I .e <■ Pcnsioioso ■ de Michcl-An^c
statue Jl' Laurent II de Mcdicis. Xouvellc s.icristic
de S. I auicnt.
deux Enfers, il monta vivant jusqu'à Dieu et nous en rendit sur la terre la vraie lumière...
(( J)e Dante l'œuvre fut mal connue, et son haut désir, de ce peuple ingrat près duquel les justes seuls ne trouvent pas le salut.
(' Puissé-je être tel! né pour un sort pareil, pour son âpre exil avec sa vertu, je donnerais l'état le plus heureux du monde. »
Micliel-Ange. Julien II de Médicis entre la Nuit et le Jour. Nouvelle sacristie de S. Laurent.
Jules II, le moins mystique des papes, âme superbe, ouverte aux visions de grandeur, lui confia la décoration des voûtes et des frises de la chapelle de Sixte IV. Michel-Ange y peignit — par quel rude labeur! — le drame de l'humanité sublime, fille de Dieu, de l'humanité déchue, avilie, proscrite et pour toujours misérable; les angoisses des Sibylles, les épouvantes ou la mélancolie des Prophètes et, çà et là, dans les angles et les recoins du mur formidable, plus pathétique peut-être que la terreur d'Ezéchiel ou la tristesse de Jérémie, les victimes de l'éternelle
MICHEL-ANGE ET BEXVEXUTO CELLIXI
guerre d'Italie, guerre civile ou invasion de barbares, des exilés, des vieux, des mères, des enfants qui tombent découragés, brisés, au bord du sentier où personne ne passera pour leur tendre la main.
La Sixtine nous rend la souffrance du chrétien, le découragement de l'italien. A la chapelle mortuaire des Médicis, c'est surtout le florentin, désabusé de beaucoup de choses, retenu par les souvenirs des jours loin-
Eglise S. Lorenzo. Cliapelle des Princes ^tombeau des Médicis\ construite par Matteo Nigetti (i6"4V
tains, offensé, irrité par les hontes du présent et tpii. de laNenir plongé dans l'ombre, n'attend plus ni consolation ni lumière, ("est le dernier représentant de la race de Dante que vous visiterez et en fiice diKiuel il convient de s'arrêter longuement, religieusement.
Kntrez en cette chapelle vers le soir, quand les marltro de Michel- Ange se pénètrent de clair-obscur, à l'heure exquise que ^uit de près la paix du crépuscule, riicun- bienfaisante où les touristes, indifférents ou bavards, ne franchissent plus le seuil du sanctuaire. Pénétrez-vous du recueillement, de la grave pensée du Pciisicroso, Laurent II, duc d'Urbin, dont la visière (comme au Gattamelata de Donatello; voile à demi
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le regard. Oublie/ qu'il fut un lyran, comme tous les Médicis, et n'y voyez que la figure du principat italien, de grande allure, impuissant pour les grandes choses et qui sent peser sur sa tête la lourde main de l'étranger. Goûtez longuement la dignité élégante de Julien de Médicis, gonfalonier de la sainte i^glise, « sorte d'apothéose, écrit M. Guillaume, idéal de Michel-Ange arrivé à sa perfection, vérité historique transfigurée ])arle plus grand art ». {Lœuvrc cl la vie de M. -A. Gabelle cle\ Ih-aiix-
Arls, 1876.) Interprétez, enfin, je vous en prie, selon votre goût, même votre fantaisie personnelle, le sens des quatre figures allégoriques, à demi couchées, le dos appuyé aux extrémités des deux sarcophages. Aurore ou Nuit, Crépuscule ou jour, que nous importe?
Telle d'entre elles, la plus farouche, est à peine ébauchée.
Michel-Ange taillait ces marbres aux heures les plus sombres de Florence. Elles sont un symbole et comme un cri de révolte, de lassitude ou de désespérance. Souvenez-vous alors Madone de Michel-Ange. Baigcllo. de ces quatre vers du sculpteur :
11 est dou.x de dormir et plus encore d'être de pierre, Tant que durent le désastre et la honte, Ne pas voir, ne pas entendre est pour moi im bonheur; Ne m'éveille donc pas, de grâce, parle bas!
Cet artiste, auquel on pouvait décerner le surnom de son patron Jules II, lerribile^ passait, aux yeux de ses rivaux, pour un personnage altier, d'humeur sombre, d'un commerce difficile. Un jour, rencontrant au Vatican Raphaël entouré d'une cour de disciples et d'admirateurs.
— Tu marches accompagné comme un prince, dit-il d'un ton peutêtre bourru.
— Et toi, répliqua le doux peintre des Saintes Familles, seul comme le bourreau !
La vérité est que Michel-Ange fut un solitaire, perdu dans ses regrets
MICHEL-AXGE ET BENVEXL'TO CELLIXI
et ses rêves, hanté par la pensée de la perfection, indifférent à la vie. attaché aux souvenirs du passé, avec peu d'espoir en l'avenir. En 1546, il visita en compagnie de Vasari, le Titien au Vatican. Le maître de Venise présenta Tune de ses Daiiac au peintre de la Sixtine. Celui-ci loua les qualités éclatantes du tableau et s'en retourna chagrin, regrettant que le respect des formes chastes ne fût plus, comme au temps de sa jeunesse, la loi première de la peinture. « On ne sait plus dessiner ». disait-il à Vasari. Il s'en allait comme un exilé, de Rome à Florence et de Florence à Rome et voyait s'éteindre lentement ces deux grands fo3^ers de la Renaissance. Lui-même il souhaitait de disparaître à son tour et la pensée de la mort revient sans cesse dans ses dernières poésies, comme dans les anecdotes familières que Vasari recueillit sur ses dernières années. Un soir, il montrait à son ami la Pictà qu'il sculptait pour Jules 111. Il souleva sa lanterne afin tic mieux
éclairer le luarjjre et la laissa tomber. (( Je suis si \ieux. dit-il, que souvent la uKjrt me tire par l'habit pour ([ue je lacconipagne. Je tomberai tout à coup comme cette lanterne, et ainsi passera la lumière de ma vie. » Le cardinal l'arnèse l'aperçut un iour. un hi\er. (MTant dan^ la neige, autour du Colisée. Il lui demanda où il allait ]xir un si maux'ais temps. M -V l'école, répondit Michel-Ange. ])our lâcher dapprcmlre cjuelque chose. »
Parole d'architecte, si l'on veut, mais dv poète aussi et île l\ nsicrcso. Dans la solennité du horum, en deuil, le dernier citoyen de l'Italie com- ])renait la leçon de la nature et de Ihistoire, la loi de déclin et de ruine. rinévital:)le loi de toute œuvre humaine.
Je ne puis ])asser sous silence un dernier trait île son originalité. Ce mélancolique, facilement hostile à autrui, fut d'une bonté de cœur aussi
Sainte F.iniilU' de .\lichcl-.\ngc, Offices : s.allc de la 'rrilnine.
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candide que profonde. A quatre-vingt-deux ans, il perdit son vieux serviteur Urbino et écrivit ce billet à Vasari :
« J'écris bien mal et avec peine, mais je veux répondre à votre lettre. Vous savez comment Urbino est mort; ça été pour moi une grande
grâce de Dieu, mais une perte bien cruelle et une douleur infinie. La grâce a été que, tandis que vivant il me faisait vivre, mou rant il ma appris à mourir sans regret, bien plus, en désirant la mort. Je l'ai eu chez moi vingt-six ans, et je l'ai trouvé très rare et fidèle serviteur, et maintenant que je l'avais fait riche et comptais sur lui comme bâton et repos de ma vieillesse, il m'est enlevé, et il ne me reste d'autre espoir que de le revoir au paradis. Sa mort a été très belle, il ne regrettait pas de mourir, mais seulement de me laisser dans ce monde méchant, au milieu de tant d'angoisses ; aussi la plus grande partie de moi-même s'en est allée avec lui, et il ne me reste plus ici-bas qu'une misère sans bornes. Je me recommande à vous. »
Là-bas, sur la plate-forme des Coll / , au P/aj^ûlc, plus haut que la tour du Palais Vieux, que le Campanile de Sainte-Mariede-la-Lleur, colossal et juvénil, veille toujours sur Florence, tel qu'un archange, le David du grand florentin, tout baigné d'azur céleste.
David de Michel -Ange. Statue colossale en marbre à l'Académie. Reproduction en bronze au Viale dei Colli (Piazzale Michelangiolo).
Des hauteurs morales de Micliel-Ange, descendons à la spirituelle perversité de Benvenuto Cellini (1500-1571). Celui-ci, nous le connaissons de façon merveilleuse, caril s'est raconté lui-même, ou plutôt glorifié avec une effronterie bien charmante, une indifférence absolue au bien comme au mal, une sincérité relevée de vantardise qui fait penser à quelque gascon exilé de la Garonne à l'Arno. Sa « Vie » écrite en toscan populaire, si nerveux et sonore, est une confession fidèle, scrupuleuse, à laquelle ne manque que la contrition du pénitent. Il était trop vaniteux.