peut dire hardiment s'épanchèrent de cette bientôt un torrent de toute l'Italie, ne furent qu’à leur origine. Les Bramante lui-même, Fra montrer tour à tour éléde grâce et de force mais pourtant ils ne desobriété grandiose, caracduxv® siècle, qui s’impose l’admiration, qu’en vivant ce moment fortuné qui qu’en 1520, on devient XVI® siècle, si riche, si

Filippo di ser Bmnellesco.

généreux, si noble, et d’une si incomparable fécondité dans toutes les branches intellectuelles.

Comment la pensée créatrice était-elle éclose dans le cerveau de Brunelleschi ? Par quel concours de circonstances, par quelle influence, l’homme qui allait succéder à Giotto, à Arnolfo di Lapo, à Taddeo Gaddi, encore voués à l’art gothique, devait-il rompre ouvertement avec ces tendances et donner la formule nouvelle?

Il est nécessaire, pour répondre à ces questions, d’indiquer rapidement les origines de

Brunelleschi, de dire les circonstances de sa vie qui ont pu favoriser l’éclosion et exercer une influence incontestable sur ses idées.

Filippo di Brunellesco est né à Florence même, en 1377. La date est importante, le moyen âge nest pas encore fîm et la Renaissance est près d’éclore. Il aura l’âge d’homme quand sonnera la première heure du xv® siècle, et il sera l’une des plus grandes lueurs de cette admirable période.

Le 19 décembre 139^1 c’est-à-dire à l’âge de 21 ans, Brunelleschi, dont on a en vain essayé de faire un notaire, a donné des preuves évidentes de son ingéniosité pour le mécanisme, la construction, l’invention dans tous les ordres d’idée; et on a renoncé à

BRUNELLESCHI

contraindre une nature qui s’affirme avec tant de supériorité. Il entre au collège des Orfèvres et est immatriculé parmi les artistes de cette profession. C’est le sort habituel de la plupart de ces très-grands artistes; ils débutent par la pratique de cet art 'qui exige de l’invention, de l’élégance, une grande pratique de main et quelque supériorité dans tous les arts du dessin ; comme architecte par la composition générale, comme sculpteur par les figures à exécuter, comme peintre par l’harmonie de toutes les parties colorées.

Son premier et son plus cher ami, celui avec lequel il vit habituellement, sera un jour un des plus grands sculpteurs de l’Italie ; c’est cet admirable Donatello, avec lequel il passera

sa jeunesse et fera un long séjour à Rome, et voyagera sans cesse avec lui dans une union tout à fait fraternelle. Après avoir exécuté un certain nombre d’œuvres sculpturales, il débute comme architecte et attache son nom à un certain nombre de travaux dans Florence et aux environs. C’est dans cette première période de sa vie qu'il s’adonne à la science de la perspective avec assez de soin pour en constituer toutes les règles et en faire un corps de science, qu'il pourra transmettre à ses amis et à ses élèves; on dit que c’est lui qui l’a enseignée à Masaccio. Cependant il n’abandonne pas la sculpture, et on a de ses premières années, entre 1398 et iqoq, le Christ de Santa-Maria Novella devenu légendaire par la contestation survenue entre lui et Donatello, auquel il reprochait d’avoir donné à la figure de l’homme- Dieu un aspect trop matériel.

Les premières années du siècle virent s’ouvrir le fameux concours pour l’exécution des portes du Baptistère. Les concurrents s'appelaient Lorenzo Ghiberti, Jacopo délia Quercia, Simone da Colle, Francesco di Valdambrina et Niccolo d’Arezzo.

Une légende respectable, mise en circulation par Vasari et qui n’a point été contestée, veut que le grand Ghiberti et Brunellesclii, ayant eu à traiter le même sujet, « Le sacrifice d’Abraham », le dernier de ces artistes ait spontanément décerné le prix à son concurrent Ghiberti, montrant ainsi une générosité qui est toute une révélation de son caractère. On sait que Ghiberti obtint le prix, et qu’il exécuta ces fameuses portes ; mais il est intéressant de comparer encore aujourd'hui les deux esquisses ; elles nous ont été conservées et elles existent, exécutées en bronze, au Musée national (Bargello).

C’est après le concours que Brunellesclii partit pour Rome, accompagné de Donatello. Il se détacha de toute chose, vendit une petite terre qu’il avait à Settignano, et se voua tout entier à l'étude des monuments de la Ville éternelle. On peut se figurer ce qu'était en 1405 la Rome antique, et de quel enthousiaste admiration devaient s’éprendre deux artistes comme Brunellesclii et Donatello. Ils semblent avoir vécu là dans une fièvre continuelle; ils dessinaient sans cesse, assistaient à toutes les fouilles, en faisaient eux-mêmes au point de passer aux'veux du peuple pour des chercheurs de trésors; ils habitaient les ruines, mesuraient les palais, les temples, les thermes et demandaient à ces restes le secret de leur grandeur imposante. Peu à peu Brunellesclii en vint à déterminer le canon de chacun des ordres d’architecture employé par les architectes de l’antiquité; il raisonna l’emploi de telle ou telle forme, restaura les œuvres détruites par le temps ; et la pensée lui vint de rompre à jamais avec les formes contournées et compliquées de l’architecture gothique, pour approprier aux besoins et aux idées de son temps les différentes formes adoptées par l'antiquité. Cependant un homme de goût et d’imagination comme lui devait, avant toute chose, se soucier de l'iiarmonie des parties et combiner les formes nouvelles qu’il tentait d’employer avec celles adoptées par ses devanciers.

C’est dans le recueillement de la Ville éternelle qu’il devait élaborer lentement le projet d’achèvement de l’église Santa Maria del Fiore, le dôme de Florence, abandonné depuis la mort d'Arnolfo di Lapo. Il est certain qu’il a étudié spécialement les thermes et les panthéons au point de vue de la construction des voûtes, avec l'idée fixe d'immortaliser son nom par la réalisation de la coupole de Sainte-Marie-des-Fleurs.

Donatello l’ayant laissé seul à Rome, pour exécuter à Florence les nombreux ouvrages dont il était chargé, Brunellesclii redoubla d’ardeur dans ses études ; mais il abandonna la ville à la suite d’un accès de fièvre, et il rentra aussi dans sa ville natale. C’était le moment où on se préoccupait de la façon d’achever le dôme; on avait fait appel à tous; et en face de cet immense espace sans point d’appui, tous les architectes et ingénieurs se sentaient pris de découragement et proposaient les plus singulières résolutions. Un jour, après une réunion de la maîtrise du dôme où on avait appelé tous les artistes les plus renommés, Brunelleschi, fort de sa supériorité, résolut d’abandonner encore une fois Florence, pour ne pas assister au spectacle de tant d’incertitudes et de défaillances; et il alla continuer ses études à Rome. Cependant, une deuxième réunion eut lien à la maîtrise du dôme, et le bruit s’étant répandu de l'insistance avec laquelle le grand architecte étudiait cette question spéciale, on lui écrivit, on le pria de revenir, et on se décida à lui demander son sentiment sur l’œuvre qu’il s’agissait d’entreprendre.

BRUNELLESCHI

Brunelleschi, fort de sa science profonde et de ses études constantes, conclut à un concours entre tous les artistes nationaux et étrangers, et à l’exécution d’un modèle par chacun d’eux ; il ne fit pas difficulté d’avouer que, quant à lui, il se faisait fort d’élever une voûte, sans aucune espèce de point d'appui. C’était une audace qui paraissait sans égale et qui ne laissa point que de susciter les plaisanteries d’un grand nombre d’assistants. La convocation des architectes eut lieu cependant vers 1420, et on entendit des choses étranges; la renommée de Brunelleschi s’était étendue, on savait qu’il tenait secret un modèle qui prouvait le côté pratique de son projet et qui en démontrait avec évidence la facile exécution ; la rumeur publique le désignait aux conseils et membres de la maîtrise, qui restaient impuissants en face des mille moyens contradictoires, proposés par chacun. Il obtint enfin la direction de l’exécution; mais, quelques mois après, comme Lorenzo Ghiberti venait d’obtenir un immense succès par l'exécution de la fameuse porte dite « du Paradis », on l’adjoignit à Brunelleschi, et l’architecte supporta mal ce contrôle inutile et injurieux. Ghiberti n’avait, d’ailleurs, aucune idée S])éciale sur un travail aussi difficile, et était incapable de s’en charger. Brunelleschi prit donc la résolution, ou de renoncer à l’œuvre, en laissant le sculpteur aux prises avec la terrible difficulté qu’il était sûr de vaincre; ou d’affronter l'épreuve à lui seul : et voici le moyen qu’il employa.

L’anecdote est classique et elle n’est point douteuse ; il prit le lit, il simula une maladie, et Ghiberti se trouva dans un insurmontable embarras, en face de ceux qui demandaient ses ordres pour agir. L’artifice réussit, on donna une compensation au sculpteur et Brunelleschi fut seul préposé à l’exécution, qu’il mena à bonne fin avec un rare génie.

C’est l’œuvre maîtresse de sa vie, et c’est celle qui rend son nom immortel. L’influence exercée par le monument tel qu’il l’a légué à la postérité est indéniable. Michel-Ange, quand il s’agit de construire le dôme de Saint-Pierre de Rome, passe devant celui de Sainte- Marie-des-Fleurs, et on l’entend murmurer : « Je te prendrai et je te lancerai dans les cieux. »

C’était faire œuvre de praticien habile, que de trouver la combinaison qui consistait à élever le dôme sur un tambour percé de lunettes destinées, d’une part, à éclairer largement l’intérieur, de l’autre à alléger le poids à porter ; mais le côté artiste de l’œuvre, l’arrangement, les lignes architecturales, les combinaisons décoratives ne sont pas moins intéressants, et quand on a vécu à Florence assez de temps pour arriver à pénétrer dans le détail, on ne peut s’empêcher d’admirer la noblesse des formes employées par Brunelleschi, et l’ingéniosité avec laquelle il a su rattacher à un monument gothique les parties supérieures conçues dans le style nouveau qu’il inaugurait. Il faut, pour comprendre ces grands effets d’ensemble obtenus par les hommes de génie qui ont dessiné les courbes du panthéon de Rome, de Sainte-Marie-des-Fleurs, de Florence et de Saint-Pierre, contempler à l’horizon, du haut du Piucio ou des hauteurs de Fiésole, ces hardies constructions qui se silhouettent à la chute du jour, audacieuses et élégantes, mettant une belle tache bleuâtre enfermée dans un noble contour, sur le fond d’or d’un soleil couchant.

Brunelleschi, chargé par la famille des Pazzi d’élever le chapitre de Santa Croce, qui leur servait de chapelle privée, devait donner là sa note, à la fois élégante dans le détail et

"randiose dans l’ensemble, et réaliser, dans un monument sans pareil, un autre monument qui vraiment est un chef-d’œuvre de goût.

Brunelleschi a employé le corinthien, le plus noble des ordres, et, appelant à lui Luca délia Robbia, il a obtenu des effets nouveaux en appliquant, à la décoration des caissons et des voûtes, les majoliques découvertes par le sculpteur. Il en résulte un effet polychrome

qui montre toute la ressource qu’un homme de génie pouvait tirer de cet art de la majoliqüe et des terres vitrifiées.

L'intérieur de la chapelle est vaste et grandiose ; c'est aussi Luca délia Robbia qui a collaboré pour la plus gi'ande partie û l’œuvre de l'architecte ; c'est une chapelle sans doute, mais de proportion si vaste, qu’en 1565 quatre mille frères de l'Ordre se réunirent en assemblée générale dans cette enceinte; c’était une tolérance de la famille Pazzi, qui autorisait le chapitre du couvent de Santa Croce û siéger dans le monument construit pour eux par le Brunelleschi.

C’est encore à ce dernier qu’on doit le beau portique de la place de l’Annunziata qui forme la façade de ce qu’on appelait de son temps le jRïcovcro dei Gcttatelli. Ce sont les Eiifants trouvés; il faut pénétrer dans l’intérieur pour se rendre compte du goût et de la belle

La Façade de la Cliauelle des Pazzi. — Cloîlre de Santa Croce. • i- . i

Simplicité de ces monuments, où jamais on ne sacrifie à un faste mal entendu, et où l’élégance des proportions constitue toute la richesse, puisqu’ils doivent rester simples par destination.

L’hôpital des Innocents fut commencé en 1421, au.x frais de la corporation des marchands de laine; on l’inaugurait le 24 janvier 1444.

La renommée de l’architecte l’appela auprès de Filippo Maria, duc de Milan, et il lui confia l’érection d’une forteresse ; plus tard, il fit aussi celle de Vicopisano et la citadelle vieille de Pise, enfin celle de Pésaro. L’église de San Lorenzo de Florence, qui contient les

BRUNELLESCHI

tombeaux des Médicis, et qui fut élevée aux frais de Giovanni d’Averardo et de Cosme, père de la patrie, est aussi son œuvre. Il aurait même dessiné le palais des Médicis sur un plan plus grandiose que celui définitivement élevé plus tard, mais son projet parut tellement somptueux que Cosme y renonça, et Brunelleschi, qui n’avait rien tant à cœur que de faire pour la maison de Médicis un palais sans pareil, détruisit son modèle.

Les Scolari lui demandèrent enfin le singulier temple Degli Angeli, qui ne fut point achevé, parce qu’on dépensa dans la guerre de Lucques les sommes affectées à cette construction.

Le fameux palais Pitti est encore son œuvre ; il l’éleva pour la famille qui ne put l’achever, et Leonora di Toledo, duchesse de Florence et femme de Cosme, l’acheta et consacra des sommes immenses à son achèvement. C’est une masse énorme qui ne produit pas l’effet désirable en raison des profondes modifications apportées par les architectes successifs.

Dès 1549, Pitti fut résidence royale et Ammanati y ajouta la superbe cour sur laquelle donnent les trois façades intérieures. L’Italie entière réclamait désormais la présence de Brunelleschi. En 1445, le marquis de Mantoue le demande à la Seigneurie; Francesco Sforza veut lui confier les fortifications de Pise. Et en même temps, à Florence, on lui commande la construction du palais Barbadori et de la Casa Giuntini.

Brunelleschi reste la grande personnalité architecturale du xv“ siècle ; il meurt le 16 avril 1446 et son corps est déposé à Santa Maria del Fiore, dans le dôme auquel il a donné ce prodigieux couronnement qui, de loin, annonce au voyageur la ville de Florence.

Le Buggiano, un sculpteur assez obscur, a exécuté le buste qui orne le tombeau du maître. L’inscription qui se lit sur la tombe montre le cas que ses contemporains ont fait de lui :

« Quantum Philippus architectus arte Dœdalæ valuerit ; cum hujus celeberrimi templi « mira testudo, tum plures machinæ divino ingenio ab eo adinventæ documento esse « possunt. Quapropter, ob eximias siii animi dotes, singularesque virtutes ejus b. m. « Corpus XV kal. Maias anno MCCCCXLVI in hac humo supposita grata patria sepeliri « jussit. »

Cette inscription fut composée par le fameux Carlo Marsupini, secrétaire de la République de Florence, dont on volt l’incomparable tombeau à Santa Maria del Fiore. On ne peut pas dire qu’au point de vue du nombre des œuvres exécutées, ce très-grand artiste puisse lutter avec ses compatriotes ; il n’eut jamais l’occasion, h part la chapelle des Pazzi à Santa Croce, d’élever un monument d’ensemble; et encore cette chapelle des Pazzi n’est- elle qu’une dépendance de la grande église. Mais c’est un inventeur et un précurseur au premier chef. C’est peut-être le plus grand homme du siècle dans le domaine de l’art. LAlberti joue un grand rôle sans doute, Léonard de Vinci est un prodige de génie ; et Michel- Ange est une personnalité sans rivale; mais Brunelleschi reste une très-grande figure, et il faut lui faire large place dans le Panthéon des grands hommes de Florence. « Sa cendre manque à Santa- Croce, il était légitime qu’il reposait dans cette cathédrale de Sainte - Marie -des- Fleurs, témoin de ses travaux et de son triomphe. »

LÉON BATTISTA ALBERTI

A part de lAlberti dans cette rénovation des arts est moins considérable; mais, comme tous ceux qui vulgarisent les idées par la plume, il a eu une action plus effective peut-être que celle de Brimelleschi qui reste néanmoins l'initiateur et le grand maître. Il y a des artistes silencieux, recueillis, génies inconscients dont la loi est de produire et de prouver le mouvement en marchant devant leurs contemporains ; d’autres viennent, esprits critiques, plus en dehors, plus mêlés au mouvement de leur temps, qui tirent les conclusions des œuvres des autres tout en produisant eux-mêmes; ils pensent, ils exécutent et, après avoir produit, ils fixent définitivement le canon d'un art nouveau dont ils ont été les précurseurs. L’ Albert! est de ceu.x-là ; tout en mettant les principes de Brimelleschi en pratique, il devait les formuler pour le monde entier et faire une incomparable propagande en faveur de ces idées nouvelles. Léonard de Vinci, Daniel Barbaro, Fra Giocondo, Francesco Colonna, devaient plus tard continuer la même tâche et, aux pages fameuses du De re œdificaton'a, du De pictnra et du De co7nponenda statua, ajouter celles des Commentaires sur Vitruve, et ce livre étrange entre tous le Songe de Polyphile ou Hypnerotomachia , très-récemment traduit avec une parfaite conscience par M, Claudius Popelin; où toutes les vérités sont entrevues, quoique noyées dans une conception bizarre qui semble le résultat d’un éloquent délire.

L’effet produit par la construction du Temple des Malatesta de Rimini fut considérable au temps du xv® siècle ; et, en effet, c’était beaucoup de fixer les lois et de déterminer l'esprit qui devait présider aux compositions architecturales; mais c’était plus encore, au moment précis où un homme de génie comme Brimelleschi venait de s’affranchir et de frayer une voie nouvelle, d’affirmer hardiment à son tour les nouveaux principes en faisant surgir un temple de marbre dont tous les éléments architecturaux seraient empruntés à l’antiquité vivifiée et rajeunie par le nouvel esprit du temps.

D’une famille illustre de Florence, fils naturel de Lorenzo Albert! et de Margherita di Messer Piero Benini, Léon Battista devait, en naissant, expier l’ardeur avec laquelle tous ceux de sa race avaient soutenu la lutte contre les Albizzi, dans les rudes querelles des blancs et des noirs qui ensanglantèrent Florence au xiv^ siècle. Son père et sa mère étaient exilés à Venise; il y naquit en 1404; ce n’est que vingt-quatre ans après, sur une demande directe du pape Martin V, qu'on leva l'interdit qui pesait sur lui et les siens, interdit qui avait dispersé cette famille puissante aux quatre coins de l’Europe, où, sous des noms et des titres divers, on retrouve encore leurs traces. Tl existait de nombreux rameaux de la

LÉON BATTISTA ALBERTI

famille des Alberti; Léon Battista descend de celui issu de Bernardo di Nerozzo (1388), qui épousa d’abord une Pazzi, puis une Gualterio dei Bardi. Les ducs Albert de Luynes et de Chaulnes, fixés en France, qui ont laissé des rejetons soucieux de la gloire de leurs aïeux, descendent de Caroccio di Lapo (1347), par Tommaso, né en 1409- 1408 jusqu à

quatre Alberti sont déjà ensevelis à Paris, à l’église des Vieux-Augustins, et, avant la moitié du xv^ siècle, plus de soixante-dix membres de cette famille sont morts dans l’exil, à Londres, à Bruges, à Viviers, à Paris, à Montpellier, à Avignon, à Gênes, à Brescia, à IMantoue, à Padoue, à Venise, dans le Frioul, en Romagne, dans les Flandres, et même à Chypre, où les avait chassés le décret de bannissement de la Balia de Florence.

On peut lire dans Passerini les documents originaux, ou Provüioni, en vertu desquels le bannissement est prononcé. La teneur de ces résolutions indique l'âpreté des haines politiques d'alors; elle va jusqu’à la férocité. Le premier décret (1387) ordonne l’exil de deux des chefs à cent milles de Florence, et prive tous les autres membres de la famille du droit d’exercer les magistratures; en 1393, on fait retomber sur tous les soupçons d’une conjuration contre la République, ourdie par fun d'eux; en 1400, on livre à la torture trois personnages alliés aux Alberti, pour leur faire confesser le crime de leurs parents, puis on les mène à l’échafaud; le Grand Conseil décide que tous les Alberti, nés ou à naître, seront privés de leurs droits de citoyens. En 1412, on promet deux mille florins d’or (44,800 fr.) à qui tuera les quatre Alberti, chefs de la famille de Florence; mille florins d’or (22,400) à qui assassinera un Alberti quelconque, /oz/rz'// qu'il soit âgé de dix-huit ans. L’assassin, s'il est banni, sera gracié; s’il ne l’est point, il pourra obtenir la grâce de deux bannis, à son choix, et il jouira pendant toute sa vie du droit de porter les armes. Tous leurs biens seront confisqués ; on fera disparaître, au mur des églises, chapelles et palais, les chaînes sculptées de leurs écussons. Si on s’allie à leur race, on payera trois mille florins d’or d’amende (67,200 fr.).

Telles sont les cruelles circonstances dans lesquelles naît l’Alberti, loin de la patrie de ses aïeux et de son foyer paternel. Nous ne devons point nous étonner, en lisant sa belle lettre à Brunelleschi, du ton d’amère souffrance avec lequel il parle de son long exil; c’est une âme qui a dû se tremper à l'école de l'adversité. Les Albizzi ont poursuivi cette famille de leur haine jusqu’au jour où les Médicis ont commencé à avoir la suprématie à Florence, et ce n’est qu'en octobre 1428 que justice leur sera rendue. Cosme de Médicis, en 1434, mettra le sceau à cet acte de tardive clémence, en leur faisant restituer leurs biens et leurs anciennes dignités.

L’éducation et l’instruction de Léon Battista se ressentit certainement de ces circonstances; on l’avait armé pour la lutte et pour la souffrance; enfant, il est le premier à la joute équestre, et Muratori, dans le Reriun Itallcanini Scriptores, en fait un véritable athlète aux jeux olympiques. C’est à Bologne qu’il fait ses études humanitaires, et, avant vingt ans, il publie une comédie latine intitulée Philodoxeos, qu’il signe d’un nom d'emprunt, « Lcpido Comico. » Cette supercherie littéraire rencontra assez de créance dans le monde pour que Mannce, plus d’un siècle et demi après (1588), la publiât à Lucques en l’attribuant à Plaute, sous le titre de Lepidi Comici vctcris Philodoxeos, fabula ex antiquitate eruta; mais il est juste de dire qu’un chanoine de Bamberg, Albert d'Eyb, dénonça le Philodoxeos comme moderne,

en l’attribuant au fameux Carlo Marsnppini, le plus fameux latiniste du xv® siècle. Poggio Bracciolini avait été le confident de l’Alberti dans cette circonstance, et, bien des années après, il dénonça l’auteur à Lionel d’Este. Jusqu’à vingt-quatre ans, Léon Battista vécut hors de Florence; il n’y put rentrer qu’en 1428; il s’était révélé comme un homme avide de tout connaître et de tout apprendre, un tempérament fécond et généreux, doué d’aptitudes multiples, un précurseur de Léonard de Vinci. Voué d’abord à l’étude des lois, il avait ensuite cultivé les sciences exactes, la physique, l’art des constructions navales, en même

temps qu’il s’adonnait n’est qu’après avoir de son habileté dans elles qu’il aborda réture. Il écrivait en italiennes nous sont nent un éclatant déson temps, prétenla langue latine pour de son style en langue a d’ailleurs introduit dans la poésie, et diesse de traiter des cette langue. L’Allèbre, même s'il s’en travaux ; il avait déj à comme physicien et On lui doit le bolide tionné bien plus tard longtemps à mesurer mer ; il a trouvé aussi et nombre d’instruune observation plus Ce grand art de

Léo Baiiisla Alberti.

D’après le Bronze de la Collection Dre3-fu5.

à la médecine ; ce donné des preuves chacune de ces bransolûment la littéralatin; mais ses poésies restées, et elles donmenti à ceux qui, de daient qu’il employait cacher l’imperfection italienne vulgaire. Il le mètre du vers latin c’était alors une harsujets élevés dans berti serait resté céfût tenu à ses premiers acquis une renommée comme astronome.

d’Alberti {perfecpar Kook), qui servit la profondeur de la la chambre optique, ments qui ont permis exacte des astres, l’architecture qui, au

temps de la Renaissance, comportait la connaissance et la pratique de tous les autres arts, devait immortaliser définitivement son nom ; cependant il ne s’y adonna comme praticien qu’après avoir parcouru déjà la multiple carrière où il semblait cumuler toutes les aptitudes de l’esprit humain. Imbu fortement des choses antiques, versé dans l’étude des manuscrits grecs et latins, tout plein de Vitruve et animé d’une enthousiaste admiration pour les monuments découverts en Grèce et en Italie, il avait voulu étudier à la source même les restes de la belle époque impériale. Biondo de Forli l’avait reçu à Rome et l’avait présenté au pape Nicolas V. Il paraît, au dire de Palmieri et de Vasari, avoir joué un grand rôle dans l’exécution des vastes projets du pontife, qui reste, dans toute la longue série des successeurs de saint Pierre, celui qui a le plus fait pour la ville éternelle. Jusque-là c’était

LÉON BATTISTA ALBERTI

le fameux Bernardo Rosselline, sculpteur et architecte florentin, qui avait la haute main sur les travaux de Rome. Rossellino se serait adjoint l’Alberti, et, désormais, rien ne se serait fait dans Rome sans le concours de ces deux grands artistes. L’Alberti obtint la prélature et des bénéfices ecclésiastiques qui assurèrent son indépendance. En 1447 il reçut la dignité de chanoine et le titre de prélat del Borgo San Lorenzo et de San Martino a Gangalandi. Pie II lui continua ses faveurs et le nomma secrétaire des lettres apostoliques.

C’est pendant cette période de la vie de lAlberti, alors qu’il avait sous les yeux les monuments antiques, à leur source même, et près de Biondo da Forli Tardent champion des idées nouvelles, Tauteur de Roina instaurata et le vrai créateur de l'archéologie, qu’il eut la pensée de combiner les formes classiques avec celles imposées pour les nécessités actuelles; ouvrant définitivement une nouvelle voie à l’architecture, TAlberti était tout entier à ses travaux quand Sigismond lui proposa de venir à Rimini pour recevoir ses instructions au sujet de l’exécution du temple. Il s’y rendit avec l’assentiment du saint père qui devait avoir alors quelque reconnaissance pour Malatesta vainqueur à la tôte des troupes pontificales; mais il ne put prolonger longtemps son séjour et fut bientôt rappelé; il laissa alors à Rimini, comme proto 7nacstro, chargé de suivre l’exécution des dessins, ce même Matteo da Pasti, de Vérone, le pensionnaire de Malatesta alors fixé à sa cour, auquel 011 doit les médailles de Sigismond et d’Isotta. Cette circonstance nous prouve une fois de plus qu’en cette époque du siècle, les artistes, plus ou moins, étaient tous capables de pratiquer indifféremment chacun des arts. Il ne paraît point que, passé Tannée 1450, date de l’inauguration du temple, TAlberti soit revenu à Rimini. Il eut cependant le temps d’inspirer à îMalatesta une affectueuse admiration : nous en avons pour preuve la volonté témoignée par Sigismond de voir au-dessus de sa propre tombe, placer en regard de son médaillon, celui qui représente les traits de l’architecte du monument.

Les grands travaux de Florence et ceux qui devaient lui assurer la gloire et la renommée ne furent exécutés qu’après le premier séjour à Rome. Il construisit dabord Saint-Pancrace pour Cosrae Rucellaï, puis il dessina la belle façade de Santa Maria Novella. A côté de Brunelleschi auquel on avait confié la construction de l’hôpital des Innocents de la place de TAnnunziata, il décora l’intérieur de l’église du même nom, dessinant la tribune, la chapelle et les coupoles. C’est le moment de son plus long séjour à Florence ; il vécut 1^ dans l’intimité de Laurent de Médicis, faisant partie de ces fameuses réunions dans les bois des Camaldules, jardins d’académus où Laurent présidait la docte assemblée des Ficin, des Acciaioli et des Rinuccini. Après Malatesta, les Rucellaï et les Médicis, Louis de Gonzague, marquis de Mantoue, allait fournir à TAlberti une seconde occasion d’affirmer ses idées en architecture ; il allait lui confier le soin de diriger dans sa capitale l'érection d’une basilique dédiée à saint André, celle-là même où reposent les restes d’Andrea Mantegna. L’Alberti a donné là sa formule, et Saint-André, comme le temple de Rimini, offre un des premiers exemples du retour à l’architecture classique.

Bientôt appelé par tous les souverains, les d’Este, les Montefeltre, les Gonzague et les Malatesta ; très-engagé avec les Médicis dont sa famille a-vait épousé le parti avec une ardeur qui ne se démentit plus, chacun aurait voulu le fixer; mais Nicolas V, Pie II, Sixte IV

tour h tour avaient eu sur lui les plus vastes projets ; Nicolas V surtout, ce grand protecteur des arts, qui voulait renouveler l’aspect de Rome, lui avait tracé un vaste programme bien fait pour séduire un artiste. Il lui avait demandé des fontaines, des places publiques, des oratoires ; il avait voulu couvrir le pont Saint-Ange pour arriver h couvert au môle d’Adrien. On comprend donc que Florence, malgré l'attrait que son séjour devait avoir pour lui après un si long exil, ne pouvait pas le retenir plus longtemps. Tl se fixa presque définitivement à Rome et y mourut au printemps de l’année 1482, ainsi qu'il résulte de l’enregistrement fait par Matteo Palmieri, secrétaire apostolique de Sixte IV dans son livre De Temporibus suis.

C’est ce Palmieri qui, pour nous, corrobore sûrement l’assertion de Vasari relativement à la part prise par l’Alberti aux travaux entrepris à Rome..

Ses cendres, qui furent d’abord déposées dans l’église dont il était le titulaire, furent rapportées à Florence et déposées à Santa Croce dans le tombeau de sa famille.

Nous donnons ici le portrait de Cristoforo Landino qui, quoique plus jeune que lui, se fit le propagateur de ses idées.

L’Alberti était arrivé à une situation sans rivale dans sa spécialité, car, à l'illustration personnelle de son nom, il joignait celle du rang et de la famille. Il bénéficiait surtout de ce prestige réservé aux humanistes qui, dans la hiérarchie intellectuelle, tenaient une place très-supérieure à celles occupées par les artistes considérés alors un peu comme des ouvriers de plus ou moins de génie. Nous savons presque tout d’Alberti et par lui-même, car il a laissé nombre d’ouvrages où, si on les lit patiemment, on peut découvrir de nombreuses allusions aux péripéties diverses de sa vie. Son Trattato délia famiglia montre qu’il était fier de sa race et IMachiavel d^ms ses Storie florentine nous représente ces Albert! comme de magnifiques seigneurs qui « tenaient plus des princes que d’une famille privée». La haine des Albizzi semble n’avoir jamais désarmé et Léon Battista, pendant toute une période de sa vie, ne marcha qu’entouré d’hommes d’armes qui appartenaient au cardinal de son nom.

Comme artiste on lui reconnaît une haute portée par l’idée qui a présidé à la plupart de ses œuvres : il fait noble et grand; mais dans l’ornementation il n’est pas e.xempt d’une certaine sécheresse, et, avec l'élégance qui vise à l’atticisme des Grecs, il arrive parfois à la

MARCILE FTCIN

maigreur. On peut dire que sa signature est dans ces palmettes imitées des stèles antiques qu’on retrouve dans la plupart de ses ornementations.

L’écrivain est d’une érudition achevée; il est nourri du pain des forts et susceptible de grands mouvements d’éloquence : témoin le beau passage sur les tombeaux dans le D& fc œdificatoria. Sa correspondance respire une simplicité qui a sa grandeur et une bonhomie pleine de grâce. Ange Politien a prononcé son oraison funèbre et Cristoforo Landino, dans son Commentaire du Dante, a fait de lui un magnifique éloge.

Les traits d’Alberti nous sont connus aussi par la médaille de Matteo da Pasti, d’abord, qui porte au revers un œil ailé avec la devise qmd imn, entourée d’un laurier; nous le connaissons mieux encore par l’admirable plaquette de la collection Dreyfus qui porte le nom de l’artiste. Une répétition de cette plaquette, qui faisait partie de la collection du regretté M. His de la Salle, figure aujourd’hui dans la salle de la sculpture de la Renaissance italienne au Louvre. Mais il est â remarquer qu’elle ne porte point les initiales de Léon Battista. Les hommes les plus compétents se sont plu avoir dans cette reproduction des traits de l’Alberti une œuvre du maître lui-même ; en effet, il était sculpteur « lui fusore in métallo, lui nel cesello, nel costruir dcllc navi simulmente maestro ».

Nous connaissons un troisième document authentique dans l’église de San Franceco da Rimini, mais ce n’est que la reproduction agrandie de la médaille de Matteo.

MARCILE FICIN.

ARCii.E Ficin était le fils d’un chirurgien habile attaché à la maison des Médicis ; citoyen de Florence, il avait envoyé son fils à l’Université de Bologne parce que les études médicales étaient plus avancées alors dans cette ville que dans aucune autre de la péninsule. INIarcile revenait de temps en temps à Florence, il venait au Palais des Médicis où demeurait son père ; il eut l'occasion d’y être présenté à Cosnie le Vieux, et son maintien, sa sagesse et son érudition précoce prévinrent Médicis en sa faveur.

Au lieu de s’adonner spécialement à l’étude de la médecine comme son père, IMarcile s’était passionné pour 1 étude de la philosophie et il savait par cœur tous les auteurs qui avaient exposé ses doctrines ou commenté ses œuvres. Cosme, heureux de trouver en lui un disciple de cette philosophie dont il était un des fervents adhérents, retint Marcile à Florence, le logea au Palais, lui facilita toutes les ressources de l'étude et obtint de son père qu’il renonçât aux sciences pour cultivei la philosophie. Dès 1456, c’est-â-dire à l'âge de vingt-trois ans; il publia les Institutioiis

platoniciennes. Cosrae et Cristoforo Landino, juges compétents, admirèrent l’œuvre, mais exhortèrent 1 auteur à ne plus voir Platon au travers du voile des traductions latines ou vulgaires, mais à étudier assez profondément le grec pour pouvoir converser avec le philosophe dans sa langue originale. Les résultats de cette étude furent la traduction de X Origine du monde, attribuée à Mercure Trismegiste, et les Hymnes orphiques.

Nous savons par Tiraboschi et, avant lui, par les lettres familières du vieux Cosme que Marcile le philosophe chantait ces hymnes en s'accompagnant sur la lyre. Cosme bientôt ne put se passer de la société de ce savant qu’il avait formé ; il voulut l’avoir près de lui et lui

donna une terre près de Carreggi, sa maison de campagne, une maison en ville et une petite collection de manuscrits grecs précieusement ornés de miniatures, tels sans doute que ceux qu'on peut feuilleter avec admiration à la Laurentiana.

C’était le moment où Cosme rêvait à la constitution de cette académie platonicienne dont nous avons parlé dans le chapitre consacré au Père de la Patrie; Marcile, dans son esprit, était bien celui qui pouvait former un tel cénacle, l’organiser et lui donner ses lois. Le jeune savant devint donc avec Cosme le fondateur de cette académie dont les séances, semblables à celles du Jardin d'académie, se tenaient à l’ombre des arbres séculaires, aux beaux jours de l’été.

Cosme mort, Pierre de Médicis fut son protecteur; il fit copier les manuscrits de Marcile et fit en sa faveur une propagande qui honore et le client et l’ami : il voulut qu’il expliquât publiquement ses doctrines du haut de la chaire ; et on vit éclater dans Florence un enthousiasme général et pour le philosophe et pour son commentateur. C’est l’époque fortunée sur laquelle nous nous sommes longuement étendu dans le chapitre intitulé « La Renaissance. » C’est de Florence que partit le mouvement; et la connaissance de Platon, la pratique de sa doctrine se répandit, d’abord dans toute l’Italie, puis dans toute l’Europe. Laurent le hlagnifique devait faire plus encore pour Marcile ; il lui fit obtenir un canonicat dans la cathédrale de Florence et l’administration de deux paroisses : ce qui en faisait un homme riche et indépendant. C’est à cette circonstance, qu’on doit une nouvelle tendance de ses études, et il se mit à la théologie, étudia la prédication, et on le vit, pour ne pas oublier qu’il devait tout à Platon, tirer de l’étude

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