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Le bruit de cet inconcevable empoisonnement ne tarda pas à se répandre dans Florence. Aussi le cardinal, prévoyant les accusations qui seraient portées contre lui , fit-il ouvrir les cadavres des deux défunts, et envoya -t -il dans toutes les cours de l'Europe les rapports de l'autopsie faite par les médecins. Il fut donc reconnu officiellement « que les deux souverains étaient morts d'une fièvre tierce , augmentée par l'usage habituel que faisaient ces deux personnes de mets échauffants, de liqueurs spiritueuses et de drogues composées. »
Leurs corps furent transportés à Saint-Laurent, lieu de sépulture de la famille des Médicis , mais avec ordre de se débarrasser du cadavre de Bianca, de manière à ce qu'il n'en restât ni aucune trace, ni aucune mémoire. Bien plus , aussitôt que le cardinal Ferdinand fut monté sur le trône, il ordonna que tous les insignes de la puissance , portés par Bianca Capello, soient foulés aux pieds et détruits.
Ainsi finit le règne de François-Marie des Médicis et de Bianca Capello, règne qui ne fut qu'une continuation pâle, très imparfaite, et souvent malheureuse pour Florence, de celui de Corne I er . François parvint à se faire reconnaître grand-duc de Florence, par l'empereur Maximilien II ; c'est là son chef-d'œuvre politique. Mais, sous son gouvernement, le commerce de la Toscane était tombé, et le trésor du prince, en augmentant, avait fait décroître l'industrie et les fortunes particulières. Aucun grand poëte florentin n'a fleuri de son temps; l'académie de la Crusca, son dici. 22
lionnairc et ses critiques malencontreuses contre le poème du Tasse , caractérisent la direction littéraire de cette époque. Le plus habile sculpteur qui se soit formé sous le règne de François, est Jean de Bologne, auteur du groupe de l'enlèvement des Sabines et de la statue équestre de Corne I er , ornements de la place du Grand-Duc et de la loge des Lanciers. Adonné par nature au commerce, curieux des sciences d'observation, cultivateur habile, botaniste éclairé, chimiste et lapidaire du premier ordre pour son siècle, en un mot savant par instinct , François I er , grand-duc de Florence , eut pour mérite singulier d'ouvrir la voie à la science et à la philosophie modernes. Cet homme , à qui ses connaissances aussi bien que son rang donnaient le droit de nommer les professeurs dans les différentes universités de ses états , refusa , en 1 58 1 , la chaire de philosophie de Sienne, à un ecclésiastique, en donnant pour raison « qu'il ne voulait pas de frères pour enseigner une telle science. »
Mais laissons là Florence monarchique se cramponner après le manteau impérial des césars, au milieu des meurtres, des galanteries, des creusets de souffleur et des vaines cérémonies, et revenons encore une fois au moins à l'ancienne Florence si poétique , si intelligente , à la Florence des arts qui expira en i564, dans la personne du puissant et vieux Michel-Ange.
Il faut remonter à cette année où Corne donna la régence à son fils François. Au mois de janvier i564, Michel- Angelo Buonarotti mourut à Rome, âgé de quatre-vingts ans. Pendant les dernières
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années de ce grand homme , Corne avait fait de fréquentes tentatives pour l'engager à revenir travailler dans sa patrie. Les offres qui lui furent faites par ce prince étaient nobles. Mais, malgré le désir que l'artiste avait de rentrer dans son pays, et après avoir exprimé au grand-duc le regret qu'il avait de ne pouvoir se rendre à ses vœux, il fit sentir qu'il lui était impossible de quitter les grands travaux de Saint-Pierre de Rome , dont il était chargé par le pape. Cependant, ce grand artiste avait souvent exprimé dans le cours de sa vie le désir de mourir à Florence , ou au moins d'y être enterré. Aussi , dès que la nouvelle de sa mort se fut répandue dans Rome , ses habitants cherchèrent-ils à s'assurer de sa dépouille mortelle, afin de la conserver dans la ville même qull avait illustrée par de si nombreux et de si étonnants travaux. Mais Florence , jalouse des restes de son glorieux enfant , les enleva par adresse à sa rivale. Placé adroitement dans une caisse à marchandises, le corps de Michel-Ange fut transporté par cet artifice à Florence , au grand déplaisir des Romains.
Le goût excessif des Florentins pour les cérémonies se montra de nouveau à la célébration des obsèques de ce grand homme. Elles furent dirigées par cette académie de peinture dont Vasari était le membre le plus influent et le plu» actif. Le récit qu'il a laissé de cette pompe funèbre , est tout à la fois une preuve de la respectueuse et profonde rdmiration que commandait le génie de l'artiste défunt, et de cet esprit de coterie académique qui s'était déjà emparé de
tous les artistes florentins. Si, d'une part, on vit à ce convoi tous les magistrats de F État, tous les membres de cette académie et les jeunes élèves entourer le catafalque du grand homme , et porter même sa bière sur leurs épaules ; si le grandduc, pour honorer la mémoire de cet étonnant artiste, fit accompagner sa dépouille par sa garde particulière ; si enfin Benedetto Varchi , l'historien , rendit hommage dans une oraison funèbre à l'auteur de la statue de Moïse, du tableau du Jugement dernier et de la coupole de Saint-Pierre de Rome; ces justes honneurs furent amoindris d'un autre côté parles altercations pédantesques et mesquines des académiciens de Florence qui se disputèrent pour savoir auquel dès deux arts, la statuaire ou la peinture , on donnerait le pas dans la cérémonie.
Les cendres de Michel-Ange reposent dans l'église de Santa-Croce , le panthéon florentin. Né en i474 » élevé dans l'admiration des écrits de Dante et de Petrarca , cet homme conserva pendant toute sa longue vie, dans son âme, la tradition de cette grande école poétique qui lui inspira ses compositions, dirigea son ciseau et ses crayons, et que l'on retrouve conservée si pure encore dans ses vers. Depuis la mort de Raphaël et d'Andréa . del Sarto , Michel- Ange était resté le seul artiste imbu du véritable esprit de la renaissance. Sa vie laborieuse et solitaire, son âme fièrc et tant soit peu sauvage l'avaient garanti de l'influence de tous les goûts qui s'étaient nouvellement développés ; aussi peut-on considérer ce grand artiste comme celui dont la mort en i564 fut le point extrême
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où s'arrêta l'impulsion que Dante avait donnée à la poésie, aux sciences et aux arts vers 1280, Avec Michel-Ange finit l'époque de la renaissance.
Mais si , comme tout ce qui a vie sur la terre , Florence a éprouvé les vicissitudes de l'âge, etperdu quelque chose de sa fougue première par la succession du temps , on la trouve cependant grande et forte encore aux approches de sa vieillesse , et toutes les phases de sa vie intellectuelle sont marquées parla naissance et les travaux d'un homme de génie. A peine le descendant de Dante et de Petrarca, le contemporain de Raphaël, d'Andréa del Sarto, de Marsile Ficin, de Laurent et d'Ange Polilien , à peine le grand Michel-Ange enfin fermait-il l'ère de la poésie et des arts à Florence, en 1 664 , que dans le cours de la même année naissait l'homme à qui il était réservé de commencer l'ère de la science , Galilée.
Ferdinand I er .— Musique théâtrale.— Galilée, Sciences et Philosophie expérimentale. — Côme II.— Ferdinand II; Sciences.— —Académie del Cimenta — Côme III obtient le titre d'Altesse royale. — Jean Gaston , dernier souverain de la famille des Médicis. 4587 à H57.
Pendant les règnes du duc Alexandre et de ses successeurs, les grands-ducs Côme I er et François I er , le gouvernement de Florence avait évidemment contracté tous les caractères monarchiques. Le peuple ne prenait plus aucune part à la nomination des magistrats , et il était étranger au maniement des affaires d'État , puisque les intérêts de la ville et de la nation , au lieu de se traiter sur la place publique, étaient élaborées dans le cabinet particulier du prince et sous Tinfluence de la diplomatie européenne.
Cependant ces trois souverains , le premier par le scandale de ses débauches, le second par son mariage roturier avec Camilla Martelli , et le troi-
sième en élevant sa maîtresse au rang de grandeduchesse , avaient entretenu malgré eux ces habitudes de franchise brusque , naturelle à une nation républicaine. Seulement, autour du vieux palais, dans les marchés, dans les rues, la faculté de penser, la liberté de la parole , s'étaient retranchées derrière le rempart de la satire et de l'épigramme. Aussi l'amant de Bianca surtout , dont la morgue naturelle s'était accrue à la cour d'Espagne , avait-il beau affecter les airs d'un pacha d'Orient, en parlant aux gens de sa cour, ou quand il daignait adresser la parole à ses sujets ; il n'en était pas moins l'objet des conversations et des sarcasmes de toutes les classes de citoyens , à cause de son avarice, de son orgueil et de ses mœurs voluptueuses.
En lui succédant, en 1687, le cardinal Ferdinand, son frère, fit cesser tout naturellement, par ses mœurs plus honorables , ce commérage d'une ville à qui ses anciennes habitudes républicaines faisaient encore sentir le besoin de lancer à chaque occasion sa pensée toute chaude, si l'on peut s'exprimer ainsi. Ce fut donc Ferdinand qui donna cette dernière façon monarchique à Florence en réduisant cette ville au silence, sur les actions privées de son souverain ; c'est de cette époque que date le changement de sujet des conversations populaires dans les marchés et les rues 5 c'est à partir de ce temps que les marionnettes et les saltimbanques remplacèrent les prises d'armes, les harangues et les entretiens politiques sur les places ; que le goût de la musique et des représentations théâtrales devinrent la préoccupation
habituelle des grands et des gens du monde, et qu'aux débals politiques succéda, dans la société des gens instruits, l'habitude et la manie même de la critique littéraire. Quant aux esprits graves et indépendants, car la nature en produit toujours même aux époques les plus frivoles , ils s'appliquèrent à ce qu'il y avait de plus nouveau et de plus important alors, à l'étude des sciences naturelles et mathématiques.
Florence politique nous échappe donc à compter de 1587 ; elle est devenue complètement monarchique. Les rouages de son gouvernement sont cachés , engrènent avec ceux des autres monarchies de l'Europe, et conséquemment ne peuvent plus être étudiés isolément dans les murs, dans les rues de la ville. Les intérêts de Florence se combinent avec ceux des cours de Vienne, de Savoie , d'Espagne et de France. En un mot, l'antique Florence disparait, on n'en retrouve que le spectre dans ses vieux monuments répubticains qui sont encore là. Cependant sa nature vivace lui fera porter encore de nouveaux fruits, comme on pourra le reconnaître par le développement de la musique théâtrale et des sciences expérimentales et mathématiques^ le dernier grand effort du génie florentin.
Le cardinal Ferdinand était doué d'un esprit droit et délié, d'un caractère noble et ferme. Élevé au milieu des intrigues de Rome , et versé dans celles de toutes les autres cours de l'Europe, il conçut le projet, en succédant à son frère, d'effacer par sa conduite comme grand-duc, le souvenir peu honorable qu'avait laissé François I er .
Son frère s était montré orgueilleux et ridiculement fier; il fut compatissant, affable, gracieux même avec* ses plus humbles sujets. François était avare, Ferdinand fut généreux. Enfin le nouveau grand-duc, en ne donnant aucune prise à la critique par la régularité au moins apparente de ses mœurs , eut l'adresse de faire retomber la conduite peu réglée de son frère sur les défauts de l'homme même, plutôt que sur le souverain absolu , sur le monarque qu'il prit soin de relever en sa propre personne.
Au surplus, le règne de ce prince est marqué par des améliorations très avantageuses à la Toscane. Après avoir changé le système politique suivi par son frère et s'être détaché de l'Espagne pour lier ses intérêts à ceux delà couronne de France, il consacra cette union politique par le mariage de Marie des Médicis, sa nièce, avec Henri IV. C'est à lui que l'on doit l'établissement de la forteresse de Longone , dans l'île d'Elbe. C'est Ferdinand qui a donné la vie commerciale à Livourne aujourd'hui plus puissante que Florence, en faisant bâtir pour cette ville un port et des fortifications. Habile comme tous ses ancêtres a protéger et à pratiquer le commerce , il le fit avec une générosité et une grandeur dame qui rendirent toutes ses opérations profitables à sa nation.
L'impulsion que Cômc et François son fils avaient donnée aux sciences naturelles et surtout à l'agriculture, fut augmentée encore par les goûts et les opérations analogues de Ferdinand. Celuici s'occupa avec ardeur du dessèchement de la
Valdichiana et des Maremmes, et ses efforts eurent déjà des résultats assez marqués pour que les capitalistes toscans et étrangers aient l'idée de placer favorablement leurs fonds en faisant l'achat de ces terres nouvellement offertes à l'agriculture, L'effet de ces spéculations devenues à la mode trompa cependant les espérances que Ton avait conçues , car on vit tout-à-coup baisser considérablement le commerce des manufactures florentines à la suite de ce déplacement subit de capitaux qui jusque là les avait fait fleurir. Cette vicissitude commerciale porta à la fabrication des laines et des soies un coup dont elles ne se relevèrent jamais depuis.
On a reproché à Ferdinand d'avoir usé de faiblesse à l'égard du clergé. Vers ce temps , les jésuites en particulier étaient devenus propriétaires des trois quarts de la Toscane , à la suite des donations immenses qui leur avaient été faites. Les ministres du prince ainsi que les jurisconsultes du pays, multiplièrent les observations sur cet énorme abus et sur les suites désastreuses qu'il pourrait avoir pour le commerce et l'agriculture > Ferdinand n'en tint pas compte; et soit qu'il voulût ménager la cour de Rome, ou que sa qualité d'ancien cardinal lui fît une espèce de devoir de ne pas toucher aux intérêts d'un corps ecclésiastique , il laissa subsister des lois qui en effet portèrent un dommage considérable à Florence et à toute la Toscane.
Deux ans après avoir été reconnu grand-duc, Ferdinand avait quitté la pourpre du cardinalat pour épouser Christine , fille de Charles III , duc
de Lorraine, et nièce de Catherine des Médicis. A la mort de son frère, il avait trouvé dans ses coffres dix millions en or et des pierreries pour la valeur de deux millions. Les opérations commerciales auxquelles se livra ce prince pendant son règne accrurent sans cesse ces richesses et lui fournirent les moyens de satisfaire le goût très vif qu'il avait pour le luxe, les fêtes et tous les divertissements somptueux. Ce fut encore Jean de Bologne , le sculpteur le plus habile sous le règne de son prédécesseur, qui resta le maître de son art sous celui de Ferdinand. Quant aux édifices construits sous ce dernier grand-duc , le plus remarquable est la chapelle royale destinée, comme elle l'est encore, à recevoir les restes de toutes les personnes de la famille des Médicis. Elle est contiguë à l'église Saint-Laurent , mais on y admire bien plus la richesse des matières que la perfec* tion de son architecture. Ferdinand dépensa des sommes énormes pour la faire revêtir de marbres précieux et de pierres dures tirées de tous les pays de la terre.
Le goût particulier de Ferdinand pour les représentations théâtrales eut une influence très grande sur le développement de l'art de la musique appliqué a la scène. Celte espèce de spectacle où les effets des décorations , de la pantomime , de la poésie et du chant sont combinés pour faire valoir une action dramatique ; ce que l'on appelle aujourd'hui Y opéra a été inventé à Florence , et c'est à Ferdinand 1 er et à quelques gentilshommes de sa cour que l'Europe doit l'origine d'un diver-
tissement dont aucune ville du monde civilisé ne saurait plus se passer aujourd'hui.
Lorsque les savants Grecs vinrent de Constantinopleà Florence pour se réfugier, à cette époque où 1 érudition de la renaissance était dans toute sa ferveur , l'étude de la musique des anciens ne fut point oubliée, et on lut avec empressement les antiques traités théoriques de Ptolémée, d'Aristoxènes et d'Aristide Quintilien. Les recherches sur la musique grecque avaient été d'abord purement érudites, et ce ne fut guère qu'au temps des ducs François et Ferdinand que de ces premières études théoriques on en vint à tenter des essais de compositions musicales. Au nombre des savants qui, à cette dernière époque, se mêlèrent de la question relative au système musical et dramatique des anciens, est Vincenzo Galilée, père du célèbre savant Galilée dont il sera bientôt question. Ce théoricien composa un dialogue dans lequel il chercha à caractériser la mélopée antique. Cette idée nouvelle donna tout aussitôt à plusieurs gentilshommes instruits de la cour du grand-duc , celle de restituer la musique théâtrale des Grecs de l'antiquité. Dans les divertissements représentés jusqu'à ce moment aux grandes fêtes de la cour , on n'avait encore intercalé que des couplets chantés, madrigali^ dans le cours du drame , dont l'ensemble était parlé. Mais bientôt on hasarda des tentatives plus hardies. Emilio dei Cavalieri, natif de Rome, mais attaché à la cour de Ferdinand, fut le premier compositeur qui divisa les scènes d'un drame en airs et en
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récit ; c'est à ce musicien que Ton attribue la composition des deux plus anciens opéras connus; La disperazione di SUeno et il Satiro. Quoiqu'il n'eût fait qu'un emploi plus habile et plus varié des madrigali, cependant cette combinaison nouvelle occupa beaucoup les gentilshommes érudits de la cour. Il en fut question chez le comte Bardi del Vernio , rêvant aussi de son côté la renaissance du théâtre antique et qui, dans le fait, est le premier fauteur de l'opéra moderne. Un jeune poète, Ottavio Rinuccini et deux compositeurs fameux, Jacopo Péri et Julio Caccini, réunirent leurs efForts pour trouver un moyen de noter la déclamation et d'appliquer une mélopée à la langue italienne. Rinuccini composa donc un poëmc dramatique intitulé : Daphné, dont Caccini et Péri firent la musique. Ce mélodrame fut représenté en i5g4 dans la maison de Jacopo Corsi, gentilhomme florentin, passionné pour les arts, habile chanteur et l'un des plus zélés rénovateurs de la tragédie antique. Le succès de cette tentative en fit faire une nouvelle au poëte Rinuccini. Il composa encore une autre pastorale dont le sujet est la fable d'Orphée et d'Euridice et il l'intitula: Tragedia per musica. Péri fit la plus grande partie delà musique en récitatif ; Corsi luimême composa quelques airs, et Caccini se chargea de tous ceux d'Euridice et des chœurs qui terminent chacun des cinq actes.
Cet opéra fut représenté à Florence , en 1 600 , à l'occasion des fêles données par le grand-duc Ferdinand , pour célébrer le mariage de Marie des Médicis avec Henri 1Y. D'après ce que rapportent
les écrivains du temps, il faudrait en conclure que les effets de la musique depuis que tant de grands génies ont cultivé cet artjusqu'à nos jours, ne peuvent être comparés a ceux que produisit l'apparition de cette Tragedia per musica , de cet opéra qui fut comme un art nouveau révélé à l'Italie et à toute l'Europe.
Le drame lyrique et la mélopée moderne doivent donc être comptées comme des inventions appartenant au règne de Ferdinand I er . Cependant ce prince ne négligea rien pour entretenir la culture des lettres. Mais tous les efforts en ce genre faits sous ses auspices se bornèrent à conserver les connaissances acquises à l'aide de l'étude des auteurs classiques , dirigée par les académies et universités. Dans toutes ces sages précautions il entrait cependant plus de prudence politique et de luxe monarchique que de véritable goût littéraire. La cour de Ferdinand était montée sur un pied vraiment royal ; et avec les machinistes , les décorateurs et les musiciens dont il était entouré jusqu'à Mercuriale, qu'il attacha à sa personne comme son premier médecin , le grand-duc avait une maison mieux montée que celle de la plupart des autres souverains de l'Europe.
Ce Mercuriale fut chargé par Ferdinand d'enseigner son art tant à l'université de Florence qu'à celle de Pise. L'étude de la médecine vint corroborer celle de la botanique, et cette dernière conduisit à l'histoire naturelle. C'est à cette époque qu'il faut reporter l'établissement des cabinets où musées d'histoire naturelle en Toscane, formés d'après un ordre systématique ; et il est juste
de dire que par ses connaissances ainsi que par ses largesses , le grand-duc Ferdinand contribua puissamment à enrichir ces sortes de dépôts pour la formation desquels il reçut les conseils du fameux Ulysse Aldovrandi, avec qui il entretenait une correspondance tout à la fois familière et savante.
Mais alors la poésie , l'érudition , les arts même n étaient plus que des sujets de distraction agréable. Le grand effort de tous les esprits vigoureux de cette époque était dirigé vers les sciences. Don Filippo Fantoni , religieux camaldule , professait les mathématiques à la cour même du grand-duc ; et ce fut ce savant que Ferdinand employa pour fortifier les îles d'Yff et de Pomègues, livrées en gage par Henri IY pour un prêt d'argent que lui fit le prince florentin.
Alors la science devint à la mode et le nombre des ingénieurs habiles alla toujours croissant. Il en est un fort remarquable par ses talents , Ostilio Ricci. De plus , il eut le mérite d'être le premier maître de Galilée et d'obtenir en 1 689 pour ce jeune savant, âgé de vingt-cinq ans, la chaire de mathématiques à Pise.
Après Dante Alighieri, Petrarca, Francesco Boccaccio,Lorenzole magnifique et Michel- Angeio Buonarotti, le dernier grand génie que la Toscane ait donné au monde moderne, est Galileo des Galilei. Celui-là, comme ses devanciers, a modifié puissamment les actes précédents de l'intelligence humaine et a ouvert un espace indéfini à la pensée , en créant la philosophie expérimentale.
Galilée , né à Pise en i564 , avait pour père un
homme dont il a déjà été question, Vincenzo Galileo , d'une famille illustre , mais pauvre. Vincent habitant à Florence y fit faire de fortes études à son fils qui en profita très heureusement. De très bonne heure, ce jeune homme devint littérateur et écrivain distingué. Vincent, homme versé dans la théorie et la pratique de la musique, transmit ces connaissances à son fils dès le bas âge ; outre cela le jeune Galilée se livra avec beaucoup de succès à l'art du dessin , en sorte qu'il devint habile musicien et bon dessinateur, deux talents qu'il cultiva tout le reste de sa vie , malgré la multiplicité et la profondeur de ses travaux scientifiques. Le père, inquiet sur l'avenir de son fils à qui il ne devait revenir aucune fortune , l'engagea à aller étudier la médecine à Pise. C'est dans la cathédrale de cette ville que Galileo , âgé de dix-huit ans, regardant le mouvement réglé et périodique d'une lampe suspendue au haut de la voûte, fit la découverte du pendule, idée dont il se servit cinquante ans plus tard pour la construction d'une horloge destinée aux observations astronomiques.
Après s'être livré avec une ardeur et un succès extraordinaires aux mathématiques , et avoir inventé successivement le thermomètre, le télescope et le microscope; après avoir vu, exploré et compris ce que nul autre avant lui n'avait pu voir ni comprendre, il annonça au monde, dans un écrit intitulé le Courrier céleste, IVit/itius sydereus, dédié aux princes des Médicis, les inconcevables découvertes que son télescope lui avait fait faire sur la configuration des astres, de la voie lactée, des
nébuleuses, et de cette multitude infinie d'étoiles dont le ciel est parsemé, et que leur petitesse ne permet pas d'apercevoir à la simple vue.
Mais ce n'est point ici le lieu de faire l'exposition des grands travaux , des découvertes et du système scientifique de Galilée. 11 suffit de dire que, fort de l'expérience qu'il avait acquise par l'étude des mathématiques et l'inspection de certains phénomènes que son télescope seul pouvait faire connaître et étudier , il s'affranchit complètement des autorités les plus respectées dans les écoles , comme celle d'Aristote par exemple , et résolut de n'admettre pour vrai et pour point de départ fixe, que ce qui était démontré par l'expérience , et contrôlé , vérifié par les mathématiques. C'est le grand effort du génie de Galilée. Le résultat en fut la connaissance plus exacte du rapport des corps célestes entre eux , la preuve de l'extension indéfinie du monde céleste que Ptolémée avait réduit à un mécanisme étroit et mesquin, et le rétablissement du système de Copernic. Enfin il osa dire que la terre tournait, et réduire à un jeu de mots puéril le grand argument tiré de l'Ecriture, et opposé à ses démonstrations mathématiques pour prouver le mouvement de la terre : « Terra autern in œternum stabit, quia in œternum stat. a
Personne n'ignore les persécutions auxquelles cet illustre savant fut en butte. Inquiété d'abord à Florence par la critique des niais, qui comparaient le récit de son Courrier céleste au voyage d'Astolfe dans la lune, puis par les savants attachés aux principes de l'école aristotélicienne , et
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enfin par le clergé, qui voyait des hérésies dans les planètes et les étoiles , Galilée fut obligé de quitter Florence pour aller professer à Padoue, où il fut reçu avec tous les égards dus à ses talents. Mais, pressé bientôt par les instances dugrand~duc de Toscane, qui l'avait nommé son mathématicien extraordinaire , il revint à Florence, où il perdit la liberté de penser et d'écrire dont il jouissait sous le gouvernement de la république de Venise. On renouvela contre lui, à Florence, les critiques amères que Ton avait déjà faites de ses ouvrages, mais plus particulièrement de ses Diahghi délie scienze nuove, où il traite de la pondération des corps , de la résistance de l'air , et par suite du mouvement des corps célestes et de la terre. On le traita de nouveau de visionnaire et d'hérétique. Les prédicateurs, du haut de leurs chaires, lancèrent des réprimandes sévères contre lui, et il y en eut même un qui, jouant sur les mots d'un passage de l'Evangile , apostropha Galilée et ceux qui adoptaient ses opinions et étudiaient l'astronomie, en leur disant : « Viri Galilœii quid statis aspicientes in cœlum? — Hommes de Galilée, que regardez-vous dans le ciel? » Mais que servirait de donner des détails que tout le monde connaît? L'ouvrage de Galilée fut déféré à l'inquisition de Rome, et lui-même assigné à comparaître devant ce tribunal. Malgré la faiblesse de sa santé et les douleurs rhumatismales qui le tourmentaient ; sans égard enfin pour son âge, il avait alors soixante-neuf ans, Galileo dei Oalilei fut obligé de se rendre à Rome pendant l'hiver de i633. Après plusieurs mois d'attente
et de nombreux interrogatoires , non pas accompagnés de cruautés comme on Ta dit , mais hu miliants pour un homme de la trempe de Galilée, il fut forcé, le 22 juin i633, de prononcer au tribunal de l'inquisition cette formule d'abjuration qui lui fut dictée: « Moi, Galilée, dans la soixantedixième année de mon âge , élant constitué prisonnier, et à genoux devant Vos Eminences, ayant devant mes yeux les saints Évangiles que je touche de mes propres mains, j'abjure, je maudis et je déteste Terreur et l'hérésie du mouvement de la terre , etc. » C'est après avoir prononcé ces paroles que l'on prétend qu'en se relevant et réfléchissant sur l'absurdité de ce que l'on venait de lui faire dire , il murmura ces paroles entre ses lèvres et en frappant du pied : « E pur si muovel — Et cependant elle tourne ! »
Cette infortune et le poids des années n'empêchèrent pas Galilée de continuer ses savantes recherches sur la nature. Il fit, dans la retraite où le pape lui avait permis de se teniï près de Florence, deux nouveaux dialogues sur le mouvement et la résistance des solides. Bientôt il perdit la vue; mais, sa pensée survivant à ce sens, Galilée ne cessa pas un instant de méditer sur la nature j qu'il ne pouvait plus voir. Tout ce qu'il y avait d'hommes distingués passant à Florence allait le visiter. Entouré de ses disciples, dont Viviani etTorricolli furent les plus célèbres, il acheva sa vie le 9 janvier \§>yi , sans avoir cessé un seul jour de s'occuper de ses études chéries. C'est Galilée qui a enseigné l'art d'interroger la nature par l'expérience; c'est lui qui a ouvert la voie
scientifique que devina Bacon, que suivirent Torricelli, Descartes, Pascal et Newton , voie reconnue encore de nos jours pour la seule véritable.
En anticipant sur les règnes des successeurs de Ferdinand I er , pendant lesquels le grand Galilée a accompli sa mission de savant et le drame de sa vie, on a voulu donner un aperçu rapide, mais suivi , du mouvement intellectuel qui caractérise et honore le plus le temps de la monarchie florentine. On a pris plaisir à rattacher les grands travaux scientifiques de la Florence des xvn* et xvin e siècles, aux efforts qu'elle fit faire à l'intelligence humaine à partir du xin*. Quant à l'histoire de ses grands-ducs, outre sa ressemblance avec celle de presque tous les souverains absolus isolés de la nation qu'ils gouvernent, les actes et le caractère des successeurs de Ferdinand I er offrent si peu d'intérêt, sont entachés de tant de faiblesse et de vanité, que c'est user d'indulgence que de glisser légèrement sur ces derniers rejetons des Médicis , mourant peu à peu au milieu du cagotisme, de la mollesse et des délices.
Que dire du successeur de Ferdinand I er , de Gôme II son fils? L'événement politique le plus important de son règne est d'avoir épousé une archiduchesse d'Autriche. Prince d'un caractère doux, d'une constitution maladive , se faisant une distraction agréable, mais indolente, de tous les arts ; aimant également la poésie, les tournois, le spectacle, la sculpture et la conversation, rassemblant à sa cour des savants, des hommes de lettres et des artistes, comme on nourrissait des lions dans le sérail du vieux palais au temps (je
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la république, cet homme régit la Toscane en affaiblissant le système adopté par son père, et n'a laissé pour titre à la reconnaissance de la postérité que le mérite d'avoir rappelé l'immortel Galilée de l'exil pour le nommer son mathématicien extraordinaire.
Quant à son fils, Ferdinand II, ce fut un très habile diplomate , qui sut garder une neutralité prudente au milieu des différends de la France et de l'Espagne, mais auquel le courage manqua pour la défense deses droits, en laissant échapper le duché d'Urbin auquel il aurait pu prétendre.
C'était, du reste, un homme pourvu de bonnes qualités, protecteur impassible, mais très éclairé de toute espèce de connaissances, et dont l'esprit flexible, entraîné par la direction des idées de son siècle, s'appliqua aux sciences. Ce Ferdinand II en fit pénétrer l'étude jusque dans son palais. Si , au temps de la république et de l'oligarchie , Corne et Laurent avaient institué chez eux une académie platonicienne dont les conférences avaient pour objet la plus haute philosophie, la poésie, l'érudition et les arts, sous Ferdinand II; et quand Florence était devenue complètement monarchique, on vit se rassembler autour de ce dernier Médicis tout ce qu'il y avait de savants distingués , tels que N. Aggiunti , E. Torricclli et V. Viviani , les élèves de Galilée . Le frère du grand-duc, le cardinal Léopold , plus avide que son aîné de connaissances scientifiques, devint l'âme de ces réunions , où il n'était question que de géométrie , de mathématique et d'expériences de physique. L'étude de la chi-
mie et le laboratoire de Corne I er étaient devenus en quelque sorte les apanages héréditaires des grands-ducs de Toscane, et depuis un siècle aucun de ces princes n'en avait laissé éteindre les fourneaux. Ferdinand II , qui avait entretenu ce feu sacré, s'appliqua à donner de la consistance au mercure, dans l'espoir de le rendre malléable comme les autres métaux. Viviani, qu'il avait consulté à ce sujet pour diriger ses recherches , loin de l'en détourner précisément, saisit cette occasion pour engager ce prince à poursuivre des curiosités plus utiles, et il lui fit étudier la physique expérimentale. La société savante commença dès lors à renouveler les expériences faites précédemment pour en apprécier la justesse et l'importance; à ces premières, on en ajouta de nouvelles, et le prince lui-même, en partageant tous ces travaux, inventa plusieurs instruments de physique. Telle fut la véritable origine de l'académie del Cimento ou del 1 Expérience, qui a servi de modèle et surtout de point de départ à toutes les académies scientifiques instituées depuis en Europe.
Celle del cimento fut ouverte le 19 juin 1657, sous les auspices du cardinal Léopold des Médicis, dans le palais Pilti. Elle prit pour enseigne un fourneau avec trois creusets, et pour devise: Provando e riprovando , Expérience sur expérience. Cette assemblée savante ne se composait que de neuf personnes : les deux frères Paolo et Candido del Buono, À. Marsili, V. Viviani, F. Redi, A. Uliva, Alf. Borelli, C. Renaldini et L. Magalotti, qui faisait l'office de secrétaire. On tenait une correspondance réglée avec tous les savants de la
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Toscane et des autres pays associés à l'académie; et ce fut le secrétaire, le comte Lorenzo Magalotti, qui rédigea les essais d'expériences naturelles (j saggi dinaturali esperienze) , publiés pour la première fois en 1666. L/épître dédicatoire est adressée au grand-duc Ferdinand II, et Tony lit ces mots , qui sont sincères et constatent la seule et véritable gloire que se soit acquise ce prince aux yeux de la postérité : • Le fruit de ces nouvelles spéculations se rattache si fortement à la protection de Votre Altessi;, y est-il dit, que non seulement ces travaux de notre académie, mais tout ce qui se mûrit de semblable dans les plus fameuses écoles de l'Europe et ce que l'on récoltera encore dans l'avenir, sera regardé comme un don parti" culier de la munificence de Votre Altesse. »
Quoique les tracasseries d'un des membres de cette académie, Alf. Borelli, ne lui ait pas laissé plus de dix ans d'existence , l'objet de cette réunion, la loi de progression rationnelle qu'elle a imposée aux sciences naturelles et d'observations, doivent la faire regarder comme l'une des plus importantes institutions scientifiques que Florence ait données au monde intelligent, et dont l'origine se rattache encore à ce nom glorieux de la famille qui l'a gouvernée.
Mais c'est le dernier effort intellectuel de Florence et des Médicis. Maintenant, pour l'une comme pour les autres, la vieillesse, la décrépitude commence.
A Ferdinand II, mort en 1670, succède son fils Corne III, à l'âge de vingt-six ans. Ce prince, peu spirituel et n'ayant aucun goût prononcé,
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contracta dès l'enfance, sous l'influence de sa mère Victoire de la Roverre , de la maison d'Urbin , des habitudes de cagotisme entièrement opposées au philosophisme et à la liberté de mœurs qui commençaient déjà à se répandre en Europe. Avant de monter sur le trône, on lui avait fait parcourir la plus grande partie de l'Europe. Mais au lieu de penser à s instruire, Corne ne fut occupé que du soin de faire admirer le faste de sa suite " et détaler le spectacle de sa somptueuse dévotion. Comme on Ta dit spirituellement de son temps , ce fut moins un voyage qu'une procession qu'il fit en Europe. On se moqua de lui. De retour à Florence, et lorsqu'il devint grand-duc, il eut des démêlés avec sa femme Marguerite-Louise , fille de Gaston de France , duc d'Orléans. Côme était sot, Louise spirituelle; l'incompatibilité d'humeur se déclara , la grande-duchesse s'échappa de Florence, revint à Paris, et se réfugia à l'abbaye de Montmartre , où l'on assure qu'elle n'édifia guère par sa conduite.
Côme III était un assez bon homme, laissant le soin de ses affaires à ses ministres.Replet , bigot, et gonflé de ce que la vanité monarchique a de plus futile, dans tout le cours delà vie de ce prince, il n'y a à recueillir que deux faits importants et qui surtout se rattachent précisément au but que l'on se propose dans cette histoire de la ville de Florence. Entraîné par l'exemple de ses prédécesseurs, quoiqu'il attachât fort peu d'importance aux travaux de tous les physiciens et naturalistes, dont son oncle, le cardinal Léopold, avait été le protecteur, il se crut obligé, en sa qualité de prince
des Médicis , d'acheter le fameux verre ardent qui avait été fabriqué à Dresde par Benoît Brugens. et de faire venir de Leyde des appareils pneumatiques pour l'université de Pise ; voilà ce qu'il hasarda de plus audacieux pour le progrès des sciences.
Mais ce qui avait été l'objet constant des désirs de tous les grands-ducs , depuis Côme I er jusqu'à Corne III , et ce qui préoccupait encore jour et nuit la pensée de ce dernier, était d'obtenir de l'empereur d'Allemagne la reconnaissance officielle de sa qualité de grand-duc, et le droit de prendre et de recevoir le titre d'ALTcss ; Royale. Cette fantaisie lui coûta plusieurs millions, dans un temps où la Toscane était déjà accablée d'impôts hors de proportion avec les revenus de son commerce affaibli. Quoi qu'il en soit, Côme III fut salué, en 1691 , du titre X Altesse royale et jouit de cet insigne bonheur pendant quelques années. Mais, en 1 699, il réfléchit tout-à-coup qu'on ne lui accordait pas les honneurs royaux à la cour de Rome; que ses ambassadeurs n'y étaient pas traités comme appartenant à une cour royale; qu'enfin on lui déniait le titre d'Altesse royale au Vatican , que l'Espagne refusait de le reconnaître, que le roi de France n'appelait pas le grand-duc mon frère , honneurs qui tous étaient prodigués au duc de Savoie. Alors il n'y eut plus de repos possible pour Côme III , tant qu'il ne fut pas traité sur le même pied que son rival le Savoyard. Sans être arrêté par lenormilé de la dépense , il prépara une pompeuse ambassade pour le pape Innocent XII, après avoir préalablement négocié auprès des autres cours d'Europe , pour renouveler le sou-
venir du diplôme qu'il avait reçu de l'empereur. Mais Louis XlVen particulier refusa obstinément d'appeler Corne III mon frère. C'est alors que le grand-duc se décida à faire usage de toutes ses ressources. Il envoya son ambassade à Rome, et là, à force de prodiguer les cadeaux et les pensions aux cardinaux, après setre entendu avec l'ambassadeur d'Autriche près le Saint-Siège, on prit le prétexte de remercier Sa Sainteté de quelques privilèges accordés à l'ordre des chevaliers de Saint-Etienne , pour traiter en secret la grande affaire de ï Altesse ivyale. On dit beaucoup de paroles , et l'on dépensa énormément d'argent ; mais enfin l'affaire s'arrangea. Tous les ordres de la prélature, ainsi que la haute noblesse de Rome, vinrent faire leur cour à Vitelli, l'ambassadeur florentin , auquel le pape lui-même accorda dans son palais tous les honneurs réservés aux envoyés extraordinaires des rois. Cette formalité une fois remplie, les monarques de France et d'Espagne se soumirent à la décision du Saint-Père, et Côme 111 fut élevé à la dignité d' Altesse royale, précisément lorsque l'héritage de la monarchie florentine allait passer dans une autre maison, et au moment où la famille des Médicis était sur le point de s'éteindre.
Côme III ayant perdu son fils aîné, n'avait plus pour héritier que Jean-Gaston des Médicis , qu'il n'aimait pas. Après l'avoir marié à une princesse allemande, Anne-Marie de Saxe-Lawemberg, laide, démesurément grasse . et d'un caractère enclin à la jalousie, il envoya le jeune prince vivre en Hongrie dans je* biw de w femme, Gaston était fort
spirituel, très instruit, car il savait cinq langues, et de plus bon, généreux et aimable. Malheureusement, son âme avait été amollie de bonne heure par le faste et la dissipation. L'ennui et le dégoût que lui inspira sa femme contribuèrent encore à dépraver son esprit. Cet homme, d'ailleurs, considéra le peu de cas que son père faisait de sa personne, et prévit que la florissante santé de Corne III reculait indéfiniment pour lui l'espoir de régner. Lorsque enfin sa rupture avec sa femme lui laissa voir clairement qu'il n'aurait pas de successeurs , et que la race des Médicis devait finir avec lui , alors il se dit : « Après nous la fin du monde , » et se mit à jouer, à hanter les mauvais lieux, à se livrer à toute espèce de débauches. Cette vie n'altéra pas la bonté de son cœur , mais diminua singulièrement l'énergie de son âme.
Il était âgé de cinquante-trois ans en 1 7^3, lorsqu'il succéda à son père. Aucune des solennités usitées à la prise de possession d'une couronne ne furent observées par lui en cette occasion. Le nouveau grand-duc ne jura point fidélité comme ses prédécesseurs, et l'on ne vit pas sans étonnementqueles honneurs de la souveraineté, qui enivrent ordinairement tous les hommes , parurent ne produire aucun effet sur l'esprit et les habitudes de Gaston. Le premier usage qu'il fit de son autorité fut de chasser de la cour, au grand contentement général , tous les prêtres, les hypocrites et les délateurs qui abusaient de la confiance de son père ; puis il supprima les pensions que ce dernier prince faisait à un troupeau de Turç^
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de Juifs et de renégats convertis. Il diminua les impôts , et , sans abroger les lois ridicules qui avaient été faites avant lui pour le prétendu maintien des mœurs , il leur ôta toute action en fermant l'oreille aux délateurs qui se donnaient comme leurs interprètes. Plein d'amabilité et d'aisance dans ses manières , il mit l'étiquette de cour de côté, vécut familièrement avec les nobles, et prit part à toutes les réjouissances qu'ils donnaient. Dernier rejeton mâle de sa famille, séparé de sa femme, il saisissait avec une sorte d'empressement toutes les occasions qui pouvaient divertir son esprit des tristes pensées que sa position lui faisait enfanter. A la sombre et ennuyeuse bigoterie de la cour de Côme III succéda, à celle de Gaston, la galanterie, les bals brillants et les gais repas. Le nouveau grand-duc cessa de porter l'antique habit dit de ville usité en Italie , et tout aussitôt les courtisans, imitant son exemple, se vêtirent à la français*. Au bout d'un an , toute la Toscane, et une partie même de l'Italie , avait adopté cette mode.
Dans les premières années de son règne, Gaston mit un peu plus de décence dans sa conduite extérieure, sans rien changer cependant à ses habitudes privées. Comme chef de l'État, il rétablit de l'ordre dans les finances , et pendant les sept premières années de son règne, où sa santé lui permit de veiller par lui-même aux intérêts de la Toscane, il administra avec habileté, et se fit aimer de ses sujets par son affabilité, sa justice et sa générosité. Bientôt les excès affaiblirent tellement son corps qu'il lui devint impossible de quit-
ter même sa chambre. Ce fut de ce moment où de bas et infâmes laquais, servant d'intermédiaires entre lui et les premiers magistrats , établirent ce système de vénalité qui acheva de corrompre en peu de temps toute la ville de Florence , et la livra à la cupidité et au libertinage.
Malgré cette douceur de caractère et une certaine justesse d'esprit dont Gaston des Médicis était doué, il avait une dépravation de mœurs qui mettra toujours une tache ineffaçable à son nom. Ce prince, jeune encore , prit à son service et en qualité de laquais un jeune paysan fort beau de figure. A ces avantages extérieurs, cet homme joignait une intelligence très active. Après s'être facilement insinué dans les bonnes grâces de Gaston, il ne tarda pas à s'emparer de l'intendance des plaisirs et des revenus de son maître. Julien Dami , tel est le nom de cette créature , accompagna Gaston en Bohême, en Hongrie, dans d'autres voyages en Europe, et rentra avec lui en Toscane.
Aussitôt que Gaston eut succédé à son père , Dami quitta la livrée de laquais et reçut de son maître le titre de valet de chambre. Gaston, il faut lui rendre celte justice, réservait la nomination des magistrats à ses ministres , mais quant aux charges de la cour , il avait laissé son valet Dami s'arroger le droit exclusif d'en faire le trafic, et, à l'exception des affaires d'Etat, toutes les autres étaient entre les mains de ce vil favori.
Son infâme crédit s'accrut encore après une chute que fit Gaston. Ce prince, s'étant luxé le pied, ne put sortir de chez lui ni même de son lit.
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Par les soins de Dami, le palais du grand-duc devint pour ce prince ce que l'île de Caprée fut pour Tibère. Alors toutes les grâces , toutes les charges, toutes les réponses que l'on désirait obtenir du prince, étaient, avant même qu'elles fussent accordées, payées au poids de for à ce moderne Séjan.
Comme Jean-Gaston des Médicis n'avait pas d'enfants, il vit disposer de ses États pendant sa vie et long-temps même avant sa mort. Déjà, en 1725, l'Empereur et le roi d'Espagne firent un traité à Vienne , par lequel la succession éventuelle du grand-duché de Toscane fut assurée à l'infant Don Carlos. Puis, dix ans après, le 3 octobre 1735, il se conclut un nouveau traité entre l'Empereur, la France et l'Espagne, portant que François, duc de Lorraine et de Bar, aurait, à la place de Don Carlos , la succession de la Toscane, en échange de ses duchés, qu'il céderait à Stanislas, roi titulaire de Pologne.
Parmi toutes les idées bizarres qui ont passé dans l'esprit de ce singulier monarque , il en est une qui caractérise peut-être mieux que toute autre le laisser-aller où l'entraînait son excessive impartialité sur les choses de ce monde. Sous son règne, il y avait, dans les salons de Florence, des gens d'esprit et de goût , qui parlaient entre eux du rétablissement de la république florentine. C'est un sujet qui se reproduit naturellement dans la conversation à Florence , à la vue des monuments qu'elle renferme, et quand on s'occupe de son ancienne littérature. Cette idée sourit donc à Gaston, qui, ne pouvant transmettre son
pouvoir et ses droits à personne, conçut, dit-on, le projet de rendre aux Florentins leur liberté. Au surplus, ce qui rend cette anecdote vraisemblable, est le soin que ce même prince avait pris, avant d être grand-duc, de faire recueillir et publier, par le célèbre père Lami, toutes les preuves historiques de l'indépendance politique de Florence. Ce livre, intitulé : « De Ubertate cwitatis Florentiœ ejusque dominii , » fut réfuté par un autre que fit composer l'Autriche, et dont le but était de prouver que la Toscane, qui avait toujours été un fief de l'Empire, devait, au défaut de descendance masculine dans la famille régnante, retomber au seigneur suzerain.
Mais rien ne peint mieux l'agonie de la monarchie florentine que son AUesse royale le grandduc de Toscane, Jean-Gaston des Médicis, le dernier de sa race , retenu dans son lit par suite de ses débauches, riant en parlant des deux traités qui disposaient de ses États, et demandant avec un sourire dédaigneux et spirituel : • si on ne lui donnerait pas un troisième héritier, et quel enfant l'Empire et la France voulaient lui faire pour lui succéder. »
Avec Jean-Gaston des Médicis, septième grandduc de Toscane, s'est éteinte la dynastie médicéenne, le 9 juillet 1737.
Fnnçois, duc de Lorraine, est choisi grand-duc de Toscane, 4737- 4705.— Pierre-Léopold-Joseph , son fils.— Ses réformes, ses institutions en Toscane.— Constitution léopoldine, 4765 à 4790.— -Ferdinand III.— Interrègne. -Léopold 11,4790 à 4836.— Résumé , conclusion.
On ne saurait en douter, il y a quelque chose d'inépuisable et de singulièrement vivace dans la destinée de Florence: une république y naît et s éteint dans une oligarchie ; cette oligarchie, après avoir jeté un admirable éclat, meurt elle-même pour donner naissance à la monarchie médicéenne qui dure deux cents ans.
Pendant le développement de ces trois formes de gouvernement, durant l'espace de cinq siècles, toutes les connaissances humaines furent cultivées avec une ardeur sans égale, et par une foule d'esprits distingués, dont les plus étonnants représentent en quelque sorte toutes les découvertes successives; ce sont : Dante, Pétrarque, Corne et
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Laurent des Médicis, Michel-Ange et Galilée dont les noms suffisent pour indiquer les progrès rapides et si divers que la ville de Florence a fait faire à l'esprit humain. En ce pays, toujours un effort nouveau a succédé à un effort accompli , et il semble que, sur cette terre fertile en inventions, tout homme, fût-il étranger, pourvu qu'il ait du génie, fera croître et mûrir des idées. \ Que Ton se reporte un instant près du lit de mort de l'insouciant Gaston, et que Ton jette un regard sur la malheureuse Florence, dont le gouvernement alors était encombré de lois mauvaises et contradictoires; qui renfermait dans son sein une population de prêtres, de religieuses, de nobles et de gens de toute espèce ayant contracté l'habitude de la débauche et vivant au milieu de saturnales continuelles ; qui ne croirait , avec un tel désordre, que ce peuple est perdu ? Qui n'est pas persuadé que la Toscane va devenir une .terre maudite? Mais avançons dans son histoire, et l'on va reconnaître qu'il était réservé à cette nation, après avoir précédé toutes les autres dans la culture de la poésie, du commerce, de l'érudition , des arts et des sciences , d'être encore le premier peuple moderne à qui il soit échu pour souverain un homme éclairé, juste , simple dans ses mœurs, qui a successivement abrogé les mauvaises lois pour en . substituer de meilleures , qui eut le premier l'idée de s'y soumettre dès qu'elles seraient établies, et qui a donné une autorité nouvelle au rang de souverain , en rendant compte des moindres impôts qu'il levait sur son peuple, et de tous les actes de son gouvernement. Étrange destinée de Florence, 1. 24
qui, après 3 être agitée si long-temps en vain pour obtenir, avec des formes républicaines, un gouvernement où régnassent Tordre, la justice et la liberté, n'a trouvé une bonne partie de ces biens que sous un monarque dont le pouvoir sur elle était originairement absolu.
L'Europe avait prévu l'extinction de la maison des Médicis, lorsqu'elle pensa à donner un nouveau grand-duc à la Toscane. Les États de Gaston avaient donc été destinés d'avance à un fils de Philippe V , roi d'Espagne , l'infant don Carlos. Ce jeune prince vint en Toscane pour connaître ses sujets futurs et se faire connaître d'eux. Mais, portant bientôt ses vues plus haut, il céda son hérédité même avant la mort du testateur.
Il était difficile de prévoir que le terme de la guerre commencée pour l'élection d'un roi de Pologne déciderait du choix d'un souverain pour la Toscane ; c'est cependant ce qui arriva. 11 fallait assigner une résidence honorable à un prince détrôné à qui il ne restait pas un coin de terre pour se placer. Or, le mariage de sa fille avec le roi de France, Louis XV, arrangement tout politique, fut un plus sûr appui pour le prince dans la disgrâce, que celui qu'il crut trouver par la suite dans la protection capricieuse de Charles XII, roi de Suède.
La France devait et voulait acquérir quelque . chose avec un traité de paix , pour avoir soutenu avec ses armes les Espagnols en Italie , et leur avoir facilité la conquête des royaumes de Naples et de Sicile. Ces alliés, si bien traités, cédèrent donc volontiers la Toscane qui appartenait à don Carlos.
Mais ce pays n'était point à la convenance de la France, qui proposa un échange avec la Lorraine, à laquelle elle était liée d'amitié depuis long-temps. Ce fut donc à François, duc de Lorraine, que fut réservé le chagrin d'abandonner son pays et ses sujets, et de se dépouiller de l'héritage de ses pères. Il gagna cependant, par ce sacrifice, l'affection paternelle de Charles VI et la main de la fille de ce prince. Enfin cet arrangement contribua à assurer le repos de l'Europe.
Cependant que toutes ces dispositions politiques étaient en question , la Toscane attendait impatiemment le choix de son souverain ; à chaque courrier, on allait s'informer des décisions nouvelles, et après bien des incertitudes le choix tomba enfin sur le duc de Lorraine.
Gaston des Médicis mourut. Le jour même de sa mort , 9 juillet 1 787 , le duc de Craon se rendit au sénat de Florence, et y fit reconnaître François II , duc de Lorraine , grand-duc de Toscane. Ce ne fut que deux ans après (1 739) que ce prince , accompagné de son épouse Marie-Thérèse d'Autriche , vint dans sa nouvelle capitale. Après avoir fait un séjour de deux mois à Florence, ils demeurèrent plusieurs jours à Sienne , à Pise et à Livourne, pour régler, dans chacune de ces cités, les dispositions relatives à l'administration et aux affaires militaires. Le nouveau grand-duc , toujours accompagné de Marie-Thérèse, ne tarda pas à retourner à Vienne , laissant pour gouverneur à la Toscane , pendant son absence , le maréchal Botta. Le nouveau grand-duc ne résidait pas en
Toscane , aussi les affaires de ce pays furent-elles loin de se rétablir et de s améliorer. Au milieu d'un calme plat, qui tenait plus au sommeil de toutes les idées et de tous les sentiments généreux qu a lamour de Tordre , les Florentins souffrirent toutes les vexations imaginables en se consolant par des satires, et en se livrant à tout le dérèglement de leurs mœurs. Ce règne des gouverneurs du grand-duc François de Lorraine, si triste et si long pour Florence puisqu'il a duré vingt-six ans , peut être comparé à ces pays de landes , si pénibles à traverser, mais dont on conserve à peine le souvenir quand on en est loin. Le seul événement remarquable qui doive être consigné ici , est la mort d'Anne-Marie-Louise des Médicis, fille de Côme III , sœur de Gaston , et veuve de Jean-Guillaume, prince palatin; cette princesse expira le 18 février 1 y43 : elle était la dernière personne de l'illustre famille des Médicis.
François de Lorraine, ayant été élu empereur en 1745, continua de faire gouverner la Toscane par ses lieutenants, jusqu'à sa mort, en 1765. La dernière année de ce triste gouvernement fut marquée par une disette horrible qui acheva de ruiner , de dépeupler tout le pays. Les objets de première nécessité manquaient , et l'on ne pouvait se les procurer qu'en pays étranger et à des prix excessifs. Le nouvel empereur fit de grands sacrifices pour soulager les maux de ses sujets toscans ; mais le mal était trop grand , la misère trop profonde pour qu'il pût y remédier. Cette grande et noble entreprise était réservée à son se-
cond fils Pierre-Léopold-Joseph , qui hérita du grand-duché de Toscane à la mort de son père , en 1765. •
Le nouveau grand-duc fit son entrée à Florence le 1 3 septembre de la même année. Léopold n'avait que dix-huit ans. Sa jeunesse , l'air doux et bienveillant de sa physionomie, et ce besoin d'espérance qui est si fort chez un peuple malheureux , furent autant de raisons pour que Florence reçût son nouveau souverain avec une joie et un enthousiasme extraordinaires. Mais à cette joie, à ces applaudissements universels, succédèrent bientôt les plaintes. Elles portèrent d'abord sur la conduite du maréchal Botta, lieutenant de l'empereur. Le jeune prince , pensant avec raison que cet homme n'était pas le seul coupable , et qu'il faudrait' punir aussi tous ceux qui avaient mai fait sous ses ordres, consulta tout à la fois la générosité et la prudence, et signala son avènement au trône par un pardon général accordé à tous ceux qui s'étaient rendus coupables envers l'État.
Cette première difficulté étant écartée, Léopold ne tarda pas à s'apercevoir, saris qu'on l'en avertît, de l'état profondément malheureux où était plongée la Toscane , du désordre et de l'iniquité de ses lois , des abus effroyables qui s'étaient introduits dans la magistrature et dans toutes les branches de l'administration. La dépravation des mœurs , la multiplicité des crimes et la dissolution d'une partie du clergé attirèrent avec force son attention. Mais il est des maux chez un peuple, qui , pour ne pas être les plus graves peut-être ,
Digit
en sont les plus pressants. Ce furent ceux que Léopold travailla d'abord à faire cesser.
En 1764, comme on l'a déjà dit, une disette affreuse s'était fait sentir en Toscane. Deux ans après , et lorsque Léopold venait de prendre possession de sa couronne ducale , le même fléau se reproduisit encore. Mais cette fois il fut plus terrible que le premier. Le prix des denrées les plus indispensables s'éleva à des prix exorbitants, et bientôt la diminution et la mauvaise qualité des aliments engendrèrent une épidémie qui mit le comble à la désolation générale.
Ce moment de crise violente fut celui où le gouvernement de Léopold prit et exécuta une résolution qui révolta d abord tous les esprits ordinaires , bien quelle eût reçu depuis long-temps déjà l'approbation des gens éclairés de Florence. Dans l'intention d'entamer cet amas indigeste de lois et de règlements faits sous la république dans l'intérêt du commerce, mais que le temps, et surtout la rapacité et l'astuce des fermiers et des commissaires des grands-ducs , avaient rendu si fatal au commerce et au bien-être des Toscans , Léopold rendit un édit par lequel la circulation des grains fut déclarée libre, et les droits de gabelle, d'entrées et autres, abolis. L'exercice du commerce fut permis à tous les particuliers sans restriction, formalités ni sujétions. Cet édit porte que les grains pourront être vendus aux étrangers, ou achetés de dehors; que chaque citoyen a la faculté de faire et de vendre du pain de toute qualité, de totit poids et à tout prix, ajoutant la
défense expresse de troubler le commerce de ceux qui voudraient le faire d'après ces nouveaux règlements.
Ce système , qui renversait toutes les lois et toutes les habitudes établies depuis si long-temps, fut repoussé d abord par les préj ugés et l'ignorance du peuple. Toutefois , les obstacles les plus fortt et les plus durables qui s'opposèrent à son établissement vinrent de la part d'une classe d'hommes entre les mains de qui le monopole de toutes les branches de ce commerce était exclusivement remis. Ce ne fut qu'avec du temps et par l'expérience que l'on parvint à détruire la défiance du peuple et à vaincre l'avarice et la cupidité des traitants. Un fait positif, c'est que, malgré la suite des mauvaises récoltes du pays depuis 1766 jusqu'à 1774, la seule liberté du commerce ramena l'aisance et le bien-être à Florence et dans toute là Toscane, et que les paysans, chassés de leurs habitations par la famine et la misère, y revinrent et se livrèrent avec plus de sécurité à l'agriculture.
Du moment que cette dernière branche d'industrie reprit quelque faveur , Léopold , toujours attentif à suivre l'ordre rationnel des améliorations qu'il voulait introduire , commença dès lors à favoriser l'agriculture comme il avait aidé le commerce , en la débarrassant des entraves qui lui étaient imposées.
Parmi tous les défauts de l'ancienne législation, l'un des plus nuisibles était les faveurs et la prépondérance accordées aux manufacturiers et aux artisans des villes , sur la profession si utile des agriculteurs. Pour donner plus de liberté et d'ai-
sance à cette dernière industrie , non seulement pn permit , comme on Ta dit déjà , l'exportation et l'importation libres des grains, mais, pour encourager la culture et faciliter la vente de ses produits dans l'intérieur de la Toscane , on supprima les douanes intérieures et toutes les taxes qui diminuaient le gain des agriculteurs. Les impositions qui pesaient sur eux furent même extrêmement allégées.
Ces dispositions furent appliquées à toutes les provinces dont le sol est suffisamment productif. Quant à celles pour qui la nature a été marâtre, comme les Maremmes, sol marécageux, insalubre et stérile , où la population est rare , on proposa des gratifications à ceux qui feraient des efforts pour l'assainir, qui entreprendraient le dessèchement des terres, et l'on concéda des avantages et des privilèges aux agriculteurs qui s'y feraient un établissement et y demeureraient.
- Toutes ces promesses n'auraient eu aucun effet, si le gouvernement lui-même n'eût montré l'exemple et tenté les premiers efforts pour assainir une contrée pestilentielle. Des ingénieurs furent chargés de visiter ces terrains, et d'y faire des travaux pour décharger la terre des eaux par un canal. Dans l'année 1 769 , après avoir apporté des améliorations dans la Maremme, on en commença de non moins utiles dans le val di Chiana, qui, d'un grand lac qu'il formait alors, est devenu une vallée des plus fertiles.
La liberté du commerce des grains, le soulagement des impôts mis sur les agriculteurs, l'abolition des douanes et les primes offertes à
ceux qui assainiraient et défricheraient les terres, communiquèrent une activité surprenante à Fart de l'agriculture , rétablirent l'abondance , et disposèrent les esprits à l'ordre et au repos.
On ne saurait trop sérieusement réfléchir sur l'ordre que Léopold a suivi dans les réformes successives qu'il introduisit en Toscane pendant les vingt-cinq années de son règne. Avec cette profondeur de. bon sens qui remplace le génie, si ce n'est pas le génie même , le premier soin que le jeune prince prend de son peuple est de prévenir ses besoins matériels , et d'encourager l'art avec lequel on pourvoit à sa subsistance. Il y a; dans cette idée seule d'un homme de vingt ans , une maturité intellectuelle qui se rencontre bien rarement. L'agriculture et le commerce fuirent donc les deux premières professions qu'il mit à l'aise et qu'il favorisa.
Mais, aussitôt que les premiers besoins commencèrent à être satisfaits , le jeune législateur s'occupa de ce qui fournit les moyens d'entretenir ces besoins matériels , c'est-à-dire de l'administration des finances de la couronne. Son but , dès les premières tentatives qu'il fit à cette occasion, fut de réduire et de détruire même, autant qu'il le pourrait , une quantité énorme de revenus royaux, de régales, autant toutefois que les dépenses forcées de l'btat le permettraient.
Il commença, en 1768, par détruire la ferme générale des taxes et impositions. Indépendamment d'une foule de vexations dont le peuple fut délivré , cet acte eut encore cela de bon , qu'il donna au gouvernement la faculté de diminuer
les impôts scion son bon plaisir et l'opportunité , et de mettre plus ou moins de douceur pour se faire payer des imposés , sans dépendre des conventions passées avec les fermiers-généraux.
Le sel fut payé au même prix par toute la Toscane , et ce prix fut modéré. La diversité des poids pour la vente de cette marchandise fut défendue , ainsi que le droit que l'on avait, en certains lieux, de ne vendre que du sel bis. Les droits sur la fabrication et la vente des tabacs, de l'eau-de-vie et d une foule d'autres denrées, droits qui faisaient partie des régales , furent supprimés , ou au moins fortréduits. Et chose digne d'observation, il arriva que la différence de ces impôts détruits fut plus que compensée par le résultat de ceux que la liberté du commerce faisait payer sans que Ton s'en aperçût en quelque sorte.
Vers le même temps, Léopold pensa à éteindre la dette publique, que les dépenses excessives faites à partir du temps de la république , et le désor* dre des finances sous les derniers Médicis, avaient rendues si onéreuses. On doit se souvenir qu'en i343, les Florentins, pour soutenir la guerre contre Pise et éteindre les dettes contractées avec le duc d'Athènes , avaient prêté des sommes énormes à l'État, et que, faute de pouvoir rendre ces capitaux, on en assura la rente. Telle fut l'origine du mont-commun , où la dette publique s'augmenta toujours jusqu'à l'époque de cette histoire où nous sommes parvenus maintenant. Le grand inconvénient de cette dette était de produire une augmentation progressive d'impôts, pour faire face à la dette croissant elle-même. Léopold di-
minua les intérêts payés jusqu'alors, et les réduisit tous au même taux, trois pour cent. Plusieurs opérations financières furent tentées, encore pour éteindre entièrement la dette publique; mais, comme cette opération ne put être réalisée, on s'en tint à créer un impôt dit du rachat^ établi sur tous les biens fonds , dont le produit fut employé à payer les rentes sur l'État.
L'administration et la police des villes ne furent pas négligées parLéopold. Dans chaque quartier de la capitale , on institua un commissaire sous la dépendance du président du bon gouvernement , chargé de veiller à la sûreté des personnes , et de remettre d'accord les gens qui venaient lui présenter des causes de peu d'importance.
Persuadé qu'il n'est pas moins utile de prévenir les délits que de les punir, le prince fit élever des écoles dans tout son duché , pour les personnes de toutes classes , afin qu'une éducation plus soignée les mît dans le cas de ne pas se laisser aussi facilemement aller à leurs mauvais penchants. Les écoles de toute espèce, les universités de Pise et de Sienne furent remises sur un pied nouveau, et l'on releva l'académie des Beaux-Arts de Florence. Après ces soins pris pour l'amélioration morale et intellectuelle des Toscans en général, on s'occupa des établissements propres à donner des secours pour le corps. Les orphelins, les enfants abandonnés , les pauvres , les infirmes et les vieillards, trouvèrent des lieux de refuge, des maisons de santé ; et tous les hôpitaux de la Toscane furent restaurés, agrandis et fournis des médicaments indispensables.
Les précautions propres à entretenir la santé et la salubrité générales furent l'objet '«Tune attention particulière. Les comestibles vendus dans les marchés furent soumis à des inspections ; les bains publics d'eaux minérales furent ornés de riches et vastes bâtiments pour recevoir ceux que les maladies y feraient venir.
Une loi qui fut renouvelée cinq fois depuis 1775 jusqu'à 1784, mais toujours en vain, est celle qui ordonnait, encore dans l'intérêt de la salubrité publique , de ne plus enterrer les morts dans l'intérieur des églises. Le préjugé favorable à cet usage , fortifié tout à la fois par l'habitude et par des idées religieuses fort mal entendues , ne put jamais être entièrement vaincu à Florence ni dans le reste de la Toscane , et l'insistance de Léopold pour le détruire lui a fait beaucoup d'ennemis pendant son règne.
Ce qui lui en suscita bien plus encore , fut la suppression de plusieurs couvents de religieux et surtout de religieuses , dont les biens furent employés à l'établissement de communautés religieuses de femmes destinées à l'éducation des jeunes filles. On ne saurait le dissimuler, puisque les preuves sont connues , mais les plus incroyables désordres s'étaient introduits dans les couvents de Florence et de la Toscane. En forçant le vice jusque dans les retraites sacrées où il s'était abrité , Léopold coupa le mal -dans sa racine , et retrempa tout son peuple.
La revue de toutes ces lois est doublement curieuse , puisqu'en faisant connaître le système de gouvernement suivi par Léopold , elle indique en-
core , <Tune manière très précise, tout ce qu'il y avait eu de désordres, d abus et d'injustices dans les trois gouvernements qui avaient précédé le sien. Mais il reste encore à faire connaître les réformes et les institutions nouvelles qu'il a intro-
criminelle, pour se former une idée, seulement par les réformes qui y ont été faites , du monstrueux édifice des vieilles lois florentines.
Le plus grand dommage porté aux intérêts de l'État, venait particulièrement du nombre excessif des juridictions de tribunaux et de magistratures tant supérieurs qu'inférieurs. Leur multiplicité , l'incertitude des limites de leurs droits , l'impéritie fréquente des hommes ordinairement destinés à remplir ces charges, rendaient long et dispendieux le cours de la justice, et faisait souvent prendre aux juges des résolutions injustes.
Les plaintes fréquentes du peuple toscan à ce ce sujet décidèrent Léopoid à faire une réforme générale des tribunaux et des magistratures anciennes qui n'étaient plus en harmonie avec les besoins présents de la société. Pour commencer avec prudence et opportunité cette grande entreprise, il dirigea d'abord son attention sur les magistratures supérieures dont la juridiction s'étendait au-delà de la capitale. On supprima donc l'antique conseil des deux cents, les conservateurs des lois, et le tribunal de la Consulta, auquel on substitua le Consulteur légal.
Le nombre de certains magistrats ayant la haute prérogative de connaître des affaires qui regardaient les régales et une bonne partie de certaines
corporations, furent , sinon supprimés en entier, au moins réduits extrêmement. De ce nombre furent le magistrat du sel, qui avait neuf assesseurs à ses ordres ; celui de la taxe et des dîmes; la magistrature de l'antique Mont-Commun ; et celle des capitaines de parti, ce vieux témoignage de l'esprit de faction.
On jugea à propos de supprimer la juridiction du juge délégué de Tordre de Saint-Etienne, celles du conseil d'appel , du conseil de la pratique secrète. On supprima encore les charges d'auditeur de la chambre , de secrétaire des réformes, afin que toutes les communautés civiles traitassent leurs affaires entre elles et ne fussent plus exposées aux lenteurs et à la partialité de leurs anciens juges.
L'existence de la magistrature du Bigallo (1) , de la députation de Boniface, des magistrats de l'œuvre de la cathédrale , et de plusieurs chefs, fut jugée inutile et supprimée.
La juridiction des tribunaux épiscopaux fut restreinte ^ aux causes purement spirituelles et aux cas de conscience.
Quant au tribunal de l'inquisition, queLéopold jugeait si contraire à la douceur de notre religion, il fut supprimé en Tannée 1787.
Le nombre exorbitant des magistratures inutiles étant ainsi réduit , les tribunaux ordinaires étant rentrés dans leurs droits et se composant de juges instruits et expérimentés , toutes les
(1) Communauté hospitalière fort anciennement instituée, et dont on avait fait en dernier lieu une maison de refuge pour les orphelins et les enfants trouvés.
controverses et les disputes qui s'élevaient jadis de magistrature à magistrature, à l'occasion des limites et de l'extension de leur juridiction, cessèrent de se reproduire dans les tribunaux. L'usage si irrégulier de déléguer les causes à des juges éventuels et que Ton élisait au moment , fut aboli. Ce moyen avait été employé à cause de la défiance qu'inspiraient les assesseurs des divers tribunaux, dont l'ignorance et l'incapacité n'était que trop constante. Leur nombre d'ailleurs était si grand, et les appointements qu'ils recevaient si peu considérables, que ces places étaient ordinairement le partage des hommes les plus ordinaires.
Mais ces précautions n'auraient pas encore suffi pour que la justice fût bien rendue, si l'on n'avait pas fixé par des lois la marche des procédures , si les frais n'en eussent pas été réglés , si enfin les honoraires des avocats n'eussent pas été déterminés, dispositions qui toutes furent rigoureusement instituées par des lois dont on fit l'application à tous les tribunaux de la Toscane.
Depuis plus d'un demi-siècle la réforme de la législation criminelle était préparée par les écrivains publicistes et philosophes, et les changements de cette législation étaient attendus avec impatience par les peuples du continent de l'Europe. Léopold eut le courage d'être un des premiers souverains qui essayèrent de mettre en pratique les spéculations des publicistes qui avaient réclamé au nom delà justice et de l'humanité, la gradation des peines en proportion de la gravité des délits, l'abolition de certains supplices, et en particulier de la torture.
Fidèle à sa méthode de préparer les hommes par l'éducation et de bonnes habitudes, à traiter les affaires selon la justice et la raison, Léopold commença, en 1777, par établir des écoles et des corps enseignants où il pût se former des juges instruits dans l'art des procédures et capables de séparer, avec une attention toujours éclairée, le faux du vrai. Tous les émoluments et récompenses avec lesquels on ébranlait depuis si longtemps la fermeté et l'intégrité des juges , furent expressément prohibés. La confiscation des biens fut abolie dans presque tous les cas de culpabilité; la justice fut rendue a\ ce les mômes formes, à toutes les personnes de quelque classe delà société qu'elles fussent, et, dès 1776, des lois indiquèrent les moyens de rendre l'emprisonnement des coupables moins cruel, de modérer la torture, et défendirent en dernier lieu les exécutions à mort.
Il ne fallut que peu d'années pour convaincre par l'expérience que l'excessive rigueur des lois est un moyen aussi impuissant qu'injuste pour diminuer les crimes chez une nation dont le caractère est naturellement bon et honnête ; et qu'au contraire la modération des peines, jointe à l'exécution rigoureuse des lois et à la vigilance des magistrats pour prévenir toute espèce de délits, en diminue sûrement et en peu de temps le nombre. Lorsque Léopold eut tenté ces essais, et que l'expérience eut justifié ses prévisions, on pensa à s'occuper de la publication d'un nouveau Code criminel.
Dans cette intention , le grand-duc Léopold commença par abolir la peine de mort , comme
ne produisant qu'un sentiment passager de terreur qui se change presqu'aussitôten compassion pour le coupable chez un peuple policé et humain, tandis que le condamné devient un exemple toutà-fait inutile pour le petit nombre des méchants. A cette peine on substitua donc celle de la prison perpétuelle , ou des travaux forcés pour la vie, dans l'idée que le spectacle d'un criminel privé de lajiberté et exposé aux yeux de la société qu'il a offensée, peut par ce triste exemple opposer un frein à la méchanceté et au crime.
La peine de la torture , qui punit le prévenu avant que le juge l'ait reconnu coupable ; qui expose l'innocence aux plus cruels tourments ; qui absout parfois le coupable robuste , et condamne l'innocent faible de corps ; la torture fut entièrement abolie dans les procès criminels intentés contre quelque personne que ce fût et à propos de quelque crime que l'on eût commis. Il en fut de même de la confiscation des biens.
L'indication du crime de lèse-majesté ne fut pas compris dans la nouvelle réforme du Code criminel. Léopold ayant égard à l'extension arbitraire que l'on donnait à des délits souvent légers, mais rangés dans cette catégorie , ne voulut pas que ses sujets fussent exposés à des violences et à des vexations pleines d'injustice, sous des prétextes graves en apparence.
L'inutile et condamnable usage des nombreux serments probatoires exigés dans les procès criminels de la part des accusés que l'on entraîne ainsi à mentir et à devenir parjures, fut aboli; le sermentnefutplus exigé que delà part des témoins.
Pour éviter et prévenir les imputations calomnieuses , les fausses accusations , quand l'impunité et le secret favorisent les délateurs , il fut ordonné que les procès criminels seraient précédés d'une instruction formelle, qui rendrait le plaignant responsable de la vérité ou de la fausseté de l'accusation.
Les procès dits de la Chambre , qui n'étaient que des décisions prises arbitrairement sans instruction préalable et sans défense de la partie accusée, furent abolis en donnant pour motif : qu'il fallait garantir l'innocence des citoyens et les réintégrer tous dans le droit sacré et imprescriptible de la défense.
On pourvut à ce que les prévenus, quelles que fussent la gravité et la certitude deleurs fautes , trouvassent des défenseur s, et à ce qu'ils demeurassent le moins long-temps possible dans les prisons.
A l'antique usage de condamner comme coupable tout prévenu qui ne s'est pas rendu à la citation du juge et qui souvent par crainte ne vient pas purger sa contumace, on substitua une loi qui ordonna que tout prévenu, dans un cas semblable, serait admis devant les juges comme simple accusé.
De toutes les amendes infligées aux délinquants, Fou fit un dépôt séparé , pour venir au secours des prévenus pauvres , faussement accusés et que la durée de leur procès avait rçtenus un certain temps en prison. On y puisait encore les indemnités accordées auxparties victimes de procès intentés par des gens insolvables.
Tel fut l'ensemble des efforts heureux que fit Pierre-Léopold pour régénérer la Toscane. Il eut
le grand mérite d'essayer par la pratique toutes les spéculations que les écrivains économistes, philosophes et publicistes, avaient plus ou moins heureusement présentées dans leurs livres.
Ces essais pratiques, on la déjà fait sentir, lui attirèrent des ennemis , et plusieurs fois le pape Pie VI témoigna ouvertement les craintes que ces innovations lui inspiraient. La suppression de plusieurs congrégations ecclésiastiques, les prêtres réduits à un salaire fixe, comme tous les employés de l'état , et l'abolition des tribunaux épiscopaux étaient en effet, à cette époque et dans un pays si rapproché des États romains, une révolution qui fit comparer plus d'unq fois Léopold au roi Henri VIII d'Angleterre. Mais le grand-duc poursuivit l'établissement de son système avec d'autant plus de calme et d'assurance, que, malgré les cla-* meurs du clergé et delà noblesse, il avait, pour se justifier à ses propres yeux et à ceux de toute l'Europe, l'accroissement réel du bien-être et du bonheur de son peuple qu'il avait trouvé si pauvre , si découragé et plongé dans un si grand avilissement moral.
H y a dans la conduite et dans toutes les actions politiques de Léopold, pendant les vingt-cinq années de son règne , une persévérance digne et calme , qui indique que ce souverain n'a rien fait qui ne lui fût dicté par sa conscience. Certains esprits peuvent sans doute ne pas approuver en tout point son système de gouvernement , mais il ne viendra à l'idée de personne de penser que ce prince n'ait pas fait ainsi parce qu'il a cru bien faire. Ce qui domine dans toutes ses actions poli-
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tiques, est la sincérité, a bonne foi et l'envie d'être utile.
]Am des derniers actes de son gouvernement prouve jusqu'à l'évidence ce que l'on vient d'avancer. Vers 1789 ce prince, après avoir accompli tontes les réformes et tous les grands travaux législatifs dont on a lu l'extrait, voulut donner une preuve de l'importance qu'il attachait à la bonne foi de tous ceux qui concourent au gouvernement d'uu état, en se proposant lui-même pour exemple. Dans un volume intitulé : Gouvernement de la Toscane sous le règne de S. M. le roi Léopold II imprimé à Florence, il donna, section par section , un résumé de toutes les améliorations qu'il avait essayé d'apporter dans les branches diverses de l'administration; et, à la suite de ce compte rendu en détail , il joignit des tableaux où sont rapportées d'année en année, depuis 1765 où mourut son père, jusqu'en 1789, toutes les recettes et dépenses faites en Toscane.
Ce document, l'innovation la plus extraordinaire peut-être de toutes celles qu'a apportées Léopold dans le gouvernement de la Toscane, fut répandu dans toute l'Europe ; et depuis quarantesix ans qu'il a été lu et commenté, personne n'en a contesté l'exactitude. 11 est donc devenu une pièce historique du plus haut intérêt, et qui comprend à lui seul le tableau de toutes les vicissitudes du grand-duché de Toscane et de Florence, pendant le temps du règne de Léopold. Ce qui précède en est l'extrait dont plusieurs paragraphes sont donnés dans leur intégrité.
Quant aux résultats matériels de l'administra-
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tion du grand-duc, les voici : En 1 ^65, la misère, la famine, les mauvaises mœurs et tous les désordres qui s'ensuivent, régnaient encore en Toscane. L'agriculture, à cette époque, était abandonnée; les impôts accablaient les populations et ne profitaient qu'aux traitants; la justice, tant au civil qu'au criminel, était mal rendue; les amendes, les peines, les supplices et les tortures abondaient; les corps ecclésiastiques possédaient près d'un tiers des biens de la Toscane; des désordres scandaleux s'étaient introduits dans les couvents; les crimes de toute espèce étaient, proporlionnément à l'étendue du territoire du grandduché, plus nombreux que dans les autres états de l'Europe.
Or, à tous ces maux, héritage accumulé des trois gouvernements qui se sont succédé à Florence jusqu'à l'extinction des Médicis, quel résultat peuvent opposer les vingt-cinq années du règne de LéopoldP Un fait qui résume tous les autres : pendant cet espace de temps , deux criminels seulement, dont l'un était étranger à la Toscane, ont été punis de mort; et environ deux cents personnes ont été condamnées aux travaux publics, dont cinquante étrangers; d'où il résulte que, dans un état composé de neuf cent mille aines, c'est à peine s'il y a eu dix personnes par année de condamnées à des peines corporelles.
Une manœuvre politique dont il n'est pas question dans l'exposé du gouvernement de Léopolu, mais que l'on a reprochée et que l'on reproche en core à ce prince, est l'espionnage qu'il avait organisé, dit-on, dans toutes les familles de Florence
et de la Toscane. Les uns lui ont fait un crime de ce moyen employé, selon eux, pour mettre les citoyens en défiance continuelle, et les contenir dan s un repos factice. Ceux qui ont émis cette opinion , tenaient à une certaine secte républicaine dont les principes et les souhaits, en matière de gouvernement, étaient tout à la fois très âpres et très vagues. Ils accusèrent Léopold d'employer toutes les ressources de l'espionnage domestique, à énerver l'âme et le cœur des Florentins, en ne leur permettant pas la plus légère observation sur ce qu'il faisait; et enfin il se rencontre encore des esprits persuadés que ce genre de tyrannie est ce qui a rendu le Florentin de nos jours si doux, si modéré, si prudent, d'énergique et de remuant qu'il avait été depuis le xm e siècle jusqu'au xvr. Parmi tous ceux qui lui adressent ce reproche avec le plus de vivacité, se distingue le poète Alfieri. Dans le recueil de ses sonnets , on en trouve un intitulé : Florence, où, après avoir rappelé que, dans cette ville, sont nés Dante, Pétrarque, Michel-Ange, Machiavel et Galilée, il ajoute :« Ces hommes sont en effet nés à Florence, mais à une époque où lire, parler, écrire et penser, n'étaient pas encore des crimes; quand il n'y avait pas une école où l'on apprît à trembler, et où l'on ne voyait pas le nom d'un homme inscrit sur le livre d'or, parce qu'il sait épier ce que disent et pensent les autres. » Malheureusement l'exagération assez habituelle de ce grand écrivain, lorsqu'il touche à des sujets ou à des personnes qui ne cadraient pas avec ses idées en politique, donne quelque défiance Bur la justesse de son reproche.
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On ne saurait douter cependant que Léopold n'eût établi, particulièrement à Florence, un es-* pionnage dans les familles. Beaucoup de gens prétendent que c'était pour garantir les mœurs et prévenir les délits; mais ses détracteurs l'accusent précisément d'avoir pris ce moyen pour épuiser toute la sève et la vigueur naturelle à cette nation.
Les détails historiques sur le gouvernement de Léopold sont encore si imparfaitement connus, et Ton manque tellement de renseignements positifs et avérés sur ce que l'on nomme son système d'espionnage, qu'il est prudent de ne pas obscurcir inconsidérément à ce sujet la mémoire d'un prince , dont toutes les opérations politiques d'ailleurs portent l'empreinte de la générosité et ont été un sujet d'admiration pour les hommes les moins disposés à louer ce qu'a pu faire un souverain. Avant de juger les actions d'un tel mo-^ narque , il faut se reporter au temps où la Toscane lui échut par héritage, et penser à la difficulté qu'il eut à surmonter pour rendre à la justice, aux lois et à la liberté, un peuple qui était moralement et physiquement si corrompu, si épuisé, si malheureux. Il est certain que Léopold a procédé tyranniquement et a usé de sa puissance absolue, pour introduire et établir ses réformes et ses lois. Lui faire un crime de cet acte, serait ne pas vouloir reconnaître l'évidence et la nécessité d'un fait que l'on retrouve souvent dans l'histoire; ce serait blâmçr le parti que prennent toutes les nations poussées à bout par le malheur, en se nommant un dictateur. Léopold se trouva tout-àcoup placé, par l'état déplorable où était la Tos-
cane, ainsi que par sa qualité de nouveau grandduc, dans les conditions d'un dictateur, et il a agi en conséquence. Seulement il s'est trouvé que ce magistrat absolu était un prince généreux, habile et humain, comme le prouvent toutes les institutions qu'il a laissées. Voilà ce qui explique tant de reproches, et peut servir de réfutation au sonnet d'Alfieri, où ce poète dit qu'à Florence, sous le grand-duc Léopold, lire, parler, écrire et penser étaient des crimes.
Léopold redoutait les commérages sur la politique, dont les effets , à la longue , auraient pu devenir contraires à l'exécution de son grand projet de réforme. Que cette crainte se soit combinée avec le puéril travers de savoir tout ce qui se passait dans l'intérieur des familles, et l'ait même entraîné à établir un espionnage que des agents subalternes ont rendu vil et odieux, la chose n'est pas impossible; mais pour porter un jugement décisif sur la moralité et l'efficacité de ce moyen , on n'en connaît pas encore assez bien l'origine, les ressorts et le but. Il est prudent d'attendre encore avant de décider la question.
1& clergé et la noblesse de Florence étaient loin de voir les innovations de Léopold d'un œil favorable, et ils s'unissaient pour les critiquer souvent avec amertume. Le peuple lui-même, quoique si favorisé par l'établissement de l'égalité de toutes les classes devant la loi , par la liberté du commerce et par les encouragements donnés à l'agriculture, ne laissa pas cependant, en plusieurs occasions, d'exprimer vivement son éloignement pour certaines réformes. L'abolition de plusieurs
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congrégations religieuses lui déplut, et jamais on ne put mettre rigoureusement en vigueur la loi qui défendait d'enterrer les morts dans l'intérieur des églises. Léopold, en ces différentes occasions, ne contraria les esprits par aucun acte violent de pouvoir, et obtint peu à peu, mais sûrement et par les bienfaits de l'expérience , ce qu'il n'aurait pu attendre delà brusquerie de son pouvoir. Dans ce cas , il ne fut peut-être qu'un habile politique ; mais dans une autre circonstance où cette qualité ne l'abandonna pas , il se montra de plus magnanime et généreux.
Un nommé Beccatini, employé dans les fonctions subalternes de son gouvernement, avait fait, sous les ordres de Chelotti , ministre de la police, le métier de dénonciateur et d'espion. Ce misérable, pour des méfaits dont les détails sont ignorés, fut exilé par le grand-duc. Il choisit pour retraite Naples , où il écrivit et publia un libelle infâme intitulé : La vie privée de Léopold. Dans ce livre, il reproche en effet à son souverain la curiosité qui le poussa à savoir tout ce qui se passait dans l'intérieur des familles, mais sans jeter aucune lumière sur ce qu'il pouvait y avoir de~sérieux dans cette disposition. On n'y trouve qu'un amas d'injures et de calomnies. Dès que Léopold fut instruit de la publication de cette odieuse satire, il ordonna à son ministre toscan près la cour des Dcux-Siciles , de la laisser lire à qui bon semblerait. Depuis la mort de ce prince, l'importation et le débit de ce libelle n'ont point été défendus en Toscane; et ce qui fait le plus grand éloge des derniers grands-ducs et de leurs sujets,
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est que si ce libelle est rare à Florence, c'est que personne n'y montre le moindre empressement pour le lire.
Pierre-Léopold- Joseph d'Autriche était déjà avancé dans la réforme de son grand-duché de Toscane, lorsque, le a4 février 1790, il reçut la nouvelle de la mort de son frère l'empereur Joseph II , dont il était l'héritier. Après avoir établi un conseil de régence, il quitta la Toscane pour aller prendre possession de son nouvel empire qu'il ne gouverna que deux ans.
On assure que , pendant le règne de Léopold en Toscane, toutes les réformes n'étaient encore à ses yeux qu'un moyen de retremper son peuple en lui donnant d'abord de bonnes habitudes morales et en l'amenant successivement à sentir l'amour de la patrie, pour le rendre apte à se conduire selon les lois de la justice et digne enfin de recevoir le gouvernement libre qu'il lui destinait. On prétend en un mot et pour se servir de l'expression consacrée en Europe depuis 1 789 , que Léopold se réservait de donner aux populations toscanes une constitution. On va même jusqu'à affirmer le fait en s'appuyant d'un mémoire écrit sur ce sujet en i8o5, par le sénateur François- Marie Gianni, qui fut ministre à Florence sous Léopold, et occupa le même poste sous le régime démocratique qui interrompit le règpe de son successeur Ferdinand III.
Cette constitution était celle d'un gouvernement représentatif. Pour créer les lois, il fallait l'intervention de la volonté du grand-duc et de celle de la nation. L'exécution devait en être confiée au
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grand-duc, investi, pour cet effet, de l'autorité et du commandement de la force. La nation aurait été représentée par les assemblées des communes, par celles des provinces et par l'assemblée générale qui , elle-même , eût été formée des citoyens élus par les assemblées provinciales. Le droit de pétition appartenait à tout individu âgé de plus de vingt cinq ans. Les pétitions auraient été discutées d'abord par les assemblées des communes , puis présentées aux assemblées provinciales qui les eussent livrées à l'assemblée générale, en sorte que les besoins des communes et des provinces eussent été connus et mis en question. Quant à l'assemblée générale , dont le nombre des députés n'est pas déterminé dans le mémoire de Gianni , il est dit seulement qu'elle devait se réunir tous les ans à une époque déterminée, sans convocation ni invitations préalables , et tenir ses séances d'abord à Pise, ensuite à Sienne, puis à Pistoia et enfin à Florence, de telle sorte que chacune de ces villes la reçût dans ses murs tous les quatre ans. Telle est la base de cette constitution léopoldine, dont peut-être quelques détails ont été involontairement modifiés par l'auteur du mémoire qui ne l'a écrit qu'en i8o5; cependant ce projet, considéré dans son ensemble, peut passer pour un monument authentique. Quoi qu'il en soit, il fournit des renseignements si précieux sur l'état où Léopold a trouvé la Toscane en 1 765 et sur le système de perfectionnement politique dont ce prince fit l'essai dans ses états, que , bien qu'on l'ait signalé ici , on se propose de le faire connaître en entier dans l'autre partie de cet ouvrage.
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Dans la manière de gouverner de Léopold ainsi que dans sa conduite d'homme public on retrouve le même caractère de grandeur et un éloignement remarquable pour toute espèce de gloriole et de charlatanisme. Vers la fin de son règne comme grand-duc, les Florentins votèrent et lui offrirent une statue. Voici ia réponse qu'il fit à la nation : « Son Altesse royale , sensible à l'offre que lui a faite la cité de Florence et connaissant les preuves non équivoques de rattachement de ses sujets , leur en témoigne son extrême reconnaissance.
Mais elle n'est pas dans l'intention d'accepter la statue qui lui est offerte. Elle pense qu'une simple inscription suffira pour transmettre à la postérité l'époque de la réforme du code criminel. Que si cependant ses sujets ont résolu de faire un fonds pour ériger un monument, elle désire que l'on n'ait égard seulement qu'à l'utilité publique, et elle veut être comptée au nombre des souscripteurs pour le surplus qui sera nécessaire, mais surtout que l'on ne place pas son portrait sur le monument. »
La révolution française nuisit singulièrement à Florence. Cette ville et toute laToscane étaient déjà en possession , vers 1779, de toutes les réformes que l'Assemblée nationale demanda dix ans plus tarda Paris, et d'une foule de perfectionnements dans le gouvernement et la législation politique, que la France n'obtint qu'en 1814. Sans le grand événement de 1 789, peut-être Léopold, aprèsavoir complété par une expérience successive le grand travail du renouvellement des esprits en Toscane, eût-il osé hasarder quelques essais de législation
politique nouvelle. Mais il est vraisemblable qu'avec un caractère sage et prudent comme le sien, il ne dut pas voir sans quelques craintes toutes ces idées qu'il avait élaborées et mises en œuvre avec tant de circonspection, devenir l'objet d'une tempête révolutionnaire aussi indomptable que celle de la France. La mort de son père et son élévation à l'empire, si elles ne lui ôtèrent pas les inquiétudes qui venaient de ce côté , furent au moins un prétexte pour retarder l'établissement en Toscane d'une représentation nationale et d'un gouvernement constitutionnel. Bientôt d'autres soins plus graves absorbèrent son attention et enfin une mort presque subite vint terminer sa carrière le 1 er mars 1790, à lage de quarante-cinq ans.
Son second fils lui succéda comme grand-duc de Toscane sous le nom de Ferdinand III. Dans les conjonctures où se trouvait l'Europe en cette année, on ne doit pas s'étonner si les ministres du jeune prince, âgé alors de dix-neuf ans, mirent quelques réserves dans la continuation des réformes politiques en Toscane. La plupart de ces ministres d'ailleurs, qui avaient été ceux de Léopold, ne s'étaient pas montrés aussi ardents queîeur souverain pourtoutcscesinnovations.Onremit des restrictions à la liberté du commerce, et le clergé reprit d'abord quelqu'empire ; mais aussitôt que Ferdinand eut gagné de l'expérience, il rentra dans les voies tracées par son illustre père et parut disposé à poursuivre son grand œuvre si heureusement commencé. Cependant il se borna à garantir ce qui existait , plutôt qu'il n'augmenta la force des institutions déjà établies. Aux fureurs san-
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glantcs delà révolution française avaient succédé les exploits militaires de ses armées. Déjà dans la plus grande partie de l'Italie elles étaient victorieuses, lorsque le Directoire, voyant l'Autriche près de lui faire la guerre, et pour cette raison se défiant du grand-duc de Toscane, résolut de le chasser de ses états. On détacha de l'armée de Schérer un corps de troupes qui, le 20 mars 1799, fit son entrée dans la douce et paisible Florence et releva un peu brusquement les sentinelles des portes et du Yieux-Palais de cette ville. Bientôt Reinhart, commissaire envoyé de Paris par le Directoire et investi d'un pouvoir illimité, ordonna aux magistrats toscans de remplir leurs fonctions au nom de la république française, et le grand-duc Ferdinand eut la faculté , en partant pour Vienne avec sa famille, d'emporter une partie des précieuses richesses que renferme le palais Pitti. Cette action produisit quelqu effet sur une petite partie des habitants de Florence , qui plantèrent des arbres et crièrent vive la liberté 1
On peut consulter les auteurs italiens sur ce qui s'est passé à Florence pendant le temps de l'occupation française, lorsque les idées démagogiques / répandues dans cette ville, risquèrent de faire rétrograder ses habitants jusqu'au règne des Ciompi. On ne citera qu'une phrase tirée d'une brochure italienne écrite en 1 799, et intitulée : Aspect de la Toscane après l'occupation des Français; elle est ainsi conçue : « Trois mois du gouvernement de Reinhart à Florence ont détruit vingt-cinq ans du gouvernement de Léopold. »
Au surplus, la Toscane est la contrée de lTtalic
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qui s'est opposée avec le plus de vigueur et quelquefois même avec un acharnement cruel, contre l'invasion des Français. Il se forma, en 1800 , des bandes de partisans dans la partie des Appenins située entre Bologne et Florence, qui inspirèrent des inquiétudes assez vives à Bonaparte, alors premier consul , pour qu'il donnât au général Dupont l'ordre de s'emparer militairement de Florence et de toute la Toscane. Mais bientôt Bonaparte, vainqueur à Marengo , était devenu maître de l'Italie supérieure et disposait de tous les états qui en faisaient partie.
Par un traité passé en 1801 , entre la France et l'Espagne, le grand-duc Ferdinand,rctiréà Vienne, céda le duché de Toscane qui fut donné à titre de myaume cVÉtrurie a l'infant don Louis, cession pour laquelle Ferdinand reçut en compensation l'archevêché de Salzbourg avec la dignité électorale. La mort prématurée du jeune Louis de Parme laissa la régence de cet état , jusqu'en 1807, * a reine Marie-Louise , fille du roi d'Espagne , qui , loin de suivre les traces de Léopold pendant son gouvernement , voulut faire tout plier à son autorité, en laissa prendre une grande part au clergé,, et remit la bigoterie à la mode, même dans la ville de Florence.
Enfin Napoléon, empereur, formant déjà de vastes projets de domination sur l'Italie, et après avoir fait Joachim Murât roi de Naples , voulut s'assurer de la Toscane et l'enlever à la maison d'Espagne. Le 22 novembre 1807, la régente du royaume d'Étrurie vit entrer chez elle les ambassadeurs de France et d'Espagne , qui lui annoncé-
rent que son règne fini venait d'être cédé à Napoléon. Le général Rcille arriva à Florence pour en prendre possession au nom de l'empereur ; les magistrats jurèrent obéissance, on brisa les armes de la Toscane, on éleva partout celles de Napoléon , et la sœur de l'empereur, Élisa Bacciochi , devenue grande-duchesse, fit succéder aux processions que la régente d'Étrurie faisait faire dans les places de Florence, des revues de troupes et des manœuvres d'infanterie. Enfin , pour couronner les vicissitudes de cette antique et glorieuse cité, elle devint le chef-lieu d'un département de la France.
Mais comme on a déjà eu tant de fois l'occasion de l'observer dans cette histoire, il y a quelque chose de vénérable et de sacré attaché à ces vieux murs, à ces antiques monuments de Florence; aux grands souvenirs de ses poètes, de ses écrivains et de ses savants; à la mémoire de tant d'hommes qui peut-être sans prudence, mais non sans un noble courage, ont travaillé pour se faire une patrie et conquérir la liberté. A la mémoire de ces héros du moyen âge et de la renaissance vient se joindre celle d'un homme presque de nos jours , que plusieurs de nos vieillards ont pu connaître, d'un prince né loin de Florence , mais qui, par la grandeur et la noblesse de ses pensées, mérite de prendre place entre ses plus grands citoyens, de ceLéopold enfin qui, le premier et le seul jusqu'à présent, ait montré l'exemple d'un souverain absolu établissant volontairement la liberté dans ses étals et résolvant le problème politique le plus difficile et le plus audacieux ,
avec tout autant d'exactitude mathématique et de sang-froid qu'on en a vu mettre pour dresser dernièrement l'Obélisque de Louqsor au milieu de Paris. Formée dans les murs de Florence, cette suite de précurseurs intelligents et courageux dans la carrière de la civilisation moderne ont laissé à cette ville un héritage de gloire que les succès des plus grands conquérants ne sauraient diviser ni détruire. Florence n'a pas cessé , depuis le xni* siècle jusqu'au xviii% de faire des conquêtes intellectuelles sur tout le monde; c'est là sa gloire et l'on peut voir le rôle que jouent près d'elle les armées triomphantes de Charles VIII, de Charles- Quint et de Napoléon. En somme, ce sont les victorieux à main armée qui ont été vaincus par sa puissance intellectuelle , et aujourd'hui les projets de monarchie universelle et d'unité continentale des deux grands empereurs ne passent plus que pour de formidables appareils de tyrannie , tandis que l'affranchissement de Florence en 1200 et l'établissement des lois léopoldines, en 1770, seront toujours des actes honorables et glorieux pour le peuple et le souverain qui y ont travaillé et de nobles exemples légués aux générations futures.
Ce fut donc une justice éclatante rendue à Florence et une action tranquillisante pour tous ceux qui désirent sincèrement de voir les peuples de l'Europe jouir des bienfaits de la justice et de la liberté, que la réhabilitation du successeur cle Léopold dans le grand-duché de Toscane. Cet événement eut lieu le 10 mars 18 14, par suite du traité deParis. Le 1 7 septembre de la mêmeannée, 1. a6
4o5 .taoïiKîrcfc»
Ferdinand 111 , après quinze ans d'absence , rentra dans ses états et revit cette belle Florence à laquelle il a rendu les lois de son père et cette bienfaisante et douce liberté, heureux partage de la Toscane. 11 fut reçu avec la joie la plus vraie par son peuple, par ces Toscans qui n'avaient point oublié les bienfaits des institutions de Léopold et que les malheurs d'une invasion faite par des républicains systématiques et de mauvaise foi , avaient encore éclairés sur la nature et les limites de la vraie liberté.
Ce prince, pendant les dix années qui ont suivi sa rentrée à Florence, a passé ses jours au milieu de son peuple, dans une paix et un bonheur que Ton ne peut comparer qu a celui qui revient au milieu d'une famille honnête , spirituelle et opulente , réunie après de longs malheurs.
Léopold II, son (ils, lui a succédé en 182'j, à l'âge de vingt-sept ans. Ce nom de favorable augure pour la Toscane, n'a point trompé ses espérances. Aux qualités morales de son père, Léopold joint une activité de caractère et d'esprit qui le portent à consolider la grande entreprise de son illustre aïeul, et tout ce que l'on sait de son gouvernement jusqu'à ce jour , ne mérite que des louanges. Mais arrêtons-nous ici, notre intention n'étant pas de parler des vivants.
La succession des quatre phases politiques du gouvernement florentin est un tableau si important et si curieux , que Ton a cru devoir le dégager d'une surabondance de détails qui n'auraient fait qu'altérer la grandeur du dessin général. Phisieurs épisodes de l'histoire de Florence jettent tant d'éclat par eux-méme , que loin d'ajouter à l'intérêt de l'ensemble , ils ont au contraire l'inconvénient de détourner l'attention de dessus des faits moins brillants sans doute , mais dont l'importance historique est plus grande. On a voulu d'abord faire connaître l'enchaînement fatal et nécessaire de la république avec l'oligarchie et la monarchie , et, on croit pouvoir le dire, avec la monarchie constitutionnelle projetée par Léopold. Chez la plupart des peuples dont on retrace l'histoire , on signale presque toujours des incohérences dans leur caractère et leurs actions, dont la pénétration des plus habiles publicistes ne découvre même pas toujours la cause. A Florence , au contraire , le bien comme le mal , tout a été conséquent , tout est nécessaire ; et le meilleur commentaire sur les passions du peuple et sur les changements de gouvernement, est l'exposition claire et bien suivie des faits. Nous n'osons pas nous flatter d'avoir rempli cette tâche difficile, mais quelque chose nous avertit intérieurement
que nos efforts, en touchant cette matière, feront naître au moins le désir à d'autres de l'étudier en core. Florence! à ce nom, quel est l'homme doué d'un esprit noble et tant soit peu cultivé qui ne se sente vivement ému? dont les rêves de gloire, de bonheur et de perfectibilité ne se réveillent pas dans sa mémoire? O vous qui jeunes et tout gonflés encore de cette sève abondante d'idées , d'impressions „ de sentiments et d'espérances , sentez le besoin de vous nourrir d'images imposantes , de faits graves et de poésie pour former votre jugement, pour régler les travaux de votre esprit et lester votre âme ; allez à Florence ! allez visiter ce sol glorieux baigné par le sang de ses enfants , em belli par le génie de ses artistes , immortalisé par le chant de son poète ! Allez voir ce coin de terre de notre Europe où les débris de la science, des arts et de la philosophie antique ont été sauvés du naufrage des temps barbares, où une poésie et une langue ont éclaté tout-à-coup , où le flambeau de la science pure a commencé à briller !
Puissé-je revoir encore cette terre , cette ville berceau de la civilisation dont nous jouissons tous aujourd'hui ! Jamais je n'oublierai ce que j'ai ressenti , quand , séparé encore par quelques milles de Florence , mes yeux se portaient successivement sur toutes les échancrures des montagnes pour la découvrir. A l'apparition d'un roc, dans la moindre masure, je croyais découvrir la coupole du dôme ou la tour du Vieux-Palais. Parvenu enfin à la dernière hauteur d'où l'on domine la vallée de l'Arno , à Fontebuona , on aperçoit de là, entre deux collines, d'un côté l'élégant clo-
cher de Fiesole , et vers la droite , le sommet des principaux édifices de Florence. C'était au mois de juillet , le soleil dardait vivement ses rayons , les cigales faisaient retentir l'air de leurs cris , et tout en laissant fuir des deux côtés de la route des forêts d'oliviers ou des vignes bordées de grenadiers en fleur , la vue était attirée au loin par les riches campagnes où coule Y Arno , et au milieu desquelles brillaient au soleil une foule d'habitations délicieuses.
Au pied de vertes collines, Florence, enfoncée dans une espèce de coussin de verdure , montre à moitié et comme par coquetterie ses antiques tours , le dôme de sa calhédrale , ses nombreuses églises et ses fortifications brunes, divisées comme la ville par les eaux du fleuve. On descend les derniers rampants des montagnes , on voit les vieux murs de Florence, on passe sous ses portes fortifiées; le bruit des pas des chevaux retentit sur les dalles bien équarries qui garnissent les rues , et les yeux sont attirés de tous côtés par des constructions dont le style sévère et élégant tout à la fois indique le goût d'un peuple qui a été républicain et artiste.
Ce qui frappe surtout l'étranger lorsqu'il entre dans cette ville , c'est la comparaison continuelle que l'on y fait de l'austérité des monuments républicains avec l'élégance des manières et la frivolité des usages modernes. En passant sous les murs noirs du pal is de justice, ou du Vieux- Palais , en jetant les yeux sur cette immense cathédrale, toute recouverte de marbres de diverses couleurs , on est tout étonné , lorsque l'on
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reporte son regard autour de soi , de ne pas voir encore dans les rues des hommes vêtus comme au temps de Dante , de Pétrarque et de Michel- Ange.
Aussi, peu d'autres villes présentent-elles de» disparates plus tranchées. En vingt minutes de temps , car l'enceinte de Florence n'est pas très étendue, on peut, en partant de ces vieilles citadelles, ou de la place du Grand-Duc , aller jusques aux Cascine. Cette promenade, dont on peut traduire le nom en français par celui des Laite- \ ries, eit située hors des murs de la ville , et de la porte al Prato. Ce lieu de repos, beaucoup moins vaste que les Champs-Elysées de Paris , est une presqu'île formée d'un côté par le Mugnone , et de l'autre par l'Arno. Sillonné dans toutes les directions par des allées plantées d'arbres, ce parc renferme plusieurs prairies où paissent des troupeaux. Là, chaque soir, les habitants de Florence de toute classe se réunissent , les uns à pied , les autres en voiture. Le souverain lui-même et toute sa famille ne manquent guère de venir chaque jour, ainsi que leurs sujets, goûter le repos et prendre l'air dans cet asile d'où toute étiquette est bannie.
Des habitudes respectueuses mêlées à la politesse exquise du peuple florentin , garantissent au grand-duc de Toscane, comme au plus simple particulier, la liberté de la promenade. La présence habituelle du souverain dans les cascine , au milieu de son peuple , est un des spectacles les plus touchants que l'on puisse voir , et l'une des habitudes les plus morales pour une nation.
Ce rapprochement journalier rappelle celui des
enfants et du père de famille. 11 ramène sans cesse celui qui commande à l'indulgence ; habitue le citoyen à mettre de la décence dans ses récréations et entretient une douce joie dans le cœur de tous.
Léopold a puissamment contribué, ainsi que ses successeurs , à rétablissement et au perfectionnement de cette véritable promenade publique, au centre de laquelle est le palais des laiteries Ces laiteries, ce parc coupé de prairies couvertes de bestiaux, forment évidement un tout dont l'idée est venue d'Allemagne et du septentrion. Toutefois les Florentins l'ont complètement adoptée ; et ce goût champêtre, si peu naturel chez les peuples de la moderne Italie, s'est naturalisé précisément chez celui dont le caractère originairement factieux et turbulent semblait le moins propre à l'admettre.
Mais, dans la Florence de nos jours, les contrastes , les disparates abondent. Lorsque dans l'été on quitte ces belles cascine à la brune, combien il arrive souvent que rapporté dans la ville par les flots de promeneurs, on se trouve près du pont de la Trinité à l'angle duquel se présentent encore les flancs de l'antique palais Féroni , bâti en 1284. Cet édifice, auquel ses créneaux, ses mâchicoulis et ses lucarnes étroites ont conservé l'aspect d'une bastille redoutable , est devenu intérieurement une habitation comme tant d'autres, remplie d une foule de locataires réunis sous le même toit malgré la différence de leurs intérêts, de leurs goûts et de leurs revenus. Dans les saltei
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basses de cette vieille citadelle, où jadis on rassemblait les armes, où Ton se préparaît à l'attaque ou à la défense pendant les guerres civiles , les heureux Florentins de ce siècle trouvent un café, et courent pour se rafraîchir avec le friand sorbet ou l'eau de limon.
En pénétrant plus avant dans la ville, ces combats perpétuels du passé avec le présent se reproduisent sous des formes plus saillantes encore. Pendant les chaudes soirées d'été, près des hauts murs de marbre de la cathédrale, quand la place est encombrée de voitures, de calèches remplies de dames élégantes dégustant des fruits glacés , combien de fois n'a-t-on pas vu cette phalange mondaine forcée tout à coup de céder le pas à la mort et de se ranger respectueusement en haie pour laisser passer un convoi funèbre escorté par les frères de l'antique confraternité de la Miséricorde ?
Mais un attrait particulier ramène toujours l'étranger sur la place du Grand-Duc, près de la loge des lanciers, près du vieux palais de la seigneurie. C'est sur cette place où l'on exposait le Carroccio, où le peuple s'assemblait en armes, où l'on élisait les magistrats; c'est là que les Ciompi, conduits par Michel Lando , s'emparèrent du palais des seigneurs et du gouvernement ; c'est à cette place, même où Savonarola fit célébrer son carnaval mystique et fut brûlé; où Laurent le Magnifique amusa le peuple avec ses chansons et ses fêtes; où l'on voit la Judith de Donatello, le David de Michel-Ange , le Persée de Benvenuto Cellini, la statue équestre de Côiue 1 er , grand-duc
de Toscane. C'est sur cette place enfin et en présence de ces édifices et de ces monuments que s est déroulé tout le grand drame politique de
Destinées à consacrer la mémoire d'événements non moins glorieux mais plus pacifiques, plusieurs églises de Florence forment à elles seules des monuments complets- Telle est celle de Sainte- Croix, panthéon florentin, où les cendres de tous les hommes les plus illustres de la Toscane reposent; telle est surtout la basilique de Saint-Laurent , vénérable par son antiquité, et enrichie des trésors de la science et des arts. La construction en fut ordonnée par la république en "1 4^5 , puis achevée en grande partie avec les sommes d'argent que fournit Jean de Bicci des Médicis, père de Corne, père de la patrie. Le grand architecte Philippe Brunelleschi en avait donné les dessins. Plusieurs familles opulentes de Florence, les Ginori, les Ingherami, les Corsi et tant d'autres concoururent à l'embellissement de ce saint temple. Là on voit la chapelle consacrée à la sépulture de la famille des Médicis, édifice étourdissant par la richesse des matières qui y ont été employées, et où sont déposés les restes de tous les grandsducs de Toscane. A quelques pas de là, est la sacristie nouvelle , dont la décoration fut confiée à Michel-Ange , par Léon X. Ce sanctuaire renferme ce que le grand artiste florentin a produit de plus étonnant et de plus parfait en sculpture : la statue de Julien des Médicis, duc de Nemours, frère de Léon X, et celle de Laurent, duc d'Urbin , père d'Alexandre , 1 er duc de Florence. Au-
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dessous de ces statues sont les cénotaphes, accompagnés des fameuses figures du Jour el de la Nuit d'un côté, et de l'autre de celles de l'Aurore et du Crépuscule. Le long de la troisième parof de la chapelle, dont l'architecture est également de la composition de Michel-Ange , s'élève encore un groupe en marbre de ce prodigieux statuaire. 11 représente la Vierge assise , tenant le saint Enfant dans ses bras.
A l'origine des peuples, l'homme, pour témoigner sa reconnaissance au Créateur, lui offre les prémices du fruit de ses travaux, les blés qu'il a semés , les troupeaux qu'il a nourris. Dans cette Florence intelligente , on a élevé la nature des holocaustes jusqu'au degré où le génie de l'homme avait été élevé lui-même, et toute la supériorité de l'esprit humain a été employée pour rendre témoignage à Dieu de l'emploi que l'on avait fait de cette céleste faculté.
Non seulement on a accumulé dans cette église tout ce que la terre fournit de plus précieux en marbres et en métaux; non seulement Michel- Ange a déposé là, au pied des autels « les résultats les plus merveilleux de son art et de son intelligence; mais dans ce temple élevé par l'ordre de l'État avec les deniers des plus grands citoyens de la ville , on a placé encore un des plus précieux dépôts des connaissances humaines z dans l'enceinte de l'église est la bibliothèque Médicéo- Laurentienne.
Michel-Ange est encore celui qui fut chargé de la composition et de la distribution de cette bibliothèque. Ses dessins, imparfaitement suivis
après sa mort, sont à regretter; mais son idée principale a été exécutée par son élève Vasari. Ce riche dépôt de manuscrits a éprouvé, comme la république où il a pris naissance, des vicissitudes sans nombre. Commencé par Corne l'Ancien, augmenté à l'époque du concile écuménique , et surtout après la prise de Constantinople par Mahomet II , Pierre et Laurent des Médicis avaient déjà singulièrement accru ses richesses littéraires, lorsque Pierre , second fils du Magnifique , sottement orgueilleux , se fit chasser de Florence , et exposa ce trésor a être pillé par la populace en foreur. Une grande partie de ces manuscrits cependant furent rachetés, en 1496, par la république florentine. Elle les revendit aux pères Dominicains de Saint-Marc ; quand bientôt ce couvent, dont Savonarola était prieur , devint le théâtre de scènes violentes qui forcèrent de transporter la bibliothèque au palais des seigneurs, Les manuscrits ne furent restitués aux Dominicains qu'en i5oo, lorsque le couvent, fort endetté , fut contraint de les vendre. C'est alors que le cardinal Galeotto Franciotto en fit l'acquisition pour le cardinal Jean des Médicis, depuis LéonX. Ce prélat les fit transporter à Rome dans son palais. A la mort de ce pape , ce précieux héritage échut à Jules des Médicis (Clément VII) qui, après les avoir renvoyés à Florence , les fit placer dans le cloître de la basilique de Saint-Laurent. Clément VII demanda à Michel-Ange les projets d'un édifice pour mettre en ordre ces livres ; l'artiste en composa les dessins ; mais à la mort du pape, en i534, l'ouvrage était fort peu avancé,
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et les manuscrits, entassés dans les salles du cloître Saint-Laurent , étaient devenus la proie des vers et des rats, à ce que dit Yarchi, historien du temps. Les circonstances difficiles où se trouvaient alors les Médicis , ne permettaient guère de penser à des soins qui exigeaient du calme dans les esprits , et ce ne fut que quand le règne de Corne I" s'affermit et devint tranquille, que Vasari acheva la bibliothèque d'après les dessins de Michel-Ange, et que les manuscrits y furent placés. Les successeurs de cette maison régnante concoururent tous au perfectionnement de cet établissement que Côme I er avait rendu public. En 1 755, François de Lorraine y ajouta trois cent cinquantecinq manuscrits des classiques grecs et latins. Pierre-Léopold, son fils, en réunit six cents de la bibliothèque de Sainte-Croix , avec les précieux manuscrits orientaux de la Palatine, dont le nombre s'élève à cinq cent vingt-sept. Depuis ce prince, ses successeurs n'ont point cessé de l'enrichir.
Ce ne sont point des monuments vulgaires et disposés seulement pour récréer les yeux, qu'une église comme Sainte-Croix, où l'on se trouve en présence avec l'âme et l'intelligence de tous les hommes fameux de Florence; qu'une basilique telle que Saint-Laurent, dont l'autel est paré de ce que l'homme intelligent peut offrir à Dieu de plus pur et de plus parfait parmi les ouvrages des mortels. Dans cette offrande sanctifiée par le lieu, il y a quelque chose qui concilie l'orgueil humain avec l'humilité devant Dieu; c'est comme la parure de choix la plus riche et la plus belle que l'on revêt pour se présenter à l'église aux jours de
CONCLUSION. 4l 3
féte; c'est moins encore une satisfaction personnelle que l'on se procure, qu'un hommage respectueux que Ton rend. Cette manière de témoigner sa reconnaissance et d'offrir ses actions de grâce à la divinité, est propre au catholicisme, et nulle autre ville, Rome exceptée, n'a mieux compris que Florence , que les œuvres du génie humain sont l'offrande la moins indigne du créateur, puisqu'ils concourent au perfectionnement de l'humanité.
Par quelle fatalité cette Florence si sage er si habile dans le commerce, si ingénieuse dans la culture de tous les arts, que son instinct pour la poésie, pour la philosophie et les sciences, a placée au rang des nations les plus intelligentes, par quel malheur faut-il que pendant plusieurs siècles elle n'ait pas même eu la force d'obéir à ses propres lois? On dirait que, semblable à certains hommes dont les facultés exubérantes prolongent indéfiniment la jeunesse orageuse et indomptable, il lui a fallu vieillir et user sa fougueuse constitution jusqu'à la vieillesse pour donner accès à la raison. L'amour excessif de l'indépendance a peut-être imprimé à toute la nation ce caractère superbe et toujours jeune qui frappe également dans certains génies florentins. Les Dante, les Uberti, les Cerchi, les Savonarola, les Michel-Ange et les Machiavel sont constamment demeurés dans une adolescence intelligente, mais tumultueuse et obstinée. Rien , pas même l'expérience ni la crainte de la mort n'a pu les détourner de l'objet de leurs passions. Aussi leur force aveugle, en les illustrant, n'a-t-elle pas toujours eu d'heureux résultats pour
^ ! ^ FLOREXCK.
leur patrie. Au souvenir de tant de passions orageuses, la pensée se reporte vers la façade du Vieux*. Palais ; et l'œil s'attache de nouveau sur les armoiries bigarrées suspendues à ses créneaux.
Ces écussons, comme on l'a dit en commençant, résument les folies , les malheurs et la gloire de Florence. Mais soit que l'on pense devoir rejeter les fautes de ses habitants sur eux-mêmes, ou que, considérant ce peuple comme ayant reçu d'en haut la mission de fournir une carrière plus glorieuse que les autres, privilège qui entraîne toujours les hommes comme les nations dans des infortunes extraordinaires ; dans l'un ou l'autre cas, on doit juger avec indulgence les erreurs que Florence a pu commettre, puisqu'elle les a payées si cher , et qu'à ce prix elle a laissé un si riche héritage au monde civilisé.
Avec des qualités nombreuses et brillantes , le peuple florentin eut deux défauts graves, également nuisibles aux formes de gouvernement qu'il a successivement adoptées. Toujours il s'est montré nul dans Fart de la guerre ainsi qu'en législation, conséquemment inhabile à repousser les agressions du dehors comme à comprimer les factions intestines. Pendant la république et l'oligarchie, les Florentins , comme il arrive en pareil cas à toutes les nations méridionales, ont pris le change sur les chose», en abusant des mots. An fond, ils n'aimaient que l'indépendance personnelle, tandis qu'en apparence ils recherchaient avec passion la liberté politique. De là le défaut d'unité et de force , soit dans la noblesse gibeline qui ne forma jamais un corps, soit dans la
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dérhocratie qui s'épuisa à force de s'étendre, soit dans l'oligarchie qui s'éleva par les talents et mourut faute d'institution. En somme, il a manqué à Florence un grand homme d'état pour diriger utilemennt les forces et Fintelligence de la nation. A ces défauts, si importants , il faut en joindre un purement matériel : c'est l'exiguïté de son territoire qui la força constamment d'avoir recours aux troupes étrangères et soudoyées. Enfin, les Florentins changeants par caractère, frivoles dans les habitudes de leur esprit, et sans cesse entraînés par la violence et la mobilité de leurs passions, semblent n'avoir jamais eu la conscience du rôle important que la providence lésa appelés â jouer dans la civilisation de l'Europe moderne. Tels sont les défauts de ce peuple
Mais ce qui rend la destinée de Florence touchante et sublime , c'est de voir que tout ce que cette ville a produit de mal est retombé sur ellemême, tandis que tout ce que cette aînée des nations de l'Europe a inventé de beau , de grand et d'utile, est devenu un riche héritage pour ses sœurs ; soit en exemples , soit en institutions, voici ce qu'elle leur a légué.
En iai5, sa puissance intellectuelle lui suffît déjà pour s'affranchir du pouvoir impérial, le plus fort de cette époque. Son commerce, son industrie extraordinaire, son goût pour la poésie, pour les lettres et les arts, sa passion excessive pour la liberté, en font une nation à part, grande, imposante , redoutable même malgré la petitesse de son territoire qui semble donner d'autant plus d'importance individuelle à chacun de sesciloyens,
4l(> FLORENCE.
Tandis que le sang coule à grands flots dans cette étroite cité, ses ponts, ses palais, ses murs s'élèvent; sa banque et son commerce vont porter son crédit et son nom sur les points les plus éloignés du globe. Cependant sa langue se forme et se purifie tout à la fois ; la poésie, la philosophie et les sciences morales se développent simultanément, et dans ce même siècle on voit apparaître à Florence deux phénomènes rares, une république démocratique en 1 2 1 8, et l'un des plus grands poètes de ce monde, Dante Alighieri, en 1290.
En ce même siècle et lorsque la plupart des princes de l'Europe abusaient de leur droit de battre monnaie, pour en altérer la valeur , Florence la première, en 12Ô2, fait frapper le florin de For le plus pur, et, par cet exemple, force toutes les nations à introduire une probité rigoureuse dans les transactions commerciales.
Si Ton rappelle ici les folies sanglantes des deux factions qui divisèrent Florencependant le quatorzième siècle ; si Fon signale encore les tyrannies successives de Gauthier, duc d'Athènes, et des capitaines du parti guelfe, c'est qu'alors et du milieu de ces hideux désordres, surgissent des institutions politiques et civiles d'une audace d'invention incroyable, prélude de ce qui devait être reproduit cinq siècles après, par Fune des plus grandes nations de l'Europe : l'institution d'une garde civique et d'une armée citoyenne; la création des magistratures suprêmes par la voie de l'élection, et la division bien distincte du pouvoir civil et du pouvoir ecclésiastique.
Après la grande émeute des Ciompi ( \
MONARCHIE. 4l7
écueil où vient se briser la démocratie florentine commence, avec Sylvestre desMédicis, le gouvernement oligarchique. Les banques, le commerce, les fabriques prennent un accroissement plus grand encore. Les arts, les lettres, les sciences, sont soumis à une culture régulière ; et sous le6 auspices de Pétrarque et de Boccace, l'érudition prépare la renaissance complète de toutes les connaissances humaines. Sous le gouvernement de Côme-1' Ancien et de Laurent-le-Magnifique, ce grand effort est continué par Marsile Ficin , Ange Politien et d'autres. Enfin l'invasion des idées platoniciennes fait cesser l'influence des écoles aristotéliciennes; le libre examen en matière philosophique et scientifique , substitué à la méthode scolastique , prépare la voie à la philosophie moderne, et Amérigo Vespucci découvre le continent de l'Amérique
en 1 497-
L'architecture, la sculpture, la peinture et tous les arts qui en dépendent sont cultivés à Florence avec un éclat et une originalité, dont l'antique Athènes a seule fourni un autre exemple. Du quinzième siècle au seizième , le grand artiste Michel-Ange domine tous les hommes d'imagination en Italie , comme Dante avait été le poëtepontife de son époque.
Corne, Père de la patrie, et Laurent-le-Magnifique se montrent habiles à gouverner. Cependant si l'un est administrateur aussi éclairé qu'intègre; si l'autre, brave et spirituel, a le don de séduire le peuple tout en le faisant plier sous sa volonté, aucun d'eux néanmoins n'a la faculté de coordonner et d'établir des lois fondamentales. Comme 1. 27
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ELORBMCE.
citoyen», leur probité politiqueest parfois question; mais comme princes, ces deuxho ont donné aux souverains de l'Europe l'exemple des nobles et utiles résultats que font naître des vues grandes, des résolutions sincèrement généreuses et libérales. Corne a fait les premiers efforts pour établir la répartition égale des impôts sur tous les citoyens î il est le fondateur de l'école nlatnuicienne et de la bibliothèque qui porte sou
. .as brillant que Côme, Laurent-le-Magnifiqu< par le défaut même de son gouvernement , ressortir l'importance de certaines qualités ac soires pour les hommes qui gouvernent les Etats; car il ne doit sa puissance et son autorité qu'à la noblesse de son caractère , à la vigueur et à l'élévation de son intelligence. D'ailleurs les institutions politiques sont si vagues , si faibles de son temps, que son fils, son successeur par le nom seulement, est ignominieusement chassé de Flo-
à ce système oligarchique., parfait s'il était possible de compter sur une dynastie de magistrats de génie, succède à Florence la monarchie imposée par Charles-Quint. Après avoir perdu la chance d'être une république vraiment grande, Florence se transforme en capitale d'un humble duché. Tombés du rang des premiers citoyens d Europe, les Médicis se glissent jusqu'au trône en souverains parvenus. Cependant toujours vivace , inventif et puissant , le génie de Florence, malgré cette grande révolution politique, se soutient dans les arts et s'empare du champ de la
science. Corne I er et son fils François I er cultivent et encouragent l'agriculture, la chimie, la botanique et les sciences d'observation. Sous Ferdinand I er on jette les fondements du drame lyrique, et bientôt le grand Galilée, par l'éclat de ses immortelles découvertes, ouvre la voie à la philosophie expérimentale et répand sur la monarchie défaillante des Médicis une gloire qui s'attache et reste à leur pays.
Enfin la race des Médicis s'éteint, et lorsque tout semble faire présager l'abaissement complet de la Toscane ; lorsque ses lois sont impuissantes pour opposer une digue à la dépravation générale des mœurs ; quand elle est épuisée par les impôts que Ton en tire ; par la famine qui la consume et la misère qui augmente ses vices; il se trouve que ce pays, si long-temps l'objet des prétentions de l'empire, que Dante au milieu de ses fureurs prophétiques avait donné en quelque sorte aux descendants des Césars , que cette Florence enfin soumise aux prédictions de son poète, retombe en effet en la puissance de ces empereurs dont elle s'était affranchie cinq sièoles avant, et qu'elle obtient sous un des enfants de cette maison, sous Pierre-Léopold, ce qu'elle avait attendu si longtemps, des lois sages et justes, la paix, la liberté et le bonheur.
Quatre époques et quelques grands noms résument toutes les vicissitudes de cette Florence tout à la fois malheureuse, frivole et sublime : le temps de la république et le poète Dante Alighiéri ; l'oligarchie pendant laquelle parurent Côme, Laurent des Médicis et l'artiste Michel- Ange Buonarotti ; la
monarchie médicéenne protégée par la gloire de Galilée ; et le règne de Léopold depuis lequel les Toscans sont le plus doux, le plus humain et le plus heureux peuple de l'Europe.
FIN Dïf TOME PREMIER.