IL0RENCE
Autant on est frappé du défaut d'unité et d'harmonie dans la succession des essais politiques tentés à Florence pour réunir l'ordre et la liberté; autant l'observateur est satisfait du concours de toutes les intelligences des citoyens de cette ville pour favoriser le développement des spéculations de l'esprit pur ; pour faire ressortir l'éclat du bon, de ce beau indispensable dans les objets visibles , comme dans ceux que la pensée seule peut saisir ; pour produire enfin ces œuvres harmonieusement proportionnées , qui tranquillisent et satisfont complètement cette partie subtile de notre être qui n'obéit qu'à des lois immuables , imparfaitement devinées sans doute, mais que l'instinct nous fait reconnaître comme infiniment supérieures à celles qui se font sur le Forum ou dans les salles du Vieux-Palais.
La gloire impérissable que s'est acquise Florence au milieu des nations modernes cherchant à perfectionner la civilisation repose d'abord sur le commerce. C'est dans les ingénieuses combinaisons , dans la pratique habile de cette science, que toute l'originalité et la puissance du génie florentin se sont manifestées. Le commerce, dont l'objet n'est ordinairement que la satisfaction des besoins matériels, a été dès son origine dans cette ville un moyen de puissance , de grandeur et d'amélioration pour toutes les branches des connaissances humaines. C'est à Florence où est née la banque, le change, commerce abstrait et algébrique, qui, substituant la confiance publique et le crédit, non seulement à la présence des matières métalliques , mais aux lenteurs de la fabri-
cation et dutransport des marchandises, adonné au commerce en général une marche rapide, une allure légère, une tendance intellectuelle qui a permis à ceux qui s'y livraient , de s'occuper encore des spéculations les plus hautes dans la politique , les sciences • les lettres et les arts. C'est ce que les Bardi , les Acciaiuoli , les Pitti, ont déjà fait reconnaître; mais c'est ce que démontre surtout la puissance toujours croissante des Médicis dans le gouvernement de la république , et la part si active et si noble qu'a prise cette famille dans le développement des connaissances humaines pendant tout le xv" siècle. Mais dans ce grand réveil de l'esprit humain , dans ce temps de la renaissance, depuis 1 240 jusqu'en 1 53o, les Médicis, malgré l'importance du rôle qu'ils y ont joué, ne doivent être comptés cependant que comme quelques-uns des illustres ouvriers qui ont pris part à ce prodigieux travail. On^ aura donc égard aux efforts personnels qu'ils ont faits pour rallumer le flambeau de la civilisation en Europe , mais sans leur sacrifier, comme on l'a fait trop souvent, des tentatives, des gloires, moins éclatantes peutêtre, mais tout aussi solides et quelquefois plus généreuses que les leurs.
11 est difficile de déterminer précisément la tin du moyen-âge et le commencement de la renaissance en Italie. Mais il importe surtout de ne pas confondre, comme il arrive souvent de nos jours, ces deux accidents de l'intelligence humaine dans cette contrée. On peut comparer la société pendant le moyen-âge aux habitants d'une ville incendiée, dont la première idée est de profiter le
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mieux possible, et sans trop de réflexion, dé tous les débris qui les entourent, pour se mettre à l'abri des intempéries de l'air et pdurvôir aux plus pressants besoins. Tout devient bon alors, du moment que l'objet tombé sous la main se prête, par sa forme et sa matière, à l'usage passager qu'on lui destine. Une écurie épargnée par les flammes devient la retraite d'un prince , tandis que le palais dévoré par le feu se transforme en crèche pour les bestiaux. On n'a pas le temps de choisir, et tout ce que l'on fait se ressent du double empire du besoin et du hasard. C'est ainsi que les choses se sont passées pendant le moyen-âge : religion, philosophie, politique, commerce, sciences, lettres et arts, tout s'est ressenti du désordre causé par ce vaste incendie qui ruina le monde païen.
La renaissance date du jour où l'incendie, entièrement éteint, a laissé aux hommes, revenus de leur première épouvante, la faculté de jeter les yeux sur ce qui restait encore du passé, pour se refaire * se reconstruire un avenir. Dans les livres, dans les édifices, dans tous les monuments épars et mutilés de l'ancienne civilisation, on a cherché , trié , restauré tous ceux dont les parties ou le tout ont pu être adaptés aux usages nouveaux, aux connaissances inattendues qui se développèrent alors. Du mélange d'admiration causée par les merveilles de la vieille civilisation, avec la nécessité de satisfaire à des besoins nouveaux, tels que ceux de la religion chrétienne, par exemple, est née cette disposition des esprits en Europe à restaurer l'antiquité, à la prendre pour
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modèle et à remettre en ordre toutes les connaissances qu'on y avait acquises, pour les souder en quelque sorte avec celles de la vie moderne dans laquelle on entrait.
Mille preuves feraient éclater au besoin la vérité de cette proposition; une seule suffira, les écrits de Dante Alighieri. Dante, comme on Ta déjà fait entrevoir, est le personnage historique qui détermine de la manière la plus précise la renaissance des sciences , des lettres et des arts de l'antiquité dans l'Europe moderne. Quoique retenant encore un peu des habitudes du moyen-âge où comme après un incendie on fait flèche de tout bois, Dante cependant, malgré son profond respect pour saint Thomas d'Aquin , saint Bernard et saint Dominique, s'oriente toujours sur les trois grandes étoiles qui le guidèrent en philosophie , en poésie et en politique, Platon, Aristote et Virgile. Dans toutes les compositions de Dante, on sent une admiration pleine d'enthousiasme pour l'antiquité , et le désir fort et constant de lier la philosophie du vieux monde avec la croyance du nouveau. C'est l'esprit dont le grand poëte a été sans cesse animé dans ses études théologiques, lorsqu'il composait son banquet, quand il inventait ses trois cantiques, ou quand jl écrivait le livre de la monarchie. Dans la fureur de son culte pour l'antiquité , ce poëte croyait continuer le grand œuvre commencé par Orphée, Trismégiste, Platon , Aristote et Virgile, et dans ces poètes philosophes, moralistes et législateurs, son génie trouvait tous les éléments réunis de l'ordre moral et physique nécessaires à l'homme: d'une part,
la théologie , réglant la vie intellectuelle et contemplative; de l'autre, la monarchie universelle, donnant une fixité régulière à la vie physique ou
active.
Tel est le résumé abstrait des opinions de Dante ; opinions qui, bien que modifiées tant soit peu après lui , ont cependant été adoptées et suivies par tous les hommes dont les efforts et les travaux, pendant plus de deux siècles , ont concouru, en Italie , en Toscane , et plus particulièrement à Florence, à la renaissance des lumières et des art9.
A Dante, qui n'avait aperçu la science des anciens qu a travers des traditions confuses ou des livres traduits de l'Arabe, succèdent Petrarca et Boccacio. L'un , poète enchanteur , l'autre , prosateur inimitable , mais tous deux également passionnés pour l'étude de l'antiquité. Personne n'ignore qu'au résultat ce sont les chansons de l'amant de Laure et les récits graveleux de l'auteur du Decaméron qui ont fait parvenir les noms de Petrarca et de Boccacio jusqu'à nous. Mais on commettrait une erreur grossière et une suprême injustice en ne tenant pas compte à ces deux hommes des immenses et importants travaux d'archéologie et de philologie auxquels ils se sont livrés ; en ne leur vouant pas une reconnaissance éternelle pour le soin qu'ils ont pris de refaire en quelque sorte, l'un la langue grecque abandonnée , l'autre la langue latine , que le jargon des écoles , des tribunaux et des ecclésiastiques mêmes , avait fait tomber au dernier degré de corruption jusqu'au commencement du xiv e siècle. C'est à ces deux grands écrivains , c'est à ces deux
infatigables savants que l'Europe doit une bonne partie des textes grecs et latins des auteurs de l'antiquité. Ils les ont copiés de leur main pour les posséder et les lire , pour nous les transmettre enfin, et Ton ne saurait trop admirer la sagacité respectueuse avec laquelle ils les interprétaient lorsqu'ils en caressaient chaque page , chaque phrase, chaque mot, avec un si grand soin et tant d'amour. Quelque grand qu'ait été le succès de. chansons de Petrarca et du Décaméron de Boccacio, pendant la vie de ces deux hommes, ce qui a principalement rendu Florence fière de leur avoir donné le jour, est leur science profonde comme antiquaires , comme historiens , comme philologues, comme écrivains en langue latine, qualités par lesquelles ils ont surpassé tous ceux de leurs savants et illustres compatriotes, qui ont le plus puissamment contribué à la renaissance des lumières, par l'étude de l'antiquité.
Si BrunettoLatini , Dante et Francesco deBarberino , au xm c siècle , avaient préparé par leur amour de la science plutôt que par leur science même , les moyens de l'acquérir ; Petrarca etBoccacio , pendant le xiv c , firent de l'admirable érudition, puisqu'ils étudièrent en conscience, non seulement les mots, mais les pensées, les systèmes et les opinions des poètes , des philosophes > des moralistes, des historiens de l'antiquité; puisque ces études profondes furent toujours dirigées vers un but d'application directe, soit à l'instruction des particuliers leurs contemporains, soit à celle des princes auxquels le sort des villes
de l'Italie était confié ; puisque enfin tout en restituant dans leur intégrité les langues et les auteurs antiques , ils ont encore composé des ouvrages en langue vulgaire , dont le mérite est trop grand et trop connu pour qu'il soit besoin de le signaler ici de nouveau.
Francesco Petrarca, né à Florence en i3o4, et mort en ify/i) a toujours vécu hors de sa patrie à la suite de l'exil dont il fut frappé , ainsi que son père, en i3oi. Il est peu d'hommes dans les temps modernes qui fassent plus d'honneur à l'humanité. Pendant toute sa vie, il fut animé par trois passions qui semblent s'être partagé son âme s le désir de savoir, le goût des voyages et l'amour* Aussi après la lecture de ses ouvrages en vers et en prose , en italien et en latin , se senton comme forcé de le proclamer l'homme le plus véritablement instruit et savant , le moraliste le plus éclairé, le plus charitable, et enfin le plus grand poète de son temps.
Quant à Giovanni Boccacio , il naquit en i3i3, et mourut en 1376. Quoique adonné à ses plaisirs, il prit cependant une part assez active aux affaires dé la République , soit par l'exercice de quelques magistratures, soit par des légations dont il fut chargé près de Robert, roi de Naples, près des ducs de Milan et du pape Innocent VI, à Avignon» Ces charges qu'il remplit avec habileté n'ont cependant pas élevé Boccacio au rang des hommes politiques remarquables. Sa véritable gloire, il la doit à la profondeur de son érudition, à son amour sincère pour les lettres antiques, et au grand mérite qu'il eut de fixer la prose ita-
tienne et de composer des écrits pleins de vie, de - naturel, et souvent d'éloquence.
Ainsi que son ami Petrarca, il eut la passion des manuscrits qu'il achetait souvent à grand prix, qu'il copiait et recopiait de sa main. Admirateur passionné de Dante, et voulant faire connaître ce grand poète à Petrarca, il acheva une copie de la Divine Comédie^ qu'il alla offrir à don ami, réfugié à Milan, en 1 3ôg. C'était par de tels cadeaux qu'il témoignait son attachement à Petrarca, auquel il donna successivement un Tite- Live , plusieurs traités de Cicéron , et quelques* ouvrages de saint Augustin, tous écrits de sa main.
Pendant ce voyage à Milan , Petrarca eut Foc* casionde parler à son ami d'un Cal abr ois nommé Léonce Pilate, qui, après avoh* passé toute sa vie' en Grèce, était parfaitement versé dans la langue antique de ce pays, et avait traduit pour Petrarca quelques morceaux d'Homère. Boccacio n'eut pas plutôt connaissance de cet homme et de ses talents, qu'après avoir pris congé dé son ami, il quitta Milan, retourna à Florence où il obtint du sénat un décret pour établir une chaire de langue grecque. Puis aussitôt après, il repartit pourVenise, d'où il ramena Léonce Pilate qu'il installa danfc sa chaire à Florence. C'est donc à Petrarca et Boo cacio que l'on doit en Europe les premiers efforts qui ont été faits pour rétablir l'étude de la langue grecque.
Enfin dans ses écrits et particulièrement dans la vie de Dante, Boccacio fit tellement ressortir Yéxcellence du premier des poètes toscans , que le
sénat de Florence fonda une chaire spéciale pour lire et expliquer publiquement la Divine Corné" die. Boccacio, chargé de ce soin, ouvrit ce cours nouveau de littérature dans l'église de Saint-Laurent, le 23 octobre 1*373, quelques années après la retraite du duc d'Athènes , et avant la grande insurrection populaire des Ciompi.
Pétrarque et Boccace offrent le modèle du parfait savant, non qu'avant eux et depuis il ne se soit peut-être trouvé des hommes qui les aient surpassés en savoir; mais personne n'a réuni au même degré que ces deux Florentins , l'amour éclairé et philosophique de la science, le goût de l'érudition dans les détails, joint au désir de rendre toutes les connaissances applicables au développement de l'intelligence humaine, et à l'établissement du bonheur et du bien-être parmi les hommes. Chez eux, la science a toujours été large, généreuse, humaine, et surtout celle de Petrarca, homme dont le caractère plus sage, dont l'âme plus tendre et l'esprit plus élevé, ont imprimé à tout ce qu'il a pensé et écrit quelque chose de noble et de pur comme ses vers.
On peut donc considérer le grand travail de la renaissance comme ayant eu trois phases bien distinctes ; les deux premières viennent d'être indiquées : Tune répond à la vie et à l'influence de Dante, de 1260 à i3so; l'autre aux travaux de Petrarca et de Boccacio, de i3o4 à 1375. Quant à la troisième, qui a été déterminée par les dispositions intellectuelles et les richesses des Médicis, elle dura depuis 1378 jusqu'à i53i, et plus longtemps encore, puisqu'il faut y comprendre l'in-
fluence du sculpteur Michel-Angelo Buonarotti qui ne mourut qu'en i563.
Cette dernière phase de la renaissance des lettres porte un caractère particulier, car si les travaux scientifiques et littéraires de cette époque réclament, en général, l'admiration , et toujours la reconnaissance de l'Europe, il faut avouer, cependant, qu'alors l'érudition , loin de conserver cet air de grandeur poétique que lui avait communiqué Dante, loin même de se proposer, comme au temps de Pétrarque et de Boccace, l'intérêt de la science et un but d'utilité pratique, l'érudition devint recherchée, parfois un peu comédienne, et quita le langage puissant des écoles publiques pour en employer un plus recherché dans les somptueux palais desMédicis.
La splendeur et le luxe de Côme étaient graves ainsi que ses goûts et ses manières. Lors de son exil, en i433, s'étant retiré à Venise, il fit bâtir, orner et remplir de livres, à ses frais, une biblio^ thèque pour le monastère des bénédictins de Saint-Georges. Ce fut ainsi que ce magistrat florentin, exilé d'une république où il était effectivement déjà roi, illustrait son bannissement et laissait aux Vénitiens qui lui avaient donné l'hospitalité, un gage durable de sa reconnaissance.
Cet homme , dont l'instruction, à ce que l'on assure, avait été négligée, avait un goût inné pour les lettres et les sciences. La découverte et l'acquisition des manuscrits de tout genre, la recherche des œuvres d'art de l'antiquité et des artistes italiens, était chez lui une passion dominante. Ses immenses richesses, et les hommes savants et ha-
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biles dont il «'était entouré, lui fournirent les moyens de satisfaire ce noble goût. Une partie de cette élite de savants fut employée à parcourir l ; Italie 9 la France, l' Allemagne et même quelques contrées de l'Orient, pour y recueillir tous les ouvrages manuscrits relatifs aux sciences et aux lettres. L'achat et l'envoi de ces objets précieux furent facilités par l'extension incroyable de son commerce, et la chute lente et progressive de l'empire d'Orient en rendait chaque jour l'acquisition plus fréquente. C'est ainsi que Côme recueillit ces ouvrages en langues grecque, hébraïque , chaldéenne , arabe , syriaque et indienne , qui servirent de fondement à la bibliothèque que son petit-fils, Laurent, dit le Magnifique, accrut encore et qui passe en Europe pour un des dépôts les plus précieux en ce genre , sous le nom de B ibUothèque Mèdicèo-Laurentienne.
La gloire d'avoir fondé une bibliothèque à l'usage des citoyens de Florence , n'appartient cependant pas tout entière à Côme. Palla Strozzi avait eu cette idée avant lui, et un autre Florentin, Niccolô Niccoli, qui était loin déposséder les richesses de Côme , mais qui avait aussi la passion des livres, est le premier fondateur d'une bibliothèque publique. Fils d'un marchand , il aban~ donna le commerce malgré ses parents, pour se livrer à l'étude des lettres et à la société des savants. À peine fut-il maître de son bien , après la mort de son père , qu'il se mit à étudier les langues grecque et latine avec tant d'ardeur qu'il se distingua par cette connaissance; mais sa plus forte passion était d'acheter et de rassembler des
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livres. Il dépensa, pour la satisfaire, des sommes immenses ; aussi possédait-il, dans son temps, la plus nombreuse collection de manuscrits deve»nus encore plus précieux entre ses mains, parles notes et les corrections que sa science lui don-*nait le droit de faire. Niccoli , en mourant, oiv donna, par son testament, que sa riche collection fût destinée à l'usage du public , et il désigna seize des principaux citoyens de Florence, pour veiller à l'exécution de sa volonté. Trop amoureux de la science, sans doute, pour être calculateur attentif, il n'avait pas prévu que ses dettes absorbe* raient la valeur de sa bibliothèque , en sorte que Florence aurait été déshéritée de cet établissement, si Corne, avec sa générosité ordinaire, n'eût pas satisfait les créanciers du testateur , et réuni les manuscrits de Niccoli à la bibliothèque publique qu'il formait pour Florence,
Les efforts de Boccacio et les manuscrits recueillis par Corne , joints à l'enseignement d'Emma»nuel Chrysoloras , avaient déjà donné un grand élan à l'étude de la langue grecque , à Florence, Mais ce qui acheva de la rendre familière dans cette ville , ce fut un événement ecclésiastique , dont le résultat fut surtout littéraire. Déjà depuis long-temps on avait vainement essayé aux conciles de Baie et de Constance, d'opérer la réunion de l'église grecque et de l'église romaine. Dans l'intention de faire une nouvelle tentative, on transporta d'abord le concile à Ferrare, puis enfin à Florence. Cette ville reçut donc, en i43{), tes cardinaux et les prélats romains d'une part, de l'autre le patriarche grec, ses métropolitains, et
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enfin l'empereur d'Orient lui-même , Jean Paléologue , tout aussi empressé de faire parade de sa subtilité théologique, que de trouver dans les princes d'Occident des protecteurs contre les armes envahissantes des Turcs. Côme venait d'être revêtu, pour la seconde fois, de la charge de gonfalonier. 11 reçut au nom de la république, mais à ses frais , tous ces illustres étrangers. Il déploya une telle splendeur, une si grande magnificence dans cette réception- qui dura pendant tout le temps du concile , qu'il fascina, en quelque sorte, les Florentins à compter de cette époque, et justifia à leurs yeux l'accroissement de son crédit et de son autorité.
Si les Grecs furent flattés d'être reçus avec cette magnificence toute royale, leur étonnement ne fut pas moins grand lorsque les ecclésiastiques et les savants, venus pour défendre la cause de leur église , trouvèrent les lettrés de Florence familiarisés avec leur langue et la littérature grecque. Le commerce littéraire et scientifique qui s'ensuivit entre les hommes des deux nations, tourna tout à l'avantage des Florentins. Malgré les concessions apparentes que les deux clergés grec et latin se firent, le concile n'aboutit à rien, si ce n'est à substituer à Florence la philosophie de Platon à celle d'Aristote.
Parmi les savants grecs venus à la suite de l'empereur Paléologue , on distinguait Gémistus Pléthon , dont toute la longue vie avait été consacrée à l'étude de la philosophie platonicienne. Dans les instants de loisir que lui laissaient les travaux du concile, ce savant prenait plaisir à répandre
et à expliquer ses opinions. Tous les lettrés de Florence s'empressèrent pour l'écouter, et Corne, qui allait l'entendre assidûment, se retirait toujours profondément frappé de la sublimité d'une philosophie si nouvelle pour lui. Ce fut pendant le cours de ces entretiens qu'il conçut l'idée de fonder, à Florence, une académie dont l'objet serait de cultiver la philosophie platonicienne. Côme choisit pour former et diriger cette société savante , un jeune homme , Marsile Ficin , que ses études dans la langue grecque avait déjà initié aux opinions de Platon et qui brûlait du désir de les mieux connaître encore. Telle est l'origine de la première institution consacrée à la science, où l'on renonça à la méthode des scholastiques aristotéliciens, alors universellement adoptée en Europe. ■*
On voit donc que les études de l'antiquité et de la langue grecque ont été commencées, dès i35g, par Boccacio, et poussées assez loin par Chrysoloras, puisque le jeune Marsile Ficin était déjà un helléniste en 1439, à l'époque du concile de Florence. Or, on insiste sur ce fait, pour détruire une erreur assez accréditée , qui fait reporter à l'an i453, c'est-à-dire au temps de la dispersion des savants grecs après la prise de Constantinople par Mahomet II, rétablissement des études régulières de la langue grecque à Florence. On commet à ce sujet une erreur de près d'un siècle.
La querelle élevée par Gemistus Pléthon à l'occasion de la prééminence de la philosophie platonicienne sur celle d'Aristote, donna naissance à une polémique littéraire ranimée bientôt
par le cardinal Bessarion et Georges de Trébizonde. Cette controverse philosophico*théologique eut pour résultat de faire lire et étudier les ouvrages de Platon avec plus de ferveur encore par les savants florentins , mais surtout par ceux que Côme avait constitués en société savante. Platon devint bientôt un prophète , un dieu pour ces derniers qui interprétèrent 6es paroles souvent peu faciles à comprendre, par un jargon scientifique et mystique bien plus incompréhensible encore que le texte.
Parmi les hommes choisis pour former cette académie platonicienne, on compte Marsilio Ficino, Pico délia Mirandola, Cristoforo Landino, Angelo Poliziano, Côme, père de la patrie, et Laurent des Médicis , dit le Magnifique. Plusieurs de ces académiciens ont laissé des ouvrages utiles ou agréables. Ainsi Ficino est auteur de la première traduction complète des œuvres de Platon , en latin; Pico délia Mirandola, mort à la fleur de l'âge , a laissé des preuves de sa rare intelligence et de son ardent amour pour les sciences et les lettres; on estime encore le commentaire des trois Cantiques de Dante, composé par C. Landino; Les poésies italiennes de A. Poliziano rivalisent de grâce et de pureté avec celles de Pétrarque, et ses vers latins, pensés en latin, écrits de verve, passent , de l'avis des humanistes doués du goût le plus fin , pour les poésies les plus parfaites , écrites en cette langue chez les modernes. Côme n'a point composé de livre; mais son petit-fils Laurent, celui qui bientôt se mit à la téte de cette même académie, a laissé un recueil dans des
genres très variés, dont le mérite et l'agrément auraient suffi pour illustrer son auteur, si la couronne de poëte ne se trouvait pas étouffée sous celle du souverain de la république de Florence.
Sur les rampants des collines de Fiesole, près des murs de Florence , s'élève la maison de plaisance de Carreggi, que Corne avait fait construire pour aller se reposer du tracas des affaires. C'est là où se tenaient les séances privées de l'académie platonicienne; c'est dans ce lieu où, à la suite de travaux d'érudition qui honoreront toujours ceux qui s'y sont livrés et qui méritent et reçoivent encore les hommages reconnaissants de la postérité , on poussa la manie de l'antiquité jusqu'à renouveler en l'honneur de Platon, la féte annuelle que les disciples de ce philosophe avaient célébrée jusqu'à Plotin et Porphyre, en 1200.
Un trait qui caractérise la renaissance au xv° siè* cle, est la bonne foi avec laquelle on jouait cette cojmédie, qui, loin de jeter du ridicule sur les travaux des savants , servit à augmenter au contraire la fureur que l'on mettait à étudier la doctrine platonicienne. Or, rien n'est plus étrange que le prétendu système platonicien de cette époque, rebelle il est vrai à toute analyse , mais dont on fera en sorte de donner une idée par quelques citations tirées des Lettres de Marsilio Ficino, celui de tous les adeptes qui passa pour avoir pénétré le plus avant dans les obscurités de cette doctrine.
Marsilio Ficino , philologue habile et homme fort instruit , après avoir lu et traduit avec une bonne foi sans égale , les vers orphiques et le
Pimandre de Mercure Trismégiste, sans soupçonner que ces ouvrages fussent apocryphes et composés évidemment depuis l'établissement du christianisme, prit ces deux livres pour point de départ et les donna comme la preuve que les philosophes de la haute antiquité païenne croyaient à l'unité, de Dieu. A plus forte raison reconnut-il ce grand principe dans les œuvres de Platon qui l'y proclame en effet assez ouvertement. Bientôt franchissant, a l'aide des mystiques du néoplatonisme d'Alexandrie, les difficultés que les opinions parfois très païennes de Platon présentent, Ficino arriva jusqu'à ce point d'écrire ces paroles à son ami Braccio Martelli : « Numénius, qu'Oririgène préférait même aux Pythagoriciens , affirme qu'en lisant les livres de Moïse et de Platon , il reconnaissait l'un dans l'autre; et que Platon n'est qu'un autre Moïse qui a écrit en langue attique. Aussi devez- vous vous apercevoir, mon cher Martelli , que ceux qui enseignent dans notre académie vous exhortent autant à étudier la doctrine de Platon que la loi de Moïse. » Un peu plus loin , dans la même lettre, il développe cette proposition et affirme que tous les philosophes de l'antiquité, à quelques formes près, ont été les meilleurs chrétiens du monde. Enfin il termine par ces mots qui expriment assez bien l'espèce de frénésie platonicienne dont l'académie de Corne et de Laurent était possédée : « Yoilà , mon cher Martelli , ce que disent , ce qu'enseignent les Platoniciens ! Et vous, mon ami , qui avez été admis dans cette académie , qui y avez entendu dire ces choses et d'autres bien plus importantes encore par les
grands hommes qui la composent, peut-être vous écrierez-vous comme Pierre : Il fait bon rester ici ; faisons-y non pas trois , mais trois mille tentes! »
L'idée de lier l'antiquité avec les temps modernes est le point autour duquel tous les grands esprits qui ont concouru à la renaissance ont constamment tourné. Depuis la fin du xu e siècle jusqu'à l'époque des Médicis, on est resté përsuadé que la philosophie, la morale , la politique et les arts , avaient été portés à leur dernier degré de perfection par les païens, et que la seule connaissance nouvelle qui fût résultée de rétablissement du Christianisme est la théologie au moyen de laquelle on prétendait animer , vivifier et sanctifier toutes les sages découvertes des temps antérieurs.
Cette idée , on doit s'en souvenir , est infusée dans le système politique de la monarchie impériale de Dante; elle se retrouve dans les inventions poétiques de cet homme ainsi que dans son Banquet , mais appliquée à la religion , à la philosophie et à la morale. Pétrarque adopta aussi cette opinion, et dans le Triomphe d'amour , il met dans la même catégorie les troubadours provençaux, Pindare, Guitton d'Arezzo, Socrate, Cino de Pistoia, Lelius , Dante et Homère. Cette espèce de macédoine poétique était devenue le lieu commun obligé de tous les ouvrages des écrivains et même des artistes. Aussi Pérugin à Pérouse, Beccafumi sur le pavé de la cathédrale de Sienne et enfin Raphaël au Vatican , tous ont-ils peint ou gravé des compositions où la philosophie antique est toujours liée ou au moins mise en
présence avec la théologie moderne; et dans le* livres et les tableaux, sur les bas-reliefs, enfin, partout on voit Orphée , Socratc , Platon et Àristote, réunis à Jésus-Christ, à la Vierge, aux apôtres et aux pères de Y Église , entre le mystère de l'Eucharistie et les proportions harmonique» de Pythagore.
De tous les ouvrages de Platon , celui sur lequel ©n s'épuisa en commentaires et en raisonnement» les plus spécieux est son Banquet. Pendant tout le temps de la renaissance chacun interpréta ce livre à sa manière. Dante fut le premier, dans son Corwito , qui prétendit suivre et expliquer la philosophie platonicienne, comme il se flatte d'avoir suivi Fidée poétique et politique renfermée dans les poèmes de Virgile, en écrivant ses trois cantiques. Ce commentaire mystique et philosophique , le Convito , ouvrit la voie à cette foule de poètes et de philosophes platoniciens des xr?% xv* et xvi e siècles, qui se croyaient perdus d'honneur tant qu'ils n'avaient pas composé aussi un Banquet, ou au moins un livre traitant de l'amour pris dans le sens philosophique.
Après celui de Dante, le banquet le plus curieux est celui qu'a écrit Marsilio Ficino , où le mysticisme l'emporte sur la philosophie. Il comprend et résume toutes les idées ridicules et sublimes, mais toujours incohérentes , qui caracté-^ risent presque tous les ouvrages du temps de la renaissance. Considéré sous cet aspect, cette composition bizarre offre une étude précieuse à qui veut connaître la marche de l'esprit humain dans L'Europe moderne ; mais elle n'est pas moins in-
téressaute dans ses rapports avec l'histoire de Florence et des Médicis , dont le sort était dès ce moment lié à celui de cette ville.
Marsilio Ficino dédie son Banquet à Bernarçlo del Nero et à Antonio Manetti. A la fin de l'envoi il dit à ses amis , en employant une formule que l'on pourrait prendre pour un sacrilège si Ton n'en rejetait pas le choix sur le fanatisme d'un érudit : «Que le Saint-Esprit, amour divin qui nous a été soufflé par Diotime, nous éclaire l'intelligence et nous mette dans une disposition telle , que nous l'aimions en toutes ses œuvres belles et que nous aimions toutes ses belles œuvre» en lui pour goûter en dernier résultat le beau infini qu'il recèle. »
A cet envoi succède le proème ou préface dans laquelle Ficino donne des détails curieux sur la fête de Platon, célébrée à Carreggi, le 7 novembre, sans doute vers 1 477 ^ puisque ces extravagances académiques furent interrompues par la conju-* ration des Pazzi, qui éclata l'année suivante. Il dit donc : « que le jour natal de Platon ayant cessé d'être célébré par un banquet, comme l'usage s'en était continué depuis ce philosophe jusqu'à Porphyre, le très fameux Laurent des Médicis voulut le renouveler de son temps; qu'il en confia le soin à François Bandino, lequel invita neuf Platoniciens pour être reçus et régalés d'une manièrç toute royale à la ville de Carreggi. Ce furent Antonio degli Agli , évêquede Fiesole ; maître Ficino, père de celui qui écrit; Christophe Landino, poète ; Bernard Nuti, rhétoricien ; Thomas Benci, qui a traduit le Banquet de Ficino du latin en ita-
lien; JeanCavalcanti, que la force de son esprit et sa beauté corporelle firent surnommer le hêivs par les conviés au banquet ; les deux fils du poète Marsupini; et enfin moi MarsileFicino, que F. Bandino voulut introduire en neuvième, afin que notre compagnie fût égale en nombre à celle des Muses.
«Les mets ayant été enlevés, B. Nuti prit le livre de Platon, intitulé : Banquet tt amour , et après en avoir lu tous les discours, il pria les convives d'en commenter un , chacun à son tour.
L'évêque de Fiesole et Ficino le médecin , présents à cette féte, l'un pour le salut de nos âmes, l'autre pour celui de nos corps, cédèrent la parole à J. Cavalcanti qui se prépara à disserter pour eux deux. Tous les assistants prêtèrent uneoreille attentive. Maintenant je vais vous rapporter tous les discours prononcés à ce banquet. *
Cette préface et ce qui la précède , suffisent pour faire comprendre de quelle nature étaient les conférences et renseignement de l'académie platonicienne de Florence. Quelque puérils que soient ces détails' et aussi peu dignes qu'on les juge de figurer dans une histoire , on ne doit pas oublier cependant que ces conférences de Carreggi sont les premiers coups qui ont été portés à la philosophie scholas tique;, que c'est à dater de cette époque que la liberté de penser a commencé à s'établir en Europe; et que de ce mélange indigeste d'érudition profonde et de philosophisme mystique, est né ce goût pour l'étude des sciences morales et des belles-lettres , qui ouvrit la voie à la philosophie et aux sciences.
Les opinions platoniciennes pénétrèrent de fort bonne heure en Italie et y entretinrent, depuis l'apparition de Dante, le foyer des études poétiques, scientifiques, d'érudition et d'art. La doctrine dantesque, grave, élevée, chaste et religieuse, dura jusqu'à l'ère de la poésie et de là philosophie imbues de l'impartialité épicurienne et ironique, ouverte par Arioste. Pendant la vie de Dante et de ses contemporains jusqu'à Pétrarque et Boccace, le platonisme dantesque fut l'âme de la poésie italienne. Pétrarque et ses ouvrages forment la transition du platonisme poétique au platonisme d'érudition. Puis enfin, sous les auspices de Corne l'ancien, s'ouvre l'académie nouvelle, où s'élaborala véritable érudition maniée par les Marsilio Ficino, les Argyropyle, les C. Landino , les Filelfo , les Angelo Poliziano, ainsi que par beaucoup d'autres dont les conversations et les rêveries théologico-platoniques eurent l'immense avantage de provoquer les recherches les plus savantes sur l'histoire , la jurisprudence, l'archéologie , la grammaire et les arts.
Les résultats positifs de ces trois révolution» successives dans le platonisme de la renaissance , furent d'abord les immortelles compositions de Dante ; ensuite la renaissance des lettres grecques et latines et la fixation de la langue toscane , tant en vers qu'en prose, par Pétrarque et Boccace; puis la traduction des œuvres de Platon par Marsilio Ficino, l'établissement régulier de l'étude des langues grecque et latine, par Chrysoloras, Argyropyle, Lascari, Angelo Poliziano et Poggio; et enfin le rétablissement de l'université ?. 16
de Pise, par Laurent des Médicis, qui, ainsi que tous les hommes zélés pour les sciences et les lettres avant lui, avait fait de vains efforts pour fonder une université florentine.
Outre les qualités d'un grand homme d'état, de politique et de négociateur habile, Laurent était encore un savant, un lettré, un poëte distingué digne de présider et de protéger l'académie platonicienne. *
Doué d'une intelligence étendue, d'un esprit ferme , d'un goût naturellement délicat , Laurent avait profité rapidement de l'instruction littéraire latine , que Christophe Landino avait été chargé de lui transmettre. Instruit ensuite dans les lettres grecques par Àrgyropyle,il fut initié bientôt après dans les mystères du platonisme par M. Ficino;et pendant le cours de ces études variées, il ne cessa pas d être surveillé par sa mère Lucrezia Tornabuoni, femme pleine de vertus, bon poëte ellemême et protectrice des lettres.
Laurent était aussi heureusement organisé pour les exercices du corps que pour ceux de l'esprit. Bon cavalier, chasseur, adroit au maniement des armes , il entremêlait ces distractions aux préoccupations des affaires publiques, à ses études, et prenait part alternativement aux séances du conseil , à des cavalcades ou des tournois et aux conférences académiques. L'aménité de son caractère, l'extrême politesse de ses manières envers chacun , furent chez cet homme des qualités éminentes ; les lettres de M. Ficino et de A. Poliziano en fournissent mille preuves, et dans celles de Laurent lui-même, on voit le respect amical qu'il
portait à tous les savants dont il était entouré et en particulier à Pic de la Mirandole et A. Poliziano, pour lesquels il envoyait jusqu'en Orient Lascaris recueillir des manuscrits, afin qu'aucune ressource ne manquât à ses savants et jeunes amis dont il partageait si généreusement la gloire.
C'est particulièrement dans cette intention qu'il s'occupa avec tant d'ardeur d'enrichir la bibliothèque fondée par Corne , et déjà fort augmentée par Pierre des Médicis. L'invention de l'imprimerie, déjà en usage en Allemagne, se répandit bientôt en Italie.
Laurent, attentif à tout ce qui pouvait accroître la gloire et le bien-être de sa Florence, et surtout servir la science, jugea du premier coup-d'œil quel avantage on pourrait tirer de cette invention. 11 conçut l'idée de multiplier et de répandre les trésors littéraires qu'il possédait, mais avec cette prudence intelligente qui distingue les esprits de bonne trempe. Dans cette intention, il engagea plusieurs savants à colîationncr les manuscrits des anciens auteurs, à les corriger même quand ils le jugeraient nécessaire. Parmi ceux qui se livrèrent à ce travail long et pénible, on distingue C. Landino , mais particulièrement Angelo Poliziano. Ce dernier entreprit et termina la révision totaledesPandectesdcJustinien. Ainsi cethomme, regardé justement, après ce travail, comme le plus habile professeur de droit , était encore archéologue consommé , grand poète italien et latin, l'un des plus spirituels de l'académie platonicienne , et auteur d'un drame lyrique, Orphée, l'une des premières compositions théâtrales, dont
l'élégance mythologique contribua à dégoûter de la monotonie des mystères , espèce de représentations scéniques qui n'avaient pas cessé d'être en usage pendant la durée du gouvernement républicain à Florence.
Parmi les premiers essais de la typographie florentine de cette époque, deux des plus importants méritent d'être signalés ici. L'un est le poëme de Dante, imprimé par Nicolo di Lorenzo dit délia Magna, et l'autre les œuvres d'Homère, imprimées en grec par Bernardo Nerli , pour la première fois. Ces deux livres ont été achevés avant i488.
Comme savant, mais principalement comme poète et philosophe , Laurent tient peut-être le premier rang parmi les membres de l'académie platonicienne. De tous les ouvrages qu'il a laissés, on n'en indiquera que deux, parce qu'ils fournissent des documents pour l'histoire de la philosophie et des mœurs de l'époque et de la ville où ils ont été composés. L'un est un recueil de sonnets et de canzons; l'autre, canti carnascialeschi, chansons pour le temps du carnaval.
L'éclat et la turbulence des fêtes populaires ont été dans tous les temps un moyen de séduction employé par les hommes cherchant la popularité pour affermir leur pouvoir. Les farces et les jeux publics avaient déjà été mis en usage à Florence par le duc d'Athènes , quand il voulut se faire un rempart de la populace contre la bourgeoisie ; et ces jeux, appelés puissances (potenze), furent renouvelés avec les mêmes intentions par le duc Alexandre, en i532. Mais Laurent était tout à la
fois un souverain trop habile et un homme beaucoup trop délicat pour donner des formes si grossières aux plaisirs préparés pour le peuple qu!il voulait capter. Il fit construire des chars magnifiques, sur lesquels étaient montés des hommes du peuple vêtus différemment, et selon la troupe à laquelle ils appartenaient; les uns en chevaliers, les autres en dieux du paganisme ; ceux-là figurant tel art, et ceux-ci tel autre. Ces chars, traînés par des chevaux, parcouraient la ville pendant la nuit; à la lueur de torches que portaient une foule de gens déguisés aussi, et chantant des couplets où étaient exprimés la joie et le délire du carnaval. Non seulement Laurent inventait le dessin général de ces réjouissances, et se chargeait de la plus grande partie des dépenses qu'elles coûtaient , mais c'était encore lui qui composait les meilleures chansons joyeuses pour ces occasions. Le peuple les préférait à toutes les autres. Aussi cette préférence animait-elle la verve de Laurent, qui , sans cesser d'être attentif aux affaires de la république , aux soins de son immense commerce et aux combinaisons de la politique de l'Europe, trouvait encore le temps de faire des rondes qui charmaient la populace de Florence, et provoquaient les anathèmes du religieux-républicain Savonarola.
Quant au recueil des sonnets et canzons de Laurent, c^est un ouvrage grave, fort original pour le fond, bien que les formes rappellent celles des poésies de Petrarca , et surtout de la Vie nouvelle de Dante. Ce sont des poésies tout à la fois amoureuses , morales et philosophiques , accom-
pagnées d'un commentaire en prose. De tous les académiciens dont Laurent était entouré à Carreggi, il est certainement celui qui a le mieux compris la philosophie platonicienne, car il n'en a extrait que ce que l'on peut y comprendre, et tout ce qu'il en a dit est parfaitement clair. Avec moins de fougue qu'Horace , Laurent , dans ses vers , laisse percer cependant, comme le lyrique latin, ce mélange alternatif de gaîté insouciante et de mélancolie douce , qui sont les symptômes du scepticisme. Il célèbre Dieu , il loue et invoque la Yierge au commencement d'une ode ou canzon; puis tout-à-coup son esprit suspend son vol , retombe vers la terre et interroge vainement ce Dieu qu'il cherche partout et qu'il ne trouve jamais. Malgré les imitations fréquentes , les centons mêmes tirés de la Yiè nouvelle de Dante , on reconnaît, dès les premières pages du recueil de Laurent , que le dessein de son ouvrage , que la manière dont les choses de ce monde sont envisagées, que la philosophie du livre en un mot, non seulement difière de celle de Dante et de Petrarca, mais qu'elle est nouvelle, originale, qu'elle appartient toute entière à Laurent des Médicis et à son époque.
Quel que soit le secret que Dante et Pétrarque aient voulu cacher sous la fréquente ambiguité de leurs allégories et de leurs paroles, personne ne peut douter que des hommes de cette trempe n'aient eu au fond de leur pensée des idées très fixes; cependant, jusqu'ici, personne n'a pu les reconnaître ni les exposer clairement. Les commentaires qui ont été faits sur les ouvrages de ces
deux grands poètes, sont ordinairement tout aussi obscurs que le texte. Bien plus, Dante et Petrarca se sont commentés eux-mêmes, l'un dans sa Fie nouvelle , l'autre dans son Secret, et tous deux sont encore plus obscurs que leurs commentateurs de profession.
Laurent a fait aussi des poésies où domine le platonisme ; comme Dante et Petrarca, il s'est commenté lui-même; mais, dans ses vers comme dans sa prose, le sens au moins est toujours clair, raisonnable, compréhensible. Sa prudence, comme on Ta déjà dit, touche parfois au scepticisme; mais on lui sait gré de ses doutes, parce que Von sent qu'il se reprocherait de vous avoir fait adopter une erreur. En lisant Dante et Petrarca , il semble toujours que ces deux génies, dépositaires de la vérité suprême, la couvrent de voiles épais pour ménager la faiblesse de notre vue; Laurent, au contraire , qui a exercé le pouvoir souverain, qui regorge de richesses, à qui tous les trésors de la science et les lumières de l'intelligence ont été prodigués, doute de tout; au moins n'affirme* t-il rien des choses d'un ordre surnaturel; et comme un nouveau Salomon, il semble s'écrier aussi : « Vanité des vanités, tout n'est que vanité 1 » Aussi, après avoir lu ses ouvrages comparativement avec ceux de ses deux illustres prédécesseurs, en tire-t-on cette conséquence que, conformément à la progression naturelle et ordinaire du travail de l'esprit humain, la philosophie de Dante était dogmatique et absolue ; que celle de Petrarca est basée sur la haute morale, et que celle de Laurent des Médicis est applicable à la vie
pratique. Ces trois tendances philosophiques répondent parfaitement, du reste, aux trois grandes phases politiques de Florence : le temps de la république, de 121 5 à 1378; l'oligarchie, depuis cette dernière date jusqu a 1478, année de la conjuration des Pazzi, et de raffermissement du pouvoir de Laurent des Médicis; puis enfin, depuis le règne de ce prince, car quel autre nom pourrait-on lui donner? jusqu'à la succession des grands ducs de Toscane, époque vers laquelle, de la philosophie pratique ou est tombé successivement jusqu'à l'impiété ouverte , et dans un dérèglement de mœurs qui est passé en proverbe dans toute l'Europe.
Dans la marche des travaux littéraires , on rctrouve la même analogie. Pendant la république et sous l'influence de Dante, la littérature , et jusqu'à la science même, tout est compris dans la poésie. L'érudition succède et divise la culture des connaissances ; puis enfin vient le temps de la prose, où chaque livre développe un sujet déterminé , et dont l'utilité a une destination précise. Enfin, il n'est pas jusqu'au nombre relatif des hommes célèbres de chacune de ces phases, qui ne décèle quelque chose de caractéristique. Dante s'élève seul au-dessus de tous les rimeurs de son temps; Petrarca et Boccacio se partagent ensuite le sceptre de la poésie, de l'érudition, de la philosophie et de l'éloquence ; et enfin, autour de Laurent des Médicis, se groupent pendant le xv e siècle Marsilio Ficino, Pico délia Mirandola, Angelo Poliziano, G. Landino, Lascari, Savonarola et Machiavelli, dont les noms suffisent pour donner
une idée de la diversité des travaux auxquels se livrait déjà le monde intellectuel.
A ces noms illustres, on joindra ceux d'un certain nombre d'écrivains toscans, la plupart florentins, dont on aurait d'autant plus tort de ne pas consacrer la mémoire ici , que leurs écrits donnent à cette présente histoire le peu de qualités solides qu'elle possède. Ce sont ceux des chroniqueurs et historiens en langue toscane, qui ont tenu mémoire année par année , quelquefois jour par jour, des événements dont ils ont été témoins depuis le xm e siècle jusqu'au xv". Ricordano Malespini, Dino Compagni, Giovanni Villani, Donato Velluti, Gino Capponi, Buonacorso Pitti, Goro Dati, Paolo Morelli et quelques autres.
La plupart de ces chroniqueurs n'ont laissé que des journaux rédigés sans critique , sans réflexions et sans autre ordre que celui qui résulte de la date des événements. Souvent ils se sont copiés ; parfois ils font des omissions graves , parlent au long de choses puériles et glissent sur des faits de haute importance. Mais il perce en général, dans leurs récits comme dans leur style, une bonhomie et une franchise rude qui donnent confiance en leurs relations , et dont on est forcé parfois d'admirer la grandeur.
Giovanni Yillani s'élève de beaucoup au-dessus de ces chroniqueurs. 11 coordonne, il juge; en lui déjà on sent l'historien. Né à Florence, guelfe, sincèrement attaché au gouvernement républicain, Giovanni fut, comme la plupart des chroniqueurs qui viennent d'être nommés, revêtu des premiers emplois publics. Son ouvrage comprend
l'histoire de Florence, depuis sa fondation jusqu'à Fan i348, où cet écrivain fut enlevé par la peste terrible qui fit de si grands ravages dans sa ville natale.
Après sa mort, Mattéo Villani , son frère, et Filippo de Mattéo , continuèrent cette histoire jusqu'en 1 364- Leur travail , qui se rattache encore à l'école des chroniqueurs , se distingue par le naturel et la pureté du style.
Quand on devrait n'adopter les analogies systématiques encore reproduites ici , que pour le soulagement de la mémoire , on répétera cependant que, dans la suite de ces chroniqueurs et historiens florentins, on retrouve cette progression signalée dans l'élan de la poésie , dans le développement de la philosophie à Florence. Ainsi que dans les écrits de Dante , on trouve , dans la chronique de Bicordano Malespini , l'histoire enseignée dogmatiquement. Les fables les plus absurdes , les faits les plus controuvés y sont mêlés à des vérités incontestables ; et par la manière dure, impérieuse et fanatique avec laquelle l'auteur les raconte , on sent qu'il vous impose son histoire et qu'il prétend être cru sans réflexions, . Viennent ensuite les Villani. Ceux-ci apportent à l'étude des faits et à l'art de les exposer une érudition et des soins analogues à ceux qu'employèrent Petrarca et Boccacio pour reconstruire la langue latine , pour perfectionner l'idiome toscan et substituer la philosophie morale à la philosophie théologique. Déjà chez les Villani, les événements et les hommes sont soumis à un haut examen moral; et dans les jugements qu'ils por-
OLIGARCHIE. 25l
tent, tout en donnant tort aux hommes devant Dieu , ils tiennent compte cependant des obstacles qu'ils ont eu à surmonter dans les circonstances difficiles de la vie.
Enfin si Ton revient encore au cercle poétique , philosophique et historique, dont Laurent des Médicis est le centre, on arrive à l'histoire écrite sous l'influence du scepticisme, à l'histoire savante, impartiale, et dédaigneuse de l'humanité; on trouve enfin Machiavel qui, grave et impassible , disserte habilement sur ce qui peut rester de temps à vivre à sa mère-patrie, dont il avait depuis lomps-temps prévu, calculé la mort.
Profond comme Tacite , compréhensible etéiégant comme Voltaire, cet écrivain n'est pas moins remarquable par la souplesse et la variété de ses talents. Sans entrer ici dans le détail superflu des ressources extraordinaires de son génie, on se bornera àrappeller que l'historien de Florence, que l'auteur des Décades et du Prince , est encore celui qui a fait la première comédie originale dans les temps modernes , la Mandragore ; que sa nouvelle deBelfégor est un modèle en ce genre; et que, dans ses Lettres familières, il a atteint à cette grâce et à ce laisser-aller de style qui donnent au lecteur le plaisir si rare de suivre toutes les ondulations de la pensée. Ces Lettres , d'ailleurs, l'un des plus curieux recueils de ce genre, peignent peut-être mieux que toutes les histoires, l'état politique de la Toscane et de toute l'Europe, ainsi que celui non moins extraordinaire des mœurs qui régnaient de son temps en Italie et particulièrement à Florence. Dante a commencé
q5q FLORENCE.
la renaissance; Machiavel est le dernier grand écrivain qui close cette époque. Au-delà commence une ère nouvelle dont l'Arioste est le poète précurseur.
Tout ce grand travail de l'esprit humain , cette renaissance, que Laurent des Médicis a trouvé commencée, mais qu'il a si heureusement complétée , autant par ses talents personnels que par ceux des hommes distingués dont il s'entoura et auxquels il communiqua son zèle, est, on doit le répéter, l'une des causes les plus puissantes de l'affermissement de son autorité sur les citoyens delà république de Florence : c'est l'acte de sa vie qui a assuré à sa famille droit de souveraineté en Europe.
xra.
Suite: Beaux-arts à Florence.— Arnolfo di Lapo; baptistère, cathédrale.— Giotto — Brunelleschi.— Lorenzo Guiberti.— Palais Piui. —Eglises Saiut-Laurent et du Saint-Esprit. — Peinture : Masaccio, D. Ghirlandaio, Andréa del Sarto. —Michel-Ange Buonarotti.— Académie Ruccellai.
Mais ce serait laisser cette histoire imparfaite, et l'on retrancherait l'un des plus beaux titres de gloire à Florence et de la puissance des Médicis , si Ton n'indiquait pas aussi la marche progressive de la renaissance des arts.
Outre les analogies qu'Athènes et Florence présentent dans leur constitution républicaine, ces deux états ont cela de commun encore que la poésie , la philosophie et les arts , s'y sont développés simultanément par degrés égaux et parallèles. Ce phénomène, dont le monde n'a fourni que deux exemples , l'un en Grèce , il y a un peu plus de deux mille ans, l'autre en Toscane, pendant les xia% xiv c et xv* siècles de notre ère, est
assez rare et beaucoup trop important pour être passé sous silence. 11 démontre qu'à Athènes comme à Florence, les arts, loin d'être une récréation isolée et indépendante de la religion, de la politique et des mœurs , comme il arrive chez la plupart des nations, au contraire, le sentiment du beau et du grand, dont les arts ne sont que l'expression, a toujours été, en Toscane comme en Grèce, l'un des éléments constitutifs de la civilisation.
Après avoir suivi la marche ascendante de la poésie, de l'érudition et de la philosophie , depuis le moyen âge jusqu a la fin de la renaissance , on redescendra facilement cette pente déjà connue , pour la remonter de nouveau en étudiant la progression des arts pendant la même période de temps. Nous nous reportons donc à l'époque du vaste incendie qui a ravagé le monde païen ; nous campons encore au milieu des débris épars de temples , de palais et d'habitations particulières. Déjà on n'en est plus à se garantir des injures des saisons , des attaques des brigands. On a rebâti des maisons, on a même pensé déjà à les rendre commodes, agréables; et l'homme a ressenti les premiers effets du repos et du bien-être , le besoin de produire des œuvres qui satisfassent son imagination et son âme. Le loisir est venu même augmenter cette disposition. On regarde avec une curiosité studieuse les ruines amoncelées des édifices païens ; on en trie y on en rassemble les débris épars et mutilés, dans l'intention de les rétablir à leur place qu'indiquent les fondations respectées par le feu ou les barbares. Mais une foule de détail* et des portions même des édifices man-
quent pour les restituer dans leur intégrité. C'est alors que le genre d'industrie propre à l'homme artiste du moyen âge se développe. Dans l'ignorance où il est des principes de l'art et des moyens de façonner des détails, il parcourt les ruines d'autres monuments , et sans avoir égard à leur destination ou aux modes de construction auxquels ils se rattachent, il en recueille les portions analogues, mais manquant à l'édifice qu'il restaure , pour compléter matériellement son ouvrage. De là résulte ce que l'on remarque dans la plupart des monuments du moyen âge : une belle ordonnance, donnée par les fondations antiques, et une incohérence dans les détails , causée par l'assemblage fortuit de matériaux provenant d'édifices très divers.
Voilà l'histoire de l'architecture en Italie, pendant le moyen âge. C'est ainsi que toutes les basiliques chrétiennes ont été construites à Rome sur les fondations de basiliques païennes et avec les matériaux , les colonnes et les ornements de trois ou quatre autres édifices; c'est de cette manière qu'à Florence même , l'église de San-Miniato al Monte, bâtie avec les débris de monuments antiques , fut restaurée, puis ornée de marbres et de mosaïques constantinopoli tains, en ioi3, par l'évêque Hildebrand. Cette vénérable et curieuse basilique, si l'on en excepte sa façade et la forteresse , construites à l'époque de la renaissance , fournit un exemple de l'état de l'architecture eu Italie pendant le moyen âge.
Mais le monument de Florence , dont les vicissitudes retracent le mieux les progrès de la renais-
sance de l'architecture , de la sculpture et de la mosaïque , dans cette ville , est l'église de Saint- Jean, ou le Baptistère. Sur remplacement qu'il occupe, a existé un temple antique, de forme circulaire ou polygone. C'est au moins une opinion que les traditions rendent probable. Dans les premiers temps du christianisme, on a sans doute fait là ce.qui avait été pratiqué sur les ruines des basiliques à Rome, ce que l'on a reproduità Saint- Miniato: on a élevé une église sur les fondations du temple et avec ses débris.
Vers la fin du xiii c siècle , l'architecte des trois ponts, des palais publics, des murs, des portes et de la cathédrale de Florence, l'ancien Lapo, fut aussi chargé de restaurer et d'embellir la vieille église de Saint-Jean. Mais, par une condition tacite et religieuse, il fut convenu entre l'artiste et les Florentins , qu'en se chargeant de cette restauration , le jeune Àrnolfo di Lapo conserverait et emploierait tous les matériaux, tous les ornements et fragments sacrés , en quelque sorte , qu'il trouverait à sa disposition dans ce vieux et saint édifice. En effet, si l'extérieur de ce baptistère offre une régularité et une unité de style qu'Arnolfo et ses successeurs ont pu y mettre , l'intérieur au contraire a quelque chose de désordonné dans ses détails , qui n'a été dissimulé qu'avec peine par le talent de l'artiste. Entre autres bizarreries , les colonnes des trois étages ne posent pas perpendiculairement les unes sur les autres ; l'ordre inférieur est composite, tandis que celui qui soutient la coupole surbaissée est corinthien. Outre cela , les colonnes ne sont pas toujours semblables; les entrecolon-»
neuieiits sont inégaux en largeur et tous les chapitaux ne se rapportent ni au même temps ni au même style. Selon toute apparence , cette disposition intérieure existait avec moins d'ordre encore lorsqu'Arnolfo di Lapo fut chargé de la restauration de cette église, vers I2g3, et il la conserva. Il replaça même soigneusement tous les monuments mobiles, tels que les tombeaux, les statues, les inscriptions, et jusqu'à la vieille urne qui servait au baptême lorsqu'il se faisait encore par immersion.
Le Baptistère de Florence est le résumé matériel du passage des restaurations du moyen âge aux constructions de la renaissance. Cet édifice , que l'on avai l reconstrui t seulement en 1 2 q3 , devint bientôt, en i33o , l'objet d'uu travail bien plus important. On se décida à y ajouter des ornements modernes. C'est alors que la première porte en bronze fut placée du côté du midi. Giotto, architecte du campanile , ou clocher de la cathédrale, en fournit les dessins qu'Andréa Pisano cisela. Du moment que les ouvrages de cet habile sculpteur de Pisc furent connus en Toscane , l'art statuaire et la ciselure ne tardèrent pas à prendre un développement rapide à Florence et à entrer dans l'ère de la renaissance. La peinture et la mosaïque suivirent la même marche , à la même époque et à l'occasion des embellissements du Baptistère. Giolto , architecte , sculpteur et peintre, selon l'usage de ce temps, fit exécuter à ses élèves Andréa Tafi et Gaddo Gaddi la plupart des mosaïques que l'on voit encore dans l'intérieur de cet édifice.
En i4oo, après la première grande peste qui désola Florence , l'art de la laine décida de faire jeter en bronze les deux autres portes du Baptistère , dont Lorenzo Guiberti venait de composer les modèles. Les syndics de l'art eurent à cette occasion un scrupule qui caractérise l'importance que Ton attachait déjà à la perfection des objets d'art à cette époque de la renaissance. Avant de confier l'exécution en bronze de ces deux portes à Lorenzo Guiberti , on laissa écouler une année pendant laquelle on invita tous les artistes célèbres à faire un modèle sur le même sujet. Cette espèce de défi fut accepté par Brunelesco , DonateUo, l'auteur de la Judith tuant Holoferne , par Jacopo délia Quercia, Nicolo d'Arezzo, F. di Val d'Ambrina, Simone de Colle, et enfin par Lorenzo Guiberti lui-même. L'œuvre de ce dernier fut jugée la meilleure, et ces portes exécutées en bronze excitèrent cent ans après l'admiration du grand Michel-Ange. C'est encore un des chefs-d'œuvre de l'art moderne.
La construction du baptistère de Saint-Jean se rapporte plus particulièrement à la nature des efforts qu'étaient obligés de faire les artistes du moyen âge; au contraire, la plus grande partie des longs travaux suivis pour l'érection de Santa- Maria del Fiore , ont été faits sous l'influence du goût de la renaissance.
Les détails relatifs à la construction de Santa- Maria del Fiore, la cathédrale de Florence, fourniraient à eux seuls la matière d'un livre. Ils jettent du jour sur les modes qu'employaient la république et les corporations marchandes , pour faire
face aux dépenses occasionnées par cet édifice ; de plus, ils font ressortir toutes les passions haineuses, toutes les jalousies que les citoyens de Florence, sans en excepter les grands artistes, entretenaient les uns contre les autres ; enfin les détails de cette construction sont fort intéressants pour l'histoire de l'architecture même. Toutefois on ne peut faire connaître ici que les plus importants, et l'on renvoie aux historiens G. Villani et Vasari, ceux pour qui la connaissance de ces faits particuliers serait indispensable.
L'idée d'agrandir et de refaire l'église de Santa- Reparata, bâtie dans de petites dimensions et sur le plan des anciennes basiliques, se manifesta à Florence en 129 '! ; la république était alors florissante. Un décret daté de cette même année chargeait Àrnolfo di Lapo d'en faire le plan et les modelés. Mais ce ne fut que quatre ans plus tard, en septembre 1 298 , que l'on ouvrit les tranchées pour les fondations , et que le cardinal Pietro Valeriano, légat du pape Boniface VIII, bénit solennellement la première pierre , en présence du clergé, du podestat et de tous les magistrats de Florence. D'après le vœu général de la république, ce cardinal imposa à cette église nouvelle , le nom de Santa-Maria del Fiore , Sainte-Marie de la Fletir, par allusion au lys qui compose les armes florentines , et en mémoire du champ de lys sur lequel on prétend que Florence a été originairement bâtie. Le plan est en croix latine ; derrière le oiaître-autel devaient régner cinq chapelles, disposition ordinaire des églises en Europe, à partir du xii e siècle , après que l'on eut renoncé à la
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forme des basiliques. A ce plan , et dans les arceaux en ogive de l'intérieur, on retrouve bien quelque chose du style dit gothique; mais ce caractère d'architecture, loin d'y être franchement imprimé, se sent au contraire du goût italien et surtout de celui de Florence.
Arnolfo di Lapo avait eu l'idée d'élever la coupole de l'église sur les arcs des cinq chapelles. La représentation de ce projet non exécuté se voit encore sur un tableau de Simon Memmi, l'ami de Petrarca, peint dans, une chapelle du cloître de Sainte-Marie-Nouvelle. Mais la mort de ce célèbre architecte, en i3oo, fit modifier son idée. Puis la construction de l'édifice fut suspendue faute d'argent, jusqu'en i332, où Giotto, chargé de reprendre les travaux, exécuta cet ordre tout en commençant à élever le campanile en i334.
A Giotto succéda Taddeo Gaddi , puis Orcagna, l'auteur de la Loge des lanciers, et enfin Lorenzo Jilippi.
Cependant on était parvenu à l'an 1 4 1 7 * sans qu'aucun des architectes eût encore posé une seule pierre pour commencer la coupole. Ce fut Filippo di ser Brunelleschi , né à Florence en 1 374 > qui, après avoir éprouvé mille et mille contradictions de la part des magistrats, des syndics des arts et des architectes ses confrères , eut enfin la t gloire d'élever un monument d'architecture qui n'avait d'analogues antérieurs que le Panthéon à Rome ou Sainte -Sophie à Constantinople, et ne fut surpassé quelque temps après que par la coupole .de Saint-Pierre de Rome, dont un aulfre Florentin, le grand Michel-Ange, devait aussi laisser
les dessins. Brunelleschi mourut en 1 444?^ il s'écoula encore vingt-trois ans jusqu'en 1 4^7 ? avant . que la lanterne et la croix qui surmontent la coupole de la cathédrale de Florence, fussent entièrement terminées. La construction de cette église, dont les murs extérieurs et le pavé sont incrustés de marbre de différentes couleurs , a duré cent soixante-neuf ans.
On voit, sur le pavé de cette église, un gnomon tracé vers 1 4^8 par Paolo dal Pozzo Toscanelli , médecin, philosophe, astronome et mathématicien de Florence. Ce monument des sciences mathématiques au i5 c siècle est remarquable par la justesse avec laquelle il a été calculé et établi. Au surplus, le savant qui en fut l'auteur, Toscanelli, passe pour avoir donné à Christophe Colombo l'idée d'entreprendre le voyage aux Indes, qui lui a fait découvrir l'Amérique.
En élevant la coupole deSanta-Maria del Fiore, Brunelleschi a montré combien il était hardi et habile dans l'exercice de son art. Quant au goût qui règne dans cette partie de l'édifice, il se ressent du style a dcmi-golhique qu'Arnolfo di Lapo avait imprimé au vaisseau de l'église. C'eût été une faute si Brunelleschi ne s'y était pas conformé.
Mais Brunelleschi avait un talent à lui. C'est l'homme de la renaissance de l'architecture. Il est tout à la fois le Pctrarca, le Boccacio et l'Angelo Poliziano de son art; et comme le dit Vasari, en observant le palais Pitti et les deux églises de Saint-Laurent et du Saint-Esprit , on reconnaît les compositions d'un homme qui avait soigneu-
sèment étudié les monuments antiques de Rome, et en était venu, à force de veilles et de recherches érudites , à distinguer , à connaître scientifiquement la différence des ordres d'architecture , et à en faire l'emploi avec autant de sagacité que de A goût.
Le palais Pitti résume tous les essais tentés depuis plus d'un siècle à Florence, en architecture privée. Le plan est simple et beau. Mais quoique la décoration extérieure du côté de la place ait de la majesté, et que les proportions des trois étages qui la composent , soient dans des rapports heureux, cependant la citadelle se fait sentir, et en voyant le palais Pitti , on se rappelle involontairement les vieilles tours du haut desquelles les Guelfes et les Gibelins s'entretuaient. Luca Pitti eut l'idée d'élever ce palais vers 1460; il engagea Brunelleschi à lui faire le plan le plus grand, le plus somptueux qu'il pourrait imaginer. Ce riche et puissant citoyen , mourant de jalousie à la vue des palais que Côme des Médicis et les Strozzi avaient fait construire , résolut d'effacer l'éclat de ces deux édifices , en en faisant bâtir un dans la cour duquel les deux autres, disait-il , pourraient danser. Mais, malgré l'immensité de sa fortune , Luca Pitti ne put cependant faire face aux dépenses excessives qu'occasionnait cette bâtisse et il fut forcé de l'interrompre. Ses héritiers, plus prudents que lui, laissèrent ce palais inachevé; et long-temps après, en » 549, il fut vendu à la femme de Côme premier, grand-duc de Toscane , qui en fit la résidence habituelle des princes de la famille des Médicis.
Quant aux églises de San-Lorenzo et de San- Spirito. ce sont deux œuvres qui caractérisent l'ère de la renaissance. La dernière surtout est en architecture ce que les excellents vers latins et italiens d'Angelo Poliziano sont pour la poésie. Il est facile de voir que l'architecte, comme l'écrivain , possédait cette connaissance profonde et passionnée de l'antiquité ainsi que ce goût délicat qui fait juger de l'ensemble par un détail, comme d'une partie d'après le tout. En un mot, Brunelleschi était doué de cet art fin, sans lequel la science la plus étendue devient stérile.
Les principaux habitants du quartier d'outre- Arno avaient demandé à Brunelleschi le modèle de cette église ; mais il ne fut exécuté qu'après l'incendie de celle que l'on voulait remplacer , vers 1472, par conséquent après la mort de l'artiste. La disposition de Saint-Spirito est en croix latine, avec trois nefs dont les colonnes sont d'ordre corinthien. C'est, dans son ensemble comme dans ses parties, un chef-d'œuvre de science, de délicatesse et de bon goût. C'est, il faut le redire encore, l'architecture antique restaurée avec le même discernement et la même élégance qui présidèrent aux travaux des Petrarca, des Boccacio, des Poggio et des Poliziano, lorsque ces derniers restituèrent les lettres et la poésie latine. Le seul détail qui trahisse l'époque de la renaissance, est l'emploi des entablements figurés audessus des chapiteaux , desquels naissent les archivoltes unissant les colonnes. Quoiqu'il en soit, on a peine à comprendre comment un ouvrage
d'architecture si parfait de proportions a été fait au xv e siècle.
Les statuaires et sculpteurs qui appartiennent à la période de temps où fleurirent les deux Lapo et Brunelleschi , sont Giotto , Donatello et Lorenzo Guiberti; quant aux peintres, on doit distinguer Cimabue, Giotto, MasaccioetDomenico Ghirlandaio , qui eut l'honneur d'être le maître de Michel -Àngelo Buonarotti. Mais le nom de Michel-Ange, une fois prononcé, efface tous ceux des artistes florentins qui ont plus ou moins heureusement figuré à l'époque de la renaissance. On doit même dire que, malgré la supériorité remarquable de tous les hommes de lettres , savants , érudits et philosophes del'académie platonicienne, sans en excepter Laurent des Médicis lui-même , leur gloire le cède cependant à celle de Michel- Ange. Cet homme est dans les arts, comme Dante en poésie, un géant tant soit peu difforme en quelques parties de sa personne , mais toujours imposant par sa stature , sa force et sa haute intelligence.
Michel- Angelo Buonarotti est né en 1/17.4» cinq ans après la mort de Pierre I e ' des Médicis , et lorsque Laurent le Magnifique exerçait déjà un pouvoir souverain sur l'ombre de la république florentine. Encore enfant, il arriva à Florence pour apprendre la grammaire à l'école d'un certain Francesco d'Urbin. Il ne tarda pas à faire connaissance avec F. Granacci , élève du peintre Domenico Ghirlandaio , qui le mena chez son maître. Les dispositions du jeune Michel-Ange
pour le dessin étaient telles , que Ton assure que Ghirlandaio, en voyant ses premiers essais, prévit que la gloire de son jeune élève obscurcirait la sienne.
Ce fut en 1 489 que Michel-Ange , âgé de quinze à seize ans , battant le pavé de Florence avec son ami Granacci , fut introduit par celui-ci dans le jardin Médicis, près de Saint-Marc. Le portique et les chambres du casin , ainsi que les allées du jardin, étaient ornés de statues , de bustes et de fragments antiques recueillis par les soins de Laurent. Le Magnifique avait encore réuni dans cette espèce de musée, devenu, avec la succession des temps, la galerie de Florence, des tableaux et des sculptures de la main des artistes les plus distingués depuis la renaissance des arts. Ce lieu était en quelque sorte le complément de l'académie platonicienne, où Laurent attirait par son affabilité et ses largesses les jeunes artistes, afin qu'ils y trouvassent et de grands modèles à étudier , et des secours lorsqu'ils en avaient besoin.
Le jeune Michel-Ange n'eut pas plutôt aperçu ces richesses antiques, qu'il abandonna l'atelier de D. Ghirlandaio , pour aller passer toutes ses journées dans les jardins Médicis. Au nombre des jeunes artistes florentins qui fréquentaient ce lieu, et dont les noms sont devenus plus ou moins célèbres , on cite : F. Rustici , F. Granacci , N. Saggi, L. di Credi, G. Buggiardini, et Torrigiano, sculpteur, celui qui, à la suite d'une querelle avec Michel Ange dans les jardins Médicis, lui cassa le cartilage du nez d'un coup de poing.
On a déjà pu juger du tact qu'avait Laurent des
Médicis pour deviner le mérite des hommes. Il ne tarda pas à distinguer celui de Michel-Ange. Après avoir mis ce jeune homme à l'essai en lui faisant faire quelques copies des antiques qui ornaient ses jardins, il procura un emploi à son père, et se chargea entièrement du fils. Laurent rétablit dans un petit appartement de son palais, et le fit manger à sa table entre lui et ses enfants. Le caractère et les talents du jeune Michel-Ange excitèrent toujours Fin térêt de Laurent, qui ne tarda pas à lui témoigner des attentions qu'il ne réservait qu'aux hommes de choix dont il était entouré. Souvent, dans le cours de la journée, il le faisait venir dans son cabinet particulier, et là, il lui montrait et lui laissait tout le temps d'admirer à loisir les précieuses médailles , les camées et les riches bijoux, soit antiques , soit modernes , qu'il conservait dans ses écrins.
Outre ces objets d'études positives dont Michel- Ange pouvait disposer pour se perfectionner dans son art , il trouvait encore dans la maison de Laurent, des occasions fréquentes et inappréciables d'orner, de cultiver son esprit par la conversation. Toute l'académie platonicienne , tout ce qu'il y avait de distingué à Florence , soit du pays même, soit étranger, tous les hommes d'état et d'église , tous les savants et les érudits , les poètes et les écrivains , se rendaient chez le Magnifique où demeurait Michel-Ange, oùil était traitécomme l'un des fils de la maison.
Mais l'homme qui , par la profondeur de ses connaissances , par l'aménité de son caractère et les grâces de son esprit, concourut peut-être le
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plus directement à faire profiter l'instruction chez le jeune Michel- Angelo , est cet Angelo Poliziano , habitant aussi le palais Médicis > mangeant à sa table, et chargé, à cette époque, de l'éducation de Pierre , le fils aîné de Laurent le Magnifique. Poli ziano , charmé de l'élévation de caractère et d'esprit qu'il reconnaissait dans le jeune sculpteur, l'instruisait sur l'histoire , la mythologie et les lettres. Il lui fournissait même des sujets à traiter ; et l'on voit encore aujourd'hui dans la maison Michel-Angelo , à Florence , un combat de centaure, exécuté en bas-relief par Buonarotti, à cette époque, et d'après l'inspiration d' Angelo Poliziano.
Ce premier ouvrage, qui fit connaître Michel- Ange, fut terminé en i49 2 > P eu de temps avant la mort de Laurent, lorsque le jeune sculpteur florentin avait dix-huit ans. La perte de Laurent fit sur lui une profonde impression. Il quitta le palais Médicis et retourna chez son père, où , après être resté inactif pendant quelques jours, il trouva par hasard un vieux morceau de marbre qui était resté long-temps exposé à la pluie et au vent, et dont il fit un Hercule.
Pierre avait succédé à son père Laurent; un événement puéril va faire sentir toute la distance qui séparait ces deux hommes , et comment ce successeur, aussi peu agréable aux Florentins que son père avait été aimé d'eux, compromettait sa dignité et celle de sa famille. Pendant l'hiver de i493 à 94, il tomba une grande quantité de neige. Pierre des Médicis eut une fantaisie de jeune homme , et désira voir élever dans la cour de
son palais une statue déneige. Ayant envoyé chercher Michel-Ange chez son père, il lui donna cette étrange tâche à remplir. Le sculpteur se conforma à cet ordre , et pour prix de sa complaisance, fut rétabli dans le palais de Pierre sur le môme pied où il avait été du temps de Laurent. En cette occasion, Pierre se conduisit comme un impertinent qu'il était, malgré les bons soins qui lui avaient été prodigués par Angelo Poliziano. Pour Michel-Ange, on connaît assez la fermeté et la noblesse de caractère qu'il a montrée pendant le cours de sa vie, pour ne voir dans cette complaisance de sa part autre chose qu'un sentiment de respect et de reconnaissance témoigné au fils en souvenir du père.
Toutes les actions de la vie de Michel-Ange prouvent au surplus que ce grand homme , exclusivement occupé de son art, tout en ne négligeant pas les occasions qu'il eut d'être agréable aux Médicis, comme particuliers , n'épousa jamais cependant leurs intérêts politiques. Les historiens qui ont écrit la vie de cet artiste, les vers remarquables qu'ila laissés n'apprennent rien sur ce que nous appellerions aujourd'hui ses sentiments patriotiques. On sait seulement que les habitudes de commerce de ses compatriotes, les Florentins, lui étaient antipathiques.
Dès qu'il vit la direction que Pierre II des Médicis donnait aux affaires publiques, Michel-Ange prévit quelles en seraient les suites. Il quitta Florence , et après quelques courses dans les états vénitiens, retourna à Bologne où Aldovrandi, l'un des magistrats de cette ville , le tira d'embarras
pour un droit d'entrée qu'il n'avait pu payer, et lui donna l'hospitalité. Là on lui fit lire les soirs des passages de Dante, de Petrarca et de Boccacio, que la belle prononciation deBuonarottl, âgé de vingt ans , rendait plus agréables encore à l'oreille de ce magistrat. Cependant Michel-Ange ne tarda pas à faire connaître son mérite dans toute l'Italie et
particulièrement à Rome. Mais sa vie particulière d'artiste n'entre pas dans le sujet que nous traitons, et l'on se bornera à rappeller les époques et lés occasions où ce grand statuaire est revenu dans sa patrie.
A l'âge de 36 ou 37 ans, Buonarotti, qui venait de terminer à Rome plusieurs grands morceaux de sculpture , fut engagé par les amis qu'il avait à Florence , à revenir dans sa ville natale ; il céda à leurs instances. C'était vers i5o4, pendant l'exil des Médicis , alors que Pierre Soderini remplissait la charge de gonfalonier à vie. C'est à ce temps qu'il faut reporter l'exécution de la statue colossale de David, placée à l'entrée du Vieux-Palais où elle est encore. Ori raconte, au sujet de cette statue, que le gonfalonier, ayant avec assez peu de raison blâmé la forme du nez de David, Michel- Ange eut l'air de reconnaître la justesse de son observation , passa la râpe à quelque distance du défaut indiqué , et laissa tomber de la poussière de marbre qu'il avait eu soin de prendre dans sa main, ce qui satisfit l'amour-propre de Pierre Soderini, pour lequel Michel-Ange lit d'ailleurs plusieurs ouvrages.
Vers le même temps on eut l'idée de décorer de peintures la grande salle du conseil dans le Vieux-
Palais. Michel-Angeloet Léonardo da Vinci furent choisis pour exécuter concurremment ce grand travail. Les deux artistes firent chacun de leur côté le carton ou dessin qui devait leur servir pour peindre leurs fresques. Léonardo avait eu l'idée de représenter un grand combat de cavalerie; quanta Michel-Ange, il avait prispour sujet un épi* sode du siège de Pise , ou des soldats occupés à se baigner dans l'Arno, pendant la chaleur, sont tout -à- coup avertis par la trompette que le combat va commencer. L'exécution de ces ouvrages fut interrompue parles troubles civils qui accompagnèrent la rentrée des Médicis à Florence, en i5iq; et les cartons, qui bientôt après furent portés dans le palais de la famille rentrée , se perdirent faute de soin. Tous les contemporains parlent de ces deux compositions, dont ils déplorent la perte, comme de deux chefs-d'œuvre de l'art moderne. * é
Rien ne saurait mieux donner l'idée de la haute estime que l'on faisait à Florence du talent de Michel- Ange et de certaines singularités de mœurs particulières à ce temps , que l'anecdote suivante. Buonarotti , après avoir commencé le carton de sa fresque pour la salle du conseil , fit un voyage à Rome pour s'entendre avec le pape Jules II , à l'occasion d'un achat de marbres destinés à l'exécution du tombeau de ce pontife. Par le malentendu ou l'impolitesse d'un domestique du pape, Michel-Ange ne put avoir l'audience papale sur laquelle il comptait. Piqué au vif, notre grand sculpteur sort de chez le pape , va payer les marbres de ses déniera , et revient droit à Florence.
Vainement un courrier envoyé par Jules II a-t-il rejoint l'artiste irrité à Pongibbonsi, Michel-Ange continue sa route et rentre furieux au Vieux-Palais pour achever son carton. L'humeur, la colère même l'emporta au point de lui faire répéter qu'il ne voulait plus rester en Italie. Il allait, disait-il, se mettre aux ordres du Grand-Turc qui , par l'intermédiaire de plusieurs religieux franciscains, l'avait fait demander pour construire un pont de Constantinople au faubourg de Péra. Il ne fallut rien moins , outre les instances du gonfalonier Pierre Soderini , que la résolution qui fut prise de le nommer ambassadeur de la république florentine auprès du pape Jules II , pour rétablir la paix entre ces deux personnages. Cette réconciliation eut lieu en efFet à Bologne , par l'entremise du cardinal Soderini qui expliqua les motifs de l'artiste et lui fit rendre la bénédiction du pape.
Après la révolution de 1 5 1 2 , lorsque les Médicis rentrèrent à Florence, Michel- Ange travailla pour cette famille. Il s'occupa de la bibliothèque ^et de la sacristie de l'église Saint-Laurent, ainsi que des tombeaux et des statues de Laurent et de Julien, du Jour et de la Nuit, qui font le principal ornement de ces édifices. Mais ces travaux ne purent être terminés avant la révolution suivante, celle de 1627, pendant laquelle le gonfalonier Capponi fit chasser de nouveau les Médicis et rétablir le gouvernement démocratique tel qu'A était avant 1 5 1 2. Michel-Ange était à Florence pendant ces troubles auxquels la jeunesse la plus instruite de cette ville avait pris part. Charles-Quint avait dit qu'il rétablirait les Médicis dans Florence,
et le prince d'Orange, son général, se dirigeait vers celte ville pour en faire le siège. C'est en cette occasion que Michel-Ange fut chargé, comme ila été dit, de réparer et d'inspecter les fortifications de Saint-Miniato. Mais lorsqu'il vit que tous les moyens de défense devenaient inutiles, il sortit secrètement de la forteresse qu'il avait garantie jusquelà de l'artillerie , ennemie au moyen de balles de laine et de matelas suspendus à des cordes , et se dirigea vers Venise d'où il revint à Florence, pour partager les dangers du siège avec ses concitoyens, en 1 53 1 . Après la rentrée des Médicis, il lui restait encore une carrière immense à parcourir, car ce grand artiste n'est mort qu'en 1 563. Mais tous les grands travaux d'art qu'il entreprit depuis 1 53 1 , ne se rapportent pas à notre sujet, puisqu'ils ont été achevés à Rome. Ce sont les peintures de la chapelle Sixtine , son Moïse , sa Piété , son Christ au roseau, le Palais Farnèse, où il a perfectionné l'architecture florentine , et enfin la coupole de Saint-Pierre de Rome , Tune des constructions les plus élégantes et les plus gigantesques qu'ait élevées la main des hommes.
On conçoit facilement que l'architecture, la statuaire et la peinture n'ont pu atteindre le degré de perfection auquel Arnolfo diLapo, Brunelleschi, Masaccio, Ghirlandaio, Donatello et Michel- Ange les ont portées, sans que toutes les branches des arts inférieurs ne se soient ressenti de ces progrès. La gravure sur bois , sur pierre précieuse et sur métaux , cultivée depuis le commencement du xv" siècle , rivalisa avec ce que l'antiquité a laissé de plus parfait en ce genre. Quant à Fart de
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couler en bronze , à la ciselure , à l'orfèvrerie et la bijouterie , on les vit prendre un développement rapide au temps de Laurent des Médicis , surtout lorsqu'un artiste célèbre par la férocité de ses mœurs et l'éclat singulier de ses talents, le Florentin Benvenuto Cellini , appliqua à ces différents arts tout le caprice de son génie et l'inconcevable dextérité de sa main.
Pour achever celte ébauche de l'immense tableau du xv* siècle , il faut revenir encore à cette académie platonicienne près de laquelle s'en était élevée une autre d'abord simplement rivale de science et de gloire, mais qui donna bientôt naissance à une faction politique. L'académie et les Jardins Ruccellai virent naître cette disposition à la fois érudite et politique qui entraîna la jeunesse florentine en i5s8 et 1629 à s'infatuer des anciennes idées républicaines. C'est dans ce lieu où se prépara scientifiquement cette anarchie momentanée dont on ne put sortir qu'en nommant Jésus- Christ roi des Florentins.
Après la mort de Laurent le Magnifique et le bannissement de son fils Pierre II, l'académie platonicienne était passée sous la protection d'un historien célèbre, BernardoRuccelfai. Cet homme, puissamment riche, avait rassemblé chez lui, à l'instar, des Médicis, une foule d'objets précieux de science , de littérature et d'art. Entre autres curiosités , il possédait une collection de portraits des poètes , des orateurs et des empereurs de l'antiquité grecque et romaine. Ses jardins étaient également ornés de statues, de ba:s-relifs antiques, et c'était au milieu de ces objets -et a l'ombre des 1. 18
arbres qui leur servaient d'abri, queRuccellai accueillait^ entretenait tout ce qu'il y avait d'hommes distingués à Florence. Malgré son origine platonicienne, cette réunion savante admettait de préférence les dissertations sur l'archéologie , sur l'histoire, et Ton s'y occupait beaucoup de politique et d'éloquence. Quoiqu'à certains égards on puisse regarder les préfaces de Machiavelli comme des jeux d'esprit, il est certain cependant qu'il a composé ses discours sur les Décades de Tite- Live, ainsi que ses Dialogues sur l'art de la guerre, pour être lus dans les jardins Ruccellai. Or la nature et la gravité de ces écrits semblent indiquer le genre d'études auxquelles se livraient ces académiciens.
En 1 5^1, quand le cardinal Jules des Médicis, depuis Clément Y1I , gouvernait assez despotiquement Florence , il arriva qu'un des membres de l'académie Ruccellai, Jacopo Diaceto, professeur d'éloquence, tint des discours véhéments contre les Médicis à plusieurs de ses jeunes confrères et entre autres à Z. Buondelmonte et à Louis Alamanni , auteur du poème de la Coltivazione.Ce professeur, comptant surtout sur ces deux derniers pour tenter quelque coup et rendre la liberté à Florence , déployait devant eux tous les trésors de son érudition , invoquait le souvenir de tous les Gr ces et Romains qui avaient délivré leur patrie des tyrans, dans l'intention de les engager à se défaire du cardinal Jules des Médicis.
11 paraît cert ain que ces jeunes gens et L. Alamanni lui-mên? te prêtèrent l'oreille à ses discours, mais que la ce njuration fut découverte. Diaceto
eut la téte tranchée ; Buondelmonte , Alamanni et plusieurs autres furent exilés, et l'académie supprimée.
Quelque temps après, Palla Ruccellai ouvrit de nouveau son palais et son jardin aux académiciens. Mais en 1627, lorsque la nouvelle du sac de Rome vint augmenter les dispositions turbulentes et démocratiques que l'érudition historique et le triste gouvernement du cardinal Jules avaient mises dans l'esprit de la jeunesse de Florence , Palla Ruccellai se déclara pour les Médicis. Palla était un honnête citoyen ; il était loin de désirer que les hommes de cette famille devinssent maîtres de la république , mais il trouvait juste qu'on leur conservât les droits de citoyens de Florence. Ces délicatesses sont ordinairement mal interprétées dans les révolutions, aussi le peuple devint - il furieux. Palla Ruccellai n'eut que le temps de rassembler ce qu'il avait de plus précieux dans ses écrins pour prendre la fuite avec sa famille. Alors la rage populaire se manifesta dans toute sa force, et le palais, les jardins, les statues et tous les objets d'art furent renversés, brisés ou détruits.
Cependant les fils de Palla ouvrirent encore cette académie. Lorsque le pape Léon X vint à Florence en i5i5, on lui représenta dans ce lieu les premières tragédies que Ton eût imitées des anciens ; la Sofonisba d u Trissino et la Rosmunda de Jean Ruccellai, ce'tui même qui recevait le pontife dans son palans, et auquel il donnait un spectacle dont aucun souverain de l'Europe n'avait même l'idée à ce'tte époque.
Mais il faut s'arrêter; et bien que mille détails du plus haut intérêt pour l'histoire de la politique , du commerce , des sciences , des lettres et des arts à Florence, aient été omis volontairement, on croit cependant avoir suffisamment prouvé que, dans la confiance du peuple florentin envers les Médicis, comme dans la puissance progressive et envahissante de cette famille à Florence , il y a quelque chose d'inévitable et de fatal qui tient à des causes et à des résultats que la science humaine ne saurait expliquer. Dans ces deux grandes phases de l'histoire de Florence , c'est-à-dire pendant la période purement républicaine de I2i5 à 1378, et dans le cours de celle de l'oligarchie médicéenne de 1378 à 1 53 1 , on voit toutes les facultés intellectuelles de l'homme revêtant à Florence les formes de la poésie, du commerce, de la politique , des sciences , des lettres et des arts, s'élancer d'abord dans une ligne tendant vers l'infini, et qui tout-à-coup cèdent à la courbe parabolique, plient et retombent rapidement vers la terre.
En effet, la poésie sublime , grave et chaste de Dante, va aboutir aux sonnets délicatement indévots de Laurent des Médicis , aux Lettres familières et à la Mandragore de Machiavelli.
Le commerce si puissant, la population si nombreuse à Florence jusqu'à la peste de i348, tombent à partir de ce fléau et de la découverte du Nouveau-Monde.
L'apogée de la république florentine est déterminée par l'apparition de Sylvestre des Médicis ,
et se soutient à peine jusque sous Côme l'Ancien, dit le père de la patrie.
Le beau temps de l'oligarchie florentine est compris dans les quatorze ou quinze années du règne littéraire et politique de Laurent des Médicis.
Quant à l'âge d'or de l'érudition et de la science littéraire, il commence à Petrarca, et finit encore à Machiavelli.
Le vol des arts est celui qui soutint le plus long-temps son élévation ; car, dès le xm° siècle , Cimabue leur avait imprimé une direction forte et nouvelle; et Michel -Angelo Buonarotti, qui a travaillé jusqu'à ses derniers jours, n'est mort qu'en i564-
En étudiant ce grand réveil de l'esprit humain depuis l'aurore de la renaissance des lumières jusqu'à leur diffusion, provoqué pa* le secours des écrits nouveaux , des écoles et enfin de l'imprimerie , il faut reconnaître qu'une nation , comme un individu , a son enfance , sa virilité et sa vieillesse; qu'une nation, qu'une ville même, comme un homme, après avoir eu son âge d'espoir illimité, d'illusions sans cesse renaissantes et de courage à toute épreuve, devient après moins confiante dans l'idée du bonheur parfait et plus désireuse d'un repos passable , d'un bien - être que l'on puisse conserver ; et qu'enfin le loisir et l'habitude du repos la fait tendre vers l'inaction.
Mais il faut considérer aussi que , parmi les nations comme parmi les hommes , il y en a d'une constitution singulièrement énergique , d'une intelligence plus rapide , plus vaste , et en quelque
sorte prophétique , d'une habileté d'exécution tenace et savante, mais dont la destinée, malheureuse sans doute, semble d'être vouée à se couvrir de gloire en ouvrant toutes les voies qu'il est donné à l'intelligence humaine de parcourir. Or c'e9t , il nous semble, le sort de Florence, qui, soutenue si long-temps par des espérances folles , dévorée par des passions indomptables, travaillant toujours sans avoir rien fait pour son propre bonheur, paraît avoir accompli d'une manière aveugle la mission divine qui lui fut donnée de rallumer le flambeau de toutes les connaissances en Europe , et de déterminer prophétiquement, comme Dante a montré la croix du Sud , le point où toutes les idées , toutes les inventions, toutes les sciences iraient aboutir
Alexandre des Médicis, duc de Florence.— Lorenzino desMédicis. — Côrae, premier grand-duc de Toscane.— François-Marie, son successeur.— Mariages, amours de ces princes.— Éléonore des AJbizzi. — Bianca Capello.
Les vicissitudes tumultueuses de la république de Florence bien connues, et les progrès , la gloire et la faiblesse de l'oligarchie médicéenne suffisamment expliques , il reste à dire ce que fut la monarchie florentine , l'influence qu'elle exerça sur la ville où siégeaient ses princes , et l'état de la Toscane quand Florence en devint la capitale.
Les fastes de cette monarchie sont tristes. Humble vassale de l'empire , brillant d'une gloire stérile pour elle et doublement embarrassée d'un développement extraordinaire d'intelligence et d'une dépravation de mœurs dont ce siècle seul heureusement a fourni l'exemple , Florence monarchique ressemble à une noble et belle fille que ses
passions, ses talents et ses malheurs ont réduite à l'état de courtisane.
Comme un général fait raser la campagne pour éclaircir et faciliter ses grandes opérations militaires, Charles-Quint, impatient de couper court à toutes ces petites quenelles démocratiques dont la Toscane était encore agitée, fait assiéger et prendre Florence , et lui impose pour maîtres, mais sous sa tutelle , sa fille bâtarde Marguerite , avec son époux Alexandre des Médicis, bâtard de Laurent, duc d'Urbin.
En effet, de quelle importance pouvait être l'état plus ou moins démocratique du gouvernement de Florence , lorsque l'on agitait l'une de ces questions d'où dépendaient les destinées de l'Europe? Alors, trois hommes d'un mérite différent, mais presque également forts comme souverains , se disputaient la suprématie de la puissance : Soliman , empereur des Turcs , le roi de France, François I er , et l'empereur d'Occident, Charles-Quint, qui menaçait l'Europe de la servitude.
La France, pour s'en défendre ainsi que ses voisins , s'unissait immédiatement aux Suisses si belliqueux alors, et appelait l'Ottoman vers les contrées occidentales pour faire diversion aux forces de l'empire d'Allemagne. Rassuré par la distance et les barrières qui le garantissaient, François I er ne voyait pas sans une joie secrète Soliman y maître de la Transylvanie et de la Hongrie, venir braver les forces allemandes sous les murs de Vienne , et inquiéter Charles-Quint jusque dans les possessions qu'il avait en Italie.
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Quant à Charles-Quint, empereur d'Allemagne , possesseur de tous les états héréditaires d'Autriche , maître de Milan , de Naplcs , de la Sicile et de la Sardaigne , arbitre suprême des actions d'André Doria à Gènes , et de celles d'Alexandre des Médicis à Florence; roi d'Espagne , et en cette qualité roi des Indes-Occidentales nouvellement découvertes : nul souverain ne s'était encore trouvé dans des conditions plus séduisantes et plus favorables pour tenter la réalisation d'une monarchie universelle.
Cependant, cet homme puissant par ses peuples et par son génie , trouva un obstacle insurmontable à ses projets , dans la France qui , inférieure à tous les membres épars de l'empire, si Ton ne compare que les forces matérielles, avait au résultat une puissance bien plus grande qui lui était donnée par l'unité de son vaste territoire, par celle de ses lois, de ses coutumes, de son langage , et par son attachement à son roi.
L'Italie fut presque toujours le champ où ces grands intérêts se débattirent, et pendant les préoccupations violentes auxquelles les combattants étaient en proie , le sort de ceux qui prêtaient le terrain fut ordinairement réglé avec une sorte de précipitation dédaigneuse qui cachait cependant des desseins profonds. Ce fut ainsi qu'en i53i, Charles-Quint, impatient de détruire le levain de républicanisme qui fermentait encore dans Florence, jeta là un mince bâtard des Médicis, comme on met une pierre sous la roue d'un char , pour l'empêcher de reculer. Tel est le commence-
ment de la monarchie florentine qui a fini par revenir à la maison impériale d'Autriche.
Alexandre des Médicis, fils naturel de Laurent, duc d'Urbin,et, à ce que Ton dit, d'une servante africaine , avait vingt et un ans lorsqu'il fit son entrée à Florence avec Muscetola.
Ce Muscetola , délégué de l'empereur, lut dans la salle du Vieux-Palais et en présence de toute la Seigneurie , le décret impérial établissant Alexandre chef de l'état. L'ancien gouvernement était aboli, etpour sauver les apparences, on laissait seulement au peuple le droit d'élire ses magistrats. Mais dès l'année suivante, i532, F. Guicciardini, l'historien, etBaccio Valori, tous deux dévoués aux intérêts de Clément VII et de l'empereur, surent se faire nommer magistrats et ne tardèrent pas à rendre un décret portant qu'Alexandre des Médicis serait reconnu duc de la République avec toute l'autorité d'un prince , et que cette dignité serait héréditaire dans sa famille.
Cet Alexandre, âgé de 21 ans, espèce d'aigrefin politique fort spirituel , s'avisa, sitôt qu'il fut duc , de rendre la justice dans sa bonne ville de Florence , de manière à ce que ses jugements tiennent précisément le milieu entre ceux du roi Salomon et de l'écuyer Sancho-Pança. Cette jurisprudence épigrammatique plut beaucoup aux Florentins, grands faiseurs de chansons et de bons-mots, de leur nature. Bien leur en prit de se contenter de ces plaisanteries , car non-seulement il ne fut plus permis de s'assembler sur la place du Vieux-Marché ou du Vieux-Palais, pour s'oc-
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cuper des affaires publiques, mais les rues et les maisons mêmes se remplirent d'espions mettant la main sur ceux qui avaient l'air de se faire des signes d'intelligence. Les citoyens d'ailleurs étaient désarmés et la cloche de la tour de la Vache, avec laquelle on appelait autrefois le peuple à l'assemblée ou aux armes , avait été enlevée du palais de la Seigneurie.
Ce même palais Médicis, aujourd'hui Riccardi, où Côme et Laurent avaient si noblement protégé les savants et les artistes , fut le lieu où Alexandre, après avoir été salué duc de Florence , rendit théâtralement la justice et ne tarda pas à tenir sa cour licencieuse. L'incroyable dépravation de ses mœurs lui aliéna promptement jusqu'à la bienveillance d une populace que ses mots piquants et des spectacles publics donnés assez fréquemment et avec beaucoup de luxe , lui avaient attachée. Tous les historiens s'accordent à dire que ce jeune homme, poussé par une ardeur insatiable des plaisirs, abusa de son rang et du pouvoir qu'il avait dans Florence pour y commettre les excès les plus scandaleux et les plus criminels. On dit que ne bornant pas l'insolence de ses entreprises à aller ravir les femmes jusque dans le sein des familles les plus honorables , il franchissait le s murs des couvents pour en arracher celles qui s'étaient vouées à Dieu.
Ces crimes le firent haïr de toutes les classes de citoyens et de tous les partis. Mais ils excitèrent particulièrement l'indignation des hommes qui conservaient dans leur âme le vieux sentiment républicain. Les Strozzi , et entre autres Philippe,
le chef de cette famille , ne cachait qu'avec peine, dans son palais, rendez-vous de tous les mécontents , l'horreur que lui inspiraient les dcportements du jeune prince. Louise Strozzi, sa fille, ne fut pas à l'abri des insultes des compagnons de débauche d'Alexandre qui , lui-même , à ce que l'on croit , avait jeté ses vues criminelles sur cette jeunepersonne, morte bientôt après empoisonnée. Cependant une jeunesse instruite , mais tant soit peu pédante ; pleine d'ardeur, mais comprimée par la police active du gouvernement, passait les jours dans un silence morne et les nuits dans des conciliabules où l'on se rappelait à l'envie les beaux jours de la république florentine comparés à ceux de la république romaine. Caton et les deux Brutus étaient les héros dont on vantait , dont on enviait la gloire et le destin ; et plus d'une fois le nom d'Alexandre des Médicis fut mis à la place de celui de César.
L'épithète de tyran donnée à ce jeune prince ne manquait pas de justesse ; car, sans parler de la manière révoltante avec laquelle ses passions le portaient à traiter les familles de Florence, il était l'instrument de Charles-Quint et entrait dans les vues tyrann.iques de son parent, le pape Clément VII. Ce pontife, profitant de sa part de pouvoir sur Florence , forma le projet, lorsqu'Alexandrefutfait duc, de construire non pour la défense de cette ville , mais afin de la tenir en respect , une forteresse, celle dite d'en-bas ou de Saint- Jean. L'édifice fut construit avec une telle célérité, 'que, commencé au mois d'avril i534, on l'acheva au mois de décembre i535. Alexandre
des Médicis en avait posé la première pierre.
Philippe Strozzi , loin de prévoir le véritable objet de cette citadelle , en avait approuvé la construction. Le malheureux ne se doutait guères que là, deux ans plus tard, enfermé par Tordre des Médicis , il y terminerait sa vie.
En 1 536 , la ville de Florence vit entrer solennellement au milieu d'un appareil royal, Marguerite, fille naturelle de l'empereur. Agée de i3 ans, on la maria, le 1 3 juin de la même année, au duc Alexandre. Après la bénédiction nuptiale qui fut donnée aux époux à Saint-Laurent, les fêtes se célébrèrent au palais Médicis où après le repas il y eut bal , comédie, et enfin un tournoi sur la place Saint-Laurent.
Cette union ne fut pas de longue durée , car un an était à peine écoulé que le duc Alexandre mourut assassiné. Au nombre des jeunes gens pleins des souvenirs de la république et ne rêvant que la chute du tyran pour rendre la liberté à Florence, se trouvait Lorenzo di Pier Francesco dei Medici , dit Lorenzino (le petit Laurent) à cause de la délicatesse de sa personne et de ses traits. Cet homme , lié de parenté avec Alexandre , avait l'esprit vif et tourné au sarcasme. Fort lettré, il composait en langue italienne des tragédies , des comédies à la manière des anciens , et faisait des chansons fort libres pour plaire au duc près duquel il demeurait, dont il partageait les débauches et qu'il excitait même par ses paroles et ses complaisances à tous les genres de dérèglements. Lorenzo affectait de se vêtir d'un costume à l'antique et négligé , se gardant de porter comme tout
le monde alors des armes, pour lesquelles il prétendait avoir une aversion insurmontable. Toutes ces singularités lui valaient l'admiration des jeunes gens , et le duc lui-même, tout en se moquant parfois de ses manies , l'avait surnommé le philosophe , et ne pouvait se passer de lui un seul instant. 11 lui accordait même une confiance si aveugle que, malgré les avis de gens sensés persuadés que Lorenzo tramait quelque projet sinistre contre le duc, celui-ci, loin d'en tenir compte, répondit que s'il était obligé de s'absenter quelque temps de Florence, Lorenzo serait l'homme auquel il remettrait le plus volontiers le soin de ses intérêts. Cet aveuglement est d'autant plus difficile à expliquer qu'Alexandre était loin de vivre sans inquiétude et sans précautions. Non content d'avoir fait désarmer les citoyens de Florence, il ne marchait jamais sans être cuirassé et accompagné dans ses courses par des lanciers allemands.
Soit que le duc affectionnât réellement Lorenzo ou que les complaisances de cet homme pour ses passions lui fussent devenues indispensables, il est certain qu'ils vivaient toujours ensemble. La maison occupée par Lorenzo communiquait avec le palais Médicis par des issues secrètes , en sorte qu'à toute heure de jour et de nuit ces deux compagnons de débauche pouvaient se réunir.
Le célèbre sculpteur Benvenuto Cellini raconte que peu avant la mort du duc Alexandre, ayant été chargé par lui de faire son portrait pour le coin de la monnaie, il eut l'occasion d'aller plusieurs fois au palais Médicis où il trouva toujours Lorenzino auprès de ce prince. L'artiste venait
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pour montrer son ouvrage et obtenir la permission d'aller l'achever à Rome où étaient ses ateliers. Un jour que Cellini employait toute sa rhétorique pour arracher cette permission du prince , Lorenzino était là, écoutant sans rien dire. Enfin le duc, comme s'il eût été impatienté de ce silence , engagea tout-à-coup Lorenzo de conseiller à Benvenuto de rester à Florence. « Tu ferais mieux , Cellini , dit alors Lorenzino , de demeurer ici. » Mais l'artiste reprit son thème, et tout en démontrant qu'il seraitbeaucoupplusconvenablementà Rome pour terminer son travail , il se tourna tout-àcoup vers le familier du duc et lui dit : « Mais vous, M. Lorenzo,. qui êtes un homme si spirituel et si savant, est-ce que vous ne donnerez pas un revers pour la médaille? — Oui, oui, certainement, répondit Lorenzino , je pensais précisément à te donner un revers qui fût digne de son Excellence.» Le duc sourit, puis ajouta : « Lorenzo, vous lui donnerez un revers, et il ne partira pas. — Je le ferai, dit Lorenzino avec un sourire pincé, le plus tôt que je pourrai; et de plus j'espère qu'il étonnera le monde entier. » Alexandre, qui le connaissait pour un homme bizarre et fort paresseux, se retourna sur le lit où il était couché et se mit à rire avec un signe d'incrédulité. Cependant Benvenuto Cellini prit congé du prince et s'en alla à Home.
Mais Lorenzino entretenait une fatale pensée et attendait avec une patience féroce l'occasion de l'exécuter. Elle ne tarda pas à se présenter. Dans le voisinage de la double habitation du duc et de son complaisant, demeurait une dame de la u * 19
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famille des Ginori. Catherine, tel était son nom, passait pour une personne aussi belle que sage. Alexandre, en étant devenu passionnément amoureux , espéra queLorenzino , fertile en stratagèmes de galanterie, l'aiderait en cette occasion. 11 lui confia donc son secret, sans lui laisser ignorer qu'il mettait en lui toutes ses espérances. Lorenzino se montra sensible à cette nouvelle preuve de confiance, promit au duc de le servir et l'assura même du succès.
La nuit du 6 janvier 1 536 fut choisie pour effectuer le rendez-vous entre Alexandre et Catherine. Sous prétexte de ne pas donner de scandale dans le palais , on convint que l'entrevue aurait lieu dans la maison de Lorenzino. A l'heure dite, le duc Alexandre, enveloppé d'une grande simarre garnie de martre zibeline et tenant son épée , fut conduit par Lorenzino dans sa maison. Arrivé dans la chambre , le prince se jeta sur le lit en attendant la dame. Mais en ce moment, Lorenzo prit l'épée avec adresse, en entoura la garde avec le ceinturon de manière à ce qu'elle ne pût être facilement tirée et la plaça avec une prudence affectée sous l'oreiller. Ces précautions prises , il quitta le prince en lui disant qu'il allait bientôt revenir avec Catherine.
Mais a quelques pas de la , Lorenzino trouva un homme de confiance aposté par lui : « Scoroncolo , lui dit-il à voix basse, mais sans pouvoir dissimuler sa joie, voici l'instant de te montrer reconnaissant de tous les bienfaits dont je t'ai comblé. Viens m'aider a me débarrasser d'un ennemi que je tiens enfin dans ma chambre !
— Allons ! dit Scoroncolo. — Mais, ajouta Lorenzino, ne t'effraie pas, si c'est un ami du duo
— Eh! quand ce serait le duc, je ne reculerais pas , lui répondit le Brave. — Hé bien ! c'est luimême, dit Lorenzino, il est là, il ne peut plus nous échapper. »A peine avait-il prononcé ces mots qu'il entra dans la chambre avec son affreux compagnon , s'approcha du lit , demanda : « Dormez-vous?» et au même instant enfonça une épée courte dans le dos d'Alexandre. Le duc, quoique mortellement blessé, se précipita du lit, se saisit d'un tabouret dont il se fit un bouclier. Mais au moment où le prince se dirigeait vers la porte, Scoroncolo lui porta un coup de couteau dans la joue. Alexandre lâcha le siège qu'il tenait, et furieux se jeta sur Lorenzino. « Traître ! lui dit-il en le serrant avec violence , ah 1 traître ! je ne m'attendais pas à cela de toi ! » Ce furent les seules paroles qu'il proféra pendant toute cette horrible scène. Cependant Lorenzino ayant repoussé violemment son adversaire sur le lit , tenait sa main sur la bouche d'Alexandre pour étouffer ses cris. C'était avec un acharnement égal que l'agresseur et la victime cherchaient à donner ou à éviter la mort. 11 fut tel que le duc coupa presqu'en entier avec ses dents le pouce de la main de Lorenzino. Celui-ci était faible de corps; cette lutte opiniâtre avait épuisé ses forces, et il sentit qu'il lui serait impossible d'achever à lui seul son horrible tâche. Il ordonna donc à Scoroncolo de l'aider. Ce misérable, jugeant que dans un tel désordre il serait difficile de frapper le duc sans blesser son assassin, passa son épée entre les jambes de Lorenzinf
pour parvenir jusqu'à la victime. Mais soil par le fait de l'obscurité, de son émotion, ou de sa maladresse, Scoroncolo ne fit que plonger inutilement son épée dans les matelas. Lorenzino était pressé d'en finir; il se souvint alors qu'il portait sur lui un couteau , la seule arme qui ne le quittât pas. Rassemblant donc ce qui lui restait de forces pour maintenir Alexandre renversé sur le lit et s'armer de son couteau, il y parvint non sans peine, coupa la gorge à sa victime , et dans sa rage moucheta son cadavre de blessures.
Cependant Benvenuto travailloit à Rome à l'effigie d'Alexandre pour la monnaie florentine. Beaucoup de bannis de la faction opposée aux Médicis habitaient cette ville, et voyaient d'un très mauvais œil l'artiste chargé de reproduire les traits de leur ennemi. Mais aussitôt que la nouvelle de la mort d'Alexandre leur fut connue, la gaieté et l'humeur railleuse naturelles aux Florentins leur revint , et c était à qui d'entre eux irait le premier plaisanter Cellini sur la mort de son tyran. Le célèbre orfèvre , très vantard , comme on sait , n'avait pas manqué de raconter tout ce qui avait été dit à Florence chez le duc Alexandre au sujet de l'ouvrage qu'il achevait. Aussi , le jour même où le meurtre du duc fut connu , François Soderini , qui se promenait à cheval dans les rues de Rome , ayant rencontré Cellini , le regarda en riant et lui dit : « Eh bien ! Lorenzino des Médicis ne t'a pas manqué de parole; il t'a envoyé le revers de la médaille de ton infâme tvran. »
Quant aux habitants de FJorence, quoique leurs intérêts politiques fussent distinctement sé-
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parés par l'attachement au gouvernement républicain ou à la famille Médicis , la personne d'Alexandre fut peu regrettée , même par les hommes de ce dernier parti.
Il faut convenir que les partisans de la liberté avaient été représentés et servis par un lâche as sassin ; car, après son action privée, Lorenzino se montra plus lâche encore , au moment où »on crime aurait pu servir au moins à soulever les républicains de Florence s'il s'était montré au peuple. Mais sitôt qu'il eut égorgé Alexandre , il s'enfuit précipitamment de Florence avec son aidebourreau, alla se réfugier à Venise, puis à Constantinople et en France , d'où il retourna encore à Venise en 1 547, où il fut tué par deux anciens soldats de la garde d'Alexandre , vengeurs de la mort de leur maître.
Ce lâche scélérat, vil complaisant des débauches d'Alexandre , mort à vingt-six ans , républicain d'académie , rhéteur froid , bel esprit goguenard et féroce , a mis le comble à la lâcheté qu'il avait déjà montrée, en écrivant, à Venise, une apologie de sa conduite envers le duc son parent. A l'entendre , sa longue hypocrisie et la catastrophe sanglante qui en fut le résultat, n'eurent pour seul motif que l'amour de la liberté et le désir de délivrer sa patrie d'un tyran.
On a conservé tous les détails de cette horrible aventure ainsi que l'apologie ampoulée et sophistique de Lorenzino des Médicis. En faisant connaître ici ce lâche assassinat, on a voulu donner une fois l'idée de ces meurtres épouvantables dont Florence, ainsi que le reste de l'Italie, furent
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tant de fois le théâtre pendant le xvi* siècle ; et l'on a choisi de préférence l'anecdote de ce genre tout à la fois la moins scandaleuse et relative à un fait important de l'histoire de Florence. Elle servira à faire connaître quelle a été la transition de l'oligarchie à la monarchie dans cette ville, et ce que valent au juste son Brutus et son César.
Quoi qu'il en soit, le principe de l'autorité héréditaire à Florence était consacré dans l'opinion et appliqué à la famille des Médicis. Mais avant de passer au règne du successeur du duc Alexandre , il est nécessaire de résumer les formes du gouvernement qui furent établies sous le nom de ce tyran éphémère, mais imposées au fait par les intrigues de son parent Clément VII, et par la volonté de son beau-père Charles-Quint.
Partant de ce principe que sous l'ancien gouvernement de la république, on créait tous les deux mois huit citoyens appelés seigneurs , ce qui faisait que , dans l'espace d'un an , quarante-huit personnes passaient par cette charge; à la place de cette seigneurie bimestre et élective, on créa quarante huit citoyens que l'on revêtit de cette charge pour la vie, et on les désigna par le titre d'optimats. Les douze bons-hommes restèrent compris dans les quarante-huit.
Quant à la Balie , ou souveraineté populaire, on prétendit la représenter par quatre-vingt-cinq citoyens à l'agrégation desquels on donna le nom de conseil des deux cents, malgré l'infériorité de leur nombre.
On abolit la distinction entre les arts majeurs et mineurs , et il fut décidé que ces corporations
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ne seraient plus aptes à exercer les magistratures.
Enfin on déclara le duc Alexandre chef et prince de l'État et du gouvernement, avec le titre de doge de la république florentine, pendant sa vie, et après lui ses enfants légitimes à perpétuité , ayant toujours égard à la primogéniture, et , à défaut de descendance légitime . celui de la famille qui serait le plus proche parent.
Ce nouveau gouvernement se composait donc de trois éléments : le doge , les quarante-huit ou optimats, et le conseil des deux cents, dont les dignités , les offices et les magistratures étaient à vie.
L'autorité des deux cents consistait à faire droit aux pétitions particulières , après les avoir préalablement soumises à l'examen des douze bonshommes. C'étaient encore les deux cents qui étaient chargés de nommer au scrutin toutes les personnes revêtues des emplois dits des Quatorze, des Onze et des Huit, espèces d'administrations particulières, pour la guerre, la justice, les vivres , etc. , ainsi que tous les citoyens remplissant des places subalternes qui ne dépendaient pas immédiatement du doge et des quarante-huit.
Tout le pouvoir dictatorial abstrait était donc resserré dans le conseil des quarante-huit, et, pour l'avenir, personne ne pouvait faire partie de ces optimats à moins qu'il ne fût âgé de trente ans, et qu'il n'eût fait partie déjà des deux cents.
Quant à l'élection des quarante-huit, elle appartenait au prince. Les quarante-huit n'étaient pas salariés.
Le doge tenait lieu de gonfalonier et de tous fos
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autres magistrats ; rien ne pouvait être proposé ni décidé sans lui ou son lieutenant.
Les quarante-huit délibéraient sur les lois et les impôts proposés par le prince; outre cela, ils remplissaient toutes les magistratures inférieures dans la ville; et quand on admettait à ces charges de simples citoyens , ceux-ci opéraient sous la tutelle d'un ou de plusieurs membres des deux conseils, nommés, comme on la vu, par le souverain. Rien n'était donc plus absolu que le pouvoir du duc Alexandre à Florence , maître de lever des impôts à son gré, gardé par des lanciers allemands, entouré d'espions, et soutenu extérieurement par Clément Y1I et Charles Quint. Tel est le système de gouvernement sur lequel on greffa la monarchie à Florence en 1 533, système conservé par les successeurs d'Alexandre, mais que la plupart d'entre eux modifièrent par leurs talents et quelquefois par la douceur de leur caractère.
La succession d'un souverain à l'autre est toujours une affaire scabreuse dans une monarchie naissante. Dès que les familiers de la cour d'Alexandre eurent trouvé son cadavre ensanglanté , et lorsque le lendemain ils apprirent la fuite de Lorenzino , ils pensèrent que le soulèvement du peuple était à craindre. Le cardinal Cibo, chargé surtout par le pape de veiller aux intérêts de la famille Médicis , mais pâle en ce moment de la crainte d'être massacré par le peuple , envoya des courriers en toute diligence à Pise et à Arezzo, pour faire venir à Florence toutes les troupes dont on pourrait disposer. Cependant, par un de ces stratagèmes que le palais fermé d'un prince permet
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Remployer, on tint un jour la mort du duc secrète, ou au moins incertaine, pour les habitants de Florence. Le cardinal Cibo fit mettre du sable devant la porte du palais Médicis ; on dressa un mât auquel on suspendit toute sorte d'objets précieux et brillants, comme si le prince eût dû donner en ce jour un bal et une fête à mascarade, et lorsque quelqu'un venait pour lui faire la cour, selon la coutume, on lui répondait, en prenant un air gai et joyeux, que son excellence avait veillé toute la nuit et qu'elle se reposait. On joua cette comédie du mieux et aussi long-temps que Ton put Mais les nouvelles fausses et vraies ne tardèrent pas à circuler dans la ville ; et le lundi matin, vingt-quatre heures après l'événement, on sut dans Florence que le duc Alexandre avait été assassiné par Lorenzino. Cette nouvelle jeta la consternation parmi les partisans des Médicis , et remplit de joie le cœur des républicains. A cette confusion de contentement et de douleur qui ne laissait pas de jeter du trouble dans Florence, vint se joindre l'excitation causée par les discours et les prédications des frères dominicains de Saint- Marc. Ces religieux, ayant conservé dans toute leur vivacité les opinions de Savonarola , ne manquèrent pas en cette occasion de rappeler les prédictions que leur saint prophète avait faites, en disant que le temps était venu où , comme leur prédécesseur l'avait annoncé, Florence reprendrait sa liberté et en jouirait éternellement.
Pour prévenir les effets de cette agitation générale, le cardinal Cibo, dans l'intérêt du pape et des Médicis , ainsi que F, Guicciardini et, F. Vet-
tori, dévoués à la politique de l'empereur, s'entendirent pour faire hâter l'arrivée des troupes et veiller attentivement à l'issue de cette affaire embarrassante. La veuve du duc Alexandre s'était réfugiée dans la citadelle nouvellement bâtie, avec les deux jeunes enfants naturels de son époux, Giulio et Giulia. Dès que les premières craintes furent dissipées, on tint une espèce de conseil chez le cardinal Cibo, logé dans le palais Médîcis même. Une partie des magistrats y furent appelés avec les chefs des plus grandes familles. L'un de ces derniers , endoctriné d'avance par le cardinal , proposa de substituer à Alexandre, son fils naturel Giulio. Mais chacun se prît à rire , lorsque, considérant l'extrême jeunesse de cet enfant, on reconnut clairement que le cardinal voulait s'en ménager la tutelle et avoir la régence de l'État. L'avis fut rejeté et l'on se sépara jusqu'à la nuit, pendant laquelle tous les hommes considérables de Florence formèrent des conciliabules pour aviser au moyen de trouver un chef à F État. Après de longues indécisions, le choix se fixa sur Côme, fils du vaillant Jean des Médicis, dit des bandes noires. Mars, avant que cette importante affaire fût décidée, il y eut beaucoup d'agitation dans les rues de Florence, et pendant que les grands et les magistrats de la ville, sérieux et affairés , allaient et venaient de la seigneurie au palais Médîcis, les marchands riant à la porte de leur boutique et frappant sur leurs volets pour tirer les passants de leurs préoccupations politique», leur criaient d'un ton goguenard : « Si vous ne pouvez pas achever l'affaire > dites-le-nous,
nous la finirons!» Ces plaisanteries répétées par la populace n'étaient rien moins que rassurantes; aussi Guicciardini, le cardinal Cibo, les courtisans et les citoyens attachés au parti Médicis avaientils grand'peur, d'autant plus que les portes de Florence ayant été fermées, il n'y avait pas moyen de penser à la fuite en cas d'insurrection générale.
Enfin tout se passa tranquillement. Côme des Médicis averti secrètement par ses amis , attendu avec autant d'impatience que d'anxiété par un grand nombre de citoyens , entra à Florence. Il était alors âgé de dix-huit ans. Sa figure était belle, on lui avait toujours reconnu une prudence au-dessus de son âge ; et d'ailleurs , on aimait en lui le fils d'un des plus braves capitaines de l'Italie. Sa présence, les précautions prises parle cardinal Cibo et l'arrivée des troupes furent autant de circonstances qui rendirent l'entrée de Côme à Florence, non seulement facile, mais même brillante. Après avoir été fort bien reçu par les magistrats . ceux-ci l'élurent chef de la -ville de Florence et de ses dépendances , car tel est le premier titre qui lui fut conféré. Ce fut le 9 de janvier , trois jours après l'assassinat d*Àlexandre, que cette élection eut lieu. Le jeune souverain adressa aux magistrats un remerciement mesuré avec beaucoup d'art, n'oubliant pas, après avoir montré l'intention de prendre à cœur le salut de l'État, de rappeler qu'il devait le rang auquel il était parvenu à Charles-Quint, le plus grand empereur de la chrétienté. Après cette allocution, et lorsque Côme rentra dans son palais,
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le cardinal Cibo le prit à part sur le grand balcon et lui fît promettre quatre choses qu'en effet le prince exécuta ponctuellement par la suite : i° de rendre indifféremment la justice à tous; 2° de ne pas s'affranchir de l'autorité de Charles-Quint ; 3° de venger la mort du duc Alexandre ; et 4° de traiter avec soin les deux enfants naturels d'Alexandre , Jules et Julie.
A la suite du meurtre d'Alexandre, le nombre des Florentins exilés était considérable. Ces hommes, entièrement occupés du projet de rendre la liberté à leur patrie , rassemblaient des troupes pour chasser les Médicis de Florence. Ils parvinrent à former une armée dont ils donnèrent le commandement à Philippe Strozzi. Mais Côme ne leur laissa pas le temps d'augmenter leurs forces. Le 2 août 1637 , huit mois après son élection , il sortit de Florence à la tête de ses troupes, surprit l'ennemi pendant la nuit à Montemurlo, le tailla en pièces et fit un grand nombre de prisonniers. Philippe Strozzi lui-même tomba entre les mains du vainqueur et fut enfermé dans cette même citadelle d'en bas , pour la construction de laquelle il avait donné ses conseils et avancé de l'argent au duc Alexandre.
Cet homme, que des rivalités de famille et de richesses , bien plus que ses opinions politiques , avait rendu l'ennemi des Médicis, resta emprisonné dans cette forteresse gardée par un officier de Charles-Quint, qui la tenait à la disposition de son maître. Après plusieurs mois de détention , P. Strozzi vit entrer des juges chargés de l'interroger. Accusé d'avoir pris part à la mort du duc
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Alexandre , on fut embarrassé à ridée de faire tomber une tête si importante ; et pendant Tindécision des juges et de Côme, P. Strozzi, à ce que Ton prétend, se tua dans sa prison, ou plutôt, comme le croient d'autres, y fut mis à mort secrètement. Les écrivains de ce temps , qui ont fait un César d'Alexandre et un Brutus de Lorenzino, ont voulu aussi avoir leur Caton florentin, et ils assurent que Philippe Strozzi , après s'être frappé de son épée , écrivit ce vers de Virgile avec son sang :
Exo n'aie aliquis noslris ex ossibus ultor!
Un fait beaucoup plus vraisemblable, est le mot prêté à Charles-Quint, lorsqu'il apprit la mort de cet homme : * Puissent périr ainsi tous mes ennemis ! » dit-il en souriant.
Beaucoup de prisonniers de la bataille de Montemurlo furent jugés et impitoyablement mis à mort ; mais la puissance et le gouvernement de Côme s'affermirent. Ce prince avait un vif désir d'épouser la veuve d'Alexandre, Marguerite, fille de l'empereur. Cependant ce projet ne put se réaliser, et il se maria plus tard, toujours du consentement de Charles-Quint, avec Éiéonore, fille du vice-roi de Naples , Pierre de Tolède, en août
Côme, ainsi qu'on l'a déjà dit, suivit ponctuellement les conseils que lui avait donnés le cardinal Cibo. Lorsque Charles-Quint s'embarqua à Gênes pour passer en Espagne (i543), Côme alla le saluer dans cette ville et parvint non sans
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peine, car il fallut appuyer ses prières de i5o,ooo ducats , a retirer les citadelles de Florence et celle de Livourne que l'empereur avait gardées depuis i 53o jusque là pour sa sûreté. De plus , et malgré la mauvaise humeur qu'en ressentit le pape Paul III , il fit sortir de Florence les dominicains de Saint-Marc, dont les prédications réveillaient sans cesse les opinions démocratiques de Savonarola, et deux ans après il parvint à trouver deux hommes qui se chargèrent d'aller tuer Lorenzino à Venise. Enfin, en i5Ô7, a P l 'ès avoir pris aux Français la ville de Sienne qu'ils occupaient, et avoir été obligé de la racheter encore au poids de l'or à l'insatiable Charles-Quint, il se rendit maître de cette importante cité qui assura sa puissance sur toute la Toscane.
Ce Corne, que la flatterie et les habitudes routinières des biographes ont fait surnommer le Grand, n'était point un homme de génie; mais il montra une prudence et une habileté politiques fort grandes dans les circonstances difficiles où, tout jeune , il fut jeté. L'envie qu'il eut toute sa vie d'être grand-duc, et le refus malin et sournois que lui fit constamment de cette faveur Charles- Quint, de qui elle dépendait, contribuèrent singulièrement à tempérer les paroles et les actions d'un homme qui , ainsi que le prouvent plusieurs anecdotes de sa vie privée, était naturellement violent et emporté.
L'un des premiers soins qu'il prit, après la défaite des bannis à Montcmurlo , fut d'établir de l'ordre dans les finances de l'État. Toutes les tentatives faites à ce sujet, dans le temps de la répu-
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blique, avaient été plutôt des essais ingénieux qu'utiles. La prodigieuse richesse des banquiers et des négociants de Florence , mus alors par des passions ardentes , avait comblé les vides causés par les dépenses pour les guerres et pour l'érection des édifices publics. Mais le commerce ayant bientôt été réduit , et enfin pendant les exils des Médicis , et surtout pendant les révolutions qui avaient fait rentrer Alexandre , les sommes données à Charles-Quint et à ses officiers s'étaient élevées si haut, que non seulement les impôts n'avaient pu suffire, mais qu'il avait fallu vendre ou engager les objets les plus précieux des églises , et emprunter même de l'argent au pape pour payer les dettes criardes. Sans prétendre que le mode des impôts établis par Corne fût basé sur une justice rigoureuse, ce fut au moins une innovation bonne et importante, puisqu'il établit un ordre quelconque dans les finances.
Dès que Corne eut surmonté les obstacles matériels que présenta l'ancien parti républicain à son établissement à Florence , il s'occupa de régulariser et de donner plus de consistance au gouvernement, d'après ses idées de souverain. Partant de laréforme faite en *53q sous le duc Alexandre, dont on a vu le plan un peu plus haut, et sans apporter de grandes différences aux fonctions des magistrats et au nombre excessif des magistratures avec lesquelles il entretenait et nourrissait la vanité des Florentins , il se borna à rendre ces charges à peu près illusoires, en ne permettant plus que ces magistratures prissent aucune décision ou ne rendissent un jugement sans son ap-
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probation formelle. Les chanceliers et secrétaires de tous les magistrats étaient tenus de lui porter journellement un exposé de ce qui avait été mis en question par eux, et rien ne se décidait que par l'effet de lavis et de la volonté du duc, Par ce moyen, ce prince donnait une forme légale à toutes ses volontés, et ôtait toute consistance aux différentes magistratures qui ne faisaient qu'approuver ses décisions. Non seulement Corne sut combiner cet anéantissement de la magistrature de Florence avec adresse, mais il mit encore un courage et une persévérance extraordinaires pour le compléter. Cet homme , d'un tempérament robuste, d'un esprit ferme, lisait absolument tous les procès-verbaux qui lui étaient remis , les corrigeait, les apostillait de sa main, et faisait souvent plusieurs fois le même travail pour la même affaire ou à propos d'une même question. Par cette ténacité à poursuivre ses idées et à y faire plier chaque corps de l'État, il énerva toutes les magistratures entre lesquelles le pouvoir avait été réparti jusque là, et après en avoir saisi toutes les branches, il les réunit et en fit un sceptre qu'il ne fut plus possible de lui arracher.
Le pouvoir, du moment qu'il est tyrannique , craint tout ce qui peut interrompre le calme et la tranquillité sur lesquels se fonde particulièrement sa durée. Comme il arrive ordinairement après une succession de troubles civils , la dépravation des mœurs était générale à cette époque , et la licence des ecclésiastiques en particulier attira toute l'attention du nouveau souverain de Florence. On publia des lois répressives contre les
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irrévérences commises envers la religion et dans les églises. Il y en eut même, et ce furent les plus rigoureuses , contre les blasphémateurs ; on les condamna à avoir la langue percée. Cependant ces lois, comme toutes celles qui punissent un crime sans en détruire le principe , n'eurent d'autre effet que de faire quitter le pays à une assez grande quantité d'artisans, qui regardèrent, non sans raison, comme un acte tyrannique, la punition dune mauvaise habitude comme si c'eût été un crime réel. On multiplia aussi les lois et les réformes pour les monastères. Les peines infligées aux religieux soupçonnés ou convaincus de ne pas se soumettre aux ordres qui leur étaient donnés de ne pas entrer dans les couvents de fem- , mes, étaient afïïictives et infamantes. Mais, soit que ces punitions ne fussent pas non plus en juste proportion avec les délits ou les crimes , ou plutôt que la licence des ecclésiastiques eût dégénéré en habitude invétérée , les efforts que l'on tenta pour la détruire furent à peu près inutiles , non seulement sous le règne de Corne, mais sous le gouvernement de ses successeurs, jusqu'à l'avénement de Pierre Léopold au grand-duché de Toscane.
Un acte cruel du gouvernement de Côme I er , sont les lois qu'il fit contre les enfants des ennemis de sa race, bannis de Florence, et dont les biens étaient confisqués. S'étant aperçu qu'au moyen de substitutions ou d'arrangements privés, ces fils de bannis trouvaient parfois moyen de rentrer dans une partie ou la totalité des biens de leurs pères, il porta des lois qui ne pouvaient i. 20
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plus être éludées rendit et le fisc propriétaire et régisseur de tous les biens des condamnés, en sorte que leurs enfants furent contraints d'aller euxmêmes vivre misérablement en exil.
Dans Hntention de détruire les anciennes causes de discordes entre les citoyens de Florence , et guidé, on doit le croire, par le désir de donner plus de régularité et de force aux transactions entre les particuliers, Côme fit revoir le dédale des lois civiles et criminelles qu'avait léguées la république, et commença une réforme dans l'administration de la justice. Mais quel que fut au fond le motif qui l'entraîna à prendre cette mesure , le résultat en fut hien peu satisfaisant. Alors il courait par toute la Toscane une foule de gens bannis, ruinés sans ressources, dévorés par l'esprit de haine et de vengeance. Les rixes, les querelles et les meurtres se multipliaient à l'infini. Toujours porté, et par sa nature et par l'esprit de son temps, à intimider les malfaiteurs par la violence des peines, Corne fit promulguer par Ja magistrature des Onze, une loi contre les homicides , par laquelle, sans faire aucune distinction dans les circonstances du crime, on défend ai ta tous les habitants de leur donner asile ; 01 donnant de les dénoncer, et promettant même une récompense à qui les tuerait ou les amènerait vifs devant la justice. D'après cet exemple , on doit penser que la réforme judiciaire de Côme n'eut pour objet que de diminuer le nombre des lois ; car, du temps de la république, on n'en a jamais fait de plus absurdement cruelle et injuste que cette dernière.
Mais c'est dans la répartition des impôts, dans
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les spéculations commerciales, et dans l'emploi productif de l'argent, que cet homme a montré un véritable talent.
Côme, à cet égard, avait hérité des habitudes et des goûts de sa famille. Il entendait fort bien le commerce qu'il faisait pour Florence et pour son propre compte. C'est dans cet esprit d'améliotion commerciale,et pour augmenter les revenus de la Toscane et de Florence, qu'il fit entreprendre le dessèchement du Val de Chianaet des Maremmes, afin de rendre ces territoires fertiles , but qui n'a été atteint en partie que de nos jours. Il aimait et étudiait l'agriculture ainsi que la botanique ; et dans les jardins Boboli, qu'Eléonorc de Tolède et lui firent planter près du palais Pitti devenu leur résidence habituelle , Côme cultivait des plantes rares et précieuses de ses propres mains. Lorsqu'il rétablit l'université de Pise en i543, acte louable et important de son règne, aux chaires qui la composaient déjà il en ajouta deux nouvelles, l'une de botanique , l'autre d'astrologie , amalgame bizarre qui démontre ce que la science retenait encore des erreurs du moyen-àge , et ce qu'elle devait déjà aux progrès de la renaissance. Pour faciliter l'étude de plantes à Pise et ensuite à Florence , il établit dans ces deux villes des jardins botaniques que les relations commerciales de la Toscane enrichirent en peu de temps des végétaux croissant dans les différentes parties du monde. Son goût pour la chimie ne fut ni moins nrdentni moins utile. Passionné pour cet art , car ce n'était pas encore une science , Côme s'y livrait avec une espèce d'emportement. Outre la composition
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de parfums , d'onguents et de pommades , fort à la mode de son temps , sans parler des drogues , des poisons et contre-poisons dont on prétend qu'il fit parfois usage ; ce fut lui qui trouva le secret de tremper l'acier pour tailler le porphyre. La fonderie de Florence fut encore établie par lui ; et parmi les ouvrages remarquables qu'il y fil exécuter, on cite une pièce de canon d'une dimension extraordinaire , tant en longueur qu'en largeur. Elle se composait d'une certaine quantité de tronçons se vissant l'un avec l'autre , ce qui en facilitait le transport par parties et la rendait propre à être transportée jusqu'au sommet des lieux les plus escarpés. C'est encore à Côme qu'est due la manufacture de mosaïque dite de Florence, dont les sujets, exécutés en pierres dures , représentent des fruits , des fleurs et des ornements.
Amateur des arts , son goût particulier le portait à la recherche des médailles et des camées. Après avoir fait élever le bâtiment dit des offices, sur l'espace compris entre le vieux palais etl'Arno, il rassembla , dans la grande galerie de ce vaste édifice, tout ce qui servit de fond à la galerie de Florence, constament augmentée depuis et si riche aujourd'hui.
Toujours dans l'intention de répandre l'instruction, Côme fit ouvrir, en i548, la bibliothèque Mediceo-Laurentienne, dont il avait eu soin de faire exécuter les dessins donnés par Michel-Ange. Mais de tous les artistes, celui dont les ouvrages semblaient le mieux répondre à ses goûts, fut Benvenuto Cellini. Fondeur, orfèvre et statuaire, ce mélange de talents plaisait à Côme, qui paya
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largement à l'artiste son Persée coulé en bronze, et une foulé de bijoux bien plus précieux encore par le travail que par la matière.
Côme eut une excellente idée, qui ne tarda pas à être adoptée dans les différents États de l'Europe , celle d'archives générales , ou il était ordonné de déposer le double de tous les actes privés et publics passés par les notaires. Cette précaution sage évita une foule de procès , qui n'étaient que trop communs dans un pays où , par suite de l'activité commerciale , il se faisait journellement de nombreuses transactions.
Il se déclara ouvertement protecteur des académies , et , à partir de son temps , elles se multiplièrent à Florence. L'académie degli Umidi, qui avait succédé aux réunions littéraires et philosophiques des jardins Rucellai , devint enfin l'académie de la Crusca, en i54o. Elle eut, dès son origine , le but qu'elle se propose encore : la conservation de la langue toscane pure. Les littérateurs qui firent partie de cette association , se distinguèrent par des travaux philologiques, dont le plus célèbre et le plus utile est le dictionnaire de la Crusca. Côme aida ces académiciens dans leurs études , en mettant à leur disposition les précieux manuscrits qu'il possédait, en établissant à Florence une imprimerie célèbre dirigée par le Torrentino, et en les encourageant, par ses largesses, à faire , en toscan , des traductions de tous les auteurs grecs et latins.
On pourrait presque dire que ce prince a pris part à la composition des histoires de Florence écrites de son temps. En mettant à part
Francesco Guicciardiai , historien dévoué à la famille des Médicis, mais par intérêt pour Charles- Quint, si Ton excepte le républicain Nardi et l'apologiste des Médicis , Nr rli , il est digne de remarque que Bernardo Segniet Benedetto Varchi,attachés tous deuxà l'ancien gouvernement de Florence, furent cependant accueillis par Corne I er , qui leur fournissait, dit-on, des notes et des mémoires pour compléter leur travail, ainsi qu'à l'Ammirato , auteur de l'histoire la plus complète de Florence. C'est une justice à rendre aux historiens florentins du xvi e siècle, que ces hommes, vieillis dans le maniement des affaires de la république à laquelle ils étaient attachés , n'ont jamais trahi leur conscience ni vendu leur plume. Jl faut ajouter, pour la gloire de Côme, que ce prince n'a rien fait pour les corrompre.
Quoique l'établissement de l'académie de dessin à Florence remonte au commencement du %n* siècle, il est certain cependant que c'est Côme qui lui a donné une forme régulière , des statuts , des privilèges, et qui lui a proposé des prix. Georges Vasari, le peintre et l'architecte privilégié de ce prince , malgré sa médiocrité dans ces deux arts , était l'âme de cette académie. C'est ce même Georges Yasari qui a composé la vie des peintres , sculpteurs et architectes célèbres , ouvrage plein de faits curieux, où il se trouve de lourdes erreurs, mais écrit de verve et avec naturel.
Côme , entraîné par cet esprit d'ordre qui lui lit, tantôt bien tantôt mal, enrégimenter toute la Toscane, ordonna de mettre en corps les nouvelles }<Ûs faites, depuis son gouvernement et d'en corn-
•ogle
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poser un code , après avoir abrogé toutes celles que le temps, l'usage ou sa volonté avaient abolies.
L'une de ses fondations où l'empreinte de l'esprit monarchique se fait le plus sentir est celle de l'ordre religieux-militaire des chevaliers de Saint- Ëtienne. 11 fut institué par ce prince en commémoration de la prise de Sienne , occupée par les Français et défendue par Pierre Strozzi. L'objet de cette milice était la défense et la propagation de la foi chrétienne, et particulièrement la protection des côtes de l'Italie contre les pirateries des Turcs. En créant cet ordre , Corne eut tout à la fois l'intention de remplacer celui des chevaliers de Jérusalem chassés de Rhodes, et de rehausser l'éclat de la noblesse qui l'entourait en en formant un corps aristocratique dont il était le chef. Ce nouvel ordre, approuvé par le pape Pie 1 V en 1 56 1 , eut pour résidence l'île d'Elbe, où l'on bâtit exprès une ville portant le nom du prince son fondateur, Cosmopoli, changé bientôt- en celui de Porto- Ferraio qu'elle a conservé. L'ordre des chevaliers de Saint-Étienne a rendu de grands services à l'Italie en purgeant la Méditerranée des pirates barbaresques, et la statue équestre élevée à Corne sur la place du Grand-Duc a été coulée avec le bronze des pièces d'artillerie que cette milice chevaleresque a conquises sur les pirates.
La nature de l'esprit de Cômele portait à classer tout. Il aimait les médailles, la botanique, la chimie , les finances. Il préférait les bibliothèques bien en ordre aux écrivains , et les académiciens et les galeries aux artistes. En Laurent le Magni-
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fique on sentait le poète, l'artiste, le philosophe brûlé du désir de connaître et d'apprendre; l'espérance accompagnait toutes les pensées du platonicien deCareggi. Mais Corne a déjà la prudence morne du savant. Il ne compte que sur l'expérience et la réalité; il arrange et combine tout, non d'après une idée de perfection abstraite , mais selon les besoins rigoureusement indiqués par la vie journalière. Laurent, après le tracas des affaires, s'occupait de Dante et de la philosophie de Platon; Côme, après le conseil, faisait des pommades, trempait de l'acier, classait des plantes , et inventait une théorie de l'impôt tout en soufflant son charbon dans le laboratoire chimique de Saint- Marc. La différence qui règne entre ces deux souverains indique précisément celle des deux époques auxquelles ils appartiennent : 1/190 et i564- L'étude du cœur humain n'est jamais plus * curieuse, plus utile, que lorsqu'on peut la faire sur certains personnages doués de quelques qualités, investis de puissance, jetés dans des circonstances difficiles, et forcés de se trouver en contact avec toutes les classes de la société , depuis les cardeurs de laine jusqu'aux têtes couronnées. Ce Côme. des Médicis , si soumis à 1 âge de dix-huit ans aux conseils du cardinal Cibo ; obéissant ensuite avec tant de réserve aux volontés capricieuses de Charles-Quint ; dont le gouvernement, comme les jardins Boboli , était aligné au cordeau ; qui , dans quelques uns de ses goûts privés, se montrait patient, méthodique, minutieux même, était au fond un homme passionné, sujet à des emportements terribles, et qui, plusieurs fois, s'est débar-
rassé par le fer et le poison de ses ennemis ou de gens dont la franchise ou la présence lui étaient importunes. Les mémoires manuscrits contiennent, soit à ce sujet, soit à l'occasion des galanteries plus que scandaleuses attribuées à ce prince et à Isabelle , Tune de ses filles , des détails que leur défaut d'authenticité doit faire passer sous silence. Toutefois il est certain que, dans un accès de colère contre un gentilhomme perugin qui avait trahi un de ses secrets , il le tua d'un coup d'épée dans son propre palais.
Mais un fait beaucoup plus grave est la mort de Ses deux fils, le cardinal Jean, âgé de dix-neuf ans, et dom Garzia,âgé de quinze, ainsi que celle de sa femme, Éléonorede Tolède, qui ne survécut que peu de jours à ses enfants. Ce terrible événement eut lieu en 1 56a. Côme aimait beaucoup l'équitation , l'escrime , la danse , les joutes , la pêche même , mais surtout la chasse. Ce dernier goût était partagé par la duchesse et ses fils. Ils eurent tous l'idée de prendre ce plaisir dans les Maremmes , lieux humides où il règne un air pestilentiel dans la saison de l'automne. A la suite d'une de ces parties de chasse , le cardinal Jean mourut subitement, son frère le suivit de près , et la duchesse Éléonore cessa de vivre à quelques jours de distance. Toutes les personnes attachées à la cour du duc affirmèrent que ce triple malheur avait été causé par un mal contracté au milieu de l'air vicié des Maremmes; mais le bruit se répandit à Florence, et tous les historiens le rapportent, que le cardinal Jean avait été tué par son frère à la suite d'une dispute née entre eux à l'occasion
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d'une pièce de gibier ; on ajoutait que , dans sa colère, Côme avait percé 9on second fils de sa main , et que la duchesse Éiéonore , spectatrice de ce meurtre , avait succombé à la douleur.
Quoi qu'il en soit , Côme fut profondément affecté de ce funeste événement, qui le privait d'une partie de sa famille et faisait planer sur lui de si affreux soupçons. Il fit revenir d'Espagne son fils aîné, François-Marie, et, après avoir conclu pour lui un mariage avec la fille de l'empereur Ferdinand I er , Jeanne d'Autriche, il se décida, après vingt-huit ans d'un règne laborieux et pénible, à céder l'autorité souveraine à son fils, en se réservant la faculté de le diriger par ses conseils dans les occasions difficiles et importantes.
On passa l'acte de renonciation en i564, et Côme suivit cette résolution , dont toute l'Europe s'étonna, pour donner une preuve de condescendance à la maison d'Autriche, dont il espérait toujours obtenir le titre, si désiré par lui, de grandduc de Toscane. A ce motif politique se joignirent des raisons d'une autre nature : Côme , fatigué des affaires, était devenu infirme , et les chagrins que lui causaient les malheurs récents de sa famille le rendaient peu propre aux soins journaliers du gouvernement.
Cependant, le mariage du duc François I er avec l'archiduchesse Jeanne ayant été décidé, cette princesse fit son entrée à Florence, au milieu d'une pompe inusitée jusqu'alors. Le nombre et la qualité des personnages présents à cette cérémonie , et l'appareil somptueux qui les entourait, frappèrent le peuple d'étonnement et d'admira-
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tion. Vasari, chargé de l'ordonnance de ces fêtes, dont il a laissé une ample description , n'avaitrien i égligé pour les rendre en^ quelque sorte impé-* riûes. Elles se continuèrent jusqu'au carnaval. 0 ulre les peintures , les arcs de triomphe , les statue s et les emblèmes dont on orna la ville, on célébra des carrousels, des mascarades, des joutes sur l'eau, des tournois, des combats de taureaux et de bêtes féroces , sans oublier le calcio , le jeu antique et favori de ballon , à Florence. Ce qui divertit le plus fut une chasse de sangliers , de daims et de cerfs , que le duc fit préparer sur la place Sainte-Croix. Après le carnaval , le caractère des divertissements changea, et l'on en revint aux représentations des Mystères, dont l'usage n'avait pas encore été entièrement abandonné à Florence, malgré lés essais dramatiques de Politien , de Machiavel et de Rucellai.
On logea les nouveaux époux au vieux palais, auquel on donna le nom de palais Ducal; pour Côme, il occupa toujours le palais Pitti. Mais, se trouvant ainsi séparé de sa famille , il conçut et fit exécuter le projet d'unir ces deux habitations, séparées par un grand espace de terrain et par l'Arno, au moyen* d'un long corridor pratiqué sur le faîte de toutes les maisons particulières et sur les boutiques du vieux pont. Cette construction bizarre , dont un étranger ne supposerait pas l'existence s'il n'en était averti , subsiste encore de nos jours, et n'est pas une des curiosités les moins pi quantes de la ville de Florence.
Depuis sa retraite des affaires , Côme vivait en riche particulier, péchant , cultivant , faisant bâ-
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tir, et poursuivant ses entreprises de commerce et de marine. Ses relations avec son fils François étaient convenables et prudentes. En particulier, il le traitait d'une manière confiante et familière ; mais dès qu'il lui parlait en public , il avait soin de laisser sentir que l'autorité émanait de lui. De son côté le jeune prince, dans sa conduite osten sible, témoignait à son père une respectueuse obéissance. Souvent même, lorsque Côme allait jusqu'à engager son fils à ne pas s'écarter des lois de la prudence et de la morale, François affectait de recevoir les avis de son père avec reconnaissance. Tous deux étaient intéressés à se prêter à cette petite comédie mutuelle, car chacun avait quelques faiblesses à cacher à l'autre.
Après la mort de la duchesse Éléonore de Tolède (i566) , Côme ne pouvant supporter les rigueurs du veuvage, s'était attaché vivement à Eléonore des Albizzi, jeune demoiselle douée d'une rare beauté et d'une grande vivacité d'esprit. Cette jeune personne devint, du consentement de son père , la compagne habituelle du duc Côme, qu'elle égayait dans la solitude de ses maisons de campagne où il aimait à vivre. La force de cet attachement s'accrut au point de faire craindre que Côme n'eût l'intention d'épouser Éléonore des Albizzi , et ce fut à cette occasion que Côme se laissa aller à un de ces emportements qui le rendirent criminel. Sforza Almeni , son valet de chambre, voyant l'empire que la jeune Éléonore prenait sur son maître , et croyant servir le vieux duc, fit part de ses craintes au jeune François, en l'engageant à faire des représentation s
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sérieuses à son père sur ce sujet. Mais la franchise inconsidérée d'Almeni , et la hardiesse du jeune prince, produisirent un effet terrible. Peu s'en fallut que la colère de Corne ne tombât sur son propre fils , et ce fut le malheureux valet de chambre qui en porta tout le poids. CAme le perça de sa main.
Cependant la honte d avoir commis un tel excès ne diminua nullement l'amour du duc pour la jeune Éléonore, dont il eut un fils que l'on nomma don Giovanni. La naissance de cet enfant fut cependant le terme des relations de Cômc avec sa maîtresse qu'il combla de présents ainsi que Carlo Panciatichi, chargé de l'épouser. Telles étaient les faiblesses de Corne ; or voici maintenant quelles furent celles de son fils.
Depuis i563, deux ans avant le mariage de François avec l'archiduchesse d'Autriche , Bianca, fille de Bartolommeo-Capcllo, gentilhomme de la république de Venise , était arrivée à Florence à la suite de son intrigue amoureuse avec Pietro Buonaventuri, Florentin. Ce jeune homme était à Venise commis banquier dans la maison SalviatL Le voisinage, l'occasion fréquente de se voir, firent naître entre ces deux jeunes gens un amour violent. Ils ne tardèrent pas à trouver le moyen de se ménager des entrevues. Une femme de chambre, entièrement dévouée à Bianca, fit faire de fausses clefs du palais Capelli , en sorte qu'au milieu de la nuit la jeune demoiselle allait trouver son amant et rentrait chez elle avant le jour. Les choses ne purent aller long-temps ainsi sans que les suites de ces visites nocturnes ne fissent craindre aux
amants la juste colère des parents de la demoiselle. Ils prirent donc la fuite et se marièrent. Parmi les raisons qui déterminèrent Bianca à prendre cette résolution , il faut compter l'assurance que lui avait donnée P. Bonaventuri qu'il était neveu des Salviati , et avait un intérêt dans leur maison de banque. En conséquence, Bianca avait pris, en partant, tous ses bijoux. Ils se mirent en route au mois de décembre i563, et se rendirent à Florence.
Le père de Bianca tenait aux plus grandes maisons de Venise. Animé surtout par les instances du patriarche d'Àquilée , son parent, il fit arrêter Baptiste Buonaventuri, oncle du ravisseur, et rendre , par le conseil des Dix , un arrêt contre Pierre Buonaventuri , comme ravisseur de la jeune demoiselle et de ses bijoux, et pour s'être fait passer faussement pour neveu de Pierre Salviati.
P. Buonaventuri, arrivé à Florence, ne sut pas plus tôt ce qui se passait à Venise, qu'il alla implorer la protection du duc François, bien que son père Côme ne lui eût pas encore confié les rênes du gouvernement à cette époque. Le jeune duc écrivit aussitôt au consul florentin à Venise de mettre tout en œuvre pour porter secours à B. Buonaventuri, retenu en prison. Mais les recommandations les plus puissantes ne purent calmer la foreur des parents de Bianca. Ils exigèrent que le procès intenté contre l'oncle de Buonaventuri, comme complice et fauteur de l'attentat, fût continué ; et ils obtinrent l'arrestation de tous tes serviteurs , conducteurs de barques et
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hôteliers , soupçonnés d'avoir favorisé la faite des deux jeunes gens. Enfin l'affaire traîna en longueur, et le malheurenx oncle de Buonaventuri , attaqué en prison de la fièvre pétéquiale qui régnait dans la ville , en mourut, ce qui mit fin à ce procès.
À Florence, cependant, les aventures de Bianca avaient excité la curiosité et la compassion du jeune prince François, qui bientôt devint éperdument amoureux de cette femme. On laisse aux curieux le soin d'aller chercher les détails de cette aventure galante dans les mémoires et les nouvelles du temps. Il suffira de dire ici que le duc François et Côme son père eurent le plus vif intérêt à tenir cette intrigue secrète , jusqu'au moment où le mariage du jeune duc et de l'archiduchesse d'Autriche fût arrêté et fait.
Mais sitôt que les noces eurent été célébrées , François mit si peu de mystère dans ses amours, qu'il nomma Pierre Buonaventuri son premier valet de chambre, choisit un logement pour Bianca dans la partie la plus agréable de son palais, et donna enfin tout l'éclat imaginable à l'attachement qu'il avait pour cette femme.
L'extrême différence des caractères de la maîtresse et de l'épouse , contribua sans doute à faire prendre cette résolution au duc François. Bianca Capello était vive , enjouée , et avait mille ressources dans l'esprit pour alimenter la conversation avec son amant , dont le caractère était triste, l'imagination stérile, et l'esprit tout adonné aux calculs ; car il était chimiste comme son père et faisait un commerce immense de diafnants.
Pour l'archiduchesse, élevée dès l'enfance delà manière la plus austère, adonnée tout entière aux exercices et aux œuvres de piété, elle fuyait jusqu'à l'apparence des plaisirs simples qu'elle regardait comme un écueil pour la vertu. Assez bien de figure, son caractère mélancolique et sa santé frêle diminuaient encore le peu de grâces que la roidcur de ses habitudes faisait disparaître parfois entièrement. D'ailleurs son orgueil impérial souffrait à Florence et dans une cour dont les habitudes étaient, comparativement à celles de sa famille, si bourgeoises. Les Toscans et tout ce qui était toscan lui déplaisait ; aussi n'admettaitelle dans sa familiarité que le peu d'Allemands dont elle était sans cesse entourée. Si l'on ajoute à ces dispositions la jalousie fort naturelle , mais acariâtre et sèche, que devaient alimenter dans le cœur de cette archiduchesse les avantages de sa rivale, on conçoit, sans l'approuver, le redoublement d'amour que François dut éprouver pour Bianca.
Au milieu de toutes les dissensions domestiques qu'entretenait la liaison du duc François et de Bianca , le rôle de Corne était passablement comique. Avant tout, il redoutait la mauvaise humeurdela maison d'Autriche, qui pouvait d'un jour à l'autre se plaindre des traitements que l'on faisait supporter à une archiduchesse supplantée scandaleusement par une petite malheureuse Véni tienne. Aussi ne manquait-il pas de faire valoir ces raisons à dom François, en l'engageant à observer au moins les convenances extérieures. Mais d'un autre côté , il était mal à l'aise avec son fils
en traitant ce sujet, lui qui à quarante-neuf ans avait pris une maîtresse de quinze, avait voulu l'épouser, et avait tué son valet de chambre parce que ce serviteur l'avertissait de sa folie.
Aussi écrivait-il lettres sur lettres à son fils et à sa belle-fille , pour conseiller l'un et apaiser l'autre, lettres dont le sens détourné, mais facile à rétablir, était toujours : ménageons la maison d'Autriche pour devenir grand-duc de Toscane.
Mais Bianca était une de ces femmes que Ton n'abandonne pas facilement. Outre les séductions dont elle entourait son amant, elle lui causait sans cesse des embarras et des inquiétudes qui l'attachaient peut-être encore plus à elle. D'après ses sollicitations , François faisait toujours faire des démarches à Venise pour obtenir le pardon de son mari et la restitution de sa dot. Buonaventuri , d'ailleurs, lui causait des inquiétudes jouret nuif. On était informé à Florence que les parents de Bianca avaient envoyé un sicaire pour assassiner le mari de cette femme, en sorte que, pour prévenir ce meurtre, François était obligé d'entretenir continuellement la vigilance de la police. Ces préoccupations sans cesse renaissantes ne firent donc qu'augmenter l'amour que François avait pour cette femme, d'ailleurs si séduisante. Sa société devint pour lui une habitude , une nécessité insurmontable, puis enfin un lien indissoluble que les complaisances des courtisans, la jalousie de l'archiduchesse etla désapprobation publique resserrèrent chaque jour davantage.
Cependant Pierre Buonaventuri mourut assassiné , en i 572 , et si l'on doit se fier aux mémoires
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du temps , le duc François n'aurait pas été étranger à cette affaire. Buonaventuri , depuis la faveur de sa femme, avait été comblé de biens par François. De fier qu'il était d'abord , il était devenu insolent et se croyait tout permis. Poursuivant avec effronterie toutes les femmes , il était parvenu à lier une intrigue galante avec une jeune veuve appartenant à une famille considérable de Florence. Les indiscrétions qu'il commit à ce sujet devinrent tellement publiques et si grossières, qu'un parent de la dame pria Buonaventuri de mesurer ses discours, ce qu'il ne jugea pas à propos défaire. Outré de cette conduite, le parent alla trouver le duc , auquel il porta ses plaintes , «t ce fut Bianca elle-même que le prince chargea d'engager son mari à se conduire avec plus de circonspection à l'égard de sa belle. Soit que la vanité de Buonaventuri fût blessée, ou qu'un reste d'amour pour sa femme fut rallumé par la jalousie, il entra dans une telle colère, lorsqu'elle s'acquitta de sa commission auprès de lui, qu'il lui dit , et dans des termes que la muse de l'histoire ne saurait admettre, une grosse et incontestable vérité qu'il accompagna d'une menace de lui couper la gorge. Curieux de connaître au juste les détails de cet entretien , François s'était caché de manière à tout entendre. Il sentit qu'il était indispensable de prendre des précautions sérieuses contre un homme disposé à se laisser aller aux derniers excès, et il témoigna tout son mécontentement à Bianca. Mais, par un de ces phénomènes particuliers à l'Italie, Bianca aimait toujours beaucoup son mari , et les injures et les
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menaces qu'elle en avait reçues, loin de l'avoir irritée, n'avaient fait que l'attendrir jusqu'aux larmes. Elle plaida donc la cause de son mari auprès de son amant, en assurant que Buonaventuri ne donnerait plus de sujet de mécontentement au duc.
La première chose que fit Buonaventuri en sortant de là , fut de mettre le pistolet sur la poitrine du parent de sa maîtresse , en lui disant : « Je ne sais qui me tient que je ne te tue ! » Alors le parent jura de se venger. Cependant il alla encore se plaindre au duc de cette nouvelle insolence. Le prince, disent les mémoires , fit plusieurs tours de chambre en s'entretenant à voix basse avec le parent, et partit le soir même pour la campagne, où il resta jusqu'au surlendemain. Or, dans cet espace de temps, Buonaventuri avait été attaqué , percé de coups et mis à mort par dix personnes de la famille de la veuve. Le duc rentra à Florence, et jamais on n'a fait la moindre poursuite contre les auteurs de ce meurtre.
Vers ce temps, il s'éleva un difFérend, entre le duc de Ferrare et Corne, au sujet de la préséance des deux pays qu'ils régissaient et de leurs personnes mêmes. Cette affaire, vivement agitée à la cour de l'empereur Maximilien et à celle du pape, donna lieu à une quantité prodigieuse de défenses en faveur des concurrents, dont la forme liait par devenir assez ridicule. L'empereur, indisposé par la conduite du prince François à l'égard de l'archiduchesse sa sœur, avait pris parti pour le duc de Ferrare, sur les États duquel il entretenait d'ailleurs de flatteuses espérances. Mais Corne,
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ayant offert des secours de tous genres à Charles IX pour soutenir la guerre qu'il faisait en France aux huguenots, s'était acquis l'estime particulière du pape Pie V, et l'avait pour soutien dans cette affaire si importante pour lui.
Le pontife, impatient de terminer cette querelle de préséance comme il l'entendait , sans consulter le sacré collège, concéda à Corne le titre de Grand -Duc. En tête de la huile, datée du 27 août i569, on fit peindre en miniature la couronne ducale, dans l'intérieur de laquelle on grava, ainsi que cela était convenu , cette inscription : « Beneficio Pu V, pont. max. • On eut soin de donner à cette couronne une forme différente de celle adoptée en France , en Espagne et surtout par l'empereur. Elle fut ornée , selon l'usage des anciens , de rayons surmontés par devant d'un lys rouge, armes de la république de Florence. Dans l'excès de sa joie, Côme fit des dépenses énormes pour perfectionner ce hijou magnifique , en attendant l'instant d'en faire usage, le jour de son couronnement.
Depuis le mariage d'Éléonore degli Albizzi , ce prince , pour qui le veuvage était un tourment insupportable , devint encore amoureux d'une fille jeune, belle et très pauvre, Camilla Martelli. Ce fut aussi du consentement du père, que Côme prit pour compagne cette jeune personne , dont le caractère, beaucoup plus réservé que celui d'Eléonore, s'accordait mieux avec l'âge et la dignité du grand-duc. Sitôt que le prince régent François eut connaissance du nouvel attachement de son père pour Camilla, il reprit toutes les inquiétudes
que lui avait causées Éléonore. Mais le mauvais succès de sespremières observations à Côme, et la fausse position où le mettait à cet égard sa liaison avec Bianca , le réduisirent à souffrir et à craindre en silence.
Ces tracasseries intérieures coïncidèrent avec la querelle sur la préséance et la concession du titre de grand-duc à Côme. Ce prince, mu par la vanité autant que par la reconnaissance , voulut aller remercier le pontife et recevoir la couronne ducale de ses mains. Parti de Florence le 9 février 1570, il arriva bientôt à Rome, où il fut couronné, le 5 mars suivant, à Saint-Pierre de Rome, malgré la protestation des ambassadeurs de l'empereur et du roi d'Espagne.
Cependant Côme profita de son séjour dans la ville sainte , pour traiter deux affaires de nature bien différente, mais qui lui tenaient également au cœur , et dont il sut se servÂ* pour flatter le pape et lui témoigner toute la reconnaissance que lui inspirait la concession de son nouveau titre de grand-duc. On s'occupait en ce moment à Rome de former une ligue contre les Turcs, ligue qui eut pour résultat, un an plus tard, la destruction totale de la flotte ottomane , battue dans le golfe de Lépante par don Juan d'Autriche , fils naturel de Charles-Quint. Côme demanda avec instance à entrer dans cette ligue , et fournit de grandes sommes d'argent pour l'équipement des vaisseaux. Par ce dévouement religieux, le grand-duc se concilia la bienveillance du pape comme souverain. Mais il désirait encore se le rendre favorable dans les rappports privés. Après
avoir traité les grandes affaires politiques, Corne avait souvent avec le pontife des conversations familières , où il le consultait comme un père pour en obtenir des conseils sur sa conduite privée. Dans un de ces entretiens , où le duc lui parlait avec toute la confiance que Ton peut mettre dans un ami et un prêtre tout à la fois . il lui fit l'aveu de sa liaison avec Camilla Martelli. Pie V, flatté d'une confession qui avait tout le charme d'une confidence, fit à son royal pénitent une exhortation pour le retirer de la vie de péché, indigne d'un prince catholique , et propre, avec la qualité de grand-duc, à autoriser le mauvais exemple parmi ses sujets. Enfin, et c'était là l'espoir de Côme, le pape lui dit qu'il n'y avait pas d'autre moyen pour régulariser sa vie, que de sanctifier son union par le mariage.
Couronné grand-duc, et son mariage étant autorisé par le pape, Côme revint en toute hâte à Florence, et quinze jours après son couronnement, sans dire un seul mot de son projet à son fils François, il fit venir le curé de sa paroisse au palais Pitti , épousa Camilla Martelli en présence du père et de quelques autres parents, et reconnut pour son enfant une fille, Virginia, qu'il avait eue quelque temps avant de sa jeune femme. À la nouvelle de ce mariage, le duc François conçut les plus vives inquiétudes; mais elles se calmèrent sitôt qu'il sut que son père, dans l'intention de tranquilliser l'archiduchesse sa femme, avait déclaré positivement que Camilla Martelli n'aurait aucun titre , aucun privilège, aucune autorité. Au fond , cette précaution avait pour objet de
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ménager les bonnes grâces de l'empereur Maximilicn, dont on espérait recevoir la confirmation du titre de grand-duc. Pour donner plus de poids à cette détermination, Côme se retira dans ses terres avec sa jeune épouse, et y vécut en simple particulier, s'occupant d'agriculture, de botanique et de la composition de poisons, dont on a trouvé dans ses papiers de nombreuses recettes. Il vécut ainsi, pendant quatre ansenviron, jusqu'à sa mort qui arriva le 21 avril 1 57 ^ , après un règne de trente-huit ans, et laissant de Camilla Martelli , outre sa fille Virginia qui épousa par la suite César d'Est, duc de Modène, deux fils, Pierre et Jean , qui tous deux se sont distingués dans la carrière des armes.
François I er , après la mort de son père , prit le titre de grand-duc , et pour le premier usage de sa puissance fit enfermer la veuve de Côme, Camilla Martelli , dans un cloître où elle termina ses jours. D'ailleurs il suivit le système politique et d'administration établi par son père, mais avec une intelligence beaucoup moins élevée et dans des vues souvent étroites. La liaison de ce prince avec Bianca l'avait mis dans une mauvaise position. Leurs amours étaient devenus le thème des conversations malignes de toute l'Europe , et le sujet habituel des faiseurs de nouvelles en Italie. Son frère, le cardinal Ferdinand, qui lui succéda, fit de vains efforts pour le détourner de sa vie voluptueuse. Après l'avoir aidé à déjouer une conspiration tramée encore par de jeunes débauchés qui voulurent singer les Brutus, il quitta Florence,
las de donner des conseils que François avait résolu de ne pas suivre, et se retira à Rome.
Cependant, le nouveau grand-duc, jaloux de cette dignité , comme son père, obtint enfin, en 1 676, de son beau-frère, l'empereur Maximilien II, le titre et les honneurs de grand-duc. Quoi qu'il en soit, la sévérité inexorable de cet homme, qui lui-même avait besoin de tant d'indulgence; la fiscalité rigoureuse de son gouvernement, et sa vie scandaleuse , lui attirèrent la haine et le mépris de ses sujets. Par la manière dont il traitait le commerce pour son compte , il ruina ses États. 11 en faisait un entre autres avec sa nation et les étrangers, qui ne servait qu'à grossir ses immenses trésors. 11 s'associait volontiers à toutes les maisons les plus accréditées , soit de la Toscane ou des autres nations , ayant soin, dans l'un ou l'autre cas , de couvrir ses opérations sous le nom de ses sujets. Mais il s'occupait ouvertement et par lui-même du trafic des diamants , pour lequel il montrait une habileté due en partie à ses connaissances en chimie et en histoire naturelle. Ses galions et ses autres bâtiments de transport , sans cesse en course , lui rapportaient des revenus énormes; il faisait la banque à Venise, à Rome, dans différentes villes de ses États, et tenait, dans presque toute la Toscane, des boutiques remplies de marchandises pour l'usage journalier. Mais , de tous ses trafics , la vente des grains en Toscane , dans toute l'Italie et jusqu'en Portugal, était celui dont il retirait les plus grands profits. Du reste, François I er , comme son père Côme,
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avait la passion de l'alambic ; c'est lui qui le premier, à Florence , est parvenu à imiter la porcelaine chinoise apportée en Europe.
Sa femme, l'archiduchesse Jeanne, mourut enceinte au mois d'avril 1578. On prétend que l'arrivée à Florence de Yittorio Capello, frère de Bianca, auquel le grand-duc fit une réception qui tenait du triomphe , produisit une impression si pénible sur cette princesse , qu'elle en mourut. Après cet événement , et dès que les honneurs funèbres eurent été rendus à la défunte , François , bourrelé par les éloges que l'on faisait d'elle , et par les libelles et les satires que l'on lançait contre lui , s'éloigna de Florence et parcourut les différentes parties de la Toscane. Mais il ne put rester long-temps loin de Bianca , et ne tarda pas à ren- % trer à Florence. Cet homme, même avant l'assassinat de Buonaventuri et la mort de l'archiduchesse , avait eu la faiblesse criminelle de faire à sa maîtresse une promesse de mariage. Au retour de son voyage il consulta plusieurs religieux , savants théologiens , sur le cas de conscience qu'il se faisait de remplir l'engagement pris avec Bianca. Il ne manqua pas de rencontrer un prêtre que cette femme avait mis dans ses intérêts, et qui démontra au prince qu'en se mariant il ne pourrait rien faire de plus agréable à Dieu. De son côté, l'astucieuse maîtresse, connaissant l'empire qu'elle avait sur son amant, lui écrivait lettre sur lettre , invoquant le souvenir de ses promesses , tantôt se montrant résignée , puis affectant le désespoir et menaçant de se donner la mort. Après avoir soutenu bien des combats intérieurs, le
grand-duc, attendri par toutes les démonstrations d'amour de Bianca, promit de l'épouser. Mais celte promesse ne suffisait point encore à cette femme , qui craignait mille obstacles prêts à s'opposer tout-à-coup à sa fortune. Enfin le grandduc céda à tout ce qu'elle exigea , et le 5 de juin, moins de deux mois après la mort de l'archiduchesse, il épousa secrètement, dans son palais , Bianca Capello, à laquelle il promît de déclarer solennellement, et le plus tôt possible, leur mariage. Au lieu du curé, ce fut un frère confesseur, délégué de l'archevêque, qui donna la bénédiction nuptiale , ce qui lui valut , par les bons soins de Bianca qu'il avait si bien servie, l'archevêché de Chiusi et l'avancement de toute sa famille.
Ce mariage resta secret, il fut ignoré même des membres de la famille du grand-duc. Son frère Ferdinand le cardinal, sincèrement attaché à François, vint de Rome à Florence dans l'espérance de trouver son frère disposé à changer de vie. Mais son étorinement et sa douleur furent extrêmes, lorsqu'en entrant chezle grand-duc malade, au lit en ce moment, il trouva Bianca établie près de lui , le soignant et ne souffrant que personne l'approchât. François fut bien obligé d'avouer à son frère le mariage qu'il avait contracté. Le cardinal se contint; mais en sortant, il ne put retenir ses larmes , et dès que l'indisposition du grand-duc fut terminée , il retourna à Rome , décidé à vivre loin de son frère et de Florence.
Vers la fin d'avril 1679, époque où finissait le deuil de la mort de l'archiduchesse, Françoispensa à déclarer son mariage.il demanda, non sans crainte.
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l'approbation du roi d'Espagne Philippe II , en faisant valoir, pour excuser sa faiblesse, les motifs que lui fournissait sa conscience religieuse. Philippe approuva la conduite de François. Tranquillisé par l'appui de cette autorité importante, le grand-duc fit savoir son mariage à toutes les cours de l'Europe. Cependant il avait commencé par envoyer à Venise le comte Mario Sforza di Santa-Fiora, avec une suite pompeuse, pour y porter la nouvelle de son mariage avec Bianca Capello. S'il est dans l'histoire une aventure qui fasse ressortir ce qu'il y a de vain et de frivole dans les choses de ce monde , ce sont à coup sûr les vicissitudes de la vie de cette célèbre favorite. Cette Bianca , que son père et ses parents , que toute la noblesse de Venise auraient punie sévèrement si elle eût été arrêtée au moment de son évasion avec Buonaventuri , devint tout-à-coup , dès que l'on eut la certitude de la voir élevée au rang de grande-duchesse , la fille de, la sérénissime république ,* même pour ces nobles Vénitiens si fiers et si rigoureux. Le 18 juin 1679, Bianca Capello fut déclarée à l'unanimité, par le sénat de Venise : « V raie et particulièrement fille de la république y en considération des éclatantes et singulières qualités qui la rendent digne de la plus haute fortune. » Le sénat ajoutait dans cet acte qu'il s'empressait de reconnaître Bianca, *pour répondre à l'estime que le grand-duc paraissait faire d'eux, en prenant la sage résolution d épouser cette dame. »
Cette déclaration du sénat était à peine connue dan» Venise , que la noblesse et la ville entière
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firent éclater une joie folle. Les cloches de Saint- Marc sonnèrent, on tira le canon, et le soir les palais de Capello et de ceux de sa famille furent illuminés. Le père, le frère de la nouvelle fille de la république , furent créés chevaliers, on les traita d'illustrissimi\ et ils eurent le pas sur toute la noblesse vénitienne.
La vanité du grand-duc ne fut pas médiocrement flattée de l'excès de ces honneurs. Dans l'ivresse de sa joie orgueilleuse, il envoya, en qualité d'ambassadeur à Venise, son jeune frère naturel le cardinal Jean des Médicis, âgé de douzeïans, pour remercier la république. Cette ambassade en amena d'autres, et les deux États continuèrent à s'accabler de politesses diplomatiques jusqu'au jour où la grande ambassade vénitienne se dirigea vers Florence, pour féliciter le grand-duc et la grande-duchesse , fille de la république. Le père et les autres parents de Bianca Capello, à la tête desquels marchait le patriarche d'Aquilée, qui avait montré une colère si orgueilleuse etsiimplacable contre l'amante de Buonaventuri, ouvraient la marche. Une grande partie de la noblesse vénitienne leur servait de cortège, et c'est ainsi qu'ils s'avancèrent vers les portes de Florence, où ils furent reçus par don Pierre et don Giovanni des Médicis, et tous les officiers de la cour du dpc à la tète de la garde. Ils entrèrent, et on les conduisit, au bruit de l'artillerie, jusqu'au palais Pitti, où ils furent logés. A cette cérémonie succédèrent des divertissements de toute espèce. Bals, carrousels, tournois, courses aux barrières, combats de taureaux, spectacles, comédies, par-
ties de campagne et de chasse , rien ne fut oublié. Le grand-duc lui-même, fort habile aux exercices chevaleresques , eut l'occasion de faire remarquer son adresse dans plusieurs de ces divertissements. Enfin , les ambassadeurs exprimèrent combien la république était disposée à s'unir aux intérêts et à la fortune du grand-duc , et après avoir assuré Bianca de la bienveillance paternelle que ladite république lui portait , ils offrirent à cette nouvelle princesse, au nom de Venise, un bijou d'une grande valeur, comme un témoignage d'affection et dc'respect.
Enfin , l'ambassade vénitienne , comme si on n'eût pas encore suffisamment passé de temps en cérémonies, demanda, toujours au nom et d'après le désir de la république , que la célébration du mariage des deux époux fût renouvelée en public, afin que l'on eût l'occasion de placer la couronne royale sur la tête de la grande-duchesse, et que cette dernière fille de la république ne reçût pas moins d'honneur que les autres , dont l'une avait épousé le roi de Hongrie et l'autre celui de Chypre. Il s'en fallut de bien peu que cette grande affaire n'eût pas lieu; car le nonce du pape, tout aussi friand de cérémonies que les autres, protesta contre ce couronnement, sous prétexte que cet acte était exclusivement de la compétence du pape. Mais lorsque le grand-diic et les ambassa* deurs vénitiens lui eurent fait entendre que l'imposition de cette couronne n'avait pour objet que de garantir à Bianca l'adoption de la république de Venise, soit que cela parût simplement puéril au nonce, ou qu'il pensât que les droits
du pontife ne pouvaient en souffrir, il laissa couronner Bianca Capello dans l'église métropolitaine de Florence, le \ i octobre 1679. ^es architectes du temps se signalèrent à l'envi pour les décorations de cette fête, et la célébration du mariage fut la première occasion où Ton rassembla une aussi grande quantité de chanteurs et de joueurs d'instruments. On en fit venir de toutes les parties de l'Italie, et même de la cour de l'empereur.
Mais, au milieu de ce concours général de viles complaisances témoignées à Bianca par quelques ambassadeurs , on remarqua la conduite plus que réservée que tint le cardinal Ferdinand, frère du grand-duc François. Il était à Rome d'où il se contenta d'envoyer, pour assister à la cérémonie du couronnement et du mariage de sa belle-sœur, un de ses gentilshommes.
Piquée de cette espèce d'affront, Bianca résolut de vaincre les répugnances du cardinal, et de ménager un raccommodement, au moins ostensible, entre les deux frères. François , avec assez peu de délicatesse, avait refusé de payer les revenus du cardinal depuis leur rupture. Le cardinal , fort enclin à la dépense , se trouvait donc très embarrassé. Bianca, ayant découvert le côté faible pour attaquer la sévérité de son beau-frère, fit des représentations si spécieuses à son époux, qu'elle le décida à rendre à son frère tous les arrérages qui lui étaient dus. La générosité apparente de ce procédé de Bianca, accompagnée de toutes les flatteries gracieuses que sut écrire cette femme spirituelle, gagna le cardinal Ferdinand, qui re-
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vint à Florence et vécut à la cour en bonne intelligence avec son frère le grand-duc. Ce rapprochement, bien que politique, fut cependant sincère de la part de Ferdinand, homme d'honneur; il ne tarda pas à en donner la preuve en s opposant avec talent et énergie aux tentatives que les princes d'Italie et la république de Venise elle-même firent bientôt pour nuire à la maison des Médicis.
Le poids des impôts, la disette et la peste vinrent bientôt apporter un triste constraste à cette suite de fêtes célébrées à Florence. Au milieu de ces calamités, le cardinal se montra homme de cœur et de tête. Il prêta généreusement son appui à son frère méprisé de ses sujets, et fit même rejaillir sur lui quelque chose de l'estime que lui avait personnellement attirée son courage et ses talents.
Cependant, le temps n'avait diminué en rien la passion du grand-duc pour Bianca. Le désir constant, la préoccupation habituelle de cet homme était d'avoir de cette femme un héritier pour sa couronne. Deux fois Bianca Capello crut être enceinte, ou feignit de l'être. On assure même que dans la dernière occasion, elle ajustait ses vêtements de manière à se grossir progressivement la taille. On ajoute qu'au moment de la délivrance, le cardinal Ferdinand soupçonna , en sa qualité d'héritier présomptif, quelque supercherie de la part de sa belle-sœur, et qu'en effet il surprit un enfant caché dans un luth, que l'on apportait dans la chambre de la prétendue accouchée. Ces détails romanesques méritent peu de confiance , et ne doivent être rapportés que pour faire sentir
jusqu'à quel point la mauvaise réputation de Bianca rendait les bruits les plus absurdes répandus sur elle vraisemblables. Néanmoins, il est hors de doute que Bianca a passé pour être enceinte ; que Ton a consulté une foule de médecins et d'accoucheuses pour constater sa grossesse, et que cet accident était devenu tout à la fois , à Florence, la cause d'une joie extravagante pour les courtisans, et le sujet de libelles sanglants pour les ennemis du duc et de la duchesse. Mais les espérances de François s'évanouirent , et la comédie de Bianca se termina par une indisposition feinte ou vraie , mais qui rassura le cardinal Ferdinand et le rendit plus attentif que jamais aux actions de sa rusée belle-sœur.
La mort des deux fils de Côme I er et de l'archiduchesse, sa première femme, avait donné lieu, on doit s'en souvenir , à d'étranges soupçons. La même chose arriva lorsque l'on apprit tout-à-coup que le duc François I er et Bianca Capello étaient morts , l'un le 19, l'autre le 20 octobre 1687 , à la campagne de Poggio a Gaiano , où ils étaient avec le cardinal Ferdinand. Cet événement a-t -il été naturel? c'est ce que l'on ignore, et jusqu'ici il est resté enveloppé d'un mystère impénétrable. Si l'on devait s'en fier aux bruits rapportés dans les mémoires et les nouvelles , il faudrait croire que la grande- duchesse Bianca ayant eu l'intention d'empoisonner son beau-frère le cardinal, aurait été obligée de prendre elle-même et défaire partager au grand-duc le mets mortel apprêté pour Ferdinand. Le cardinal fut aussi accusé d'avoir empoisonné son frère et sa belle-sœur.