CHAPITRE VII
L'ÉVOLUTION DL LA PLIXTURL LLOREXTIXE
Les précieuses qualités du vieux Giotto iront se développant sous le pinceau de .ses disciples et des continuateurs de son école : le sens de la vie, la noblesse de l'émotion religieuse, le pathétique des scènes et des attitudes. Il convient de signaler, chez les primitifs florentins, le progrès constant du naturalisme, la recherche du détail réel, personnages, costumes et gestes empruntés au spectacle familier de la vie populaire. Voyez, à Santa Croce, à Va Rc ne on In- de la Porlc c/'Or, de Taddeo (iaddi (i 300-1366), l'homme encapuchonné qui marche, un panier de provisions à la main, portant, sur l'épaule gauche, au bout d'un bâton, un agneau lié par les pattes; aux Ufji\i, dans l'émouvante Dcposilion de diottino, « personnage mélancolique et très solitaire ». dit \'asari. u et qui vécut pauvrement », les robes et coiffures orientales des amis de Jésus ; à Santa Croce, dans la chapelle San Silvestro, tandis ciue le saint exorcise un dragon dont le souffle empoisonnait les humains, un moine, fort pru-
FI^ORl' XCE
dent, se bouche le nez. A San Miniato. voyez la fresque de Spinello Spinelli (vers 1400), le Dcpart de saint Benoit à cheval, prenant congé de sa famille. Ce peintre, fils d'un gibelin exilé à Arezzo, eut, dit M, Lafenestre, le goût des scènes dramatiques, des chevauchées hardies, des mêlées tumultueuses. Son inspiration véritablement épique trouva son essor à Sienne, au Palais communal, où il peignit les luttes guelfes et gibelines, au temps de Barberousse et d'Alexandre III.
La chapelle des Espagnols, au Chiostro vcrdc de Santa Maria Xovella, garde, en sa voûte et ses murailles, une précieuse relique de l'école
giottesque, saint Pierre sur les eaux, le Crucifiement^ la Résurrection, la Descente du saint Esprit, V Ascension, V Eglise înilifaiite et triomphante, le Triomphe de saint Titomas, de Taddeo Gaddi et de Simone di .Martino, selon Vasari , d Antonio Veneziano et d'Andréa da Firenze, selon Crowe et Cavalcaselle. Le saint Pierre sur les eaux, écrit M, Lafenestre. offre une preuve de l'ardeur qu'apportait l'école dans la recherche des effets réels. La barque, lancée sur une mer orageuse, est violemment secouée par le vent; tous les apôtres expriment leur émotion par des gestes conformes à leur caractère ; les uns, calmes et résignés, les autres, inquiets et agités, quelques-uns abandonnés sans défense à la peur. Sur la côte, sans rien voir de ce spectacle, est tranquillement assis un pêcheur à la ligne.
Le Triomphe de saint Thomas, V Eglise militante et triomphante manifestent déjà, par le déploiement des figures, les hautes visions allégoriques où les grands peintres de l'Italie exprimeront la pensée religieuse de leur siècle. Tel Luca Signorelli au Dôme d'Orvieto, le Pérugin au Cambio de Pérouse, Raphaël aux Stanzes du Vatican. Les docteurs et les saints dominicains, le loup de l'hérésie déchiré par les chiens du Seigneur — Domini canes — Arius, x\verroès agonisant sous les pieds de l'Ange de l'Kcole, ces images furent chères à la famille de saint Dominique.
Anges priant, de Benozzo Gozzoli. Palais Riccardi.
L'EVOLUTION DE LA PEINTURE FLORENTINE ;i
Signalons, dans ces fresques, que l'humidité du cloître a bien gâtées, la présence de portraits où la tradition veut reconnaître Cimabue, x\rnolfo di Lapo, Memmi, Boccace, Philippe le Bel.
Au commencement du xv^ siècle, un des derniers représentants de la lignée giottesque, Cennino Cennini, écrivait son Libro deW Artc. traité où il notait la doctrine et la pratique de son école, les préceptes relatifs à l'éducation du peintre qui, tout petit, da piccino, doit se tenir « avec le maître à la boutique, trier les couleurs, cuire la colle et s'exercer à tous les travaux préparatoires de la fresque pendant six ans. puis, encore
Couronnement de la Vierge, par Filippo Lippi. Académie.
pendant six ans et « même les jours de fête », s'appliquer au dessin et à la peinture des morceaux tels que les draperies. Cennini insiste sur les règles à suivre pour les chevelures, les vêtements, les arbres, les fabriques, quels mélanges de couleurs, quelle proportion de j^oudre dor donnent les plus l)eaux résultats. Une méthode si précise et un si long noviciat expliquent le caractère et les pr(\grès de cette consciencieuse école florentine qui ne dédaigna aucun objet delà nature. La doctrine des Giottcsclii fut la règle de toutes les écoles italiennes, qui n'ont jamais travaillé pour l'impression singulière des esprits ou rélonnt'nuMil des yeux et, même chez les artistes les plus épris du charme des couleurs, les X'énitiens, n'ont jamais sacrifié le dessina la taclic, le geste à la physionomie, le détail à l'effet d'en.semble. Sur ce point, la discipline de la Renaissance n'a jamais fléchi.
Dans la seconde moitié du xiv"' siècle, le plus grand des c^uatre Orgagna, Andréa, montrait une douceur de main plus siennoise que florentine, le sentiment de la perspective, l'art des raccourcis les plus francs et, dans la fresque, l'esprit personnel de la peinture de chevalet. Son maître André de Pise l'avait formé au sérieux et à la sincérité de la sculpture. Il voN'ait toutes choses avec un relief singulier. Sa fresque delà chapelle Strozzi, à Santa 3laria Novella. le Jugement dernier, est une œuvre de
Chapelle dei Brancacci. La Résurrection du fils du roi, fresque de Masaccio et de Filippino Lippi.
sculpteur : les corps très souples, alertes, y sont modelés, non seulement par les clairs et les ombres, comme en Giotto, mais par la dégradation des tons. Orgagna marquait le commencement d'une ère nouvelle, le progrès constant dans la technique, dans l'interprétation plus libre des scènes traditionnelles, le goût des nouveautés, de la grâce : nous touchons aux Oitattrocentistes.
Gentile da Fabriano (i 370-1450), qui n'est Florentin que par l'éducation et un séjour de quelques années à Florence, manifeste, dans son Adoration des Mages {Académie des Beaux-Arts) une richesse spirituelle d'invention, d'épisodes aimables, de couleurs fleuries, qui font penser au dessin délicat, à la coloration riante des miniaturistes.
Masolino da Panicale (i 405-1 440 commence son apprentissage dans l'atelier d'orfèvrerie de Ghiberti, puis il prend les leçons du peintre Starnina qui, revenu d'Espagne où la politique l'avait exilé, charmait les Florentins par les costumes espagnols de ses figures, au Canninc. Dans cette même église, à la chapelle Brancaccio, Masolino semble encore fort embarrassé par la représentation des nus [Péché originel; : mais son Sûint Pierre guérissant Je boiteux montre, dans les gestes et les dra-
Couvciit de Saint-Marc. Le Cloître.
peries, un réel sentiment de noblesse. Il mourut jeune, l)rùlé, selon Vasarl, par la flamme artistique. L'historien relève en Masolino la inorbidei^a des draperies et des chairs, la majesté des figures, la douceur de ses visages de femmes, rauduce de ses raccourcis, la connaissance des lumières et des ombres.
Paolo Dono, surnommé Uccello (tant il aima les oiseaux ! 1397-1475), discijîle de (ihi])erLi ])our l'orfèvrerie, d'Antonio Veneziano pour la peinture, ami de Jirunelleschi. curieux de mathématiques, de perspective, de toutes formes de vie est comme un jirécurseur de l.éonaiil ou île .Michel-Ange. Sa joie fut de découvrir h- jeu parfait des lignes donnant l'illusion de Tarchitecture. Vasari, qui est bien dura son égard, assure qu'à u cette manie », Paolodut de vivre solitaire, mélancolique et pauvre.
Florence n'a gardé de ce peintre de batailles, de portraits, d'animaux que des fragments bien effacés de son Déluge, du Sacrifice de Noé, au Chiostro verde et, à Santa Maria del Fiore, la figure équestre, en grisaille, du grand condottiere anglais Jean de TAiguille, l'Aguto, le tailleur de Londres qui, après avoir promené en Italie ses épouvantables hordes de mercenaires et fait fortune au service du dernier pape d'Avignon, prit, avec le titre de comte, une retraite paisible à Florence, dont il avait été la terreur.
Masaccio 11402-14^3) était disciple de Masolino. 11 fut un grand ini-
La Crucifixion de Frà Angelico. Couvent de Saint-Marc.
tiateur. Tous les progrès accomplis ou recherchés par le xv" siècle commençant, la réalité rendue plus saisissante dans la dégradation de la lumière et la gamme des ombres, le mouvement plus libre des personnages, une perspective plus profonde, le demi-mystère du clair-obscur prêtant plus de noblesse aux scènes évangéliques, le pathétique uni à la dignité simple des attitudes, tels furent, en Masaccio, les dons supérieurs de l'art. En 1425, à l'âge de vingt-trois ans, il commençait, après Masolino, à l'église du Carminé, la décoration de la chapelle Brancacci. 1^' Expulsion du Paradis terrestre, et la honte de nos premiers parents; le Baptême de saint Pierre et le mouvement pittoresque des figures nues; par-dessus tout, le Tribut de saint Pierre, Jésus s'avançant, avec une majesté singulière, entre deux rangées d'apôtres ; la Résurrection du fils du Roi et le groupe des citovens, visages, portraits et costumes
tout florentins, qui s'empressent autour du miracle, firent de cette étroite chapelle un iMusée, une Tribune où, dorénavant, les maîtres et les disciples de toutes les écoles viendront chercher un enseignement.
Ce grand peintre mourut très jeune. 11 avait toujours vécu pauvre, avec son frère Giovanni, près de sa mère veuve, tourmenté par ses dettes criardes, contraint parfois de porter ses hardes aux comptoirs de prêts, appelé même en justice par son apprenti dont il ne pouvait paver les
La Mcrgc et l'Enfant Jésus accompagnes de plu.sieurs saints, par Fr.'i Angclico. Couvent de Saint-.Marc.
gages. Masaccio, à Florence, gagnait six sous par jour. Il était très doux et très aimable. Kut-il cependant de mortels ennemis? On pensa, dit Vasari, qu'il mourut empoisonné, >- non niiinrn t/// ihihitnsse in lui divclcno », le funèbre refrain des chroniques et des dépêches diplomatiques italiennes, à partir du Ouattroccnto .
Voici que nous retrouvons l'aventureux Lrà l-ilipi»o l.ipj)i, le carme défroqué dont Masolino et .Masaccio éveillèrent la vocation. .. Il émancipa, dit excellemment .M. I.afenestre. la peinture religieuse, o II l'enveloppa comme d'une atmosphère plus libre, la vivifia par plus de familiarité avec la vie commune. « Ses madones deviennent des vierges
FI.OREXCE
vivantes et de vraies mères. » Le champ de son invention pittoresque s'élaro-it, sa couleur devient plus éclatante, ses costumes plus riches, le réalisme des épisodes secondaires plus spirituel, en même temps que, par Tampleur des groupements, la noblesse des ensembles, la magnificence du décor architectural, Lippi apporte à son art, traditionnel d'intention , comme un affranchissement de l'imagination . Son
Coiironiu'iucnl de la Viei'gc , sujet auquel il revint souvent (Acad. à Florence. Lou\'re.
Cathédrale de Spolète ) , ses Fiincr ailles de saint Etienne (Dôme de Prato;, et les fameux tondi, les encadrements ronds c[ui renferment une Madone et le Bambino (Uffizi, Pitti) demeurent parmi les plus caractéristiques ouvrages de la Renaissance ^* commençante.
Frà Angelico ;i387-i455). Dans le même temps, un peintre exquis, un moine, un saint, Frà Angelico da Fiesole laissait s'épanouir entre ses mains la dernière et plus suave fleur de la peinture m3'stique. Peinture toute giottesque de tradition, étrangère, comme par une sorte de pudeur, aux curiosités du naturalisme, mais d'un charme hiératique, illusion de la vie en son geste le plus idéal, peinture d'enlumineur, claire, blonde et dorée, dont le sourire évoque en nous l'image des miniatures azurées et vermeilles inscrites en marge des vieux missels. A l'âge de vingt-deux ans, le novice Angelico avait dû s'exiler, en compagnie de ses frères, les Prêcheurs de Fiesole, que les troubles du grand schisme chassaient de leur couvent. Il s'était retiré à Foligno, en Ombrie. Il
Apparition de la Vierge à saint Bernard, par Fiiippino Lippi. Église de la Badia.
échappait ainsi à l'atmosphère toscane et put respirer les souffles très purs de la légende franciscaine. Enivré par la fine senteur des roses miraculeuses d'Assise, le jeune dominicain se fit une âme d'heureux visionnaire, tutto scrafico in ardorc, tel que Dante avait montré saint François, et sa plus fréquente vision allait aux anges, aux séraphins, aux scènes paradisiaques, aux souvenirs printaniers de riiglise. Florence a gardé sa Vierge entourée d' Anges, le Couronnement de la Vierge, VAd 0 r atio n d e s Rois (Uffizi), la Vierge à V Etoile (San .Marco , la Descente de Croix et le Jugement dernier (Académie) . File veille amoureusement sur tout un musée, le noble couvent de San Marco, dont les cloîtres, les corridors, les cellules sont décorés des fresques, grandes ou petites, oii le moine
de vSaint-Dominique interpréta les plus émou\ants épisodes de l'I-'vangile et les plus glorieuses légendes de son ordre. La grande salle ilu chapitre renferme l'œuvre la plus puissante d'Angelico, le CJirist in eroix. les Deux Larrons, les Saintes Femmes et les /^iseiphs. iMais recherchez, je vous y invite, l'étroite cellule où se trouve le Christ /'essusiité, sortant de son tombiviu, en sa robe blanche, les bras largement tendus en croix, vérita])U' croix niarcluint vers hi lumière, l'une (.les pkis hautes conceptions de la peinture religieuse en Italie.
Ce moine charmant vécut bercé par un songe de béatitude, en union intime, disait-il. avec Jésus-Christ. 11 refusa les dignités de son ordre et.
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AJoiMtion des rois, de Filippino Lippi. Otlices.
chose plus étonnante encore, selon Vasari, n'entra jamais en colère contre ses confrères. Il ne retouchait jamais ses peintures, Dieu ayant \oulu, pensait-il, qu'elles fussent telles qu'il les avait composées d'abord. Il se mettait en prière avant de prendre ses pinceaux. <( Il ne peignit jamais une crucifixion sans verser continuellement des larmes. - ^^ i^,-— -^r^-^. f^j qu'une créature angélique, l'Italie sanglante du XV'' siècle.
Peut-être, dans l'ombre de son cloître, sous les lauriers roses du jardin de San Marco. Frà Angelico relisait-il A'olontiers les Cantiche de
Dante. La Diviiic Corne die était alors, à côté de la Bible et de l'Evangile, l'enchantement des âmes. Rêva-t-il, un jour, de donner à son ordre, à son art, cette gloire singulière : une Divine Comédie en couleurs, qui charmerait les consciences et préparerait les chrétiens à la venue du jour de Dieu? Il essaya, en son Jiige/iient dernier, la trompette du Dies irae. 31ais ici, le Tuba miriLin de l'hymne terrible semble une variation très douce sur la flûte et la lyre. Le Christ qui, du haut des nues, préside aux assises suprêmes du genre humain, ne ressemble plus aux formidables figures qui, à Monreale, à Pise, à Venise, sur le fond d'or des absides, regarde fixement, durement, le fidèle tremblant. Le Christ d' Angelico est un jeune seigneur richement vêtu, dont le geste est un peu languissant; à sa droite sa mère, une fillette blonde les mains dévotement croisées sur la poitrine; tout autour de lui une couronne de jolis anges bien frisés, blonds aux longues robes multicolores, une cour de petits pages merveilleusement dressés aux évolutions gracieuses et graves des enfants de chœur en une cathédrale élégante. Le bon moine, en son
Adoration des rois, de Sandro Botticelli. Offices.
LÉVOLUTION DE LA PEINTURE FLORENTINE jg
Enfer, ne nous fait qu'une peur modérée. Il essaya défigurer la diversité des péchés par l'aspect du supplice ou l'attitude des réprouvés. Mais il n'exprime qu'une sensation de terreur toute puérile. Son Satan, qui voudrait bien rappeler le Lucifer dantesque, et qui croque un damné sans manif^o^-- ^o ^o repas un réel plaisir, n'est vraiment qu'un croquemitaine. Des sept péchés capitaux, la gourmandise seule apparaît en une image bien intelligible, la table qui supporte les plats et les assiettes douloureusement vides, autour desquels sont assis, condamnés à un carême éternel, quelques pitoyables gourmands, qui n'avaient été peutêtre, ici-bas, que d'aimables gourmets.
Frà Angelico a mieux réussi la poussée des maudits vers la porte de l'Enfer. Plusieurs de ces misérables, rois, évêques, moines ou cardinaux ont des gestes d'effroi ou de supplication. 31ais il n'a pas su reprendre à Dante sa Barque de Charon, et le geste atroce du nautonnier. que retrouva .Michel-Ange. Tout le génie de Frà Angelico, trop faible ou trop doux pour la peinture de Vaiistero, triomphe dans le sonve. Avec quelle gentille tendresse ses anges accueillent les élus sur le seuil du Paradis, avec quels chastes baisers de paix ils les entraînent parmi les fleurs, à tra\ers les bosquets éternellement verts, jusqu'à la maison du bon Dieu !
.•\Joralii)n des rois, de Gliirl.uui.ijo. .\c.uicniic.
L'Annonciation de Léonard de Vinci. Offices.