LE PONTE VECCHIO
mètre, avec une largeur totale de treize mètres soixante centimètres. Autant pour rapporter une rente annuelle à la commune que pour profiter d’un espace tout trouvé, et donner un aspect inattendu et pittoresque à sa composition, Taddeo, sur les trottoirs larges de près de cinq mètres, ménagés de chaque côté, installa quarante-quatre boutiques qu’on offrit en location aux bouchers de la ville. C''était réaliser dans Florence le quartier, spécial surtout aux villes d’Orient, où on concentre tout le commerce des viandes. Depuis i422jusqu en 1593?
Le Ponte Vecchio. — Construit en 1345 par Taddeo G-addi.
Florence vit donc l’étal de quarante-quatre bouchers offrir aux habitants les viandes pantelantes ; c’était, malgré tout le soin qu’on y pouvait apporter, transformer ainsi un quartier central de la ville en une sorte de charnier. On imaginera facilement quel curieux aspect pouvait offrir ce marché en plein vent; mais sous Cosme P^', le 25 septembre 1593) Capitam di Parie chargés de la voirie ordonnèrent qu’à partir du i". mai tous les orfèvres, joailliers et argentiers qui avaient boutiques dans Florence, vinssent se grouper sur le pont. En quelques mois, ce pont devint le plus riche et le plus fréquenté de Florence ; afin de ne pas couper la vue du fleuve et intercepter la perspective, Taddeo avait ménagé un terre-plein au centre et, lors même qu’on voulut réunir le Palais Vieux et les Offices au Palais Pitti par ce grand couloir qui traverse l'Arno porté sur le pont même, on s’ingénia à ménager au-dessous du
passage une loge qui permettrait d’embrasser d’un côté la colline de San Miniato, de l'autre les sinuosités du fleuve, les bosquets des Cascines et les montagnes à l'horizon.
Le premier pont qui existait à l’origine, du côté du levant, fut construit, en 1335, par Messer Rubaconte INIilanese de la Casa Mandella, alors podestat de Florence; c’est celui qui depuisa pris le joli nom Delle Grazte. Celui de Santa Trinita, remplacé plus tard par la magnifique construction de l’Ammanati, s’éleva, en 1253, par le soin de IMesser Lamberto Frescobaldi; celui de Delhi Carraja est dû, en 1318, h cet homme incomparable dont on retrouve partout le nom à Florence, Arnolfo di Lapo. C’est la crue de 1333 qui les emporta tous, à l’exception du premier, et, pour rappeler ce fait, on lit encore sur une pierre l’inscription suivante, qui donne à cette reconstruction une date indiscutable :
« Del Trentatre dopo l’inille Trecento,
Il Ponte Cadde per diluvio d’Acqiie Poi dodici anni, corne al comim piacque,
Rifatto fu con questo adornamento. »
SANTA CROCE
ATI par Arnolfo, âgé alors de cinquante-quatre ans, sur l’ordre de la Signoria de Florence, ce temple vénérable s’éleva sur l’emplacement dit de Santa Croce où se voyait déjà la petite église desservie par les frères mineurs de Saint-François. Ils avaient résolu d’embellir et d’agrandir leur fondation, la République se chargea des frais de l’exécution. Dès 1320 on put officier dans l’église sans que cependant la façade présentât d’autre aspect que celui que nous avons tous connu, il y a quelques années encore, c’est-à-dire celui d’un simple mur de brique, en attente et sans revêtement. L’église de Saint-Laurent, la cathédrale et tant d’autres églises de Florence n’ont jamais reçu leur décoration extérieure, dont nous avons donné plus avant la biographie détaillée.
En 1442 le fameux cardinal Bessarion, dont nous avons eu longuement à nous occuper dans nos travaux sur Venise, le fondateur de la bibliothèque de Saint-Marc, fut préposé à la consécration par le pape Eugène IV. ^onatello et Ghiberti, malgré le caractère inachevé de la façade, l’ornèrent de statues et d’une arrière. Ce n’est que dans ces dernières années que la Ville de Florence acheva l’œuvre et compléta, en respectant cette superbe place qui avait vu tant de fêtes, de carrousels ou d. dissensions intestines, et où s’élève aujourd’hui la statue du plus grand des Florentins, l’aiit». • de la Divine Comédie,
Il est difficile, en entrant dans Santa Croce, ''e ne pas être vivement impressionné par la grandeur de l’édifice ; le plan de l’église forme ne croix latine, avec trois nefs d'inégales grandeurs de sept arcades, chacune soutenue par 'es pilastres octogones. En face se dresse
SANTA CROCE
le maître autel; aux parvis du murs, à droite et à gauche, entre les autels plaqués aux murs et élevés seulement en 1556 par le Vasari sur l’ordre de Cosme I", se dressent les inonu-
eONAROTIi)
Santa Croce. — Tombeau de Michel-Ange, par le Vasari. — Sculpture par Lorenzi, Cioli et Giov. Dell'opera.
ments des Florentins illustres qui ont mérité les honneurs du Panthéon, c’est d abord Domenico Sestini, célèbre numismate dont Pozzetti a sculpté les traits. Puis vient le grand Michel-Ange, architecte, peintre, sculpteur; mort à Rome le 17 février 1563' C’est Vasari qui
a composé le monument et c’est Batista Lorenzi qui a exécuté le buste et les trophées. Deux sculpteurs contemporains, Valerio Cioli, Giovanni de l’opéra, ont représenté les allégories de la sculpture et de l’architecture; les fresques qui entourent le monument sont de Baptiste Naldini. On eût souhaité une plus noble tombe à celui qui a créé l'extraordinaire mausolée de la Chapelle des Médicis. Le 12 mars 1563, on déposa son corps dans l’église, et ce peuple artiste de Florence, qui voulait contempler une fois encore le grand vieillard sublime qu’il avait vu souvent passer courbé sous le poids de son génie, vint défiler devant son lit de pa¬
rade éclairé par la Le tombeau qui chel-Ange n’est ne renfenne pas les dont on lit sur le flamboyant, suplicité : DANTE, moderne due au Ricci , inaugurée tardive réparation de l’auteur de la Nous avonsditdéjà quoi l'Alighieri venue au bord de de sa patrie ; c’est qui reste comme la ville de Floneurs splendides, moire du proscrit centenaire, ne font long exil et sa mort l’Arno qu'il regret- Après le Dante
Tombeau de Machiavel, par le Spin
lueur des torches, suit celui de Mique symbolique, il ossements de celui marbre le nom perbe dans sa sim- C’est une œuvre sculpteur Etienne seulement en 182g, faite à la mémoire Divine Comédie, comment et pourreposait à Ral’Adriatique, loin une histoire cruelle un remords pour rence. Les honrendus à la méà l’époque de son point oublier son loin des bords de tait amèrement, vient Victor Al¬
fieri, un grand nom de l’Italie moderne honorablement porté par ceux qui lui ont succédé. En 1807, Antoine Canova a sculpté le monument du grand tragique, et en 1810 on l’a inauguré. Comparés aux monuments du xv-’ siècle et à ceux de la Renaissance, dont Florence possède de si prodigieux exemples, ces tombeaux sont d’une infériorité tellement marquée qu’on fait un retour sur soi-même en se demandant comment la source du génie a pu ainsi se tarir, et se dessécher l'arbre verdoyant qui fleurissait dans la Toscane. Ce n’est point à Florence seulement que le voyageur éprouve un tel sentiment, à Venise déjà, dans ce merveilleux temple de Santa Maria gloriosa dei Frari, quand on voit, à côté des tombes des Doges et des Condottieri du xv® siècle, s’élever ce misérable monument sur lequel on lit le grand nom de Titien écrit par nos contemporains sur une singulière pyramide de marbre; on ne peut s’empêcher de tomber en de tristes pensées. Il y a évidemment une loi fatale à
SANTA CROCE
laquelle est soumise l’humanité ;le génie naît, il croît, il se développe, et couvre une terre tout entière de son ombre ; puis, peu à peu, la sève se retire de ce tronc verdoyant, l’arbre pioduit des fruits moins savoureux, des fleurs moins belles ; les branches enfin se dessèchent : et l’arbre est mort.
A côté de l'Alfieri on a enseveli l’un des hommes dont le nom caractérise aujourd’hui la duplicité politique alors qu’en son temps il signifiait prudence, sagesse et génie. C’est, avec le Dante et Michel-Ange un des plus grands noms de l’Italie de la Renaissance : Nicolas
taire de la Répuet son historien le les Villani et les n’est point non plus par les contempo* honoré par ceux temps, nous eusces œuvres incoml’honneur de Floque où il vivait, dans l’air et le derlini^ élevé à l’école Donatello, des Degnano, était digne et de se hausser ciseau à la main, chiavel repose nom plus humble, son temps ; c’est graphe de la peind’art comme nous Le chevalier Onoson ami, a donné
le dessin de sa tombe, et son héritier et ses amis en ont fait les frais. On ne peut pas passer sans s'arrêter devant la chaire à prêcher, admirable spécimen de la sculpture du xv'’ siècle dû à Benedetto du Majano, sculpté aux frais de Pietro Mellini qui en fit don à la cathédrale. Le Puîpüo de Benedetto, représentant les faits de l'histoire de saint François, est célèbre dans l’histoire de l’art. A deux pas de h\ aussi, entre la tombe de Lanzi et celle de Leonardo Bruni, le grand Donatello a encastré dans le mur une composition de marbre, sorte de tableau sculpté, tout rehaussé d’or qui forme un tabernacle et représente \ Annonciation de la Vierge. C’est une des premières œuvres du maître et déjà son génie s’y révèle dans sa grâce et dans sa force.
Nous avons devant nous, quand nous arrivons à la tombe de Leonardo Bruno Aretino, un des cinq ou six monuments les plus incomparables de la statuaire, un de ceu.x qui ont servi
Machiavel., secréblique de Florence, plus accrédité avec Guicciardini. Ce un tombeau élevé rains ; s’il eût été qui vivaient en son sions eu là une de parables qui sont rence, car, à l’épol’art se respirait nier des Scarpeldes Ghiberti, des siderio da Settid’honorer le génie à son niveau le A côté de Ma- Luigi Lanzi, un mais célèbre en celui de l’historioture, un critique dirions aujourd’hui, frio Boni, qui était
Santa Croce. — Tombeau de Galilée, par Julio Foggini.
de type à tous les sculpteurs des tombeaux de Santa Maria del Popolo de Rome ; une création superbe qui suffit à classer un homme parmi les plus fiers de son temps.
Léonardo Bruni d’Arezzo était né en 1369, il mourut à Florence en 1444. C’était à la fois un lettré, un savant et un habile diplomate; sa spécialité était le droit, et, comme jurisconsulte, il jouissait de la plus haute réputation. Les lettres cependant l’avaient passionné assez
L'Annonciation, par le Donatello. — Chapelle Cavalcanti.
pour qu’il abandonnât longtemps la politique pour l’étude ; helléniste consommé, il s’était rangé parmi les soutiens de la philosophie d’Aristote. Sous quatre papes qui s’étaient succédé, il avait rempli la fonction de secrétaire apostolique et il avait suivi Jean XXIII à Constance, partageant avec lui les dangers et l’exil. C’est à lui qu’on devait la rédaction des bulles des premières années du xv® siècle qui se distinguent par l’excellence du latinisme. La République de Florence voulut souvent se l’attacher, mais il était difficile de se soustraire aux désirs des pontifes qui voulaient le retenir au Vatican; enfin il put rentrer dans sa patrie et, dès lors, on le vit constamment employé aux plus difficiles ambassades. Il mourut chancelier de la
SANTA CROCE
République et les éloges les plus hyperboliques lui furent décernés par ses contemporains. On retrouve dans la rédaction de son épitaphe l’expression singulière des regrets qu'il laissa : « Les Muses, dit l’inscription lapidaire, en apprenant la mort de Léonardo, ne purent retenir leurs larmes et restèrent muettes.» Il a laissé une histoire de Florence depuis sa fondation jusqu’à 1404, et cette œuvre semble avoir joui d’une notoriété considérable vers 1430, car il n’y a pas une bibliothèque importante d’Italie qui n’en contienne de nombreux manuscrits ; c’est l’écrivain dont les œuvres nous ont paru le plus souvent reproduites avant l’invention de l’imprimerie, par les calligraphes. Nous nous sommes étendu sur Léonardo Bruni dans la biographie des hommes illustres; son monument est un prodige; on ne va pas plus loin que cela dans l’art sculptural, c’est tout le goût de la Grèce avec la grâce, la force, le calme, l’harmonie suprême, la perfection en un mot que le génie imprime à une œuvre. Nous le reproduisons ici dans tout son développement; la sobriété et le calme de l’œuvre triomphent de l’éclat tapageur, de l'effet théâtral des grands monuments de Saint-Jean de Latran et de Saint-Pierre de Rome. Venise pourrait peut-être essayer d’opposer à ces maîtres ses superbes mausolées de Léopard! et des Lombard!, mais au fond, malgré notre partialité pour la ville de nos rêves, nous donnons encore la palme à Florence. Il y a une âme sous ce marbre, et celui qui a évoqué, par le ciseau, le grand chancelier de la République qui repose sur le mausolée est bien un artiste marqué au front. C’est Bernardo Rossellino, qui avait connu Léonardo Bruni à la cour des papes^ puisque, lui aussi, il avait été le directeur des bâtiments pontificaux avec Léon Battista Alberti. Nous reviendrons à ce Rossellino quand nous écrirons l’histoire de la sculpture. Andréa del Verocchio, un grand artiste aussi, a sculpté la madone encastrée dans la partie supérieure du monument.
Nous ne trouverons pas à chaque pas un artiste comme Rossellino et un Léonardo Bruni. Celui qui le coudoie à Santa Croce est P. A Micheli, un botaniste célèbre en son temps, mort à cinquante ans en 1736. Enfin, le dernier tombeau de cette nef avant d'arriver au bras de la croix, est tout moderne; c’est celui de Léopold Nobili, mort à Florence en 1835. Ce sont là des œuvres médiocres â côté de celles qui viennent d’attirer nos regards; cependant on a conservé le nom des artistes : c’est l’architecte Léopold Veneziani qui a fait la composition, et Francesco Pozzi qui a sculpté le bas-relief où le génie de la science lève le voile de la nature soutenue par la figure allégorique de la Toscane. Tout à côté de là, Bartoîmi, un nom honorable de la sculpture florentine moderne, a sculpté le mausolée de Léon Battista Alberti, un précurseur de Léonard de Vinci, un des plus grands hommes de son temps (1398-1480) écrivain, architecte, sculpteur, le premier des esthéticiens. On n’avait point rendu hommage à l’Alberti au moment de sa mort, survenue à Rome, où il fut enseveli sans pompe et sans qu’on lui élevât de tombeau.
Les mausolées qui sont appuyés à l’autre mur de la grande nef sont ceux d’Alberti (Jean Vincent) sénateur du royaume, d'Antoine Cocchi, antiquaire impérial, mort en 1773, érigé sur les dessins deZanobi del Rosso, et celui de Car'lo Marsutim^ secrétaire de la République florentine, mort en 1455.
Ce mausolée, digne pendant de celui de Léonardo Bruni, qui lui fait face dans l’église, est peut-être une des œuvres les plus parfaites qui soient sorties de la main des hommes. C'est
par des monuments comme celui-là que Florence, affirmant un goût supérieur à celui de toutes les nations, a reçu d’elles, après Athènes, la palme de la civilisation et de la culture intellectuelle, et le' monde entier a ratifié ce jugement porté par l’Italie elle-même.
Il y a des personnalités sympathiques dans l'art comme dans la poésie, des hommes marqués au front, fauchés par la mort à l’âge où on sourit à la vie; ils portent dans le souvenir et l’imagination des hommes une mélancolique empreinte ; on n’a jamais vu leurs traits mais on connaît leurs œuvres, miroir de leur âme, où elle se reflète dans toute sa noblesse et sa pureté. Desiderio da Settigîiano, l’auteur du tombeau de Carlo Marsupini, mort à trentecinq ans, est un de ces artistes-là. Il était né en 1428 d’un tailleur de pierres de Settignano qu’on appelait Bartolemeo di Francesco dit Ferro. Le propre père de celui qu’on appelle le Divin Raphaël^ Giovanni Santi, était l’ami de Desiderio et, dans un passage des mémoires ou chroniques rimés qu’il nous a laissés sous le titre « Cronaca Rimata » ; on voit passer cette sympathique figure de sculpteur dont il dit « Il bravo Desider si dolce c bello ». Il est probable que la couronne d'une beauté virile s’ajoutait sur ce jeune front à celle du génie, car ces deux mots Dolce et Bello sont tout un portrait qui s’imprime dans la mémoire. En fermant les yeux, l’imagination évoque un de ces beaux éplièbes qu’on croirait échappés d’un bas-relief antique. Ma plume est froide pour exprimer ce que je ressens en face de cette œuvre incomparable ; la figure étendue morte sur le cercueil, les deux enfants, naïfs, vrais, purs comme l’enfance et semi-divins comme les anges, sont de ces chefs-d’œuvre qui vont droit au cœur et vous clouent sur le sol muets d’admiration, pleins de respect, et comme saisis d’une sorte d’effroi en face de tant de génie. Non, ce n’est plus terrible comme la Sixtine, ce n’est plus pompeux et théâtral comme les chapelles du Latran, ce n’est pas seulement fin, élégant, noble, exquis comme Leopardi ou Lombard! : c’est une note spéciale, plus humaine, à la fois profonde et tendre; il y a là une foi et une conviction telles, qu’aprês avoir vécu dans la familiarité de ces peintres et sculpteurs de 1400 à 1500, on devient injuste pour leurs admirables successeurs du xvi° siècle, qui ont su encore renouveler l’art et exprimer des idées nouvelles. Si Donatello, ce prodigieux sculpteur, n’avait fait qu'une seule œuvre en sa vie : son élève Desiderio, il faudrait encore prononcer son nom avec admiration.
Quel est l’homme qui dort son dernier sommeil sous ce marbre, tout imprégné de l’ânie exquise du doux et beau Desiderio ? Je l’ai dit déjà, c’est Carlo jMarsupini, secrétaire de la République, un de ses plus chers et de ses plus illustres enfants. Fils d’un grand jurisconsulte dont nous foulons aux pieds la cendre en admirant le monument; car il repose sous la dalle au-dessous du tombeau. Carlo était l’élève de Giovanni de Ravenne et d’Emmanuel Chrysolaras, un ambassadeur grec, profond lettré, qui se faisait un devoir, à ses heures de loisirs, d’enseigner la littérature de son pays à la jeunesse studieuse. Le père de Carlo, un instant gouverneur de Gênes, avait été aussi secrétaire de Charles VI roi de France; son fils devait donc à son tour se vouer aux emplois publics, et sa première mission fut d’accompagner Cosme de iSIédicis à Parme. De là il passa au service du pontife Eugène IV et dès qu’il put abandonner le Vatican, il vint prendre sa place au Conseil comme secrétaire de la République. Ses ainbassades sont nombreuses ; Florence lui fit de splendides obsèques, et, dans ces occasions, un peuple aussi artiste que le peuple florentin assistait à de vrais tournois
SANTA CROCE
d’éloquence, en écoutant les improvisations superbes des grands lettrés du temps. Le 24 avril 1453, on plaça le corps du chancelier sur un lit de parade, revêtu dun costume de soie. Le Saint-Père, le roi de France, le peuple de Florence, celui d’Arezzo, et chacune des communautés ou associations de la ville, s’y firent représenter par leur bannière. Matteo Palmieri, l’un des créateurs de l’archéologie, savant entre tous, gravit les degrés et déposa sur le front de Marsupini la couronne de lauriers, en faisant l’éloge du mort.
Après le tombeau du secrétaire vient celui d’un conseiller moins illustre, Angiolo Tavanti, secrétaire de l’empereur François et du grand-duc Pierre Léopold, mort en 1782. La sculpture de son monument est due à un certain Spinazzi. Du même auteur est le mausolée de Jean Lami, littérateur un peu oublié aujourd’hui, mais qui a rendu de grands services aux lettres florentines par ses nombreuses publications classiques. Il était né en 1698, il est mort en 1770.
Une pensée qui se présente à l’imagination de tous en visitant Santa Croce, c’est que l’heure présente n’a jamais le sentiment exact du jugement que la postérité portera sur les hommes qu'on voit descendre dans la tombe. Que de noms inconnus dans ce Panthéon qui semblerait devoir être réservé à tout ce qu’il y a de plus illustre et de plus grandiose dans l’histoire du génie humain. Que de nébuleuses à côté des astres et des étoiles de première grandeur. Le sort a placé Joseph Signorini, dont le nom n’a pas franchi les limites de sa patrie (mort en 1812), à côté du grand mortel qui s’appelait Galilco Galilci (mort en 1642 à l’âge de 70 ans). Une autre pensée qui assiège aussi l’esprit, et qui le heurte, c’est que le ciseau des sculpteurs est rarement à la hauteur du génie de celui qu'il doit honorer. Machiavel échoit aux Foggini et â Ticcati, sculpteurs obscurs, et Michel-Ange, dèvant qui le marbre tremble: échoit à Batista Lorenzi. Il y a des associations de noms dont la pensée seule suffit à émouvoir l’âme. Un jour Michel-Ange, apprenant que la ville de Florence, redemandait à la ville de Ravenne les ossements du Dante, dont les restes reposent encore au lieu où il mourut, s’empressa de demander l’honneur de lui élever une tombe qu’il léguerait à la postérité. Quelle vision pour la pensée! L’auteur du jugement dernier, sculptant la tombe du poëte de la Divine Comédie!
D’autres tombes s’élèvent, qui renferment des cendres moins illustres, recommandables toutes par la notoriété de ceux qui y sont renfermés et par le talent des artistes qui ont sculpté le marbre ; cependant on est en droit de dire que les morts qui devaient coudoyer dans l'éternel repos, Machiavel et Michel-Ange et Galilée devraient peut-être avoir laissé sur terre un sillon plus profond que celui qu’ont tracé la plupart d’entre eux. Nommons la comtesse d’Albany, dont le monument est sculpté par Luigi Giovannozzi et Emilio Santerelli, Etienne Radi le botaniste, le chevalier Varni Castellani, Michel Skotnicki, la princesse Charlotte Bonaparte, Joseph Salvetti et Gaspar, Maria Paoletti, Bettino Bardi, l'architecte Alexandre Galileï, la comtesse Zamoïska et les Nicolini.
Il ne faut pas décrire, pas à pas, chacune des parties de ce vaste monument ; tout un monde de souvenirs assiège le visiteur et il faut marcher lentement en portant les yeux avec intérêt sur toute chose. Indépendamment du monument lui-même, très-intéressant par la conception et la hardiesse du jet, il y a, disséminées çà et là, des œuvres importantes
dans l’histoire de l'art, tableaux, bas-reliefs, fresques de Taddeo Gaddi, de Starnina, de Mainardi et même de Giotto.
Le couvent qui est annexé à Santa Croce est dû aussi à Arnolfo, mais on n'y saurait désormais retrouver son empreinte, le plan seul de l’édifice a été conservé. Les moines de l’ordre des Franciscains occupèrent primitivement l’édifice et c’est là que se tint le Saint Office, chargé de réprimer l’hérésie. Le fameux duc d'Athènes, notre compatriote Gauthier de Briennes, qui régna un instant à Florence comme capitaine du peuple, choisit ce couvent pour sa résidence en juin 1342. Le 8 septembre de la même année, il réussit à force d’intrigues à se faire élire seigneur de Florence pour toute sa vie ; il abandonna le cloître et s’installa au Palais de la Seigneurie ou Palazzo Vecchio. Mais l’année suivante il s’en fit chasser ignominieusement par le peuple.
Saint Bernard de Sienne, le célèbre Félix Peretti, ce moine qui jette ses béquilles en criant : « -Ego suni Papa », le grand Sixte-Ouint, et enfin le pape Clément XIV, ont tous été moines de ce couvent de Santa Croce.
Le cloître offre aussi un puissant intérêt; on a respecté la disposition primitive, mais les générations qui se sont succédé ont toutes altéré la forme décorative. Parmi les morts qui reposent sur les dalles ou dans des monuments d'une plus ou moins riche architecture, il faut remarquer les Alamanni, François Pazzi et Gaston de la Tour, patriarche d'Aquilée et évêque de Milan, mort à Florence le 8 avril 1317 des suites d’une chute de cheval.