‹ Florence et ses vicissitudes, 1215-1790Chapitre 15 sur 16 · IX · texte numérisé non relu

IX

Changomenls dans le gonvernement de la f^épublique.—? Grande peste à Florence, 4348. — Tyrannie dos capitaines du parti Guelfe; Sylvestre des Médicis; Emeutes des cardeurs de laine, dits Cioinpi; Michel Lando, 4578 à 4400.

Après que le sang eût apaisé cette populace de cerbères, les principaux de la ville , avec une troupe de Siennois venus pour aider Florence à se débarrasser de son tyran, firent sortir du palais de la seigneurie et de Florence le duc d'Athènes , qui se démit du pouvoir en présence de ce même archevêque dont Fassistance ne lui manqua pas encore dans cette occasion.

La pauvre Florence était encore endolorie des tourments et des fatigues causés par l'expulsion du duc d'Athènes, elle commençait à remettre le peuple dans ses droits , à rendre les magistrats à leurs fonctions, enfin elle avait à peine récrépi sa république défaillante, qu'elle redevint la proie

les discordes qui s'élevèrent entre les grands, les bourgeois et la plèbe; car, à cette époque, la classe mitoyenne avait déjà acquis dans la ville une importance que le temps devait rendre bien plus grande encore.

Les nouvelles ordonnances subsituées à celles de la république par le duc d'Athènes favorisaient en général les grands, en ce sens qu'elles leur facilitaient l'accès dans les affaires et aux charges publiques. Aussi tous les efforts du peuple et des nouveaux magistrats tendirent-ils à diminuer l'influence de la noblesse, et à répartir la faculté d'occuper les offices et les magistratures le plus paiement possible entre les bourgeois. Il serait trop long et peu utile de rapporter ici en détail toute l'organisation nouvelle des différentes parties du gouvernement de la république; aussi n*insistera-t-on que sur les combinaisons particulières dont l'influence se fit sentir immédiatement, et qui peuvent jeter du jour sur l'administration de cette cité.

Florence, lors de sa première enceinte sous Charlemagne, était divisée en quartiers ou quatre arrondissements. Depuis le temps de la comtesse Mathilde, où se forma sa seconde enceinte, elle resta partagée en sestiers ou six arrondissements, et cette dernière division fut conservée jusqu'à l'époque où nous sommes arrivés, 1 343.

Mais alors on la changea ; on réduisit de non-* veau Florence en quartiers. La raison politique fut de rendre la ville plus une, plus compacte^ et de pouvoir rassembler plus promptement la milice civique lorsqu'il en était besoin. Mais les

1 q8 Florence-

raisons administratives furent plus décisives en-

core.

Le sestier d'Oatre-Arno payait , d'impôt

annuel :

28,000 flor. d'or.

de San Pierro Scheraggio.

a3,ooo

de San Brancazio.

de San Pierro maggiore.

de Borgo.

ia,ooo

de la Porta del Daomo.

Total des impôts

directe :

100,000 flor. d'or.

On fit observer que , tous les sestiers payant 100,000 florins d*or d'impositions annuelles , mais chacun dans des proportions inégales, il n'était pas juste qu'Outre- Arno et la porte du Duomo, par exemple, dont Fun payait plus du double de l'autre , eussent un droit égal cependant à fournir aux élections le même nombre de magistrats et d'officiers. On soutint qu'il fallait que les honneurs et les charges fussent répartis également , et qu'en conséquence il était indispensable de diviser la ville en arrondissements égaux en richesse , plutôt qu'en superficie ou en nombre d'habitants. Cet avis prévalut, et la ville fut divisée en quatre quartiers comme elle l'est encore aujourd'hui : le i*^"", Outre-Amo, contenant San Spirito; le 2% Santa Croce , formé de San Pierro Scheraggio et de San Pierro Maggiore; le 3c, Santa Maria Novella , formé de Borgo et de San Brancazio ; le 4^, San Giovanni, formé de la porte du Duomo et d'une partie de San Pierro.

Parmi les nombreuses dispositions de la con-

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stîtutîon nouvelle de l'État , il ne faut pas oublier celle qui portait le nombre des prieurs à douze • trois par quartier ; et ce qui caractérise presque mathématiquement Fesprit qui dirigea le peuple de Florence çn cette circonstance, c'est la précaution qu'il prit de n'admettre qu!un grand sur deux bourgeois pour les trois prieurs par quartier, ce qui donnait quatre prieurs nobles contre huit prieurs bourgeois pour toute la ville. Quant aux autres magistratures et ofBces , on y admit moitié des uns, moitié des autres.

Cependant les grands, habitués à se flatter, ne tardèrent pas à redevenir fiers et insolents. Le peuple s'irrita, il y eut des émeutes, et l'archevêque conseilla aux nobles de céder pour éviter de grands malheurs. Deux de ces derniers , Ridolfo des Bardi et Giovanni délia Tosa, ne voulurent faire aucune concession. Malgré cet exemple de fernaeté, il ne fut pas suivi, et les quatre nobles qui, en ce moment, remplissaient la charge de prieurs , quittèrent ignominieusement la partie et ne se représentèrent plus au palais de la Seigneurie. Tout aussitôt les huit prieurs bourgeois qui restaient élurent conjointement avec les chefs ou capitaines des vingt-un arts, que Ton avait portés à ce nombre, un gonfalonier, des conseillers de priorats et d'autres officiers, puis, s'arrogeant avec une confiance que la légèreté des Florentins pouvait seule justifier, une exorbitante autorité législative, ils créèrent un conseil des trois cents, espèce de chambre représentative, sous prétexte d'épargner au peuple la peine de se rassembler trop souvent.

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n est facile de prévoir qu'un gouvernement, fait et adopté avec tant d'imprévoyance , fut loin de remédier aux maux qui existaient. Les grands , les bourgeois et la plèbe, tous furent mécontents, et depuis les magistrats jusqu'aux habitants de la plus basse classe, on fit des provisions d'armes, parce que chacun avait la ôonviction intérieure qu'on ne larderait pas à se battre de nouveau dans les rues de Florence.

L'instinct ne les trompa point. Il régna en cette année, i343, à Florence, une grande dir sette, qui fit élever excessivement le prix de toutes les denrées. Andréa Strozzi, grand, mais du parti populaire, voulut profiter de ses richesses pour séduire le peuple en lui faisant d'abondantes distributions de grain dont il manquait. Cette générosité lui attira effectivement la faveur de la plèbe, et dès qu'il crut l'avoir fixée , avec l'aide de plusieurs amis, puissants comme lui, il conçut le projet de s'emparer du pouvoir à Florence. L'affaire s'engagea assez bien pour A. Strozzi, qui, ayant ameuté la plus basse populace et étant parvenu à l'entraîner au palais des Prieurs pour se rendre maître des magistrats, eut le plaisir de l'entendre crier autour de lui : «Vive notre seigneur Andréa! et meure la bourgeoisie! Muoia il popol grosso ! »

Mais les magistrats ainsi que la population aisée de Florence ayant pénétré les intentions de Strozzi, de Bardi son ami , ainsi que de tous les nobles qui, en un clin d'œil, avaient fermé et fortifié leurs habitations, envoyèrent aussitôt chercher un renfort à Sienne et à Pérouse. De leur côté,

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les nobles firent partir du inonde pour engager ces deux villes a ne pas se mêler d*une affaire qui ne pourrait que devenir fâcheuse pour elles. A peine cette dernière démarche des nobles futelle sue dans la ville, que tous les citoyens se soulevèrent à rînstant même contre eux. Ce furent les bourgeois (popolani) de Florence, dont les îutérêts étaient également menacés par Tambition des grands et la turbulence du menu peuple, qui , persuadés qu'en cette occasion , il y all^t , de leur vie, de leurs biens et de leur influence^ attaquèrent en furieux toutes les positions que les nobles avaient prises dans les quatre quartiers. Le combat fut long, opiniâtre et meurtrier. Il fallut emporter d'assaut tous les palais fortifiés des grands , ce que les bourgeois florentins par-r vînrent à faire. Maîtres enfin de trois ponts , il ne restait plus que le vieux à firanchir et à forcer. C'était là où les Sardi, placés entre la tête du vieux pont, du côté d'Outre- Arno, et leur^ palais, s'étaient retranchât et opposaient aux assaillants une résistance digne d'une meilleure cause. Le carnage fut horrible; mais les bourgeois, loin de se laisser décourager, redoublèrent d'efforts , emportèrent la tète du pont et mirent leurs ennemis en fuite. Long-temps les vainqueurs poursuivirent les Bardi dans les détours de leurs palais; furieux de ne pouvoir tirer vengeance sur leurs propres personnes, les bourgeois détruisirent leurs habitations et n'y laissèrent pas pierre sur pierre.

Il est à remarquer qu'en cette occasion les nobles qui furent vaincus étaient du parti popu*

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laîre. C'était donc le dernier coup porté à la noblesse florentine qui, de ce moment, fut en eflfet anéantie.

Quant à la démocratie, elle s'accrut d'autant, mais en s'énervant toujours; et par les lois nouvelles qu'elle porta après ce dernier succès , elle fit prévoir que, vaincue ou victorieuse, on ne pouvait attendre rien de raisonnable d'elle à Florence.

On reforma le gouvernement sur des bases toutes nouvelles. Après avoir introduit un autre mode de scrutin, le nombre des Prieurs, des magistrats et officiers fut aussi modifié. Ces changements ont peu d'importance, mais ce qui caractérise le système que l'on venait d'adopter, c'est l'éloignement des nobles des emplois, et surtout la nouvelle classification des habitants de Florence admis par la loi à les remplir. Ainsi le nombre des Prieurs fut réduit à huit, dont deux de la haute bourgeoisie , trois des bourgeois intermédiaires et trois des petns artisans. « Due popolani grassiy trè clei mediani^ e trè artefici minuti^ » dit ViUani.

On croît peut-être que la noblesse de Florence, se renfermant dans une résignation fière et digne, garda dans cette occasion un dédaigneux silence? 11 en fut tout autrement. Par l'intermédiaire des ambassadeurs pérugins et siennois, un bon nombre d'entre eux fit représenter aux magistrats de la République que, si parmi les nobles les uns étaient opposés aux intérêts du peuple , on pouvait en trouver aussi d'autres qui les avaient toujours bien servis, et que ceux-là ne demandaient

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pas mieux que d'être incorporés dans la classe du peuple. Alors on rédigea des ordonnances de justice où il était dit que les peines et les amendes, presque toutes excessives, seraient justiciables et payables solidairement par la famille du noble qui aurait commis un excès envers un homme du peuple ; que les grands et nobles qui se compor-* talent bien ou s'étaient bien comportés envers les habitants des classes inférieures seraient admis à faire partie du peuple; et, chose inouïe dans les fastes de l'histoire, que ceux de ces nobles qui, de nouveau , se rendraient coupables envers lesi citoyens, d'iujures, de blessures ou de meurtre, seraient refaits nobles^ et par conséquent devieade^ent inhabiles à remplir aucune magistrature, office ou emploi publics.

Cette lâcheté de la noblesse florentine, en i344f fait d'autant plus ressortir la conduite pleine de grandeur que tint Dante Âlighieri en 1 3 16, quatre ans ayant sa mort, et lorsqu'il passait ses derr niers jours loin de sa patrie. Un de ses parents ou amis voulut s'employer auprès des magistrats de Florence pour le faire rappeler de l'exil. Mais le poëte , le grand homme ne voulut pas obtenir comme une grâce une réhabilitation qui, à ses yeux, n'était qu'une justice. Il refusa donc les offres qui lui furent faites, et, dans la réponse qu'il écrivit à ce sujet à son parent , il finit par dire : « S'il n'y a pas d'autres moyens • pour entrer dans Florence, je n'y entrerai ja- « mais. Serait-il dit que je ne pourrai plus obser-^ *ver les vérités et le spectacle de la nature qu'ar

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» près m'être rendu indigne de la ville et lâche » aux yeux du peuple de Florence? Après tout, on » ne manque jamais de pain. »

Dante avait adopté un système et un parti politique susceptibles d'être fortement critiqués, mais cfe grand poète avait le • sentiment de Thonnèur, faculté à laquelle la masse des nobles et des grands de son pays et de son siècle était totalement étrangère.

On fit aussi des lois ou règlements somptuaires. On réduisit et Ton régla la dépense de la seigneurie, dont le contrôle fut confié à des religieux. Huit citoyens furent chargés de surveiller Téconomie inrîeure des maisons particulières. L'usage de certains vêtements regardés comme superflus fet interdit auxfemmes,aux hommes, et mêmeauxcnfants. Les femmes des chevaliers et des docteurs furent toutefois exceptées. On taxa la dépense qui pouvait être faite aux noces, et il fut ordonné que les filles de joie ne se chausseraient plus avec des mutes, et qu'elles porteraient des gants à leurs tnains et une clochette sur la tête.

Mais si les magistrats de Florence mettaient Une prudence si minutieuse pour que la nourriture et les vêtements fussent réduits au strict nécessaire 5 ils en employaient bien peu à prévenir les incendies. Ces accidents avaient toujours été fréquents à Florence ; mais vers cette moitié du xiV* siècle ils se reproduisirent si fréquemment que l'on a craint qu'il ne fût fastidieux de les nombrer. Ce ne fut qu'en i344 que ces malheurs se Yûultîplîànt d'une manière effrayante , la sei-

gneurie pensa enfin à faire établir une cloche dont le son avertît les citoyens d apporter des secours contre le feu.

L'année suivante on rendit une loi qui indique, malgré la disposition religieuse des esprits de ce temps, combien, dans les démocraties, on pousse loin la précaution pour préserver les droits politiques et civils de toute atteinte étrangère. Cette loi ordonnait que si un ecclésiastique offensait ou maltraitait un laïc, le prêtre serait jugé et puni par un tribunal séculier, et de plus, que quand bien même le pape ou ses délégués interviendraient len faveur de l'ecclésiastique, on était autorisé à ne tenir aucun compte de leurs remontrances.

L*église et la cour de Rome , amies de Florence la Guelfe , se sentirent excessivement blessées de cette impolitesse toute républicaine, qui cependant ne fut pas la dernière ; car dans ce temps leâ Bardî, après la ruine de leurs maisons par le peuple, firent de nouveau une banqueroute énorme qiii en entraîna d'autres après elle. Les Acciaiuoli manquèrent également ( 1 345) , et Tin quisîteur Pierre delF Aquila fit arrêter un débiteur, Salvestro Baroncelli, associé à la raison Acciaiuoli. Les prieurs de Florence virent dans cet acte un attentat à leurs droits , à leur puissance, et firent mettre ledit Baroncelli en liberté. Alors l'inquisiteur sortit de Florence, qu'il frappa d'interdiction, et écrivit à Sa Sainteté pour se plaindre de la loi précédente comme offensant . la dignité ecclésiastique , l'avertissant en outre que la ville de Florence était peuplée de Patarins

et qu'il s'y commettait . toute espèce de crimes. Malgré ces plaintes, la république n'en continua pas moins à publier des ordonnances dont le but est évidemment de séparer distinctement la loi civile de la loi religieuse, fait très curieux dans ce xiv** siècle.

Ces changemens continuejs apportés au gouvernement et à l'administration de la cité de Florence , doivent certainement être comptés au nombre des grands malheurs dont elle eut à souffrir à cette époque. Les incendies avaient été fréquents ; la crue des eaux de TArno avait renversé plusieurs fois les ponts et inondé la ville? On n'a pas oublié non plus les disettes , et enfin la peste qui, en iSSq, avait moissonné i5,ooo habitants. Déjà cette calamité, jointe aux nombreuses banqueroute^ qui avaient ruiné tant de familles ^ s'était opposée à ce que les terrains vagues compris dans la dernière enceinte se couvrissent d'habitations comme on s'en était flatté. Tout ne semblait donc que trop bien vérifier les appréhensions de quelques esprits plus clairvoyants que les autres, sur les fausses espérances que l'on avait conçues d'un accroissement de bonheur , de richesses et d'habitants à Florence.

Un fléau épouvantable, une peste venue du fond de l'Asie , qui promena ses ravages sur tout le mondeconnu alors , vint aussi dévaster la ville de Florence. Le mal commença à s'y faire sentir vers les premiers jours de mars de l'an i348^ et il dura jusqu'à la fin d'août de la même année. De tous les écrivains qui ont donné des détails sur les eflets de cette peste à Florence,

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fioccacio est celui dont on préfère en général la relation. Elle se trouve à la tête de son Décaméron. Le résultat matériel de cette peste pour Florence , fut la mort de quatre vingt ou cent mille personnes. Si au premier aperçu ce nombre des morts paraît exagéré , il devient plus vraisemblable lorsque Ton apprend par les historiens qu'une partie de la population des envi-* rons de la ville vint se réfugier dans ses murs, soit avec Vidée d'y trouver plus facilement de la nourriture , ou pour y profiter des secours de la médecine.

Quant à Teffet que produisit cette peste sur la moralité des habitants qui y survécurent , il fut double : mauvais d'abord, et enfin favorable^ en ce sens qu'il donna lieu à des lois, à des ordonnances sages , et à des institutions religieuses en faveur de l'humanité souffrante.

Comme il arrive au temps des fléaux physiques contre lesquels les moyens curatifs ne semblent dus qu'au hasard, durant cette peste, ceux des habitants de Florence qui n'en étaient pas atteints , n'obéissaient plus qu'à un égoismQ féroce, qui les détachait de leurs amis, de leurs parents, de leurs enfants, et les entraînait comme des bêtes brutes à n'obéir qu'à leurs besoins et à leurs passions. Le libertinage fut porté à son comble dans toutes les classes de citoyens , et ce ne fut qu'avec la plus grande peine que les ouvriers , quand le fléau cessa , purent se décider à quitter l'oisiveté , pour reprendre leurs travaux.

Mais, d'un autre côté , les aumônes faites à l'occasion de ces malheurs furent considérables. L'hô-

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pîtal de Sainte Marie-Nouvelle reçut 26,000 florins d'or; la compagnie d'Orto-San- Michèle fut chaînée de distribuer 36o, 000 florins d'or, donnés en aumônes pour les pauvres ; enfin, la compagnie de la Miséricorde , qui venait d'être instituée , eu recueillit 36,ooo.

Cette dernière institution mérite d'être connue. Elle prit naissance vers Fan 1 344 5 lorsque de» pestes fréquentes semblaient annoncer cette der* nière qui se déclara quatre "ans plus tard. Ses statuts successivement perfectionnés, la compagnie de la Miséricorde reçut enfin la forme suivante. Elle est composée de 72 frères, dits chefs de garde , dont 12 font leiir office tour à tour, peft* dant quatre mois, comme capitaines et conseillers. Ces 72 personnes appartiennent aux dîflK^ rentes classes de la société. On y compte 10 pté* lats, ao personnes dans les ordres ou laïques, i4 gentilshommes, 28 artistes, et outre cela loh journaliers y dont i5 se mettent tour à tour ail service de la compagnie. Ces journaliers sonteuimêmes choisis dans ce qu'il y a de plus distingué dans la Ville. Ordinairement , un bon nombre de personnes briguant l'honneur de faire partie de là confrérie , offrent volontairement leurs services , pour prou ver qu'elles sont disposées à être frères de la Miséricorde. L'objet de cette société est de venir au secours de l'humanité souffrante , dans tous les cas , mais particulièrement dans ceux de maladie. Les frères, vêtus d'un habit de pénitent, le visage couvert , se tiennent dans une chapelle près de la place du Grand-Duc, pendant les heures où ils sont de service. A la première requête ils sont

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etins de transporter et d'accompagner aux hôpîaux, ou chez elles, les personnes malades oublesée»; de relever, d'ensevelir et d'enterrer les calavtes dans les cas de mort subite dans la ville. ^s firères s'engagent à remplir ces devoirs de nuit lomme de jour, sans avoir égard aux intempéries les saisons, ni même aux temps de peste.

Cette belle institution, qui date du temps de la "éptlblique , dure encore , et Ton s'empresse de *ftppelet son origine pour constater au moins |aelques bonnes actions faites par les mêmes ibttuiies qui se sont laissé aller à commettre tant ^extravagances et de fautes.

La peste de i348 avait également exercé ses rai^âges sur toutes les classes des citoyens. Les pro- Tesseurs , les savants , devinrent rares. On créa à cette occasion une magistrature , composée de liuît citoyens chargés de choisir des professeurs et dWvrîr des écoles publiques de toutes les sciences et de tous les arts , pour remplir les vides que la maladie contagieuse avait laissés.

Enfin , parmi les résultats futiles en apparence de cette calamité , il faut mettre le Décaméron de Boccacio , dont le succès et le mérite littéraire eurent certainement la plus grande influence sur le Caractère de la prose italienne , ainsi que sur le goût des compositions romanesques qui fut adopté en Italie à partir de cette époque.

Cette calamité fut suivie d'autres moins grandes sans doute, mais dont la succession entretint pendant long-temps différents genres de désordres dans la ville de Florence. A la suite d'une

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disette fort grande qui se fit sentir en i35a , il s'y commit des vols nombreux et très considérables. Vaianî, alors podestat, mettait vainement tousses soins à découvrir les coupables , il ne pouvait y parvenir. On était d'autant plus étonné que sa surveillance fût mise en défaut , qu'à cette époque il y avait tout autant de monde la nuit dans les rues de Florence que pendant le jour , ce qui rendait inconcevable le nombre des vols commis journellement. Enfin on découvrijl; Texistence d'une bande de voleurs organisée d'une manière toute nouvelle. Ces gens, portant des trompettes, des luths et d'autres instruments de musique, entouraient une maison comme pour donner une sérénade amoureuse à quelque dame , tandis que leurs complices, armés de pinces et de tenailles, forçaient les portes et déménageaient les mai* sons et les boutiques. Mais ceux-ci n'étaient queles valets des voleurs en quelque sorte, car ils avaient pour chefs et directeurs de l'entreprise un certain nombre de jeunes gens 'de bonnes maisons, qui, pour protéger l'expédition des prétendus joueur» d'instruments , se tenaient à chaque extrémité de la rue , en invitant d'une manière gracieuse et polie les passants à prendre un autre chemin , dans la crainte de commettre une indiscrétion envers un jeune homme et une dame pleins d'amour l'un pour l'autre, et qui désiraient ne pas être connus. Il parait que la discrétion , en pareille circonstance, était bien rigoureusement observée alors à Florence, puisque la bande de voleurs qui s'en faisait comme un rempart

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Contre les recherches du podestat, vida ainsi au son des instruments un assez grand nombre de maisons et de boutiques.

Toutefois on découvrit ce stratagème, et Ton parvînt même à connaître celui qui en dirigeait habituellement Fexécution. C'était un jeune élégant de Florence, Bordone Bordoni, neveu de deux hommes qui avaient été revêtus de la charge de gonfalonier de justice et frère d*un homme chargé Tannée précédente de l'ambassade auprès de l'empereur. Cette famille , doublement puissante par ses richesses et son crédit , intercéda auprès des prieurs pour arrêter le zèle du gonfidonier de ^stice Félicaia, ainsi que de ses collègues déjà occupés de prendre des conclusions contre leur coupable parent. Mais le peuple voulut que justice fût faite , ainsi que le gonfalonier, qui rejeta les instances des prieurs .Piqués de cet acte, ceux-ci cassèrent les collèges du gonfalonier; mais Félicaia, ferme dans sa résolution, renvoya la baguette , signe de son autorité , en faisant dire que du moment que la justice n'était plus rendue à Florence , il ne voulait plus y rester. En effet , il monta aussitôt à cheval et s'en alla à Sienne en prédisant que le petit peuple se vengerait de ce déni de justice.

Le lendemain , il y eut beaucoup de rumeur dans la ville. On distribua des chansons , et l'on écrivit au charbon sur tous les murs : « Que Ton ne rendait plus la justice à Florence. »

Thomas Corsini avait succédé immédiatement à Félicaia. Voyant que le peuple, loin de se calmer, s*enflammait à chaque instant davantage , il prit

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le parti d'annuler l'acte qui cassait les coUégef^ du gonfalonier, et d'envoyer faire des excuses ^^ Felicaia lui-même , en l'assurant que les officiecv avaient été cassés, non pour arrêter le cours de la justice , mais pour le retarder seulement.

Felicaia rentra donc en fonctions. Il reçut même deux mille florins outre son salaire , sous prétexte des pertes que lui avait fait souffrir la disette. Mais sa sévère intégrité ne reçut aucune atteinte ; il fit trancher la tête à Bordooe Bordoni , exila les jeunes gens ses compliccf, et délivra Florence de la bande de voleurs-mu« siciens.

Mais hatons-nous de fermer le cercle immense de ce xiv'' siècle dont le cadre de cet ouvrpge ne permet que de donner la réduction exacte. De . i355 a i3yQ , toutes les lois nouvelles, toutes les magistratures ajoutées , indiquent clairement que l'augmentation des relations commerciales, militaires et diplomatiques , compliquaient tous les jours plus les relations de la vie privée et politique. On fit une espèce de cadastre pour apprécier la valeur des biens fonds sur lesquels les capitalistes préteurs pussent avoir recours. Mais la nature variée des biens et les mutations continuelles de possesseurs , en rendirent bientôt l'établissement et l'usage impossibles. Après les nombreux décès suite de la peste , on fut obligé, dans l'intérêt des mineurs, de faire des ordonnances sur les héritages; et pour éviter toute* fraude entre les citoyens , à ce sujet il fut arrêté que les transactions qu'ils passeraient entre eux seraient rédigées en langue italienne. La commune

fJécida de prendre à loyer les biens et terrains libres et incultes des pauvres , des veuves et des orphelins. En iSôy, dans Tintention de prévenir les Tols, les assassinats et les meurtres qui se multipliaient dans Florence , le gonfalonier et les prieurs nommèrent huit citoyens, deux par quartier , auxquels on adjoignit à chacun quatre offi^ ciers pour surveiller les rues, et empêcher surtout que les malfaiteurs n'aient le temps de se réfugier dans les églises ; ce sont nos commissaires àe police modernes. Des indiscrétions commises par des magistrats chargés de commissions diplomatiques , firent encore arrêter que quiconque ii'observerait pas rigoureusement le secret dans ces occasions, serait puni d amende et exclu entièrement des charges publiques.

En général , toutes ces lois civiles sont raisonnables, sinon dans tous leurs détails, au moins dans leur intention. Mais il n'en est pas de même des lois politiques. On y découvre toujours une disposition haineuse et des moyens d'exécution atroces et absurdes. Avant d'en venir au dernier grand événement qui se soit passé à Florence pendant le xiv"" siècle , la tyrannie des capitaines départi et la grande émeute des cardeurs de laine qui en fut la suite , il est indispensable de revenir encore sur ces inconcevables ordonnances de justice rendues contre la noblesse.

De même que dans les 'monarchies ou confère la noblesse aux roturiers, à Florence on fit ou plu- .tôt on compléta la loi qui conférait \di populo^ rite aux nobles. Elle portait que les nobles ou grands qui avaient obtenu ou obtiendraient la

popularité^ seraient tenus , avant Tespace de deux mT)is, de comparaître devant le sénat , et de renoncer là, publiquement, à leur nom, à leurs armes, ainsi qu'à Tespèce de confraternité qui unissait les grandes familles entre elles. Ces nobles ainsi isolés des leurs, s'engageaient à ne pas se tenir oflFensés de ce qui pourrait être fait ou dît à leurs anciens confrères , et à n'en pas tirer vengeance , sous peine non seulement de perdre la popularité, mais d'être refaits nobles. Ce fait en dit plus que toutes les observations imaginables, et l'on se figure avec beaucoup de peine, l'établissement d'institutions durables chez un peuple où le parti démocratique est aussi absurde et la noblesse si lâche. Voilà où en était la république de Florence en 1 36 1 .

Mais elle devoit tomber encore plus bas, et la démocratie florentine, semblable à ces pol3rpes de la mer qui allongent au hasard et sans mesure leurs bras débiles sur toutxîe qui peut soutenir et prolonger leur existence, perdît par sa crue exorbitante le peu de force qui lui restait.

On l'a vu plus d'une fois dans le cours de cé récit ; c'était une fatalité attachée à la ville de Florence, que sitôt qu'une guerre extérieure était terminée, les discordes intestines renaissaient La guerre contre Pise avait eu une issue favorable, et les Florentins triomphants venaient d'attacher aux colonnes de porphyre du baptistère de Saint- Jean les chaînes du port de cette ville, trophée que l'on y voit encore de nos jours. Aux joies de' la victoire, succédèrent bientôt les inquiétudes causées par la tyrannie privée. Cette fois ce fu*

; les capitaines de parti guelfe qui donnèrent ision aux trouble^ dont le parti démocratique Sta pour s'enfler au point de perdre toute conration, et par suite toute autorité.

b ignore l'origine précise de l'espèce de jurîion qu'exerçaient les capitaines de parti guelfe. la voit paraître et agir dans la république, en 7, lorsque Charles d'Anjou ayant accepté la neurie de Florence, on résolut de statuer sur biens des Gibelins bannis, afin de rendre les Bt8 de leur confiscation réversibles sur les Ifes qui avaient été précédemment dépouillés leiirs propriétés. Alors, on établît une es- ) de tribunal composé de ces mêmes capitaines r faire des enquêtes sur les personnes accu-

d'être Gibelines, en sorte que, lorsque les leignements ne leur étaient point favorables.

Gibelins reconnus étaient ammoniti^ c'estre déclarés coupables , et, par ce fait, privés, r un temps déterminé ou pour la vie, de la Ité d'avoir leur nom mis dans les bourses du itin et de remplir aucune charge publique, capitaines de parti guelfe étaient donc tout à Is les magistrats, les juges et les exécuteurs set étrange tribunal composé d'abord de six, ; de neuf capitaines. Il est facile de comprencomment l'autorité tout à la fois vague et extante d'un tel tribunal, dut donner lieu à préventions injustes, à des injustices criantes, nfin à des cruautés sans nombre. C'est en : ce qui ne larda pas d'arriver. Mais la préiérance extraordinaire qu'avaient prise les cames départi, et la répugnance aveugle qu'une I. 10

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bonne partie du peuple de Florence avait pour tout ce qui était soupçonné Gibelin, contribuèrent à augmenter, de jour en jour, Fautorité habituellement tyrarinique de cette magistrature. Les choses en vinrent à ce point que sur le plus léger prétexte et lorsque Ton voulait éloigner quelqu'un des emplois publics, les capitaines le frappaient d'adnuh nitîon, le bannissaient ou lui faisaient trancher la tête au besoin , sans qu'il y eût aucun recours contrç 4es décisions de ce tribunal suprême et sanglant. Les rigueurs de ces magistrats n'atteir gnirent pendant long-temps que des hommes de grandes familles, ce qui les aida à consolider leur autorité dans Topinion du bas peuple. Mais quaad ils en vinrent à frapper la classe plébéienne ou les personnes que cette classe chérissait^ alors le peuple marqua son mécontentement et s'éleva contre Tau tori té illimitée et injuste des capitaines departu Les choses en étaient à ce point, en 1878, lorsque toutes les classes de citoyens fatiguées de ces excès monstrueux , firent faire aux autres magistrats quelques efforts pour arrêter Timpudence des capitaines de parti. Mais ce fut en vain qu'on leur adjoignit vingt-quatre citoyens Guelfes, dont le suffrage était indispensable pour sanctionner les décisions des capitaines. Ces vingt-quatre nouveaux conseillers ne tardèrent pas à montrer de la faiblesse envers ceux dont ils devaient tempérer le pouvoir, et à se laisser même corrompre par la peur ou par l'ambition. Loin de détruire le mal OD ne fit que l'augmenter. Enfin les capitaines de parti eu vinrent à cet excès d'audace, de proposer une loi qui portait : « Qu'aucune mesure ne pour*

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roit être prise contre leur magistrature sans que^ préalablement , on ne les eût consultés e^u-^ mêmes. • Ce projet de tyrannie sans limites indi^ gna tout le monde, et la loi fut rejetée.

On commença à murmurer hautement àamH tille , et f un des prieurs eut le courage de faite la proposition d'arrêter qu'aucune des odfMhi^ tions lancées par les ca|)itaines de parti ne pM atoir son effet qu'après avdir été d^yproiitée^ J«tf le gouvernement. Ce prieur , qui avaSt p«KÉ d'hiM flaence, faillit être la victime de sonlkmnételé^ éS il feUait que la puissance des eopîfainéli fM excessive, |Wiisque ce prieur étant stf 1* te pdînf d'** voir la tête tranchée, se trouva heureux d'e» étar* Quitte pour la privation perpétuelle de soA: em|^.

MaiB la résistance la plus ferme op^Kysée àr céit adieux tribunal vint d*un homune de cette fo* mifUe Médicis qui devait bientôt gouverner le» af^ foires de la République , et parveirir enfin à fe principauté de la Toscane.

Depuis plus d'un siècle déjà j cette faùiillef îndustrieuse, riche et puissante, avait fotmiî à Flc^ i^énce d'excellents magisfj^att. En iSyS, att tftô^ ment où les capitaines de ptflî'Vtoaient de bravêlP tous les citoyens en dégi^^ant le prieur qtti a*Vait essayé de leur résister , Sylvestre des Médîcîs était gonfalotiier. Les capitaines de parti étaient bien disposés à le frapper ^ admonition^ mais if* n'osèrent pas, tant Sylvestre était estimé par séà concitoyens. Dans l'idée même de faire paràdfe de quelque modération à ses yeux, ils décidèreiit ^e l'on ne pourrait mettre l'admonition d'un citoyen plus de trois fois au scrutin. Mais ^ a quel-

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ques jours de cette décision, comme il entrait dam leur vue de priver des emplois publics deux citoyens qui leur déplaisaient, la proposition n*ayant pas même été à la troisième fois, les capitaines, pleins de dépit, firent nommer vingt - quatre nouveauxcito yens Guelfes dont ils dirigèrent l'élection par leurs intrigues. Mais cette nouvelle tentative fut vaine, et les deux citoyens furent maintenus dans leurs droits. Un certain Bettino Ricasoli, président du tribunal des capitaines, eut la témérité de dire, à la fin de la séance, que les deux citoyens seraient interdits à la barbe de Dieu même; et, fermant les portes du palais, il en prit les clefs, e t signifia que personne n'en sortirait que les àenjL, citoyensne fussent condamnés. Onmit vi|igtdeux fois de suite et inutilement la condamnation aux voix , jusqu'à ce que la nuit étant déjà fort avancée, les capitaines départi vainquirent la résistance des vingt-quatre citoyens par la lassitude et la faim.

Cette violence excita une indignation générale. A l'instant , Sylvestre des Médicis , après s'être consulté avec les piinçipaux citoyens, avisa au moyen de réprimer.uÂB pareille infamie. Il chercha d'abord à engager les membres du gouvernement à combiner une loi , qui , en renouvelant celles dirigées contre les grands, les exclût des emplois publics, diminuât l'autorité des capitaines, et rétablît tous les citoyens écartés des charges publiques , dans leurs droits. Mais Sylvestre ne tarda pas à s'apercevoir qu'il travaillait en vain, car tous les magistrats étaient sous l'influence de la terreur qu'inspiraient les capitaines de parti.

Il entra donc dans le conseil du peuple, auquel il exposa avec toute leloquence qu'il put développer, le malheureux état auquel la République était réduite par la tyrannie des capitaines et le peu de bonnes dispositions qu'il trouvait dans ses collègues pour y porter renaède ; puis il terjgaina en disant que toute résistance étant devenue impossible, son intention était de se démettre de la magistrature et de rentrer dans la vie privée. Ce discours fitimpression sur le conseil. L'un des CoUéges,magistrat ami de Sylvestre, Benedetto Alberti, s'étant mis à Tune des fenêtres du palais, et voyant une foule immense qui attendait avec curiosité le résultat de cette assemblée, se mit touti-coup à crier : « Vive le peuple / » A l'instant, une agitation extraordinaire se manifesta dans la place et de là dans toute la ville. On ferma les boutiques et chacun courut prendre ses armes. D'abord les capitaines de parti qui se tenaient sur leurs gardes ne firent rien pour s'opposer à ce mouTement général; cependant tout le jour qui suivit , les rues furent garnies de troupes , et les boutiques demeurèrent fermées. Mais bientôt les arts majeurs et mineurs se rassemblèrent et déléguèrent des députés au conseil pour que la loi proposée par Sylvestre desMédicis fût adoptée. On donna donc au gonfalonier , aux prieurs, aux Collèges, aux capitaines de parti, aux dix de la liberté, aux huit de la guerroya tous les syndics des ai:ts, la faculté de reformer le gouvernement. Pendant que l'on prenait ces délibérations , le peuple furieux parcourait la ville , brûlant les Dittisons, donnant la liberté aux prisonniersj et

^^0 FLOEfiJNGS.

aaccageant les couyents des Anges et du St-EsfNrit où Ton avait caché une graade quantité de choses précieuses. Ces excès ne finirent qu'à 1^ nuit. .

.1^1^ jours apribs, la Balie ou puissance populaire représentée, coo^posée de quatre-vingt-une personnes , publia la réforme demandée. Toutefois le tribunal d^s capitaines de parti ne fnfrpas entSbreiadeiilL aboUp Ses attriliutions furent seulement restreint^» S09 décisions furent soumises au cou- |r61e non seulement des autres magistratures, niai^ Qléme des syndics des ^ingt-un arts, st de plus ou rendit à tous ceux qui étaient frappés ^'admonition le droit de remplir les fonctions piibliques, A partir de trois ans après la publicttion do cette aiBuistie.

Cos coilços«ions firent renaître un calme àoxh {eux, pendant lequel tous les citoyens s'empresse» rent do témoigiier une admiration respectueuse et uneconfianceextrémeà Sylvestre des Médicis.Mais les amnistiés dont Texercice des droits politiques étaient remis à trois ans , loin de se montrer sa* tisfaitSi employèrent leur activité à préparer des intrigues pour oxciter la mauvaise humeur du peuple. Les prieurs eurent connaissance de plu* sieurs conférences secrètes , et firent arrêter cer* taines personnes soupçonnées d'y avoir assisté. De ce nombre se trouva un certain Bugigatto, qui accusa Sylvestre des Médicis d'être le chef des méoontents.AppefédevantlesmagistratSjSylvestre avoua bien qu'il avait eu connaissance de ces assemblées^ mais il jura en même temps qu'il s'était refusé à les diriger. On n'osa pas sévir contre Silvestre» et )ei magistrats da Florence firent

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dire à toutes les communes enyironnantes de Florence dé se hâter d*y envoyer le plus de monde armé qu'elles pourraient.

Mais cette précaution fut vaine. Après Tinter^ rogatoire deBugigatto, au moment où on rappliquait à la torture pour lui arracher des révélations, l'ouvrier qui entrait ordinairement au palais des magistrats pour régler Thorloge , entendit les aveux que faisait le patient. Cet horloger, faisant partie sans doute des conjurés, ne fut pas plus tôt sorti du palais, qu'il alla avertir la populace que tout était découvert et qu'il n'y avait plus de mesures à garder. Ce fut comme un incendie allumé par la foudre. A l'instant le peuple courut aux armes , et pendant toute la nuit on ne cessa pas de sonner les cloches des principales églises pour jeter l'alarme et grossir le nombre des révoltés. A la pointe du jour la place était remplie d'une foule de gens armés et furieux. D'abord ils coururent à la maison du gonfalonier qu'ils réduisirent en cendres après l'avoir pillée, puis bientôt ils allèrent en faire autant au palais qui servait de résidence à l'art de la laine. Le lendemain le rassemblement de la populace armée se trouvaplus nombreux, il était de 6,000 hommes. Comme ces gens ne trouvèrent aucune résistance qui s'opposât à l'exécution de leurs desseins, dans l'intention de se donner l'air de faire les choses régulièrement, mais au fond pour engager la population bourgeoise dans leur entreprise , ils donnèrent l'ordre aux différents arts de sortir en armes et avec leurs gonfalons.

Ce ne fut que lorsque toutes ces mesures de

l5a FLORENCE.

défense eurent été prises par le peuple, qu'il apprit que Ton faisait approcher des troupes de- Florence pour le faire' rentrer dans le devoir. IL intima Tordre de leur faire rebrousser chemin , ce qui fut exécuté. Alors la crainte des magistrats augmenta Faudace de la plèbe. Cette multitude, après avoir encore pillé et brûlé un nombre'considérable de maisons particulières , se mit à créer des chevaliers nouveaux au nombre desquels elle nomma Sylvestre des Médicis et un certain Guido Bandira , cardeur de laine , qui avait été l'un des premiers à prendre les armes. Par suite de la générosité capricieuse de cette populace, il y eut plusieurs citoyens dont elle avait incendié les propriétés , à qui elle conféra cette nouvelle noblesse. Personne n'eut le courage ni Fidée même de la refuser, dans la crainte d'une vengeance aussi prompte que cruelle.

Le 21 juillet 1378, il tomba une pluie si abondante à Florence , que les rues étaient comme des torrents. Bien que cette inondation rendit la ville impraticable pendant presque toute la matinée, cela n'empêchapas le petit peuple d'aller avertir tous les arts de se tenir prêts avec leurs armes et leurs gonfalons en leur faisant promettre sous serment qu'ils les suivraient partout et les aideraient dans ce qu'ils avaient l'intention d'entreprendre. Ces conditions une fois imposées , la populace accompagnée des milices des arts avec leurs gonfalons , se porta au palais de la Seigneurie (vieux-palais) et s'en rendit maître au bout de deux heures

Un certain Michèle Lando p cardeur de laine ,

entra le premier dans le palais des prieurs, avec le gonfalon de justice à la main et suivi du menu peuple. Ceux qui exerçaient en ce moment les différentes magistratures de la république , crurent d'abord que la plèbe ne youlait que des modifications aux lois de l'État* Mais ils ne tardèrent pas à être détrompés, car aussitôt que Michèle Lando fut entré dans la grande salle du conseil, il fut nommé par Facclamation populaire , gonfalonier de justice , seigneur de Florence , et à l'instant même ce nouyeau magistrat souverain fit élever une potence sur la place pour y pendre SerNuto^ nouvellement nommé bargeUo ^ chef des archers , ce qui fut exécuté sur-le-champ , au grand contentement de la populace qui portait une haine particulière à cet homme. Mais le cardeur de laine, homme d'esprit et même de talent, rendit immédiatement, et en face de la potence et du peuple, une autre ordonnance qui faisait encourir la même peine à quiconque commettrait des vols, des meurtres, des incendies, ou toutes antres violences. Bientôt après, il se fit confirmer la Balie (la puissance) , ainsi qu'à tous les autres magistrats , et l'on procéda à la réforme du gouvernement selon toutes les règles et avec une prudence qui étonna de la part de Michèle Lando , homme du peuple et sans éducation. Toutes les créations nouvelles des difiérentes magistratures furent faites de la manière la plus sincère ^ par la voie du scrutin. Mais les choix ne tombèrent que sur des hommes des arts majeurs , des arts mirneurs j et du petit peuple^ car telles étaient depuis cette dernière révolution les trois classes formant

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l'ensembiedu peuple admis à gouyernçr l'État, dont étaient exclus par le fait les grands et les bourgeois riches.

11 se présente ici un phénomène politique digne de la plus sérieuse attention. On a ¥u qu'au cornmencement de la république Florentine, l'ensemble du peuple se composait de trois classes : les nobles, les bourgeois riches et les arts majeurs. Or, Ters la fin de cette même république, les trois classes inévitables et résultant de la nature des choses, se retrouvent bien encore, mais seulement il arrive que la dernière classe de la première époque , les arts majeurs , est devenue la première en 1878. Ce n'est donc après tout qu'une transposition de classes , comme en musique par la transposition du ton on élève ou l'on abaisse les octaves sans pouvoir rien changer aux rapports éternels qui les constituent, et l'on croit même reconnaître dans cette division forcée du peuple en trois classes, une loi inévitable analogue à celle qui coordonne la puissance, la résistance et le point d'appui.

A ce compte, et en considérant cette question d'une manière abstraite , il faudrait en conclure qu'une aristocratie quelconque est un résultat nécessaire, inévitable, et que par conséquent il est de la sagesse humaine d'abord de la reconnaître, puisqu'elle est, et enfin de la faire entrer dans les rapports de l'harmonie politique qui doit comprendre indistinctement les intérêts de tous les hommes. A ce sujet rien n'est plus propre à instruire que l'exubérance du pouvoir démocratique sous les auspices de Michèle Lando. Comme

BÉPUBLIQUE. lS5

ee pouvoir a suivi une marche assez régulière et presque sage , il donne la facilité d'en étudier soigneusement les effets. Aussi voit-on, malgré Tespèce d'ordre matériel qui fut établi , combien le principe sur lequel reposait ce gouvernement de la populace était injuste et absurde, puisque fton existence dépendait de Texclusion politique de la classe cLes grands et de celle de la haute bouiv geoisie, exclusion qui ne peut être jamais que momentanée, à moins que Ton en prolonge la durée par les confiscations , Fexîl et les supplices ; exclusion qui entretient des foyers de conspîraftions permanentes si on ne les comprime pas pa^ la terreur. Mais ce qui frappe surtout dans cette dernière révolution populaire c'est la réapparition spontanée de cette éternelle division des citoyens quels qu'ils soient , constituant par le fait une aristocratie, une bourgeoisie et une populace dont les ouvriers en laine , les bouchers et les cardeurs du gouvernement de Michèle Lando ont été lès représentants pendant quelques mois. Mais revenons aux suites de la révolution et du goufei^ nement des Ciompi (i). Ce récit servira de commentaire aux réflexions qui précèdent.

Malgré tous les avantages que le menu peuple avait obtenus dans cette occasion, il fut loin d'être satisfait. Cette division en trois classes l'offus-

(i) Qfk diffère d'avis sur Toriginede ce sobriquet, Ciompi, donné aux ouvriers en laine de la dernière classe à Florence. On suppose qu'il vient de compère ou de compagnon^ niols français introduits et dénaturés en Ilalie, à l'époque du patisage du duc d'Anjou parce pay:f. Quoi qu'il en soit, le grand événement dont il est question est désigné, dans .les histoires italiennes, sous le titre de: Tnmulio dei Ciompi,

quaît encore , et il ne put souffrir surtout que la charge du Gonfalonat dût appartenir exclusivement à TÂrt majeur. La plèbe continua donc à se tenir dans les rues , à se plaindre sans vouloir reprendre ses travaux accoutumés. Cette foule de mécontents patienta cependant jusqu'à l'époque du renouvellement des magistrats. Mais alors, sans s'inquiéter du nouveau gouvernement, ils créèrent huit d'entre eux, deux par quartier; et les nommèrent : les huit de la Balte. Le jour suivant , ces huit magistrats nouveaux allèrent s'installer à l'église Sainte-Marie- Nouvelle , en sorte qu'il y eut dans Florence même deux gouvernements.

Cependant celui du palais de la seigneurie où se tenait le gonfalonier Michèle Lando reçut la sommation de renouveler les magistrats par le scrutin ; selon l'usage. La loi forçait d'obéir, en sorte que Ton proclama les noms tirés des bourses. Mais ces noms, pour la plupart, furent rayés et rejetés par les nouveaux magistrats de Sainte- Marie-Nouvelle. Six de ces derniers vinrent assister au nouveau tirage qui se fit, comme pour narguer le gonfalonier. Us finirent par parler si haut et avec une telle insolence, que Michèle Lando, qui avait d'abord engagé les collèges à ne pas supporter ces outrages, perdit patience, ordonna aux magistrats de la Balie de vider les lieux, et sur leur refus, tira son épée et les chassa devant lui jusqu'au bas de l'escalier, où il les fit arrêter. Mais, en homme habile, il pensa qu'il ne fallait pas laisser aux autres le temps de réfléchir. Ayant donné l'ordre de sonner la cloche

pour faire mettre les Arts sous les armes, U monta à cheval , parcourut la ville à la tête de cette milice, en faisant retentir les rues de Florence de ce cri qui fut universellement répété : • Vive la liberté ! A mort ceux qui veulent livrer la ville à un tyrkn ! »

Cet homme avait su, ou feignit de savoir, qu'il existait un complot pour livrer Florence au duc de Ferrare. Fondée ou non, cette inquiétude Jetée avec adresse dans les esprits, réunit tous les citoyens sous le gonfalon de Michèle Lando, qui, par sa présence d'esprit et son courage, parvint alors facilement à disperser la populace qui voulait déjà renverser son gouvernement, et à rendre le calme à Florence.

Son habileté et son courage dans cette occasion difficile lui attirèrent l'estime générale. Lorsque le temps de son gonfalonat fut expiré, une foule immense le reconduisit à s^ maison. Devant lui marchaient les pages du palais portant une lance, un bouclier aux armes du peuple , et conduisant un cheval richement caparaçonné , dons qui lui avaient été offerts par les nouveaux magistrats qui venaient de lui succéder.

Les talents et la conduite remarquable de cet homme du petit peuple produisit un effet étrange; ce fut d'inspirer à toute la ville de Florence, sans en excepter même les plus vils habitants , les ciompi^ la crainte qu'il ne se rencontrât pas dans le bas peuple un autre homme qui pût aussi bien que Michèle Lando soutenir l'honneur de sa classe. L'idée de voir succéder quelque grossier cardeur ou peigneur de laine à cet homme ha-

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bile ne put être supportée par ceux mêmes de plèbe qui avaient combattu avec le plus d'achar— nement pour acquérir ce droit. Néanmoins, iLJi arriva précisément que le sort désigna pour veau gonfalonier un homme renommé par grossière ignorance. Cette monstruosité fit rouj tous les Florentins, qui le déposèrent pour ch accepter un autre un peu moins ridicule, à place. Mais cette disposition de la loi qui admeir— tait au Gonfalonat les hommes de la plus basa^ classe ne put être long-temps maintenue. Poiur atténuer les inconvénients qu'elle faisait naître^ on augmenta le nombre des Arts mineurs de quatorze à seize, pour comprendre un plus grand nombre de citoyens habiles à remplir les em* plois , et enfin le menu peuple fut de nouveau entièrement privé du droit d exercer les fns^s* tratures. Telles sont les vicissitudes qu éprouva la démocratie à Florçnce, lorsqu*après avoir accru sa puissance bien ''au-delà même de ce qu'elle avait espéré , elle croula sous son propre poids. f^is improvida mole ruU sua.

Après les révolutions auxquelles la populace a pris part , il est assez ordinaire que les nobles et les riches soient vus avec plus d'indulgence , et qu'ils en profitent pour user des avantages et de l'influence qu'ils peuvent avoir. C'est ce qui arriva à Florence à la suite du gouvernement des ciompL Les grands ne tardèrent pas à mettre tout en œuvre pour faire modifier les nouvelles lois* Peu à peu ils reprirent le maniement des affaires publiques, et pendant les dernières années du XIV* siècle , bien que l'on voie les grands et les

BlÉPtJBLIQXTE. iSq

<:iompi tramer des complots déjoués et pmiis niéme d'une manière cruelle, cependant, par les actes du gouvernement comme d'après la conduite des citoyens , on s'aperçoit de la faveur renaissante des grands et du dégoût profond qu'inspirait la démocratie illimitée.

Au surplus, dans toute l'Europe, le xiv* sièclefut fertile en révoltes populaires contre les grands , et en hommes de la nature de Michèle Lando. Le serment de Guillaume Tell et de ses compagnons a amené la révolte contre l'Empire et la Confédération helvétique qui datent de 1807 ; l'entreprise d'Artewel, à Bruxelles , commença en 1 336; Nicole Rienzi rétablit le gouvernement républicain à Rome en 1 334 » Ï21 conjuration populaire soutenue par le doge Marine Faliero à Venise, fut étouflFée en i355; la Jacquerie j en France, eut lieu en i358; la révolution des ciompi, à Florence, en 1378, «et l'insurrection de Wat Tyler, et de Jack Straw, en Angleterre, en i386.

(DM(&iiI&<0]ttItIB<

i. tt

SAVONAKOLA.

Sylvestre, Jean, CAme, Pierre, Laurent et Julien des Médfds.'i-- Conjqration des Pazzi.-r- Cadastre; Banque. Pierre fl des ifé-^ dicis et sa famille exilés. — Charles YIII, roi de Frafiee» e|i T^^ cane — Agitation depuis le bannissement des l(édici8.r—Savoi||T rola ; Alexandre VI. 4 578 à 4 489.

Dans le tableau sommaire des événements rétuf tifs à Florence pendant le xit* siècle , les faits ont démontré que les grands, faute de lien et d'union , comme le parti démocratique par l-abus même de ses forces et dé son extension , étaient tombés à un degré de faiblesse tel , que les classes commerçantes et lettrées renoncèrent à se fier aux secours et à l'appui de ces deux partis , ppur établir un gouvernement sage et surtout fixe. Les intéiéts du commerce devenaient tous les iours plus étendus, plus importants; d'ailleurs, la tradition des haines gibeline et guelfe commen-: çait à s'àtiaiblir. Les prétentions des grands et des démocrates étaient devenues ThéritageexclnsK

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de quelques familles obstinées de Tua et l'autre parti , tandis qu'au milieu de ces deux extrémités amoindries, grossissait journellement la classe intermédiaire des bourgeois (mezzani^ popolani y popolo grosso). Sylvestre des Mcdicis , que Ton a vu apparaître dans l'émeute des Ciompi , appartenait à cette classe de citoyens. Cet homme ardent, courageux, lorsqji'il s'agissait de s'opposer à la tyc^nnie insupportable des capitaines du parti guelfe , prend d'abord fait et cause pour le peuple. Mais à peine a-t-il vu la populace, commettre des meurtres , multiplier les incendies et créer enfin un gouvernement pour elle toute seule , qu'il se retire. Les magistrats l'assignent , l'interrogent sur la nouvelle révolution faite par les cardeurs ; il ne nie pas en avoir eu connaissance , mais il affirme sur son honneur qu'il n'y a pas pris part, et laisse voir qu'il la désapprouve. Connu pour ami de la liberté, estimé comme OMgistrat intègre, comme négociant aussi charitable «que riche , il est absous par le gouvernement dpnt il a préparé la chute , et honoré par celur des Ciompi qu'il nerwut pas servir.

Tel est ce Sylvestre des Médicis, personnage représentant si bien cette classe moyenne (mezzani) qui s'était formée et prit tant de développement et d'importance pendant le xiv' siècle^ à Florence.

Cet homme appartenait à cette illustre famille dqs Médicis, l'une des plus considérables, des pbis. «respectées de la république de Florence d^uis long-temps déjà, et appelée à jouer uu ii grand rôle ensuite dam cette ^Ue et en

OLIGARCHIE. «l65

Europe. La famille Médicis , d'une origine fort ancienne, toujours attachée au parti populaire -et guelfe , renommée pour son industrie , puissante par ses richesses , n'ayait pas cessé depuis rétablissement de la république de lui fournir des magistrats éclairés, justes, économes et cha«ritables. Cette famille ayait donc acquis depuis lêng-temps des droits à Testime et à la reconnaissance des Florentins, lorsque la conduite de Sylvestre pendant Tinsurrection des Ciompi en 1878 , Tint encore leur donner plus de solidité.

Au commencement du xv"" siècle , la confiance qu'inspirait cette famille s accrut encore, lorsque Jean des Médicis se fit connaître. Industrieux et riche comme ses ancêtres , Jean , d'un caractère graye, plein de piété envers les pauvres et 'les malheureux, ne rechercha point les honneurs dont il fut comblé. Nommé deux fois des prieurs, puis gonfalooier , et une fois des dix de la guerre, il fut chargé plusieurs fois d'ambassades aufHrès dcLasdilas, roi de Hongrie, du pape Alexandre y, et de la république de Gènes. Pendant l'exercice de ses magistratures et le cours de cet diverses négociations; Jean se montra toujours désintéressé, plein d'habileté et de prudence. Ces dernières qualités se firent surtout reconnaitoe à l'occasion de la guerre que Florence eut avee Philippe Yisconti , de Milan , car il la condamna* L'issue de cette entreprise fut malheureuse, et c'est alors que l'on reconnut, à Florence, ce qu'il y avait de vraiment gçand dans le caractère dé Jean des Médicis. Car non seulement il reçut la nouvelle de ce reyeH avee modération, mais it

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ne s'iiccnper^e des moyens de secourir la république tout en ménageant le bien des pauvres. U était indispensable en cette occasion de lever endore des impots pour cette guerre déjà si onéreuse aux citoyens. Par amour de la justice et dans l'intention de laire supporter plus également ces oharges nouvelles , Jean eut l'idée de répartir les idipositionft sur tous les biens et même sur Ibb meubles. U préposa donc de faire une loi qui ordonnerait que tous ceux possédant un capital die cent florins d br^ fussent tenus de payera Télat un demi^^orin^ lA lei fut faite , mise en vigueur le 11 mai 14^7 ^ et on lui donna le nom de cadastre, A conipler dé cettB époque , le» taxes ne furent phtft arbitraires à Florence , et la répartition de îïtnpôt'ie fit légalement et d'après les facultés de i^aquiB biloyeii* Getle disposition qui abolissait les privilèges et les parae-droits des grandes fa^ miHes dont celle des Médicis faisait partie , fut une révolution aussi importante que salutaire. Le peuple n'oublia jamais que c'était à Jean qu'H défiait lûette justioe; mais quelques grandes faaillés ne perdirent pas non plua le souvenir du lort qitie Jean .des Médicis leur avait fait. Cet hfMtttfie, l'un de cette maison dont le caractère ftrt le plus probe , mourut le 3o février 14^89 lais^ Mat deux fils > Gôme et Laurent.

.Yeraueette époque, la banque et le commerce fie Flovenoe tivatent pris une telle extension , que taMe ville passait apjgès Venise pour la phis riche J ( Emu pe. On estime qu^ circulait alors ^ dans EI<srenoe ieulemeut^ près de deux misions de flotfioid'ïDr, ce tfui équivaut à fllhis de doutie «dlilons

de sëquînfl, aujourd'hui (^4 tnillioni de francs). Déjà les Florentins avaient acheté le port de Li« vourne, coup mortel porté à celui de Gènes; et en écjuipant une marine marchande, ils ne tardèrent pas. à établir avec TAfrique , la Grèce et l'Asie, des relations de commerce et de banque plus étendues et plus fréquentes qu'elles ne l'avaient encore été.

Le fili atné de Jean , Côme des Médicis , resta Ikéritier d'un patrimoine immense et de l'autorité que son père avait acquise par ses vertus. Depuis l'extinction de la faction des Ciompi , les grands et les riches commençaient à reprendre leurs an** ciennes habitudes , en abusant de leur influence et du pouvoir. Les efforts des Médicis, pour s'op« posera ces abus et à ces injustices, leur attirèrent Fanimadversion de quelques grandes familles qui, déjà irritées par les effçts du cadastre de Jean , reportèrent toute leur haine sur son héritier Côme. Quoi qu'il en soit , celui-ci n^abendonna pas les ititéréts des citoyens de toutes les classes. Depuis la mort de Jean , son père, le rapport des trois classes d'habitants à Florence se présentait avec des modifications notables, apportées par les discordes civiles précédentes. La famille des MédUci« possédait la confiance de toute la grosse bourgeoisie industrielle, et pouvait compter de plus sur l'aj^ui d'uii assez bon noinbre de grandes et anciennes familles. Quant au menu peuple, aux Ciompi, cette -classe était comprimée, retenue surtout par les bienCeijIs et les aumônes aboo^ duortes des Médieis. Mais il y avait certaines grandes familles ^ telles ^ite les Pîti!, les Péasi,'

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tes Acciàiuoli et d'autres encore, qui entreté^ naient une rivalité haineuse contre les Médicis; Cette jalousie prenait sa source dans la concurrence de ces banquiers , dont les richesses augmentant sans cesse leur influence politique, en avaient fait des négociants jaloux « des magistrats et presque des souverains rivaux dans la république. Cependant le mérite et les grandes qualités des Médicis augmentèrent leur popularité, et c'est à compter de Côme des Médicis que là république florentine, de démocratique qu'elle avait été jusque-là, devint oligarchique. Les magistratures secondaires, ainsi que le gonfalonat, tendirent d'abord à rester dans les mêmes familles, et peu à peu ce droit d'hérédité, concédé aux vertus et à la probité , s'attacha au nom , devint un usage, et prépara ainsi les Florentins- A recevoir, un demi-siècle plus tard , la monarchie Médicéénne.

Côme , dont le commerce s'étendait dans toute l'Europe et jusqu'au fond de l'Asie , excita particulièrement la jalousie des Albizzi, des Strozzi, des Petrucci et des Barbadori. L'an i433, ces banquiers profitèrent de la nomination d'un certain Guadagni au Gonfalonat, pour se servir de la* haine que ce nouveau magistrat portait lui-même aux Médicis. Ils le gagnèrent à prix d'argent. Côme , accusé vaguement d'avoir voulu asservir la République , fut sommé de comparaître , puis menacé de la mort, peine qu'il racheta de ce même Guadagni à force (|'or. Enfin cette peine fut commuée en un exil de cinq ans. La république de Yçnise envoya à Florence trpis ambas-

oLi(;AriCm£. 169

sadeurs pour intercéder en faveur de Corne.

A. Traversari , religieux général des Camaldules , vint exprès de Ferrare pour le défendre auprès du gouvernement florentin; mais ces instances furent vaines. Toutefois son exil ne dura qu'un an , car le peuple , qu'il soutenidt par se« manufactures et ses aumônes , le redemanda à grands cris , et l'on fut obligé de le rappeler.

L'espèce de règne de ce citoyen de Florence n est cependant pas exempt de taches. Lorsque^ rappelé par le peuple , ses partisans eurent , à laide de sa protection, ressaisi le pouvoir, on exerça des vengeances excessives dans la ville. On ne peut certainement pas en accuser nommément Corne , dont les mœurs étaient douces. Mais son ambition ne lui permit pas d'arrêter Tardeur de ses amis ; et , pour dire toute la vé« rite, les hommes les plus doux et les plus humains sortent de leur caractère, lorsque leurs intérêts et leur avenir dépendent d'une faction. Outre les n chefs du parti contraire aux Médicis, on condamna à l'exil et comme rebelles une foule de citoyens qui n'avaient commis d'autre délit que d'être amis ou parents des ennemis des Médicis. Plusieurs eurent leurs biens confisqués et vendiy aux vainqueurs. Il ne manqua que le sang à cette ^proscription,, dit Machiavel avec son énergie spirituelle, pour qu'elle ressemblât tout-à-fait à celle de Sylla; encore coula-t-il, quoiqu'en petite quantité, car la république de Venise ayant iait arrêter six rebelles qu'elle envoya à Florence , tous furent décapités.

Feu aprèft ces vengeances , le parti vainqueur

des Médicis, non seulement voulut demeurer maître du gouvernement , mais prit ses sûretés pour qu'on ne le lui arrachât pas. La plupart des hautes magistratures dépendaient du sort, et les citoyens y étaient portés par la voie du scrutin. Mais outre que le choix des personnes éligibles se faisait au gré des factions, et que les bourses où étaient déposés les noms de ces éligibles , étaient brûlées ou renouvelées au caprice de <*ux qui avaient intérêt à les détruire, on voulut qu'à l'avenir toutes les charges de l'état de quelque importance, se perpétuassent dans la personne des amis des Médicis. Il fut donc décidé que l'ancienne seigneurie aurait de Tinfluence et de l'autorité sur le choix de celle qui lui succéderait, et en particulier sur la nomination des m^ghirat9ffaijugentà mort (che sul sangue hanno dritto) comme on Ta trouvé écrit de la main de Côme lui-même. Ces semences portèrent leurs fruits. Tandis que d'un côté cet homme hablk^ répandait les bienfaits et les aumônes sur les citoyens pauvres, dans le moment où il tenait l'esprit des gens de lettres et des artistes occupés de science et de grands travaux , une sourde terreur oî|aiait la pulsation de tous les coeurs ambitieux, et accoutumait les esprits à se soumettre. La république de Florence était déjà une oligarchie.

Pendant le gouvernement de Côme , la républf^e florentine se maintint dans un état qu'il serait injuste d'appeler la servitude , mais cepen- ' dant qui n'était pas la liberté. Les citoyens furent constamment tyrannisés par les grands qui dépendai^t de lui , et «n particulier pir les Pîtti ^

que leur jalousie envers Côme poussait à tour*menter le peuple pour faire haïr le gouvernement de leur rival.

L'influence de Côme des Médicîs dura près de trente-trois ans. Il mourut en i4649 ^ ^*^^ ^^ 7Ô ans , dans sa campagne de Carregi qu'il avait fait bâtir , et laissa les églises , le peuple , les savants et les artistes comblés de ses bienfaits. Non seulement il fut le plus riche particulier de TEu*rope , mais la considération qu'il s'était acquise le mettait de pair avec les rois. Pendant trentequatre ans , on le vit l'unique arbitre de la répu^ Ûique et ie conseil de la plupart des villes et des souverainih d'Italie. Son corps fut conduit en grande pompe à l'église de Saint-Laurent qu'il avait fondée. Tous les magistrats de Florence , les ambassadeurs étrangers et un concours immense de citoyens de toutes les classes , assistèrent à son convoi. Le corps de Came de Médicis fut enterré devant le maître^ul;^! , et l'on y lit encore ces deux mots qui y furent gravés par décret public : t Pater patriœ , » Père de la patrie. Un fait rare et Uen honorable pour Côme, est le consentement unanime des historiens pour proclamer sa probité et ses talents.

Rien ne fait mieux comprendre l'hérédité des magistratures et du pouvoir même fixée et maintenue par un peuple dans une famille , <|ue les talents et les vertus des premiers Médicis , offrant aux Florentins quelque garantie de repos, de jastice et de prospérité, après toutils les calamités que ce peuple avait éprouvées. La majorité des habitants livrés au eommerdi, éNât àxfwtk ua

iy2 FLORENCE.

étrangère aux fureurs des anciennes factions , et sentait tous les jours davantage le besoin d'un gouvernement fixe et durable. Après la triste expérience du passé, séduits par Tespoir que l'ordre dans les affaires de la république résulterait de la fixité des magistratures dans les familles, et croyant avoir trouvé dans deux hommes de celle des Médicis un exemple à peu près parfait du chef d'un état républicain , les Florentins , assez légers d'ailleurs comme on l'a vu, ne balancèrent pas â adopter cette oligarchie qui s'était souvent montrée sage , prudente , habile et vertueuse même. Mais cette perfection présumée ne se trouva pas rigoureusement héréditaire , même dans les pre» miers Médicis. Pierre, fils deCômepèrede la par trie, avait obtenu en i46o la charge de gonfalonier, en considération des grandes qualités de son père, dont il était loin d'avoir hérité* Quoique élevé avec le plus grand soin, il s'était montré ,. également inhabile aux leljtres et aux affaires. Guidé, maintenu par les conseils let l'exemple de Côme, il exerça sa charge avec modération tant que son, père v.écut. Mais sitôt que la mort lui eut enlevé ce surveillaht , Pierre changea subitement de conduite et trancha du souverain. Les Pitti et quelques autres grandes familles ne pouvant bientôt plus supporter ses impertinences et ses hauteurs « tramèrent contre sa vie une conjuration que le hasard seul fit manquer. Les con* jurés bannis de Florence excitèrent une guerre longue, -meurtrière, sans obtenir aucun résultat. Pierre des Médicis mourut de la goutte l'an 147^9 à l'âge de cinquante-trois ans , laissant deux fils :

OLIGARCHÎC. i 73

Lauréat , surnommé par la suite le Magnifique , et Julien , qui devait mourir jeune , sôus le poignard des Pazzi.

Le pouvoir de cette famille était déjà si bien établi à Florence , que , malgré la jeunesse de Laurent et de Julien , au moment de la mort de Pierre leur père , il n'y eut ni trouble , ni modifications dans le gouvernement Thomas Soderini,^ citoyen recommandable par ses lumières et ses talents en politique, avait promis à Pierre de prendre soin de ses fils. A la première occasion favorable où toutes les personnes considérables de Florence se trouvèrent assemblées , Soderini ' parla en faveur du jeune Laurent , qui lui-même s'exprima dans cette circonstance avec tant de mesure et de dignité , qu'il fit concevoir les plus * hautes espérances et gagna la confiance des FI0-lentins. Ses qualités extérieures n'avaient cependant rien de séduisant. Il avait le nez renfoncé , la vue très courte et la voix enrouée. Mais saisis- * sant toutes les occasions de faire reconnaître l'étendue de son esprit et la solidité de ses connaissances, avec l'aide de Thomas Soderini et de quelques hommes habiles dont il écoutait et suivait les conseils , ce jeune candidat-monarque se trouf a tout-à-coup placé à la tète de la république de Flosenoe.

C'était le moment où les succès de Mahomet II depuis la prise de Constantinople en i453, allaient toujours crcNssant. L'Ile de Nègrepont avait été enlevée aux Vénitiens en 1 470 , ce qui jetait de nouveau la terreur dans toute la chrétienté. Le pape Paul II invita à cette oceasio» tous les*

1^4 tLOMurcfi.

priupet et les états dltçlie à foroMr 11110 ligw cootre Tinfidèle ^ictoriefUL Tontes les persmuMi importantes qui passèrent à cette occasim, à Florence, fuient reçues, logées et tMeê par Lanrept desHédkns, arec une somptuosité et nne niagnificeooe qœ Ton ne tronralt alors qn'i k cour des pins grands rois de l'Enropa Cette circonstance augmenta singulièrement la célélirilé de Laurent, ^ il est à rema rq u er que tons ks historiens qui parlent de lui à cette occarion, hn donnent le titre de prince*

Cette s<Mnptuosité inouie acheva done de le mettre sur un pied d'égalité avec ce qu'ily avait de ]dns élevé en Europe* Mais ce qui contrihua puissamment à affermir l'autorité héréditaire danssa famille, ce fut la conjuration que les Pazzi formèrent et exécutèrent contre elle.

Ces manières royales de Laurent inspirèrent une jalousie effrénée à la riche et poissante famille des Pazzi* Une affaire de succession où ces derniers trouvèrent les Médicis contraires, acheva de les décider à tramer un complot pour porter sur Laurent et Julien- un coup plus sûr que celui qui avait été vainement dirigé sur Pierre leur père»;.

JérAme Riario, seigneur dlmola, neveir du pape Sixte lY 9 ennemi lui-même des Médicis , se trouvait à Home où Francesco Paszi s'était retiré par haine contre Laurent et son gouvernement. Ces deux hommes ayant formé le projet d'enlever le pouvoir à la famille des Médicis, résolurent, pour y parvenir, d'assassiner Laurent et Julien. Après s'être entendus d'abord avec Francesco Sal-

oLiGÀRcnrlE. I7Ô

Tiati^archevéque de Pise, qui partageait leur haine, ils parviarent à faire approuver leur projet par le pape , et se rendirent à Florence pour Vexécuter, hà ils .firent encore entrer dans leurs intentions tQUi les mécontents de leur parti et n'attendirent plus que le moment de porter le coup pour faire éclater la conjuration. Après plusieurs tentatives iafrnctueuses , on décida que le jour de TexécutU>n serait le a6 avril ( 1 4 78) ; le lieu , la cathédrale 4^ Florence ; le moment» celui de l'élévation de lliostie à la messe. En effet , Julien poignardé sur la place par Bernardo Bandini et achevé par FrapcçscQ Pa^zi , mourut presque à l'instant dans la cathédrale. Quant à Laurent, dès qu'il se sentit MesBé légèrement , il tira son épée et se mit en défense contre Antonio et Stefano des Pam qui l'attaquaient. Le courage de Laurent n'avait pas été prévu par lea oonjurés, et cette circonstance, jointe aux secours que ses amis et les as* listants portèrent à er jeune prince , firent prendre la fuite aux assassins.

La justice prit envers ces derniers les formes de la vengeance. Francesco Salviati, l'archevêque de Pise , qui, pendant l'exécution de ce crime , se tenait au palais de la seigneurie pour se trouver plus à portée d'en prendre possession dès qu'il aurait appris la mort des deux jeunes Médicis , y fut saisi , au contraire, parle peuple furieux. Dans l'espace de deux heures , on mit à mort vingt'^six personnes tant dans l'intérieur du palais quie sur la place. L'archevêque de Pise, son parent Jacomp Salviati et J. Poggio, fils de Tlidstorien, forent étranglés aux fenêtres du pdais, ainsi que

I n6 FLORENCE.

Francesco des Pazzi qui , suspendu mais yivant encore , mordait, dit«on , la poitrine de ses'compagnons d'infortune. Dans le même moment le peuple tuaît, déchirait, mettait en pièces sur la place, les gens de la suite du cardinal Riario. Mais la populace florentine montra surtout sa fureur et sa cruauté contre deux personnes de la famille des Pazzi , Antonio et Renato. Arrêtés cinq jours après ré^énement hors de Florence, Us furent jugés et mis à mort. Le lendemain, la populace, les enfants surtout, allèrent déterrer les restes de ces deux suppliciés et traînèrent leurs cadayres mutilés dans toute la ville aux cris répétés de : c Fiva le Polie! e muoiano i traditori! •'^brent les Médicisl et meurent les traîtres! Le gouvernement lui-même consacra la mémoire de ces supplices , d'une manière tant soit peu barhare. Andréa del Castagno, peintre florentin assez habile , mais dont la vie est tachée par un lâche assassinat, vivait à Tépoque de cette conjuration. Attaché à la famille des Médicis, c'était ordinairement pour elle qu'il employait ses pinceaux. Lorsque ce carnage juridique fut achevé , la seigneurie décréta que tous ceux qui avaient pris part à la conjuration contre Laurent et Julien, seraient représentés en peinture sur la façade du Yieux-Palais. Ce travail, dit Yasari dans ses Yies des peintres , fut offert à Andréa del€astagno qui l'accepta avec d'autant plus d'empressement que ses obligations étaient grandes envers la famille des Médicis. 11 exécuta donc cette peinture , ajoute Yasari , avec tant de force et de vérité , il représenta tous les personnages pendus par les pieds dans des atti-

tudes si variées et si belles, que cet ouvrage attira Tadmiration des connaisseurs, excita la curiosité de toute la ville et valut à Andréa del Castagno, le surnom d'Andréa des pendus.

Cependant le pape Paul lY n'apprit pas sans se sentir offensé, des événements si contraires à ses espérances. Dans sa fureur il fulmina une bulle d'excommunication contre Florence, sous prétexte qu'en faisant pendre un archevêque, la république avait porté atteinte aux immunités ecclésiastiques. A cette punition spirituelle, le pape vou-« lut joindre un châtiment qui paralysât la puissance de Florence et plus particulièrement encore celle de la famille des Médicis dont il désirait ardemment la perte. Le pontife se ligua donc avec Ferdinand , roi de Naples^ » pour faire la guerre aux Florentins qui finirent par y être fort maltraités.

C'est dans ces cir^ians tances que Laurent prit la résolution hardie d'aller trouver le roi Ferdinand. Ce prince le reçut fort bien ; séduit même par les manières et l'éloquence du prince florentin , il conclut avec lui , en mars 1 48o , une ligue nouvelle contre le duc de Lorraine qui s'avançait en Italie, pour lui disputer la couronne de Naples. Plus tard et après s'être encore montré négociateur habile, Laurent, en 1487, lorsque les Florentins firent une expédition pour reprendre Sarzanne aux Génois , fut de ceux qui combattirent aux premiers rangs.

Cet homme ne fournit pas une longue carrière, mais il laissa un nom célèbre auquel se rattache une grande partie de ce qui a été fait de grand et 1. 12

i^S rLORfcifci?.

de beau, dans les sciences, les lettres et les mtH^ pcadant le x^ siècle. Laufent des Médicis, suornommé le JUagFu^ue, mourut le 7 aTril i49^* âgé de 44 ^^i^* ^ C^^'^^^^SSÎ- O^ montre dans cette maison de campagne le poits où son médecin .

Pieire Leoni, fut précipité . le jour même de sa mort, par Pierre II des Médicis^ son fils. Ce médecin entêté d'astrologie judiciaire , ayant prédit ^pie le malade devait guérir naturellemmt, ne lui administra, en consé(|uence, aucun remède. Hais rérénement démentit sa prédiction, et Ton rappi^te que Pierre, dans sa fureur, jeta le docteur, la tête la première, dans le puits.

A la mort de Laurent, Pierre conserva à Florence la même autorité que son père, mais sans acquérir la même considération. D s'était ligué aussi avec le nouTcau roi d* Naples, afin de tenir tête â celui de France, Charles Tlll, traversant PItalie pour aller faire la conquête du royaume de Naj4es. Mais Charles YIII n'était pas encore arrivé à Sarzanne appartenant alors aux Floren^ tins, que Pierre II des Médicis , saisi de crainte à TapiNroche de Tarmée française, alla faire à Charles ses soumissions, et lui remettre, pour gage de sa fidélité, cinq villes frontières de la république florentine. Ce traité conclu sans la participation des Florentins, les jeta dans une telle exaspération, qu'au retour de Pierre dans leur ville, ils se soulevèrent et le forcèrent, ainsi que ses frères Julien et Jean (depuis Léon X), à quitter Florence. Déclarés rebelles, leurs biens, leurs palais furent confisqués, pillés ou démolis.

Charles VIII profita de ce désordre pour catrer dans Florence en Tainqueur, et se rendre bientôt à Pise qu'il déliyra de la souveraineté des Florentins. Cette dernière entreprise jeta la consterné^ tion dans Florence; c'était un tort irréparable qui lui était fait. On se hâta d'envoyer des dépm»^ tés à Charles VIII, qui revint à Florence pour faiffe ses conventions et entrer en accommodement.

Le roi de France demanda IttÀÉ choses ; tme somme d'argent exorbitante; le rétaMissemêtK des Médicis , et la seigneurie de la ville, lorsq^ae les délégués florentins, parmi lesqu^s était Piétirfe Capponi, entendirent ces terribles conditiousl ', tous refusèrent de les accepter, ce qui irrita Gh»^ les VIII au point de lui faite dire : c qu'il àllérift faire sonner les trompettes. » — « Hé bien ! s'ééria alors P. Capponien arrachant les conditions écrites des mains du secrétaire du roi : si vous faites sonner vos trompettes , nous ferons sonner n(/s cloches ; » et il sortit avec ses collègues sans proférer une seule parole de plus. Cette réponse ferme rendit le roi plus traitable. Il réduisit ses demandes à cent vingt mille écus qui lui furent accordés par un traité passé le 26 novembre 1 49^, mais où il ne fut fait aucune mention delà rentrée des Médicis à Florence. Charles ne tarda pas à sfe diriger vers Rome.

Depuis l'exil de Pierre des Médicis, et surtout depuis le départ de Charles VIII de Florence, cette ville fut livrée à une agitation continuelle. Chacun avait, disait et défendait son opinion sur le gouvernement à établir. On passait incessamment des menaces aux tumultet, et il ne s'écoulait pas

l8o FLORENCE;

de jour sans que les rixes les plus violentes n'eus- ■ent lieu dans les rues. Cette agitation, dont la cause principale venait de la division des citoyens, dont les uns r^[rettaient les Médicis , tandis que 1m autres cherchaient à rétablir le gouvernement ^pulaire dans toute son intégrité, était augmentée encore par les prédications et les prédictions de Savonarola qui professait des opinions démocratiques, combinées avec des prophéties et un «Bthousiasme religieux poussé à l'excès.

' Cet homme singulier, qui joua un rôle importddt à Florence pendant une partie de l'interrègne causé par le bannissement de la famille Médicis, mérite d'être connu et étudié, car son histoire se iSfi à celle de Florence pendant la fin du xv« siècle. Originaire de Padoue, Nicole Savonarola naquit à Ferrare en 14Ô2. Tout jeune, la singularité de son caractère, la gravité de son esprit et l'austérité de sa conduite, le firent considérer comme un être tout-à-fait à part. 11 no voulut pas d'abord entrer dans les ordres afin « de ne pas quitter te siècle pour rentrer dans le siècle^ comme il disait, et se faire c^iibler de dignités ecclésiastiques. » Toutefois il n'en étudia pas avec moins d'ardeur, surtout la théologie et la philosophie péripatétique qu'il trouvoit merveilleusement exposée dans les œuvres de saint Thomas d'Aquin, Ce dernier ouvrage était sa lecture habituelle, et l'on rapporte qu'il ne pouvait s'en détacher que pour se livrer à la composition de vers italiens, distraction qui lui était extrêmement agréable. .

La première vision qu'il eut , le décida à entrer en religion à l'âge de vingt-deux ans. Sans préve-

oligarchit:. 181

nir ses parents ni ses amis, il partit pour Bologne où il prit l'habit de dominicain. On ne tarda pas à reconnaître ses talents, et les supérieurs du coxbvent le chargèrent d'enseigner la dialectique et la métaphysique, emploi qu'il remplit long-temp^ d'abord à Fer rare, puis à Florence.

Frère Girolamo, tel est le nom religieux que prît Savonarola, essaya de prêcher pendant un carême dans l'église de Saint-Laurent, mais il n'eut point de succès. Sa voix, ses gestes, son élor cution, tout le trahit. Ayant reconnu ses défauts^ il sentit qu'il devait s'appliquer exclusivement à l'interprétation et à l'exposition des textes sacrés^ Après avoir passé quelque temps dans un couvent de Lombardie, il fut rappelé à Florence par Laurent des Médicis sur la recommandation de Pic de la Mirandole. Revenu dans cette ville, en 1489, il essaya de nouveau à parler du haut de la chaire, et bien que ses prédications manquassent d'art , une grande chaleur d'âme et le zèle religieux lui tinrent lieu d'éloquence. « Je dois pré- » cher, répétait-il au peuple, parce que Dieu me »le recommande pour votre bien. La corruption » qui vous entoure est manifeste, et Dieu me ré*- » vêle les châtiments qui vous Sont réservés, si » vous n'embrassez pas une vie plus pure et plus • clwétienne. • L'accent avec lequel Savonarola disait ces paroles portait d'autant plus facilement la conviction dans tous les esprits, qu'à cette époque, où Alexandre VI occupait le siège pontifical, l'Église catholicfhe donnait l'exemple de tous les scandales, et que les mœurs déréglées des ecclésiastiques ne le cédaient en rien à celles des

féeuliers. Oatre cela Saronarola, doué d'une §nnàe pénétration d'esprit et vivant dans on ttmps où ritalie était sans cesse traTaillée par les g n en'es et les factions, avait toutes les «iccasions iflMiginaMes de fiedre des prédictions qu'il était à peu près certain de voir accomplir.

Dans cette même année, 1489, il commença Teiposition de l'Apocalypse dans l'église Saint* Marc au milieu d'un concours immense d'auditeurs* Ce liTre, dont le texte obscur et vague se prête k des explications si étranges, fournit à Sa- Tonarola l'occasion de développer ses opinions et ses doctrines. Il annonça donc trois choses au peuple: 1* qu'il follait que l'Église fut renouvelée; 9* que l'Italie serait cruellement punie; et 3* que ces choses ne tarderaient pas d'arriver. Gladius Domini super terrant^ cita etvelociter^ était une des citations qu'il répétaitle plus souvent, et qui sert d'exei^e à la médaille que l'on frappa en son honneur, après sa mort.

Que cet homme eût peu de talent pour composer ses sermons, c'est ce dont on peut se convaincre en les lisant; mais il faut croire que l'ar* deur et l'énergie avec lesquelles il les débitait produisait le plus grand effet sur ses auditeurs. 11 y a un passage fort ordinaire de .son carême, à la marge duquel son éditeur avertit que, quand frère Girolamo en était là, tout l'auditoire fondait en larmes*

Religieux et républicain, Savonarola poussait â rextréme l'inflexibilité de caractère et lorgueil de l'indépendance* Rien ne pouvait le faire plier aux convenances du monde* Il en donna une

OLIGARCHIE. l83

preuve éclatante en 1 490 , lorsqu'il fut nommé prieur de Saint-Marc. C'était un usage introduit dans les ordres réguliers, que ceux qui y étaient élevés à la dignité de prieur, allassent se présenter à Laurent des Médicis, pour le reconnaître chef de la république et lui demander sa protection. Savonarola ne voulut en rien faire. En vain les dominicains Tengagèrent-ils à avoir cette condescendance ; en vain Laurent exprima-t-il le dé^ sir, la volonté même que le prieur fit cette démarche. Savonarola fut inflexible et répondit toujours : c qu'il avait été élu prieur non par Laurent, mais par Dieu • ; et il ne donna jamais aucun signe de respect au chef de la république florentine.

Une autre fois Laurent prit la précaution de le faire prier par cinq des premiers citoj'ens de la ville, de cesser d'annoncer des malheurs dans la ville où ces prédications portaient le trouble et l'inquiétude ; mais Savonarola, loin ^e se rendre à cette invitation, annonça au contraire, en termes équivoques, il est vrai, mais faciles à interpréter, que Laurent des Médicis ne tarderait pas à mourir. Cette prédiction se vérifia en effet le 9 avril 1492. On prétend que Laurent se sentant près de mou rir , choisit pour confesseur le prieur de Saint- Marc, malgré le peu de respect que cet ecclésiastique lui avait montré. Savonarola se rendit auprès du malade qui demanda l'absolution après s'être confessé. La tradition rapporte que le prieur dit alors à Laurent que Dieu lui ferait miséricorde quand il aurait rempli trois conditions : d'abord de jurer qu'il était bon croyant , ce que Laurent

l84 FLORENCE.

jura ; puis de restituer ce qu'il avait mal acquis, obseryation à laquelle le malade répondit qu'il y penserait; et enfin de rendre à Florence la liberté, et à son gouvernement sa forme populaire, avis à la suite duquel Laurent tourna les épaules au prieur de Saint-Marc et ne lui dit plus un mot.

Parmi les nombreuses prédictions que fit cet homme singulier, il faut noter celles qui annoncèrent l'arrivée de Charles VIII en Italie et la rébellion de la ville de Pise. Peut-être y eut-il plus de pénétration d'esprit que de divination dans ces prophéties ; quoi qu'il en soit, elles produisirent un grand effet sur le peuple , et augmentèrent singulièrement la confiance que l'on avait déjà dans le prophète. Nommé ambassadeur par la république de Florence auprès de Charles YIII, il lui parla du ton d'un missionnaire divin, le gourmandant avec assez de dureté, ce qui ne changea pas les desseins du roi de France, qui, du reste, conserva de l'amitié pour Savonarola.

Condamnation à mort de Savonarola.-^ Magistratures héréditaires. — Machiavel. — Pierre Soderini, nommé gonfaonier à vie, pais chassé de Florence. — Rentrée des Médicis à Florence en 4523. — Jean et Julien , Laurent II , Jean dit le Grand-Diable, des Médicis. — Répub icanisme des érudits. — Jésus- Christ proclamé roi desFIorentins. — Charles-Quint rétablit les Médicis à Florence. — 1498 à 4529.

Mais ce fut après le bannissement de Pierre des Médicis, que Sayonarola donna à ses opinions politiques un développement tout-à-fait remarquable. Il s'agissait alors de trouver un mode nouveau de gouvernement pour la république de Florence rendue à elle-même. Partisan passionné de l'état républicain , Savonarola était naturellement un des plus dangereux adversaires de la maison des Médicis. Cette disposition de son esprit , }ointe à la confiance que Ton mettait, dans ses talents et sa probité , furent cause que Ton donna à ce moine la commission de présentei:

l86 FLORENCE.

à la seigneurie une nouvelle forme de gouvernement. Il proposa donc , dans un discours qui fut presque aussitôt imprimé, un système de gouvernement populaire ainsi conçu : il voulait faire de tout le peuple sans distinction de classes, un grand conseil où résiderait l'autorité de distribuer les charges , les honneurs et la suprême majesté. Mais comme il eût été difficile d'assembler journellement et trop fréquemment tout le peuple , il proposait d'instituer un certain nombre de citoyens choisis , auxquels le peuple même confierait son autorité. Cette idée première de gouvernement représentatif est le point capital du discours que prononça Savonarola dans l'église cathédrale de Florence, en présence des magistrats et du (peuple. Dans tout le reste , on ne trouve que des lieux communs sur la nécessité de réformer les mœurs , de rendre strictement la justice, et d'oublier les haines, sans présenter aucun moyen pratique pour atteindre ce but.

Mais le thème habituel de ses sermons était l'état de dérèglement du clergé , de la coui» de Rome et particulièrement du chef régnant de l'Église, de ce Borgia, de cet Alexandre YI qui ne justifiait que trop bien alors par ses infâmes débauches et ses crimes , les invectives que Savonarola lançait contre lui. Elles furent telles et elles se reproduisirent si fréquemment en public , que le pontife, craignant l'effet toujours croissant qu'elles produisaient , invita par un bref le prédicateur à venir à Rome et à cesser de prédire et de prêcher. Frère Girolamo s'excusa sur ses infirmités de ne pouvoir Mtt le voyêge, et resta quel-

que temps dans le silence. Maïs dès qu*il sut pertinemment que ses excuses avaient été mal reçues par Alexandre VI , et que ce pontife était mal disposé à son égard, alors il l'attaqua par écrit et en chaire avec une nouvelle force. Il alla même jusqu'à écrire des circulaires aux principaux souverains de l'Europe , pour les exciter à faire convoquer un concile général, leur affirmant qu'Alexandre YI n'était pas pape, et* qu'il ne pouvait pas l'être, non seulement parce qu'il avait usurpé le Saint-Siège par simonie et par d'autres péchés plus graves, mais encore à cause de ses scélératesses, de ses crimes cachés que lui, Savonarola, se faisait fort de publier en temps et lieu.

Alors le pape l'excommunia et fît porter le bref par un nonce qui n'osa pas cependant entrer dans Florence , dans la crainte d'y être maltraité. Le bref du pape ne fut affiché que dans la cathédrale et à l'église de San-Miniato al monte hors de* la ville. Pour Savonarola , il méprisa cette censure , la déclara non - valide , et publia presque aussitôt, outre une apologie de sa conduite, son livre du Triomphe de la foi ^ qui est son principal ouvrage.

Cette conduite audacieuse donna une activité nouvelle aux passions de ses partisans et de ses ennemis. Toute la ville de Florence prenant part à cette querelle , se divisa en deux parties et en deux factions; l'une, celle des Piagnoni^ attachée à Savonarola et à la dé'mocratie ; l'autre, celle des Arrabbiati^ dévouée à la maison et à la politique des Médicis.

l88 FLORENCE.

De tous les partisans de Savonarola , les deux hommes les plus zélés en faveur de ses opinions , furent frère Domenico de Pescia, et frère Silvestro Maruffi , qui , tous deux , marchèrent au supplice avec lui. Domenico surtout seconda et répandit les idées de son chef avec une ardeur extrême. Lorsque , après l'invitation d'Alexandre VI , Savonarola cessa de prêcher en 1496, Domenico le remplaça pendant les jours de fêtes avant le ca^ rême, et bien que cet ecclésiastique eût beaucoup moins de talent et d'éloquence encore que Savonarola , il ne laissa pas cependant de produire sur le peuple de Florence une impression très profonde. En quatre ou cinq jours, il parvint à décider une multitude de gens à rechercher chez eux tout ce qu'ils possédaient en livres latins et italiens, en compositions mondaines, en pein* tures, en objets de luxe et d'art, qui, selon les idées de Savonarola, les éloignaient de la pratique de la vie religieuse et sainte , pour procéder à la destruction de toutes ces superfluités dangereuses. Dans l'intention de faire une récolte plus abondante de ces objets profanes, Domenico enrégimenta tous les petits garçons de chaque quartier , sous les ordres de leurs maîtres et gardiens , et leur ordonna d'aller tout à la fois quêter dans les maisons l'aumône pour les pauvres , et Vanathème^ mot par lequel Domenico désignait les objets d'art , de luxe et de parure maudits de Dieu selon lui , et excommuniés par les canons de la sainte Église. Les petits garçons s'acquittèrent au mieux de leur commission , et pendant les trois jours qui précédèrent le carnaval, ils

OLIGARCHIE. ï8g

firent une récolte immense de peintures , de dessins profanes, de fleurs sèches, de vieux habits de fête , d'ornements de femmes , de pastilles du Levant, de dés et de cartes à jouer, d'instruments de musique et d'une grande quantité de manuscrits précieux ornés de peintures , couverts de lames d'or et de pierres précieuses. Tous les ouvrages de magie et les compositions de Boccacio et de Morganti firent partie de f anathème.

Le jour du carnaval , tous ces objets furent arrangés en ordre pour!|érmer une pyramide sur la place , devant le palais de la Seigneurie. Ce spectacle nouveau pour le peuple le détourna complètement des jeux et des mascarades accoutumées en cette circonstance. Lorsque tous ces apprêts furent terminés , les petits garçons allèrent dévotement entendre une messe dans la cathédrale, et après le diner , dès q«4)s se furent vêtus de blanc et couvert la tête djolivier , ils prirent à la main de petites croix rouges , ef se mirent en marche vers la cathédrale , où ils déposèrent une grande quantité d'argent qui leur avait été donné pour les pauvres. De là, ils revinrent à la place de la Seigneurie, où ils chantèrent des hymnes et des louanges à Dieu en langue italienne , sous les murs du vieux palais. Lorsque cette cérémonie presque religieuse fut terminée , les quatre chefs des enfants des quatre quartiers de la ville, s'avancèrent avec des torches enflammée» à la main, et mirent le feu à la pyramide qui brûla au son des trompettes.

Ce carnaval nouveau plut tant à Savonarola, que Tannée suivante , 1498 , il se mit à la tête de

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la procession des petits garçons. Cette (ois , la pyramide élevée sur la place , fut bien autrement grande et composée d objets bien plus précieux que la première. On y voyait, disent les historienfl du temps, des bustes, des statues en marbre et des tableaux des plus habiles artistes ; il y avait tel manuscrit de Pétrarque orné de miniatures , et enrichi d'or sur la couverture , qui représentait des valeurs considérables. Enfin , les objets de prix étaient amoncelés là en telle quantité que l'on fut obligé de les faire garder par des soldats, pour éviter les vols.

Toutes ces cérémonies inusitées , ainsi que les opinions de Savonarola , ne plurent pas au clei^ de Florence. Mais frère Domaiico soutint avec force du haut de la chaire toutes les propositions avancées par son maître. U répéta: i"" que l'Église de Dieu avait besoin de réforme ; ^"^ que l'Église de Dieu serait d'abord punie , puis ensuite réformée; S"" que led infidèles se convertiraient ; 4^ que Florence serait punie d'abord , puis réformée et heureuse ; ô"* et enfin que l'excommunication lancée contre Savonarola n'était pas vaUde , et que ceux qui n'en tenaient pas compte ne commettaient pas , un péché. Domenico fit plus ; il déclara en chaire que pour prouver la Vérité de ces propositions, il ^tait prêt à faire l'épreuve du feu, à se soumettre à ce que l'on appelait alors en Europe le jugement de Dieu. On le prit au mot, et un franciscain qui prêchait de son côté, à Santa- Croce, insistant au contraire sur la validité de l'excommunication, se laissa aller à dire qu'il acceptait le défi porté par Domenico, et qu'il

ÔLlG4tlCUl£. 1^1

était prêt aussi à faire répremre du feu. Les deux dianipions renourelèrent encore cette proposition à Fexéctttion de laqœlfe la seigneurie ne crut pBA devoir a'opposer , dans l'espérance sans doute que la quereUe finirait plus vite. Mais il arriva que quantité de personnes prirent le parti de SaiK>narcila ^ et voulurent faire avec son discijde Féprenve du feu. Non seulement plusieurs frères ébroînieains se présentèrent, mais on vit encore se mettre sur les rangs beaucoup de prêtres , dea laies de toutes classes , et jusqu'à des femmes et des ai£snts. Toutefois , le fidèle C(Hnpagnon de Savfmarola ne voulut céder l'honneur de cette épreuve à personne , exemple que ne suivit pas le franciscain qui l'avait défié, car il trouva mojen de substituer à sa place un frère convers de son ordre.

Tout se fit avec de grande» formalités pour ettte épreuve.

Les deux antagonistes sidèrent chacun une déclaration devait la seigneurie , laquelle députa eiaq eitoye^n® chargés de veiller à ce que tout se passât régulièrement. Le lieu désigné pour l'épreuve était la place du Vieux-Palais, dite aujouiv d^hui du Grand-Duc , et Ton fixa le aeptième jour d'avril 1498 pour, l'épreuve. Le bêcher s'élenoit au milieu de la place , lorscpi'â l'heure indiquée on vît arriver les finferes mineurs avec leur fi'ère convers substitué a« franciscain qui avait accepté le défi. Tous s'avancèrent en silence et sans aucun appareil. Mais de l'autre côté^ on vit venir les dominicains avec Savonarola , vêtu des habits sacerdotaux, et pmrtant le sacrement dans sea

mains. Frère Doinenico , habillé de la même manière, et tenant une croix, le suivait ; puis enfin les autres frères formaient une procession en chantant des psaumes. Mais bientôt il s'éleva une difficulté qui dégénéra en altercation. Les franciscains ne voulurent pas permettre que frère Domenico entrât dans le feu avec des habits de prêtres, ni avec le sacrement, comme Savonarola prétendait qae cela fut. La dispute s'échaufia, et il s'était déjà passé plus d'une heure sans que l'on eût pu s'accorder , lorsque , vers le soir , il tomba une averse qui mit en fuite les deux champions , au grand déplaisir du peuple , qui , las de ces contestations , attendait avec impatience le moment de l'épreuve.

Cet événement diminua momentanément le crédit de Savonarola et des deux fi^ères ses acolytes. Le lendemain , il y eut des troubles dans la ville. Les ennemis de Savonarola prirent les armes , et comme ils se sentaient appuyés par le gouvernement, ils se portèrent en foule au couvent de Saint-Marc qu'ils attaquèrent , et d'où ils enlevèrent de vive force frère Girolamo et ses deux compagnons pour les conduire aux prisons publiques. Le combat fut assez opiniâtre, et les religieux se défendirent^ avec vigueur , car l'atta- €fue ayant commencé après vêpres , les trois rebelles ne purent être pris qu'à la nuit déjà avancée.

De ce moment, la seigneurie prit fait et cause dans cette afiaire. Savonarola arrêté, on l'interrogea comme principal accusé. Il subit l'épreuve de la torture du feu , et après cet examen , on lui fit son procès que l'on publia. Il contenait en substance que les choses prédites par le coupable

OLIGARCHIE. IgS

ne lui étaient pas venues à l'esprit par réyélation divine, mais de sa propre opinion fondée sur l'interprétation de rÉcriture sainte, et qu'en agissant ainsi il n'avait pas eu d'autre pensée , d'au-* très désirs que de provoquer un concile universel qui réformât les mœurs du clergé et l'état de l'Église. Or , il est à remarquer que Savonarola est le premier des ecclésiastiques italiens reconnaissant la nécessité d'un nouveau concile général , nécessité qui, cinquante ans plus tard, lorsque Luther avait mis tout en feu dans l'Église, rendit, en 1 545 , celui de Trente indispensable.

On condamna Savonarola et les deux autres frères, comme schismatiques et hérétiques, à être pendus et brûlés. Giovacchîno Turriano,* général des Dominicains, et monseigneur Francesco Romolino , tous deux délégués par le pape Alexandre VI , prononcèrent solennellement la sentence, que l'on exécuta le ^3 mai 1498, Savonarola étant âgé de quarante-trois ans et demi.

On éleva sur la place du Vieux -Palais une estrade haute de six ou sept pieds , partant des marches du vieux palais pour s'étendre assez avant dans la place. Cette estrade était réservée aux magistrats dits les Huit^ auxquels les religieux remirent lies condamnés après les avoir dégradés. Vis-à-vis l'édifice appelé le Toit des Pisans , était planté un pieu entouré d'objets et de matières combustibles. On pendit les trois condamnés à ce même pieu , et leurs corps furenl incontinent brûlés précisément à la même place où quelques mois avant ces hommes avaient célébré leur carnaval religieux. Ils ne proférèrent I. i3

pas utie seule parole pendant les âpptéts â\ï Mp* plice. Dès que leurs dépouilles eurent été réduites en cendres , on les emporta dans une charrette jusqu'au Vieux-Pont, tfeu on les jeta dans l'Arno.

La sentence et le supplice ne diminuèretit en rien l'estime et l'admiration qu'inspirait Savonarola. Non seulement ses partisans continuèrent à le regarder comme un prophète, mais ils lui donnèrent le surnom de martyr^ préjugé qui se maintint fort long-temps. D'un autre côté, ses adversaires poursuivirent jusqu'à sa mémoire avec un acharnement ridicule. Il arriva qu'un certain Tanai des Merli, pour faire honte aux partisans du condamné , reprocha aux frères de son couvent d'avoir sonné la cloche pour appeler à sa défense pendant la nuit où il fut arrêté* A force de requêtes et d'instances ^ ce Tanai obtint des magistrats une espèce de sentence par laquelle il fut ordonné que « cette cloche qui avait sonné en cette occasion , serait prometiée sur un âne par toute la ville , en signe d'ignominie. »

Savonarola , doué d'une grande pénétration d'esprit, sincèrement religieux et rigoureusement honnête homme , dut naturellement soutenir les institutions démocratiques à une époque où quelques grands de la terre , où le souverain pontife lui-même avec tout ce qui l'entourait, se souillaient journellementpar desviolenceëet des injustices, par un libertinage effréné et des crimes atroces. Considéré isolément, Savonarola peut paraître imprudent et sujet à l'extravagance; mais si , en l'étudiant , on place près de lui par la pensée ce personnage d'Alexandre VI , ce Borgia îm-^

OLIGARCHIE. lg5

monde, ce hideux pontife à qui sa triple couronne donnait le droit d'imposer silence à unhomtfne trop sincère, trop religieux, si Ton peut jamais faire Un tel reproche , alors on comprend la sainte indignation du prédicateur de Florence; on s'explîqiïe comment au défaut de la satire il employa fa prophétie ; on se rend compte erifln de son oifgueil , de ses dédains et de son incroyable coristance à soutenir ses opinions jusque sur le bâcher. Là il était à sa place, puisque Alexandre Borgia était assis sur le trône pontifical.

Après la mort de Savonarola , le gouvernement de Florence, dont l'âme alors était un conseil composé de dix -huit cents et même deux mfSle personnes , se soutint encore quelque tempi , quoique avec peine. Mais en i5o2, les Florentins croyant devoir attribuer les troubles continuels de leur ville aux fréquentes mutations de leurs gonfaloaiers renouvelés tous les deux mois , résolurent d'en nommer un à vie- Toutes les i^sources du système démocratique épuisées, ht république de Florence mourante sentait évidemment le besoin d'une dictature. On nomma donc Pierro Soderini gonfalonier à vie, et bîcn que cet homme d'une grande probité , mais peu avisé et faible de caractère , ait exercé sa charge pendant neuf ans , on peut cependant regarder la période de temps de sa débile dictature , comme l'agonie de la république florentine.

Mais les derniers moments de cette république sont curieux à étudier; Pendant le gonfalonat de Pierro Soderini , Nicolo Machiavelli fut secrétaire de la république. Cet homme célèbre, habile di-

igG FLORENCE.

plomate plutôt quegrandpolitique, est resté un pu* bliciste et un écrivain du premier ordre. Machiavelli appartenait à une ancienne famille de Florence , constamment guelfe et attachée au parti populaire. En lisant les précieux ouvrages que cet homme a laissés , il est facile de se convaincre qu'il avait hérité des sentiments de sa famille. Mais le laisseraller et la corruption qui s'étaient introduits dans toutes les relations politiques des différents États d'Italie , ainsi que le relâchement de tous les liens qui auraient pu réunit les Florentins en un corps de nation , semblent avoir ôté tout ressort à son âme. On dirait que les lumières de l'esprit de Machiavelli n'ont abouti qu'à lui faire renoncer à l'idée et à l'espérance de relever les forces et l'honneur de son pays. Dans la pratique,- il ne s'occupa d'aucune réforme, d'aucune amélioration fondamentale et importante. Préoccupé du moment présent, il se borna à employer toute son habileté en négociations extérieures , ou en travaux administratifs » pour venir au devant et se rendre maître des difficultés journalières qui minaient sans cesse le gouvernement détraqué de Florence. Machiavelli , ambassadeur et secrétaire, suivit, à l'égard du gouvernement qu'il servait, la même conduite que tiendrait un médecin habile et éclairé auprès d'un ami mortellement malade. ' Il était là calculant les pulsations delà république mourante , pour lui administrer non sans regrets, mais avec le calme que donne la science, quelques palliatifs et des adoucissants. Diplomate avant tout , et n'ayant plus foi aux grands principes de morale et de conduite dont tous les hommes de

son siècle se faisaient un jeu , il ne s'occupa sérieusement que des rouages inférieurs de la politique journalière , qui était atroce de son temps. Loipsque Savonarola , révolté de voir sur le trône pontifical un Alexandre VI , se laissait brûler sur la place de Florence sans dire un mot , plutôt que de rétracter ses idées de grandes réformes ; que faisait Machiavelli alors ou quatre ans après? Envoyé à Arezzo pour observer la conduite de César Borgia qui fit étrangler dans cette vill# quatre grands personnages et cinquante des leurs, le secrétaire de la république adressait une longue lettre aux magnifiques seigneurs de Florence , où il expliquait froidement tous les incidents de ce carnage politique. Si les extravagances généreuses de Savonarola inquiètent et fatiguent l'esprit, l'impartialité toute savante de Machiavelli révolte la pensée ; et comme les efforts du prophète ^ n'ont pas plus sauvé la république que tous les talents du secrétaire, tout bien pesé on estime l'homme dans Savonarola cl l'on admire le penseur et l'écrivain dans Machiavelli.

En i5i*2, la politique adoptée à Florence par Machiavelli et suivie par Pierro Soderinî , le gonfalonier à vie, consistait à s'appuyer sur les secours de la Fraude , pour s'opposer à la ligue formée par les Vénitiens, le pape, la Lombardie et l'empereur, qui favorisait les Médicis. Aux espérances joyeuses des Florentins ,' causées par le gain de la bataille de Ravennes , succédèrent bientôt les terreurs que firent naître les nouveaux efforts des vaincus. En effet, la ligue reforma à l'instant même une armée et envoya vers Florence un corps de

1 gS FLORESrCE.

troupes espagnoles qu'accompagnait le cardinal Médicis , depuis Léon X , échappé des mains des Français après la défaite de Ravennes. Cette troupe s'approcha d'abord de Prato, qu'elle prit d'assaut et où elle passa une grande partie des habitants au fil de Tépée. A peine eut-on appris cette nou- Telle à Florence, que le gouvernement fut frappé de terreur. Ce n'était pas sans raison , car un bon nombre déjeunes Florentins^ liés par des correspondances secrètes avec les Médicis, cachèrent des armes sous leurs habits et parvinrent à s'introduire dans le palais de la seigneurie. Étant entrés jusque dans la chambre du gonfalonier , ils lui intimèrent l'ordre de se démettre de sa charge et de sortir du palais. Le défaut de présence d'esprit et la faiblesse de caractère de P. Soderini le perdirent en cette occasion. Il y eut même de la lâcheté dans sa conduite , car il demanda piteusement la vie et tout tremblant se laissa conduire dans la maison des Vettori, où ses adversaires, qui ne voulaient que Tûftimider, étaient convenus d'avance de lui donner un refuge. Après cette première expédition, les partisans des Médicis, dont le nombre s'était grossi , se portèrent en foule vers les magistrats pour les forcer à casser j|e gonfeilonier. Ceux-ci opposèrent ^elque résistance de volonté. Mais comme les invitations qu'on leur faisait devenaient toujours plus Uleoaçantes, ils cédèrent enfin. Pierre Soderini, frappé de terreur et craignant les vengeances du pape Jules U / s'enfuit. Arrivé à Ancône , il s'emburqua, pour Raguse, d'où il ne revint plus tard qUe pQur aller à Rome se mettre sous la protec-

tien d'un Médicis, de Léon X, qui eut envers lui les égards que Ton conserve pour un homme faible mais honnête.

Une anecdote relative à la mort de ce magistrat caractérise bien le tour d'esprit de Macbiavelli , secrétaire de la république sous son gonfalonat. En apprenant la fin de son ancien patron , le secrétaire improvisa ces quatre vers :

La notte che mon Pier Soderini , LVma n'ando dell' inferno alla booca , E Pluto gridè : Anima sciocca !

Gbe inferno? va nel limbo dei bambini.

« La nuit où Pierro Soderini mourut | son âmç se présenta aux portes de Tenfer : Ame sotte , s'écria Pluton , toi en enfer ? Va donc au limbe de^ petits enfants ! •

Aussitôt que Soderini eut quitté Florence, le vice-roi pour l'empereur fit ses conventions avec la république et demanda les dédommagements d'usage pour un pareil service. On convint que tes Médicis rentreraient dans Florence et dans leurs biens ^ mais comme particuliers ; et de plus, que la république paierait i4o,ooo ducats, dont 4o,ooo A l'empereur Maximilien, 80,000 à l'armée et 120,000 au vice-roi. Ce fut sous ces auspices que les Médicis rentrèrent à Florence en i5i5i, après dix-sept ans d'exil. Julien II des Médieis , et le cardinal Jean son frère, sentirent bien qi)'il y aurait de l'imprudence à laisser partir îe vice-

200 FLORIiWCE.

roi et ses troupes avant d'avoir rétabli et affermi leur puissance dans la ville. Ils firent donc leurs arrangements et prirent si bien leurs mesures avec ce capitaine, que Julien ne balança pas pour convoquer le peuple qui se prêta à tout ce qui lui fut proposé.

On remit tout en ordre d'après le système suivi depuis Corne, père de la patrie, jusqu'à l'exil de Pierre ; et de ce moment, Julien et Jean desMédicis reprirent leur ancien rang dans la ville et gouvernèrent avec plus d'empire et d'autorité que n'avaient fait leurs ancêtres.

Deux événements contribuèrent à affermir la puissance des Médicîs. En janvier 1 5 1 3, le cardinal Jean fut élu pape après lamort de Jules II et prit le nom de Léon X. Dans le même moment une conspiration républicaine, tramée par Capponi et Boscoli, contre Julien, frère du nouveau pape, fournit l'occasion de sévir contre les ennemis de leur famille. Les deux chefs de ce complot eurent la tête tranchée et les principaux complices furent jetés en prison.

Machiavelli, soupçonné d'avoirprispart à cette conjuration, subit la torture. Mais, soit qu'il ait trouvé la force de résister à la douleur , ou que son innocence fût réelle, comme il l'affirme dans ses lettres , il n'avoua rien. Après avoir été privé quelque temps de sa liberté , elle lui fut rendue par Tamnistie générale prononcée par Léon X à son avènement à la papauté.

La république de Florence n'existait donc plus q\ie de nom. Julien la gouvernait en maître sous les auspices de son frère, chefd'une des monarchies

les plus puissantes à cette époque; et son illustre secrétaire, Machiavelli, amnistié, pauvre, chargé de famille, relégué dans un petit village, mais doué d'une inconcevable énergie d'âme et d'esprit, passait ses matinées à surveiller ses bûcherons , à lire Dante et Pétrarque, ou à prendre des oiseaux à la glu , et les soirs à composer son Prince, ses Décades, son Histoire Florentine et sa Mandragore.

Mais il est temps de passer rapidement sur la transmission héréditaire du pouvoir dans la famille des Médicis à Florence, pour arriver à la dernière conspiration démocratique qui précipita là fin du régime républicain et changea décidément cet état en une monarchie héréditaire et légitime.

En lô^iô, Laurent II dit le Jeune succéda à Julien II son oncle , dans le gouvernement de Florence, par la protection de Léon X. Indolent de caractère et fort adonné aux plaisirs, son gouvernement ou plutôt son règne ne dura que deux ans. Au surplus, ce qui consacre le plus vivement la mémoire de ce prince et de son successeur, sont les deux statues qui les représentent , dans la sacristie de Saint-Laurent, ouvrages de Michel-Ange Buonarotti. Cependant ces deux derniers Médicis, tout insignifiants qu'ils puissent paraître, contribuèrent encore à donner de nouvelles conditions monarchiques à leur famille, parles alliances qu'ils contractèrent. Julien II épousa une tante de François I^"^ , roi de France , qui lui apporta le duché de Nemours ; et Laurent II prit pour femme la fille de Jean III, comte d'Auvergne, issu de famille

50a FLORENCE.

régnante. Ce Laurent II , mort en France à l'âge de vingt-gix ans , avait reconnu avant son mariage un fils qu'il avait eu en Italie, d'une esclave nom-mée Anne. Ce fils naturel , Alexandre , devint » comme on le verra bientôt , le premier duc de Florence en i53i. Mais avant d'arriver à cette catastrophe décisive pour la république, il fallait que la Florence démocratique , semblable à uue lampe qui s'éteint, jetât encore quelques lueurs, derniers signes de son existence passée.

A la mort de Laurent II , Jules , fils uaturel de Julien I, assassiné dans la cathédrale, lui succéda* Cardinal, archevêque de Florence, légat de la Homagne, il s'empara du gouvernement de Flofience à titre de légat du pape Léon X, son cmisin, Cette prise de possession, faîte sous les auspices d'un prince régnant ; ce népotisme impérieux du pape, ces titres accumulés, et enfila ce luxe déjà effronté de rejetons illégitimes; tout indique l'immense fortune qu'avait faite la famille Médicis , et sa prétention, déjà justifiée aux yeux de toute l'Europe, d'être reconnue pour une des maisons régnantes» héréditaires et l^itime». Depuis l'élévatiou de l^on X au pontificat, Florence même paraissait à peine digne de son autorité puissante. Léon X étant mort , et Adrien VI son successeur ayaut 6 jMMne régné deux ans, le cardinal Jules des Médids devint pape sous le nom de Clément VU; et comme si Florence n'était plus qu'une province de son nouvel empire, il y envoya, pour la régir, deux bâtards de sa famille, le cardinal Hippolyte, fils de Julien I^'^ i et Alexandre, également enfajat nliturel de Laurent lit q[u'il fit accompagner pfr

OLIGARCHIE. 2o3

les cardinaux de Cortone, Cibo et Salviatî, chargé» de suivre sérieusement les affaires , afin que les deux jeunes Médicis pussent vivre en princes. II faut en convenir, il y a dans cette conduite un laisser-aller et une outrecuidance monarchiquei qui ne font pas Téloge de la prudence de Clément VII , et qui autorisent à penser aussi que les institutions et les opinions républicaines à Florence étaient tombées bien bas.

Quoi qu'il en soit, vers ce temps, e» 1626, le pape Clément VII conclut . une ligue avec la France, l'Angleterre et Venise, contre l'empereur Charles-Quint, ligue qui attira sur ce pontife et bientôt sur toute sa famille un orage qui allait en entraîner la ruine. On sait que d'un coté, les Co*lonnes, suscités par l'empereur, se soulevèrent à Rome contre Clément VII , tandis que, de l'autre, Georges Franisberg, à la tète d'une armée d'Allemands, entrait en Italie, portant sur lui des cordons d'or et de soie avec lesquels il se proposait, disait-il , de pendre le pape et les cardinaux.

Les choses en étaient à ce point lorsque l'espoir du pape fut ranimé par la valeur d'un de ses parents , Jean des Médicis, dit F invincible^ homme de guerre d'un rare talent. Jean devint alors la seule ressource de la ligue. Il arrêta les Allemands dans le Mantouan , et, à force de manœuvres habiles, parvint à les enfermer dans un lieu oé il était certain de les vaincre. Déjà Jean se regardait comme victorieux, lorsqu'un soir, en rentrant dans ses retranchements, il fut blessé à bai ^mbe par un boulet. On fut obligé de hii faire une wor

î204 FLOREJNCE.

putation pendant laquelle il nniontra un courage surhumain. Mais ni les soins qu'on apporta à sa blessure, ni la grandeur d'âme qu'il témoigna ne purent le sauver. Il mourut bientôt, à l'âge de 28 ans, laissant un fils nommé Côme, que l'on Terra bientôt reconnu premier grand duc de Toscane. Les Allemands, dont il était la terreur, l'appelaient le grand diable, et ses troupes avaient un tel respect et tant d'attachement pour lui, qu'elles prirent le deuil à sa mort, ce qui les fit surnommer les bandes noires.

Le nom et les armes de Jean des Médicis n'opposant plus de digue aux Allemands, Rome fut envahie par ces troupes féroces. On se félicite de n'avoir pas à raconter dans cette histoire toutes les horreurs qui eurent lieu au sac de cette ville, en mai 1627. Mais il faut rappeler que le pape Clément VII, obligé de se réfugier dans le château Saint- Ange, y resta assiégé pendant plus d'un mois, et finit, pour obtenir la faveur d'en sortir, par promettre aux oflftciers de l'empereur Charles- Quint, tout ce qui lui fut imposé. Charles-Quint était donc le maître en Italie; le roi de France, François P% ne pouvait exprimer que des regrets au pape , et les délégués du pontife à Florence, privés désormais de son appui, restaient livrés à eux-mêmes, au milieu d'une population dont la portion la plus active, la jeunesse, était fort mécontente et répétait déjà hautement, depuis les désastres de Rome, « que les Médicis, incapables de protéger les États qu'ils gouvernaient , n'avaient d'audace que pour les tyranniser. »

Les revers de la ligue et les nouvelles du sac de

OLIGA.RGHIË. 205

Rome. avaient donné Tidée aux Florentins de se tenir sur leurs gardes, et la ville était armée. Un )Our que les cardinaux Cibo et Ridolfi , délégués du pape, en étaient sortis pour s'entendre avec les chefs de l'armée extérieure , on fit courir le bruit dans Florence qu'ils s'enfuyaient par crainte. Aussitôt une foule de jeunes gens se mirent à crier dans les rues : « Fii^e le peuple! vive la liberté! » Le gonfalonier, Louis Guicciardini, parvint à apaiser ce tumulte en faisant rentrer les cardinaux dans la. ville ; mais à peine étaient-ils arrivés sur la place du Vieux-Palais, qu'ils faillirent être écrasés à coups de pierres. On les sauva, mais sans calmer l'irritation des esprits. Toute cette jeunesse, enivrée des souvenirs de la vieille république florentine, était excitée, encore en ce moment, par. Philippe Strozzi, dont la femme, Clarice des Médicis , irritée contre Clément VII, ne pouvait pardonner à ce pontife de n'avoir pas créé son fils Pierre, cardinal, comme il l'avait pi:omis, et au contraire de confier le gouvernement de Florence à deux bâtards de sa famille. Ces mécontentements, précurseurs des intrigues de cour et de la diplomatie monarchique, se combinaient avec un certain républicanisme d'érudition, qui fermentait dans la tétç de la jeunesse de Florence à cette époque. Tous ces éléments de dissolution étaient adroitement mis en œuvre par les nombreux serviteurs de l'empereur Charles- Quint, lequel, de loin comme de près, attentif et présent à tout, calculait comparativement l'extinction imminente de tous les petits Etats repu-

blicdîns de TîtaUe , ayec rétablissement de sa grande monarchie universelle.

La famille des Itfédicis fut donc bannie pour la troisième fois de Florence. Mais on dirait qu'en cette occasion la république florentine, se sentant près de finir , ait voulu donner elle-même le résumé du grand drame qu'elle jouait depuis trois cents ans. Après ces tumultes, et lorsque tous les esprits se furent épuisés en combinaisons nou- Telles pour redonner une forme meilleure et surtout plus républicaine au gouvernement , il y eut des incendies , des disettes et enfin la peste à Florence. Tous les genres de désordres et d'extravagance furent renouvelés 5 remis en scène pour ainsi dire et parodiés par les jeunes Florentins de 15:^7. Enfin ces comédies politiques firent naître un gouvernement ironique, et la république florentine devait finir par une farce ridicule et sacrilège tout à la fois. En ce moment où le mécontentement contre la famille des Médicis servait de prétexte à tous les désordres , te gonfalonier Calpponi, qui ne prenait pas plus le change sur la frivolité des jeunes républicains de Florence que »ur la puissance et l'inflexible volonté de l'empereur Charles-Quint, voulut au moins ramener les esprits vers un point fixe et à un centre d'union qui arrêtât les divagations continuelles de la population florentine. Ayant préparé avec soin un discours étudié où il ne manquait pas de rappeler que comme tous ses ancêtres il n'avait jamais abandonné la cause du peuple et de la liberté , îl faisait sentir Textréme danger qu'il y aurait à

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àffeM^t leâ prîncés étràîigers , et combien , dans Jéà dî-cohstatices où se trouvait la république , il était indispensable d'avoir recours à une protection pure , vraie et inattaquable. Après quelques pirécatttions prises par Tbrateur pour nommer le protecteur qtiHl voulait désigner, il proposa enfin de proclame!» toi des Florentins, Jiscs-cHïiisT ! On a rapporté au commencement de cette histoire les singulières vicissitudes de la nomination dn flls de Dieu par le moyen du scrutin , et comthënt son monogramme a été placé et Se voit en- COl^ sur la façade du vieux palais, entre les armes éu duc d'Athènes et celles de la république.

Ce moyen ingénieux , cette ressource presque tômique n'apporta aucun secours réel à Flo* rèUce, maïs il la sauva au moins des excès et des horreurs de Fanarchie dont elle était menacée. Se^ magistrats l'amusèrent avec des hochets politiques , et Florence se donna un vernis de républicanisme antique, en renouvelant toutes les ordonnances Contre le luxe , les superfluités et les grands. Quant au gonfalonier Capponi, il fut loué de son habileté par les diplomates de profession, l^aîs pour se faire une idée de Tétrange disposition d'esprit des hommes réellement attachés à l'état républicain , dont les lumières et Texpérience étaient trop grandes pour qu'ils pussent se bercer de l'espoir de son rétablissement, il faut lire les lettres que Machiavelli écrivait à ses amis politiques, sous la date de 1627 à 1628. Outre le découragement qui y est exprimé à chaque ligne, il y perce une indifférence satirique sur les hommes et les événements, qui démontre que l'illuâlrQ

ao8 FLORENCE.

secrétaire de la république ne comptait plus sur l'appui de François I" , et s'attendait au contraire à la rentrée à Florence des Médicis , poussés par Charles-Quint.

En effet , tout était préparé pour cette importante catastrophe. Clément VII, après sa sortie du fort Saint-Ange , n'ayant pas un denier pour payer les sommes énormes promises à l'empereur pour sa rançon , paya , comme on dit , de sa personne. Sacrifiant son ressentiment contre l'empereur , au désir de se venger des Florentins qui avaient expulsé sa famille , il se réconcilia avec Charles-Quint , et le couronna empereur à Bologne. Le 29 juin 1629, ^^ conclut avec ce grand personnage une ligue par laquelle Charles-Quint s'obligea de rétablir à Florence la maison des Médicis dans sa première grandeur , et de marier avec Alexandre , bâtard de Laurent II , sa fille naturelle Marguerite.

L'empereur tint parole. Au mois d'octobre suivant 5 le prince d'Orange , son général , après s'être emparé des diverses places de la Toscane , vint camper sous les murs de Florence. Longtemps avant, on s'était occupé des fortifications de la ville ; grand sujet de controverse entre lès partisans des Médicis, jugeant toute résistance inutile , et les républicains qui ne voulaient pas céder. C'est dans ces circonstances que le grand Michel-Ange , chargé de rétablir les fortifications du côté de Saint-Miniato al monte , pour retarder les succès des Médicis qu'il n'aimait guère , descendait la nuit dans la ville pour achever les deux statues de Laurent et de Julien que l'on voit

OLIGARCHIE. OOg

encore dans la sacristie de Saint-Laurent; action double, d'un parfait honnête homme cependant : ce qui prouve que les citoyens les plus intègres ne peuvent marcher droit quand le désordre et la dissolution se sont emparés d'un état.

Malgré la résistance courageuse et assez longue des Florentins , il fallut enfin céder. Après neuf mois de siège, ils se rendirent à Ferdinand de Gonzagues , commandant en place du prince d'Orange, tué pendant le siège, et consentirent à recevoir la forme de gouvernement qu'il plairait à l'empereur de leur imposer. Dans le mois d'octobre de Tan 1629, Charles-Quint rendit un décret solennel par lequel il déclara chefs de la république florentine Alexandre de» Médicis, ses fils , leurs descendants, et, à leur défaut, le plus proche parent.

Ainsi finit la république de Florence , instituée vers 1200, et abolie en 1629, après trois cents ans d'une existence entremêlée de malheurs , de gloire et d'extravagances , dont aucun autre état n'a peut-être fourni un second exemple.

xn.

Commerce. — Moyen- Age et renaissance. — Concile à Florence. -^ L'empereur Paléologue. — Académie platonicienne.— Érudition, langues grecqoe et latine, Pétrarque, Boccace, Marsile Ficin» Angelo Poiilien. ~ Côme l'Ancien et Laurent, dit le Magnifique- Chroniqueurs, historiens. — Bibliothèque Médicéo-Laurentienne. 49r8 à 1492.

On a vu quelles ont été les vicissitude» politiques de l'élévation graduelle des Médicis. Pendant la grande insurrection des Ciompi^ en iSyS, Silvestro n'est encore qu'un simple citoyen, que ses richesses , jointes à son intégrité et a ses lumières, font placer à la tête de la république en danger , mais qui n'ose pas prendre la responsabilité de ce gouvernement difficile. Jean, non moins riche, également honnête, mais plus habile et plus hardi peut-être, se montre grand magistrat, loyal et sage diplomate , et meurt enfin en \[\i% , laissant , non-seulement un nom déjà célèbre , mais une réputation solide qui fait concevoir l'espé-

OLIGARCHIE. au

raûce de voir ses qualités devenir héréditaires dans sa famille.

Corne; son fils, hérite de ses biens immenies, de son influence politique , de ses talents et de quelques-unes de ses vertus. Mais déjà^ dans le gouvernement des affaires publiques et dans le soin de conserver le pouvoir , il montre plus d'expérience, plus d'habileté que son devancier. Si Corne est banni de Florence en i433, par les intrigues de familles jalouses de la sienne , Tannée suivante , rappelé d'une voix unanime par le peuple 5 il y rentre plus puissant que jamais. Il meurt en i464j comblé d'honneurs, de richesses; et enfin par décret public , on inscrit sur son tombeau : Pater patrij;. De ce moment, l'idée de fixer le repos à Florence en fixant les magistratures danâ les mêmes familles était déposée dans tous. les esprits , et n'attendait que la première occasion pour se développer.

Le peu de mérité et le mauvais gouvernement de Pierre , fils de Côme, démontrent à quel point le préjugé en faveur de l'hérédité était déjà fortement établi. A sa mort, en 147^9 on ne fait aucune difficulté pour transmettre toutes les gi'andes charges qu'il avait dans l'état à son fils Lan* rent, dit le Magnifique.

Celui-ci , honnête homme , mais citoyen beaucoup plus habile encore que ses prédécesseurs , n'eut pas et ne pouvait avoir cette intégrité repu-* blicaine qui distingua Jean, et dont Qôme donna parfois des preuves. Laurent , par ses talents divers, par sa bravoure et ses manières libérales, par l'éclat extraordinaire qu'il donna aux sciences^

aux lettres et aux arts , est le Médicis qui a le plud popularisé sa famille et a fait des siens une race de princes^ adoptés en Europe.

En cflfet , Laurent meurt en 1492 , et son fils Pierre II, après deux ans de succession au pouvoir, est exilé ainsi que sa famille jusqu'en i5i2. Pendant ces dix-huit années, et tandis que la démocratie florentine s'énerve à force de se tordre et de s'étendre, les Médicis-Princes s'intriguent et se ménagent auprès des plus puissants monarques de l'Europe, et, sous leur protection, rentrent en maîtres dans Florence, où ils s'établissent encore jusqu'en 1627. Enfin arrive leur troisième bannissement et leur dernière rentrée de 1 627 à 1 53 1 , où ils sont rétablis et installés irrévocablement par la volonté et l'épée de Charles» Quint.

Ces catastrophes politiques , sans en excepter les trois bannissements des Médicis, ont sans cesse contribué à affermir la puissance héréditaire de cette famille à Florence. Cependant leurs immenses richesses, et l'emploi qu'ils en ont fait habituellement pour provoquer et faciliter le développement des nobles facultés de leurs concitoyens, est peut-être le titre qui les a le plus favorablement servis auprès des Florentins et des souverains de leur temps; c'est, sans contredit, celui qui les élève davantage aux yeux de la postérité.

En jetant un coup d'œil sur les résultats du commerce , des sciences , des lettres et des arts à Florence , depuis la fin du xiii*" siècle jusqu'au commencement du XVI* , on pourra distinguer la part que les Médicis ont prise à tous ces travaux de l'es-

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prît 5 le fruit qu'ils en ont retiré et ce qu'ils ont fait pour la civilisation de TEurope.

Les efforts de la fabrication et du commerce réunis forent évidemment Torigine de la richesse et de la prospérité de Florence. Cependant leur extension extraordinaire dans cette ville est due particulièrement au change, à la banque, que Ton y faisait. Les Toscans , mais surtout les Florentins , semblent avoir montré un instinct qui leur est propre dans Texercice de ce négoce. De très bonne heure , dès le xii* siècle , ils sentirent que le prêt de l'argent devait être une industrie beaucoup plus lucrative que la fabrication et le commerce proprement dit; aussi ne peut-on douter que ce ne soit plus encore à ce trafic qu'au commerce de la laine et de la soie, bien qu'ils fussent immenses , que la ville de Florence doit les fortunes colossales qui s'y sont élevées. A partir des xii* et xiii* siècles , les Florentins étaient les banquiers , nonseulement de toute l'Italie, mais encore de tous les souverains de l'Europe , et le surplus des capitaux que n'employaient pas les commerçants de Florence prenait de la valeur par l'exploitation des banquiers. En 1 4^0 , l'usure , pour parler le langage du temps , ou l'intérêt de l'argent était si élevé , si arbitraire , que le gouvernement se crut obligé d'apporter remède à cet abus, en en fixant le taux. On ordonna que l'on ne pourrait demander plus de cinq deniers par livre au mois , ce qui revient à vingt-cinq pour cent par an. Par le livre d'un banquier de cette époque, conservé jusqu'à présent, on peut évaluer que l'intérêt annuel d'un capital de deux mille neuf cent vinçt-

ai 6 FLoiiE>:cE.

Le mode de l'emprunt était fort en usage à Florence dans les affaires publiques , comme dans celles des particuliers. Mais cette habitude tournait au détriment des classes pauvres qui avaient recours aux Juifs. Les malheurs fréquents que l'usure apportait dans les familles humUes éveillèrent le zèle et l'attention d'un frère mineur, prédicateur fameux de la fin du xv* siècle, Bernardino de Feltri. Cet homme, prêchant en i488, à l'église de Santa Croce , parla en faveur des indigents , s'éleva avec violence contre les usuriers juifs qui les dévoraient, et proposa d'instituer un Mont-de-piété en faveur des pauvres. Mais, malgré les promesses faites par les magistrats et Laurent des Médicis lui -même, cette pieuse institution ne put avoir lieu que quelques années plus tard , en 1495, après que le chanoine Matteo Strom fut parvenu à faire chasser de Florence les juifs , qui jusque là avaient gagné même les magistrats à force d'argent , pour empêcher un établissement qui ruinait leurs banques usuraires.

On a dit précédemment qu'en i338 il y avait à Florence 200 boutiques de l'art de l.a laine, où il ce fabriquait de 60 à 80,000 pièces de draps. Trente ans plus tard ces boutiques s'élevèrent au nombre de 3po, et il s'y faisait 100,000 pièces de draps par an. C'est l'apogée de ce genre de commerce, qui, à partir de l'époque de la grande peste de i3f|8, alla toujours en diminuant.

On suppose que l'introduction de la soie en Italie, venant des Indes par Constantinople , date du 11" siècle. Pour ne donner sur l'art d'employer cette matière à Florence que des rei^ei-

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gaements certains, on fera observer que les statuts de Fart de la soie sont de i335 , et qu'en 14^3 la culture des mûriers ayant été régulièrement introduite en Toscane, la république de Florence établit un impôt sur la feuille de cet arbre. Les écrits du temps rapportent que dans le cours du XV* siècle la Toscane produisait déjà suffisamment de soie pour ses manufactures, et que le gouvernement, s'étant aperçu de la décadence de Fart de la laine, se décida, pour le remplacer, à protéger celui de la soie par des immunités et des privilèges. La chronique de Benedetto Dei constate qu'en i^?^, lorsque Laurent le Magnifique était à la tête de TÉtat, il y avait à Florence au moins 49 boutiques ou manufactures de soieries.

Après avoir donné une idée de la banque et du commerce de Florence , au moment où ils fleurirent avec le plus d'éclat, il ne sera pas inutile d'indiquer les causes de leur décroissement a compter de la moitié du xv* siècle. Il y en a trois principales : i*> l'instabilité des institutions politiques ; 2° les énormes et fréquentes faillites des banquiers florentins ; 3° et les découvertes presque simultanées de l'Amérique et du chemin des Indes par le cap de Bonne-Espérance. Le nouveau monde, en devenant l'objet des rêves et des espérances de tous les rois et de tous les spéculateurs de l'Europe , attira vers lui une grande partie de ce qu'il y avait de plus entreprenant en guerriers et en commerçants ; tandis que, d'un autre côté , l'Inde, abordée par le cap de Bonne-Espérance, fit explorer unlittoral immense, sur lequel onne tarda pas à établir ifles relatioi^s commerciales qu^ dimir

Dl8 FLORENCE.

Huèrent I*ac lîvîté decelles de Fintérieur de l'Europe, et de Florence en particulier. Toutes les obserrations, tous les calculs faits depuis rétablissement du conamerce par mer entre l'Inde et l'Europe , démontrent que les matières d'or tendent à rentrer et à s'engloutir dans cette Asie qui en produit tant. A Florence, on ne tarda guère, après l'expédition de Vasco de Gama et les découvertes de Christophe Colombo et d'Amerigo Vespuoci , à s'apercevoir de la diminution du numéraire et d'un ralentissement dans le commerce. Des voies nouvelles et immenses lui étaient ouvertes sut deux mers ; aussi le point de départ des spéculateurs les plus habiles alors , mais privés de ma^ rine , les Florentins enfin , perdirent-ils les avantages de leur position continentale. On était loin de prévoir un tel résultat à Florence , lorsque la seigneurie ^e cette ville fit illuminer pendant trois jours la maison d'Amerigo Vespucci , de cet heureux navigateur qui , parti le i o mai 1 497 des îles Fortunées, et après trente-sept jours de navigation , était abordé au continent qui porte son nom. Mais Florence aimait la gloire , et elle était fière de voir qu'un de ses enfants avait partagé celle des Vénitiens Marco Polo et Caàe, du Génois Christophe Colombo, du Portugais Barthelemi Diaz.

Au surplus, ces grandes explorations de la terre par les Italiens , depuis le xiii* siècle , cette préoccupation continuelle des esprits les plus élevés en Italie , au sujet de la oonfiguration «de ia terre, •omblent prouver que les relations avec l' Aisie %t }!i^fri<{iie n'çfit jfmw é|é e&fnk^^ptn^i ffiW^

rompues dans ce pays. Il y a même certains faits qui tiendraient du prodige, si Ton n'admettait pas la supposition qui vient d'être faite; et il semble tout naturel qu'il se trouve des explorateurs aussi sagaces et aussi téméraires que Mareo Polo 5 Christophe Colombo et Amerigo Vespucoî, dans un pays qui a donné naissance à un poète annonçant, en 1 3o6, un nouvel hémisphère, et décrivant la constellation de la croix du pôle antarctique dite la croix du Sud, connue seulement en Europe depuis que l'on a passé les tropiques. Ce poète est Dante Alighieri , et voici ses vers prophétiques :

l'mi volsi a man destra , e posi mente

Air altro polo; e vidi qaatro slelfô

Non visie mai fuor ch'al'a prima gente.

Goder pareva'l ciel di lor fiammelle.

O setlentrionai vedo o sito

Poiche privato se' di mirar quelle !

(PuRG., canlol.;

« Je me tournai à droite pour considérer l'autre pôle , et je vis quatre étoiles qui n'ont jamais été vues que par les premiers habitants de la terre : le ciel paraissait se réjouir de leur éclat. O contrée septentrionale , qui ne peux admirer ces astrcK , que je te plains de ton veuvage ! »

C'est une admirable chose que cette conspiration de la poésie , de la science , du commerce et dos arts tendant tous, au sein de Florence, du xiii*' au XV* siècle, à l'accomplissement des découverte^ }e9 plus importantes 4es nations m^dernWf

fî20 iLORElVCE.

Autant on est frappé du défaut d'unité et d'harmonie dans la succession des essais politiques tentes à Florence pour réunir Tordre et la liberté; autant l'observateur est satisfait du concours de toutes les intelligences des citoyens de cette ville pour favoriser le développement des spéculations de l'esprit pur ; pour faire ressortir Féclat du bon, de ce beau indispensable dans les objets visibles , comme dans ceux que la pensée seule peut saisir ; pour produire enfin ces œuvres harmonieusement proportionnées , qui tranquillisent et satisfont complètement cette partie subtile de notre être qui n'obéit qu'à des lois immuables, imparfaitement devinées sans doute , mais que l'instinct nous fait reconnaître comme infiniment supérieures à celles qui se font sur le Forum ou dans les salles du Vieux-Palais. • La gloire impérissable que s'est acquise Florence au milieu des nations modernes cherchant â perfectionner la civilisation repose d'abord sur le commerce. C'est dans les ingénieuses combinaisons 5 dans la pratique habile de cette science, que toute l'originalité et la puissance du génie florentin se sont manifestées. Le commerce, dont l'objet n'est ordinairement que la satisfaction des besoins matériels, a été dès son origine dans cette ville un moyen de puissance, de grandeur et d'amélioration pour toutes les branches des connaissances humaines. C'est à Florence où est née la banque, le change, commerce abstrait et algébrique, qui, substituant la confiance publique et le crédit , non seulement à la présence des matières métalliques , mais aux lenteurs de la fabri-

cation et dutransport des marchandises, adonné au commerce en général une marche rapide, une allure légère, une tendance intellectuelle qui a permis à ceux qui s'y livraient , de s'occuper encore des spéculations les plus hautes dans la politique , les sciences • les lettres et les arts. C'est ce que les Bardi , les Acciaiuoli , les Pitti, ont déjà fait reconnaître; mais c'est ce que démontre sur^ tout la puissance toujours croissante des Médicis dans le gouvernement de la l'épublique , et la part si active et si noble qu'a prise cette famille dans le développement des connaissances humai-* nés pendant tout le xv* siècle. Mais dans ce grand réveil de l'esprit humain , dans ce temps de la re-» naissance, depuis 1 2^0 jusqu'en 1 63o, les Médicis, malgré l'importance du rôle qu'ils y ont joué , ne doivent être comptés cependant que comme quelques-uns des illustres ouvriers qui ont pris part à ce prodigieux travail. On atira donc égard aux efforts personnels qu'ils ont faits pour rallumier le JQiambeau de la civilisation en Europe , mais sans leur sacrifier, comme on, l'a fait trop souvent, des tentatives, des gloires, moins éclatantes peutêtre, mais tout aussi solides et quelquefois pliil généreuses que les leurs.

Il eftt difficile de déterminer précisément la fin du moyea-âge et le commencement de la renaissance en Italie. Mais il importe surtout de ne paâ confondre, cooime il arrive souvent de nos jours, ces deux accidents dal'mielliifeiice humaine dans cette contrée. On pe»t com|>arer la société pendant le moyen-âge aux habitants d'une ville incendiée, dont la promjère idée est de profiter le

mieux possible, et sans trop de réflexion, de tous kfl débris qui les entourent, pour se mettre à Tabri des intempéries de l'air et pourvoir aux plus pressants besoins. Tout devient bon alors, du moment que l'objet tombé sous la main se prête , par sa forme et sa matière, à l'usage passager qu'on lui destine. Une écurie épargnée par les flammes devient la retraite d'un prince , tandis que le palais dévoré par le feu se transforme en crèche pour les bestiaux» On n'a pas le temps de choisir, et tout ce que l'on fait se ressent du double empire du besoin et du hasard. C'est ainsi que les choses se sont passées pendant le moyen-âge : religion, philosophie, politique, commerce, sciences, lettres et arts, tout s'est ressenti du désordre causé par ce vaste incendie qui ruina le monde païen«

La renaissance date du jour où l'incendie, entièrement éteint, a laissé aux hommes, revenus éb leur première épouvante, la faculté de jeter les yeux sur ce qui restait encore du passé, pouiw serefiBLire, se reconstruire un avenir. Dans les livtes, dans les édifices, dans tous les monuoients ^ars et mutilés de l'ancienne civilisation, on a cherché , trié , restauré tous ceux dont les parties ou le tout ont pu être adaptés aux usages nonveaux, aux connaissances inattendues qui se développèrent alors. Du mélange d'admiration causée par les merveilles de la vieille civilisation, avec la nécessité de iatisfaire à des besoins nouveaux, tels que ceux é& la religion chrétienne, par exemple , est née c«tte disposition des esprits en Europe à restaurer l'antiquité, à la prendre pour

OLIGARCHIE. îaa3

modièle et à remiettre en ordre toutes les connaisaances qu'on y ayait acquises , pour les souder en ^elque sorte avec celles de la vie moderne dans laquelle on entrait.

Mille preuves feraient éclater au besoin la vérité de cette proposition; une seule suffira, les écrits de Dante Alighieri. Dante , comme on l'a déjà fait entrevoir, est le personnage historique qui détermine de la manière la plus précise la renaissance des sciences , des lettres et des arts de l'antiquité dans l'Burope mo^ksrne* Quoique retenant encore un peu des habitudes du moyen-âge où comme après un incendie on fait flèche de tout bois , Dante cependant , malgré son profond respect pour saint Thomas d'Âquin , saint Bernard et saint Dominique, s'oriente toujours sur les trois grandes étoiles qui le guidèrent en philosophie , en poésie et en politique , Platon , Artstote et Virgile. Dans tontes les Compositions de Daûte, on sent une admiration pleine d'enthousiasme pour l'antiquité , et le désir fort et constant de lier la philosophie du vieux monde ^tec la croyance 'du nouveau. C'est l'esprit dont le grand poète a été sans cesse animé dans ses études théologlque^, lorsqu'il composait son banquet, quand il inventait ses trois cantiques, ou quand il écrivait le livre de la monarchie. Dans la fureiur de son culte pour l'antiquité, ce poète croyait continuer le grand œuvre commencé par Orphée, Trismégîsté, Platon , Aristote et Virgile, et dans ces poètes philosophes, moralistes et législateurs, son génie * trouvait tous les éléments réunis de l'ordre moral et physique nécessaires à l'homme: d'une part,

la THEOLOGIE , réglant la vie intellectuelle et contemplative; de l'autre , la monarchie universelle, donnant une fixité régulière à la vie physique ou active.

Tel est le résumé abstrait des opinions de Dante ; opinions qui, bien que modifiées tant soit peu après lui , ont cependant été adoptées et suivies par tous les hommes dont les efforts et les travaux, pendant plus de deux siècles , ont concouru, en Italie , en Toscane , et plus particulièrement à Florence, à la renaissance des lumières et des arts.

A Dante, qui n'avait aperçu la science des anciens qu'à travers des traditions confuses ou des livres traduits de l'Arabe , succèdent Petrarca et Boccacio. L'un , poëte enchanteur , l'autre , prosateur inimitable , mais tous deux également passionnés pour l'étude de l'antiquité. Personne n'ignore qu'au résultat ce sont les chansons de l'amant de Laure et les récits graveleux de l'auteur du Decaméron qui ont fait parvenir les noms de Petrarca et de Boccacio jusqu'à nous. Maison commettrait une erreur grossière et une suprême injustice en ne tenant pas compte à ces deux hommes des immenses et importants travaux d'archéologie et de philologie auxquels ils se sont livrés ; en ne leur vouant pas une reconnaissance éternelle pour le soin qu'ils ont pris de refaire en quelque sorte , l'un la langue grecque abandonnée , l'autre la langue latine , que le jargon des écoles , des tribunaux et des ecclésiastiques mêmes , avait fait tomber au dernier degré de corr ruption jusqu'au commencemeni du xiv* siècle. C'est à ces deux grands écrivains , c'est à ces deux

infatigables savants que l'Europe doit une bonne partie des textes grecs et latins des auteurs^de l'antiquité. Ils les ont copiés de leur main pour les posséder^ et les lire , pour nous les transmettre enfin , et l'on ne saurait trop admirer la saga* cité respectueuse avec laquelle ils les interprétaient lorsqu'ils en caressaient chaque page , chaque phrase, chaque mot, avec un si grand soin et tant d'amour. Quelque grand qu'ait été le succès da chansons de Petrarca et du Décaméron de Boccacio , pendant la vie de ces deux hommes , ce qui a principalement rendu Florence fière de leur avoir donné lé jour, est leur science pro-. fonde comme antiquaires , comme historiens , comme philologues , comme écrivains en langue latine, qualités par lesquelles ils ont surpassé tous ceux de leurs savants et illustres compatriotes, qui ont le plus puissamment contribué à la renaissance des lumières, par l'étude de ^antiquité.

Si Brunetto Latini , Dante et Francesco de Barberino , au xiii* siècle , avaient préparé par leur amour de la science plutôt que par leur science même , les moyens de l'acquérir ; Petrarca etBoccacio , pendant le xiv* , firent de l'admirable érudition, puisqu'ils étudièrent en conscience, non seulement les mots, mais les pensées, les systèmes et les opinions des poètes , des philosophes , des moralistes, des historiens de l'antiquité; puisque ces études profondes furent toujours dirigées vers un but d'application directe , soit à l'instruction des particuliers leurs contemporains, soit à celle des princes auxquels le sort des villes

!2ft6 FLORENCE.

de l'Italie était confié ; puisque enfin tout en restituant dans leur intégrité les langues et les auteurs antiques , ils ont encore composé des ouyrages en langue vulgaire , dont le mérite est trop grand et trop connu pour qu'il soit besoin de le si^^aler ici de nouveau.

Francesco Petrarca, né à Florence en 1 3o4 9 6t naorten 13749 a toujours vécu hors de sa patrie à la suite de Texil dont il fut frappé , ainsi que son père, en iSoi. Il est peu d'hommes dans les temps modernes qui fassent plus d'honneur à rJbiumanité. Pendant toute sa vie, il fut animé par trois passions qui semblent s'être partagé son âme : le désir de savoir , le goût des voyages et l'amour. Aussi après la lecture de ses ouvrages en Tws et en prose , en italien et en latin , se sentoa comme forcé de le proclamer Thomme le plus véritablement instruit et savant , le moraliste la plus éclairé, le plus charitable, et enfin le plus grand poète de son temps.

Quant à Giovanni Boccacio , il naquit en i3i3, et mourut en 1376. Quoique adonné à ses plaisirs, il prit cependant une part assez active aux aflhires de la République , soit par l'exercice de quelques magistratures, soit par des légations dont il liit dhargé près de Robert, roi de Najdes, près des ducs de Milan et du pape Innocent YI, à Avignon. Ces charges qu'il remplit avec habileté n'imt cependant pas élevé Boccacio au rang des kommes politiques remarquables. Sa véritable gloire, il la doit à la profondeur de son érudition, à son amour sincère pour les lettres antiques, et au grand mérite qu'il eut de fixer la prose ita-

OLIGARCHJUE. J^|

liexiae et de composer de^ écrâts plews 4e vie^ 4# naturel, et souvent d'éloquence.

Ainsi que son ami Petrarca, il eut la ppssio^ des manuscrits qu'il achetait souvent à ,graii4 pnx^ qu'il copiait et recopiait de sa isa^^Q* 4dinU xateur passionné de Pante^ et ^aulaiM; {aire 091^ naître ce grand poète à Petrarca., il #chewii î^m? copie de la Divine Comédie^ ^u'il alla o|&^k* è s^n ami, réfugié à Milan, en 1 Stôg. :€'(était p^ 4e t^ cadeaux qu'il témoignait son attachement â ^^ trarca, auquel il donna :i»ucces;^vemeQt 119 Ti\^ Live , plusieurs traités de Cdcéron , iQt queMpfii xmyrages de saint Augustili>9 tQ¥LS énosrA» 4e Ji main*

fendant ce vojrage à Milan, .Betrarça ^eiitlWcasion de parlera ^an .ao^xl'un'CailabrQÎs rfHWHUi ZiéoBpe Pilate, q[qi, afirès a^voir passé ^tovte^ vi^ en GrèoQ, était parfaitemeiit vei^sé dims la ^9S9t^ antique de ce ^ays, et avait traduis tpour iP^Qti!^^^ quelques morceaux d'Homère. ;BoQQacio oiieHt ipas plutôt connaissance de cet howme et jle §ê^ talents^ qu'après avoir pris cosigé de ^on fimi,^ quitta Milan, retaiirna à Fk^noe où U fcjsitint <^ jsénat un décret pour établir une chaire de Iftugue ^ecque.P-uisaussitôtaprès,.ilre^rtitpoury^m«ie^ .d'où il ramena Léonce Pilate qu'il inslaila daw sa chaire à Florence. C'est donc à Petraroa et JÇoocacio que Ton doit en Europe les premiers ^ittls rqui ont été faits pour rétablir l'têtude de la langue grecque.

Enfin dans ses écrits et particulièrement ilans fia me, deDante,Boccacio fit «tellement xessontir L'iSSr cellence du premier des poètes toscans^ .^qoeile

sénat de Florence fonda une chaire spéciale pour lire et expliquer publiquement la Divine Corné-» die. Boccacio, chargé de ce soin, ouvrit ce cours nouveau de littérature dansTéglise de Saint-Laurent, le 23 octobre iS-jS, quelques années après ta retraite du duc d'Athènes , et avant la grande insurrection populaire des Ciompi.

Pétrarque et Boccace offrent le modèle du parfait savant, non qu'avant eux et depuis il ne se soit peut-être trouvé des hommes qui les aient surpassés en savoir; mais personne n'a réuni au même degré que ces deux Florentins , Famour éclairé et philosophique de la science, le goût de l'érudition dans les détails, joint au désir de rendre toutes les connaissances applicables au développement de rintelligence humaine, et à l'établissement du bonheur et du bien-être parmi les hommes. Chez eux, la science a toujours été large, gërnéreuse, humaine, et surtout celle de Petrarca, homme dont le caractère plus sage, dont l'âme plus tendre et l'esprit plus élevé, ont imprimé à tout ce qu'il a pensé et écrit quelque chose de noble et de pur comme ses vers.

On peut donc considérer le grand travail de la renaissance comme ayant eu trois phases bien distinctes ; les deux premières viennent d'être indiquées : Tune répond à la vie et à l'influence de Dante, de 1 260 à 1 820 ; l'autre aux travaux de Petrarca et de Boccacio, de i3o4 ^ iByS. Quant à la troisième, qui a été déterminée par les dispositions intellectuelles et les richesses des Médicis, elle dura depuis 1878 jusqu'à i53i, et plus longtemps encore, puisqu'il faut y comprendre Fin-

OLIGARCHIE. QQQ

fluence du sculpteur Mîchel-Angelo Buonarotti qui ne mourut qu'en i663.

Cette dernière phase de la renaissance des lettres porte un caractère particulier, car si les travaux scientifiques et littéraires de cette époque réclament, en général, ladmiration, et toujours la reconnaissance de l'Europe, il faut avouer, cependant, qu'alors l'érudition , loin de conserver cet air de grandeur poétique que lui avait communiqué Dante , loin même, de se proposer, comme au temps de Pétrarque et de Boccace, l'intérêt de la science et un but d'utilité pratique, l'érudition devint recherchée, parfois un peu co-r médienne, et qui ta le langage puissant des écoles publiques pour en employer un plus recherché dans les somptueux palais des Médicis.

La splendeur et le luxe de Côme étaient graves ainsi que ses goûts et ses manières. Lors de son exil, en i433, s'étant retiré à Venise, il fit bâtir, orner et remplir de livres, à ses frais, une bibliothèque pour le monastère des bénédictins de Saint-Georges. Ce fut ainsi que ce magistrat florentin, exilé d'une r^ublique où il était effectivement déjà roi, illustrait son bannissement et laissait aux Vénitiens qui lui avaient donné L'hospitalité, un gage durable de sa reconnaissance.

Cet homme, dont l'instruction, à ce que l'on assure, avait été négligée, avait un goût inné pourj les lettres et les sciences. La découverte et Tacquisition des manuscrits de^ tout genre, la recher7^ che des œuvres d'art de l'antiquité et des artistes italiens, était chez lui une passion dominante. Ses' immeo^esi riç)bLÇ3ssç9, et le§ l^o]|xi}qçs s^y^mt^eth^^T»

Weê âôni il Ê^iisAt entouré, ItA foumireDf les moyens de satisfaire ce noble goût. Une partie de àètiè élite de sarants fat eai]rfoyée à parcourir ntalie^ là France, FAUemagne et même qnelqiies Mntréetf de l'Orient, pour y recueillir tous les Mm^es manuscrits relatifs aux sciences et aui Mtret . L'achat et FeuToi de ces objets précieux ftiretit facilités par Textension incroyable de son émimerce, et la chute lente et progressire de Tempire d'Orient en rendait chaque jour l'acqui» Moù {^us fréquente. C'est ainsi que C6me reetteillit ces ouvrages en langues grecque, hébrai* qtie , chaldéenne , arabe , syriaque et indienne , ^ serrirelit de fondement à la bibliothèque que son petit-^s, Laurent, dit le Magnifique ^ accrut encore et qui passe en Europe pour un des dépôts les plus précfeux en ce genre , sous le nom de Bibliothèque Médicéo^Laurentienne.

' La glofare d'aycir fondé une bibliothèque à Fu-* f l^e des citoyens de Florence , n'appartient ce-' fenAsni pas tout entière à Gôme. Pallà Strond fttâft eu cette idée ayant lui, et un autre Florentin, Nic<iol6 Niccoli, qui était loin déposséder les ridhesses de Côme , mais qui avait aussi la passion des litres, est le premier fondateur d'une bibliothèque publique. Fils d'un marchand , il aban* ddtitia le commerce malgré ses parents, pour se VLttet a Fétttde des lettres et à la société des sa-* Tants. A peine fut41 maître de son bien , après la* mort de son père , quHl se mit à étudier les lan« gliés grecque et latine avec tant d'ardeur qu'il se diltingua par cette connaissance $ mais sa plus fôtte passion était d'acheter et de rassembler des

OLIGAUCHIE. a3l

livres. Il dépensa, pour la satisfaire, des sommes immenses ; aussi possédait-il, dans son temps, la plus nombreuse collection de manuscrits dev6n> nus encore plus précieux entre ses mains, par lef notes et les corrections que sa science lui don^ nait le droit de faire. Niccoli , en mourant, or-^ donna, par son testament, que sa riche collection fût destinée à Tusage du public , et il désigna seize des principaux citoyens de Florence, pour veiller à l'exécution de sa volonté. Trop amoureux de la science, sans doute, pour être calculateur atten^ tif, il n'avait pas prévu que ses dettes absorbe^ raient la valeur de sa bibliothèque , en sorte que Florence aurait été déshéritée de cet établisse^ ment , si Gôme , avec sa générosité ordinaire , n'eût pas satisfait les créanciers du testateur , et réuni les manuscrits de Niccoli à la bibliothèque publique qu'il formait pour Florence.

Les efforts de Boccacio et les manuscrits recueillis par Gôme , joints à l'enseignement d'Emma^ nuel Ghrysoloras , avaient déjà donné un grand élan à l'étude de la langue grecque , à Florettpc Mais ce qui acheva de la rendre familière (ktM cette ville , ce fut un événement ecclésiastique , dont te résultat fut surtout littéraire. Déjà depiyj long-temps on avait vainement essayé aux conciles de Baie et de Gonstance, d'opérer la réunion de l'église grecque et de l'église romaine. Dans lïntentiou de faire une nouvelle tentative, on transr porta d'abord le concile à Ferrare, puis enfin à Florence. Gette ville reçut donc, en 1439, les cardinaux et les prélats romains d'une part , dé l'autre le palriarchegrec^ ses métropoEtains, et

â3a FLORENCE.

enfin Fempereur d'Orient lui-même , Jean Paléologue , tout aussi empressé de faire parade de sa subtilité théologique, que de trouver dans les princes d'Occident des protecteurs contre les armes envahissantes des Turcs. Gôme venait d'être revêtu, pour la seconde fois, de la charge de gonfalonier. Il reçut au nom de la république , mais à ses frais , tous ces illustres étrangers. Il déploya une telle splendeur, une si grande magnificcBce dans cette réception, qui dura pendant tout le temps du concile , qu'il fascina , en quelquç sorte, les Florentins à compter de cette époque^ et justifia à leurs yeux l'accroissement de son crédit et de son autorité»

Si les Grecs furent flattés d'être reçus avec cette magnificence toute royale, leur étonnement ne fat pas moins grand lorsque les ecclésiastiques et les savants, venus pour défendre la cause de leur église i, trouvèrent les lettrés de Florence familiarisés avec leur langue et la littérature grecque. Le commerce littéraire et scientifique qui s'ensuivit entre les hommes des deux né^ons, tourna tout à l'avantage des Florentins. Malgré les concessions apparentes que les deux clergés grec et latin se firent , le concile n'aboutit à rien , si ce n'est à substituer à Florence la philosophie de Platon à celle d'Âristote.

Parmi les savants grecs venus à la suite de l'^npereur Paléologùe , on distinguait Gémistus Pléthon , dont toute la longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie platonicienne. Dans les instants de loisir que lui laissaient les travaux du concile , ce savant prenait plaisir à répandre

et à expliquer ses opinions. Tous les lettrés de Florence s'empressèrent pour l'écouter, et Corne, qui allait l'entendre assidûment, se retirait toujours profondément frappé de la sublimité d'une philosophie si nouirelle pour lui. Ce fut pendant le cours de ces entretiens qu'il conçut l'idée de fonder, à Florence, une académie dont l'objet serait de cultiver la philosophie platonicienne. Côme choisit pour former et diriger cette société saTanle , un jeune homme , Marsile Ficin , que ses études dans la langue grecque avait déjà initié aux opinions de Platon et qui brûlait du désir de les mieux connaître encore. Telle est l'origine dç la première institution consacrée à la science, où l'on renonça à la méthode des scholajstiques aristotéliciens, alors universellement adoptée en Europe.

On voit donc que les études de l'antiquité et de la langue grecque ont été commencées, dès i35g, par Boccacio, et poussées assez loin par Chrysoloras, puisque le jeune Marsile Ficin était déjà*^ un helléniste en i439, à l'époque du concilQ de Florence. Or, on insiste sur ce fait, pour détruire une erreur assez accréditée, qui fait reporter à l'an i453, c'est-à-dire au temps de la dispersion des savants grecs après la prise de Constantinople par Mahomet II, l'établissement des études régulières de la langue grecque à Florence. On .commet à ce sujet upe erreur de près d'un siècle.

La querelle élevée par Gemistus Pléthon à l'occasion de la prééminence de la philosophie platonicienne sur celle d'Aristote, donna naissance à une polémique littérçtirç ranimée bieptQt

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par le cardinal Bessarion et Georges de Trébi* conde. Cette controyersephilosophico^théologique eut pour résultat de faire Ure et étudier les ou* Trages de Platon ayec plus de ferveur encore par les savants florentins , mais surtout par ceux que Côme avait constitués en société savante. Platon devint bientôt un prophète , un dieu pour ces derniers qui interprétèrent ses paroles souvent peu faciles à comprendre , par un jargon scien* tifique et mystique bien plus tnconipréhensible encore que le texte.

Parmi les hommes choisis pour former cetlt académie platonicienne, on compte Marsilio Ficino, Pico délia Mirandola, Cristoforo Landino, Angelo Poliziano, Côme, père de la patrie, et Laurent des Médicis , dit le Magnifique. Plusieurs de ces académiciens ont laissé des ouvrages utiles ou agréables. Ainsi Ficino est auteur de la première traduction complète des œuvres de Platon , en latin; Pico délia Mirandola, mort à la fleur de l'âge , a laissé des preuves de sa rare intelligence et de son ardent amour pour les sciences et les lettres; on estime encore le commentaire des trois Cantiques de Dante, composé par C. Landiuo; Les poésies italiennes de A. Poliziano rivalisent de grâce et de pureté avec celles de Pétrarque, et ses vers latins, pensés en latin, écrits de verve, passent, de Tavis des humanistes doués du goût le plus fin , pour les poésies les plus parfaites , écrites en cette langue chez les modernes. Côme n*a point composé de livre; mais son petit-fils Laurent, celui qui bientôt se mit à la tète de cette même académie, a laissé un recueil dans des

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^nres très variés, dont le ixiérite et Tagrément auraient suffi ponr illttstrer son auteur^ si la cour renne de poète ne se trouvait pas bouffée sous celle du souverain de la république de Florence. Sur les rampants des collines de Fiesole, près des murs de Florence , s'élève la maison de plai*sance de Carreggi , que CÀme avait lait construire pour aller se reposer du tracas des affaires. C'est là où se tenaient tes séances privées de l'académie platonicienne; c'est dans ce lieu où» à la suite de travaux d'érudition qui honoreront toujours ceux qui s'y sont livrés et qui méritent et reçoivent encore les hommages reconnaissants de la posl^ rite , on poussa la manie de l'antiquité jusqu'é renouveler en l'honneur de Platon, la fête annuelle que les disciples de ce philosophe avaient célébrée jusqu'à Plotin et Porphyre, en laoo.

Un trait qui caractérise la renaissance au xv^ sièK cle, est la bonne foi avec laquelle on jouait cette comédie, qui, loin de jeter du ridicule sur les travaux des savants , servit à augmenter au contraire la fureur que l'on mettait à étudier la doctrine platonicienne. Or, rien n'est plus étrange que le prétendu système platonicien de cette époque, rebelle il est vrai â toute analyse , mais dont on fera en sorte de donner une idéo.par quelques citations tirées des Lettres de Marsilio Ficino, celui de tous les adeptes qui passa pour avoir pénétré le plus avant dans les obscurités de cette doctrine.

Marsilio Ficino , philologue habile et homme fbrt instruit , après avoir lu et traduit avec une bonne foi sans égale , les Ters orphiques et le

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Pimandre de Mercure Trismégiste, sans soupçonner que ces ouvrages fussent apocryphes et composés éYidemment depuis 1 établissement du christianisme, prit ces deux livres pour point de départ et les donna comme la preuve que les philosophes de la haute antiquité païenne CFoyaient à l'unité de Dieu. A plus forte raison reconnut-il ce grand principe dans les œuvres de Platon qui Ty proclame en effet assez ouvertement. Bientôt franchissant, à Taide des mystiques du néoplatonisme d'Alexandrie, les difficultés que les opinions parfois très païennes de Platon présentent^ Ficino arriva jusqu'à ce point d'écrire ces paroles à son ami Braccio MarteUi : < Numénius, qu'Oririgène préférait même aux Pythagoriciens , affirme qu'en lisant les livres de Moïse et de Platon , il reconnaissait l'un dans l'autre; et que Platon n'est qu'un autre Moïse qui a écrit en langue attique. Aussi devez- vous vous apercevoir, mon cher Martelli , que ceux qui enseignent dans notre académie vous exhortent autant à étudier la doctrine de Platon que la loi de Moïse. .» Un peu plus loin, dans la même lettre, il développe cette proposition et affirme que tous les philosophes de l'antiquité, à quelques formes près, ont été les meilleurs chrétiens du monde. Enfin il termine par ces mots qui expriment assez bien l'espèce de frénésie platonicienne dont l'académie de Côme et de Laurent était possédée : « Yoilà , mon cher Martêlli, ce que disent , ce qu'enseignent les Platoniciens ! Et vous , mon ami , qui avez été admis dans cette académie , qui y. avez entendu dire ces choses et d'^autres bien plus importantes encore par le^

OLIGARCHIE. û3^

grands hommes qui la composent , peut-éfre vous écrîerez-vous comme Pierre : Il fait bon rester ici ; faisons-y non pas trois ^ mais trois mille tentes! » L'idée de lier l'antiquité avec les temps modernes est le point autour duquel tous les grands esprits qui ont concouru à la renaissance ont constamment tourné. Depuis la fin du xii* siècle jusqu'à l'époque des Médicis, on est resté persuadé que la philosophie , la morale , la politique et les arts , avaient été portés à leur dernier degré de perfection par les païens, et que la seule coniicdissance nouvelle qui fût résultée de l'étahlissemeiit du Christianisme est la théologie au moyen de laquelle on prétendait animer , vivifier et sanc<tifier toutes les sages découvertes des temps antérieurs.

Cette idée, on doit s'en souvenir, est infusée dans le système politique de la monarchie impériale de Dante; elle se retrouve dans les inventions poétiques de cet homme ainsi que dans son Banquet , mais appliquée à la religion ,- à la philosophie et à la morale. Pétrarque adopta aussi cette opinion , et dans le Triomphe d'amour , il met dans la même catégorie les troubadours provençaux, Pindare, Guitton d'Arezzo, Socrate, Cino de Pistoia , Lelius , Dante et Homère. Cette espèce de macédoine poétique était devenueMe lieu commun obligé de tous tes ouvrages des écrivains et même des artistes. Aussi Pérugin à Pérouse , Beccafunri sur le pavé de la cathédrale de Sienne et enfin Raphaël au Vatican , tous ont-ils peint ou gravé des compositions où la philosophie antique est toujours liée ou au moins mise en

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préseQoe avec la théol(^[ie moderne; et 4ans les li^nres et les tableaux, sur les has-relie&, ^adBa, partout on Yoit Orphée , Socrate , Platon et Aristote, réunis à Jésus-^farist, à la Vierge, aux apôtres et aux pères de l'Église , «oitre le mystère de TEucharistie et les proportions harmoniqpi^ de Pythagore.

De tous les ouvrages de Platoiai, cdui sur lequd tm s'épuisa en commentaires et en raisonnemealg les plus spécieux est son Banquet. Pendant tout le temps de la renaissance chacun interpréta ce Ijkre à sa mani^. Dante lut le preuader, dans son Conpito , ^ui prétendit suivre et exf^i^rar la philosophie {dotonicienne, comme il se flatte d'avoir suivi ridée poétique et politique renfermée dans les poèmes de Virgile, en écrivant ses trois caa«< tiques. Ce commentaire mystique et philoBO{^* ifae , le Convito , ouvrit la voie à cette foule àe poètes et de philosophes j^atoniciens des xiv*, xv* et XVI' siècles, qui se croyaient perdus «d'IsMtfmeur tant qu'ils n'avaient pas composé aussi im Bunquet^ ou au moins un livre traitant de l'amour pris dans levsens j^ilosophique.

Après cdui de Dante , le banquet le plus «ourieux est celui qu'a écrit Marsilio Ficino , où le mysticisme l'emporte sur la philosophie, fi eoiUr pKud et résume toutes les idées ridicules et su* bUmes, mais. toujours incohérentes, qui caraoté* risent presque tous les ouvrages du temps de la renaissance. Considéré sous cet aspect, cette composition bizarre oiBfre une étude précieuse à qui veut connaître la marche de l'esprit humain dans l'fEurope maderne^ mais elle n'est ^pas moins iu^

oLiGARGûiE. aSg

téressante dans ses rapports avec l'histoire de Florence et des Médicis , dont le sort était dès ce moment lié à celui de cette ville.

Marsilio Ficino dédie son Banquet à Bernardo del Nero et à Antonio Manetti. A la fin de l'envoi il dit à ses amis , en employant une formule que Ton pourrait prendre pour un sacrilège si Ton n'en rejetait pas le choix sur le fana^sme d'un érudit : « Que le Saint-Esprit , amour divin qui nous a été soufflé par Diotime, nous éclaire l'intelligence et nous mette dans une disposition telle, que nous l'aimions en toutes ses œuvres belles et que nous aimions toutes ses belles œuvres en lui pour goûter en dernier résultat le beau ia« fini qu'il recèle. »

A cet envoi succède le proème ou préface dans laquelle Ficino donne des détails curieux sur la fête de Platon, célébrée à Carreggi, le 7 novembre, sans doute vers i477> puisque ces extravagances académiques furent interrompues par la conju-> ration des Pazzi, qui éclata l'année suivante» Il dit donc : « que le jour natal de Platon ayant cessé d'être célébré par un banquet , comme l'usage s'en était continué depuj» ce philosophe jusqu'à Por^ phyre, le très fameux Laurent d£s Médicis voulut le renouveler de son temps; qu'il en confia le soin à François Bandino, lequel invita neuf Platoniciens pour être reçus et régalés d'un« manière toute royale à la ville de Carreggi. Ce furent Antonio degli Agli , évêque de Fiesole ; maître Ficino, père de celui qui écrit; Christophe Landino, poète ; Bernard Nuti, rhétoricien ; Thomas Benci, qui a traduit le Banquet de Ficino du latin enitar

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lien; Jean Cavalcantî, que la force de son esprit et sa beauté corporelle firent surnommer le héws par les conviés au banquet ; les deux fils du poète Marsupini; etenfinmoiMarsileFicîno,-queF. Bandîno voulut introduire en neuvième, afin que notre compagnie fût égale en nombre à celle des Muses.

fLes mets ayant été enlevés, B. Nutî prît le livre de Platon, intitulé : Banquet (T amour ^ et après en avoir lu tous les discours, il pria les convives d'en commenter un , chacun à son tour.

I/évêque de Fiesole et Ficîno le médecin , présents à cette fête , Fun pour le salut de nos âmes, Tautre pour celui de nos corps, cédèrent la parole à J. Cavalcanti qui se prépara à disserter pour eux deux. Tous les assistants prêtèrent uneoreille attentive. Maintenant je vais vous rapporter tous les discours prononcés à ce banquet. *

Cette préface et ce qui la précède , suffisent pour faire comprendre de quelle nature étaient les ' conférences et l'enseignement de l'académie platonicienne de Florence. Quelque puérils que soient ces détails et aussi peu dignes qu'on les juge de figurer dans une histoire , on ne doit pas oublier cependant que ces conférences de Carreggi sont les premiers coups qui ont été portés à la philosophie scholastique; que c'est à dater de cette époque que la liberté de penser a commencé à s'établir en Europe; et que de ce mélange indigeste d'érudition profonde et de philosophisme mystique , est né ce goût pour l'étude des sciences morales et des belles-lettres , qui ouvrit la voie à la philosophie et aux sciences.

OLIGARCHIE. H^i

Les opinions platoniciennes pénétrèrent de fort bonne heure en Italie et y entretinrent, depuis l'apparition de Dante, le foyer des études poétiques, scientifiques, d'érudition et d'art, La doctrine dantesque, grave, élevée, chaste et religieuse , dura jusqu'à l'ère de la poésie et de la philosophie imbues de l'impartialité épicurienne et ironique , ouverte par Arioste. Pendant la vie de Dante et de ses contemporains jusqu'à Pétrarque et Boccace, le platonisme dantesque fut l'âme de la poésie italienne. Pétrarque et ses ouvrages forment la transition du platonisme poétique au platonisme d'érudition. Puis enfin, sous les auspices de Côme l'ancien, s'ouvre l'académie nouvelle, où s'élaborala véritable érudition maniée par les Marsilio Ficino, les Argyropyle, les C. Landino , les Filelfo , les Angelo Poliziano, ainsi que par beaucoup d'autres dont les conversations et les rêveries théologico-platoniques eurent l'immense avantage de provoquer les recherches les plus savantes sur l'histoire , la jurisprudence, l'archéologie , la grammaire et les arts.

Les résultats positifs de ces trois révolutions successives dans le platonisme de la renaissance , furent d'abord les immortelles compositions de Dante ; ensuite la renaissance des lettres grecques et latines et la fixation de la langue toscane , tant en vers qu'en prose, par Pétrarque et Boccace; puis la traduction des œuvres de Platon par Marsilio Ficino, l'établissement régulier de Fétu de des langues grecque et latine, par Chryso- Ipras , Argyropyle , Lascarî , Angelo Poliziano e|; Poggio ; et enfin le rétablissement de Tuniversîté î. 16

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