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CHAPITRE PREMIER

La plaiiK; florentine, la vallée de l'Arno, Florence regardée du haut des collines au ])ied desquelles elle est assise, donnent une sensation d'art originale, harmonieuse, que je voudrais signaler dès à présent, parce qu'en elle se manifesteront certains traits essentiels et perman^'^'-^ du génie florentin.

Descendez vers Florence, au prinlemjis. par la voie île l'Apennin, en venant de Bologne. C'est la route la plus favorable. Jadis, la chaise

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poste ou simplement l'impériale de la dilig-cnce permettait au voyageur d'embrasser du regard et de comprendre l'horizon florentin mieux que ne fait aujourd'hui le chemin de fer, sans cesse coupé de tunnels enfumés. Contentons-nous du chemin de fer. Dès que le train penche sur la vallée

La galerie des Oihces. Au fond le Palais-Vieux.

de l'Arno, au delà des pentes de la montagne revêtues de châtaigniers, au delà de Pistoja, groupée, toute blanche, autour de sa cathédrale, s'ouvre, vers le midi, comme une vaste conque azurée, très haute de rebords, parfois escarpée le long de l'Apennin ; du côté de la mer, à l'occident, elle s'incline et s'adoucit, pour ainsi dire, en collines verdoyantes, en ondulations discrètes, parmi lesquelles glisse le fleuve qui, tout à coup, tourne

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filant droit vers Pise et disparaît. Cette conque, c'est la corbeille de fleurs au fond de laquelle s'épanouit Florence. Vers la fin d'avril, la colline apparaît diaprée, rayonnante : les amandiers et les pêchers font pleuvoir sur les champs leur neige blanche ou rose; les anémones, les iris, les œillets, les boutons d'or, les pervenches foisonnent le long des sentiers. De Pistoja à Florence, les bourgs, les petites cités telles que Prato, les fermes, les villas, de plus en plus nombreuses, font à la métropole une avenue joyeuse. Au sommet des collines, de petits couvents, d'élégantes églises entourées de quelques grêles cyprès, dessinent leur fine silhouette. Le cadre de ce rare décor demeure toujours noble, parfois sévère, le détail toujours charmant, la lumière riante. Les grands aspects y sont toujours tempérés parla finesse des contours, la fraîcheur des couleurs. Et la sensation que j'analyse est surtout saisissante lorsque, de la terrasse supérieure du Vialc dei Colli, au Pia:i^ûîe Michel Angiolo, on se penche éur Florence endormie parmi les feuillages et les fleurs. Vers le midi, vers Rome, les montagnes d'où l'Arno descend à l'état de torrent, étroitement serrées en une sorte d'entassement confus, ont une mine sauvage, alpestre, farouche; mais à mesure que s'élargit l'horizon, le cirque lointain prend une majesté tranquille; les collines inférieures s'égaient de cultures disciplinées ; çà et là vous apercevez quelques foyers d'aimable vie suburbaine ou champêtre. Là-bas, allongée sur les pentes verdoyantes de sa montagne, la vieille Fiesole, berceau étrusque de Florence, détache, du fond azuré de l'Apennin, le mince campanile de sa cathédrale. Tout autour de Florence se dressent de hautes tours carrées, massives, fauves de couleur, qui veillaient jadis, aux portes de la ville, sur l'indépendance nationale de la turbulente Commune. Au cœur même de Florence, voici les rudes murailles du Palais Vieux, le Palais de la Seigneurie, forteresse des libertés publiques et le fier beffroi, dont la cloche appelait le peuple aparlaniento, à la protestation, à la révolution, à l'émeute. De loin en loin, sur quelques palais de l'antique aristocratie gibeline, monte encore un tronçon de tour féodale à demi rasée naguère parla triomphante démocratie guelfe ; et là-bas, vers la porte de Prato, commandant les chemins qui menaient à l'Apennin, à la Romagne, aux Alpes, à l'Empire, cette masse sombre, les murailles de briques noircies, la citadelle de Charles-Quint surgit comme le symbole de la liberté morte, de la servitude docilement acceptée par les Médicis, couronnés, sous le manteau de l'empereur, grands-ducs de Toscane. Cependant, de la multitude des toits couverts de tuiles aux tons enfumés, surgissent les grandes églises, trésors d'œ .vres d'art, monuments d'un christianisme grave et simple, volontier lêlé aux crises de

la vie publique, la religion de saint Antonin et de Savonarole : au centre, derrière le Palais Vieux, le dôme de Sainte-3Iarie de-la-Fleur, la coupole de Brunelleschi et le merveilleux campanile de marbres multicolores, dessiné par Giotto, pour lesquels, disait Charles-Quint, il faudrait un

Jardin de Boboli. Fontaine de l'Océan, par Jean Bologne.

écrin de velours. A droite du spectateur, la haute nef de Santa Croce, le Panthéon de Florence et, dans la direction de Fiesole, la chapelle des Médicis, le Saint- Denis des ducs de Toscane, puis le couvent de San Marco, qui n'est plus qu'un musée et dont le cloître ne voit plus i)asser, à l'ombre des rosiei de Damas, chers à Savonarole, la robe blanche de saint Dominique \ûn aperçue du côté de l'abside et signalée par son

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svelte clocher, Santa Maria Novella, que Michel-Ange aimait si tendrement et qu'il nommait sa fiancée.

Attendez à cet admirable poste d'observation, la venue du soir, la descente du crépuscule bleuâtre, l'heure virgilienne.

Et jam summa procul villariim culmina fumant, Majorcsciuc cadunt altis de monlibLis umbra-.

Palais Michel-Ange, près de San Miniato.

Entre les ponts, l'Arno roule sans bruit avec des reflets d'acier; à l'occident de la ville, le long des Caséines aux vigoureuses futaies, épandu en son lit bordé de roseaux et de saules, sous le ciel verdâtre rayé de quelques légères nuées d'or, il prend des teintes plus chaudes; un voile de vapeurs transparentes passe sur les maisons de Florence, franchit le fleuve et monte jusqu'à nous à travers les vignes, les ormeaux et les oliviers du Viale dci CoUi. La rumeur aérienne de VAngchis s'éveille de campanile en campanile. Au bourdon épiscopal du Dôme, répond, près devons, à la gauche du Pia^^alc, la petite cloche fanciscaine de San

Miniato. Laissez alors murmurer en votre mémoire les deux A-ersets mélancoliques du Purgatoire :

« C'était l'heure qui éveille les regrets des navigateurs et leur attendrit le cœur, le jour où ils ont dit adieu à leurs doux amis.

« T/heure qui, au premier soir de son vovage. transperce d'amour

Palais Pitti. Entrée du Jardin de Boooli.

l'âme du pèlerin, s'il entend tinter au loin la cloche qui semble pleurer le jour près de mourir.

Se ode sc|uilki di loiitaiio.

Clu' jiaia'l i^iorno pian^xT tiu' >i numrr. >

Combien de fois, en face de rv tableau où la nalurt- et l'ceuvre dos hommes s'accordent d'une faron .si heureuse, n"ai-je point songé à ces deux mots, que le sentiment esthétic[ue des \ieux Italiens a fondu iMUime en une expression unique : Soavc iiiislcro. Oui, suavité et austérité, la grandeur sévère toute pénétrée de grâce, telle est la note dominante de cette cité et de cett • terre toscani\ tel fut h' don suprême ^^v cette race.

de cette école d'art, de cet ardent foyer de vie publique, de poésie visionnaire, mais de poésie toute embaumée de tendresse humaine ; terre de mysticisme exalté, mais qui ne perdit jamais de vue la réalité de ce monde, ville de sobre ironie, de volupté élégante, parfois tragique, Soave austero. C'est le génie même de Florence que révèle cette parole sonore, l'âme de Dante, de Frà Angelico, de Donatello, de Michel-Ange. N'oubliez pas que ce dernier fut un grand poète et qu'il mit en ses sonnets la grâce si rare en ses statues et ses terribles peintures de la chapelle Sixtine.

Chapelle des Pazzi.

La marche des rois mages vers Bethléem, fresque de Benozzo Gozzoli, dans la chapelle Riccardi (auparavant Palais Médicis) : Fragment.

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