‹ FlorenceChapitre 45 sur 102 · PIC DE LA MIRANDOLE · texte numérisé non relu

PIC DE LA MIRANDOLE

affronter l’épreuve pourraient faire le voyage de Rome à ses propres frais. On a conservé le texte de ces huit cents propositions et on a observé judicieusement que celui qui, aujourd’hui, saurait y répondre, n’aurait qu’une science bien vaine et bien inutile et, en somme, ne serait pas un grand savant.

Le résultat le plus immédiat de ce sublime déh fut de susciter à Pic de la Mirandole des ennemis et des envieux parmi ceux qu’il tentait d’éclipser par ce déploiement de science et de faconde. On dénonça treize de ses propositions comme entachées d’hérésie. Naturellement il était armé pour se défendre, et son premier argument fut de prouver que, justement ces treize propositions avaient reçu l’approbation des Théologiens, dont l'orthodoxie était la plus incontestable. Il jeta môme un grand ridicule sur ses détracteurs qui avaient, eux aussi, pris le Pirée pour un nom d’homme, en prétendant que Cabale était un scélérat qui avait écrit contre N. -S. Jésus-Christ. Innocent VIII cependant condamna les propositions; et Pic quitta Rome pour retourner en France, où il était très-apprécié. En son absence, la haine ne désarma pas et le Pape le cita à son tribunal ; il y parut la tête haute et se justiha sans peine ; mais il avait appris ce que vaut la vaine gloire.

Sa vie publique est finie désormais; il renonce aux domaines de ses aïeux, cède ses droits à ses neveux, et vit dans l’intimité des savants ;i la cour de son ami Laurent le Magnifique ; très-assidu aux séances de l’académie de Platon, à côté de Jlarcile Ficin qu’il aimait et respectait ; son plus loyal compagnon fut Ange l’^olitien qui ne le quitta plus, et ses derniers jours furent absorbés par 1 étude. Il mourut en pleine jeunesse, a trente et un ans, regretté de tout ce qui s’intéressait au mouvement des lettres. Son funi Politien l’avait précédé de deux mois dans la tombe ; il eut la douleur de voir l’entrée de Charles VIII à Florence, le jour même où il allait fermer les yeux. Le Roi de France l'avait reçu à sa cornet en entrant dans la ville, il avait eu le soin de le faire demander ; on lui annonça la grave maladie dont le savant venait d’être atteint. Le Roi lui envoya alors les deux médecins qui l’accompagnaient, mais ils ne trouvèrent plus qu’un cadavre quand ils approchèrent du Ut de la Mirandole. Il était mort dans les sentiments d’une foi vive et ardente ; il légua ses biens h ses serviteurs et aux pauvres de Florence. Son corps repose à San Marco.

On lui doit un poème sur la création de l'Univers où il essaya de concilier la Bible avec Platon, — on remarquera qu’au xv» siècle c’est la préoccupation de presque tous les grands esprits ; ^ un Traité Scholastique intitulé : De Ente et Una, huit livres de lettres, un commentaire sur l'Amour Platonique, une harangue sur la dignité de l'homme, des poésies et douze livres contre l’Astrologie judiciaire. Cette dernière œuvre passe pour la plus considérable de toutes celles qu'il a produites. Le seul ouvrage écrit en langue vulgaire est le commentaire sur l'Amour Platonique de son ami Benivieni.

Pic de la Mirandole, prodige de savoir, dont le nom est peut-être un des plus populaires de tous ceux que le xv» siècle italien nous a légués, n’est pas cependant un savant ou ini lettré dont l’apport au contingent qui forme le trésor de l’humanité soit véritablement considérable. Sa science était platonique, c’est la science pour la science.

MACHIAVEL

iccoLO Machiavelli est né à Fiorence, en mai 1469; son père, qui était juge, s’appelait Bernardo : et sa mère, Bartolomea di Stefano Nelli. On l’a fait longtemps descendre d’une famille seigneuriale qui avait donné des marquis à la Toscane; en réalité, son père était bien né, assez riche, mais de condition plus modeste; il était originaire de Val di Pesa et ses possessions étaient à Montespertoli.

C’est d’après les sources autorisées, le Passerini et Pietro Fanfani, que nous résumons les faits de la vie de l'écrivain politique qui a mérité de la postérité, avec un renom singulier de profondeur et d’habileté, une réputation de perfidie qui est devenue proverbiale.

Comment douter que le grand prosateur, l’admirable écrivain des chroniques intitulées : « Le htorie Florentine » n’ait été nourri du pain des forts, c’est-à-dire qu’il n’ait étudié les Classiques grecs et latins et vécu dans la pratique des auteurs de lAntiquité. A vingt-cinq ans, en 14941 H entre dans la seconde chancellerie du Conimnne, autrement dit dans les bureaux du gouvernement qui avaient la spécialité des ambassades et des choses de guerre. Le 9 juin 1498, un décret du grand conseil l’élève au poste de Chancelier. A peine en fonction, on lui reconnaît de telles facultés qu’il est promu secrétaire du conseil des Dix, et, constamment soumis à la réélection, puisque l’emploi était révocable tous les mois, il occupe le poste pendant quinze années.

Dès 1498, il commence la série de ses ambassades, et, aux mains du gouvernement de Florence, il est un instrument docile et souple.

Alors que Machiavel semble ne remplir que les vues de ceux qui 1 envoient, il a été assez habile pour dicter lui-même les résolutions qu il s est chargé de transmettre. On ne compte plus ses missions jusqu’à ce jour mémorable de sa vie, où, le 18 juillet 1500, il vient en France, député auprès du roi Louis XIL En 1501, il revient occuper son poste de chancelier, mais il ne sera plus jamais le conseiller résident, il négociera sans cesse, et toujours par monts et Machiavel,

par vaux, tantôt à Pistoia, à Pise, de Pise à Sienne, à Arrezzo; il suivra César Borgia à Imoia en 1502 et l’accompagnera dans toute la Romagne et l'Ombrie, où il s’agit de réduire les seigneurs rebelles, Vitellozzo Vitelli, Oliveretto da Ferino, Pagolo et le duc de Gravina Orsini.

C'est dans ces différentes ambassades d’un caractère plutôt militaire que diplomatique, sans cesse occupé de sièges, d'assauts, de circonvallations, de batailles à donner ou de capitulations à obtenir, qu’il tourne ses facultés brillantes vers l’étude de la guerre et la pratique du métier des armes.

MACHIAVEL

Une mission plus liante cependant allait lui incomber, et ce jour-là, le soldat devait faire place au Machiavel des chancelleries, réputé déjà pour son habileté sans seconde dans les négociations. Alexandre VI était mort, Florence ne devait point se désintéresser dans

Machiavel. — D’après un Marbre du Musée national (Bargello).

l'élection du nouveau pontife, elle avait non-seulement son candidat, mais elle prétendait l’imposer par ses manœuvres dans le Sacré-Collége. Le cardinal François Soderini était à Volterra et devait se rendre en cour de Rome pour la République; Machiavel l'accompagna

d’abord jusqu’à Valdarno, puis bientôt se rendit lui-même au Vatican où se tenait le conclave; et il y joua un rôle considérable.

Sa vie appartenait à l’Etat, il ne devait plus se reposer; de Rome on lui ordonne de se rendre auprès du Roi de France, et le 19 janvier 1504 il a une entrevue à Lyon avec Louis XII. La République est menacée par l’Espagne, il faut s’assurer la neutralité du Royaume de France : Machiavel rassure Florence et revient satisfait. Toute l’année s’écoule pour lui entre Pise, IMantoue, Piombino et Sienne, et enfin, en 1505 il est chargé de réaliser une idée qu’il a conçue depuis longtemps, dont il s’est fait le propagateur persévérant, novation hardie qui va révolutionner la constitution des États et devenir la loi de l’Italie tout entière. Au lieu d’armées de mercenaires sur lesquels on ne saurait compter, qui appartiennent à ceu.x qui les payent le mieux, et qu’on voit souvent, au moment décisif, fuir honteusement parce que nulle pensée grandiose ne les soutient et ne les anime, Machiavel va essayer de former une armée nationale composée de citoyens.

En mars 1503, en plein Conseil, on l'avait vu se lever pour exciter le peuple à s’armer et à concourir par ses propres sacrifices aux dépenses de l'armement. En 1506, il demande l’institution d'une magistrature spéciale qui aura le soin de former les compagnies, de les discipliner et de les instruire ; de veiller à ce que les cadres soient complets, que les hommes soient sous les drapeaux, instruits, en bonne santé, et prêts à marcher au premier signal. C’est, en somme, la plus grande œuvre qu’il ait accomplie; il fut l’ame de cette nouvelle magistrature, arracha au conseil des Dix toutes les décisions qui lui semblaient nécessaires pour arriver à son but, et jamais, depuis 1505 jusqu’en 1512, il ne perdit de vue la réalisation et l'exécution de ce projet qui avait enfin pris une forme et, de la théorie, était passé dans la pratique; c’est sa meilleure gloire au point de vue effectif de la sécurité de son pays; et c’est certainement la plus hardie de ses innovations : il faut donc s’y arrêter. A partir de ce jour, le métier de la guerre n’est plus la spécialité des Rcitrcs et des Suisses. L’armée n’est plus un ramassis de mercenaires engagés, payés et renvoyés dans leur foyer quand ils ont pris une ville d’assaut ou repoussé une attaque. Machiavel a créé l’institution nationale des temps modernes, Xultima Ratio qui gouverne encore aujourd’hui le monde; et, à l’appui de ses idées, il a émis une théorie très-audacieuse — c’est la supériorité de l’infanterie sur la cavalerie — maxime qui va changer la face de la tactique alors en usage. On a d’ailleurs réuni en un corps de doctrine la science spéciale du chancelier florentin et l’Algarotti a adressé au prince Henri de Prusse une série de lettres intitulées : « Science niilitaire du secrétaire Florentin. »

En 1506, pendant qu’il était tout à son travail ardu de nouvelle organisation, il lui fallut retourner à Rome et accompagner Jules II jusqu’à Imola, au moment où il tentait de ramener Bologne à son pouvoir. En 1507, il va présider au recrutement des fantassins à Val di Tevere, Valdichiana, Chianti, les Vallées de l’Eisa et de la Cecina, et dans la même année, il est délégué à Piombino et à Sienne.

A la fin de 1507, il lui incombe d’aller auprès de l’Empereur Maximilien qui va entrer en Italie pour recevoir des mains du pontife la couronne impériale. Florence, en cette circonstance, devra payer un subside; c’est Machiavel qui est chargé de régler la question. Il reste

MACHIAVEL

là six mois en ambassade et il écrit les Ritratti lielle cosc d'Ahmagna, — Rapporta dclle cose delta Magna — et enfin le Discorso sopra ïlmperatarc.

Si on voulait suivre sa vie pas à pas, il faudrait éniiiiiérer toutes ses ambassades et ses missions, jamais peut-être un cllancelier na moins coiiiiu les donceiirs du lepos, mais il semblait surtout voué aux choses de l'année, partout où il y avait un rassemblement de troupes ou une entreprise militaire, on voyait arriver Machiavel, désormais le ministie de la guerre de la République, aussi pratique qu’un capitaine et du meilleur conseil dans les grandes circonstances. La guerre contre Lise, si longue et si ardue, lui lut une occasion de montrer toutes ses facultés, et 011 peut dire que tous les moyens mis en œuvre pour réduire la ville furent suggérés par lui.

Ces missions pour ainsi dire permanentes ne l’empêchaient pas, au besoin, de rendre des services encore plus signalés, et le poste d'ambassadeur à la cour de France étant devenu vacant, il alla faire l’intérim (1510); il rejoignit la cour à Lyon, puis la suivit à Blois et à Tours.

La chute du gonfalonier Soderini, le 30 août 1512, survenue pendant l'absence de Machiavel, fut fatale à ce dernier, et le changement de gouvernement qui en résulta eut pour résultat de le priver de son emploi de chancelier et de secrétaire des Dix. On rendit même un décret d’internement, et on lui interdit pour une année l’entrée de la Seigneurie. Enveloppé dans la conjuration contre Julien et Laurent de Médicis, on l’enferma au Bargello et il subit même la torture. La joie de son exaltation au trône pontifical, attendrissant le cœur de Léon X, lui fit rendre un décret qui libérait Machiavel. Il n y a point à douter que 1 auteur du Prince n’ait subi le châtiment réservé aux plus grands coupables : son courage civil, en cette circonstance, fut à la hauteur de celui des hommes de lantiqnité, et il a laissé un curieux sonnet écrit en ce moment même avec une sérénité incroyable.

Tout meurtri encore, on le vit regagner sa petite villa près San Casciano; il s y livra a l’étude et vécut de la vie des paysans, jouant avec ses voisins aux boules ou au tric-trac et montrant dans ses relations une simplicité inoifie jointe à la plus grande austérité de mœurs. Sa carrière politique semblait achevée; il put se livrer alors au travail et lut à 1 académie des Jardins Rucellai les Discours sur la première décade de Tite-Live (1516-1519), le Dialogue sur la langue, et enfin, vers 1520, les Sept livres de l'Art de la Guerre. C’est à Lucqiies, à la fin de cette même année 1520, qu’il écrivit la vie du fameux Castriiccio. Il devait sous le principat des Médicis rentrer en grâce, mais s’il remplit encore quelques ambassades, 11 était suspect et ne put jamais reprendre un emploi fixe; c’est à ces circonstances qu’on doit les Storie Fiorentiue et les deux comédies la Mandragora et la ClRia faites pour être représentées devant Léon X. André del Sarte et Aristote de San Gallo s’étaient chargés delamise en scène, il v eut un parterre de cardinaux pour spectateurs et une salle pleine des illustrations du 'temps. Francesco Guicciardini, le grand historien, gouverneur de la Romagne, fit représenter l’œuvre à Bologne pendant le carnaval de 1526. Les Vénitiens voulurent aussi

l’entendre. .

Le pape Clément VII, en 1526, vint le tirer de son inaction en lui confiant linspection

des fortifications de Florence; le pontife prévoyait le cas où la ville aurait à résister à un

siège. Machiavel s’entoura d’ingénieurs militaires, concerta avec eux les mesures à prendre, et fit son rapport à Sa Sainteté.

Toute l’année 1526 s’écoula pour lui en négociations avec Guicciardini et le provéditeur vénitien devant Crémone. Il échappa ainsi au tumulte qu’entraîna la conspiration du 26 avril, et il remplit encore sa dernière mission auprès de rhistorien qui l’envoya à Doria, à Gênes, pour obtenir une galère et des renforts. De Gênes il passa à Livourne, accompagnant, sur le bâtiment qui la portait, la marquise de ISIantoue : il mourait à Florence le 23 juin 1527.

On a une lettre de son fils dans laquelle il constate que son père mourut pauvre, et on ne s étonne point quil en fût ainsi, car jamais existence ne fut plus tourmentée que la sienne. Tant qu’il remplit des emplois, il dépensa largement les sommes que lui octroyait le gouvernement quil servait, et quand il fut tombé du pouvoir, il ne fit rien pour augmenter sa fortune. A quelque point de vue qu’on se place pour le juger, c’est un génie. Un écrivain français a pu écrire cette phrase que les Italiens ont relevée: «Le malheur de l’Italie ne vint que de ce qu'un jour elle pouvait produire le Prince » ; et il est bien certain que Machiavel a envisagé le but et professé hautement cette odieuse maxime : « La fin justifie les moyens » ; mais il faut reconnaître que, chez lui, c’est le cri de la conviction plutôt que celui de la perversité. C’est un grand patriote, personne n’en doute, et un grand Italien quand même, sans parler de l’artiste incomparable et de l’écrivain merveilleux qui a trouvé le vrai ton de l’histoire et laissé des portraits politiques burinés avec la sobriété de Tacite.

Page 1