‹ Florence et ses vicissitudes, 1215-1790Chapitre 16 sur 16 · Q, FLORENCE · texte numérisé non relu

Q, FLORENCE

de Pise, par Laurent des MédicîS) qui, ainsi que tous les hommes zélés pour les sciences et les lettres avant lui , avait fait de vains efforts pour fonder une université florentine.

Outre les qualités d'un grand homme d'état , 4e politique et de négociateur habile, Laurent était encore un savant , un lettré , un poète dîsfingué digne de présider et de protéger Facadénûp platonicienne.

Doué d'une intelligence étendue, d'un esprit ferme , d'un goût naturellement délicat , Laurent avait profité rapidement de l'instruction littéraire latine , que Christophe Landino avait été chargé de lui transmettre. Instruit ensuite dans les lettres grecques par Argyropyle,îl fut initié bientôt après dans les mystères du platonisme par M. Ficino ; et pendant le cours de ces études variées, il ne cessa p^s d*être surveillé par sa mère Lucrezia Tomar îmonî , femme pleine de vertus , bon poète ell&méme et protectrice des lettres.

Laurent était aussi heureusement organisé pour les exercices du corps que pour ceux de l'esprit. Bon cavalier, chasseur^ adroit au maniement des armes , il entremêlait ces distractions aux préoccupations des affaires publiques , à ses études^ et prenait part alternativement aux séances d^ conseil, à des cavalcades ou des tournois et auf conféreoces académiques. L'aménité de son ca* ractère, l'extrême politesse de ses manières envery c3bacun , furent chez cet homme des qualités éjg^vnente^ j les lettres de M. Ficîno et de A. Poliziano en fournissent mille preuves, et dans celles d^ X^aurent liu-iàéAie, on voit le respectiia]\icai ^u'i)

portait à tous les savants dont il était entouré et en particulier à Pic de la Mirandole et A. Poliriano, pour lesquels il envoyait jusqu'en Orient Lascaris recueillir des manuscrits, afin qu'aucune ressource ne manquât à ses savants et jeunes amis dont il partageait si géné^^eusement la gloire.

C'est particulièrement dans cette intention qu'il s'occupa avec tant d'ardeur d'enrichir la bibliothèque fondée par Côme, et déjà fort augmentée par Pierre des Médicis. L'invention de l'imprimerie, déjà en usage en Allemagne, se répandit bientôt en Italie.

Laurent, attentif à tout ce qui pouvait accroître la gloire et le bien-être de sa Florence, et surtout servir la science, jugea du premier coup-d^oêii quel avantage on pou^^rait tirer de cette invention* Il conçut l'idée de multiplier et de répandre les trésors littéraires qu'il possédait, mais avec cette prudence intelligente qui distingue les esprits de bonne trempe. Dans cette intention , H engagea plusieurs savants à collationner les manuscrits des anciens auteurs, à les corriger même quand ils le jugeraient nécessaire. Parmi ceux qui se livrèrent à ce travail long et pénible, on distingue Ç. Landino , mais particulièrement Angelo Poliziano. Ce dernier entreprit et termina la révision' totale desPandectes de Justinien. Ainsi cet homme^ regardé justement, apresi.ee travail, comme le plus habile professeur de droit , était encore archéologue consommé , grand poète italien et latin , l'un des plus spirituels de l'académie pLato-^ nicienne , et auteur d'un drame lyrique, Orphée, l'une des premières compositions théâtf ales^ dont

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Félégance mythologique contribua à dégoûter de la monotonie des mystères , espèce de représentations scéniques qui n'avaient pas cessé d'être en usage pendant la durée du gouvernement républicain à Florence.

Parmi les premiers essais de la typographie florentine de cette époque, deux des plus importants méritent d'être signalés ici. L'un est le poème de Dante 9 imprimé par Nicolo di Lorenzo dit délia Magna, et l'autre les œuvres d'Homère, imprimées en grec par Bernardo Nerlî , pour la première fois. Ces deux livres ont été achevés avant i488.

Comme savant, mais principalement comme poète et philosophe , Laurent tient peut-être le premier rang parmi les membres de l'académie platonicienne. De tous les ouvrages qu'il a laissés, on n'en indiquera que deux, parce qu'ils fournissent des documents pour l'histoire de la philosophie et des mœurs de l'époque et de la ville où ils ont été composés. L'un est un recueil de sonnets et de canzons; l'autre, canti carnascia^ leschi , chansons pour le temps du carnaval.

L'éclat et la turbulence des fêtes populaires ont été dans tous les temps un moyen de séduction employé par les hommes cherchant la popularité pour affermir leur pouvoir. Les farces et les jeux publics avaient déjà été mis en usage à Florence par le duc d'Athènes , quand il voulut se faire un rempart de la populace contre la bourgeoisie ; et ces jeux, diçi^elé^ puissances (potenze), furent renouvelés avec les mêmes intentions par le duc Alexandre, en i532. Mais Laurent était tout à la

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fois un souverain trop habile et un homme beaucoup trop déUcat pour donner des formes si grossières aux plaisirs préparés pour le peuple qu'il voulait capter. Il fit construire des chars magnifiques , sur lesquels étaient montés des hommes du peuple vêtus difieremment , et selon la troupe à laquelle ils appartenaient; les uns en chevaliers, les autres en dieux du paganisme ; ceux-là figurant tel art, et ceux-ci tel autre. Ces chars, traînés par des chevaux, parcouraient la ville pendant la nuit, à la lueur de torches que portaient une foule de gens déguisés aussi, et chantant des couplets où étaient exprimés la joie et le délire du carnaval. Non seulement Laurent inventait le dessin général de ces réjouissances, et se chargeait de la plus grande partie des dépenses qu'elles coûtaient , mais c'était encore lui qui composait les meilleures chansons joyeuses pour ces occasions. Le peuple les préférait à toutes les autres. Aussi cette préférence animait-elle la verve de Laurent, qui , sans cesser d'être attentif aux affaires de la république , aux soins de son immense commerce et aux combinaisons de la politique de l'Europe , trouvait encore le temps de faire des rondes qui charmaient la populace de Florence, et provoquaient les anathèmes du religieux-républicain Savonarola. ,

Quant au recueil des sonnets et canzons de Laurent, c'est un ouvrage grave, fort original pour le fond, bien que les formes rappellent celles des poésies de Petrarca , et surtout de la yie nouvelle de Dante. Ce sont des poésies tout à la fois amoureuses , morales et philosophiques , accom-

pagnées d'un commentaire en prose. De tous les académiciens dont Laurent était entouré à Carreggi, il est certainement celui qui a le mieux compris la philosophie platonicienne, car îl n'en a extrait que ce que Ton peut y comprendre, et tout ce qu'il en a dit est parfaitement clair. Avec moins de fougue qu'Horace*, Laurent, dans ses vers , laisse percer cependant, comme le Ijnrique latin, ce mélange alternatif de gaité insouciante ft de mélancolie douce , qui sont les symptômes du ^scepticisme. Il célèbre Dieu , il loue et invoque la Vierge au commencement d'une ode ou canzon; puis tout-à-coup son esprit suspend son vol , retombe vers la terre et interroge vainement ce Dieu qu'il cherche partout et qu'il ne trouve jamais. Malgré les imitations fréquentes, lescen-^ tons mêmes tirés de la Vie nouvelle de Dante , on reconnaît, dès les premières pages du recueil de Laurent, que letdessein de son outrage, que la manière dont les choses de ce monde sont ermgagées, que la philosophie du Uvre en un mot, non seulement diflfère de celle de Dante et de Pe* trarca, mais qu'elle est nouvelle, orî^inale^ qu'elle appartient toute entière à Laurent des Médicis et à son époque.

. Quel que soit le secret que Dante et Pétrarque aient voulu cacher sous la fréquente ambiguité de leurs allégories et de leurs paroles, personne ' ne peut douter que des hommes de cette trempe n'aient eu au fond ^e leur pensée des idées très fixes; cependant, jusqu'ici, personne n'a pu l«s reconnaître ni les exposer clairement. Les commentaires qui ont été faits sur les ouvrages de ces

deux grands poètes , sont ordinairement tôttt aussi obscurs que le texte. Bien plus, Dante et Petrarca se sont commentés eut^'inémes^ Ynik dans sa Fie noui^elle , l'autre dand son Seàtèij #| tous deux sont encore plus obscurs t{ue lettH commentateurs de profession.

Laurent a fait aussi des poésies où doMilie 1(1 platonisme ; comme Dante et Petrarca^ il s'édt cotn^ mente lui-même ; mais, dans ses yers comtneâàHi sa prose, le sens au moins est toujours clair ^ raisôll^ naMe, compréhensible. Sa prudence, comme oll l'a déjà dit, touche parfois au âcepticiftiuet in^i on lui sait gré de ses doutes , parce que Toii Éeàt qu'il se reprocherait de vous avoir fait ado]>t6# une erreur. En lisant Dante et Petrarca , il semble toujours que ces deux génies, dépositaires de la vérité suprême, la couvrent de voiles épaii pour ménager la faiblesse de notre vue; Laurent^ au contraire , qui a exercé le pouvoir souverain^ qui regoi^e de richesses, à qui tous lés trésors dé la science et les lumières de l'intelligence ont étô prodigués, doute de tout; au moins n^affirmë* t-i^rien des choses d'un ordre surnaturel $ ot comme un nouveau Salomon , il semble s'écrit aussi : < Yanité des vanités, tout n'est que vanité l % Aussi, après avoir lu ses ouvrages comparative-* ment avec ceux de ses deux illustres prédéces^ seurs, en tire-t-on cette conséquence que, coiia fermement à la progression naturelle et ordinaire du travail de l'esprit humain, la philosophie de Dante était dogmatique et absolue ; que celle de Petrarca est basée sur la haute morale , et ^ué celle de Laurent des Médicis est applicable à la vl0

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pratique. Ces trois tendances philosophiques répondent parfaitement, du reste, aux trois grandes phases politiques de Florence : le temps de la république, de 121 5 à 1378; l'oligarchie, depuis cette dernière date jusqu a 147B, année de la conjuration des Pazzi, et de raffermissement du pouvoir de Laurent des Médicis ; puis enfin, depuis le règne de ce prince, car quel autre nom pourrait-on lui donner? jusqu'à la succession des grands ducs de Toscane, époque yers laquelle, de la philosophie pratique on est tombé successive ^ ment jusqu'à l'impiété ouverte , et dans un dérèglement de mœurs qui est passé en proverbe dans toute l'Europe.

Dans la marche des travaux littéraires , on retrouve la même analogie. Pendant la république et sous l'influence de Dante, la littérature, et jusqu'à la science même, tout est compris dans la poésie. L'érudition succède et divise la culture des connaissances ; puis enfin vient le temps de la prose, où chaque livre développe un sujet déterminé, et dont l'utilité a une destination précise. Enfin, il n'est pas jusqu'au nombre relatif des hommes célèbres de chacune de ces phases, qui ne décèle quelque chose de caractéristique. Dante s'élève seul au-dessus de tous les rimeurs de son temps ; Petrarca et Boccacio se partagent ensuite le sceptre de la poésie, de l'érudition, de la philosophie et de l'éloquence ; et enfin, autour de Laurent des Médicis, se groupent pendant le xv* siède Marsilio Ficino, Pîco délia Mirandola, Angelo Poliziano, G. Landino, Lascari, Savonarola et MachiaveUi , dont les noms suffisent pour donner

une idée de la diyersité des travaux auxquels se livrait déjà le monde intellectuel.

A ces noms illustres, on joindra ceux d'un certain nombre d'écrivains toscans, la plupart florentins, dont on aurait d'autant plus tort de ne pas consacrer la mémoire ici , que leurs écrits donnent à cette présente histoire le peu de qualités solides qu'elle possède. Ce sont ceux des chroniqueurs et historiens en langue toscane, qui ont tenu mémoire année par année , quelquefois jour par jour , des événements dont ils ont été témoins depuis le xiii" siècle jusqu'au xv% Ricordano Malespini , Dino Compagni , Giovanni Villani, Donato Yelluti, Gino Capponi, Buonacorso Pitti, Goro Dati, Paolo Morelli et quelques autres*

La plupart de ces chroniqueurs n'ont laissé que des journaux rédigés sans critique , sans réflexions et sans autre ordre que celui qui résulte de la date des événements. Souvent ils se sont copiés ; parfois ils font des omissions graves , parlent au long de choses puériles et glissent sur des faits de haute importance. Mais il perce en général, dans leurs récits comme dans leur style, une bonhomie et une franchise rude qui donaent confiance en leurs relations , et dont on est forcé parfois d'admirer la grandeur.

Giovanni Villani s'élève de beaucoup au-dessus de ces chroniqueurs. Il coordonne , il juge ; en lui déjà on sent l'historien. Né à Florence , guelfe , sincèrement attaobyé au gouvernement républicain, Giovanni fut, comme la plupart ^es chroniqueurs qui viennent d'être nommés, revêtu des premiers emplois publics. Son ouvrage comprend

SIDO FLOREHCE.

l'histoire de Florence, depuis sa fondation jusqu'à Fan 1348, où cet écrivain fut enlevé par la peste terrible qui fit de si grands ravages dans sa ville natale.

Après sa mort , Mattéo Yillani , son frère, et Fîlippo de Mattéo , continuèrent cette histoire jus-* qu'en 1 364. Leur travail , qui se rattache encore à l'école des chroniqueurs , se distingue par le na* lurel et la pureté du style.

Quand on devrait n'adopter les analogies systématiques encore reproduites ici , que pour le soulagement de la mémoire , on répétera cependant que, dans la suite de ces chroniqueurs et historiens florentins , on retrouve cette progression signalée dans l'élan de la poésie, dans le développement de la philosophie à Floreace. Ainsi que dans les écrits de Dante , on trouve , dans la chronique de Ricordano Malespini , l'histoire enseignée dogmatiquement. Les fables les plus absurdes , les faits les plus controuvés y sont mêlés à des vérités incontestables ; et par la manière dure , impérieuse et fanatique avec laquelle l'auteur les raconte , on sent qu'il vous impose son histoire et qu'il prétend être cru sans réflexions.

Viennent ensuite les Villani. Ceux-ci apportent à l'étude des faits et à l'art de les exposer une érudition et des soins analogues à ceux qu'employèrent Petrarca et Boccacio pour reconstruire la langue latine , pour perfectionner l'idiome toscan et substituer la philosophie nlorale à la philoso* phie théologique. Déjà chez les Villani, les évétiements et les hommes sont soumis à un haut examen moral ; et dans les jugements qu'ils por^

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tent , tout en donnant tort aux hommes devant Dieu, ils tiennent compte cependant des obita^ clés qu'ils ont eu à surmonter dans les fcit*coii" stances difiiciles de la vie.

Enfin si Ton revient encore au cîercle poétîqtie , philosophique et historique, dont Laurent des Médicîs est le centre, on arrive à l'histoire éctîte sous l'influence du scepticisme, à l'histoire «atante^ impartiale, et dédaigneuse de l'humanité; on trouve enfin Machiavel qui , grave et impasslMey disserte habilement sur ce qiiî peut rester àê temps à vivre à sa mère-patrie, dont il airaït depuis lomps-temps prévu , calculé là mort.

Profond comme Tacite, compréhensible etélé* gant comme Voltaire , cet écrivain n'est pas ^oinS remarquable par la souplesse et la variété de ses talents. Sans entrer ici dans le détail superflu des ressources extraordinaires de son génie, on se bornera à rappeller qUe l'historien de Florence , que l'auteur des Bécades et du Prince , est encore celui qui a fait la première comédie originale dans les temps modernes , la Mandragore ; que sa nouvelle de Belfégor est un modèle en ce genre ; et que, dans ses Lettres familières, il a atteint à cette grâce et à ce laisser-aller de style qui donnent au lecteur le plaisir si rare de suivre toutes les ondulations de la pensée. Ces Lettres , d'ailleurs , l'un des plus curieux recueils de ce genre , peignent peut-être mieux que toutes les histoires , l'état politique dfe#la Toscane et de toute l'Europe, ainsi que celui non moins extraordinaire des mœurs qui régnaient de son temps en Italie et particulièrement à Florence. Dante a commencé

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la renaissance; HachiaYel est le denû^ grand écrÎYain qui close cette époque. Âu-^elà commence une ère nouvelle dont FArioste est le poète précurseur.

Tout ce grand travail de Tesprit humain , cette renaissance, que Laurent des Médicis a trouvé commencée , mais qu'il a si heureusement complétée , autant par ses talents personnels que par ceux des hommes distingués dont il s'entoura et auxquels il communiqua son zèle, est, on doit le répéter, l'une des causes les plus puissantes de l'affermissement de son autorité sur les citoyens de la république de Florence : c'est l'acte de sa vie qui a assuré à sa famille droit de souveraineté en Europe.

xm.

Soîte: Beaux-arts à Florence.-— Arnolfo di Lapo; baptistère, cathédrale. — Giotto — Brunelleschi. — Lorenzo Guiberti. — Palais Pi tti.— Eglises Saint-Laurent et du Saint-Esprit. — Peinture : Masaccio, D. Ghiriandaio, Andréa del Sarto. — Michel-Ange Buonarotti. — Académie Ruccellai.

Mais ce serait laisser cette histoire imparfaite, et l'on retrancherait l'un des plus heaux titres de gloire à Florence et de la puissance des Médicîs , si l'on n'indiquait pas aussi la marche progressive de la renaissance des arts.

Outre les analogies qu'Athènes et Florence présentent dans leur constitution républicaine, ces deux états ont cela de commun encore que la poésie , la philosophie et les arts , s'y sont développés simultanément par degrés égaux et parallèles. Ce phénomène, dont le monde n'a fourni que deux exemples , l'un en Grèce , il y a un peu plus de deux mille ans , l'autre en Toscane , pendant les xin% XIV* et xv* siècles de notre ère, est

assez rare et beaucoup trop important pour être passé sous silence. 11 démontre qua Athènes comme à Florence, les arts, loin d'être une récréation isolée et indépendante de la religion, de la politiqut. et des mœurs , comme il arrive chez la plupart des nations, au contraire, le sentiment du beau et du grand, dont les arts ne sont que l'expression, a toujours été, en Toscane comme en Grèce, l'un des éléments constitutifs de la civilisation.

Après avoir suivi la marche ascendante de la poésie, de l'érudition et de la philosophie, depuis le moyen âge jusqu'à la fin de la renaissance , on redescendra facilement cette pente déjà connue , pour la remonter de nouveau en étudiant la procession des arts' pendant la même période de temps. Nous nous reportons donc à l'époque du vaste incendie qui a ravagé le monde païen ; nous campons encore au milieu des débris épàrs de temples , de palais et d'habitations particulières. Déjà on n'en est plus à se garantir des injures des saisons , des attaques des brigands. Oa a rebâti des maisons, on a même pensé déjà à les rendre commodes, agréables; et l'homme a ressenti les premiers effets du repos et du bien-être, le besoin de produire des œuvres qui satisfasigent son imagination et son âme. Le loisir est venu même augmenter cette disposition. On regarde avec une curiosité studieuse les ruines aqioncelées des édifices païens; on en trie, on en rassemble les débris épar$ et mutilés, dans l'intention de les rétablir à leur place qu'indiqueat le§ fondations respectées par le feu ou les barbares. Mais une foule de ^j;ai|^ fl ^çst p9;:tJious même des édifices xav^r

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quent pour les restituer dans leur intégrité. C'est alors que le genre d'industrie propre à rhomme artiste du moyen âge se développe. Dans Fignorance où il est des principes de Fart et des moyens de façonner des détails , il parcourt les ruine3 d'autres monuments , et sans avoir égard à leur destination ou aux modes de construction auxquels ils se rattachent, il en recueille les portions analogues, mais manquant à l'édifice qu'il restaure 5 pour compléter matériellemejxt son ouvrage. De là résulte ce que l'on remarque dans la plupart des monuments du moyen âge : une belle ordonnance , donnée par les fondations antiques, et une incohérence dans les détails, causée par l'assemblage fortuit de matériaux provenaat d'édifices très divers.

Voilà l'histoire de l'architecture en ItaUe, pendant le moyen âge. C'est ainsi que tputes les basv* liques chrétiennes ont été construites à Rome sur les fondations de basiliques païennes et avec les matériaux , les colonnes et les ornements de trois ou quatre autres édifices ; c'est de cette manière qu'à Florence même , l'égli^ie de San-Mînîato aj JMlonte , bâtie avec les débris de monuments anti^ ques , fut restaurée, puis ornée de marbres et de mosaïques constantinopoli tains, en ioi3, par l'évêque Hildebrand. Cette vénérable et curieuse basilique , si l'on en excepte sa façade et la forteresse , construites à l'époque de la renaissance , fournit un, exemple de l'état de l'architecture e^i Italie pendant le moyen âge.

Mais le monument de Florence , dont les vicissitudes relyacept le mieux les progrè» (J§ la reufiâjr

sance de Tarchîtecture , de la sculpture et de la mosaïque , dans cette ville , est Téglisc de Saint- Jean, ou le Baptistère. Sur remplacement qu'il occupe 5 a existé un temple antique, de forme circulaire ou polygone. C'est au moins une opinion que les traditions rendent probable. Dans les premiers temps du christianisme , on a sans doute fait là ce qui avait été pratiqué sur les ruines des basiliques à Rome, ce que Ton a reproduite Saint- Miniato: on a élevé une église sur les fondations du temple et avec ses débris.

Vers la fin du xiii* siècle , Tarchîtecte des trois ponts, des palais publics, des murs, des portes et de la cathédrale de Florence, l'ancien Lapo, fut aussi chargé de restaurer et d'embellir la vieille église de Saint-Jean. Mais, par une condition tacite et religieuse, il fut convenu entre l'artiste et les Florentins , qu'en se chargeant de cette restauration, le jeune Arnolfo diLapo conserverait et emploierait tous les matériaux, tous les ornements et fragments sacrés , en quelque sorte , qu'il trouverait à sa disposition dans ce vieux et saint édifice. En effet , si l'extérieur de ce baptistère offre une régularité et une unité de style qu* Arnolfo et ses successeurs ont pu y mettre , l'intérieur au contraire a quelque chose de désordonné dans ses détails , qui n'a été dissimulé qu'avec peine par le talent de fartîste. Entre autres bizarreries , les colonnes des trois étages ne posent pas perpendiculairement les unes sur les autres ; Tordre inférieur est composite, tandis que celui qui soutient la coupole surbaissée est corinthien. Outre cela , les colonnes ne sont pas toujours semblables; les entrecolon-

iiements sont inégaux en largeur et tous les chapitaux ne se rapportent ni au même temps ni àtl même style. Selon toute apparence , cette dîspo*sition intérieure existait avec moins d'ordre encore lorsqu'Arnolfo di Lapo fut chargé de la restauration de cette église, vers 1293, et il la conserva. Il replaça même soigneusement tous les monu* ments mobiles, tels que les tombeaux, les statues, les inscriptions, et jusqu'à la vieille uriie qui servait au baptême lorsqu'il se faisait encore par immersion.

Le Baptistère de Florence est le résumé matés riel du passage des restaurations du moyen âge aux constructions de la renaissance. Cet édifice ^ que Ton avait reconstruit seulement en 1 293, deviift bientôt , en i33o, l'objet d'un travail bien plus important. On se décida à y ajouter des ornements modernes. C'est alors que la première porte en bronze fut placée du côté du midi. Giotto, ÉKchitecte du campanile , ou clocher de la calhé^ drale , en fournit les dessins qu'Andréa Pisàno cisela. Du moment que les ouvrages de cet habile sculpteur de Pise furent connus en Toscane , Fart statuaire et la ciselure ne tardèrent pas à prencirë . un développement rapide à Florence et à etttr* dans l'ère de la renaissance. La peinture et la mosaïque suivirent la même marche , à la même époque et a l'occasion des embellissements du Bap« tistère. Giotto , architecte , sculpteur et peintre, selon l'usage de ce temps, fit exécuter à seftélèveik Andréa Tafi et Gaddo Gaddi la plupart des mosai^ ques que l'on voit encore dans l'intérieur de tti édifice.

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£n i4oo, après la première grande peste qui ^ola Florence , Fart de la laine décida de faire jeter en bronze les deux autres portes du Baptis* tère I dont Lorenzo Guiberti venait de composer les modèles. Les syndics de l'art eurent à cette occasion un scrupule qui caractérise l'importance que l'on attachait déjà à la perfection des objets d'art à cette époque de la renaissance. Avant de toonfier l'exécution en bronze de ces deux portes à Itorenzo Guiberti , on laissa écouler une année pendant laquelle on invita tous les artistes célè^ hres à faire un modèle sur le même sujet. Cette wpèce de défi fut accepté par Brunelesco , DonateUo , l'auteur de la Judith tuant Holofeme , par )^400po délia Quercia, Nicolo d'Arezzo, F. di Yli d'Ambrina, Simone de Colle, et enfin par Lorenzo Guiberti lui-méme>. L'oeuvre de ce derniw fiit jugée la meilleure, et ces portes exécutées en ])|!onze excitèrent cent ans après l'admiration du ip^nd Michel- Ange. C'est encore un des chefs-^'cett*vre de l'art moderne.

Xa jDoostruction du baptistère de Saint-Jean l»e rapporte plus particulièrement à la nature des efforts qu'étaient obligés de faire les artistfes du moyen âge ; au contraire , la plus grande partie des longs travaiux suivis pour l'érection de Santa- Maria d^ Flore, ont.^té faits sous l'influence du ^oùt de la renaissance.

Les détails relatifs à la construction de Santflh- Maria ddi Fiore, la cathédrale de Florence, fourni'* raient à eux seuls la matière d'un livre. Ils jettent du jour sur les modes qu'employaient la répii^ blique et les corporations marchandés , poût feire

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face aux' dépenses occasionnées par cet édifice ; de plus, ils font ressortir toutes les passions hai* neuses , toutes les jalousies que les citoyens de Florence, sans en excepter les grands artistes, en*- Iretenaient les uns contre les autres; enfin les dé* tails de cette construction sont fort intéressstnts pour rhistoîre de Tarchîtecttire même. Toutefois Km ne peut faire connaître ici que les plus importants, et l'on renvoie aux historiens G. YlUani et Tasari , oeux pour qui la connaissance de ces faits particuliers serait indispensable.

L'idée d'agfandîr et de refaire Féglîse de Santal Repaïuta^ bâtie dans de petites dimensions et sur le plan des anciennes basiliques , se manifesta à Florence en 1 294 ; la république était alors flo^ lissante. Un décret daté de cette même année chargeait Arnolfo di Lapo d'en faire le plan et les modèles. Mais ce ne fat que quatre ans plus tard, CTi i9eptembre 1 1298 , que l'on ouvrit les tranchées pour les fondations , et que le cardinal Pieiro Valeriano, légat du pape Boniface VIII , bénît so- Icnnelfement la première pierre , en présence du clergé, du podestat et de tous les magistrats de Florence. D'après le vœu général de la i^ublîque, ce cardîdal imposa à cette église nouvelle , le noxb de Santa^Maria del Fiore^ Sainte-Marie de la Fleur, par aUusion au lys qui compose les armes florentines , et en mémoire du champ de lys sur lequel on prétend que Florence a été originaire^ mentbâtie. Le plan est en croix latine; derrière le maltre-autel devaient régner cinq chapelles, disposition ordinaire des églises en Europe, à pattir diu xir siècle ^ aprè» que Ton eut renoncé à la

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forme des basiliques. A ce plan , et dans les ais ceaux en ogive de rinlérieur, on retrouve bien <}uelque chose du style dit gothique ; mais ce caractère d'architecture, loin d'y être franchement imprimé, se sent au contraire du goût italien et surtout de celui de Florence.

Amolfo di Lapo avait eu, l'idée d'élever la coupole de l'église sur les arcs des cinq chapelles. La représentation de ce projet non exécuté se voit encore sur un tableau de Simon Memmi, l'ami de Petrarca, peint dans une chapelle du cloître de Sainte-Marie-Nouvelle. Mais^ la mort de ce célèbre architecte, en i3oo, fit modifier son idée. Puis la construction de l'édifice fut suspendue laûte d'argent, jusqu'en i332, où Giotto, chaîné de reprendre les travaux, exécuta cet ordre tout «n commençant à élever le campanile en i334* A Giotto succéda Taddeo Gaddi , puis Orcagna, Tauteur de la Loge des lanciers , et enfin Lorenzo .Piiippi.

Cependant on était parvenu à l'an 1 4 ^ 7 > sans qu*aucun des architectes eût encore posé une seule pierre pour commencer la coupole. Ce fut Fillppo dî ser Brunelleschi, né à Florence en i374, qui, après avoir éprouvé mille et mille contihadictions de la part des magistrats, des syndics des arts et des architectes ses confrères , eut enfin la gloire d'élever un monument d'architecture qui n'avait d'analogues antérieurs que le Panthéon à Rome ou Sainte- Sophie à Constantinople, et ne fut surpassé quelque temps après que par la coupole de Saint-Pierre de Rome, dont un autre Florentin , le grand Michel-Ange , devait aussi laisser

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les dessins. Brunelleschî mourut en i444»etîl B'écoula encore vingt-trois ans jusqu'en 1467, avant que la lanterne et la croix qui surmontent la coupole de la cathédrale de Florence, fussent entièrement terminées. La construction de cette église, dont les murs extérieurs et le pavé sont incrusté» de marbre de différentes couleurs , a duré cent soîxante-iieuf ans.

On voit, sur le pavé de cette église, un gnomon tracé vers 1 468 par Paolo dal Pozzo Toscanelli , médecin, philosophe, astronome et mathématicien de Florence. Ce monument des sciences mathématiques au lô*" siècle est remarquable par la justesse avec laquelle il a été calculé et établi. Au surplus, le savant qui en fut Tauteur, Toscanelli, passe pour avoir donné à Christophe Colombo ridée d'entreprendre le voyage aux Indes, qui lui a fait découvrir l'Amérique.

En élevant là coupole de Santa-Maria del Fiore, Brunelleschi a montré combien il était hardi et habile dans lexercice de son art. Quant au goût qui règne dans cette partie de Tédifice, il se ressent du style à demi-golhique qu'Arnolfo di Lapo avait imprimé au vaisseau de l'église. C'eut été une faute si Brunelleschi ne s'y était pas conformé.

Mais Brunelleschi avait un talent à lui. C'est l'homme de la renaissance de l'architecture. Il est tout à la fois le Petrarca , le Bbccacio et l'Angelo Poliziano de son art; et comme le dit Vasarî, en observant le palais Pitti et les deux églises de Saint-Laurent et du Saint-Esprit , on reconnaît les compositions d'un homme qui avait soigneu-

sèment étudié les moouments antiques de Rome, et en était venu, à force de veilles et de recherches éjudites , à distinguer , à connaître jsycientifiquement la différence des ordres d'architecture , et à en faire l'emploi avec autant de sagacité que de goût

Le palais Pitti résume tous les essais tentés depuis plus d'un siècle à Florence, en architecture privée. Le plan est simple et beau. Mais quoique la décoration extérieure du coté de la place ait de la miajesté, et que les proportions des trois étages qui la composent , soient dans des rapports heu^ veux , cependant la citadelle se fait sentir, et en voyant le palais Pitti, on se rappelle involontairement les vieilles tours du haut desquelles les Guelfes et les Gibelins s'entretuaient. Luca Pitti eut ridée d'élever ce palais vers 1 460 ; il engagea Brunelleschi à lui faire le plan le plus grand , le plus somptueux qu'il pourrait imaginer. Ce riche et puissant citoyen, mourant de jalousie À la vue des palais que Gôme des Médicis et les Strozzi avaient fait construire , résolut d'effacer l'éclat de ces deux édifices , en en faisant bâtir un dans la Qow duquel les deux autres y disait-il , /^oz^/ra/e/i^ danser. Mais, malgré l'immensité de sa fortune , Luca Pitti ne put cependant faire face aux dépenses excessives qu'occasionnait cette bâtisse et U fut forcé de l'interrompre. Ses héritiers , plus prudents que lui, laissèrent ce palais inachevé ; et Jong-temps après, en i5499ilfut vendu à la femme de Gôme premier, grand-duc de Toscane , qui en fit la résidence habituelle des princes de la famille des Médicis.

OUGABGHIE. ^kSà

Quant aux églises de SaunLoren^o et do San»

Spîrîto. ce sont deux œuvres qui caraetéri^ent Tère de la renaissauoe, I^a déniera surtout ^t en architecture ce que les excellents v^rs latins et italiens d'Angelo Poliziano sont pour la poésia Il est facile de voir que l'architecte, comme l'écrivain, possédait cette connaissance profonde tt passionnée deFantiquité ainsi que ce goût délicat qui fait juger de Fensemble par un détail ^ comme d'une partie d'après le tout. £n un mot, Branol* leschi était doué de cet art fin, sans lequel la science la plus étendue devient stérile.

Les principaux habitants du quartier d'outrer Arno avaient demandé à Brunelleschi le modèle de cette église ; mais il ne fut exécuté qu^après l'incendie de celle que l'on voulait remplacer , vers 147^9 P^ conséquent après la mort de l'artiste. La disposition de Saint-Spirito est en croix latine, avec trois nefs dont les colonnes sont d'ordre corinthien. C'est, dans son ensemble comme dans sesparties, un chef-d'œuvre descience, de délicatesse et de bon goût. C'est, il faut le redire encore , l'architecture antique restaurée avec le même discernement et la même élégance qui présidèrent aux travaux des Petrarca, des Boo^ cacio, des Poggio et des Poliziano, lorsque ces derniers restituèrent les lettres et la poésie latine. Le seul détail qui trahisse l'époque de la renaissance, est l'emploi des entablements figurés aiH des3us des chapiteaux , desquels naissent les archivoltes unissant les colonnes. Quoi qu'il en soit, on a peine à comprendre comment un ouvrage

d'architecture si parfait de proportions a été fait au xv* siècle.

Les statuaires et sculpteurs qui appartiennent â la période de temps où fleurirent les deux Lapo et Brunelleschî , sont Giotto , Donatello et IiOrenzo Guiberti; quant aux peintres, on doit l^stinguer Cimabue, Giotto, MàsaccioetDomenico Ghirlandaio , qui eut Thonneur d'être le maître de Michel -Ângelo Buonarotti. Mais le nom de Hiehel-Angej une fois prononcé, eflface tous ceux des artistes florentins qui ont plus ou moins heureusement figuré à Tépoque de la renaissance. On doit même dire que , malgré la supériorité remarquable de tous les hommes de lettres , savants , érudits et philosophes de l'académie platonicienne, sans en excepter Laurent des Médicîs lui-même , leur gloire le cède cependant à celle de Michel- Ange. Cet homme est dans les arts, comme Dante en poésie, un géant tant soit peu difforme en quelques parties de sa personne , mais toujours imposant par sa stature , sa force et sa haute intelligence.

Michel- Angelo Buonarotti est né en i474î cinq ans après la mort de Pierre P' des Médicis , et lorsque Laurent le Magnifique exerçait déjà un pouvoir souverain sur l'ombre de la république florentine. Encore enfant, il arriva à Florence pour apprendre la grammaire à l'école d'un certain Francesco d'Urbin. Il ne tarda pas û faire connaissance avec F. Granacci , élève du peintre Bomenico Ghirlandaio , qui le mena chez son maître. Les dispositions ^u jeune Michel-Ange

OLIGARCHÏE. âS5

pour le dessin étaient telles , que Von assùi^ qpàè Ghirlandaio, en voyant ses premiers essais, prévit que la gloire de son jeune élève obscurcirait la sienne.

Ce fut en 1489 que Michel-Ange, âgé de quinze à seize an« , battant le pavé de Florence avec son ami Granacci, fut introduit par celui-ci dans le jardin Médicis, près de Saint-Marc. Le portique et les chambres du casin , ainsi que les aUées du jardin, étaient ornés de statues , de bustes et de fragments antiques recueillis par les soins de Laurent. Le Magnifique avait encore réuni dans cette espèce de musée, devenu, avec la succession dés temps, la galerie de Florence, des tableaux et des sculptures de la main des artistes les plus distingués depuis la renaissance des arts. Ce lieu était en quelque sorte le complément de l'académie platonicienne, où Laurent attirait par son affabilité et ses largesses les jeunes artistes, afin qu'ils y trouvassent et de grands modèles à étudier ^ et des secours lorsqu'ils en avaient besoin.

Le jeune Michel-Ange n'eut pas plutôt aperçu ces richesses antiques, qu'il abandonna l'atelier de D. Ghirlandaio , pour aller passer toutes ses journées dans les jardins Médicis. Au nombre des jeunes artistes florentins qui fréquentaient ce lieu, et dont les noms sont devenus pUis ou moins célèbres , on cite : F. Rustici , F. Granaccî , N. Saggi, L. di Credi, G. Buggiardîni, et Torrigiano , sculpteur, celui qui , à la suite d'une querelle avec Michel Ange dans les jardins Médicis, lui cassa le cartilage du nez d'un coup de poing.

On a déjà pu juger du tact qu*avait Laurent des

ft66 FLOBEKCS.

Médicis pour deviner le mérite des hommes. Il ue tarda pas à distinguer celui de Michel-Auge, Après avoir mis ce jeune homme à Tessai en lui faisant faire quelques copies des antiques qui ornaient tes jardins, il procura un emploi à son père, et •e chargea entièrement du fils. Laurent l'établit dans un petit appartement de son palais, et le fit manger à sa table entre lui et ses enfants. Lé caractère et les talents du jeune Michel-Ânge ex* dtèrenttoujours Tintérét de Laurent, qui ne tarda pas à lui témoigner des attentions qu'il ne réser* vait qu'aux hommes de choix dont il était entouré» Souvent 9 dans le cours de la journée, il le faisait venir dans son cabinet particulier, et là, il lui montrait et lui laissait tout le temps d'admirer à loisir les précieuses médailles , les camées et les riches bijoux, soit antiques , soit modernes , qu'il conservait dans ses écrins.

Outre ces objets d'études positives dont Michel- Ange pouvait disposer pour se perfectionner dans son art , il trouvait encore dans la maison de Laurent, des occasions fréquentes et inappréciables d'orner, de cultiver son esprit par la conversation. Toute l'académie platonicienne , tout ce qu'il y avait de distingué à Florence , soit du pays même, soit étranger , tous les hommes d'état et d'église , tous les savants et les érudits , les poètes et les écrivams , se rendaient chez le Magnifique où demeurait Michel-Ange, oùil était traitécomme Tun des fils de la maison.

Mais l'homme qui , par la profondeur de ses connaissances , par l'aménité de son caractère et les grâces de son esprit, concourut peut-être le

OUGAECHI£. 967

plus directement à faire profiter rinstmctioo chez le jeune Michel-Ângelo , est cet Àngelo PoUh ziano , habitant aussi le palais Médicis^ mangeant à sa table , et chargé , à cette époque , de Yéàft* cation de Pierre , le fils aine de Laurent le Magnip fique. Poliziano , charmé de Téléyation de caraotère et d'esprit qu'il reconnaissait dans le jeune sculpteur, l'instruisait sur l'histoire , la mytho^ logie et les lettres. H lui fournissait même des sujets à traiter ; et l'on voit encore aujourd'hui dans la maison Michel-Angelo , à Florence , un combat de centaure, exécuté en bas-relief par Buonarotti, à cette époque, et d'après Tinspiratîon d'Angélo Poliziano.

Ce premier ouvrage^ qui fit connaître Michel-* Ange , fut terminé en 1 49^ 9 peu de temps avant la mort de Laurent , lorsque le jeune sculpteur florentin avait dix-huit ans. La perte de Laurent fit sur lui une profonde impression. Il quitta le palais Médicis et retourna chez son père, où , après être resté inactif pendant quelques jours, il trouva par hasard un vieux morceau de marbre qui était resté long-temps exposé à la pluie et au vent, et dont il fit un Hercule.

Pierre avait succédé à son père Laurent; un événement puéril va faire sentir toute la distance qui séparait ces deux hommes , et comment ce suc-« cesseur, aussi peu agréable aux Florentins que son père avait été aimé d'eux, compromettait sa dignité et celle de sa famille. Pendant l'hiver de 1493 à 94, il tomba une grande quantité de neige. Pierre des Médicis eut une fantaisie de jeune homme , et désira voir élever dans la cour de

â68 FLORENCE.

Éon palais une statue de neige. Ayant envoyé chercher Michel-Ange chez son père, il lui donna cette étrange tâche a remplir. Le seulpteur se conforma â cet ordre , et pour prix de sa complaisance , fut rétabli dans le palais de Pierre sur le mëine pied on il avait été du temps de Lautent« En cette occasion, Pierre se conduisit comme un impertinent qu'il était « malgré les bons soins qui lui avaient été prodigués par Angelo ' Poliziano. Pour Michel-Ange, on connaît assez la fermeté et la noblesse de caractère qu'il a montrée pendant le cours de sa vie, pour ne voir dans cette complaisance de sa part autre chose qu'un sentiment de respect et de reconnaissance témoigné au fils en souvenir du père.

Toutes les actions de la vie de Michel-Ange prouvent au surplus que ce grand homme , exclusivement occupé de son art , tout en ne négligeant pas les occasions qu'il eut d'être agréable aux Médicis, comme particuliers , n'épousa jamais dépendant leurs intérêts politiques. Les historiens qui ont écrit la vie de cet artiste, les vers remarquables qu'ila laissés n'apprennent rien sur ce que nous appellerions aujourd'hui ses sentiments patriotiques. On sait seulement que les habitudes de commerce de ses compatriotes, les Florentins, lui étaient antipathiques.

Dès qu'il'vit la direction que Pierre II des Médicis donnait aux affaires publiques, Michel-Ange prévit quelles en seraient les suites. Il quitta Florence , et après quelques courses dans les états vénitiens, retourna à Bologne où Aldovrandî, l'un des magistrats de cette ville, le tira d embarras

pour un droit d'entrée qu'il n'avait pu payer, et lui donna l'hospitalité. Là on lui fit lire les soirs des passages de Dante, de Petrarca et de Boccâcio, que la belle prononciation deBuonarotti , âgé de vingt ans , rendait plus agréables encore à l'oreille de ce magistrat. Cependant Michel*Ange ne tarda pas à faire connaître son mérite dans toute l'Italie et particulièrement à Rome. Mais sa vie particulière d'artiste n'entre pas dans le sujet que nous traitons, et l'on se bornera a rappellerles époques et les occasions où ce grand statuaire est revenu . dans sa patrie.

A l'âge de 36 ou 87 ans , Buonarotti, qui venait de terminer à Rome plusieurs grands morceaux de sculpture , fut engagé par les amis qu'il avait à Florence , à revenir dans sa ville natale ; il céda à leurs instances. C'était vers i6o4, pendant l'exîl des Médicis , alors que Pierre Soderini remplissait la charge de gonfalonier à vie. C'est à ce temps qu'il faut reporter Texécution de la statue colossale de David, placée à l'entrée du Yieux-Palais oA elle est encore. On raconte, au sujet de cette statue, que le gonfalonier, ayant avec assez peu de raison blâmé la forme du nez de David , Michel- Ange eut l'air de reconnaître la justesse de son ob- ' servation , passa la râpe à quelque distance du défaut indiqué , et laissa tomber de la poussière de marbre qu'il avait eu soin de prendre dans sa main, ce qui satisfit l'amour-propre de Pierre Soderini, pour lequel Michel-Ange fit d'ailleurs plusieurs ouvrages.

Vers le même temps on eut l'idée de décorer de peintures la grande salle du conseil dans le Vieux-

970 YLOREHCS.

Palais. Hichel-Angelo et Léonardo da Yîncî furent choisis pour exécuter concurremment ce grand trayail. Les deux artistes firent chacun de leur côté le carton ou dessin qui devait leur servir pour peindre leurs fresques. Léonardo avait eu l'idée de représenter un grand combat de cavalerie; quanta Michel-Ange, il avait pris pour sujet un épi« aode du siège de Pise , où des soldats occupés à se baigner dans FÂmo, pendant la chaleur, sont tout-é-coup avertis par la trompette que le com^bat va commencer. L'exécution de ces ouvrages fîit interrompue par les troubles civils qui accompagnèrent la rentrée des Médicis à Florence, ^1 lôia; et les cartons, qui bientôt après forent portés dans le palais de la famille rentrée , se perdirent faute de soin. Tous les contemporains parlent de ces deux compositions, dont ils déplorent la perte, comme de deux chefs-d'ceuvre de Fart moderne.

Rien ne saurait mieux donner Tidée de la haute estime que Ton faisait à Florence du talent de Michel-Ange et de certaines singularités de moeurs particulières à ce temps , que Pànecdote suivante. Buonarotti , après avoir commencé le carton de M fresque pour la salle du conseil , fit un voyage à Rome pour s'entendre avec le pape Jules II , à* l'occasion d'un achat de marlxres destinés à Texécution du tombeau de ce pontife. Par le malentendu ou l'impolitesse d'un domestique du pape, Michel-Ange ne put avoir Faudience papale sur laquelle il comptait. Piqué au vif, notre grand sculpteur sort de chez le pape , va payer les mar-< bres de ses deniers , et revic^nt droit à Florence.

Vainement un courrier envoyé par Jules II a-t-41 rejoint l'artiste irrité à Pongibbonsi, Michel-Ange continue sa route et rentre fiirieux auYieux-Palais pour achever son carton. L'humeur, la colère même l'emporta au point de lui faire répéter qu'il ne voulait plus rester en Italie. Il allait, disait-il, se mettre aux ordres du Grand-Turc qui , par l'intermédiaire de plusieurs religieux franciscains, l'avait fait demander pour construire un pont de Constantinopie au faubourg de Péra. Il ne fallut rien moins, outre les instances du gonfalonier Pierre Soderini , que la résolution qui fut prise de le nommer ambassadeur de la république flo-« rentine auprès du pape Jules II , pour rétablir la paix entre ces deux personnages. Cette réconciliation eut lieu en eflfet à Bologne , par l'entremise du cardinal Soderini qui expBqua les motifs de l'artiste et lui fit rendre la bénédiction du pape. Après la révolution de i5i2, lorsque les Médicis rentrèrent à Florence, Michel- Ange travailla pour cette famille. Il s'occupa de la bibliothèque et de la sacristie de l'église Saint-Laurent, ainsi que des tombeaux et des statues de Laurent et de Julien , du Jour et de la Nuit, qui font le principal ornement de ces édifices. Mais ces travaux ne purent être terminés avant la révolution smvante, celle de 1527, pendant laquelle le gonfalonier Gapponi fit chasser de nouveau les Médicis et rétablir le gouvernement démocratique tel qu^^ était avant 1 5 1 â. Michel- Ange était à Florence pendant ces troubles auxquels la jeunesse la plus instruite de cette ville avait pris part. Charles-Quint avait dit qu'il rétablirait les Médicis dans Florence,

^7^ FLORElîfCE.

et le prince d'Orange, son général, se dirigeait vers celte ville pour en faire le si^e. C*est en cette occasion que Mîchcl-Ange fut chaîné, comme ila été dît, de réparer et d'inspecter les fortifications de Saint-Miniato. Mais lorsqu'il vit que tous les moyens de défense devenaient inutiles, il sortit secrètement de la forteresse qu'il avait garantie jusquelà de rartilleric ennemie au moyen de balles de laine et de matelas suspendus à des cordes , et se dirigea vers Yenise d'où il revint à Florence, pour partager les dangers du siège avec ses concitoyens, en 1 53 1 . Après la rentrée des Médicis, il lui restait encore une carrière immense à parcourir, car ce grand artiste n'est mort qu'en 1 563. Mais tous les grands travaux d'art qu'il entreprit depuis 1 53 1 , ne se rapportent pas à notre sujet, puisqu'ils ont été achevés à Rome. Ce sont les peintures de la chapelle Sixtine , son Moïse , sa Piété , son Christ au roseau, le Palais Farnèse, où il a perfectionné l'architecture florentine, et enfin la coupole de Saint-Pierre de Rome , l'une des constructions les plus élégantes et les plus gigantesques qu'ait élevées la main des hommes.

On conçoit facilement que l'architecture, la statuaire et la peinture n'ont pu atteindre le degré de perfection auquel Arnolfo di Lapo , Rrunelléschi, Masaccio, Ghirlandaio , Donatello et Michel- Ange les ont portées, sans que toutes les branches des arts inférieurs ne se soient ressenti de ces progrès. La gravure sur bois , sur pierre précieuse et sur métaux , cultivée depuis le commencement du XV* siècle , rivalisa avec ce que l'antiquité a laissé de plus parfait en ce genre. Quant à l'art de

oligarchiï:. 373

couler en bronze , à la ciselure , à TorféTrerie et la bijouterie , on led yit prenfdre un développement rapide au temps de Laurent des Médicis , surtout lorsqu'un artiste célèbre par la férocité de ses mœurs et Féclat singulier de ses talents , le Florentin Benvenuto Cellini , appliqua à ces différents arts tout le caprice de son génie et Finconcevable dextérité de sa main.

Pour achever cette ébauche de Fimmense tableau du xv* siècle , il faut revenir encore à cette académie platonicienne près de laquelle s'en était élevée une autre d'abord simplement rivale de science et de gloire, mais qui donna bientôt naisrsance à une faction politique. L'académie et les jardins Ruccellai virent naître cette disposition à la fois érudite et politique qui entrainala jeimesse florentine en lôs^S et iSag à s'infatuer des anciennes idées républicaines. C'est dans ce lieu où se prépara scientifiquement cette anarchie molDientanée dont on ne put sortir qu'en nommant Jésus- Christ roi des Florentins.

Après la mort de Laurent le Magnifique et le bannissement de son fils Pierre II, l'académie platonicienne était passée sous la protection d-un historien célèbre, Bernardo Ruccellai. Cet homme, puissamment riche , avait rassemblé chez loi , à l'instar des Médicis , une foule d'objets précieux de science, de littérature et d'art. Entre autres curiosités , fl possédait une collection de portraits des poètes , des orateurs et des empereurs de l'antiquité grecque et romaine. Ses jardins étaient (paiement ornés de statues, de bas-relifs antiques, et c'était au milieu de ces objets et à l'ombre des I. 18

arbres qui leur servaient d'abri, que Ruccellai acx^ueillait et entretenait tout ce qu'il y avait d'hom-' mes distingués à Florence. Malgré son origine platonicienne, cette réunion savante admettait de préférence les dissertations sur Tarchéologie , sur l'histoire , et l'on s'y occupait beaucoup de politique et d'éloquence. Quoiqu'à certains égards on puisse regarder les préfaces de Machiavelli comme des jeux d'esprit, il est certain cependant qu'il a composé ses discours sur les Décades de Titelive , ainsi que ses Dialogues sur l'art de la guerre, pour être lus dans les jardins Ruccellai. Or la nature et la gravité de ces écrits semblent indiquer le genre d'études auxquelles se livraient ces académiciens.

£n i5qi, quand le cardinal Jules des Médicis, depuis Clément VII, gouvernait assez despotiquement Florence , il arriva qu'un des membres de l'académie Ruccellai, Jacopo Diaccto , professeur d'éloquence, tînt des discours véhéments contre les Médicis à plusieurs de ses jeunes conjfrères et entre autres à Z. Buondelmonte et à Louis Alamanni ^ auteur du pocme de la Coltiç^ajs/o/se.Ce professeur , comptant surtout sur ces deux derniers pour tenter quelque coup et rendre la liberté à Florence , déployait devant eux tous les trésors de son érudition , invoquait le souvenir d« tous les Grecs et Romains qui avaient délire leur patrie des tyrans , dans l'intention de les engager à se défaire du cardinal Jules des Médicis.

11 paraît certain que ces jeunes gens et L. Alamanni lui-même prêtèrent l'oreille à ses discours, mais que la conjuration fut découverte. Diaceto

eut la tête tranchée; Buondelmonte , Alamanni et plusieurs autres furent exilés^ et Facadémie supprimée.

Quelque temps après, PallaRuccellaî ouvrit de nouveau son palais et son jardin aux académiciens. Mais en 16^27, lorsque la nouvelle d^ sac de Rome vint augmenter les dispositions turbulentes et démocratiques que Térudition historique et le triste gouvernement du cardinal Jule»^ avaient mises dans Tesprit de la jeunesse de Florence , Palla Ruccellai se déclara pour les Médicis. Palla était un honnête citoyen ; il était loin de désirer que les hommes de cette famille devinssent maîtres de la république , mais il' trouvait juste qu'on leur conservât les droits de citoyens de Florence. Ces délicatesses sont ordinairement mei interprétées dans les révolutions, aussi le peuple devint - il furieux. Palla Ruccellai n'eut que le temps de rassembler ce qu'il avait de plus précieux dans ses écrins pour prendre la fuite avec sa femille. Alors la rage populaire se manifesta dans toute sa force, et le palais, les jardins, les statues et tous les objets d art furent renversés, brisés ou détruits.

Cependant les fils de Palla ouvrirent encore celte académie. Lorsque le pape Léon X vint à Florence en i5i5, on lui représenta dans ce lieu les premières tragédies que Ton eût imitées des anciens ; la Sofonisba du Trissino et la Rosmunda de Jean Ruccellai, celui même qui recevait le pontife dans son palais , et auquel il donnait un spectacle dont aucun souverain de l'Europe n'a- * vait même l'idée à cette époque.

Mais il faut s'arrêter ; et bien que mille détails du plus haut intérêt pour Thistoire de la politique , du commerce , des sciences , des lettres et des arts à Florence, aient été omis volontairement, on croit cependant avoir suflSsamment prouvé que, dans la confiance du peuple florentin envers les Médicis , comme dans la puissance progressive et envahissante de cette famille à Florence , il y a quelque chose d'inévitable et de fatal qui tient à des causes et à des résultats que la science humaine ne saurait expliquer. Dans ces deux grandes phases de l'histoire de Florence , c'est-à-dire pendant la période purement républicaine de i2i5 à 1378, et dans le cours de celle de Foligarchie médicéenne de 1878 à i53i , on voit toutes les facultés intellectuelles de l'homme revêtant à Florence les formes de la poésie, du commerce, de la politique, des sciences, des lettres et des arts, s'élancer d'abord dans une ligne tendant vers l'infini, et qui tout-à-coup cèdent à la courbe parabolique, plient et retombent rapidement vers la terre.

En efiet, la poésie sublime , grave et chaste de Dante , va aboutir aux sonnets délicatement indévots de Laurent des Médicis , aux Lettres familières et à la Mandragore de Machiavelli.

Le commerce si puissant, la population si nombreuse à Florence jusqu'à la peste de i348, tombent à partir de ce fléau et de la découverte du Nouveau-Monde.

L'apogée de la république florentine est déterminée par l'apparition de Sylvestre des Médicis,

OLIGARCHIE. Q^y

et se soutient à peine jusque sous Côme l'Ancien, dit le père de la patrie.

Le beau temps de l'oligarchie florentine est compris dans les quatorze ou quinze années du règne littéraire et politique de Laurent des Médicis.

Quant à l'âge d'or de l'érudition et de la science littéraire, il commence à Petrarca, et finit encore à Machiayelli.

Le vol des arts est celui qui soutint le plus long-temps son élévation ; car, dès le xiii** siècle , Cimabue leur avait imprimé une direction forte et nouvelle; et Michel -Angelo Buonarotti, qui a travaillé jusqu'à ses derniers jours, n'est mort qu'en i564.

En étudiant ce grand réveil de l'esprit hiunain depuis l'aurore de la renaissiance des lumières jusqu'à leur diffusion , provoqué par le secours des écrits nouveaux , des écoles et enfin de l'imprimerie , il faut reconnaître qu'une nation , comme un individu , a son enfance , sa virilité et sa vieil- ' lesse; qu'une nation, qu'une ville même, comme un homme, après avoir eu son âge d'espoir illimité, d'illusions sans cesse renaissantes et de courage à toute épreuve, devient après moins confiante dans l'idée du bonheur parfait et plus désireuse d'un repos passable , d'un bien - être que l'on puisse conserver ; et qu'enfin le loisir et l'habitude du repos la fait tendre vers l'inaction.

Mais il faut considérer aussi que , parmi les nations comme parmi les hommes , il y en a d'une constitution singulièrement énergique , d'une intelligence plus rapide , plus vaste , et en quelque

sorte prophétique , d'une habileté d'exécution tenace et savante, mais dont la destinée, malheureuse sans doute, semble d e tre vouée à se couvrir de gloire en ouvrant toutes les voies qu'il est donné à Tintelligence humaine de parcourir. Or c'est , il nous semble, le sort do Florence, qui, soutenues! long-temps par des espérances folles , dévorée par des passions indomptables, travaillant toujours sans avoir rien fait pour son propre bonheur, paraît avoir accompli d'une manière aveugle la mission divine qui lui fut donnée de rallumer le flambeau de toutes les connaissances en Europe , et de déterminer .prophétiquement, comme Dante a montré la croix du Sud , le point où toutes les idées, toutes les inventions, toutes les sciences iraient aboutir

Sa<D^iiIE(QIIIItIB<

L\URBN»ZINO HEDICIS.

■ICMEL ANCB BUONAROTTI.

ALËXANU MBDICI:

Alexandre des Médicis, duc dé Florence.— Lorenzino desMédicis. — Gôme, premier grand-duc de Toscane.— François-Marie, son successeur.— Mariages, amours de ces princes. — Éiéonore des Albizzi. — Bianca Capello.

Les vicissitudes tumultueuses de la république ide Florence bieix connues, et les progrès , la gloire et la faiblesse de l'oligarchie médicéenne suffisamment expliqués , il reste à dire ce que fut la monarchie florentine , l'influence qu'elle exerça sur la ville où siégeaient ses princes , et l'état de la Toscane quand Florence en devint la capitale.

Les fastes de cette monarchie sont tristes. Humble vassale de l'empire , brillant d'une gloire stérile pour elle et doublement embarrassée d'un développement extraordinaire d'intelligence et d'une dépravation de mœurs dont ce siècle seul heureusement a fourni l'exemple , Florence monarchique ressemble à une noble et belle fille que ses

282 FLORETfCE.

passions, ses talents et ses malheurs ont réduite à Fétat de courtisane.

Comme un général fait raser la campagne pour éclaircir et faciliter ses grandes opérations militaires, Charles-Quint, impatient de couper court à toutes ces petites querelles démocratiques dont la Toscane était encore agitée, fait assiéger et prendre Florence , et lui impose pour maîtres, mais sous sa tutelle , sa fille bâtarde Marguerite , avec son époux Alexandre des Médîcis, bâtard de Laurent, duc d'Urbin.

En effet, de quelle importance pouvait être Fétat plus ou moins démocratique du gouvernement de Florence , lorsque l'on agitait lune de ces questions d'où dépendaient les destinées de l'Europe ? Alors , trois hommes d'un mérite différent^ mais presque également forts comme souverains , se disputaient la suprématie de la puissance : Soliman , empereur des Turcs , le roi de France, François I", et l'empereur d'Occident, Charles-Quint, qui menaçait l'Europe de la servitude,

La France, pour s'en défendre ainsi que ses voisins , s'unissait immédiatement aux Suisses si belliqueux alors, et appelait l'Ottoman vers les contrées occidentales pour faire diversion aux forces de l'empire d'Allemagne. Eassuré par la distance et les barrières qui le garantissaient, François I" ne voyait pas sans une joie secrète Soliman , maître de la Transylvanie et de la Hongrie, venir braver les forces allemandes sous les murs de Vienne , et inquiéter Charles-Quint jusque dans les possessions qu'il avait en Italie.

MONA.RGHIE. 1283

Quant à Charles-Quint, empereur d'Allema^ gne , possesseur de tous les états héréditaires d'Autriche , maître de Milan , de Naples , de la Sicile et de la Sardaigne , arbitre suprême des actions d'André Doria à Gènes , et de celles d'Alexandre des Médicis à Florence; roi d'Espa-. gne 5 et en cette qualité roi des Indes-Occidentales nouvellement découTertes : nul souyerain ne s'était encore trouvé dans des conditions plus séduisantes et plus favorables pour tenter la réalisation d'une monarchie universelle.

Cependant, cet homme puissant par ses peuples et par son génie , trouva un obstacle insurmontable à ses projets , dans la France qui , inférieure à tous les membres épars de l'empire, si Ton ne compare que les forces matérielles, avait au résultat une puissance bien plus grande qui lui était donnée par l'unité de son vaste territoire, par celle de ses lois, de ses coutumes, de son langage , et par son attachement à son roi.

L'Italie fut presque toujours le champ où ces grands intérêts se débattirent, et pendant les préoccupations violentes auxquelles les combattants étaient en proie , le sort de ceux qui prêtaient le terrain fut ordinairement réglé avec une sorte de précipitation dédaigneuse qui cachait cependant des desseins profonds. Ce Ait ainsi qu'en 1 53 1 , Charles-Quint , impatient de détruire le levain de républicanisme qui fermentait encore dans Florence, jeta là un mince bâtard d€s Médicis, comme on met une pierre sous la roue d'un char , pour l'empêcher de reculer. Tel est le commence-

S84 FLOREVGE.

ment de la monarchie florentine qui a fini par revenir à la maison impériale d'Autriche.

Alexandre des Médicis, fils naturel de Laurent, duc d'Urhin, et, à ce que l'on dit, d'une servante africaine , avait vingt et un ans lorsqu'il fit son entrée à Florence avec Muscetola.

Ce Muscetola , délégué de l'empereur, lut dans la salle du Yieux-Palais et en présence de toute la Seigneurie , le décret impérial établissant Alexandre chef de l'état. L'ancien gouvernement était aboli, etpour sauver les apparences, on laissait seulement au peuple le droit d'élire ses magistrats. Mais dès l'année suivante , i ô3q , F. Guicciardini, l'historien, et Baccio Yalori, tous deux dévoués aux intérêts de Clément YII et de l'empereur, surent se faire nommer magistrats et ne tardèrent pas à rendre un décret portant qu'Alexandre des Médicis serait reconnu duc de la République avec toute l'autorité d'un prince , et que cette dignité serait héréditaire dans sa famille.

Cet Alexandre, âgé de âi ans, espèce d'aigrefin politique fort spirituel, s'avisa, sitôt qu'il fut duc, de rendre la justice dans sa bonne ville de Florence , de manière à ce que ses jugements tiennent précisément le milieu entre ceux du roi Salomon et de l'écuyer Sancho-Pança. Cette jurisprudence épigrammatique plut beaucoup aux Florentins, grands faiseurs de chansons et de bons-mots , de leur nature. Bien leur en prit de se contenter de ces plaisanteries , car non-seulement il ne fut plus permis de s'assembler sur la place du Vieux-Marché ou du Vieux-Palais , pour s'oc-

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cuper des affaires publiques , mais les rues et les maisons mêmes se remplirent d'espions mettant la main sur ceux qui avaient Tair de se faire des signes d'intelligence. Les citoyens d'ailleurs étaient désarmés et la cloche de la tour de la Vache , avec laquelle on appelait autrefois le peuple à l'assemblée ou aux armes , avait été enlevée du palais de la Seigneurie.

Ce même palais Médicis, aujourd'hui Riccardî, où Côme et Laurent avaient si noblement protégé les savants et les artistes , fut le lieu où Alexandre , après avoir été salué duc de Florence , rendit théâtralement la justice et ne tarda pas à tenir sa cour licencieuse. L'incroyable dépravation de ses mœurs lui aliéna promptement jusqu'à la bienveillance d'une populace que ses mots piquants et des spectacles publics donnés assez fréquemment et avec beaucoup de luxe , lui avaient attachée. Tous le» historiens s'accordentà dire que ce jeune homme, poussé par une ardeur insatiable des plaisirs, abusa de son rang et du pouvoir qu'il avait dans Florence pour y commettre les excès les plus scandaleux et les plus criminels. On dit que ne bornant pas l'insolence de ses entreprises à aller ravir les femmes jusque dans le sein des familles les plus honorables , il franchissait les murs des couvents pour en arracher celles qui s'étaient vouées à Dieu.

Ces crimes le firent haïr de toutes les classes de citoyens et de tous les partis. Hais ils excitèrent particulièrement l'indignation des hommes qui conservaient dans leur âme le vieux sentiment républicain. Les Strozzi , et entre autres Philippe,

d86 nx)isircE.

le chef de cette (ainille , ne cachait qu'avec peine, dans son palais, rendez-TOus de tons les mécontents , rhorrenr que lui inspiraient les déportements du jeune prince. Louise Strozzi , sa fille, ne fut pas à Fabri des insultes des compagnons de débauche d'Alexandre qui, lui-même, à ce que Ton croit ^ ayait jeté ses vues criminelles sur cette jeunepersonne, morte bientôtaprès empoisonnée.' Cependant une jeunesse instruite , mais tant soit peu pédante ; pleine d'ardeur, mais comprimée par la police active du gouvernement^ passait les jours dans un silence morne et les nuits dans des conciliabules où Ton se rappelait à l'envie les beaux jo«rs de la république florentine comparés à ceux de la république romaine. Gaton et les deux Bru-lus étaient les héros dont on vantait , dont on enviait la gloire' et le destin ; et plus d'une fois le nom d'Alexandre des Médicis fut mis à la place de celui de César.

L'épithète de tyran donnée à ce jeune prince ne manquait pas de justesse ; car, sans parler de la manière révoltante avec laquelle ses passions le portaient à traiter les familles de Florence, il était Tinstrument de Charles-<^uint et entrait dans les vues tyranniques de son parent, le pape Clément VII. Ce pontife, profitant de sa part de pouvoir sur Florence , forma le projet, lorsqu' Alexandre fulfait duc , de construire non pour la défense de cette ville , mais afin de la tenir en respect , une forteresse , celle dite d'en-bas ou de Saint- Jean. L'édifice fut construit avec une telle célérité, que, commencé au mois d'avril 1 634, on l'acheva au mois de décembre i535. Alexandre

des Médîcîs en avait posé la première pierre.

Philippe Strozzi , loin de prévoir le véritable objet de cette citadelle , en avait approuvé la construction. Le malheureux ne se doutait guères que là, deux ans plus tard, enfermé par l'ordre des Médicis , il y terminerait sa vie.

En 1 536 , la ville de Florence vit entrer solennellement au milieu d'un appareil royal, Marguerite, fille naturelle de l'empereur. Agée de i3 ans, on la maria, le 1 3 juin de la même année, au duc Alexandre. Après la bénédiction nuptiale qui fut donnée aux époux à Saint-Laurent, les fêtes se célébrèrent au palais Médicis où après le repas il y eut bal , comédie, et enfin un tournoi sur la place Saint-Laurent.

Cette union ne fut pas de longue durée , car un an était à peine écoulé que le duc Alexandre mourut assassiné. Au nombre des jeunes gens pleins des souvenirs de la république et ne rêvant que la chute du tyran pour rendre la liberté à Florence, se trouvait Lorenzo di Pier Francesco deî Medici , dit Lorenzino (le petit Laurent) à cause de la délicatesse de sa personne et de ses traits.' Cet homme , lié de parenté avec Alexandre , avait l'esprit vif et tourné au sarcasme. Fort lettré, il composait en langue italienne des tragédies , des comédies à la manière des anciens , et faisait des chansons fort libres pour plaire au duc près duquel il demeurait , dont il partageait les débauches et qu'il excitait même par ses paroles et ses complaisances à tous les genres de dérèglements. Lorenzo affectait de se vêtir d'un costume à l'antique et négligé , se gardant de porter comme tout

le monde alors des armes, pour lesquelles il prétendait avoir une aversion insurmontable. Toutes ces singularités lui valaient l'admiration des jeunes gens 5 et le duc lui-même , tout en se moquant parfois de ses manies , Favait surnommé \e philosophe^ et ne pouvait se passer de lui un seul instant. Il lui accordait même une confiance si aveugle que, malgré les avis de gens sensés persuadés que Lorenzo tramait quelque projet sinistre contre le duc, celui-ci, loin d'en tenir compte, répondit que s'il était obligé de s'absenter quelque temps de Florence, Lorenzo serait l'homme auquel il remettrait le plus volontiers le soin de ses intérêts. Cet aveuglement est d'autant plus difficile à expliquer qu'Alexandre était loin de vivre sans înquié* tude et sans précautions. Non content d'avoir fait désarmer les citoyens de Florence , il ne marchait jamais sans être cuirassé et accompagné dans ses courses par des lanciers allemands.

Soit que le duc afiectionnât réellement Lorenzo ou que les complaisances de cet homme pour ses passions lui fussent devenues indispensables , il est certain qu'ils vivaient toujours ensemble. La maison occupée par Lorenzo communiquait avec le palais Médicis par des issues secrètes , en sorte qu'à toute heure de jour et de nuit ces deux compagnons de débauche pouvaient se réunir.

Le célèbre sculpteur Benvenuto Cellini raconte que peu avant la mort du duc Alexandre, ayant été chargé par lui de faire son portrait pour le coin de la monnaie , il eut l'occasion d'aller plusieurs fois au palais Médicis où il trouva toujours Lorenzino auprès de ce prince. L'artiste venait

pour montrer son ouvrage et obtenir la permission d'aller l'achever à Rome où étaient ses ateliers. Un jour que Cellini employait toute sa rhétorique pour arracher cette permission du prince , Lorenzîno était là, écoutant sans rien dire. Enfin le duc, comme s'il eût été impatienté de ce silence, engagea tout-à-coup Lorenzo de conseiller à Benveîïuto de rester à Florence. « Tu ferais mieux, Cellini, dit alors Lorenzino , de demeurer ici. «Mais l'artiste reprit son thème , et tout en démontrant qu'il seraitbeaucoupplusconvenablement à Rome pour terminer son travail , il se tourna tout-àcoup vers le familier du duc et lui dit : « Mais vous, M. Lorenzo, qui êtes un homme si spirituel el si savant, est-ce que vous ne donnerez pas un revers pour la médaille? — Oui, oui, certainement, répondit Lorenzino , je pensais précisément à te donner un revers qui fût digne de son Excellence. » Le duc sourit, puis ajouta : « Lorenzo, vous lui donnerez im revers, et il ne partira pas. — Je le ferai, dit Lorenzino avec un sourire pincé, le plus tôt que je pourrai; et de plus j'espère qu'il étonnera le monde entier. » Alexandre, qui le connaissait pour un homme bizarre et fort paresseux, se retourna sur le lit où il était couché et se mit à rire avec un signe d'incrédulité. Cependant Benvenuto Cellini prit congé du prince et s'en alla à Rome.

Mais Lorenzino entretenait une fatale pensée et attendait avec une patience féroce l'occasion de l'exécuter. Elle ne tarda pas à se présenter. Dans le voisinage de la double habitation du duc et de son complaisant^ demeurait une dame de la I. 19

famille des Ginorî. Catherine, tel était son nom, passait pour une personne aussi belle que sage. Alexandre , en étant devenu passionnément amoureux , espéra queLorenzino , fertile en stratagèmes de galanterie, Taiderait en cette occasion. Il lui confia donc son secret, sans lui laisser ignorer qu'il mettait en lui toutes ses espérances. Lorenzino se montra sensible à cette nouvelle preuve de confiance, promit au duc de le servir et Fassura même du succès.

La nuit du 6 janvier i536 fut choisie pour effectuer le rendez-vous entre Alexandre et Catherine. Sous prétexte de ne pas donner de scandale dans le palais, on convint que Tentrevue aurait lieu dans la maison de Lorenzino. A Theure dite, le duc Alexandre, enveloppé d'une grande simarre garnie de martre zibeline et tenant son épée , fut conduit par Lorenzino dans sa maison. Arrivé dans la chambre , le prince se jeta sur le lit en attendant la dame. Mais en ce moment, Lorenzô prit Fépée avec adresse, en entoura la garde avec le ceinturon de manière à ce qu'elle ne pût être facilement tirée et la plaça avec une prudence affectée sous l'oreiller. Ces précautions prises , il quitta le prince en lui disant qu'il allait bientôt revenir avec Catherine.

Mais à quelques pas de là , Lorenzino trouva un homme de confiance aposté par lui : t Scoroncolo, lui dit-il à voix basse, mais sans pouvoir diasimulei* sa joie, voici l'instant de te montrer reconnaissant de tous les bienfaits dont je t'ai comblé. Viens m'aîder à me débarrasser d'un ennemi que je tiens enfin dans ma chambre!

MONAKCHÎË. $91

-— Allons ! dit Scoroncolo. — Mais, ajouta Lorenzino, ne t'effraie pas, si c'est un ami du duc — Eh! quand ce serait le duc, je ne reculerais pas, lui répondit le Brave, — Hé bien! c'est luimême, dit Lorenzino, il est là, il ne peut plus nous échapper. » A peine avait-il prononcé ces mots qu'il entra dans la chambre avec son affreux compagnon , s'approcha du lit , demanda : « Dor^ mez-vous ? • et au même instant enfonça une épée courte dans le dos d'Alexandre, Le duc, quoique mortellement blessé, se précipita du lit, se saisit d'un tabouret dont il se fit un bouclier. Mais au moment où le prince se dirigeait vers la porte , Scoroncolo lui porta un coup de couteau dans la joue. Alexandre lâcha le siège qu'il tenait, et furieux se jeta sur Lorenzino, « Traître 1 lui dit-il en le serrant avec violence , ah ! traître ! je ne m'attendais pas à cela de toi ! » Ce furent les seules paroles qu'il proféra pendant toute cette horrible scène. Cependant Lorenzino ayant repoussé violemment son adversaire sur le lit, tenait sa main sur la bouche d* Alexandre pour étouffer ses cris. C'était avec un acharnement égal que l'agresseur et la victime cherchaient à donner ou à éviter la mort. Il fut tel que le duc coupa presqu'en entier avec ses dents le pouce de la main de Lorenzino, Celui-ci était faible de corps ; cette lutte opiniâtre avait épuisé ses forces, et il sentit qu'il lui serait impossible d'achever à lui seul son horrible tâche. Il ordonna donc à Scoroncolo de l'aider. Ce misérable, jugeant que dans un tel désordre il serait difficile de frapper le duc sans blesser son assassin, passa son épée entre les jambes de Lorenzin(^

pour parvenir jusqu a la victime. Mais soit par le fait de l'obscurité, de son émotion, ou de sa maladresse, Scoroncolo nefit que plonger inutilement son épée dans les matelas. Lorenzino était pressé d'en finir; il se souvint alors qu'il portait sur lui un couteau , la seule arme qui ne le quittât pas. Rassemblant donc ce qui lui restait de forces pour maintenir Alexandre renversé sur le lit et s'armer de son couteau , il y parvînt non sans peine , coupa la gorge à sa victime , et dans sa rage moucheta . son cadavre de blessures.

Cependant Benvenuto travailloit à Rome à l'eflSgie d'Alexandre pour la monnaie florentine. Beaucoup de bannis de la faction opposée aux Médicis habitaient cette ville, et voyaient d'un très mauvais œil l'artiste chargé de reproduire les traits de leur ennemi. Mais aussitôt que la nouvelle de la mort d'Alexandre leur fut connue, la gaieté et l'humeur railleuse naturelles aux Florentins leur revint , et c'était à qui d'entre eux irait le premier plaisanter Cellini sur la mort de son tyran. Le célèbre orfèvre , très vantard , comme on sait , n'avait pas manqué de raconter tout ce qui avait été dit à Florence chez le duc Alexandre au sujet de l'ouvrage qu'il achevait. Aussi , le jour même où le meurtre du duc fut connu , François Soderini , qui se promenait à cheval dans les rues de Rome , ayant rencontré Cellini , le regarda en riant et lui dit : « Eh bien ! Lorenzino des Médicis ne t'a pas manqué de parole ; il t'a envoyé le revers de la médaille de ton infâme tvran. »

Quant aux habitants de Florence, quoique leurs intérêts politiques fussent distinctement se*

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ago

parés par rattachement au gouvernement républicain ou à la famille Médicis , la personne d'Alexandre fut peu regrettée , même par les hommes de ce dernier parti.

Il faut convenir que les partisans de la liberté avaient été représentés et servis par un lâche as^ sassin ; car, après son action privée, Lorenzino se montra plus lâche encore , au moment où son crime aurait pu servir au moins à soulever les républicains de Florence s'il s'était montré au peuple. Mais sitôt qu'il eut égorgé Alexandre, il s'enfuit précipitamment de Florence avec son aidebourreau 5 alla se réfugier à Venise , puis à Constanlinople et en France , d'où il retourna encore à Venise en 154.7, où il fut tué par deux anciens soldats de la garde d'Alexandre , vengeurs de la mort de leur maître.

Ce lâche scélérat, vil complaisant des débauches d'Alexandre , mort à vingt-six ans , républicain d'académie , rhéteur froid , bel esprit goguenard et féroce , a mis le comble à la lâcheté qu'il avait déjà montrée, en écrivant, à Venise, une apologie de sa conduite envers le duc son parent. A l'entendre , sa longue hypocrisie et la catastrophe sanglante qui en fut le résultat , n'eurent pour seul motif que l'amour de la liberté et le désir de délivrer sa patrie d'un tyran.

On a conservé tous les détails de cette horrible aventure ainsi que l'apologie ampoulée et sophistique de Lorenzino des Médicis. En faisant connaître ici ce lâche assassinat, on a voulu donner une fois l'idée de ces meurtres épouvantables dont Florence, ainsi que le reste de l'Italie, furent

tant de fois le théâtre pendant le xvi* siècle ; et Ton a choisi de préférence Tanecdote de ce genre tout à la fois la moins scandaleuse et relative à un fait important de l'histoire de Florence. Elle servira à faire connaître quelle a été la transition de l'oligarchie à la monarchie dans cette ville , et ce que valent au juste son Brutus et son César.

Quoi qu'il en soit, le principe de l'autorité héréditaire à Florence était consacré dans l'opinion et appliqué à la famille des Médicis. Mais avant de passer au règne du successeur du duc Alexandre , il est nécessaire de résumer les formes du gouvernement qui furent établies sous le nom de ce tyran éphémère, mais imposées au fait par les intrigues de son parent Clément VII, et par la volonté de son beau-père Charles-Quint.

Partant de ce principe que sous Fancien gouvernement de la république, on créait tous les deux mois huit citoyens appelés seigneurs, ce qui faisait que , dans l'espace d'un an , quarante-huit personnes passaient par cette charge ; à la place de cette seigneurie bimestre et élective , on créa quarante huit citoyens que l'on revêtît de cette charge pour la vie, et on les désigna par le titre d^optimats. Les douze bons-hommes restèrent compris dans les quarante-huit.

Quant à la Balie , ou souveraineté populaire, on prétendit la représenter par quatre-vingt-cinq citoyens à Tagrégation desquels on donna le nom de conseil des deux cents , malgré l'infériorité de leur nombre.

On abolit la distinction entre les arts majeurs et mineurs , et il fut décidé que ces corporations

MONARCHIE. Qg6

ne seraient plus aptes à exercer les magistratures.

Enfin on déclara le duc Alexandre chef et prince de rÉlat et du gouvernement, avec le titre de doge delà république florentine, pendant sa vie, et après lui ses enfants légitimes à perpétuité, ayant toujours égard à la primogéniture, et , à défaut de descendance légitime , celui de la famille qui serait le plus proche parent.

Ce nouveau gouvernement se composait donc de trois éléments : le doge , les quarante-huit ou optimats, et le conseil des deux cents, dont les dignités , les offices et les magistratures étaient à vie.

L*autorité des deux cents consistait à faire droit aux pétitions particulières , après les avoir préalablement soumises à Texamen des douze bonshommes. C'étaient encore les deux cents qui étaient chargés de nommer au scrutin toutes les personnes revêtues des emplois dits des Quatorze^ des Onze et des Huit^ espèces d'administrations particulières, pour la guerre , la justice , les vivres , etc. , ainsi que tous les citoyens remplissant des places subalternes qui ne dépendaient pas immédiatement du doge et des quarante-huit.

Tout le pouvoir dictatorial abstrait était donc resserré dans le conseil des quarante-huit, et, pour l'avenir, personne ne pouvait faire partie de ces optimats à moins qu'il ne fût âgé de trente ans , et qu'il n'eût fait partie déjà des deux cents. Quant à l'élection des quarante-huit, elle appartenait au prince. Les quarante-huit n'étaient pas salariés.

Le doge tenait lieu de gonfalonier et de tous los

*2yG FLUiihyci-.

autres magistrats ; rien ne pouvait être proposé ni décidé sans lui ou son lieutenant.

Les quarante-huit délibéraient sur les lois et les impôts proposés par le prince; outre cela, ils remplissaient toutes les magistratures inférieures dans la ville; et quand on admettait à ces charges de simples citoyens , ceux-ci opéraient sous la tutelle d'un ou de plusieurs membres des deux conseils , nommés , comme on Ta vu , par le souverain. Rien n'était donc plus absolu que le pouvoir du duc Alexandre à Florence , montre de lever des impôts à son gré, gardé par des lanciers allemands, entouré d'espions, et soutenu extérieurement par Clément VII et Charles Quint. Tel est le système de gouvernement sur lequel on greffa la monarchie à Florence en i533, système conservé par les successeurs d'Alexandre , mais que la plupart d'entre eux modifièrent par leurs talents et quelquefois par la douceur de leur caractère.

La succession d'un souverain à l'autre est toujours une affaire scabreuse dans une monarchie naissante. Dès que les familiers de la cour d'Alexandre eurent trouvé son cadavre ensanglanté, et lorsque le lendemain ils apprirent la fuite de Lorenzino , ils pensèrent que le soulèvement du peuple était à craindre. Le cardinal Cibo , chargé surtout par le pape de veiller aux intérêts de la famille Médicis, mais pâle en ce moment de la crainte d'être massacré par le peuple , envoya des courriers en toute diligence à Pise et à Arezzo, pour faire venir à Florence toutes les troupes dont on pourrait disposer. Cependant, par un de ces stratagèmes que le palais fermé d'un prince permet

MoiNAuCiiii:. âg-y

d'emplojer, oa tint un jour la mort du duc secrète, ou au moins incertaine, pour les habitants de Florence. Le cardinal Cibo fit mettre du sable devant la porte du palais Médicis ; on dressa un màt auquel on suspendit toute sorte d'objets précieux et brillants , comme si le prince eût dû donner en ce jour un bal et une fête à mascarade, et lorsque quelqu'un venait pour lui faire la cour, selon la coutume, on lui répondait, en prenant un air gai et joyeux, que son excellence avait veillé toute la nuit et qu'elle se reposait. On joua cette comédie du mieux et aussi long-temps que l'on put. Mais les nouvelles fausses et vraies ne tardèrent pas à circuler dans la vîUe ; et le lundi matin, vingt-quatre heures après l'événement, on sut dans Florence que le duc Alexandre avait été assassiné par Lorenzino. Cette nouvelle jeta la consternation parmi les partisans des Médicis, et remplit de joie le cœur des républicains. A cette cpnf usion de contentement et de douleur qui ne laissait pas de jeter du trouble dans Florence, vint se joindre l'excitation causée par les discours et les prédications des frères dominicains de Saint- Marc. Ces religieux, ayant conservé dans toute leur vivacité les opinions de Savonarola, ne manquèrent pas en cette occasion de rappeler les prédictions que leur saint prophète avait faites, en disant que le temps était venu où , comme leur prédécesseur l'avait annoncé, Florence reprendrait ^a liberté et en jouirait éternellement.

Pour prévenir les eflfets de cette agitation générale, le cardinal Cibo, dans l'intérêt du pape et des Médicis , ainsi que F^ Quicci^r^ni et F, Yet-

agS FLORENCE.

tori , dévoués à la politique de Tempereur , s'entendireut pour faire hâter Tarrivée des troupes et veiller attentivement à l'issue de cette affaire embarrassante. La veuve du duc Alexandre s'était réfugiée dans la citadelle nouvellement bâtie, avec les deux jeunes enfants naturels de son époux, Giulio et Giulia. Dès que les premières craintes furent dissipées , on tînt une espèce de conseil chez le cardinal Cibo, logé dans le palais Médicis même. Une partie des magistrats y furent appelés avec les chefs des plus grandes familles. L'un de ces derniers , endoctriné d'avance par le cardinal , proposa de substituer à Alexandre, son fils naturel Giulio. Mais chacun se prit à rire , lorsque, considérant l'extrême jeunesse de cet enfant, on reconnut clairement que le cardinal Voulait s'en ménager la tutelle et avoir la régence de l'État. L'avis fut rejeté et Ton se sépara jusqu'à la nuit, pendant laquelle tous les hommes considérables de Florence formèrent des conciliabules pour aviser au moyen de trouver un chef à l'État. Après de longues indécisions, le choix se fixa sur Côme, fils du vaillant Jean des Médicis, dit des bandes noires. Mais, avant que cette importante affaire fût décidée, il y eut beaucoup d'agitation dans les rues de Florence , et pendant que les grands et les magistrats de la ville, sérieux et affîairés , allaient et venaient de la seigneurie au palais Médicis , les marchands riant à la porte de leur boutique et frappant sur leurs volets^pour tirer les passants de leurs préoccupations politiques , leur criaient d'un ton goguenard : t Si vous ne pouvez pas achever V affaire y dites-le-nous^

nous la finirons ! » Ces plaisanteries répétées par la populace n'étaient rien moins que rassurantes; aussi Guicciardini, le cardinal Cibo, les courtisans et les citoyens attachés au parti Médicis avaientils grand'peur, d'autant plus que les portes de Florence ayant été fermées, il n'y avait pas moyen de penser à la fuite en cas d'insurrection générale.

Enfin tout se passa tranquillement. Côme des Médicis averti secrètement par ses amis , attendu avec autant d'impatience que d'anxiété par un grand nombre de citoyens , entra à Florence. Il était alors âgé de dix-huit ans. Sa figure était belle, on lui avait toujours reconnu une prudence au-dessus de son âge; et d'ailleurs, on aimait en lui le fils d'un des plus braves capitaines de l'Italie. Sa présence , les précautions prises par le cardinal Cibo et l'arrivée des troupes furent autant de circonstances qui rendirent l'entrée de Côme à Florence, non seulement facile, mais même brillante. Après avoir été fort bien reçu par les magistrats» ceux-ci l'élurent chef de la ville de Florence et de ses dépendances , car tel est le premier titre qui lui fut conféré. Ce fut le 9 de janvier , trois jours après l'assassinat d'Alexandre , que cette élection eut lieu. Le jeune souverain adressa aux magistrats un remerciement mesuré avec beaucoup d'art, n'oubliant pas, après avoir montré l'intention de pi*endtfe à cœur le salut de l'État, de rappeler qu'il devait le rang auquel il était parvenu à Charles-Quint, le plus grand empereur de la chrétienté. Après cette allocution, et lorsque Côme rentra dans son palais,

3oa FLORENCE,

le cardinal Cibo le prit à part sur le grand balcon et lui fit promettre quatre choses qu'en eflFet le prince exécuta ponctuellement par la suite : i» de rendre indifféremment la justice à tous; 2** de ne pas s'affranchir de l'autorité de Charles-Quint ; 3^ de venger la mort du duc Alexandre ; et 4^ de traiter avec soin les deux enfants naturels d'Alexandre , Jules et Julie.

A la suite du meurtre d'Alexandre , le nombre des Florentins exilés était considérable. Ces hommes, entièrement occupés du projet de rendre la liberté à leur patrie , rassemblaient des troupes pour chasser les Médicis de Florence. Ils parvinrent à former une armée dont ils donnèrent le commandement à Philippe Strozzi. Mais Corne ne leur laissa pas le temps d'augmenter leurs forces. Le 2 août lôSy , huit mois après son élection , il sortit de Florence à la tète de ses troupes, surprit l'ennemi pendant la nuit à Montemurlo, le tailla en pièces et fit un grand nombre de prisonniers. Philippe Strozzi lui-même tomba entre les mains du vainqueur et fut enfermé dans cette même citadelle d'en bas , pour la construction de laquelle il avait donné ses conseils et avancé de l'argent au duc Alexandre.

Cet homme, que des rivalités de famille et de richesses , bien plus que ses opinions politiques , avait rendu l'ennemi des Médicis, resta emprisonné dans cette forteresse gardée par un officier de Charles-Quint, qui la tenait à la disposition de son maître. Après plusieurs mois de détention, P. Strozzi vit entrer des juges chargés de l'interroger. Accusé d'avoir pris part à la mort du duc

MONARCHIE. 3ôl

Alexandre , on fut embarrassé à l'idée de faire tomber une tête si importante ; et pendant Tindécision des juges et de Côine, P. Strozzi, à ce que Ton prétend , se tua dans sa prison , ou plutôt , comme le croient d'autres , y fut mis à mort secrètement. Les écrivains de ce temps , qui ont fait un César d'Alexandre et un Brutus de Lorenzino, ont voulu aussi avoir leur Caton florentin, et ils assurent que Philippe Slrozzi , après s'être frappé de son épée , écrivit ce vers de Virgile avec son sang :

Exoriare aliqiiis nostrîs ex ossibus iiltor!

Un fait beaucoup plus vraisemblable, est le mot prêté à Charles-Quint, lorsqu'il apprit la mort de cet homme : ^ Puissent périr ainsi tous mes ennemis ! » dit-il en souriant.

Beaucoup de prisonniers de la bataille de Montemurlo furent jugés et impitoyablement mis à mort ; mais la puissance et le gouvernement de Côme s'affermirent. Ce prince avait un vif désir d'épouser la veuve d'Alexandre, Marguerite, fille de l'empereur. Cependant ce projet ne put se réaliser, et il se maria plus tard, toujours du consentement de Charles-Quint 5 avec Éléonore, fille du vice-roi de Naples , Pierre de Tolède , en août ] 539.

Côme , ainsi qu'on l'a déjà dit, suivit ponctuellement les conseils que lui avait donnés le cardinal Cibo. Lorsque Charles-Quint s'embarqua à Gênes pour passer en Espagne (i543), Côme alla le saluer dans cette ville et parvînt non sans

3oa FLORENCE.

pane, car il fallut appuyer ses prières de 1 5o,ooo docato, à retirer les citadelles de Florence et celle de Li^oume que Fempereur avait gardées depuis i53o jusque là pour sa sûreté. De plus, et malgré la mauvaise humeur qu'en ressentit le pape Paul 111 , il fit sortir de Florence les dominicains de Salnt'Marc, dont les prédications réTeillaient sans cesse les opinions démocratiques de Savonarola , et deux ans après il parvint à trouver deux hommes qui se chargèrent d'aller tuer Lorenzino à Venise. Enfin, en lôôy, après avoir pris aux Français la ville de Sienne qu'ils occupaient, et avoir été obligé de la racheter encore au poids de l'or à l'insatiable Charles-Quiat , il se rendit maître de cette importante cité qui assura sa puissance sur toute la Toscane.

Ce Côme , que la flatterie et les habitudes routinières des biographes ont fait surnommer le Grand y n'était point un homme de génie ; mais il montra une prudence et une habileté politiques fort grandes dans les circonstances difficiles où, tout jeune , il fut jeté. L'envie qu'il eut toute sa vie d'être grand-duc, et le refus malin et sournois que lui fit constamment de cette faveur Charles- Quint, de qui elle dépendait, contribuèrent singulièrement à tempérer les paroles et les actions d'un homme qui , ainsi que le prouvent plusieurs anecdotes de sa vie privée , était naturellement violent et emporté.

L'un des premiers soins qu'il prit, après la défaite des bannis à Montemurlo , fut d'établir de Tordre dans les finances de l'État. Toute»les tentatives faites à ce sujet , dans le temps de la repu-

MONARCtttË. 3o3

blique, avaient été plutôt des essais ingénieux qu'utiles. La prodigieuse richesse des banquiers et des négociants de Florence , mus alors par des passions ardentes , avait comblé les vides causés par les dépenses pour les guerres et pour l'érection des édifices publics. Mais le commerce ayant bientôt été réduit , et enfin pendant les exils des Médicis, et surtout pendant les révolutions qui avaient fait rentrer Alexandre , les sommes données à Charles^Quint et à ses officiers s'étaient élevées si haut, que non seulement les impôts n'avaient pu sufiire , mais qu'il avait fallu vendre pu engager les objets les plus précieux des églises , et emprunter même de l'argent au pape pour payer les dettes criardes. Sans prétendre que le mode des impôts établis par Gôme fût basé sur une justice rigoureuse, ce fut au moins une innovation bonne et importante, puisqu'il établit un ordre quelconque dans les finances.

Dès que Comte eut surmonté les obstacles matériels que présenta l'ancien parti républicain à son établissement à Florence , il s'occupa de régulariser et de donner plus de consistance au gouvernement , d'après ses idées de souverain. Partant de la réforme faite en i532 sous le duc Alexandre, dont on a vu le plan un peu plus haut, et sans ap^ porter de grandes difiérences aux fonctions des magistrats et au . nombre excessif des magistratures avec lesquelles il entretenait et nourrissait la vanité des Florentins , il se borna à rendre ces charges à peu près illusoires, en ne permettant jplus que ces magistratures prissent aucune décision ou ne rendissent un jugement sans son ap-

3o4 FLOREXCC.

probation formelle. Les chanceliers et secrétaires de tous les magistrats étaient tenus de lui porter journellement un exposé de ce qui avait été mis en question par eux, et rien ne se décidait que par l'effet de lavis et de la volonté du duc. Par ce moyen, ce prince donnait une forme légale à toutes ses volontés, et ôtait toute consistance aux différentes magistratures qui ne faisaient qu'approuver ses décisions. Non seulement Côme sut combiner cet anéantissement de la magistrature de Florence avec adresse, mais il mit encore un courage et une persévérance extraordinaires pour le compléter. Cet homme , d'un tempérament robuste, d'un esprit ferme, lisait absolument tous les procès-verbaux qui lui étaient remis, les corrigeait, les apostillait de sa main, et faisait souvent plusieurs fois le même travail pour la même affaire ou à propos d'une même question. Par cette ténacité à poursuivre ses idées et à y faire plier chaque corps de l'État, il énerva toutes les magistratures entre lesquelles le pouvoir avait été réparti jusque là, et après en avoir saisi toutes les branches, il les réunit et en fît un sceptre qu'il ne fut plus possible de lui arracher.

Le pouvoir, du moment qu'il est tyrannîque , craint tout ce qui peut interrompre le calme et la tranquillité sur lesquels se fonde particulièrement sa durée. Comme il arrive ordinairement après une succession de troubles civils , la dépravation des mœurs était générale à celte époque , et la licence des ecclésiastiques en particulier attira toute l'attention du nouveau souverain de Florence. On publia des lois répressives contre les

MONARCHIE. 3o5

irrévérences commises envers la religion et dans les églises. Il y en eut même , et ce furent les plus rigoureuses , contre les blasphémateurs ; on les condamna à avoir la langue percée. Cependant ces lois, comme toutes celles qui punissent un crime sans en détruire le principe , n'eurent d'autre eflFet que de faire quitter le pays à une assez grande quantité d'artisans, qui regardèrent, non sans raison, comme un acte tyrannique, la punition d^une mauvaise habitude comme sic'eût été un crime réel. On multiplia aussi les lois et les réformes pour les monastères. Les peines infligées aux religieux soupçonnés ou convaincus de ne pas se soumettre aux ordres qui leur étaient donnés de ne pas entrer dans les couvents de femmes, étaient afilictives et infamantes. Mais, soit que ces punitions ne fussent pas non plus en juste proportion avec les délits ou les crimes , ou plutôt que la licence des ecclésiastiques eût dégénéré en habitude invétérée , les efforts que Ton tenta pour la détruire furent à peu près inutiles , non seulement sous le règne de Côme, mais sous le gouvernement de ses successeurs, jusqu'à l'avénement de Pierre Léopold au grand-duché de Toscane.

Un acte cruel du gouvernement de Côme P', sont les lois qu'il fit contre les enfants des ennemis de sa race, bannis de Florence, et dont les biens étaient confisqués. S'étant aperçu qu'au moyen de substitutions ou d'arrangements privés, ces fils de bannis trouvaient parfois moyen de rentrer dans une partie ou la totalité des biens de leurs pères, il porta des lois qui ne pouvaient I. "ao

3o6 FLOREfCE.

plus être éludées rjcndit et le fisc propriétaire et régisseur de tous les biens des condamnés, en sorte ^ue leurs enfants furent contraints d'aller euxmêmes Viyre misérablement en exil.

Dans Tintention de détruire les anciennes causes de discordes entre les citoyens de Florence, et guidé, on doit le croire, par le désir de donner pïus de r^ûlarité et de force aux transactions enire les particuliers, Corne fît revoir le dédale des loiscivÔes et criminelles qu'avait louées la république, et commença une réforme dans l'administration de la justice. Mais quel que fut au fond le motif qui l'entraîna à prendre cette mesure , le résultat en fut bien peu satisfaisant. Alors il courait par toute la Toscane une foule de gens bannis, ruinés sans ressources, dévorés par l'esprit de naine et de vengeance. Les rixes , les querelles et [les meurtres se multipliaient à l'infini. Toujours porté, et par sa nature et par l'esprit de son temps, à intimider les malfaiteurs par la violence des peines, Côme fit promulguer par la magistrature des Onze, une loi contre les homicides , par laquelle, sans faire aucune distinction dans les circonstances du crime, on défendaitàtousles habitants de leur donner asile; ordonnant de les dénoncer , et promettant même une récompense à qui les tuerait ou les amènerait vifs devant la justice. D'après cet exemple , on doit penser que la réforme judiciaire de Côme n'eut pour objet que de diminuer le nombre des lois ; car, du temps de la république, on n'en a jamais fait de plus absurdeinent cruelle et injuste que cette dernière. Hàis 9*est dans la répartition des impôfs , (dans

MoirARCHnE. 307

les spéculations commerciales, et dans Femploi productif de l'argent, que cet homme a montré im véritable talent.

Corne, à cet égard, avait hérité des habitudes et des goûts de sa famille. Il entendait fort Heu te commerce qu'il faisait pour Florence' et pour «on propre compte. C'est dans cet esprit d-améliotion commerciale,etpour augmenter les revenusde la Toscane et de Florence, qu'il fit entreprendre le 'dessèchement du Val de Chianaet des Maremmes, afin de rendre ces territoires fertiles , but qui n'a été atteint en partie que de nos jours. Il aimait-et étudiait l'agriculture ainsi que la botanique; et dans les jardins Boboli, qu'Éiéonorc de Tolède^t lui firent planter près du palais Pîttî devenu leur résidence habituelle , Côme cultivait des plantes rares et précieuses de ses propres mains. Lorsqù^l irétablit l'université de Pise en i543 , acte louable et 'important de son règne, aux chaires qui la composaient déjà il en ajouta deux nouvelles, l'une de botanique , l'autre d'astrologie , amalgame bizarre qui démontre ce que la science retenait encore des erreurs du moyen-âge, et ce qu'elle devait déjà aux progrès de la renaissance. Pour faciliter l'étude de plantes à Pise et ensuite à Florence , il établit dans ces deux villes des jardins botaniques que les relations commerciales de la "Toscane enrichirent en peu de temps des végétaux croissant dans les différentes parties du monde. Son goût pour la chimie ne fut ni moins ardent ni moins Utile. Passionné pour cet art , car ce n'était pas encore une science , Côme s'y livrait avec une espèce d'emportement. Outre' la eoBipo&ition

3o8 FLORENCE.

de parfums , d'onguents et de pommades , fort à la mode de son temps , sans parler des drogues , des poisons et contre-poisons dont on prétend qu'il fit parfois usage ; ce fut lui qui trouva le secret de tremper Facier pour tailler le porphyre. La fonderie de Florence fut encore établie par lui ; et parmi les ouvrages remarquables qu'il y fit exécuter, on cite une pièce de canon d'une dimension extraordinaire , tant en longueur qu'en largeur. Elle se composait d'une certaine quantité de tronçons se vissant l'un avec l'autre , ce qui en facilitait le transport par parties et la rendait pro« pre à être transportée jusqu'au sommet des lieux les plus escarpés. C'est encore à Côme qu'est due la manufacture de mosaïque dite de Florence, dont les sujets, exécutés en pierres dures, représentent des fruits , des fleurs et des ornements.

Amateur des arts , son goût particulier le portait à la recherche des médailles et de3 camées. Après avoir fait élever le bâtiment dit des offices, sur l'espace compris entre le vieux palais et l' Arno , il rassembla , dans la grande galerie de ce vaste édifice, tout ce qui servit de fond à la galerie de Florence, constament augmentée depuis et si riche aujourd'hui.

Toujours dans l'intention de répandre l'instruction, Côme fit ouvrir, en i548, la bibliothèque Mediceo-Laurenlienne , dont il avait eu soin de faire exécuter les dessins donnés par Michel- Ange. Mais de tous les artistes, celui dont les ouvrages semblaient le mieux répondre à ses goûts, fut Benvenuto Cellini. Fondeur, orfèvre et statuaire, ce mélangé de talents plaisait à Côme, qui paya

largement à l'artiste son Persée coulé en bronze , et une foule de bijoux bien plus précieux encore par le travail que par la matière.

Côme eut une excellente idée, qui ne tarda pas à être adoptée dans les différents États de TÉurope , celle d'archives générales , ou il était ordonné de déposer le double de tous les actes privés et publics passés par les notaires. Cette précaution sage évita une foule de procès , qui n'étaient que trop communs dans un pays où , par suite de l'activité commerciale , il se faisait journellement de nombreuses transactions.

Il se déclara ouvertement protecteur des académies 5 et , à partir de son temps , elles se multiplièrent à Florence, L'académie degli Umidi^ qui avait succédé aux réunions littéraires et philosophiques des jardins Rucellai , devint enfin l'académie de la Crusca^ en i54o. Elle eut, dès son origine , le but qu'elle se propose encore : la conservation de la langue toscane pure. Les littérarteurs qui firent partie de cette association , se distinguèrent par des travaux philologiques, dont le plus célèbre et le plus utile est le dictionnaire de la Crusca. Côme aida ces académiciens dans leurs études , en mettant à leur disposition les précieux manuscrits qu'il possédait , en établissant à Florence une imprimerie célèbre dirigée par le Torrcntino, et en les encourageant, par ses largesses, à faire, en toscan, des traductions de tous les auteurs grecs et latins.

On pourrait presque dire que ce prince a pris part à la composition des histoires de Florence écrites de son temps. En mettant à part

3lO FLORENCS.

France^co Guicciardim , historien dévoué à la famille des Médicis, mais par intérêt pour Charles - Quint ^ si Ton excepte le républicain Nardi et l'apologiste des Médicis , Nerli , il est digne de remarque que Bernardo Segni et Benedetto Yarchi,attachés tous deuxà l'ancien gouTernement de Florence, furent cependant accueillis par Corne P% qui leur fournissait , dit-on , des notes et des mémoires pour colmpléter leur travail, ainsi qu'à l'Anunirato , auteur de l'histoire la plus complète de Florence. C'est une justice à rendre aux historiens florentins du xyi*" siècle, que ces hommes, yieillis dans le maniement des affaires de la république à laquelle ils étaient attachés , n'ont jamais trahi leur conscience ni vendu leur plume, 11 faut ajouter, pour la gloire de Côme, que ce prince n'a rien fait pour les corrompre.

Quoique l'établissement de l'académie de dessin à Florence remonte au commencement du XYi* siècle , il est certain cependant que c'est Corne qui lui a donné une forme régulière, des statuts, des privilèges, et qui lui a proposé des prix. Georges Vasari , le peintre et l'architecte privilégié de ce prince , malgré sa médiocrité dans ces deux arts , était l'âme de cette académie. C'est ce même •Georges Vasari qui a composé la vie des peintres , sculpteurs et architectes célèbres , ouvrage plein de faits curieux, où il se trouve de lourdes eri^ur^s, oiais écrit de verve et avec naturel.

Corne , entraîné par cet esprit d'ordre qui lui

fit, tantôt bien tantôt mal, enrégimenter toute la

Toscane, ordoimaHle mettre en corps les nouvelles

tcia faites depuis son gO'uyernexnent et d'en ooflà-

MONARCHIE. 3ll

poser un code , après avoir abrogé toutes celles que le temps, l'usage où sa volonté* avaient aDolies.

L'une de ses fondations où F^nipreinte de l'esprit monarchique se fait le plus sécMîr est celle iîe l'ordre religieux-milif àii*é des chevaliers de Saînï- Étîenne. Ir fut institué par ce prince en coinm^moration de la prise dé bienne , occupée par les t*rançais et défendue par tîerré Strôkzi. L'objet dé cette milice était la défense et la propagation de ïa toi cïirétienne, etpartîcùlîéremehtïa protection des cotes de l'Italie contré les pirateries ides ïurcs. En créant cet ordre , Côme eût tout a ïà fois l'intention de rémiplacer celm des cHéyaliers de Jérusalem chassés de Khodés, et de rehausser l'éclat de la noblesse qui l'entourait en en formant un corps aristocratique dont il était ïe chèl: Ce nouvel ordre, approuvé par lepapePîeïyéni56i\ eut pour résidence file d^Èîbe, où l'on bâtil exprès une ville portant le nom du prince son fondateur, Côsmopoli, changé bientôt' en celui de iPortô- Ferraio qu'elle a conservé. L'ordre des chevaliers de Saîni-Étienne a rendu dé grands services à ritalie en purgeant la Méditerranée des pirates barbaresques, et ïa statue équestre élevée à Cômè sur la place du Grand-Duc a été coulée avec le bronze des pièces d'artillerie que cette milice chevaleresque a conquises sur les pirates.

La nature de l'esprit de Côme le portait à classer tout. Il aimait les médailles, la botanique, la chimie, les finances. Il préférait les binliotlièques bien en ordre aux écrivains, et les académiciens et |és galeries, aux artistes. En Laurent le^Sfagni-

3ia FLORENCE.

fique on sentait le pocte , Tartiste , le philosophe brûlé du désir de connaître et d'apprendre; Tespérance accompagnait toutes les pensées du platonicien deCareggi. Mais Corne a déjà la prudence morne du savant. Il ne compte que sur l'expérience et la réalité; il arrange et combine tout, non d'après une idée de perfection abstraite , mais selon les besoins rigoureusement indiqués par la vie journalière. Laurent, après le tracas des affaires , s'occupait de Dante et de la philosophie de Platon; Côme, après le conseil, faisait des pommades, trempait de l'acier, classait des plantes , et inventait une. théorie de l'impôt tout en soufflant son charbon dans le laboratoire chimique de Saint- Marc. La différence qui règne entre ces deux souverains indique précisément celle des deux époques auxquelles ils appartiennent : 1 490 et 1 564* L'étude du cœur humain n'est jamais plus curieuse, plus utile, que lorsqu'on peut la faire sur certains personnages douées de quelques qualités , investis de puissance , jetés dans des circonstances difficiles, et forcés de se trouver en contact avec toutes les classes de la société , depuis les cardeurs de lainejusqu'aux têtes couronnées. Ce Corne des Médicis , si soumis à l'âge de dix-huit ans aux conseils du cardinal Cibo ; obéissant ensuite avec tant de réserve aux volontés capricieuses de Charles-Quint ; dont le gouvernement, comme les jardins Boboli, était aligné au cordeau; qui, dans quelques uns de ses goûts privés, se montrait patient, méthodique, minutieux même, était au fond un homme passionné, sujet à des emportements terribles, et qui, plusieurs fois, s'est débar-

MONARCHIE. 3l3

rassé par le fer et le poison de ses ennemis ou de gens dont la franchise ou la présence lui étaient importunes. Les mémoires manuscrits contiennent, soit à ce sujet, soit à l'occasion des galanteries plus que scandaleuses attribuées à ce prince et à Isabelle , Tune de ses filles , des détails que leur défaut d'authenticité doit faire passer sous silence. Toutefois il est certain que, dans un accès de colère contre un gentilhomme perugin qui avait trahi un de ses secrets , il le tua d'un coup d'épée dans son propre palais.

Mais un fait beaucoup plus grave est la mort de ses deux fils, le cardinal Jean, âgé de dix-neuf ans ^ et dom Garzia, âgé de quinze, ainsi que celle de sa femme, Éléonore de Tolède , qui ne survécut que peu de jours à ses enfants. Ce terrible événement eut lieu en i56a. Côme aimait beaucoup Téquitation, l'escrime, la danse, les joutes, la pêche même, mais surtout la chasse. Ce dernier goût était partagé par la duchesse et ses fils. Ils eurent tous l'idée de prendre ce plaisir dans les Maremmes , lieux humides où il règne un air pestilentiel dans la saison de l'automne. À la suite d'une de ces parties de chasse , le cardinal Jean mourut subitement, son frère le suivit de près , et la duchesse Éléonore cessa de vivre à quelques jours de distance. Toutes les personnes attachées à la cour du duc affirmèrent que ce triple malheur avait été causé par un mal contracté au milieu de l'air vicié des Maremmes; maïs le bruit se répandit à Florence, et tous les historiens le rapportent, que le cardinal Jean avait été tué par son frère à la suite d'une dispute née entre eux à l'occasion

3l4 FLORENCE.

d'une pièce de gibier ; on ajoutait que , dans sa colère , Corne avait percé son second Çls de sa main , et que la duchesse Éléonore , spectatrice de ce meurtre , avait succombé à la douleur.

Quoi qu'il en soit , Corne fut profondément affecté de ce funeste événement, quj le privait d'une partie de sa famille et faisait planer sur liiî de si affreux soupçons. Il fit revenir d'Espagne ^on fils aîné, François-Marie, et, après avoir conclu pour lui un mariage avec Ja fille de ïçmpereur Ferdinand 1*% Jeanne d'Autriche, il 15c décida , après vingt-huit ans d'un règne laborieux et pénible, à céder l'autorité souveraine à son fils, en se réservant la faculté de le diriger par ses conseils dans les occasions difficiles et importantes.

On passa l'acte de renonciation en i564, et Côme suivit cette résolution, dont toute l'Europe s'étonna, pour donner une preuve de condescendance à la maison d'Autriche, dont il espérait toujours obtenir le titre, si désiré par lui, de granddjuc de Toscane. A ce motif politique se joignirent des raisons d'une autre nature : Côme , fatigué d,es affaires, était devenu infirme, et les chagrins que lui causaient les malheurs récents de sa famille le rendaient peu propre aux soins journaliers du gouvernement.

Cependant, le mariage du duc François I" avec Tarchiduchesse Jeanne ayant été décidé, cette princesse fit son entrée à Florence, au milieu ^d'une pompe inusitée jusqu'alors. Le nombre et la qualité des personnages présents à cette cérémonie , et l'appareil somptueux qui les entourait, fr^ppèrçnt le peuple d'étonnement et d'admîra-

tîon, Vasari ^ chargé de rordoni^ance de ces fétea, dont il a laissé une ample description , n'avaitrîeijj réglîgé pour les rendre en quelque sorte impériales. Elles se CQntinuèrent juscji^'au car^avf^. ulre les peintuires , les arcs de trippiphe , les statue s et les emblèiQes doi^t on orna la ville , pu célébra des carrousels , des mascarades , des. joutes sur l'eau » des tQuri^ois , des con^bats de taureaux et de bétes féroces , sans oublier le calcio ^ le jeu antique et favoi^i de ballon , à Florence, Ce qui divertit lo plus fut une chasse de sangliers , de (Jaims et de cerfs , que le duc fit préparer sur la place Saiate-Crojx. Après le carnaval , le caractère des divertissements changea , et Ton en revint aux représeutatjious de^ Mystères, dont l'usage n'avait pas encore été entièrement abandonné à Florence, malgré les essais dramatiques de Pplitien , de Macl^iavel et de RuceJlaJ.

Ou logea les nouveaux époux au vieux palais, apr

2uel ou donua Je nom de palais Ducal; pour ôuie, il occupa toujours le palais Pitli. Mais, se frouvant ainsi séparé de sa fam^le , il copçut et fit exécuter le projet d'unir ces deux habitations, séparées par un grand espace de terrain et par FAruQ, au moyeu d'un long corridor pratiqué sur J^e faîte ^e toutes les maisons particulières et sur les boutiques du vieux pont. Cette construction );)j[zarre , dout uu étranger ne supposerait pas l'existence s'il n'e;a était averti ^ subsis,te eucore de nos ^ours, et n'est pas \ffxe des curiosités Jes naoins pi- ,ç[«antes de la ville de Florence.

Depuis sa re.traite des affaires , Corne vivait eu xiohe p^jiQuJtier, pêchan^ , cuHiyaut , faisa^nt bâ-

tir, et poursuivant ses entreprises de commerce et de marine. Ses relations avec son fils François étaient convenables et prudentes. En particulier, il le traitait d'une manière confiante et familière; mais dès qu'il lui parlait en public , il avait soin de laisser sentir que l'autorité émanait de lui. De son côté le jeune prince, dans sa conduite ostensible, témoignait à son père une respectueuse obéissance. Souvent même, lorsque Côme allait jusqu'à engager son fils à ne pas s'écarter des lois de la prudence et de la morale , François affectait de recevoir les avis de son père avec reconnaissance. Tous deux étaient intéressés à se prêter à cette petite comédie mutuelle, car chacun avait quelques faiblesses à cacher à l'autre.

Après la mort de la duchesse Éléonore de Tolède (i566) , Côme ne pouvant supporter les rigueurs du' veuvage, s'était attaché vivement à Éléonore des Albizzi , jeune demoiselle douée d'une rare beauté et d'une grande vivacité d'esprit. Cette jeune personne devint, du consentement de son père , la compagne habituelle du duc Côme, qu'elle égayait dans la solitude de ses maisons de campagne où il aimait à vivre. La force de cet attachement s'accrut au point de faire craindre que Côme n'eût l'intention d'épouser Éléonore des Albizzi , et ce fut à cette occasion que Côme se laissa aller à un de ces emportements qui le rendirent crinlînel. Sforza Almeni , son valet de chambre, voyant l'empire que la jeune Eléonore prenait sur son maître , et croyant servir le vieux duc, fit part de ses craintes au jeune François , en l'engageant à faire des représentations

sérieuses à son père sur ce sujet. Mais la franchise inconsidérée d'Almeni , et la hardiesse du jeune prince, produisirent un effet terrible. Peu s'en fallut que la colère de Côme ne tombât sur son propre fils , et ce fut le malheureux valet de chambre qui en porta tout le poids. Côme le perça de sa main.

Cependant la honte d'avoir coo^mis un tel excès ne diminua nullement Tamour du duc pour la jeune Éléonore, dont il eut un fils que Ton nomma don Giovanni. La naissance de cet enfant fut cependant le terme des relations de Côme avec sa maîtresse qu'il combla de présents ainsi que Carlo Panciatichi , chargé de l'épouser. Telles étaient les faiblesses de Côme ; or voici maintenant quelles furent celles de son fils.

Depuis i563, deux ans avant le mariage de François avec l'archiduchesse d'Autriche , Bianca, fille de Bartolommeo-Capello, gentilhomme de la république de Venise , était arrivée à Florence à la suite de son intrigue amoureuse avec Pietro Buonaventuri, Florentin. Ce jeune homme était à "Venise commis banquier dans la maison Sàlviati. Le voisinage, l'occasion fréquente de se voir, firent naître entre ces deux jeunes gens un amour violent. Ils ne tardèrent pas à trouver le moyen de se ménager des entrevues. Une femme de chambre, entièrement dévouée à Bianca, fit faire de fausses clefs du palais Capelli , en sorte qu'au milieu de la nuit la jeune demoiselle allait trouver son amant et rentrait chez elle avant le jour. Les choses ne purent aller long-temps ainsi sans que les suites de ces visites nocturnes ne fissent craindre aux

3l8 FLOREKCE.

amants là juste colère des parents de la demoîseDe. Ils prirent donc la fiiîte et se marièrent Parmi les rdsons qui déterminèrent Bianca à prendre cette résolution , il faut compter l'assnrance que lui avait dohtïée P. Bonaventuri quili était neveu des Salvîa'ti , et avait un intérêt dans leur maison de banque. En conséquence , Bianca avait pris, ^en partant , tous ses bijoux. ïls se mirent en route au mois de décembre i563, et se rendireiit à Florence.

Le père de Bianca tenait alïx plus grandes ïnaîsons de Venise. Animé surtout par les instances du patriarche d' Aquilée , son parent , il fit arrêter Baptiste Buonaventuri, oncle du ravisseur, et rendre , par le conseil des Dix , un arrêt contre Pierre Buonaventuri , comme ravisseur de la jeune demoiselle et de ses bijoux, et pour s'é- *tre fait passer faussement pour neveu de ^Pierre Salviati.

P. Buonaventuri, arrivé à Florence, ne sut pas plus tôt ce qui se passait à Yenise, qu'il alla implorer la protection du duc François, bien ^e Son père Côme ne lui eût pas encore confié les ténes du gouvernement à cette époque. Le jeune duc écrivit aussitôt au consul florentin à Tenise de mettre tout éïi oeuvre pour porter secours à B. Buonaventuri, retenu en prison. Mais les recommandations les plus puissantes ne purent calmer la futeur des parents de Bianûa. Ils exigèrent que le procès intenté contre Fonde de Buonaventuri, comme complice et fauteur de Tâttèntat , fût continué ; et ils obtinrent Tarrestâtî^n He tousrlés^érvitetxrs , condactetirs débarques et

MONARCHIE. SlQ

hôteliers , soupçonnés d'avoir favorisé là fiiïtc des deux jeunes gens. Enfin TaHaire traîna en longueur, et le malheureux oncle de BuonaVenturî , attaqué en prison de la fièvre pétéqtÈâle qui ré^ gnait dans la ville , en mourut, ce qui mit fin à ce procès.

À Florence , cependant , les aventures de Bianca avaient excité la curiosité et la compassion du jeune prince François, qui hientôt devînt éperdument amoureux de cette femme. On laisse aux curieux le soin d'aller chercher lés détails de cette aventure galante dans les mémoires et les nouvelles du temps. Il suffira de dire ici que le duc François et Corne son père eurent le plus vîf intérêt à tenir cette intrigue secrète , jusqu'au moment où le mariage du jeune duc et de l'archiduchesse d'Autriche fût arrêté et fait.

Mais sitôt que les noces eurent été célébrées , François mit si peu de mystère dans ses amours , qu'il nomma Pierre Buonavenluri son premier valet de chambre, choisit un logement pour Bianca dans la partie la plus agréable de son palais, et 'donna enfin tout l'éclat imaginable à rattachement qu'il avait pour cette femme.

L'extrême difiiérence des caractères de la mai-

tresse et de l'épouse, contribua sans doute à faire prendre cette résolution au duc François. Bianclia Capello était vive, enjouée, et avait mille ressources dans l'esprit pour alimenter la conversation avec son amant , dont le caractère était triste, l'imagination stérile , et l'esprit tout adonné aux calculs; car il était chimiste comme son père et faisait un commerce immense de dîànâhts.

320 FLORE:rCE.

Four l'archiduchesse, élevée dès renfance delà mauière la plus austère, adonnée tout entière aux exercices et aux œuvres de piété, elle fuyait jusqu'à l'apparence des plaisirs simples qu'elle regardait comme un écueil pour la vertu. Assez bien de figure, son caractère mélancolique et sa santé frêle diminuaient encore le peu de grâces que la roideur de ses habitudes faisait disparaître parfois entièrement. D'ailleurs son orgueil impérial souffrait à Florence et dans une cour dont les habf tudes étaient, comparativement à celles de sa famille, si bourgeoises. Les Toscans et tout ce qui était toscan lui déplaisait ; aussi n'admettaitelle dans sa familiarité que le peu d'Allemands dont elle était sans cesse entourée. Si l'on ajoute à ces dispositions la jalousie fort naturelle , mais acariâtre et sèche, que devaient alimenter dans le cœur de cette archiduchesse les avantages de sa rivale, on conçoit, sans l'approuver, le redoublement d'amour que François dut éprouver pour Bianca.

Au milieu de toutes les dissensions domestiques qu'entretenait la liaison du duc François et de Bianca , le rôle de Côme était passablement comique. Avant tout, il redoutait la mauvaise humeur de la maison d'Autriche, qui pouvait d'un * jour à l'autre se plaindre des traitements que l'on faisait supporter a une archiduchesse supplantée scandaleusement par une petite malheureuse Vénitienne. Aussi ne manquait-il pas de faire valoir ces raisons à dom François , en l'engageant à observer ail moins les convenances extérieures. Mais d'un autre côté , il était mal à l'aise avec son fils

MONARCHIE. 3q1

en traitant ce sujet, lui qui à quarante-neuf ans avait pris une maîtresse de quinze, avait voulu Fépouser. et avait tué son valet de chambre parce que ce serviteur Tavertissait de sa folie.

Aussi écrivait-il lettres sur lettres à son fils et à sa belle-fille , pour conseiller Tun et apaiser l'autre , lettres dont le sens détourné , mais facile à rétablir, était toujours : ménageons la maison d'Autriche pour devenir grand-duc de Toscane.

Mais Bianca était une de ces femmes que Ton n'abandonne pas facilement. Outre les séductions dont elle entourait son amant, elle lui causait sans cesse des embarras et des inquiétudes qui l'attachaient peut-être encore plus à elle. D'après ses sollicitations , François faisait toujours faire des démarches à Venise pour obtenir le pardon de son mari et la restitution de sa dot. Buonaventuri, d'ailleurs, lui causait des inquiétudes jour et nuit. On était informé à Florence que les parents de Bianca avaient envoyé un sicaire pour assassiner le mari de cette femme, en sorte que, pour prévenir ce meurtre, François était obligé d'entretenir continuellement la vigilance de la police. Ces préoccupations sans cesse renaissantes ne firent donc qu'augmenter l'amour que François avait pour cette femme , d'ailleurs si séduisante. Sa société devint pour lui une habitude, une nécessité insurmontable, puis enfin un lien indissoluble que les complaisances des courtisans, la jalousie de l'archiduchesse etladésapprobatîon publique resserrèrent chaque jour davantage.

Cependant Pierre Buonaventuri mourut assassine , en 1 672 , et si l'on doit se fier antémémoires

3ûû fLORUNCÈ.

du temps , le duc François n'aurait pas été étranger à celle affaire, Buonaventuri , depuis la faveur de sa femme, avait été comblé de biens par François. De fier qu'il était d'abord, il était devenu insolent et se croyait tout permis. Poursuivant avec effronterie toutes les femmes , il était parvenu à lier une intrigue galante avec une jeune veuve appartenant à une famille considérable de Florence. Les indiscrétions qu'il commit à ce sujet devinrent tellement publiques et si grossières, qu'un parent de la dame pria Buonaventuri de mesurer ses discours, ce qu'il ne jugea pas à propos défaire. Outré de cette conduite, le parent alla trouver le duc, auquel il porta ses plaintes, «t ce fut Bianca elle-même que le prince chargea d'engager son mari à se conduire avec plus de circonspection à l'égard de sa belle. Soit que la vanité de Buonaventuri fût blessée, ou qu'ua reste d'amour pour sa femme fût rallumé par la jalousie , il entra dans une telle colère , lorsqu'elle s'acquitta de sa commission auprès de lui, qu'il lui dit, et dans des termes que la muse de l'histoire ne saurait admettre , une grosse et incontestable vérité qu'il accompagna d'une menace de lui couper la gorge. Curieux de connaître au juste les détails de cet entretien , François s'était caché de manière à tout entendre. Il sentit qu'il était indispensable de prendre des précautions sérieuses contre un homme disposé à se laisser aller aux derniers excès, et il témoigna tout son mécontentement à Bianca. Mais, par un de ces phénomènes particuliers à l'Italie, Bianca aimai|; toujours bjN^ucoup son mari , et les injures et les

menaces qu*elleen avait reçues, loin de Favoir irritée , n'avaient fait que l'attencirir jusqu'aux larmes. Elle plaida donc la cause de son mari auprès de son amant, en assurant que Buonaventuri ne donnerait plus de sujet de mécontentement au duc.

La première chose que fit Buonaventuri en sortant de là , fut de mettre le pistolet sur la poitrine du parent de sa maîtresse , en lui disant : « Je ne sais qui me tient que je ne te tue ! » Alors le parent jura de se venger. Cependant il alla encore se plaindre au duc de cette nouvelle insolence. Leprince , disent les mémoires , fîtplusieurs tours de chambre en s'entretenant à voix basse avec le parent, et partit le soir même pour la campagne, où il resta jusqu'au surlendemain. Or, dans cet espace de temps , Buonaventuri avait été attaqué , percé de coups et mis à mort par dix personnes de la famille de la veuve. Le duc rentra à Florence, et jamais on n'a fait la moindre poursuite contre les auteurs de ce meurtre.

Vers ce temps , il s'éleva un différend , entre le duc de Ferrare et Corne, au sujet de la préséance des deux pays qu'ils régissaient et de leurs personnes mêmes. Celte affaire , vivement agitée à la cour de l'empereur Maxîmilien et à celle du pape, donna lieu à une quantité prodigieuse de défenses en faveur des concurrents, dont la forme finît par devenir assez ridicule. L'empereur, indisposé par la conduite du prince François à l'égard de l'archiduchesse sa sœur, avait pris parti pour le duc de Ferrare, sur les États duquel il entretenait d'ailleurs de flatteuses espérances. Mais Côme,

ayant offert des secours de toasgenres à Charles IX pour soutenir la guerre qu'il faisait en France aux huguenots 9 s'était acquis Testime particulière du pape Pie Y, et l'avait pour soutien dans cette affaire si importante pour lui.

Le pontife, impatient de terminer cette querelle de préséance comme il l'entendait, sans consulter le sacré collège, concéda à Côme le titre de Gp.akD'-Dlc. En tête de la bulle, datée du 27 août i56g , on fit peindre en miniature la couronne ducale, dans l'intérieur de laquelle on grava, ainsi que cela était convenu , cette inscription : « Bekeficio Pu V, pont. max. » On eut soin de donner à cette couronne une forme différente de celle adoptée en France , en Espagne et surtout

par l'empereur. Elle fut ornée , selon l'usage des anciens , de rayons surmontés par devant d'un lys rouge , armes de la république de Florence. ])ans l'excès de sa joie, Côme fit des dépenses énormes pour perfectionner ce bijou magnifique , en attendant l'instant d'en faire usage, le jour de son couronnement.

Depuis le mariage d'Éiéonore degli Albizzi , ce prince , pour qui le veuvage était un tourment insupportable , deyint encore amoureux d'une fille jeune, belle et très pauvre, Camilla Martelli. Ce fut aussi du consentement du père, que Côme prit pour compagne celte jeune personne, dont le caractère, beaucoup plus réservé que celui d'Éiéonore , s'accordait mieux avec l'âge et la dignité du grand-duc. Sitôt que le prince régent François eut connaissance du nouvel attachement de soq père pour Camilla, il reprit toutes les inquiétudes

MOiXARClllE. 320

que lui avait causées Éléonore. Mais le mauvais succès de sespremières observations à Côme , et la fausse position où le mettait à cet égard sa liaison avec Bianca , le réduisirent à souffrir et à craindre en silence.

Ces tracasseries intérieures coïncidèrent avec la querelle sur la préséance et la concession du titre de grand-duc à Côme. Ce prince, mu par la vanité autant que par la reconnaissance, voulut aller remercier le pontife et recevoir la couronne ducale de ses mains. Parti de Florence le 9 février 1670, il arriva bientôt à Rome, où il fut couronné, le 5 mars suivant, à Saint-Pierre de Rome, malgré la protestation des ambassadeurs de l'empereur et du roi d'Espagne.

Cependant Côme profita de son séjour dans la ville sainte , pour traiter deux affaires de nature bien différente , mais qui lui tenaient également au cœur , et dont il sut se servir pour flatter le pape et lui témoigner toute la reconnaissance que lui inspirait la concession de son nouveau titre de grand-duc. On s'occupait en ce moment à Rome de former une ligue contre les Turcs, ligue qui eut pour résultat, un an plus tard, la destruction totale de la flotte ottomane, battue dans le golfe de Lépante par don Juan d'Autriche, fils naturel de Charles-Quint. Côme demanda avec instance à entrer dans cette ligue, et fournît de grandes sommes d'argent pour l'équipement des vaisseaux. Par ce dévouement religieux, le grand-duc se concilia la bienveillance du pape comme souverain. Mais il désirait encore se le rendre favorable dans les rappports privés. Après

aToîr traité les grandes affaires politiques, Corne avait souvent avec le pontife des conversations familières , où il le consultait comme un père pour en obtenir des conseils sur sa conduite privée. Dans un de ces entretiens , où le duc lui parlait avec toute la confiance que l'on peut mettre dans un ami et un prêtre tout à la fois , il lui fit Faveu de sa liaison avec Camilla Martelli. Pie V, flatté d'une confession qui avait tout le charme d'une confidence, fit à son royal pénitent une exhortation pour le retirer de la vie de péché, indigne d'un prince catholique , et propre, avec la qualité de grand-duc, à autoriser le mauvais exemple parmi ses sujets. Enfin, et c'était là Tespoir de Côme , le pape lui dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour régulariser sa vie, que de sanctifier son union par le mariage.

Couronné grand-duc, et son mariage étant autorisé par le pape , Côme revint en toute hâte à Florence, et quinze jours après son couronnement, sans dire un seul mot de son projet à son fils François, il fit venir le curé de sa paroisse au palais Pitti , épousa Camilla Martelli en présçnce du père et de quelques autres parents, et reconnut pour son enfant une fille, Virginia, qu'il avait eue quelque temps avant de sa jeune femme, A la nouV^le de ce mariage , le duc François conçut les plus vives inquiétudes ; mais elles se calmèrent sitôt qu'il sut que son père, dans l'intention de tranquilliser l'archiduchesse sa femme, avait déclaré positivement que Camilla Martelli n'aurait aucun titre , aucun privilège, aucune autorité. Au fond , cette précaution avait pour objet de

ménager les bonnes grâces de Tempereur Maximilien, dont on espérait recevoir la confirmation du titre de grand-duc. Pour donner plus de poids à cette détermination, Côme se retira dans ses terres avec sa jeune épouse, et y vécut en simple particulier, s'occupant d'agriculture, de botanique et de la composition de poisons , dont on a trouvé dans ses papiers de nombreuses recettes. Il vécut ainsi, pendant quatre ans environ, jusqu'à sa mort qui arriva le 21 avril 1674, après un règne de trente-huit ans, et laissant de Camilla Martelli, outre sa fille Virginia qui épousa par la suite César d'Est , duc de Modène , deux fils , Pierre et Jean , qui tous deux se sont distingués dans la carrière des armes.

François P% après la mort de son père , prit le titre de grand-duc , et pour le premier uâage de sa puissance fit enfermer la veuv^e de Côme, Camilla Martelli , dans un cloître où elle termina ses jours. D'ailleurs il suivit le système polhSque et d'administration établi. par son père, tnaîs avec une intelligence beaucoup moins élevée et dans des vues souvent étroites. La liaison de ce prince avec Bianca l'avait mis dans une mauvaise position. Leurs amours étaient dévenus le thème des conversations malignes de toute l'Europe , et le sujet habituel des faiseurs de nouvelles en Italie. Son frère, le cardinal Ferdin^d, qui lui succéda, fit de vains efforts pour le détourner de sa vie voluptueuse. Après l'avoir aidé à déjouer une conspiration tramée encore par de jeunes débauchés qui voulurent singer les Brutus, il quitta Florence,

3*j8 FLOU KK CE.

las de donner des conseils que François avait résolu de ne pas suivre, et se retira à Rome.

Cependant, le nouveau grand-duc, )aloux de cette dignité , comme son père, obtint enfin, en 1 676, de son beau-frère, l'empereur Maximilien II, le titre et les honneurs de grand-duc. Quoi qu'il en soit, la sévérité inexorable de cet homme, qui lui-même avait besoin de tant d'indulgence; la fiscalité rigoureuse de son gouvernement, et sa vie scandaleuse , lui attirèrent la haine et le mépris de ses sujets. Par la manière dont il traitait le commerce pour son compte , iJ ruina ses États. 11 en faisait un entre autres avec sa nation et les étrangers, qui ne servait qu'à grossir ses immenses trésors. 11 s'associait volontiers à toutes les maisons les plus accréditées , soit de la Toscane ou des autres nations , ayant soin, dans l'un ou l'autre cas , de couvrir ses opérations sous le nom de ses sujets. Mais il s'occupait ouvertement et par lui-même du trafic des diamants , pour lequel il montrait une habileté due en partie à ses connaissances en chimie et en histoire naturelle. Ses galions et ses autres bâtiments de transport, sans cesse en course , lui rapportaient des revenus énormes; il faisait la banque û Yenise, à Rome, dans différentes villes de ses États, et tenait, dans presque toute la Toscane, des boutiques remplies de marchandises pour l'usage journalier. Mais , de tous ses trafics , la vente des grains en Toscane , dans toute l'Italie et jusqu'en Portugal, était celui dont il retirait les plus grands profits. Du reste, François P", comme son père Côrae,

avait la passion de Talambic ; c'est lui qui le premier, à Florence , est parvenu à imiter la porcelaine chinoise apportée en Europe.

Sa femme , Tarçhiduchesse Jeanne , mourut enceinte au mois d'avril 1578. On prétend que l'arrivée à Florence de Vittorio Capello, frère de Bianca, auquel le grand-duc fit une réception qui tenait du triomphe , produisît une impression si pénible sur cette princesse , qu'elle en mourut. Après cet événement , et de» que les honneurs funèbres eurent été rendus à la défunte , François , bourrelé par les éloges que l'on faisait d'elle , et par les libelles et les satires que l'on lançait contre lui , s'éloigna de Florence et parcourut les difierentes parties de la Toscane. Mais il ne put rester long-temps loin de Bianca , et ne tarda pas à rentrer à Florence. Cet homme, même avant l'assassinat de Buonaventuri et la mort de l'archidu-

If

chesse , avait eu la faiblesse criminelle de faire à sa maîtresse une promesse de mariage. Au retour de son voyage il consulta plusieurs religieux , savants théologiens , sur le cas de conscience qu'il se faisait de remplir l'engagement pris avec Bianca. Il ne manqua pas de rencontrer un prêtre que cette femme avait mis dans ses intérêts, et qui démontra au prince qu'en se mariant il ne pourrait rien faire de plus agréable à Dieu. De son côté, l'astucieuse maîtresse, connaissant l'empire qu'elle avait sur son amant, lui écrivait lettre sur lettre , invoquant le souvenir de ses promesses , tantôt se montrant résignée., puis affectant le désespoir et menaçant de se donner la mort. Après avoir soutenu bien des combats intérieurs, le

grand-duc, attendri par toutes les démonstratiom d'amour de Bianca^ promit de l'épouser. Mais .cette promesse ne suffisait point encore â cette femme , qui craignait mille obstacles prêts à s'opposer tout-a-coup à sa fortune. Enfin le grandduc céda à tout ce qu'elle exigea , et le 5 de juin, moins de deux mois après la mort de Tarchidachesse, il épousa secrètement, dans son palais, Bian,caCapello, à laquelle il promit de déclarer solennellement, et le plus tôt possiWe, leur mariage. Au lieu du curé, ce fut un frère confesseur, délégué ' de l'archevêque , qui donna la bénédiction nuptiale , ce qui lui valut , par les bons soins de Bianca qu'il avait si bien servie, l'archevêché de Chiusi et l'avancement de toute sa famille.

Ce mariage resta secret , il fut ignoré même des membres de la famille du grand-duc. Son frère Ferdinand }fi cardinal, sincèrement attaché à François, vint de Rome à Florence dans Tespérahce de trouver son frère disposé à changer de vie. Mais son étonnement et sa douleur furent extrêmes, lorsqu'en entrant ehezle grand-duc malade, au lit en cemomçnt, il trouva Bianca établie près de lui , le soignant et ne souffrant que perionne l'approchât. François fut bien obligé d'avouer à son hère le mariage qu'il avait contracté. Le cardinal se contint ; mais en sortant, il ne put reftenîr ses larmes, et dès que l'indisposition du grand-duc fut terminée j41 retourna à Rome, décidé à vivre loin de son frère et de Florence.

Vers la fin d'avril 167g, époque oà finirait le deuil de la mort de l'archiduchesse, François pensa à déclarer 8oiimariage.il demanda^ non sans crainte^

Tapprobation du roi d'Espagne Philippe II, en faisant valoir, pour excuser sa faiblesse, les motifs que lui fournissait sa conscience religieuse. Philippe approuva la conduite de François. Tranquillisé par Fappui de cette autorité importante , le grand-duc fit savoir son mariage à toutes les cours de l'Europe. Cependant il avait commencé par envoyer à Venise le comte Mario Sforza di Santa-Fiora, avec une suite pompeuse, pour y porter la nouvelle de son mariage avec Bianca Capello. S'il est dans l'histoire une aventure qui fasse ressortir ce qu'il y a de vain et de frivole dans les choses de ce monde , ce sont à coup sur les vicissitudes de la vie de cette célèbre favorite. Cette Bianca, que son pèr# et ses parents , que toute la noblesse de Venise auraient punie sévèrement si elle eût été arrêtée au moment de «on évasion avec Buonaventurî , devint ttiut-à-coup , dès que l'on eut la certitude de la voir élevée au rang de grande-duchesse, la fille de la sérénis-^ sime république , même pour ces nobles Vénitiens si fiers et si rigoureux. Le i8 juin 1679, Bianca Capello fut déclarée à l'unanimité, par le sénat de Venise : « Vraie et particulièrement fille de la république y en considération des éclatantes et singulières qualités qui la rendent digne de la plus haute fortune. » Le sénat ajoutait dabs cet acte qu'il s'empressait de reconnaître Bianca, ^pour répondre à l'estime que le grand-duc paraissait faire d'eux, en prenant la sage résolution dépouser cette dame. »

Cette déclaration du sénat était à peine connue dans Venise , que la iioblesse et la viUe entière

33 J FLOûEKCE.

firent éclater une Joie folle. Les cloches de Saint- Marc sonnèrent , on tira le canon , et le soir les palais de Capello et de ceux de sa famille furent illuminés. Le père, le Irère de la nouvelle^/Ze de la république y furent créés chevaliers, on les traita d'i'I/usinssi'mi\el ils eurent le pas sur toute la noblesse vénitienne.

La vanité du grand-duc ne fut pas médiocrement flattée de l'excès de ces honneurs. Dans l'ivresse de sa joie oi^ei lieuse, il envoya, en qualité d'ambassadeur à Yenîse, son jeune frère naturel le cardinal Jean des Médîcis , âgé de douze ans , pour remercier la république. Cette ambassade en amena d'autres, et les deux États continûment à s'accabler de poUtepses diplomatiques jusqu'au jour où la grande ambassade vénitienne se dirigea vers Florence, pour féliciter le grand-duc et la grande-duchesse , fille de la république. Le père et les autres parents de Bianca Capello, à la tête desquels marchait le patriarche d'Aquilée, qui avait montré une colère si orgueilleuse et si implacable contre l'amante deBuonaventuri, ouvraient la marche. Une grande partie de la noblesse vénitienne leur servait de cortège, et c'est ainsi qu'ils s'avancèrent vers les portes de Florence, où ils furent reçus par don Pierre et don Giovanni des Médicis , et tous les officiers de la cour du duc à la tète de la garde. Ils entrèrent, et on les conduisit, au bruit de l'artillerie, jusqu'au palais Pitti, où ils furent logés. A cette cérémonie succédèrent des divertissements de toute espèce. Bals, carrousels, tournois, courses aux barrières, combats de taureaux , spectacles , comédies , par-

tîes de campagne et de chasse, rien ne fut oublié. Le grand-duc lui-même, fort habile aux exercices chevaleresques, eut l'occasion défaire remarquer son adresse dans plusieurs de ces divertissements. Enfin., les ambassadeurs exprimèrent combien la république était disposée à s'unir aux intérêts et â la fortune du grand-duc, et après avoir assuré Bianca de la bienveillance paternelle que ladite république lui portait , ils offrirent à cette nouvelle princesse, au nom de Venise, un bijou d'une grande valeur, comme un témoignage d'affection et de respect.

Enfin, l'ambassade vénitienne, comme si on n'eût pas encore suffisamment passé de temps en cérémonies, demaBjda, toujours au nom et d'après le désir de la république , que la célébration du mariage des deux époux fût renouvelée en public, afin que l'on eût l'occasion de placer la couronne royale sur la tête de la grande-duchesse, et que cette dernière fille de la république ne reçût pas moins d'honneur que les autres , dont l'une avait épousé le roi de Hongrie et l'autre celui de Chypre. Il s'en fallut de bien peu que cette grande affaire n'^ût pas lieu; car le nonce du pape, tout aussi friand de cérémonies que les autres, protesta contre ce couronnement, sous prétexte que cet acte était exclusivement de la compétence du pape. Mais lorsque le grand-duc et les ambassadeurs vénitiens lui eurent fait entendre que l'imposition de cette couronne n'avait pour objet que de garantir à Bianca l'adoption de la république de Venise, soit que cela parût simplement puéril au nonce , ou qu'il pensât que les droits

334 ËtOllENCE.

du pontife ne pouvaient en souffrir, il laissa couronner Bianca Capello dans l'église métropolitaine de Florence, le 12 octobre 1679. ^^^ architectes du temps se signalèrent à Tenvi pour les décorations de cette fête , et la célébration du mariage fut la première occasion où Ton rassembla une aussi grande quantité de chanteurs et de j )ueurs d'instruments. On en fit venir de toutes les parties de l'Italie, et même de la cour de l'empereur.

Mais, au milieu de ce coilcours général de viles complaisances témoignées à Bianca par quelques ambassadeurs , on remarqua la conduite plus que réservée que tint le cardinal Ferdinand, frère du grand-duc François. Il était â Rome d'où il se contenta d'envoyer, pour assîlfer à la cérémonie du couronnement et du mariage de sa belle-sœur, un de ses gentilshommes.

Piquée de cette espèce d'affront, Bianca résolut de vaincre les répugnances du cardinal , et de ménagerun raccommodement, au moins ostensible, entre les deux frères. François , avec assez peu de délicatesse , avait refusé de payer les revenus du cardinal depuis leur rupture. Le cardinal , fort enclin à la dépense , se trouvait donc trfts embarrassé. Bianca, ayant découvert le côté faible pour attaquer la sévérité de son beau-frère , fit des représentations si spécieuses à son époux, qu'elle le décida à rendre à son frère tous les arrérages qui lui étaient dus. La générosité apparente de ce procédé de Bianca , accompagnée de toutes les flatteries gracieuses que sut écrire celte femme spirituelle , gagna le cardinal Ferdinand,' qui re-

MON.iRCHtÈ. 335

vînt à Florence et vécut à la cour en bonne intelligence avec son frère le grand-duc. Ce rapprochement, bien que politique, fut cependant sincère de la part de Ferdinand, homme d'honneur ; il ne tarda pas à en donner la preuve en s'opposant avec talent et énergie aux tentatives que les princes dltalie et la république de Venise elle-même firent bientôt pour nuire à la maison desMédicis.

Le poids des impôts, la disette et la peste vinrent bientôt apporter un triste constraste à cette suite de fêtes célébrées à Florence. Au milieu de ces calamités, le cardinal se montra homme de coeur et de tête. 11 prêta généreusement son appui à son^ frère méprisé de ses sujets, et fit même rejaillir sur lui quelque chose de Testime que lui avait personnellement attirée son courage et ses talents.

Cependant , le temps n'avait diminué ep rien la passion du grand-duc pour Bianca. Le désir constant, la préoccupation habituelle de cet homme était d'avoir de» cette femme un héritier pour sa couronne. Deux fois Bianca Capello crut être enceinte, ou feignit de l'être. On assure même que dans la dernière occasioH, elle ajustait ses vêtements de manière à se grossix* progressivement la taille. On ajoute qu'au m'ojçaeat de la délivrance, le cardinal Ferdinand s(]Ml||^onna , en sa qualité d'héritier pirésomptif , quelque supercherie de la part de sa belle-sœur , et qu'en effet il surprit un enfant caché dans un luth, q^ l'on apportait dans la chambre de la prétendue accc^chée, Ces détails romanesques méritent peu de confiance , et ne doivent être rapportés que pour faire sentie

jusqu'à quel point la mauvaise réputation de Bianca rendait les bruits les plus absurdes répandus sur elle Traisemblables. Néanmoins, il est hors de doute que Bianca a passé pour être enceinte ; que Ton a consulté une foule de médecins et d'accoucheuses pour constater sa grossesse, et que cet accident était devenu tout à la fois , â Florence, la cause d'une joie extravagante pour les courtisans, et le sujet de libelles sanglants pour les ennemis du duc et de la duchesse. Mais les espérances de François s'évanouirent , et la comédie de Bianca se termina par une indisposition feinte ou vraie , mais qui rassura le cardinal Ferdinand et le rendit plus attentif que jamais aux actions de sa rusée belle-sœur.

La mort des deux fils de Côme P' et de Farchiduchessc, sa première femme, avait donné lieu, on dœt s'en souvenir , à d'étranges soupçons. La même chose arriva lorsque l'on apprit tout-à-coup que le duc François V et Bianca Capello étaient morts, l'un le 19, l'autre le 20 octobre 1687, ^ la campagne de Poggio a Gaiano , où ils étaient avec le cardinal Ferdinand. Cet événement a-t -il été naturel? c'est ce que l'on ignore, et jusqu'ici il est resté enveloppé d'un mystère impénétrable. Si l'on devait s'en fier aux bruits rapportés dans les mémoires et les nouvelles , il faudrait croire que la grande- duchesse Bianca ayant eu l'intention d'empoisonner son beau-frère le cardinal, aurait été obligée de prendre elle-même et de faire partager au grand-duc le mets mortel apprêté pour Ferdinand. Le cardinal fut aussi accusé d'avoir empoisonné son frère et ga belle-sœur.

Le bruit de cet inconcevable empoisonnement ne tarda pas à se répandre dans Florence. Aussi le cardinal, prévoyant les accusations qui seraient portées contre lui , fit-il ouvrir les cadavres des deux défunts, et envoya -t -il dans toutes les cours de TEurope les rapports de l'autopsie faite par les médecins. Il fut donc reconnu officiellement « qpue les deux souverains étaient morts d'une fièvre tierce , augmentée par l'usage habituel que faisaient ces deux personnes de mets échauffants , de liqueurs spiritueuses et de drogues composées. >

Leurs corps furent transportés à Saint;Laurent, lieu de sépulture de la famille des Médicis , mais avec ordre de se débarrasser du cadavre deBianca, de manière à ce qu'il n'en restât ni aucune trace, ni aucune mémoire. Bien plus , aussitôt que le cardinal Ferdinand fut monté sur le trône, il ordonna que tous les insignes de la puissance, portés par Bianca Gapello, soient foulés aux pieds et détruits.

Ainsi finit le règne de François-Marie des Médicis et de Bianca Capello, règne qui ne fut qu'une continuation pâle, très imparfaite, et souvent malheureuse pour Florence, de celui de Gôme !"• François parvint à se faire reconnaître grand-duc de Florence , par l'empereur Maximilien II ; c'est là son chef-d'œuvre politique. Mais, sous son gouvernement, le commerce de la Toscane était tombé , et le trésor du prince , en augmentant , avait fait décroître l'industrie et les fortunes particulières. Aucun grand poète florentin n'a fleuri de son temps ; l'académie de la Grusca , son dic-

33S FI.OBE5CC.

tioaaairc et ses critiques malencoatrenses cootre le poème du Tasse , caractérisent la direclioo littéraire de cette époque. Le plus habile sculpteur qui se soit formé sous le règne de François ^ est Jean de Bologne , auteur du groupe de renlèTe* ment des Sabines et de la statue équestre de Cime P 'f ornements de la place du Grand-Duc et de la loge des Lanciers. Adonné par nature au commerce, curieujL des sciences d'obsertation, cultivateur habile, botaniste éclairé^ diimiste et lapidaire du premier ordre pour son siècle , en un mot savant par instinct , François I** ^ grand-duc de Florence , eut pour mérite singulier d'ouvrir la voie à la science et à la philosophie modernes^ Cet homme , a qui ses connaissances anasi bieD que son rang donnaient le droit de nommer les professeurs dans les différentes universités de ses états, refusa, en i58i , la chaire de philosophie de Sienne, à un ecclésiastique, en donnant pom raison « qu'il ne voulait pas de/rères pour ensei» gner une telle science. »

Mais laissons là Florence monarchique se cnvnponner après le manteau impérial des césars^ sA milieu des meurtres, des galanteries, des creusets de souffleur et des vaines cérémonies^ et revenons encore une fois au moins à l'ancienne Florence si poétique, si intelligente, à la Florence des arts qui expira en iô64 , dans là personne ihi puissant et vieux Michel-Ange.

Il faut remonter à cette stsmée où Come donna la régence a son fils François* Au mois de janvier 1Ô64» Michel-Angelo Buonarotti mourut à Rome, Agé de quatre-vkigts ans* Pen^Atit 1m donèrei

UOITAACSIC. 33^

années de ce grand homme, Cône avdit Ùit et fréquentes tentatives pour l'engager à revenir trsh Tailler dans sa patrie* Les offres qui lui forent faites par ce prince étaient nobles. Mais , malgré le désir que l'artiste avait de rentrer daxis son pays y et après avoir e&primé au grand-duc le re^ gret qu'il avait de ne pouvoir se rendre à ses vceux, il fit sentir qu'il lui était impossible de quitter lei grand» travaux i^ Sâini-Pierre de Kome , dont il était ebargé par le pap«. Cependant, ce grand artiste avait souvent etpiimé dans le cotirs de sa vie le dénir de mourir à Florence ^ ou au moins i^y être «nterré. Auséi , dès que la nouvelle de sa mort se Ait répandue dans Rome , Ses habitantis cbeorcbèrent^ls à s'assurer de sa dépcuîlïe mortelle, afin de la conserver dans la ville même quil avait illustrée par de si nombrcfûX et de si éton* aants travaux^ Mais Floreiw^ , )«loude des resrtes .4e son glorséux enfam, les enleva pftr adiies«é à '%k rivade. . Placé adroit^oment dans une caisse à marchandises , le corps de Micbel^Ange fut trftns** pMté par cet ariiftw à Flore^hb^ , m grttud dé*^ pUmr des Romainiv

Le goût eteessif des^^ FlmgMins p<mp le» eérènarairies se montra de nouveau à Ift célébruthm des obsèqtBBS de def grand kommè^. Efles^ fttt^ent dir%écs jpar dette académâ^idis^ peinture dont T»sttri étail^le membre le plus hiânent et le plw» aottf. Leréeit qu'il a laissé de e^tfe pompe fonè* bre, est tout à la hk mm preuvis de la respee* tueuBe et profonde rdmirâtiovt que eommaMlaff kr génie de L'artiste défunt, et de eet esprH êer coterie académique qui s'était déjà ewfwé êet

340 FLOAENCB.

tous les artistes florentins. Si , d'une part, on vit à ce convoi tons les magistrats de FÉtat, tons les membres de cette académie et les jeunes élèves entourer le catafalque du grand homme , et poi^ ter même sa bière sur leurs épaules ; si le grandduc, pour honorer la mémoire de cet étonnant artiste, fit accompagner sa dépouille par sa garde particulière ; si enfin Benedetto Yarchi , lliistorien , rendit honunage dans une oraison funèbre à Fauteur de la statue de Moise, du tableau du Jugement dernier et de la coupole de Saint-Pierre de Rome; ces justes honneurs furent d'un autre coté par les altercations et mesquines des académiciens de Florence qui se disputèrent pour savoir auquel des deux arts , la statuaire ou la peinture , on donnerait le pas dans la cérémonie.

Les cendres de Michel-Ange reposent dans Féglise de Santa-Groce , le panthéon florentin. Né en 1474 f élevé dans Fadmiration des. écrits de Dante et de Petrarca , cet honune conserva pendant toute sa longue vie, dans son âme, la tradition de cette grande école poétique qui lui inspira ses compositions, dirigea son ciseau et ses crayons, et que l'on retrouve conservée si pure encore dans ses ver& Depuis la mort de Raphaël et d'Andréa del Sarto , Michel-Ange était resté le seul artiste imbu du véritable esprit de la renaissanée. Sa vie laborieuse et solitaire, son âme fière et tant soit peu sauvage F avaient garanti de Finfluence de tous les goûts qui s'étaient nouvellement développés ; aussi peut-on considérer ce grand artiste comme celui dont h mort çn i^H Ait le point extrême

M01fA.RCHIE. 341

OÙ s'arrêta Timpulsion que Dante avait donnée à la poésie, aux sciences et aux arts vers 1 280. Avec Michel-Ange finit Fépoque de la renaissance.

Mais si , comme tout ce qui a vie sur la terre , Florence a éprouvé les vicissitudes deTâge, etperdu quelque chose de sa fougue première par la succession du temps , on la trouve cependant grande et forte encore aux approches de sa vieillesse , et toutes les phases de sa vie intellectuelle sont marquées parla naissance et les travaux d'un homme de génie. A peine le descendant de Dante et de Petrarca, le contemporain de Raphaël, d'Andréa del Sarto, de Marsile Ficin, de Laurent et d'Ange Politien , à peine le grand Michel-Ange enfin fermait-il l'ère de la poésie et des arts à Florence, çn 1 664 , que dans le cours de la même année naissait l'homme à qui il était réservé de commencer l'ère de la science , Galilée.

Ferdinand !».•*- Mosiqae théâtrale.-* Galilée, Selenees et WSkê^ fhie eipérmieQtale.^CônieII.---FeidiiiaiMl II| Seîcaoet.-^ -^Acad^ie del Gmiento.--*Cdme m oMent le titre d'Alta«e royale. — Jean Gaston , damier sQiiYerain de la bmille des Médids. 498r à 179r.

Pendant les règnes' dn duc Alexandre et de ses successeurs , les grands-ducs Côme P' et François P', le gouvernement de Florence avait évidemment contracté tous les caractères monarchiques. Le peuple ne prenait plus aucune part à la nomination des magistrats , et il était étranger au maniement des affaires d'État , puisque les intérêts de la ville et de la nation , au lieu de se traiter sur la place publique, étaient élaborées dans le cabinet particulier du prince et sous l'influence de la diplomatie européenne.

Cependant ces trois souverains , le premier par le scandale de ses débauches, le second par son mariage roturier avec Camilla Martelli , et le troi-

sième en élevant ia mattressa au rang de grande* duchesse , avaient entretenu malgré eux ces habitudes de franchise brusque , naturelle à une nation républicaine. Seulement, autour du vieux palais , dans les marchés , dans les rues , la faculté de penser, la liberté de H parole , ^'étaient retranchées derrière le rempart de la satire et de Vé^ pigrammei Aussi Famant de Biancà surtout , dont la morgue naturelle s'était accrue à la cour d'Es'pagne , avdt-il beau affecter les airp d'un pacha d'Orient, en parlant aux gens de sa cour, ou quand il daignait adresser la parole à ses su)ets ; il n'en était pas moins l'objet des conversations et des sarcasmes de toutes les classes de citoyens , à cause de son avarice , de son orgueil et de ses mœurs voluptueuses.

En lui succédant, en 1687, le cardinal Ferdinand, son frère, fit cesser tout naturellement^ par ses mœurs plus honorables , ce commérage d'une ville à qui ses anciennes habitudes républicaines faisaient encore sentir le besoin de lancer à chaque occasion sa pensée toute chaude^ si Ton peut s'exprimer ainsi. Ce fut donc Ferdinand qui donna cette dernière façon monacchique à Florence en réduisant cette ville au silence, sur les actions privées de son souverain; c'est de cette époque que date le changement de sujet des conversations populaires dan^ les marchés et les rues ; c'est à partir de ce temps que les marionnettes et les saltimbanques remplacèrent les prises d'armes^ les harangi^es et les entretiens politiques sur les places ; que le goût de la musique et des représentations théâtrales devinrent la préoccupation

habituelle des grands et des gens du monde, et qu'aux débats politiques succéda, dans la société des gens instruits, Thabilude et la manie même de la critique littéraire. Quant aux esprits graves et indépendants, car la nature en produit toujours même aux époques les plus frivoles , ils s'appliquèrent à ce qu'il y avait de plus nouveau et de plus important alors, à Fétudc des sciences naturelles et mathématiques.

Florence politique nous échappe donc à compter de 1687 ; elle est devenues complètement monarchique. Les rouages de son gouvernement sont cachés , engrènent avec ceux des autres monarchies de l'Europe, et conséquemment ne peuvent plus être étudiés isolément dans les murs, dans les rues de la ville. Les intérêts de Florence se combinent avec ceux des cours de Vienne, de Savoie , d'Espagne et de France. En un mot, Tantique Florence disparait, on n'en retrouTve que le spectre dans ses vieux monuments républicains qui sont encore là. Cependant sa naturje.vivace lui fera porter encore de nouveaux fruits, comme on pourra le reconnaître par le développement de la musique théâtrale et des sciences expérimentales et mathématiques^ le dernier grand effort du génie florentin.

Le cardinal Ferdinand était doué d'un esprit droit et délié, d'un caractère noble et ferme. Élevé au milieu des intrigues de Rome , et versé dans celles de toutes les autres cours de l'Europe, il conçut le projet , en succédant à son frère , d'effacer par sa conduite comme grand-duc, le souvenir peu honorable qu'avait laissé François I".

Son frèf e s'étaîi montré orgueilleux et ridiculement fier; il fut compatissant, affable, gracieux même avec ses plus humbles sujets. François était avare , Ferdinand fut généreux. Enfin le nouveau grand-duc , en ne donnant aucune prise à la critique par la régularité au moins apparente de ses mœurs , eut l'adresse de faire retomber la conduite peu réglée de son frère sur les défauts de l'homme même, plutôt que sur le souverain absolu 5 sur le monarque qu'il prit soin de relever en sa propre personne. < '

Au surplus, le règne de ce prince est marqué par des améliorations très avantageuses à la Toscane. Après avoir changé le système politiquesuivi par son frère et s'être détaché de l'Espagne pour lier ses intérêts à ceux de la couronne de France , il consacra cette union politique par le mariage de Marie des Médicis, sa nièce, avec Henri IV. C'est à lui que l'on doit l'établissement de la forteresse de Longone, dans Hle d'Elbe. C'est Ferdinand qui a donné la vie commerciale à Livourne aujourdliui plus puissante que Florence , en faisant bâtir pour cette ville un port et des fortifications. Habile comme tous ses ancêtres à protéger et à pratiquer le commerce , il le fit avec une générosité et une grandeur d'âine qui rendirent toutes ses opérations profitables à sa nation.

L'impulsion qii^ Cèçie et, François son* fils avaient donnée aux sciences oçiturelles et surtout à Tagilculture, fut augmentée encore parles goûts et les opération^ analogues de Ferdinand. Celuici s'gccupa avec ardeuï du dessèchement de la

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Valdichiana et des Maremme$« et Bes efiorti eurait déjà des résultats assez marqués pour que les capitalistes toscans et étrangers aient l'idée de plap* cer favorablement leurs fonds en faisant Tachât de ces terres nouvellement offertes à ragriqultura. L'effet de ces spéculations devenues à la mode trompa cependant les espérances que Ton avait conçues» car on vit tout-à-coup baisser considé** rablement le commerce des manufactures floreii'* tines à la suite de ce déplacement subit de capitaux qui jusque là les avait fait fleurir. Cette vicissitude commerciale porta à la fabrication des laines et des soies un coup dont elles ne se relevèrent jamaii depuis.

On a reproché à Ferdinand d'avoir usé de fid* blesse à l'égard du clergé. Vers ce temps, les jésuites en particulier étaient devenus propriétaires des trois quarts de la Toscane , à la suite des doua* tiens immenses qui leur avaient été faites. Les ministres du prince ainsi que les jurisconsultes du pays, multiplièrent les observations sur cet énorme abus et sur les suites désastreuses qu'il pourrait avoir pour le commerce et Tagriculturei Ferdinand n'en tint pas compte; et soit qu'il voulût ménager la cour de Rome , ou que sa qualité d'ancien cardinal lui fit une espèce de devoir de ne pas toucher aux intérêts d'un corps ecclésiastique , il laissa subsister des lois qui en effet portèrent un dommage conpidér^le à Florence et à toute la Toscane.

Deux ans après avoir été reconnu grand|iduc, Ferdinand avait quitté la pourpre ia catdiiialat pour épouser Christine , fille de Charles 111 , duc

MÛICABCHIE. 347

de Lorrdne^ et uièi^ de Catherine des Médicis, A la mort de spu frère , il avait trouyé dans ses coffres dix millions en or et des pierreries pour la valeur de deux millions. Les opérations oommer» ciales auxquelles se livra ce prince pendant son règne accrurent sans oesse ces richesses et lui fournirent les moyens de satisfaire le goût très vif qu'il avait pour le luxe, les fêtes et tous les divertissements somptueux. Ce fut encore Jean de Bologne » le sculpteur le plus hahile sous le règne de son prédécesseur, qui resta le maître de son art sous celui de Ferdinand. Quant aux édifices construits, sous ce dernier grand-duc , le plus remarquable est la chapelle royale destinée, comme elle Test encore , à recevoir les restes de toutes les personnes de la famille des Médicis. Elle est contiguë à relise Saint-Laurent , mais on y admire bien plus la richesse des matières que la perfei> tion de son architecture, Ferdinand dépensa des somme» énormes pour la faire revêtir de marbres précieux et de pierres dures tirées de tous les pays de la terre.

Le goût particulier de Ferdinand pour les représentations théâtrales eut une influence très grande sur le développement de Fart de la musique appliqué a la scène. Cette espèce de spectacle ou les effets des décorations, de la pantomime, de la poésie et du chant sont combinés pour faire valoir une action dramatique ; ce que Ton appelle aujourd'hui \ opéra a été inventé à Florence, et c'est à Ferdinand P' et à quelques gentilshommes de sa cour que l'Europe doit l'origine d'un diver-

tissemcnt dont aucune yille du monde civilisé ne saurait plus se passer aujourd'hui.

Lorsque les savants Grecs vinrent de Conitantinopleà Florence pour se réfugier, à cette époque où l'érudition de la renaissance était dans toute sa ferveur , l'étude de la musique des anciens ne fut point oubliée, et on lut avec empressement les antiques traités théoriques de Ptolémée, d'Aristoxènes et d'Aristide Quintilien. Les recherches sur la musique grecque avaient été d'abord purement érudites, et ce ne fut guère qu'au temps des ducs François et Ferdinand que de ces premières études théoriques on en vint à tenter des essais do compositions musicales. Au nombre des savants qui^ à cette dernière époque, se mêlèrent de la question relative au système musical et dramatique des anciens, est Yincenzo GaliObSe, père du célèbre savant Galilée dont il sera bientôt ques* tion. Ce théoricien composa un dialogue dans lequel il chercha à caractériser la mélopée antique. Cette idée nouvelle donna tout aussitôt à plusieurs gentilshommes instruits de la cour du grand-duc , celle de restituer la musique théâtrale des Grecs de l'antiquité. Dans les divertissements représentés jusqu'à ce moment aux grandes fêtes de la cour , on n'avait encore intercalé que des couplets chantés, madrigali^ dans le cours du drame , dont l'ensemble était parlé. Mais bientôt on hasarda des tentatives plus hardies. Emilie dei Cavalicri, natif de Rome, mais attaché à la cour de Ferdinand, fut le premier compositeur qui divisa les scènes d'un drame en airs et en

récit ; c'est à ce musicien que Ton attribue la composition des deux plus anciens opéras connus; La disperazione di Sileno et il Satiro. Quoiqu'il n'eût fait qu'un emploi plus habile et plus varié Aesmadrigali^ cependant cette combinaison nouvelle occupa beaucoup les gentilshommes érudits de la cour. Il en fut question chez le comte Bardi del Vernio , rêvant aussi de son côte la renaissance du théâtre antique et qui , dans le fait , est le premier fauteur de l'opéra moderne. Un jeune poète, Ottavio Rinuccini et deux compositeurs fameux, Jacopo Péri et Julio Caccini, réunirent leurs efforts pour trouver un moyen de noter la déclamation et d'appliquer une mélopée à la langue italienne. Rinuccini composa donc un poème dramatique intitulé : Daphné , dont Caccini et Péri firent la musique. Ce mélodrame fut représenté en 1694 dans la maison de Jacopo Corsi, gentilhomme florentin , passionné pour les arts , habile chanteur et l'un des plus zélés rénovateurs de la tragédie antique. Le succès de cette tentative en fit faire une nouvelle au poète Rinuccini. Il composa encore une autre pastorale dont le sujet estîa fable d'Orphée et d'Euridice et il l'intitula : Tragedia per musica. Péri fit la plus grande partie delà musique en récitatif; Corsi luimême composa quelques airs, et Caccini se chargea de tous ceux d'Euridice et des chœurs qui terminent chacun des cinq actes.

Cet opéra fut représenté à Florence , en 1 600 , à l'occasion des fêtes données par le grand-duc Ferdinand, pour célébrer le mariage de Marie des Médiciç avec Henri IV, P'après ce que rapportent

35o FLORCirCB.

les écrivains du temps, il faudrait en conclure que les effets de la musique depuis que tant de grands génies ont cultivé cet art jusqu'à nos jours, ne peuvent être comparés à ceux que produisit Tapparition de cette Tragedia per musica , de cet opéra qui fut comme un art nouveau révélé à ritaUe et à toute l'Europe.

Le drame lyrique et la mélopée moderne doi* vent donc être comptées comme des inventions appartenant au règne de Ferdinand I«^ . Cependant ce prince ne négligea rien pour entretenir \k eut ture des lettres. Mais tous les efforts en ce genrt faits sous ses auspices se bornèrent à conservw les connaissances acquises à Faîde de l'étude des auteurs classiques , dirigée Jrttf les acaiiémies et universités. Dans toutes ces sages précautions fl entrait cependant plus de prudence poIiti({ue et de luxe monarchique que de véritalSle goût littéraire. La cour de Ferdinand était montée sur un pied vraiment royal ; et avec fes machiniBtes , le« décorateurs et les musiciens dont il était entouré jusqu'à Mercuriale, qu'il attacha à sa personne comme son premier médecin , le grand-^tac avait une maison mieux montée que celle de là plupart des autres souverains de l'Europe.

Ce Mercuriale fut chargé par Ferdînàttcf d'eit» seigner son art tant à l'université de Florence qu'àr celle d(B Pise. L'étude de la médecine vînt corro* borer celle de la botanique, et cette dernière conduisit à l'histoire naturelle. C^est à cette époque qu'il faut reporter l'établissement dfes cabinetsoù: musées d'histoire natuirelle en Toscane, formés d'fi^rès un ordre systématique ; et il- est fost^

MO]rAR€HI£. 35 1

de dire que par ses con&aisaances aiasi que par ses largesses , le grand-duc Ferdinand contribua puissamment à enrichir ces sortes de dépôts pour la formation desquels il reçut les conseils du fameux Ulysse Aldovrandi, avec qui il entretenait une correspondance tout à la fois familière et savante*

Mais alors la poésie , Téruditiou , les arts même n'étaient plus que des sujets de distraction agréable. Le grjand effort de tous les ^prits vigoureux de cette époque était dirigé vers les sciences. Doa Filippp Fantoni , religieux camaldule , professait les mathématiques àla cour même du grand-duc^ et ce fut ce savant que Ferdinand employa pour fortifier les iles dTff et de Pomègues, livrées en gage par Henri lY pour un prêt d'argent que lui fit le prince florentin.

Alors la science devint à la mode et le nombre des ingénieurs habiles alla toujours croissant. Il en est un fort remarquable par ses talents , Ôwù^ lio Ricci* De Jj^s , il eut le mérite d'être le pre* mier maître dk Galilée et d'obtenir en 1 589 potur ce jeune savant, âgé de vingt*cinq ans ^ la chaire de mathéoMitiques à Pise.

Après Dante Alighierii Petrarca, Francesoo Boccaccio^Lorenzo le magnifiquâ«t Miçhel-Angelo Buonsffottil^ le dernier grand g^nî«ifae la Toscane ait donné au monde moderne, est Galileo des Galilei. Celiù-là, comme ses devanciers, a mo^ difié puissamment les actes précédents de rintet« ligence humaine et a ouvert unc^ace indéfini â la pensée , en créant la philosophie ejpérinientide.

Galilée » né àPise en i564, avait pouJr père un

homme dont il a déjà été question, Tincenzo Galileo , d'une famille illustre , mais pauvre. Tincent habitant à Florence y fit faire de fortes études à son fils c[ui en profita très heureusement De très bonne heure , ce jeune homme devint littérateur et écrivain distingué. Vincent, homme versé dans la théorie et la pratique de la musique, transmit ces connaissances à son fils dès le bas âge ; outre cela le jeune Galilée se Uvra avec beaucoup de succès à Tart du dessin , en sorte qu'il devint habile musicien et bon dessinateur, deux talents qu'il cultiva tout le reste de sa vie , malgré la multiplicité et la profondeur de ses travaux scientifiques. Le père, inquiet sur l'avenir de son fils à qui il ne devait revenir aucune fortune , l'engagea à aller étudier la médecine à Pise. C'est dans la cathédrale de cette ville que GaUleo , âgé de dix-huit ans, regardant le mouvement r^lé et périodique d'une lampe suspendue au haut de la voûte, fit la découverte du pendute, idée dont il se servit cinquante ans plus tai;d pour la construction d'une horloge destinée aux observations astronomiques.

Après s'être livré avec une ardeur €t un succès extraordinaires aux mathémati^es , et avoir inventé successivement le thermomètre, le télescope et le microscope; après avoir vu, exploré et compris ce que nul autre avant lui n'avait pu voir ni comprendre, il annonça au monde, dan« un écrit intitulé le Courrier cé\e%ie^]Suntiussydereusy dédié aux princes des Médicis, les inconcevables décour vertes que son télescope lui avait fait faire sur la configuration des astres , de la voie lactée, des

MONARCHÏE. "353

nébuleuses, et de cette multitude infinie d'étoiles dont le ciel est parsemé , et que leur petitesse ne permet pas d'apercevoir à la simple vue.

Mais ce n'est point ici le lieu de faire Fexposition des grands travaux , des découvertes et du système scientifique de Galilée. 11 suffit de dire que, fort de Texpérience qu'il avait acquise par l'étude des mathématiques et l'inspection de cer«tains phénomènes que son télescope seul pouvait faire connaître et étudier , il s'afiranchit complètement des autorités les plus respectées dans les écoles , comme celle d'Aristote par exemple , et résolut de n'admettre pour vrai et pour point de départ fixe , que ce qui était démontré par l'expérience , et contrôlé , vérifié par les mathématiques. C'est le grand effort du génie de Galilée. Le résultat en fut la connaissance plus exacte du rapport des corps célestes entre eux , la preuve de l'extension indéfinie du monde céleste que Ptolémée avait réduit à un mécanisme étroit et mesquin, et le rétablissement du système de Copernic. Enfin il osa dire que la terre tournait , et réduire à un jeu de mots puéril le grand argument tiré de l'Écriture, et opposé à ses démonstrations mathématiques pour prouver le mouvement de la terre : t Terra autern in œtemum stabitj quia in œtemum staL »

Personne n'ignore les persécutions auxquelles cet illustre savant fut en butte. Inquiété d'abord à Florence par la critique des niais, qui compar raient le récit de son Courrier céleste au voyage d' Astolfe dans la lune , puis par les savants attachés aux principes de l'école aristotélicienne , çt i' q3

354 j^tok£ir«É.

eâfin par le clergé, qui voyait des hérésies dans les planètes et les étoiles, Galilée fut obligé de quit* ter Florence pour aller professer à Padoue, où il fut reçu avec tous les égards dus à ses talents. Mais, pressé bientôt par les instances dugrand-<luc de Toscane , qui Tavait nommé son mathémati^ cien extraordinaire , il revint à Florence, où il perdit la liberté de penser et d'écrire dont il jouissait sous le gouvernement de la république de Venise. On renouvela contre lui, à Florence, les critiques amères que Ton avait déjà faites de seis ouvrages, mais plus particulièrement de ses Dialoghi délie scienze nuove^ où il traite de la pondération des corps , de la résistance de Tair , et par suite du mouvement des corps célestes et de la terre. On le traita de nouveau de visionnaire et d'hérétique. Les prédicateurs, du haut de leurs chaires, lancèrent des réprimandes sévères tontre lui, et il y en eut même un qui, jouant sur lés mots d'un passage de TÉvangile , apostropha Galilée et ceux qui adoptaient ses opinions et étudiaient l'astronomie, en leur disant : t Vin Galilœi^quid statis aspicientes in cœlum? — Hommes de Galilée, que regardez-vous dans le ciel? » Mais que servirait de donner des détails que tout le monde connaît? L'ouvrage de Galilée fut déféré à l'inquisition de Rome, et lui-même assigné à comparaître devant ce tribunal. Malgré la faiblesse de sa santé et les douleurs rhumatismales qui le tourmentaient ; sans égard enfin pour son âge, il avait alors soixante-neuf ans, Galileo dei Golilei fut obligé de se rendre à Rome pendant Vhiver de i633« Après plusieurs mois d'attente

■■^iv-

et de nombreux interrogatoires , non pai âccoïbf pagnes de cruautés comme on Fa dit y mais li^'^ miliants pour un homme de la trempe de Gdiléê, il fut forcé , le 22 juin i633 , de prononcer au tribunal de Tinquisition cette formule d'abjuration qui lui fut dictée: t Moi, Galilée, dans la 6oitante« dixième année de mon âge , étant constitué prisonnier, et à genoux devant Vos Eminences, ayant devant mes yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains, j'abjure, je maudis et je déteste l'erreur et l'hérésie du mouvement de la terre, etc. » C'est après avoir prononcé ces paroles que l'on prétend qu'en se relevant et ré*» fléchissant sur l'absurdité de ce que l'on venait de lui faire dire, il murmura ces paroles entre ses lèvres et en frappant du pied : « E pur sî muope! — Et cependant elle tourne ! »

Cette infortune et le poids des années n'em^ péchèrent pas Galilée de continuer ses savantes recherches sur la nature. Il fit, dans la retraite où le pape lui avait permis de se tenir près de Florence, deux nouveaux dialogues sur le mouvement et la résistance des solides. Bientôt il perdît la vue; mais, sa pensée survivant à ce sens^ Galilée ne cessa pas un instant de méditer sur la nature ^ qu'il ne pouvait plus voir. Tout ce qu'il y avait d'hommes distingués passant à Florence allait le visiter. Entouré de ses disciples, dont Vîviani et Torricelli furent les plus célèbres, il acheva sa vie le 9 janvier 1642 , sans avoir cessé un seul jour de s'occuper de ses études chéries. C'est Galilée qui a enseigné l'art d'interroger la nature par l'expérience; c'est lui qui a ouvert la voie

scientifique que devina Bacon, que suivirent Torricelli, Descartes, Pascal et Newton , voie reconnue encore de nos jours pour la seule véritable.

En anticipant sur les règnes des successeurs de Ferdinand I" , pendant lesquels le grand Galilée ^ accompli sa mission de savant et le drame de sa vie, on a voulu donner un aperçu rapide, mais suivi , du mouvement intellectuel qui caractérise et honore le plus le temps de la monarchie florentine. On a pris plaisir à rattacher les grands travaux scientifiques de la Florence des xvn* et XVIII*' siècles, aux efforts qu'elle fit faire à Tintelligence humaine à partir du xiif. Quant à l'histoire de ses grands-ducs , outre sa ressemblance avec celle de presque tous les souverains absolus isolés de la nation qu'ils gouvernent, les actes et le caractère des successeurs de Ferdinand I" offrent si peu d'intérêt, sont entachés de tant de faiblesse et de vanité , que c'est user d'indulgence que de glisser légèrement sur ces derniers rejetons des Médicis , mourant peu à peu au milieu du cagotisme, de la mollesse et des délices.

Que dire du successeur de Ferdinand P', de Corne II son fils? L'événement politique le plus important de son règne est d'avoir épousé une archiduchesse d'Autriche. Prince d'un caractère doux, d'une constitution maladive , se faisant une distraction agréable, mais indolente, de tous les arts ; aimant également la poésie, les tournois, le speclacle, la sculpture et la conversation, rassemblant à sa cour des savants, des hommes de lettres et des artistes , comme on nourrissait des lions dans le sérail ^w vieux palais au temps de

la république, cet homme régit la Toscane en affaiblissant le système adopté par son père, et n'a laissé pour titre à la reconnaissance de la pos-* iérîté que le mérite d'avoir rappelé l'immortel Galilée de l'exil pour le nommer son mathématicien extraordinaire.

Quant à son fils, Ferdinand II, ce fut un très habile diplomate , qui sut garder une neutralité prudente au milieu des différends de la France et de l'Espagne, mais auquel le courage manqua pour la défense de ses droits, en laissant échapper le duché d'Urbin auquel il aurait pu prétendre.

C'était, du reste, un homme pourvu de bonnes qualités, protecteur impassible, mais très éclairé de toute espèce de connaissances, et dont l'esprit flexible, entraîné par la direction des idées de son siècle, s'appliqua aux sciences. Ce Ferdinand II en fit pénétrer l'étude jusque dans son palais. Si , au temps de la république et de l'oligarchie , Côme et Laurent avaient institué chez eux une académie platonicienne dont les conférences avaient pour objet la plus haute philosophie, la poésie, l'érudition et les arts, sous Ferdinand II; et quand Florence était devenue complètement monarchique, on vit se rassembler autour de ce dernier Médicis tout ce qu'il y avait de savants distingués , tels que N. Aggiunti , E. TorriccUi et V. Viviani, les élèves de Galilée. Le frère du grand-duc, le cardinal Léopold , plus ' avide que son aine de connaissances scientifiques , devint l'âme de ces réunions , où il n'était question que de géométrie , de mathématique et d'expériences de physique. L'étude de la chi-

358 FLOREHCB.

mîe et le laboratoire de Corne I** étaient deyenns en quelque sorte les apanages héréditaires des •^ands-dues de Toscane, et depuis un siècle aucun de ces princes n'en ayait laissé éteindre les fourneaux. Ferdinand II , qui avait entretenu ce feu sacré, s'appliqua à donner de la consistance au mercure, dans Tespoir de le rendre malléable comme les autres métaux, Yiviani, qu'il avait consulté à ce sujet pour diriger ses recherches, loin de Ten détourner précisément, saisit cette occasion pour engager ce prince à poursuivre des curiosités plus utiles, et il lui fit étudier la physique expérimentale. La société savante commença dès lors à renouveler les expériences faites précédemment pour en apprécier la justesse et l'importance; à ces premières, on en ajouta de nouvelles, et le prince lui-même, en partageant tous ces travaux, inventa plusieurs instruments de physique. Telle fut la véritable origine de l'académie del Cimenta ou deY Expérience, qui a servi de modèle et surtout de point de départ à toutes les académies scientifiques instituées depuis en Europe.

Celle del cimenta fut ouverte le 19 juin 1667, 9eus les auspices du cardinal Léopold des Médicis, dans le palais Pitti. Elle prit pour enseigne un fourneau avec trois creusets, et pour devise: Pro- 9andk> e riproifando , Expérience sur expérienèe. Cette assemblée savante ne se composait que de neuf personnes : les deux frères Paolo et Candido dd Buono , A. Marsili , V. Viviani , F. Redi , A. Uliva, Alf. Borelli, C. Renaldini et L. Magalottf, qui faisait l'office de secret aire. On tenait une correspondance réglée avec tous )e9 savaats de la

Toscane et des autres pays associés à Facadémie; et ce fut le secrétaire, le comte Lorenzo Magalottî, qui rédigea les essais d'expériences naturelles {j saggi di naturali esperienze) j puhliés pour la première fois en 1666. L'épttre dédi^toire est adressée au grand-duc Ferdinand II, et Tony lit ces mots , qui sont sincères et constatent la seule et véritable gloire que se soit acquise ce prince aux yeux de la postérité : • Le fruit de ces nouvelles spéculations se rattache si fortement à la protection de Votre Altessi:, y est-il dit, que non seulement ces travaux de notre académie, mais tout ce qui se mûrit de semblable dans les plus fameuses écoles de TEurope et ce que l'on récoltera encore dans l'avenir, sera regardé comme un don particulier de la munificence de Votre Altesse. »

Quoique les tracasseries d'un des membres de cette académie, Alf. Borelli, ne lui ait pas laissé plus de dix ans d'existence , l'objet de cette réunion , la loi de progression rationnelle qu'elle a imposée aux sciences naturelles et d'observations, doivent la faire regarder comme l'une des plus importantes institutions scientifiques que Florence ait données au monde intelligent , et dont l'origine se rattache encore à ce nom glorieux de la famille qui l'a gouvernée.

Mais c'est le dernier effort intellectuel de Florence et des Médicis. Maintenant, pour l'une comme pour les autres,la vieillesse, la décrépitude commence.

A Ferdinand II, mort en 1670, succède son fils Côme III, à l'âge de vingt-six ans. Ce prince, peu spirituel et n'ayant aucun coût proaoucé|

360 ILOlltACt.

contracta dès Fenfance, sous rinfluence de sa mère Victoire de la Roverre , de la maison d'Urbin, des habitudes de cagotisme entièrement opposées au philosophisme et à la liberté de mœurs qui commençaient déjà à se répandre en Europe. Avant de Aonter sur le trône, on lui avait fait parcourir la plus grande partie de TEurope. Mais au lieu de penser à s'instruire, Corne ne fut occupé que du soin de faire admirer le faste de sa suite et d'étaler le spectacle de sa somptueuse dévotion. Comme on l'a dit spirituellement de son temps , ce fut moins un voyage qu'une procession qu'il fit en Europe. On se moqua de lui. De retour à Florence, et lorsqu'il devint grand-duc, il eut des démêlés avec sa femme Marguerite-Louise , fille de Gaston de France , duc d'Orléans. Côme était sot, Louise spirituelle; l'incompatibilité d'humeur se déclara , la grande-duchesse s'échappa de Florence, revint à Paris, et se réfugia à l'abbaye de Montmartre , où l'on assure qu'elle n'édifia guère par sa conduite.

Côme III était un assez bon homme, laissant le soin de ses ajQaires à ses ministres.Replet , bigot, et gonflé de ce que la vanité monarchique a de plus futile,dans tout le cours delà vie dece prince, il n'y a à recueillir que deux faits importants et qui surtout se rattachent précisément au but que l'on se propose dans celte histoire de la ville de Florence. Entraîné par l'exemple de ses prédécesseurs, quoiqu'il attachât fort peu d'importance aux travaux de tous les physiciens et naturalistes, dont son oncle, le cardinal Léopold, avait été le protecteur, il se crut obligé, en sa qualité de prince

des Médicis , d'acheter le fameux verre ardent qui avait été fabriqué à Dresde par Benoît Brugens, et de faire venir de Leyde des appareils pneumatiques pour Tuniversité de Pise ; voilà ce qu'il hasarda de plus audacieux pour le progrès des sciences.

Mais ce qui avait été lobjet constant des désirs de tous les grands-ducs , depuis Côme ï*^*^ jusqu'à Côme III 5 et ce qui préoccupait encore jour et nui lia pensée de ce dernier, était d'obtenir de Tem* pereur d'Allemagne la reconnaissance officielle de sa qualité de grand-^duc, et le droit de prendre et de recevoir le titre d'AiTESs •: Royale. Cette fantaisie lui coûta plusieurs millions, dans un temps où la Toscane était déjà accablée d'impôts hors de proportion avec les revenus de son commerce affaibli. Quoi qu'il en soit, Côme III fut salué, en 1691 , du titre ^Altesse royale et jouît de cet insigne bonheur pendant quelques années. Mais, en 1699, il réfléchit tout-à-coup qu'on ne lui accordait pas les honneurs royaux à la cour de Rome; que ses ambassadeurs n'y étaient pas traités comme appartenant à une cour royale \ qu'enfin on lui déniait le titre d'Altesse royale au Vatican , que l'Espagne refusait de le reconnaître, que le roi de France n'appelait pas le grand-duc mon. frère ^ honneurs qui tous étaient prodigués au duc de Savoie. Alors il n'y eut plus de repos possible pour Côme 111 , tant qu'il ne fut pas traité sur le même pied que son rival le Savoyard. Sans être arrêté par Ténormité de la dépense , il prépara une pompeuse ambassade pour le pape Innocent XII, après avoir préalablement négocié auprès des autres cours d'Europe , pour renouveler lesou^

36a FLORENCE.

venir du diplôme qu'il avait reçu de Temperew. Mais Louis XlVen particulier refusa obstinément d'appeler Côme III mon frère. C'est alors que le grand-duc se décida à faire usage de toutes ses ressources. Il envoya son ambassade à Rome, et là, à force de prodiguer les cadeaux et les pensions aux cardinaux, après s'être entendu avec l'ambassadeur d'Autriche près le Saint-Siège, on prit le prétexte de remercier Sa Sainteté de quelques privilèges accordés à l'ordre des chevaliers de Saint-Élienne , pour traiter en secret la grande affaire de Y altesse royale. On dit beaucoup de paroles , et l'on dépensa énormément d'argent; mais enfin l'affaire s'arrangea. Tous les ordres de la prélature, ainsi que la haute noblesse de Rome, vinrent faire leur cour à Vitelli, l'ambassadeur florentin , auquel le pape lui-même accorda dans son palais tous les honneurs réservés aux envoyés extraordinaires des rois. Cette formalité une fois remplie, les monarques de France et d'Espagne se soumirent à la décision du Saint-Père, et Côme III fut élevé à la dignité d'ÂLTESSE royale, précisément lorsque rhéritage de la monarchie florentine allait passer dans une autre maison, et au moment où la famille des Médicis était sur le point de s'éteindre.

Côme III ayant perdu son fils atné, n'avait plus pour héritier que Jean-Gaston des Médicis , qu'il n'aimait pas. Après l'avoir marié à une princesse allemande, Anne-Marie de Saxe-Lawemberg, laide, démesurément grasse , et d'un caractère enclin à la jalousie, il envoya le jeune prince vivre en Hoq-

^nt daas \»$ bîem d^ sa femme, Gaston était fort

spirituel, très instruit, car il savait cinq langues, et de plus bon, généreux et aimable. Malheureusement, son âme avait été amollie de bonne heure par le faste et la dissipation. L'ennui et le dégoût que lui inspira sa femme contribuèrent encore à dépraver son esprit. Cet homme, d'ailleurs, considéra le peu de cas que son père faisait de sa personne, et prévit que la florissante santé de Côme III reculait indéfiniment pour lui l'espoir de régner. Lorsque enfin sa rupture avec sa femme lui laissa voir clairement qu'il n'aurait pas de successeurs , et que la race des Médicis devait finir avec lui , alors il se dit : « Après nous la fin du monde , » et se mit à jouer, à hanter les mauvais lieux, à se livrer à toute espèce de débauches. Cette vie n'altéra pas la bonté de son cœur , mais diminua singulièrement l'énergie de son âme.

Il était âgé de cinquante-trois ans en 1728, lorsqu'il succéda à son père. Aucune des solennités usitées à la prise de possession d'une couronne ne furent observées par lui en cette occasion. Le nouveau grand-duc ne jura point fidélité comme ses prédécesseurs, et l'on ne vit pas sans étonnementqueles honneurs de la souveraineté, qui enivrent ordinairement tous les hommes , parurent ne produire aucun effet sur l'esprit et les habitudes de Gaston. Le premier usage qu'il fit de son autorité fut de chasser de la cour, au grand contentement général, tous les prêtres, les hypocrites et les délateurs qui abus'aîent de la confiance de son père ; puis il supprima les pensions que ce dernier prince faisait à un troupeau de Turo9|

364 FLOREJVCt.

de Juifs et de renégats convertis. Il diminua les impôts , et , sans abroger les lois ridicules qui avaient été faites avant lui pour le prétendu maintien des mœurs, il leur ôta toute action en fermant l'oreille aux délateurs qui se donnaient comme leurs interprètes. Plein d'amabilité et d'aisance dans ses manières , il mit l'étiquette de cour de côté, vécut familièrement avec les nobles, et prit part à toutes les réjouissances qu'ils donnaient. Dernier rejeton mâle de sa famille, séparé de sa femme, il saisissait avec une sorte d'empressement toutes les occasions qui pouvaient divertir son esprit des tristes pensées que sa position lui faisait enfanter. A la sombre et ennuyeuse bigoterie de la cour de Côme III succéda , à celle de Gaston, la galanterie, les bals brillants et les gais repas. Le nouveau grand-duc cessa de porter l'antique habit dit de ville usité en Italie , et tout aussitôt les courtisans, imitant son exemple, se vêtirent à la française. Au bout d'un an , toute la Toscane, et une partie même de l'Italie , avait adopté cette mode.

Dans les premières années de son règne , Gaston mit un peu plus de décence dans sa conduite extérieure, sans rien changer cependant à ses habitudes privées. Comme chef de l'État, il rétablit de l'ordre dans les finances , et pendant les sept premières années de son règne, où sa santé lui permit de veiller par lui-même aux intérêts de la Toscane, il administra avec habileté, et se fit aimer de ses sujets par son affabilité, sa justice et sa générosité. Bientôt les excès affaiblirent tellement son corps qu'il lui devint impossible de quit-

ter même sa chambre. Ce fut de ce moment où de bas et infâmes laquais, servant d'intermédiaires entre lui et les premiers magistrats , établi-» rent ce système de vénalité qui acheva de corrompre en peu de temps toute la ville de Florence, et la livra à la cupidité et au libertinage.

Malgré cette douceur de caractère et une certaine justesse d'esprit dont Gaston des Médicis était doué, il avait une dépravation de mœurs qui mettra toujours une tache ineffaçable à son nom. Ce prince , jeune encore , prit à son service et en qualité de laquais un jeune paysan fort beau de figure. A ces avantages extérieurs, cet homme joignait une intelligence très active. Après s'être facilement insinué dans lès bonnes grâces de Gaston, il ne tarda pas à s'emparer de l'intendance des plaisirs et des revenus de son maître. Julien J)ami , tel est le nom de cette créature , accompagna Gaston en Bohême, en Hongrie, dans d'autres voyages en Europe, et rentra avec lui en Toscane.

Aussitôt que Gaston eut succédé à son père , Dami quitta la livrée de laquais et reçut de son maître le titre de valet de chambre. Gaston, il faut lui rendre celte justice, réservait la nomiiMift>n des magistrats à ses ministres , mais quant aux charges de la cour , il avait laissé son valet Dami s'arroger le droit exclusif d'en faire le trafic, et, à l'exception des affaires d'Etat, toutes les autres étaient entre les mains de ce vil favori.

Son infâme crédit s'accrut encore après une chute que fit Gaston. Ce prince, s'étant luxé le pied, ne put sortir de chez lui ni même de son lit.

Par les soins de Dami, le palais du grand-duc de^ Tint pour ce prince ce que l'île de Caprée fut pour Tibère. Alors toutes les grâces , toutes les charges, toutes les réponses que Ton désirait obtenir du prince, étaient, avant mêoie qu'elles fussent accordées, payées au poids de For à ce moderne Séjan.

Comme Jean-Gaston des Médicis n'avait pas d'enfants, il vit disposer de ses États pendant sa vie et long-temps même avant sa mort. Déjà, en J725, l'Empereur et le roi d'Espagne firent un traité à Vienne , par lequel la succession éventuelle du grand-duché de Toscane fut assurée i rinfant Don Carlos. Puis, dix ans après, le 3 octobre 1735, il se conclut un nouveau traité entre l'Empereur, la France et l'Espagne, portant que François, duc de Lorraine et de Bar, aurait, à la place de Don Carlos , la succession de la Toscane, en échange de ses duchés, qull céderait à Stanislas, roi titulaire de Pologne.

Parmi toutes les idées bizarres qui ont passé dans l'esprit de ce singulier monarque , il en est une qui caractérise peut-être mieux que toute autre le laisser- aller où l'entraînait son excessive in^l^^tialité sur les choses de ce monde. Sous son règne, il y avait, dans les salons de Florence, des gens d'esprit et de goût , qui parlaient entre eux du rétablissement de la république florentine. C'est un sujet qui se reproduit naturellement dans la conversation à Florence , à la vue des monuments qu'elle renferme, et quand on s'occupe de son ancienne littérature. Cette idée sourit 4oac à Qaston, qui^ ne pouvant transmettre soo

Monarchie. 867

pouvoir et ses droits à personne, conçut , dit-on, le projet de rendre aux Florentins leur liberté. Au surpluSj ce qui rend cette anecdote vraisemblable, est le soin que ce même prince avait pris, avant d'être grand- duc, de faire recueillir et publier, par le célèbre père Lami, toutes les preuves historiques de l'indépendance politique de Florence. Ce livre, intitulé : « De libertate cwitatis Florentiœ ejusque dominii^ » fut réfuté par un autre que fit composer l'Autriche, et dont le but était de prouver que la Toscane,. qui avait toujours été un fief de l'Empire, devait, au défaut de descendance masculine dans la famille régnante, retomber au seigneur suzerain.

Mais rien ne peint mieux l'agonie de la monarchie florentine que son Altesse royale le grandduc de Toscane, Jean-Gaston des Médicis, le dernier de sa race, retenu dans son lit par suite de ses débauches, riant en parlant des deux traités qui disposaient de ses États, et demandant avec un sourire dédaigneux et spirituel : « si on ne lui donnerait pas un troisième héritier, et quel enfant l'Empire et la France voulaient lui faire pour lui succéder. »

Avec Jean-Gaston des Médicis, septième grandduc de Toscane, s'est éteinte la dynastie médicéenne , le 9 juillet \ 787.

Frmçois, dac de Lorraine « est choisi grand-dnc de Toscane, 4791- -ITCS. — Pierre-Léopold-Joseph , son fils. — Ses réformes, sesinsiilulions en Toscane. — Constitution léopoldine, 1765 à 1790.— •Ferdinand IIL—Interrègne.— Léopold 11,1790 à 4836.^ Résumé , conclusion.

On ne saurait en douter , il y a quelque chose d'inépuisable et de singulièrement yiyace dans la destinée de Florence : une république y natt et s'éteint dans une oligarchie ; cette oligarchie, après avoir jeté un admirable éclat, meurt elle-même pour donner naissance à la monarchie médicéenne qui dure deux cents ans.

Pendant le développement de ces trois formes de gouvernement, durant l'espace de cinq siècles, toutes les connaissances humaines furent cultivées avec une ardeur sans égale, et par une foule d'esprits distingués, dont les plus étonnants représentent en quelque sorte toutes les découvertes successives ; ce sont : Dante , Pétrarque , Corne et

MONARcîmÊ. 36g

Laurent des Médicis, Michel- Ange et Galilée dont les noms suffisent pour indiquer les progrès rapides et si divers que la ville de Florence a fait faire à l'esprit humain. En ce pays, toujours un effort nouveau a succédé à un effort accompli , et il semble que, sur cette terre fertile en inventions, tout homme , fût-il étranger , pourvu qu'il ait du génie, fera croître et mûrir des idées. "

Que Ton se reporte un instant près du lit de mort de Finsouciant Gaston, et que Ton jette un regard sur la malheureuse Florence, dont le gouvernement alors était encombré de lois mauvaises et contradictoires; quirenfermaitdanssonsein une population de prêtres, de religieuses, de nobles et de gens de toute eSpèce ayant contracté Fhabitude de la débauche et vivant au milieu de saturnales continuelles; qui ne croirait, avec un tel désordre, que ce peuple est perdu ? Qui n'est pas persuadé que la Toscane va devenir une terre maudite?

Mais avançons dans son histoire, et l'on va reconnaître qu'il était réservé à cette nation, après avoir précédé toutes les autres dans la culture de la poésie, du conmierce, de l'érudition, des arts et des sciences , d'être encore le premier peuple moderne à qui il soit échu pour souverain un homme éclairé, juste , simple dans ses mœurs, qui a successivement abrogé les mauvaises lois pour en substituer de meilleures , qui eut le premier l'idée de s'y soumettre dès qu'elles seraient établies, et qui a donné une autorité nouvelle au rang de son« verain , en rendant compte des moindres impôts qu'il levait sur son peuple, et de tous les actes de son gouvernement. Étrange destinée de Florence,

qui, après s être agitée si long-temps en vaîn potir obtenir, avec des formes républicaines, un goû- Terhement où régnassent Tordre, la justice et là liberté, n'a trouvé une bonne partie de ces bieiis que sous uti monarque dont le pouvoir sur elle était originairement absolu.

L'Europe avait prévu Textiiictîbh de là niaison des Médicis, lorsqu'elle pensa à dontier un nouveau grand-duc à la Toscane. Les Ëtàts de GUl^tôn avaient dodô été destinés d'avance à lin fils de Philippe V , roi d'Espagne , l'infaiit don CaHos. Ce jeune prince vint en Toscfliie pour connaître ses sij^ets futurs et se faire cbniiâttre d'eux. Mais, portant bientôt ses vttes plus haut, il céda son hérédité ttlême avant la mort dû testateur.

Il était difficile de prévoir que le terme de la guerre commencée pour Félectioii d'ilii roi dé Pch logne déciderait du choix d'titi souverain pour là Toscane ; c'est cependant ce qui ai*riva. Il fallait assigner une résidence honorable à un prihfcë détrôné à qui il ne restait pas un coiîi de terre poiir se placer. Or , le mariage de sa fille avec le roi de France, Louis XY, artatigetnetit tout politique; fut un plus sûr appui pour le prince dâiiâ là disgrâce, que celui qu'il crut ttttùver par li suite dans la prptection capriciettse de Charles XII; roi de Suède.

La France devait et voulait aLC(](tiénr quelque chose avec un traité de pait , pour avoir soutenui avec ses armes les Espagiidls en Italie , et letir avoir fficilité la conquête des royàûtiies ië Naples et de Sicile. Ces alliés, si bien traités, cédèrent donc volontiers la Toscane qui appartenait à don Carlos.

Maïs ce pays n'était point à la convenance de la France, qui proposa un échange avec la Lorraine, à laquelle elle était liée d'amitié depuis long-temps. Ce fut donc à François, duc de Lorraine, que fut réservé le chagrin d'abandonner son pays et ses sujets, et de se dépouiller de l'héritage de ses pères. Il gagna cependant, par ce sacrifice, l'affection paternelle de Charles VI et la main de la fiUç de ce prince. Enfin cet arrangement contribua à assurer le repos de l'Europe,

Cependant que toutes ces dispositions politiques étaient en question, la Toscane attendait impatiemment le choix de son souverain; à chaque courrier, on allait s'informer des décisions nouvelles, et après bien des incertitudes le choix tomba enfin sur le duc de Lorraine.

Gaston des Médicis mourut. Le jour même de sa mort , 9 juillet 1737, le duc de Craon se rendit au sénat de Florence , et y fit reconnaître François II , duc de Lorraine , grand-duc de Toscane. Ce ne fut que deux ans après (1739) que ce prince , accompagné de son épouse Marie-Thérèse d'Autriche , vint dans sa nouvelle capitale. Après avoir fait un séjoiir de deux mois à Florence, ils demeurèrent plusieurs jours à Sienne, àPiseet à Livourne , pour régler, dans chacune de ces cités, les dispositioi^a relatives à l'administration et aux affaires militaires. Le nouveau grand-duc , tou** jours accompagné de Marie-Thérèse, ne tarda pas à retourner à Vienne , laissant pour gouverneur à la Toscane , pendant son absence , le maréchal Botta. Le nouveau grand-duc ne résidait pas en

Toscane , aussi les affaires de ce pays furent-elles loin de se rétablir et de s améliorer. Au milieu d'un calme plat , qui tenait plus au sommeil de toutes les idées et de tous les sentiments généreux qu'à l'amour de l'ordre, les Florentins souffrirent toutes les vexations imaginables en se consolant par des satires, et en se livrant à tout le dérèglement de leurs mœurs. Ce règne des gouverneurs du grand-duc François de Lorraine, si triste et si long pour Florence puisqu'il a duré vingt-six ans , peut être comparé à ces pays de landes , si pénibles à traverser, mais dont on conserve à peine le souvenir quand on en est loin. Le seul événement remarquable qui doive être consigné ici 5 est la mort d'Anne-Marie-Louise des Médicis, fille de Corne III , sœur de Gaston , et veuve de Jean-Guillaume, prince palatin; cette princesse expira le 18 février 1743: elle était la dernière personne de l'illustre famille des Médicis.

François de Lorraine, ayant été élu empereur en 1 745 , continua de faire gouverner la Toscane par ses lieutenants, jusqu'à sa mort, en 1765. La dernière année de ce triste gouvernement fut marquée par une disette horrible qui acheva de ruiner , de dépeupler tout le pays. Les objets de première nécessité manquaient , et l'on ne pouvait se les procurer qu'en pays étranger et à des prix excessifs. Le nouvel empereur fit de grands sacrifices pour soulager les maux de ses sujets toscans ; mais le mal était trop grand , la misère trop profonde pour qu'il pût y remédier. Cette grande et noble entreprise était réservée à son se-

MOJfARCHIE. 373

cond fils Pierre-Léopold-Joseph , qui hérita du grand-duché de Toscane à la mort de son père , en 1766.

Le nouveau grand-duc fit son entrée à Florence le i3 septembre de la même année. Léopold n'avait que dix-huit ans. Sa jeunesse , Fair doux et bienveillant de sa physionomie, et ce besoin d'espé-» rancc qui est si fort chez un peuple malheureux , furent autant de raisons pour que Florence reçût son nouveau souverain avec une joie et un enthousiasme extraordinaires. Mais à cette joie, à ces applaudissements universels, succédèrent bientôt les plaintes. Elles portèrent d'abord sur la conduite dumaréchalBotta, lieutenant de l'empereur. Le jeune prince, pensant avec raison que cet homme n'était pas le seul coupable , et qu'il faudrait punir aussi tous ceux qui avaient mal fait sous ses ordres , consulta tout à la fois la générosité et la prudence , et signala son avènement au trône par un pardon général accordé à tous ceux qui s'étaient rendus coupables envers l'État.

Cette première difficulté étant écartée, Léopold ne tarda pas à s'apercevoir, sans qu'on l'en avertît, de Télat profondément malheureux où était plongée la Toscane , du désordre et de l'iniquité de ses lois , des abus effroyables qui s'étaient introduits dans la magistrature et dans toutes les branches de l'administration. La dépravation des mœurs , la multiplicité des crimes et la dissolution d'une partie du clergé attirèrent avec force son attention. Mais il est des maux chez un peuple, qui , pour ne pas être les plus graves peut-être ,

en sont les plus pressants. Ce furent ceux que Léopold travailla d'abord à faire cesser.

En 1764, comme on Ta déjà dît, une disette afireuse s'était fait sentir en Toscane. Deux ans après , et lorsque Léopold venait de prendre possession de sa couronne ducale , le même fléau ée reproduisit encore. Mais cette fois il fut plus terrible que le premier. Le prix des denrées les plus indispensables s'éleva à des prix exorbitants, et bientôt la diminution et la mauvaise qua-* ' lité des aliments engendrèrent une épidémie qui mit le comble à la désolation générale.

Ce moment de crise violente fut celui où le gouvernement de Léopold prit et exécuta une résolution qui révolta d'abord tous les esprits ordinaires , bien qu'elle eût reçu depuis long-temps déjà l'approbation des gens éclairés de Florienoe. Dans l'intention d'entamer cet amas indigeste de lois et de règlements faits sous la république dans l'intérêt du commerce, mais que le temps, et surtout la rapacité et l'astuce des fermiers et des commissaires des grands-ducs , avaient rendu si fatal au commerce et au bien-être des Toscans , Léopold rendit un édit par lequel la circulation des grains fut déclarée libre , et les droits de gabelle, d'entrées et autres, abolis. L'exercice du commerce fut permis à tous les particuliers sans restriction , formalités ni sujétions. Cet édit porte que les grains pourront être vendus aux étrangers, ou achetés de dehors ; que chaque citoyen a la faculté de faire et de vendre du pain de toute qualité, de tout poids et à tout prix, ajoutant la

MONARÇH^, 375

défense expr,esse ^ troubfe^ Je çQi^Qieroe de ceuV cjuî ypudraiçnt le fe^rç 4'^pç^s ces aaUTeaux règlements.

Ce sys^è^^^e , q\iî rçflyersaît toutça le« Jais «t toutes ks l^iabijtiidei^ ét^]t>%s ^«ipw^ i|i ïçtQg-tempa^ (ut repolisse çî^abord pgir ks piréj ugés ^t VigUQiajdcfli du peuple. Tputefois, ^çs o]i>staçle9 lç% plus, foi^ et les plus durables qui s'oppos^cp^t à «oa éta^ btissement vinrent delà part d'yjjiç. çJaii^Sje^ d'koixi'; mes enjtrç les çp^adfts de qffjt ]fi çipAÇppJ^. ^ Vxotes les branches d^e ce^ commerce étal!^ Qn^^lu^l'vemjeul^ remis. Ce ne fut; qu'avec du temp% e% fax Kexpésr rience que Ton parvînt à déti;uire, la d^^gbsoM^e. dtt Çeuple et à vaincre Vavm;icç.e]li ]^ ci^pjiiJîté dç3 teair tantl. Un fait positif, c'^st qjuie, malgJcé If^. ^i4f^ Û&A mauvaises récoltjes du pay^ depuis 176& j«g3qu!à[ 17745 U seule lil^erté du coipi^er,ce, ram^^a, Kain sance et. Ip bien-être à FJppeijç^ et dm». toute% la Toscane, et que les paysans^ çbfLSséç diç J^lir^^har bitat^onspar Iji fai^ine et la i^ii^.^e, y. rjevinrent et, se livrèrentjaveç plu? de sécurité à TagriqulturjEu

Du moment, que cette dernière branche d'i»r.

dustrie reprit, quelque fayeuf , I^éppold!, toujquMi. at|:entif à suivre l'ordre rationnel jdes améUoralîoii% qu'il voulait intrpdnire , commença dès . lor» àj favoriser lagriculture, comme il av^ait aidé le corn* merce, en la débarrassant, 4^5 entraves, qui: luit étaient imposées^

Parmi tous Içs défaits deraixcienixe.légi8latioj^^ l'un des plus nuisibles était lç3. faveurs eJt la prè» pondérance accordées aux manufacturiers et aux artisans des villes, sur la profession si. utile des., agriculteurs. Ppp^ dQunisr pHuâ. de liberté jet «d'ai^

sance à cette dernière industrie , non seulement on permit , comme on Fa dit déjà , l'exportation et l'importation libres des grains, mais, pour encourager la culture et faciliter la vente de ses produits dans l'intérieur de la Toscane , on supprima les douanes intérieures et toutes les taxes qui diminuaient le gain des agriculteurs. Les impositions qui pesaient sur eux furent même ex« trémement allégées.

Ces dispositions furent appliquées à toutes les provinces dont le sol est suffisamment productif. Quant à oelles pour qui la nature a été marâtre, comme les Maremmes, sol marécageux, insalubre et stérile , où la population est rare , on proposa des gratifications à ceux qui feraient des efforts pour l'assainir, qui entreprendraient le dessèchement des terres , et l'on concéda des avantages et des privilèges aux agriculteurs qui s'y feraient un établissement et y demeureraient.

Toutes ces promesses n'auraient eu aucun effet, si le gouvernement lui-même n'eût montré l'exemple et tenté les premiers efforts pour assainir une contrée pestilentielle. Des ingénieurs furent chargés de visiter ces terrains, et d'y faire des travaux pour décharger la terre des eaux par un canal. Dans l'année 1 769 , après avoir apporté des améliorations dans la Maremme, on en commença de non moins utiles dans le val di Chiana, qui, d'un grand lac qu'il formait alors , est devenu une vallée des plus fertiles.

La liberté du commerce des grains , le soulagement des impôts mis sur les agriculteurs, l'abolition des douanes et les primes offertes à

ceux qui assainiraient et défricheraient les terres, communiquèrent une activité surprenante à Fart de Tagriculture , rétablirent Fabondance , et disposèrent les esprits à Tordre et au repos.

On ne saurait trop sérieusement réfléchir sur l'ordre que Léopold a suivi dans les réformes successives qu'il introduisit en Toscane pendant les Tingt-cinq années de son règne. Avec cette profondeur de bon sens qui remplace le génie , si ce n'est pas le génie même , le premier soin que le jeune prince prend de son peuple est de prévenir ses besoins matériels , et d'encourager l'art avec lequel on pourvoit à sa subsistance. Il y a , dans cette idée seule d'un homme de vingt ans , une maturité intellectuelle qui se rencontre bien rarement. L'agriculture et le commerce furent donc les deux premières professions qu'il mit à l'aise et qu'il favorisa.

Mais 5 aussitôt que les premiers besoins commencèrent à être satisfaits , le jeune législateur s'occupa de ce qui fournit les moyens d'entretenir ces besoins matériels , c'est-à-dire de l'administration des finances de la couronne. Son but , dès les premières tentatives qu'il fit à cette occasion, fut de réduire et de détruire même, autant qu'il le pourrait, une quantité énorme de revenus royaux, de régales, autant toutefois que les dépenses forcées de l'État le permettraient.

Il commença, en 1768, par détruire la ferme générale des taxes et impositions. Indépendamment d'une foule de vexations dont le peuple fut délivré , cet acte eut encore cela de bon , qu'il donna au gouvernement la faculté de diminuer

les impôts selon son bon plaisir et l'opportunité, et deûiettre pins bu moins dé dôûôëiir jJôtiV se faire payer des imposés, sans dépénidi'e des Conventions passées avec les fermiers-géniéràux.

Le sel fut payé au même prix paf tbûtiô Ta Toscane 5 et ce prix fut modéré. Là divergé' defe pbids pour la vente de cette rïiarchatidlsé fut défendue ^ ainsi que le droit q\ie Foii avait, éri certains lieuxj de ne vendre que du' sel bis. Lefe'drditS siirlà fabrication et la vente des tabacs, dé Teaù-dé-vie et d'une foule d'autres denrées, droits qui fàisaiekit partie des i^gales , furent supprimés , ou àii* moins fort réduits. Et chose digne d'ôbservatioii, il arriva que la différence de ces impôts détruits fiit pïiis que compensée par lerésultat décètikqùe la liberté du commerce faisait payer sans qiié l'on s*eri aperçût en quelque sorte, *j ' '

Vers le même temps, Léopold pensa à éteindre la dette publique, que les dépenses excessiVeS faites à partir dû temps de la répûblîcjjue , et le dèsorp dre des finances sous les derniers Médicis, avaièiïf rendues si onéreuses. On doit se souvenir qû'eiî 1343, les Florentins, pour souteMr la guerre contre Pise et éteindre les dettes Contractées avec le duc d'Athènes , avaient prêté des sommes énor^ ilies à l'État, et que, faute de pouvoir rendriê ccfs capitaux , on en. assura là rente. Telle futl'ôtîgine du mont-commun, où la dette publique s*auffmenta toujours jusqu'à l'époque de cette histoire où nous sommes parvenus maintenant. Le grand inconvénient de cette dette était de produire iine augmentation progressive d'i'riipôts , pour faire face à la dette croissant elle-même.' LéopOÏd di-

minua les intérêts payés jlilscfu'alors, et les rédtil-s siît tous au mêmetaux, trois poiw tent/ Plusîelirs opérations financières furent tentées , encore pouv éteindre entièrement la dette publique; niais; comme cette opération ne put être réalisée, on s'en tinta créer un impôt dit du rachat^ établi sur tous les biens fonds, dont le produit fut employée payer les rentes sur FÉtat. » >

L'administration et la police des villes ne furent pas négligées par Léopold. Dans chaque quar^ lier de la capitale , on institua un commissaire sous la dépendance du président du boit goup'er* nement^ chargé de veiller à la sûreté des personnes 5 et de remettre d'accord les gêna qui venaient lui présenter des causes de peu d'importance^

Persuadé qu'il n'est pas. moins utile de prévenir les délits que de les punir , le prince fit élever des écoles dans tout son duché , pour les person*^ nés de toutes classes , afin qu'une éducation plus soigEiée les mît dans le cas à^> ne pas se laisser aussi facilemement aller à leurs mauvais pen?* chants. Les écoles de toute espèce, les universités de Pise et de Sienne furent remises sur un pied nouveau, et l'on releva l'académie des Beaux- Arts de Florence. Après ces soins pris pour l'améliorar tion morale et intellectuelle des Toscans en génér rai, on s'occupa des établissements propres à donner des secours pour le corps. Les orplpielins, les enfants abandonnés , les pauvres , les infirmes et les vieillards, trouvèrent des lieux de refuge, deç maisons de santé ; et tous les hôpitaux de la Tosr cane furent restaurés , agrandis et fournis des médicaments indiâpensables.

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38o txoREirCÉ.

Les précautions propres à entretenir la santé et la salubrité générales furent l'objet d'une attention particulière. Les comestibles vendus dans les marchés furent soumis à des inspections ; les bains publics d'eaux minérales furent ornés de riches et vastes bâtiments pour recevoir ceux que les maladies y feraient venir.

Une loi qui fut renouvelée cinq fois depuis 1775 jusqu'à 1784, mais toujours en vain, est Celle qui ordonnait, encore dans l'intérêt de la salubrité publique , de ne plus enterrer les morts dans l'intérieur des églises. Le préjugé favorable à cet usage , fortifié tout à la fois par l'habitude et par des idées religieuses fort mal entendues , ne put jamais être entièrement vaincu à Florence ni dans le reste de la Toscane , et l'insistance de Léopold pour le détruire lui a fait beaucoup d'ennemis pendant son règne.

Ce qui lui en suscita bien plus encore , fut la suppression de plusieurs couvents de religieux et surtout de religieuses , dont les biens furent employés à l'établissement de communautés religieuses de femmes destinées à l'éducation des jeunes filles. On ne saurait le dissimuler, puisque les preuves sont connues , mais les plus incroyables désordres s'étaient introduits dans les couvents de Florence et de la Toscane. En forçant le vice jusque dans les retraites sacrées où il s'était abrité , Léopold coupa le mal dans sa racine , et retrempa tout son peuple.

La revue de toutes ces lois est doublement curieuse , puisqu'en faisant connaître le système de gouvernement suivi par Léopold , elle indique en-

core 5 d*unc manière très précise, tout ce qu'il y avait eu de désordres, d'abus et d'injustices dans les trois gouvernements qui avaient précédé le sien. Mais il reste encore à faire connaître les réformes et les institutions nouvelles qu'il a introduites dans l'administration de la justice civile et criminelle , pour se former une idée, seulement par les réformes qui y ont été faites , du monstrueux édifice des vieilles lois florentines.

Le plus grand dommage porté aux intérêts de l'État, venait particulièrement du nombre excessif des juridictions de tribunaux et de magistratures tant supérieurs qu'inférieurs. Leur multiplicité , l'incertitude des limites de leurs droits , l'impéjitie fréquente des hommes ordinairement destinés à remplir ces charges, rendaient long et dispendieux le cours de la justice, et faisait souvent prendre aux jûges^ties résolutions injustes.

Les plaintes fréquentes du peuple toscan à ce ce sujet décidèrent Léopold à faire une réforme générale des tribunaux et des magistratures anciennes qui n'étaient plus en harmonie avec les besoins présents de la société. Pour commencer avec prudence et opportunité cette grande entreprise, il dirigea d'abord son attention sur les magistratures supérieures dont la juridiction s'étendait au-delà de la capitale. On supprima donc l'antique conseil des deux cents, les conservateurs des lois, et le tribunal de la Consulta, auquel on substitua le Consulteur légal.

Le nombre de certains magistrats ayant la haute prérogative de connaître des affaires qui regardaient les régales et une bonne partie de certaines

corporations, furent , sinon supprimés en entier, au moins réduits extrêmement. . De ce nombre furent le magistrat du sel, qui avait neuf assesseurs à sei^ ordres ; celui de la taxe et des dîmes; la magistrature de Fantique Mont-Commun ; et celle deg capitaines de parti, ce vieux témoignage de l'esprit de faction.

On jugea à propos de supprimer la juridiction du juge délégué de Tordre de Saint-Etienne, celles du conseil d appel , du conseil de ]^ pratique secrète. On supprima encore les charges -d'auditeur de la chambre , de secrétaire ^es réformes, afin que toutes les communautés civiles traitassent leurs affaires entre elles et ne fussent plus exposées aux lenteurs et à la partialité de leurs anciens j"ges. ^ ;

L'existence de la magistrature du Bigallo (i) , de la députation de Boniface, des magistrats de l'œuvre de la cathédrale , et de plusieurs chefs, fut jugée inutile et supprimée.

La juridiction des tribunaux épisçopaux faf; restreinte aux causes purement spirituelles et aux cas de conscience. , :

Quant au tribunal de l'inquisition, que Léopold jugeait si contraire à la douceur de notre religion, il fut supprimé en Tannée 1 787.

Le nombre exorbitant des magistratures inutit les étant ainsi réduit, les tribunaux ordinairei étant rentrés dans leurs droits et se composant de juges instruits et expérimentés , toutes les

(i) Communauté hospitalière fort anciennemeat instituée , et dont on avait fait en dernier lieu une maison de refuge pour les orphelins et les enfants trouvés.

MONARCHlk. 383

controverses et les disputes qui s'élevaient jadis de magistrature à iriagistrature, à Toccasion aes limites et de Textension de leur juridiction, cesséreiit de se reproduire dans les tribunaux^ L'usage si irrëgulier ide déléguer les causes à des jujgfes éventuels et q^ue l'on élisjsdt au moment , ifut aboli. Ce moyen avait ^té employé â cause de la défiance qu'inspiraient les assesseurs des divers tribunaux, dont rignorance et Fincapacité n'était, que trop constante. Leur nombre d'ailleurs était si grand, et les appointements qu'ils recevaient si peu considérables, que ces places étaient ordinairement Je partagé des hommes les plus ordinaires.

Mais ces précautions. n'auraient pasi encore suffi pour que la justice fût bien rendue.. si l'on n'avait pas fixé par des lois la march^ de*' ijjrocédures ^ sï les fi-ais n'en eussent pas été réglés , si enfin les Honoraires des avocats n'eussent pas été déterminés, dispositions qui toutes furent rigoureux sèment instituées par des lois dont on fit l'application à tous les tribunaux de la .Toscane.

Depuis plus d'un demi-siècle la réforme de la législation criminelle était préparée par les écrivains publicistes et philosophes, et les changements de cette législation étaient attendus avec impatience par les peuples du continent de l'Europe. Lèopold eut le courage d'être un des premiers souverains qui essayèrent de mettre en pra* tîqùë les spéculations des publicistes qui avaient réctamë au nom delà justice et de l'humanité, la gradation des peines en proportion de la gravité des délits, l'abolition de certains supplices, et en particulier de la torture.

Fidèle à sa méthode de préparer les hommes par Icducation et de bonnes habitudes , à traiter les affaires selon la justice et la raison , Léopold commença, en 1777, par établir des écoles et des corps enseignants où il pût se former des juges instruits dans Fart des procédures et capables de séparer, avec une attention toujours éclairée, le faux du vrai. Tous les émoluments et récompenses avec lesquels on ébranlait depuis si longtemps la fermeté et l'intégrité des juges , furent expressément prohibés. La confiscation des biens fut abolie dans presque tous les cas de culpabilité; la justice fut rendue avec les mêmes formes , à toutes les personnes de quelque classe delà société qu'elles fussent, et, dès 1776, des lois indiquèrent les moyens de rendre Femprigonnement des coupables moins cruel, de modérer la torture, et défendirent en dernier lieu les exécutions à mort.

Il ne fallut que peu d'années pour convaincre par Fexpérience que l'excessive rigueur des lois est un moyen aussi impuissant qu'injuste pour diminuer les crimes chez une nation dont le caractère est naturellement bon et honnête ; et qu'au contraire la modération des peines, jointe à lexécution rigoureuse des lois et à la vigilance des magistrats pour prévenir toute espèce de délits, en diminue sûrement et en peu de temps le nombre. Lorsque Léopold eut tenté ces essais, et que l'expérience eut justifié ses prévisions, on pensa à s'occuper de la publication d'un nouveau Code criminel.

Dans cette intention , le grand-duc Léopold commença par abolir la peine de mort , comme

ne produisant qu'un sentiment passager de terreur qui se change presqu'aussitôt en compassion pour le coupable chez un peuple policé et humain, tandis que le condamné devient un exemple toutà-fait inutile pour le petit nombre des méchants. A cette peine on substitua donc celle de la prison perpétuelle , ou des travaux forcés pour la vie, dans ridée que le spectacle d'un criminel privé de la Uberté et exposé aux yeux de la société qu'il a offensée, peut par ce triste exemple opposer un frein à la méchanceté et au crime.

La peine de la torture , qui punit le prévenu avant que le juge l'ait reconnu coupable ; qui expose l'innocence aux plus cruels tourments ; qui absout parfois le coupable robuste , et condamne l'innocent faible de corps ; la torture fut entièrement abolie dans les procès criminels intentés contre quelque peïpsonne que ce fût et à propos de quelque crime que Ton eût commis. Il en fut de même de la confiscation des biens.

L'indication du crime de lèse-majesté ne fut pas compris dans la nouvelle réforme du Gode criminel. Léopold ayant égard à Textension arbitraire que l'on donnait à des délits souvent légers, mais rangés dans cette catégorie , ne voulut pas que ses sujets fussent exposés à des violences et à des vexations pleines d'injustice, sous des prétextes graves en apparence.

L'inutile et condamnable usage des nombreuse serments probatoires exigés dans les procès criminels de la part des accusés que l'on entraîne ainsi à mentir et à devenir parjures, fut aboli; le sermentnefutplus exigé que delapartdes témoins. I. 26

Pour éviter et prévenir les imputations calomnieuses, les fausses accusations , quand l'impunité et le secret favorisent les délateurs , il fut ordonné que les procès criminels seraient précédés d'une instruction formelle, qui rendrait le plaignant responsable de la vérité ou de la fausseté de Tac* cusation.

Les procès dits de la Chambre , qui n'étaient que des décisions prises arbitrairement sans instruction préalable et sans défense de la partie accusée, furent abolis en donnant pour motif : qu'il fallait garantir l'innocence des citoyens et les réintégrer tous dans le droit sacré et imprescriptible de la défense.

On pourvut à ce que les prévenus, quelles qiiefussent la gravité et la certitude de leurs fautes , troutassent des défenseurs, et à ce qu'ils demeurassent le moins long-temps possible dani^es prisons.

A l'antique usage de condamner comme coupable tout prévenu qui ne s'est pas rendu à la citatioi^ du juge et qui souvent par crainte ne vient pas purger sa contumace , on substitua une loi (fui ordonna que tout prévenu, dans un cas semblable, serait admis devant les juges comme simple accusé.

De toutes les amendes infligées aux délinquants. Ton fit un dépôt séparé, pour Tenir au secours des prévenus pauvres , faussement accusés et que la durée de leur procès avait retenus un certain temps en prison. On y puisait encore les indemnités accordées auxparties victimes de procès intentés par des gens insolvables.

Tel fut l'ensemble des efforts heureux que fit Pierre*Léopold pour régénérer la Toscane, Il eut

le grand mérite d'essayer par la pratique toutes les spéculations que les écrivains économistes, philosophes et publicistes, avaientplusou moins heureusement présentées dans leurs livres.

Ces, essais pratiques, on Fa déjà fait sentir, lui attirèrent des ennemis , et plusieurs fois le pape Pie VI tépioigna ouvertement les craintes que ces innovations lui inspiraient. La suppression de plusieurs congrégations ecclésiastiques, les prêtres réduits à un salaire fixe , comme tous les employés de l'état , et l'abolition des tribunaux épiscopaux étaient en effet , à cette époque et dans un pays si rapproché des États romains, une révolution qui fit comparer plus d'une fois Léopold au roi Henri VIII d'Angleterre. Mais le grand-duc poursuivit l'établissement de son système avec d'autant plus de calme et d'assurance, que, malgré les clameurs du clergé et delà noblesse, il avait, pour se justifier à ses propres yeux et à ceux de toute l'Europe , l'accroissement réel du bien-être et du bonheur de son peuple qu'il avait trouvé si pauvre , si découragé et plongé dans un si grand avilissement moral.

Il y a dans la conduite et dans toutes les actions politiques de Léopold, pendant les vingt-cinq années de son règne , une persévérance digne et calme , qui indique que ce souveram n'a rien fait qui ne lui fût dicté par sa conscience. Certains esprits peuvent sans doute ne pas approuver en tout point son système de gouvernement , mais il ne viendra à l'idée de personne de penser que ce prince n'ait pas fait ainsi parce qu'il a cru bien faire. Ce qui domine dans toutes ses actions poli-

liqucs, est la sincérité, a bonne foi et Fenvie cl être utile.

L'un des derniers actes de son gouvernement prouve jusqu'à l'évidence ce que l'on vient d'avancer. Yers 1 789 ce prince, après avoir accompli toutes les réformes et tous les grands travaux législatifs dont on a lu lextraît, voulut donner une preuve de l'importance qu'il attachait à la bonne foi de tous ceux qui concourent au gouvernement d'un état, en se proposant lui-même pour exemple. Dans un volume intitulé : Gouvernement de In Toscane sous le règne de S. M. leroiLéopold II imprimé à Florence, il donna, section par section , un résumé de toutes les améliorations qu'il avait essayé d'apporter dans les branches diverses de l'administration ; et, à la suite de ce compte rendu en détail , il joignit des tableaux où sont rapportées d'année en année, depuis 1 766 où mourut son père, jusqu'en 1789, toutes les recettes et dépenses faites en Toscane.

Ce document, l'innovation la plus extraordinaire peut-être de toutes celles qu'a apportées Léopold dans le gouvernement de la Toscane , fut répandu dans toute l'Europe ; et depuis quarante* six ans qu'il a été lu et commenté , personne n'en a contesté l'exactitude. 11 est donc devenu une pièce historique du plus haut intérêt, et qui comprend à lui seul le tableau de toutes les vicissitudes du grand-duché de Toscane et de Florence, pendant le temps du règne de Léopold. Ce qui précède en est l'extrait dont plusieurs paragraphes sont donnés dans leur intégrité.

Quant aux résultats matériels de l'administra-

MONARCHIE. 38g

tîon du grand-duc, les voici : En 1 766, la misère, la famine , les mauvaises mœurs et tous les désordres qui s'ensuivent, régnaient encore en Toscane. L'agriculture, à cette époque, était abandonnée; les impôts accablaient les populations et ne profitaient qu'aux traitants; la justice, tant au civil qu'au criminel, était mal rendue; les amendes, les- peines, les supplices et les tortures abondaient; les corps ecclésiastiques possédaient près d'un tiers des biens de la Toscane; des désordres scandaleux s'étaient introduits dans les couvents; les crimes de toute espèce étaient, proportion-' nément à l'étendue du territoire du grandduché, plus nombreux que dans les autres états de l'Europe.

Or, à tous ces maux, héritage accumulé des trois gouvernements qui se sont succédé à Florence jusqu'à l'extinction des Médicis, quel résultat peuvent opposer les vingt-cinq années du règne de Léopold? Un fait qui résume tous les autres : pendant cet espace de temps , deux criminels seulement, dont l'un était étranger à la Toscane, ont été punis de mort; et environ deux cents personnes ont été condamnées aux travaux publics, dont cinquante étrangers; d'où il résulte que, dans un état composé de neuf cent mille dmcB, c'est ù peine s'il y a eu dix personnes par année de condamnées à des peines corporelles.

Une manœuvre politique dont il n'est pas question dans l'exposé du gouvernement de Léopold, mais quel'on a reprochée et que l'on reproche en core à ce prince, est l'espionnage qu'il avait organisé, dit-on , dans toutes les familles de Florence

3gO FLORENCE.

et de la Toscane. Les uns lui ont fait un crime de ce moyen employé, selon eux, pour mettre les citoyens en défiance continuelle, et les contenir dans un repos factice. Ceux qui ont émis cette opinion, tenaient à une certaine secte républicaine dont les principes et les souhaits, en matière de gou- Ternement, étaient tout à la fois très âpre» et très vagues. Ils accusèrent Léopold d'emploj^ toutes les ressources de l'espionnage domestique, à énerver l'âme et le cœur des Florentins, en ne leur permettant pas la plus légère observation sur ce qu'il faisait; et enfin il se rencontre encore des esprits persuadés que ce genre de tyrannie est ce qui a rendu le Florentin de nos jours si doux, si modéré, si prudent, d'énergique et de remuant qu'il avait été depuis le xiii* siècle jusqu'au xvi*. Parmi tous ceux qui lui adressent ce reproche avec le plus de vivacité, se distingue le'poëte Âlfieri. Dans le recueil de ses sonnets , on en trouve un intitulé : Florence, où, après avoir* rappelé que, dans cette ville, sont nés Dante, Pétrarque, Michel-Ange, Machiavel et Galilée, il ajoute :< Ces hommes sont en efiet nés à Florence, mais à une époque où lire, parler, écrire et penser, n'étaient pas encore dés criiûes ; quand il n'y avait pas une école où Ton apprît à trembler, et où l'on ne voyait pas le nom d'un homme inscrit sur le livre d'or, parce qu'il sait e/^^er ce que disent et pensent les autres. » Malheureusement l'exagération assez habituelle de ce grand écrivain, lorsqu'il touche à des sujets ou à des personnes qui ne cadraient pas avec ses idées en politique, donne quelque défiance sur la justesse de son reproche.

MONARCHIS. 39 1

On ne saurait douter cependant que Léopold n'eût établi , particulièrement à Florence , un es** pionnage dans les familles. Beaucoup de gens prétendent que c'était pour garantir les mœurs et prévenir les délits ; mais ses détracteurs l'accusenli précisément d'avoir pris ce moyen pour épuiser toute la sève et la vigueur naturelle à cette nation.

Les détails historiques sur le gouvernement da Léopold sont encore si impar&itement connus « et Ton manque tellement de renseignements po^ sitifs et avérés sur ce que Ton nomme son système d'espionnage, qu'il est prudent de ne pas obscurcir inconsidérément à ce sujet la mémoire d'un prince , donttoutes les opérations politiques d'ailleurs portent l'empreinte de la générosité et ont été un sujet d'admiration pour les hommes les moins disposés à louer ce qu'a pu &ire un souverain. Avant de juger les actions d'un tel monarque , il faut se reporter au temps où la Toscane lui échut par héritage , et penser â la difiSculté qu'il eut à surmonter pour rendre à la justice, aux lois et à la liberté , un peuple qui était morar lement et physiquement si corrompu, si épuisé, si malheureux. Il est certain que Léopold a procédé tyranniquement et a usé de sa puissance ab^ solue , pour introduire et établir ses réformes et ses lois. Lui faire un crime de cet acte^ serait ne pas vouloir reconnaître l'évidence et la nécessité d'un fait que l'on retrouve souvent dans l'histoire; ce serait blâmer le parti que prennent toutes les nations poussées à bout par le malheur, en se nommant un dictateur. Léopold se trouva tout-àcoup placé, par l'état déplorable où était la Tos-

Sg^ FLORENCE.

cane , ainsi que par sa qualité de nouTeau grandduc, dans les conditions d'un dictateur, et il a agi en conséquence. Seulement il s'est trouvé que ce magistrat absolu était un prince généreux , habile et humain, comme le prouvent toutes les institutions qu'il a laissées. Voilà ce qui explique tant de reproches, et peut servir de réfutation au sonnet d'AlQm, où ce poète dit qu'à Florence, sous le grand-duc Léopold^ lire , parler , écrire et penser étaient des crimes.

Léopold redoutait les commérages sur la politique, dont les effets , à la longue , auraient pu devenir contraires à l'exécution de son grand projet de réforme. Que cette crainte se soit combinée avec le puéril travers de savoir tout ce qui se passait dans l'intérieur des familles, et l'ait même entraîné à établir un espionnage que des agents subalternes ont rendu vil et odieux, la chose n*est pas impossible; mais pour porter un jugement décisif sur la moralité et l'efficacité de ce moyen, on n'en connaît pas encore assez bien l'origine; les ressorts et le but. Il est prudent d'attendre encore avant de décider la question.

Le clergé et la noblesse de Florence^ étaient loin de voit" les innovations de Léopold d'un œil favorable, et ils s'unissaient pour les critiquer souvent avec amertume. Le peuple lui-même , quoique si favorisé par l'établissement de l'égalité de toutes les classes devant la loi , par la liberté du commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture, ne laissa pas cependant, en plusieurs occasions, d'exprimer vivement son éloignement pour certaines réformes. L'abolition de plusieurs

MONARCHIE. SqS

congrégations religieuses lui déplut, et jamais on ne put mettre rigoureusement en vigueur la loi qui défendait d'enterrer les morts dans l'intérieur des églises. Léopold, en ces différentes occasions, ne contraria les esprits par aucun acte violent de pouvoir, et obtint peu à peu, mais sûrement et par les bienfaits de Texpérience, ce qu'il n'aurait pu attendre de la brusquerie de son pouvoir. Dans ce cas , il ne fut peut-être qu'un habile politique ; mais dans une autre circonstance où cette qualité ne l'abandonna pas , il se montra de plus magnanime et généreux.

Un nommé Beccatini, employé dans les fonctions subalternes de son gouvernement, avait fait, sous les ordres de Chelotti , ministre de la police , le métier de dénonciateur et d'espion. Ce misérable, pour des méfaits dont les détails sont ignorés, fut exilé par le grand-duc. Il choisit pour retraite Naples , où il écrivit et publia un libelle infâme intitulé : La vieprwée de LéopolcL Dans ce livre, il reproche en eflFet à son souverain la curiosité qui le poussa à savoir tout ce qui se passait dans l'intérieur des familles, mais sans jeter aucune lumière sur ce qu'il pouvait y avoir de sérieux dans cette disposition. On n'y trouve qu'un amas d'injures et de calomnies. Dès que Léopold fut instruit de la publication de cette odieuse satire, il ordonna à son ministre toscan près la cour des Deux-Siciles , de la laisser lire a qui bon semblerait. Depuis la mort de ce prince, l'importation et le débit de ce libelle n'ont point été défendus en Toscane ; et ce qui fait le plus grand éloge des derniers grands-ducs et de leurs sujets ,

3g4 FLORENCE,

est que si ce libelle est rare à Florence , c'est que personne n'y montre le moindre empressement pour le lire.

Pierre-Léopold-Joseph d'Autriche était déjà avancé dans la réforme de son g[rand-duché de Toscane, lorsque, le 24 février 1790, il reçut la nouvelle de la mort de son frère l'empereur Joseph II , dont il était l'héritier. Après avoir établi un conseil de régence, il quitta la Toscane pour aller prendre possession de son nouvel empire qu'il ne gouverna que deux ans.

On assure que , pendant le règne de Léopold en Toscane, toutes les réformes n'étaient encore à ses yeux qu'un moyen de retremper son peuple en lui donnant d'abord de bonnes habitudes morales et en l'amenant successivement à sentir l'amour de la patrie , pour le rendre apte à se conduire selon les lois de la justice et digne enfin de recevoir le gouvernement libre qu'il lui destinait. On prétend en un mot et pour se servir de l'expression consacrée en Europe depuis 1789, que Léopold se réservait de donner aux populations toscanes une constitution. On, va même jusqu'à affirmer le fait en s'appuyant d'un mémoire écrit sur ce sujet en i8o5, par le sénateur François- Marie Gianni, qui fut ministre à Florence sous Léopold, et occupa le même poste sous le régime démocratique qui interrompit le règne de son successeur Ferdinand III.

Cette constitution était celle d'un gouvernement représentatif. Pour créer les lois, il fallait l'intervention de la volonté du grand-duc et de celle de la nation. L'exécution devait en être confiée au

grand-duc, investi, pour cet effet, de Fautorité et du commandement de la force. La nation aurait été représentée par les assemblées des communes, par celles des provinces et par l'assemblée générale qui , elle-même , eût été formée des citoyens élus par les assemblées provinciales. Le droit de pétition appartenait à tout individu âgé de plus de vingt cinq ans. Les pétitions auraient été discutées d'abord par les assemblées des communes , puis présentées aux assemblées provinciales qui les eussent livrées à l'assemblée générale, en sorte que les besoins des communes et des provinces eussent été connus et mis en question. Quant à l'assemblée générale , dont le nombre des députés n'est pas déterminé dans le mémoire de Gianni , il est dit seulement qu'elle devait se réunir tous les ans à une époque déterminée , sans convocation ni invitations préalables , et tenir ses séances d'abord à Pise, ensuite à Sienne, puis à Pistoia et enfin à Florence, de telle sorte que chacune de ces villes la reçût dans ses murs tous les quatre ans. Telle est la base de cette constitution léopoldine, dont peut-étrt; quelques détails ont été involontairement modifiés par l'auteur du mémoire qui ne l'a écrit qu'en i8o5; cependant ce projet, considéré dans son ensemble, peut passer pour un monument authentique. Quoi qu'il en soit, il fournit des renseignements si précieux sur l'état oùLéopold a trouvé la Toscane en 1 766 et sur le système de perfectionnement politique dont ce prince fit l'essai dans ses états , que , bien qu'on lait signalé ici , on se propose do le faire connaître en entier dans lautre partie de cet ouvrage.

SgÔ FLORENCE.

Dans la manière de gouverner de Léopold ainsi que dans sa conduite d'homme public on retrouve le même caractère de grandeur et un éloignement remarquable pour toute espèce de gloriole et de charlatanisme. Vers la fin de son règne comme grand-duc , les Florentins votèrent et lui oflFrirent une statue. Yoici la réponse qu'il fit à la nation : « Son Altesse royale , sensible à TofiFre que lui a faite la cité de Florence et connaissant les preuves non équivoques de rattachement de ses sujets , leur en témoigne son extrême reconnaissance.

Mais elle n'est pas dans l'intention d'accepter la statue qui lui est offerte. Elle pense qu'une simple inscription suffira pour transmettre à la postérité l'époque de la réforme du code criminel. Que si cependant ses sujets ont résolu de faire un fonds pour ériger un monument, elle désire que l'on n'ait égard seulement qu à l'utilité publique, et elle veut être comptée au nombre des souscripteurs pour le surplus qui sera nécessaire , mais surtout que l'on ne place pas son portrait sur le monviment. »

La révolution française nui&it singulièrement à Florence. Cette ville et toute laToscane étaient déjà en possession , vers 1779, de toutes les réformes que l'Assemblée nationale demanda dix: ans plus tard à Paris , et d'une foule de perfectionnements dans le gouvernement et la législation politique, que la France n'obtint qu'en 1814. Sans le grand événement de 1 789, pcut-ôtre Léopold, aprèsavoir complété par une expérience successive le grand travail du renouvellement des esprits en Toscane, eût-il osé hasarder quelques essais de législation

politique nouvelle. Mais il est vraisemblable qu'avec un caractère sage et prudent comme le sien , il ne dut pas voir sans quelques craintes toutes ces idées qu'il avait élaborées et mises en œuvre avec tant de circonspection, devenir l'objet d'une tempête révolutionnaire aussi indomptable que celle de la France. La mort de son père et son élévation à l'empire, si elles ne lui ôtèrent pas les inquiétudes qui venaient de ce côté , furent au moins un prétexte pour retarder l'établissement en Toscane d'une représentation nationale et d'un gouvernement constitutionnel. Bientôt d'autres soins plus graves absorbèrent son attention et enfin vine mort presque subite vint terminer sa carrière le 1" mars 1790, à l'âge de quarante-cinq ans,

Son second fils lui succéda comme grand-duc de Toscane sous le nom de Ferdinand III, Dans les conjonctures où se trouvait l'Europe en cette année , on ne doit pas 8*é tonner si les ministres du jeune prince, âgé alors de dix-neuf ans, mirent quelques réserves dans la continuation des réformes politiques en Toscane. La plupart de ces ministres d'ailleurs, qui avaient été ceux de Léopold, ne s'étaient pas montrés aussi ardents queleur souverain pourtoutescesinnovations.Onremét des restrictions à la liberté du commerce, et le cl^gé reprit d'abord quclqu'empire ; mais aussitôt que Ferdinand eut gagné de l'expérience, il rentra dans les voies- tracées par son illustre père et parut disposé à poursuivre son grand œuvre si heureusement commencé. Cependant il se borna à garantir ce qui existait, plutôt qu'il n'augmenta la force de» institutions déjà établies. Aux fureurs san-

glantes de la révolution française avaient succédé les exploits militaires de ses armées. Déjà dans la plus grande partie de Tltalie elles étaient victorieuses, lorsque le Directoire,voyant rAutriche près de lui faire la guerre , et pour cette raison se défiant du grand-duc de Toscane, résolut de le chasser de ses états. On détacha de l'armée de Schérer un corps de troupes qui, le 25 mars 1799, fit son entrée dans la douce et paisible Florence et releva un peu brusquement les sentinelles des poftes et du Vieux-Palais de cette ville. Bientôt Reinhart, commissaire envoyé de Paris par le Directoire et investi d'un pouvoir illimité, ordonna aux magistrats toscans de remplir leurs fonctions au nom de la république firançaise, et le grand-duc Ferdinand eut la faculté , en partant pour Vienne avec sa famille , d'emporter une partie des précieuses richesses que renferme le palais Pitti. Cette action produisit quelqu'efiet sur yne petite partie des habitants de Florence , qui plantèrent des arbres et crièrent vive la liberté !

On peut consulter les auteurs italiens sur ce qui s'est passé a Florence pendant le temp» de Toecapation française, lorsque les idées démagogiques rép^dues dans cette ville , risquèrent de faire rÂograder ses habitants jusqu'au règae ôm Giompi. On ne citera qu'une phrase tirée tl'une brochure italienne écrite en 1 799, et intitulée : Aspect de la Toscane après l'occupation des Français ; elle est ainsi conçue : « Trois mois du gc^vernement de Reinhart à Florence ont détruit vingt-cinq ans du gouvernement de Léopold. »

Au surplus, la Toscane est la contrée de l'Italie

MONARCHIE. SqQ

qui s'est opposée avec le plus de vigueur et quelquefois même avec un acharnement cruel , contre l'invasion des Français. Il se forma, en 1800 , des bandes de partisans dans la partie des Appenins située entreBologne et Florence, qui inspirèrent des inquiétudes assez vives à Bonaparte, alors premier consul , pour qu'il donnât au général Dupont l'ordre de s'emparer militairement de Florence et de toute la Toscane. Mais bientôt Bonaparte, vainqueur à Marengo , était devenu maître de l'Italie supérieure et disposait de tous lés états qui en faisaient partie.

Par un traité passé en 1801 , entre la France et l'Espagne, le grand-duc Ferdinand,retiré à Vienne, céda le duché de Toscane qui fut donné à titre de royaume d'Étrurie à Finfant don Louis, cession pour laquelle Ferdinand reçut en compensation l'archevêché de Salzbourg avec la dignité électorale. La mort prématurée du jeune Louis de Parme laissa la régence de cet état , jusqu'en 1807, à la reine Marie-Louise , fille du roi d'Espagne , qui , loin de suivre les traces de Léopold pendant son gouvernement , voulut feiire tout plier à son autorité, en laissa prendre une grande part au clergé, etremit la bigoterie â la mode, même dans la ville cfe Florence.

Enfin Napoléon, empereur, formant déjà dé vastes projets de domination sur l'Italie, et après avoir fait Joachim Murât roi de Naples , voulut s'assurer de la Toscane et l'enlever à la maison d'Espagne. Le 22 novembre 1807, la régente du royaume d*Étrurie vit entrer chez elle les ambassadeurs de France et d'Espagne , qui lui annoncé-

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rent que son règne fini venait d être cédé à Napoléon. Le général Reille arriva à Florence pour en prendre possession au nom de l'empereur ; les magistrats jurèrent obéissance, on brisa les armes de la Toscane, on éleva partout celles de Napoléon 5 et la sœur de l'empereur, Élisa Bacciochi , devenue grande-duchesse, fit succéder aux processions que la régente d'Étrurie faisait faire dans les places de Florence, des revues de troupes et des manœuvres d'infanterie. Enfin , pour couronner les vicissitudes de cette antique et glorieuse cité, elle devint le chef-lieu d'un département de la France.

Mais comme on a déjà eu tant de fois l'occasion de l'observer dans cette histoire, il y a quelque chose de vénérable et de sacré attaché a ces vieux murs, à ces antiques monuments de Florence; aux grands souvenirs de ses poètes , de ses écrivains et de ses savants; à la mémoire de tant d'hommes qui peut-être sans prudence, mais non sans un noble courage, ont travaillé pour se faire une patrie et conquérir la liberté. A la mémoire de ces héros du moyen âge et de la renaissance vient se joindre celle d'un homme presque de nos jours , que plusieurs de nos vieillards ont pu connaître 5 d'un prince né loin de Florence , mais qid, par la grandeur et la noblesse de ses pensées, mérite de prendre place entre ses plus grands citoyens, de ceLéopold enfin qui, le premier et le seul jusqu'à présent, ait montré l'exemple d'un souverain absolu établissant volontairement la liberté dans ses états et résolvant le" problème politique le plus difiicile et le plus audacieux ,

MONARCHIFé 4^1

avec tout autant d'exactitude mathématique et de sang-froid qu'on en a vu mettre pour dresser dernièrement rObélisque de Louqsor au milieu de Paris. Formée dans les murs de Florence, cette suite de précurseurs intelligents et courageux dans la carrière de la civilisation moderne ont laissé à cette ville un héritage de gloire que les succès des plus grands conquérants ne sauraient diviser ni détruire. Florence n'a pas cessé , depuis le xiii* siècle jusqu'au xviii% de faire des conquêtes intellectuelles sur tout le monde; c'est là sa gloire et Ton peut voir le rôle que jouent près d'elle les armées triomphantes de Charles VIII , de Charles- Quint et de Napoléon. En somme , ce sont les victorieux à main armée qui ont été vaincus par sa puissance intellectuelle , et aujourd'hui les projets de monarchie universelle et d'unité continentale des deux grands empereurs ne passent plus que pour de formidables appareils de tyrannie , tandis que l'affranchissement de Florence en 1 200 et l'établissement des lois léopoldines, en 1770, seront toujours des actes honorables et glorieux pour le peuple et le souverain qui y ont travaillé et de nobles exemples légués aux générations futures.

Ce fut donc une justice éclatante rendue à Florence et une action tranquillisante pour tous ceux qui désirent sincèrement de voir les peuples de l'Europe jouir des bienfaits de la justice et de la liberté, que la réhabilitation du successeur de Léopold dans le grand-duché de Toscane. Cet événement eut lieu le 10 mars 1814, par suite du traité de Paris. Le 1 7 septembre de la même année,

Perdinand III , après quinze ans d'absence , reiH tra dans ses états et revit cette beUe Florence à laquelle il a rendu les lois de son père et cette bienfaisante et douce liberté, heureux partage de la Toscane. 11 fut reçu avec la joie la plus vraie par •on peuple, par ces Toscans qui n'avaient point iHiblié les bienfaits des institutions de Léopold et ^ue les malheurs d'une invasion faite par des républicains systématiques et de mauvaise foi^ avaient encore éclairés sur la nature et les limites de la ▼raie liberté.

Ce prince, pendant les dix années qui ont suivi sa rentrée à Florence^ a passé ses jours au milieu de son peuple , dans une paix et un bonheur que l'on ne peut comparer qu'à celui qui revient au milieu d'une famille honnête , spirituelle et opulente , réunie après de longs malheurs.

Léopold II , son fils « lui a succédé en iS^\, à Y Age de vingt-sept ans. Ce nom de favorable auj^re pour la Toscane , n'a point trompé ses espérances. Aux qualités morales de son père, Léopold joint une activité de caractère et d'esprit qui le portent à consolider la grande entreprise de son ÛluBtre aïeul, et tout ce que l'on sait de son gouvernement jusqu'à ce jour , ne mérite que des louanges. Mais arrêtons-nous ici, notre intention ii'étant pas de parler des vivants.

COIfOLUSlQK. 4^

^ La succession des quatne ph^^i39 politiqm^9 4h gouvernement florentin esf: m\ lafale^ii ^i |fi)poirT tant et si curieux , que Ton ^ cru devpif le dégaigftf d'une surabondance de détails qui f^'auraiisfif £ut qu'altérer la grandeur du dessin général* Plur sieurs épisodes de l'histoire de Flprenc^ jettent tant d'éclat par eux-métne , que loin d'igoiilpr à l'iptérét de l'ensemble , ils onf au cpntrairp l'inconvéï^iient de détourner l'attentipn de desf u^ dg? faits n)oins brillants sans doute , ma^s 4pv^ l'Û^' portance historique est plus grande. On a voulu d'abord faire connaître l'enchainement £sLial pi nécessaire de la république avec l'oligarchie et la fiionarchie , et, on croit pouvoir le dire, avec la monarchie constitutionnelle projetée par Lépppld. Chez la plupart des peuples dont on retrace rjiistoire , on signale presque toujours des jnco- Jiérences dans leur caractère et leurs action^, dont la pénétration des plus habiles publicistes ne découvre même pas toujours la cause. A Florence 9 au contraire , le bien comme le mal , tout a été conséquent , tout est nécessaire ; et le meilleur commentaire sur les passions du peuple et sur les changements de gouvernement, est l'exposition claire et bien suivie des faits. Nous n'osons pas nous flatter d'avoir rempli cette tâche difficile, mais quelque chose nous avertit intérieuremeat

4o4 FLORENCE.

que nos efforts, en touchant cette matière, feront naître au moins le désir à d'autres de Fétudier encore. Florence! à ce nom, quel est l'homme doué d'un esprit noble et tant soit peu cultivé qui ne se sente vivement ému ? dont les rêves de gloire , de bonheur et de perfectibilité ne se réveillent pas dans samémoire? vous qui jeunes et tout gonflés encore de cette sève abondante d'idées , d'impressions , de sentiments et d'espérances , sentez le besoin de vous nourrir d'images imposantes , de faits graves et de poésie pour former votre jugement, pour régler les travaux de votre esprit et lester votre âme ; allez à Florence ! allez visiter ce sol glorieux baigné par le sang de ses enfants , embelli par le génie de ses artistes, immortalisé par le chant de son poète ! Allez voir ce coin de terre de notre Europe où les débris de la science, des arts et de la philosophie antique ont été sauvés du naufrage des temps barbares, où une poésie et une langue ont éclaté tout-à-coup, où le flambeau de la science pure a commencé à briller ! Puissé-je revoir encore cette terre , cette ville berceau de la civilisation dont nous jouissons tous aujourd'hui ! Jamais je n'oublierai ce que j'ai ressenti , quand , séparé encore par quelques milles de Florence, mes yeux se portaient successivement sur toutes les échancrures des montagnes pour la découvrir. A l'apparition d'un roc, dans la moindre masure , je croyais découvrir la coupole du dôme ou la tour du Vieux-Palais. Parvenu enfin à la dernière hauteur d'où l'on domine la vallée de l'Arno , à Fontebuona , on aperçoit de là, entre deux collines, d'un côté l'élégant clo-

cher de Fiesole , et vers la droite , le sommet des principaux édifices de Florence. C'était au mois de juillet , le soleil dardait vivement ses rayons , les cigales faisaient retentir Tair de leurs cris , et tout en laissant fuir des deux côtés de la route des forêts d'oliviers ou des vignes bordées de grenadiers en fleur , la vue était attirée au loin par les riches campagnes où coule TArno , et au milieu desquelles brillaient au soleil une foule d'habitations délicieuses.

Au pied de vertes collines, Florence, enfoncée dans une espèce de coussin de verdure, montre à moitié et comme par coquetterie ses antiques tours , le dôme de sa cathédrale , ses nombreuses églises et ses fortifications brunes, divisées comme la ville par les eaux du fleuve. On descend les derniers rampants des montagnes , on voit les vieux murs de Florence , on passe sous ses portes fortifiées; le bruit des pas des chevaux retentit sur les dalles bien équarries qui garnissent les rues , et les yeux sont attirés de tous côtés par des constructions dont le style sévère et élégant tout à la fois indique le goût d'un peuple qui a été républicain et artiste.

Ce qui frappe surtout l'étranger lorsqu'il entre dans cette ville , c'est la comparaison continuelle que l'on y fait de l'austérité des monuments républicains avec l'élégance des manières et la frivolité des usages modernes. En passant sous les murs noirs du pal-is de justice, ou du Vieux- Palais , en jetant les yeux sur cette immense cathédrale , toute recouverte de marbres de diverses couleurs , on est tout étonné , lorsque l'oa

4o6 ft^ORENCE.

i*eportc soti i*egard autour de soi , de ne pas voîr cticore dans les rues des hommes vêtus comme ail temps de Dante , de Pétrarque et de Michel-

Aussi, peu d'autteà villes ptésentent-elles des disparates plus tranchées. En vingt minutés de iéitips , car l'enceinte de Florence n'est pas très étendue, on peut, en partant de ces vieilles citadelles, ou de la place du Grand-Duc , aller jusques aux Cascine. Cette promenade, dont ôû peut traduire le nom en français par celui des Laite- Hes , éSt située horÉ des murs de la ville , et de la jpôrte al Prâto. Ce lieu de repos, beaucoup moins Vàâté ^lié les Champs-Elysées de Paris , est une ll^squ'lle forthéé d'un côté par le Mugnone, et [è l'âUtt^é par rAi*no. Sillonné dans toutes les di« réctlofis par des allées plantées d'arbres, ce parc renferme plusieurs prairies où paissent des troupeaux. Là, chaque soir, les habitants de Florence de tbutë classe se réunissent, les uns à pied, les auti^s éti voiture. Le souverain luî-niêrtle et toute éà faittîilé tie n&anquent guère de mêtiir ôhaquer jolif , ainsi qtip! leurs sujets, goûter le repôs et prendre l'air dans cet asile d'où toute étiquette

est bannie.

Defe habitude^ respectueuses mêlées â la politeséié exquise dû peuple florentin , garantissent àU grand-duc de Toscane, comme au plus simple particulier, la liberté de la pronienade. La prélenôe habituelle du souverain dans teà tasùlhè , àU inilièu de son peuplé , est Utt dés spectacles lés plus touchants que l'on puisse voir , et Tune tlëB habitudes les plu^ tnorales pour une Uâtion.

CONCLUSIOW. 4^7

Ce rapprochement journalier rappelle celui des enfants et du père de famille. Il ramène sans cesse celui qui commande à Tindulgence ; habitue le citoyen à mettre de la décence dans ses récréations et entretient une douce joie dans le cœur de tous.

Léopold a puissamment contribué, ainsi que ses successeurs, à l'établissement et au perfectionnement de cette véritable promenade publique, au centre de laquelle est le palais des laiteries Ces laiteries, ce parc coupé de prairies couvertes de bestiaux, forment évidement un tout dont ridée est venue d*Allemagne et du septentrion. Toutefois les Florentins Font complètement adoptée ; et ce goût champêtre, si peu naturel chez les peuples de la moderne Italie, s'est naturalisé précisément chez celui dont le caractère originairement factieux et turbulent semblait le moins propre à l'admettre.

Mais, dans la Florence de nos jours, les contrastes , les disparates abondent. Lorsque dans Tété on quitte ces belles cascine à la brune , combien il arrive souvent que rapporté dans la ville par les flots de promeneurs, on se trouve près du pont de la Trinité à l'angle duquel se présentent encore les flancs de l'antique palais Fiironi , bâti en 1284. Cet édifice, auquel ses créneaux, ses mâchicoulis et ses lucarnes étroites ont conservé l'aspect d'une bastille redoutable , est devenu intérieurement une habitation comme tant d'autres, remplie d'une foule de locataires réunis sous le même toit malgré la différence de leurs intérêts, de leurs goûts et de leurs revenus. Dans les salles

4o8 FLORENCE.

basses de cette vieille citadelle, où jadis on rassemblait les armes, où l'on se préparait à l'attaque ou à la défense pendant les guerres civiles , les heureux Florentins de ce siècle trouvent un café, et courent pour se rafraîchir avec le friand sorbet ou l'eau de limon.

En pénétrant plus avant dans la ville, ces combats perpétuels du passé avec le présent se reproduisent sous des formes plus saillantes encore. Pendant les chaudes soirées d'été, près des hauts murs de marbre de la cathédrale, quand la place est encombrée de voitures, de calèches remplies de dames élégantes dégustant des fruits glacés, combien de fois n'a-t-on pas vu cette phalange mondaine forcée tout a coup de céder le pas à la mort et de se ranger respectueusement en haie pour laisser passer un convoi funèbre escorté par les frères de l'antique confraternité de la Miséricorde ?

Mais un attrait particulier ramène toujours l'étranger sur la place du Grand-Duc, près de la loge des lanciers , près du vieux palais de la seigneurie. C'est sur cette place où l'on exposait le Carroccio, où le peuple s'assemblait en armes, où l'on élisait les magistrats ; c'est là que les Giompi, conduits jpar Michel Lando , s'emparèrent du palais des seigneurs et du gouvernement ; c'est à cette place même où Savonarola fit célébrer son carnaval mystique et fut brûlé; où Laurent le Magnifique amusa le peuple avec ses chansons et ses fêtes ; où l'on voit la Judith de Donatello , le David de Michel-Ange, le Persée de Benvenuto Cellini, la statue équestre de Gôme P% grand-duc

de Toscane. C'est sur cette place enfin et en présence de ces édifices et de ces monuments que s'est déroulé tout le grand drame politique de Florence.

Destinées à consacrer la mémoire d'événements non moins glorieux mais plus pacifiques, plusieurs églises de Florence forment à elles seules des monuments complets. Telle est celle de Sainte- Croix, panthéon florentin, où les cendres de tous les hommes les plus illustres de la Toscane reposent; telle est surtout la basilique de Saint-Laurent , vénérable par son antiquité, et enrichie des trésors de la science et des arts. La construction en fut ordonnée par la république en 1426, puis achevée en grande partie avec les sommes d'argent que fournit Jean de Bicci des Médicis , père de Côme, père de la patrie. Le grand architecte Philippe Brunelleschi en avait donné les dessins. Plusieurs familles opulentes de Florence, les Ginori, les Ingherami, les Corsi et tant d'autres concoururent à l'embellissement de ce saint temple. Là on voit la chapelle consacrée à la sépulture de la famille des Médicis, édifice étourdissant par la richesse des matières qui y ont été employées, et où sont déposés les restes de tous les grandsducs de Toscane. A quelques pas de là, est la sacristie nouvelle , dont la décoration fut confiée à Michel-Ange , par Léon X. Ce sanctuaire renferme ce que le grand artiste florentin a produit de plus étonnant et de plus parfait en sculpture : la statue de Julien des Médicis, duc de Nemours, frère de Léon X, et celle de Laurent, duc d'Urbin y père d'Alexandre , I*' duc de Florence. Au-

4lO FLORENCE.

dessous de ces statues sont les cénotaphes, accompagnés des fameuses figures du Jour el de la Nuit d'un côté , et de l'autre de celles de l'Aurore et du Crépuscule. Le long de la troisième paroi de la chapelle, dont l'architecture est également de la composition de Michel- Ange , s'élèye encore un groupe en marbre de ce prodigieux statuaire. 11 représente la Yierge assise , tenant le saint Enfant dans ses bras.

A l'origine des peuples, l'homme, pour témoigner sa reconnaissance au Créateur, lui offre les prémices du fruit de ses travaux, les blés qu'il a semés , les troupeaux qu'il a nourris. Dans cette Florence intelligente , on a élevé la nature des holocaustes jusqu'au degré où le génie de l'homme avait été élevé lui-même, et toute la supériorité de l'esprit humain a été employée pour rendre témoignages à Dieu de l'emploi que l'on avait fait de cette céleste faculté.

Non seulement on a accumulé dans cette église tout ce que la terre fournit de plus précieux en marbres et en métaux; non seulement Michel- Ange a déposé là, au pied des autels, les résultats les plus merveilleux de son art et de son intelligence; mais dans ce temple élevé par l'ordre de l'État avec les deniers des plus grands citoyens de la ville , on a placé encore un des plus précieux dc^pôts des connai«sances humaines : dans l'enceinte de l'église est la bibliothèque Médicéo- Laurentiennc.

Michel-Ange est encore celui qui fut chargé de la composition et de la distribution de cette Ubliothèque. Ses dessins , imparfaitement suivis

après sa mort , sont à regretter ; maïs son idée principale a été exécutée par son élève Vasari. Ce riche dépôt de manuscrits a éprouvé, comme la république où il a pris naissance , des vicissitudes sans nombre. Commencé par Côme l'Ancien, augmenté à Fépoque du concile écuménique , et surtout après la prise de Constantinople par Mahomet II , Pierre et Laurent des Médicis avaient déjà singulièrement accru ses richesses littéraires, lorsque Pierre, second fils du Magnifique , sottement orgueilleux , se fit chasser de Florence , et exposa ce trésor a être pillé par la populace en fureur. Une grande partie de ces manuscrits cependant furent rachetés, en 1496, par la république florentine. Elle les revendit aux pères Dominicains de Saint-Marc ; quand bientôt ce couvent, dont Savonarola était prieur , devint le théâtre de scè nés violentes qui forcèrent de transporter la bibliothèque au palais des seigneurs. Les manuscrits ne furent restitués aux Dominicains qu'en i5oo, lorsque le couvent, fort endetté , fut contraint de les vendre. C'est alors que le cardinal Galeolto Franciotto en fit l'acquisition pour le cardinal Jean des Médicis, depuis LéonX. Ce prélat les fit transporter à Rome dans son palais. A la mort de ce pape , ce précieux héritage échut à Jules des Médicis (Clément VII) qui, après les avoir renvoyés à Florence , les fit placer dans le cloître de la basilique de Saint-Laurent. Clément VII demanda à Michel-Ange les projets d'un édifice pour mettre en ordre ces livres ; l'artiste en composa les dessins ; mais à la mort du pape, en i534, l'ouvrage était fort peu avancé,

4l2 FLOREJXCE.

et les manuscrits, entassés dans les salles du cloître Saint-Laurent , étaient devenus la proie des vers et des rats, à ce que dit Varchi, historien du temps. Les circonstances difficiles où se trouvaient alors les Médicis , ne permettaient guère de penser à des soins qui exigeaient du calme dans les esprits , et ce ne fut que quand le règne de Côme I" s'affermit et devint tranquille , que Vasari acheva la bibliothèque d'après les dessins de Michel-Ange, et que les manuscrits y furent placés. Les successeurs de cette maison régnante concoururent tous au perfectionnement de cet établissement que Côme P"^ avait rendu public. En 1765, François de Lorraîney ajouta trois cent cinquantecinq manuscrits des classiques grecs et latins. Pierre-Léopold, son fils, en réunit six cents de la bibliothèque de Sainte-Croix , avec les précieux manuscrits orientaux de la Palatine, dont le nombre s'élève à cinq cent vingt-sept. Depuis ce prince, ses successeurs n'ont point cessé de l'enrichir.

Ce ne sont point des monuments vulgaires et disposés seulement pour récréer les yeux, qu'une église comme Sainte-Croix, où l'on se trouve en présence avec l'âme et l'intelligence de tous les hommes fameux de Florence; qu'une basilique telle que Saint-Laurent, dont l'autel est paré de ce que l'homme intelligent peut offrir à Dieu de plus pur et de plus parfait parmi les ouvrages des mortels. Dans cette offrande sanctifiée par le lieu, il y a quelque chose qui concilie l'orgueil humain avec l'humilité devant Dieu; c'est comme la parure de choix la plus riche et la plus belle que l'on revêt pour se présenter à l'église aux jours de

fétej c'est moias encore une satisfaction personnelle que Ton se procure , qu'un hommage respectueux que Ton rend. Cette manière de témoigner sa réconnaissance et d'offrir ses actions de grâce à la divinité , est propre au catholicisme , et nulle autre ville, Rome exceptée, n'a mieux compris que Florence , que les oeuvres du génie humain sont l'offrande la moins indigne du créateur, puisqu'ils concourent au perfectionnement de l'humanité.

Par quelle fatalité cette Florence si sage et si habile dans le commerce, si ingénieuse dans la culture de tous les arts, que son instinct pour la poésie, pour la philosophie et les scieiices, a placée au rang des nations les plus intelligentes, par quel malheur faut-il que pendant plusieurs siècles elle n'ait pas même eu la force d'obéir à ses propres lois? On dirait que, semblable a certains hommes dont les facultés exubérantes prolongent indéfiniment la jeunesse orageuse et indomptable , il lui a fallu vieillir et user sa fougueuse constitution jusqu'à la vieillesse pour donner accès à la raison. L'amour (îxcessif de l'indépendance a peut-être imprimé a toute la nation ce caractère superbe et toujours jeune qui frappe également dans certains génies florentins. Les Dante, les Uberti, les Cerchi, les Savonarola, les Michel- Ange et les Machiavel sont constamment demeurés dans une adolescence intelligente, mais tumultueuse et obstinée. Rien , pas même l'expérience ni la crainte de la mort n'a pu les détourner de l'objet de leurs passions. Aussi leur force aveugle, en les illustrant, n'a-t-elle pas toujours eu d'heureux résultats pour

4 1 4 tLOREBTCÊ.

leur patrie. Au souvenir de tant de passions orageuses, la pensée se reporte vers la façade du Vieux- Palais ; ot Tœil s'attache de nouveau sur les armoiries bigarrées suspendues à ses créneaux.

Ces écussonè, comme on Ta dit en commençant, résument les folies , les malheurs et la gloire de Florence. Mais soit que l'on pense devoir rejeter les fautes de ses habitants sur eux-mêmes, ou que, considérant ce peuple cdnime ayant reçu d'en haut la mission de fournir une carrière plus glorieuse que les autres, privilège qui entraine toujours les hommes comme les nations dans des infortunes extraordinaires ; dans l'un ou l'autre cas, on doit juger avec indulgence les erreurs que Flprence a pu commettre, puisqu'elle les a payées si cher , et qu'à ce prix elle a laissé un si riche hérîtiage au monde civilisé.

Avec des qualités nombreuses et brillantes , le peuple florentin eut deux défauts graves , également nuisibles aux formes de gouvernement qu'il a successivement adoptées. Toujours il s'est montré nul dans l'art de la guerre ainsi qu'en législation ^ conséquemment inhabile à repousser les agressions du dehors comme à comprimer les factions intestines. Pendant la république et l'oligarchie , les Florentins , comme il arrive en pareil cas à toutes les nations méridionales, ont pris le change sur les choses, en abusant des mots. Au fpud^ ils n'aimaient que l'indépendance personnelle, tandis qu'en apparence ils recherchaient avec passion la liberté politique. De là le défaut d'unité et de force, soit dans la noblesse gibeline qui ne forma jamais un corps , soit dans la

dèHlocrâtîe qiiî «^épuisa à forc^ de s'étendra, soit dans Toligarchie qui s'éleva par les talents et mourut faute d'institution. En somme , il a manqué à Florence un grand homme d'état pour diriger utilemennt les forces et Tintelligence de la nation. A ces défauts 5 si importants , îl faut en joindre im purement matériel: c'est Texiguîté de son territoire qui la força constamment d'avoir recours sm% troupes étrangères et soudoyées. Enfin, les Worentins changeants par caractère, frivoles dans les habitudes de leur esprit, et sans cosse entraînés par la violence et la mobilité de leurs passions , semblent n'avoir jamais eu la conscience ■du rôle important que la providence lésa appelés â jouer dans la civilisation de l'Europe moderne. Tels sont les défauts de ce peuple

Mais ce qui rend la destî^iée de Florence touchante et sublime, c'est 4e voir que tout ce que t?ette ville a produit de mdi est retombé sur ellemême, tandis que tout ce que cett« aînée des nations de l'Europe a inventé de beau , de grand éi d'utîle, est devenu un riche héritage pour ses sœurs; soit en exemples, soit en institutions, voici ce qu'eUe leiiir a légué.

En 1210, sa puissance intellectuelle lui suffit déjà pour s'affranchir du pouvoir impérial, le pîliis fort de cette époque. Son commerce, son industrie extraordinaire, son goût pour la poésie, pour les lettres et les arts , sa passion excessive pour la liberté, en font une nation à part, grande, imposante , redoutable même malgré la petitesse de son territoire qui semble donner d'autant plus d'importance individuelle à chacun de sescitoyens.

Tandis que le sang coule a grands flots dans cette étroite cité , ses ponts , ses palais , ses murs s'élèveut; sa banque et son commerce yont porter son crédit et son nom sur les points les plus éloignés du globe. Cependant sa langue se forme et se purifie tout à la fois ; la poésie, la philosophie et les sciences morales se développent simultanément, et dans- ce même siècle on voit apparaître à Florence deux phénomènes rares, une républi. que démocratique en 1218, et Tun des plus grands poètes de ce monde, Dante Alighieri, en 1290.

En ce même siècle et lorsque la plupart des princes de l'Europe abusaient de leur droit de battre monnaie, pour en altérer la valeur , Florence la première, en 1262, fait frapper le florin de For le plus pur, et, par cet exemple, force toutes les nations a introduire une probité rigoureuse dans les transactions commerciales.

Si Ton rappelle ici les foUes sanglantes des deux factions qui divisèrent Florence pendant le quatorzième siècle ; si Ton signale encore les tyrannies successives de Gauthier, duc d'Athènes, et des capitaines du parti guelfe, c'est qu'alors et du milieu de ces hideux désordres, surgissent des institutions politiques et civiles d'une audace d'invention incroyable, prélude de ce qui devait être reproduit cinq siècles après, par l'une des plus grandes nations de l'Europe : l'institution d'une garde civique et d'une armée citoyenne; la création des magistratures suprêmes par la voie de l'élection, et la division bien distincte du pouvoir civil et du pouvoir ecclésiastique.

Après la grande émeute des Ciompî ( 1378),

écueil où vient se briser la démocratie florentine commence, avec Sylvestre desMédicis, le gouvernement oligarchique. Les banques, le commerce, les fabriques prennent un accroissement plus grand encore. Les arts, les lettres, les sciences, sont soumis à une culture régulière; et sous les auspices de Pétrarque et de Boccace, l'érudition prépare la renaissance complète de toutes les connaissances humaines. Sous le gouvernement de Côme-F Ancien et de Laurent-le-Magnifique, ce grand effort est continué par Marsile Ficin, Ange Politien et d'autres. Enfin l'invasion des idées platoniciennes fait cesser l'influence des écoles aristotéliciennes ; le libre examen en matière philosophique et scientifique , substitué a la méthode scolastique , prépare la voie à la philosophie moderne, et Amérîgo Vespucci découvre le continent de l'Amérique en 1497.

L'architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts qui en dépendent sont cultivés à Florence avec un éclat et une originalité dont Tantique Athènes a seule fourni un autre exemple. Du quinzième siècle au seizième , le grand artiste Michel-Ange domine tous les hommes d'imagination en Italie, comme Dante avait été le poëte- {)ontife de son époque.

Côme, Père de la patrie, et Laurent-le-Magnifîque se montrent habiles à gouverner. Cependav>r si l'un est administrateur aussi éclairé qu'intègre; si l'autre, brave et spirituel, a le don de séduire le peuple tout en le faisant plier sous savolonlé, aucun d'eux néanmoins n'a la faculté de coordonner et d'établir des lois fondamentales. Comme I. aj

4l8 FLORENCE.

citoyens, leur probité politique est parfois mise en question; mais comme princes, ces deux hommes ont donné aux souverains de FEurope l'exemple des nobles et utiles résultats que font naître des Yues grandes , des résolutions sincèrement généreuses et libérales. Corne a fait les premiers efforts pour établir la répartition égale des impôts sur tous les citoyens; il est le fondateur de Técole platonicienne et de la bibliothèque qui porte son nom.

Plus brillant que Côme, Laurent-le-Magnifique, par le défaut même de son gouvernement , fait ressortir l'importance de certaines qualités accès* soires pour les hommes qui gouvernent les États; car il ne doit sa puissance et son autorité qu'à la noblesse de son caractère , à la vigueur et à l'élévation de son intelligence. D'ailleurs les institutions politiques sont si vagues , si faibles de son temps , que son fils , son successeur par le nom seulement^ est ignominieusement chassé de Florence.

A ce système oligarchique; parfait s'il était possible de compter sur une dynastie de magistrats de génie, succède à Florence la monarchie imposée par Charles-Quint. Après avoir perdu la chance d'être une république vraiment grande, Florence se transforme en capitale d'un humble* duché. Tombés du rang des premiers citoyens d'Europe^ les Médicis se glissent jusqu'au trône en souverains parvenus. Cependant toujow» vivace , inventif et puissant , le génie de Florence, malgré cette grande révolution politique , se soutient dans les arts et s'empare du champ djç la

science. Corne P^ et son fils François I" cultivent et encouragent l'agriculture , la chimie , la botanique et les sciences d'observation. Sous Ferdinand P' on jette les fondements du drame lyrique, et bientôt le grand Galilée, par Féclat de ses immortelles découvertes, ouvre la voie à la philosophie expérimentale et répand sur la monarchie défaillante des Médîcis une gloire qui s attache et reste à leur pays,

Enfin la race des Médicis s'éteint, et lorsque tout semble faire présager rabaissement complet de la Toscane ; lorsque ses lois sont impuissantes pour opposer une digue à la dépravation générale des mœurs ; quand elle est épuisée par les impôts que Ton en tire , par la famine qui la consume et la misère qui augmente ses vices; il se trouve que ce pays, si long-temps l'objet des prétentions de l'empire , que Dante au milieu de ses fureurs prophétiques avait donné en quelque sorte aux descendants des Césars , que cette Florence enfin soumise aux prédictions de son poëte, retombe en effet en la puissance de ces empereurs dont elle s'était affranchie cinq siècles avant, et qu'elle obtient sous un des enfants de cette maison^ sous Pierre-Léopold, ce qu'elle avait attendu si longtemps, des lois sages et justes, la paix, la liberté et le bonheur*

Quatre époques et quelques grands noms résument toutes les vicissitudes de cette Florence tout à la fois malheureuse, frivole et sublime : le temps de la république et le poète Dante Alighiéri ; l'oligarchie pendant laquelle parurent Cômc, Laurent des Médicis et l'artiste Michel-Ange Buonarotti ; la

monarchie médicéenne prot^ée par la gloire de Galilée ; et le règne de Léopold depuis lequel les Toscans sont le plus doux, le plus humain et le plus heureux peuple de l'Europe.

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