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DE SON ASCENDANT SUR LA RÉVOLUTION ITALIENNE

ALFIERI. - GIODERTI. — CAVOUR *.

Il Piemonte aspira ail' Ilalia, l'italia aspira al Piemonte.

GlOBERTI.

La grandeur de l'époque où nous vivons préoccupe notre esprit; nous la sentons confusément, mais en vain chercherions-nous dans le passé quelque chose qui nous aidât à la comprendre. Déjà plus qu'à moitié entré dans l'histoire, le dix-neuvième siècle n'y portera pas, comme le siècle d'Auguste ou le siècle de Louis XIV, le nom d'une personne illustre; il ne marquera pas, comme le siècle de

' Vita (li Vîttorio Alfleri, scritta da esso. Londres, 1807. — De la Révolution piémontaisc . par \c comte Santorre di Santa-Rosa.5'éclilion. Paris, 1822. — Del Hinnovamento civile d'Ualia, per Vincenzo Gioberti. Parijîi o Torino, 1851. — Opère politico-economiche del conte Camillo Benso di Cavour. Ciinco, 1856. — Lettere di Daniele Manin a Giorgio Pallavicino. Torino. 1860.

Périclès ou celui des Médicis, les temps prospères d'une seule nation; il sera le premier grand siècle de l'humanité; car, en cherchant le lien, en pressentant la loi de ses destinées mystérieuses, il lui aura donné en quelque sorte la conscience d'elle-même. C'est au dix-neuvième siècle, à son inquiète ardeur, à son génie vaste et pénétrant, que le genre humain rapportera un jour les premiers bienfaits d'une civilisation véritable et commune à tous les peuples du monde.

Entre les événements qui concourent à la grandeur de ce siècle, il en est un qui nous touche plus que les autres, non-seulement parce qu'il nous a été donné d'y prendre une part active, mais encore parce qu'il se rattache d'une manière étroite au développement de notre propre histoire : je veux parler de la révolution itaUenne.

L'indépendance et l'unité, qui pour l'Italie étaient une aspiration traditionnelle, a paru à l'Europe l'application d'un principe nouveau que nous serions en droit d'appeler français, puisque la société moderne, soit qu'elle le repousse soit qu'elle l'accepte, en attribue le blâme ou l'honneur à la révolution française. En consacrant le principe de la souveraineté nationale, l'union des États piémontais, lombard, toscan, romagnol, sicilien et napohtain, qui prend le nom de royaume d'Italie, nous achemine visiblement vers cette fédération des États-Unis de l'Europe qui semblait hier encore aux esprits positifs une lointaine hypothèse de la philosophie. Dès aujourd'hui elle accroît dans les conseils européens l'importance de la voix latine; elle y assure, par cela même et pour un long cours d'années, la prépondérance française. On comprendra qu'un certain

orgueil national nous y fasse insister, et que, à défaut d'autre motif, il, eût suffi de l'intérêt français pour nous rendre favorables à la révolution, ou, pour parler plus juste, à la transformation qu un écrivain illustre appelait, il y a de cela déjà dix années, le renouvellemeint civil de l'Italie.

L'idée de l'indépendance et de l'unité italiennes, qui a paru surprendre tant de gens, n'était pourtant ni nouvelle ni singulière. Sans parler des temps reculés où l'Italie une et libre était rêvée, annoncée par un Dante, un Pétrarque, un Machiavel, depuis le commencement de ce siècle elle n'était plus seulement écrite dans les livres, elle était vivante dans les cœurs. Guelfe ou gibeline, papale, monarchique ou républicaine, partout, sur le sol conquis ou morcelé, elle avait ses héros et ses martyrs. Elle était le mystère des sociétés secrètes. On l'avait vue enfin victorieuse aux champs de Goito, législatrice au Forum et au Capitole de la ville éternelle.

A la vérité, ces succès si promptement suivis de revers, ces tentatives toujours renouvelées mais toujours avortées, discréditaient, aux yeux de beaucoup de gens, les espérances de l'Italie. Créée par l'imagination d'un peuple artiste, l'idée d'unité pouvait séduire les esprits enthousiastes, elle ne méritait pas d'occuper les hommes d'État. Ce que n'avaient pu faire ni la sainteté, ni une royale ambition, ni

le fanatisme révolutionnaire, qui le ferait? Les remords de Pie IX, l'exil de Charles-Albert, les insuccès de Mazzini montraient assez quel serait le sort de ceux qui se fieraient au patriotisme italien et conserveraient le fol espoir de rendre à eux-mêmes des peuples incapables de se gouverner. Le caractère de ces peuples, leurs traditions, la configm^ation du pays, la nature et l'histoire les condamnaient à une perpétuelle division sous une tutelle étrangère. Tels étaient, ou peu s'en faut, la pensée des souverains, le langage de leurs représentants, l'opinion d'un grand nombre de personnes à qui les longues adversités de la fortune italienne semblaient un jugement de Dieu. V expression géographique du prince de Metternich, la terre des morts de M. de Lamartine revenaient dans tous les discours. L'Italie une et libre ne semblait même plus une éventualité discutable entre les hommes qui se piquent chez nous de quelque sens politique.

Cependant la sagacité de ces hommes de négation, à qui l'on a donné de nos jours le nom de conservateurs, était en défaut. Ils négligeaient dans leur appréciation superficielle des choses de l'Italie une force qui se développait en silence. Pas un seul entre nos historiens et nos philosophes politiques n'avait entrevu le rôle auquel depuis longtemps se préparait le Piémont. Pas un seul n'eût jugé possible l'ascendant légitime et décisif qu'il allait prendre dans un mouvement prochain.

A ne considérer que les apparences, qu'était-ce, en effet, que le Piémont? Le dernier, le plus tard et le plus mal venu, le moins civilisé, le moins italien à coup sûr entre ries États italiens. Gouverné despotiquement par une dy-

nastie étrangère, — alpinis regibus, — façonné par des princes militaires et dévots à une discipline de couvent et de caserne, le peuple piémontais n'a jamais participé aux influences heureuses qui ont fait de l'Italie la patrie des arts. Sans culture et presque sans mouvement, il était demeuré depuis deux siècles sous l'oppression cléricale et sous la tyrannie d'une noblesse « la plus hautaine el la plus ignorante qui fût jamais ^ » Aussi ce ne fut qu'étonnement lorsqu'on le vit naguère prendre la parole au nom du droit italien et se poser en défenseur de la cause nationale. « Eh quoi , s'écriait-on, ce petit peuple subalpin prétendrait à l'honneur de représenter en Europe la noble race itahenne ! La politique piémontaise mènerait et confisquerait V Italie à son profit ; le Piémo7it dirait : « Cest moi qui suis Vlta- « lie-! « Pour rabaisser de telles prétentions, on n'avait pas assez de dédains.

Mais, en raisonnant de la sorte, on ne comprenait pas que cette infériorité même pouvait devenir un avantage; on ne voyait pas que le peuple piémontais, en restant étrangère la grandeur de l'Italie, échappait à sa décadence et qu'il apportait à la vieille civilisation italienne la jeunesse et la vigueur d'un sang quasi barbare. Préservé par son âpre climat des habitudes voluptueuses de Naples, de Florence, de Piome, exempt par son isolement des passions et des haines traditionnelles, le Piémont semblait appelé à

' Expressions de Napoléon I^'.

• - Voir entre autres: Lamartine, Entretien lxi; Guizot, Réponse au discours de réception du P. Lacordaire;Monta\emhovt, Lettres au comte de Cavour; Marlinez de La Rosa, Discours aux cartes; et parmi les Italiens : Montanelli, Cernuschi, etc.

renouveler de nos jours cet office de justicier que le podestat étranger exerçait au moyen âge dans les cités en proie aux discordes civiles. Les mœurs simples du Piémontais, son esprit religieux et militaire le disposaient, d'ailleurs, beaucoup mieux que les peuples plus cultivés, aux sacrifices qu'allait exiger l'entreprise de l'affranchissement national. Et comme il arrive quand la force des choses et non le caprice des hommes amène les révolutions, le vague instinct des masses se personnifiait, il s'exprimait dans des individualités puissantes. De grands citoyens surgissaient dans ce petit pays. Se suivant à de courts intervalles, Alfieri, Gioberti, Cavour paraissaient chacun à son heure. Ils montraient en eux la noblesse d'une race méconnue. Par eux le peuple piémontais grandissait chaque jour, dons sa propre estime d'abord, puis dans l'estime d'autrui. Tous trois, le poêle, le philosophe, l'homme d'État, travaillaient sans concert à une œuvre qui, sous des formes diverses, était au fond la même. Agissant sur l'esprit de leurs concitoyens ou sur les événements, ils formaient le pays à un rôle héroïque. En inspirant au peuple piémontais l'amour de la gloire, ils le poussaient à franchir les limites de sa nationalité obscure; et, s'il est permis de parler ainsi, ils le dépiémontisaient pour lui mieux assurer son droit à la patrie italienne.

Le premier, Victor Âlfieri, brisant l'entrave d'un grossier dialecte, allait ravir à Florence son pur idiome. Après trente années d'un labeur passionné, il le rendait à l'itahe enrichi d'accents tragiques qu'elfe applaudissait avec transport, croyant entendre la voix du vieux Dante. Après lui, Vincent Gioberti, dans les méditations d'un exil souffert pour la

liberté, ébauchait le plan du renouvellement civil de l Italie , il essayait de le réaliser. Comme Alfieri, il succombait à l'effort, il mourait loin de la patrie; mais sa parole ne mourait pas avec lui. Déjà Camille de Cavour s'en inspirait; et bientôt, mieux servi par l'occasion, plus attentif à distinguer le possible de l'impossible, il entreprenait, il poursuivait avec un succès toujours croissant l'organisation politique de l'unité italienne.

Si nous considérons la vie de ces trois hommes illustres, si nous mesurons le progrès qui s'accomplit d' Alfieri à Gioberti, de Gioberti à Cavour, l'ascendant qu'a pris leur pays sur la révolution italienne cessera de nous surprendre. Un coup d'œil sur la carrière de ces grands citoyens, différemment mais véritablement îrprésentatifs de l'esprit piémontais, nous fera connaître, mieux peut-être que de longues observations sur les mœurs publiques, les causes de cet ascendant, la vertu morale el la capacité politique qui ont fait d'un petit peuple mbalpin la plus puissante expression de la vie italienne.

Nous pourrons étudier en même temps un très-curieux aspect de l'histoire contemporaine, où se marque à la fois l'importance progressive de la science appliquée à l'art de gouverner, et, ce qui semblerait contradictoire, le droit nouvellement reconnu des instincts, c'est-à-dire l'intervention des niasses dans la vie politique. Cette part plus grande faite au peuple dans les choses de l'État diminue ou accroît, suivant les circonstances, l'action individuelle de l'homme politique; elle l'accroît quand cette action s'exerce en conformité avec l'instinct populaire qui en centuple la force; elle la réduit presque à rien quand l'individu va

contre le sentiment des masses, dont la résistance est parlois insaisissable, mais toujours invincible.

La carrière de Camille de Cavour est un exemple signalé de cette influence réciproque de la science sur l'instinct et de l'instinct sur la science, qui présage à la civilisation moderne une extension et une perfection que les sociétés les plus civilisées de l'antiquité n'auront pas connues.

Dans la première moitié de son existence, ce grand honmie d'État suit son impulsion personnelle; il se développe selon sa nature; sa pensée se dégage des influences traditionnelles; il prend, en quelque sorte, possession de son génie. Dans la seconde, il entre en rapport avec le sentiment populaire; il se pénètre de l'esprit d'une nation; il s'inspire de ses espérances; il vit de sa vie. Quelque chose se passe en lui d'analogue à ce qui, dans le langage dévot, s'appelle être touché par la grâce. 11 donne à l'Italie, il reçoit d'elle, dans une communication de plus en plus intime, l'élan et la réflexion, l'enthousiasme et la sagesse, la conscience, la joie héroïque d'une grande destinée.

Je m'étendrai sur le rôle de M. de Cavour en raison de l'importance des événements auxquels il a participé et du tour que son génie positif leur a fait prendre. Mais je voudrais auparavant montrer de quelle manière cette influence avait été préparée, et comment, dans ce renouvellement, de la nation italienne qui semble devoir être si complet, la poésie et la philosophie avaient ouvert les voies à la science politique.

Lorsque Âlfieri traçait pour la poslôrité, d'une plume véridiquc, son propre portrait, il lui présentait sans y songer une esquisse du caractère national; il lui montrait dans sa propre image une image de la société piémontaise, telle qu'elle était de son temps. Le récit qu'il nous a laissé de ses efforts pour s'arracher à l'ignorance et à la servitude semble l'histoire anticipée des efforts de son pays pour conquérir la liberté. Né au cœur du Piémont, de pur sang piémontais, le poëte d'Asti, sans exercer aucune action politique, fut véritablement le premier libérateur de son peuple; car il lui donna par sa vie l'exemple de l'affranchissement et lui inspira par son œuvre l'émulation de la gloire.

A l'époque où Victor Alfieri naissait à Asti, en 1749, le traité d'Aix-la-Chapelle venait d'assurer la paix au royaume de Sardaigne. Après avoir joué dans les guerres de la première moitié du siècle un rôle assez brillant, il se voyait appelé à des progrès d'une autre nature : il lui fallait se maintenir au rang qu'il avait conquis par l'èpée et par la politique de ses princes, en égalant sa civilisation à celle des États voisins. Mais le roi Charles-Emmanuel P'' ne se montra ni désireux ni capable d'une si belle tâche. Persuadé que le maintien de l'esprit militaire était le seul moyen d'accroître la puissance de sa maison, ce prince parut plus préoccupé de créer de nouvelles écoles pour le

génie et l'artillerie que d'encourager les lettres. Sous son règne, l'esprit piémontais resta, à peu de chose près, ce qu'il était auparavant, et le génie d'Alfieri ne put se faire jour que loin du sol où des préjugés étroits, un despotisme méticuleux, l'eussent sans aucun doute étouffé. L'éducation qu'il reçut, et qui était celle de tous les jeunes gentilshommes de sa génération, a été qualifiée ironiquement par lui-même d'iné(hicationpiémo7itaise.È\e\è d'ahord sous les yeux de ses parents par un ecclésiastique, il passe de là aux écoles militaires. 11 en sort à dix-sept ans, n'ayant rien appris, si ce n'est à parler un mauvais français et à faire l'exercice à la prussienne. Un voyage à l'étranger, c'est-à-dire à Milan, entrepris par le jeune officier au risque de déplaire au roi, qui s'ingérait alors en toutes choses et ne voyait pas d'un bon œil sa noblesse quitter la cour ou la garnison, la vue d'un manuscrit de Pétrarque à la bibliothèque Âmbrosienne, révèlent au futur auteur de Saul et de Brutiis sa profonde ignorance. H s'aperçoit, à sa confusion, qu'il ne saurait ni lire ni entendre les poètes italiens; que l'habitude de parler le dialecte, « le jargon » piémontais l'a rendu incapable de penser et de s'exprimer dans la noble langue de l'Italie. Il se reconnaît « barbare, Allobroge; » au dépit qu'il en ressent, on devine je ne sais quel désir et comme un vague pressentiment de la patrie italienne.

Mais ce n'est qu'après bien des années de dissipation et d'oisiveté que s'allument dans l'âme d'Alfieri, avec les premières étincelles du génie, la passion de la liberté et du patriotisme. C'est à Florence qu'il tente ses premiers essais poétiques en langue toscane, et qu'il fait serment de re-

iioncer à la gloire plutôt que de la demander à une muse étrangère. Il parlera la langue de Dante et de Pétrarque, cette langue oubliée, « quasi morte; » il parlera pour des morts, puisqu'il ne saurait plus être compris des vivants qu'en empruntant les accents « sourds et muets » d'un idiome étranger. Il le jure, et dès ce jour, secouant l'inertie naturelle à l'esprit piémontais, il s'applique, avec ce courage opiniâtre qui le caractérise également, à rejeter de sa mémoire et de sa pensée tout ce qui n'est point italien.

Dans les plus belles années de la jeunesse, il redevient enfant pour apprendre les règles de la grammaire et de la versification toscane. Convaincu, comme il le dit, que l'on ne saurait être à la fois poëte et vassal, il dénoue un à un tous les liens qui l'attachaient au Piémont. Il renonce à sa carrière, il distribue ses biens, il quitte tous les plaisirs, toutes les élégances de la vie, résolu à la pauvreté, à la mendicité, s'il le faut, dans le seul espoir d'obtenir un jour l'estime des hommes de bien.

Victor-Âmédée II, qui régnait depuis quatre ans lorsque Alfieri prenait celte résolution, ne fit rien pour l'en détourner. Les lettres ne l'intéressaient pas; il avait une aversion prononcée pour les nouvelles idées qui commençaient à se faire jour en Europe. L'éloignement d'Alfieri dut lui paraître un acte insensé dont il ne fallait pas, en y donnant trop d'attention, exagérer l'importance. Personne ne se doutait alors de l'influence que devait avoir sur l'avenir du pays celte désertion d'un jeune gentilhomme, infidèle en apparence au devoir et à l'honneur de sa race. Alfieri luimême ne soupçonnait guère de quelle mystérieuse destinée il était l'instrument.

La persévérance dont il fit preuve est digne d'admiration. Longueur de temps, railleries des siens, impopularité dans son pays natal, sévérités de la critique, humiliation des premiers échecs, une fois à l'œuvre, rien ne l'étonné, rien ne le rebute. En moins de quatre années de séjour à Florence, il a appris le toscan, le latin; il a lu, annoté, traduit cinq t'ois Dante et Pétrarque; il s'est exercé dans tous les genres de versification. Pour n'être en rien distrait, il se retire dans une profonde solitude, il s'impose chaque jour une privation nouvelle. La fièvre de la composition s'empare de lui; en dix mois il a inventé, mis en vers, dicté ou corrigé quatorze tragédies; sa tragédie de Cléopâtrc a été représentée et accueillie par des applaudissements. Mais, loin de se laisser éblouir par la faveur du public, il se remet à l'ouvrage, sans autre ambition que de K faire mieux avec le temps, de dérouiller enfin son pauvre intellect, de s'italianiser, » c'est le mot qui revient toujours sous sa plumet Les fatigues de ce travail sans répit minent ses forces physiques; il perd ce qu'il appelle « sa robusticité d'idiot, » il se « squelettise. » Cependant, après chaque maladie, il revient à sa tâche avec « ardeur et fureur. » A quarante-six ans, rougissant de ne connaître ni Homère, ni Pindare, ni Sophocle, il étudie le grec, il se passionne pour cette nouvelle entreprise. Citoyen d'une patrie idéale que la Muse lui révèle, il ne saurait plus vivre que dans ses rêves poétiques, hors desquels la patrie n'a n'a pas d'existence.

Cependant l'iiivasion française vient l'arracher à ses con-

^ ^t Con tutti qucsti mczzi non veniva a caiio ditalianizzarmi. »

templations. Admirateur de la constitution anglaise, qui lui paraissait le gouvernement le plus digne d'un peuple libre, il haïssait la France et sa révolution. Son âme généreuse se fermait à des idées qu'il avait entrevues à Paris, quelques années auparavant, par leur côté violent et despotique, et qui venaient s'imposera l'Italie par la conquête. Son indignation est si forte qu'elle semble faire de lui un autre homme. Le poëte républicain, l'auteur de Briitiis, qui avait dédaigné l'amitié de son roi aux temps prospères, Alfiori va porter son hommage au souverain exilé, et s'offre à quitter pour l'épée sa plume déjà illustre. Ces émotions trop vives abattent le reste de ses forces; il tombe épuisé par un travail sans exemple dans une vie de poëte, consumé par la passion de la gloire et de la patrie italienne. Il avait sacrifié à cette passion sa famille, l'amitié de ses pairs, sa fortune, et jusqu'à l'hérédité de son nom, n'ayant voulu devenir « ni mari ni père sous la tyrannie ^ » On lui reproche de n'avoir pas servi son pays natal; mais comment l'aurait-il pu mieux servir qu'en lui léguant, comme il l'a fait, une œuvre immortelle? Alfieri a donné au Piémont un théâtre qui sera désormais le théâtre national, et qui va devenir pour tout le peuple italien une école d'héroïsme. Avec son nom, il inscrit le nom piémontais sous les voûtes de Santa Croce. Méconnu de ses contemporains, son esprit va renaître dans la génération qui lui succède et qui se nourrira de sa forte pensée. A son exemple, le patriciat piémontais régénéré secouera sa torpeur; il donnera pour

* « . . Gridavammi feroceinenle nel cuore che nella tirannide basta licne ed è anche trofjpo il viverci solo, ma che mai rifleUendo, vi si puô ne si dee diventare marito né padre. »

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la liberté ses biens et son sang. Vingt ans après la mort d'Âlfieri, les Saint-Marsan, les Collegno, les Santa-Rosa se tourneront contre la tyrannie qu'il a maudite, et, tirant pour la première fois une épèe libre, ils s'insurgeront, ils conjbatlront, ils mourront en citoyens, au cri de : Vive rilalie!

ni

Dans les dernières années de la vie du grand poêle, le Piémont, réuni à l'empire français, souffrait dans son orgueil national, mais il avait vu du moins sous le régime de l'unité administrative, et ce n'était pas là une médiocre compensation, s'effacer jusqu'au dernier vestige de l'inégalité féodale. En 1814, la Restauration, au lieu de maintenir les progrès accomplis, abusa de la réaction qui se produisait dans le pays contre les idées françaises pour le faire reculer de cinquante ans. Aux vieilles lois rétablies, elle voulut ajouter des édits nouveaux, qui, en étant de l'ancien régime ce qu'il avait de bon, ne gardèrent des institutions nouvelles que ce qui s'y trouvait de commode pour l'exercice du pouvoir absolu. La constitution des corps municipaux, l'attribution à la magistrature des fonctions élevées de la police, l'économie dans l'administration, tout ce qui sauvegardait dans une certaine mesure l'indépendance des villes et des citoyens disparut à la fois. Par la création d'une police inquisitoriale, investie de pouvoirs discrétionnaires, par les privilèges rendus au clergé et à la noblesse, par les

atteintes portées au droit de propriété, par la confusion des lois, par la facilité d'y déroger, par l'absence complète de toute publicité libre, l'État sarde ne présenta plus qu'un chaos '. La seule force du pays, son armée, malgré les soins particuliers dont elle était l'objet, souffrait, comme tout le reste, des effets d'une organisation vicieuse^. Enfin, par la manière dont le congrès de Vienne avait disposé de l'Italie, le Piémont ne gardait plus rien de son ancienne importance, et les princes de la maison de Savoie n'étaient plus, en réalité, que les serviteurs de l'Autriche.

Cependant, sous la double compression extérieure et intérieure qui pesait sur la nation, le germe de liberté semé par Alfieri se développait. En applaudissant chaque soir au théâtre les vertus antiques, la jeunesse piémontaise sentait monter à son front la honte de la servitude. La tyrannie étrangère à sa porte, dans cette belle Lombardie qu'elle reprochait à son roi de n'avoir point

' Par l'usage des patentes et des délég-ations, sans aucune enquête préalable, un propriétaire se voyait dépouillé de l'administration de ses biens; un débiteur obtenait du prince des délais indéfinis pour payer ses créanciers. La simple volonté du roi suffisait pour rendre nulles toutes les transactions civiles. Il faut lire, si l'on veut se faire une idée exacte des iniquités d'un tel régime, l'ouvrage du comte de Sanla-Rosa.

- Le système de la conscription était juste, mais dur. L'infanterie était bien organisée, mais les états-majors étaient trop nombreux; les grades se donnaient exclusivement à la noblesse; le matériel était incomplet, le personnel insuffisant; on avait fait beaucoup de dépenses pour l'artillerie, mais sans discernement. « Il en résultait, dit Santa- Rosa, que le Piémont, surchargé par les dépenses militaires, n'avait point d'armée, car il n'existe véritablement d'année que dans un pays où les troupes iieuvent passer à l'état de guerre avec rapidité et sans secous.'^e. »

assez disputée à l'Autriche S lui faisait paraître plus insupportable encore la tyrannie domestique. Des fréquentations nouvelles avec la noblesse républicaine de Gênes, l'exemple de l'aristocratique et libre Angleterre que l'on allait visiter, le retour au foyer de ces soldats qui, après avoir servi dans les armées françaises, rapportaient dans leur pays la passion de l'égalité et l'exaltation de l'honneur, toutes ces excitalions entretenaient dans les âmes un ferment généreux. La révolution de Naples, en 1821, devait faire éclater au dehors des sentiments depuis longtemps contenus. Quand la nouvelle en arriva à Turin, l'on y vit tout à coup, comme par magie, se répandre une multitude de feuilles imprimées, qui toutes demandaient la liberté constitutionnelle. Lorsqu'on sut que l'Autriche faisait des préparatifs pour venir au secours du roi de Naples, l'opinion se prononça. Dans une Adresse au Roi, dans un écrit intitulé : Devoir des 'Piémontais, on repoussait avec indignation la pensée d'une entente possible entre la maison de Habsbourg et la maison de Savoie; on insistait sur la nécessité d'une constitution; on suppliait Victor-Emmanuel de se mettre à la tête du mouvement. Le jour où l'on apprit que les troupes autrichiennes avaient franchi le Pô, une proclamation jetée à la fois dans toutes les garnisons appela le roi et l'armée à la guerre nationale.

Mais le silence de la cour, la répression de quelques manifestations de la jeunesse universitaire firent comprendre aux libéraux qu'ils n'avaient rien à espérer du

' On croyait, à tort sans doute, que le roi Victor-Emmanuel avait laissé échapper au congrès devienne l'occasion propice de revendiquer pour sa dynastie la couronne de Lombardie.

pouvoir. L'ennemi, qui s'avançait à grands pas, ne laissait plus de temps à la réflexion. Une conjuration se forma : conjuration, aristocratique, militaire et royaliste, qui comptait dans ses rangs l'élite de la noblesse et qui, afin de mieux marquer sa loyauté, voulut prendre pour chef un prince du sang; mais conjuration italienne avant tout qui imposait au prince de Carignan un programme tout national. « Les conjurés, écrit l'un d'entre eux, — Santa-Rosa — lui dirent qu'il avait devant lui l'Italie et la postérité, et que la révolution piémontaise devait commencer l'époque la plus brillante de la maison de Savoie. )) — « Cette époque est européenne, disait encore Santa-Rosa; il s'agit pour les Italiens de marcher dans les voies de la civilisation à un rang digne de leur génie. » Devançant les philosophes et les hommes d'État de nos jours, la conjuration piémontaise intéressait à sa cause l'Europe tout entière à qui elle promettait, en retour de l'indépendance italienne, un repos que menaçaient incessamment les révoltes de l'Italie. Elle recommandait aux peuples des diverses provinces la concorde, l'oubh des rivalités passées; elle avait foi dans cette gloire nationale que le génie d'Alfieri lui avait révélée*.

On sait comment, dans quelles tristes circonstances, ce

* Pai' une de ces coïncidences qui se produisent fréquemment entre la préoccupation générale des esprits et le hasard des événements, ce lut la ville d'Asti qui, l'une des premières, ouvrit ses portes à un régiment insurgé. Officiers et soldats, en passant devant la maison où naquit Alfieri, saluèrent de leurs acclamations celte grande mémoire. « Ils croyaient, dans leur enthousiasme, dit Santa-Rosa qui les commandait avec le comte Lisio, voir s'ouvrir devant eux l'ère de gloire que le poète ciloyen avait prédite à l'Italie. »

premier élan national de la noblesse piémontaise se vit trahi. Au moment de l'action, le prince de Carignan se dérobe à ses engagements. Victor-Emmanuel appelle contre ses gentilshommes qui « voulaient le faire roi de six millions de sujets » le secours de ses oppresseurs. 11 ouvre l'entrée de son royaume aux Autrichiens. Dans les champs de Novare, deux fois funestes, il leur livre l'honneur de son armée; il remet dans leurs mains ses forteresses, La proscription, la confiscation, la mort frappent sans merci dans les rangs des patriotes. Isolé plus que jamais sur un trône que protègent des baïonnettes étrangères, le roi de Sardaigne, sauvé par l'Autriche, redevient « le moins indépendant des princes; » il règne tristement sur « le plus malheureux des peuples. »

Son successeur, Charles-Félix, ne changea rien aux conditions du pays. Après lui, en 1851 , Charles-Albert apporta au rang suprême un nom détesté, doublement suspect; en Italie, depuis 1821, on le regardait comme un traître à la cause des peuples^; dans les cours étrangères, il était considéré comme un traître à la cause des rois ^. Entouré des réactionnaires les plus aveugles de toute la Péninsule, sous l'influence d'un clergé hostile à fout progrès, pendant les douze premières années de son règne, il ne voulut ou ne sut rien faire pour améliorer le sort de ses sujets. Mais, sous

* a Nessuno fu traditoi'e, fuorchè il destino. » Nul ne fut traîlre, hormis le destin, » écrivait Mazzini en 1847. C'est aujourd'hui le sentiment de l'Italie tout entière. Ce sera le jugement de l'histoire.

^ L'Autriche avait poussé le mauvais vouloir envers Charles-Albert jusqu'à demander son exclusion du trône, en laveur du duc de Modène, par l'abolition de la loi salique. Ce tut le gouvernement français qui s'opposa à ce changement.

cette indifférence apparente, l'âme de Charles-Albert cachait des ressentiments profonds. Il ne pouvait oublier la honte de Novare. Le pays non plus ne l'oubliait pas. La conjuration de 1821, malgré sa malheureuse issue, avait très-fortement ébranlé les imaginations. Une heure avait suffi pour montrer au peuple piémontais les changements rapides qui s'étaient opérés dans son sein. Des rangs d'une aristocratie immobile, impénétrable aux idées nouvelles, une jeunesse libérale et ardemment novatrice avait surgi tout d'un coup. On l'avait vue, tendant la main au clergé, s'alliant à la bourgeoisie *, répondant d'un bout à l'autre de la Péninsule au cri patriotique de la révolution napolitaine, proclamer l'union des classes et l'union des peuples dans la liberté. Dispersée, cruellement éprouvée dans l'exil, elle y gardait intacte, avec son honneur, sa foi politique. En allant combattre pour l'indépendance de la Grèce, elle conquérait les sympathies de l'Europe libérale; elle lui dénonçait les atrocités du despotisme autrichien. Elle prononçait enfin des paroles prophétiques qui relevaient les courages et les espé. rances : « L'Italie est conquise, elle n'est pas soumise, disait-elle par la bouche de Santa-Rosa; la puissance autrichienne peut retarder le moment, mais elle ne fera que rendre l'explosion plus terrible. L'émancipation de l'Italie sera l'événement du dix-neuvième siècle. » De telles paroles, après de tels actes, n'étaient pas dites vainement; vingt années de silence ne les devaient point effacer. Ce fut assez

' Les évoques d'Asti et de Vigevano s'étaient ouverlement prononcés pour le mouvement. Le médecin Rattazzi, père d'Urbano Rattazzi, aujourd'hui président de h Ciiambre, formait, avec plusieurs autres notables de la bourgeoisie, la junle provisoire d'Alexandrie.

d'une heure de réalité pour donner aux espérances populaires la puissance d'un renouvellement indéfini.

Frappée dans ses plus illustres représentants, l'opi-r !iion libérale n'en continuait pas moins de se répandre ; le roi lui-même en restait quelque peu atteint. A tout hasard, il préparait son armée à la guerre contre l'Autriche; il laissait même insensiblement se détendre les ressorts du gouvernement absolu; il accueillait quelques projets favorables à la formation de l'esprit public. En 1851, il créait le conseil d'État. Dans l'année 1842, il abolissait la confiscation, autorisait des associations, des congrès, où, tout en paraissant ne s'occuper que d'agriculture et de science, on tenait en éveil le sentiment national et l'on touchait, à l'occasion, les questions politiques. Quelques journaux étaient tolérés. Us secondaient ce mouvement qui , longtemps incertain, moins avancé sous bien des rapports que le mouvement de IS^l, circonscrit dans un libéralisme exclusivement piémontais , antifrançais, Misogallo ^ à la suite d'Alfieri, tout à l'admiration de la constitution anglaise, prit soudain, vers l'année 1845, des allures plus résolues. Il reçut une impulsion plus vive d'un homme que sa naissance et sa vocation avaient mis à même de comprendre, beaucoup mieux que les patriciens, le véritable esprit du temps. Cet homme était l'abbé Gioberti.

' C'est le titre d'un ouvrage posthume d'Alfieri.

fV

Né à Turin, dans les rangs de la petite bourgeoisie, le 5 avril 1801, d'une famille où le sang français se mêlait au sang piémontais, Vincenzo Gioberti était entré tout jeune dans l'Église. Ses aptitudes, la nature de son esprit l'avaient porté à étudier les origines et à rechercher les principes de l'institution chrétienne ; il y avait trouvé la démocratie; et, dès lors, sa vigoureuse pensée avait conçu le plan d'une philosophie à la fois orthodoxe et révolutionnaire qui, rappelant l'Église et l'État à leurs conditions primitives, rétablirait dans la société une harmonie détruite par les envahissements du sacerdoce et par les usurpations des princes. Sollicité par l'extrême malheur des temps à en chercher le remède,. Gioberti se persuada que le pontificat romain avait la puissance d'affranchir l'Italie, et qu'on pourrait lui en inspirer le désir. Les succès du jeune prêtre dans la carrière ecclésiastique \ la pureté de sa doctrine et l'intégrité de ses mœurs lui donnaient l'autorité ; il en profita pour exposer ouvertement ses idées. Plus d'une analogie s'y rencontrait avec les idées de Mazzini, qui, lui aussi, voulait édifier la démocratie sur la religion et prenait pour devise : Dieu et le peuple. Le journal la jeune Italie ouvrit ses colonnes à l'abbé Gioberti. En 185."), il y publiait une série d'articles, signés Démophile,

' Presque au début, il avait été nommé chapelain liu roi Cliarles- Félix et reçu docteur en théologie à l'université de Turin.

et se trouvait ainsi, bien qu'étranger aux sociétés secrètes, compromis dans les conspirations qui préparaient l'expédition de Savoie. Banni sans jugement, après une détention illégale, sous le prétexte unique « qu'il était au fait des projets de certains conspirateurs, » il habita Paris, puis Bruxelles, où, pendant l'espace de dix années, il médita, il mûrit ses conceptions politiques. Dans ce milieu plus libre et plus européen, Gioberti, dont la souplesse d'esprit égalait la force, se dégagea complètement du radicalisme mystique de Mazzini. Après avoir fait paraître plusieurs ouvrages de spéculation et de critique^il publiait, en 18-45, le livre extraordinaire qui fit la gloire et la popularité de son nom : La Primauté morale et politique des Italiens -.

Dans un vaste tableau historique, à la fois savant et passionné, l'abbé Gioberti exposait à l'Italie tous ses droits anciens à la prépondérance, à ce qu'il appelait la primauté européenne ; il lui disait les malheurs et les fautes qui l'avaient fait déchoir ; il lui proposait le moyen assuré de reconquérir, avec sa liberté, sa gloire première.

La science encyclopédique que l'abbé Gioberti montrait dans ce livre, mais surtout le patriotisme ardent qui le vivifiait excitèrent l'enthousiasme. La pensée dominante de cet ouvrage singulier répondait d'ailleurs à la préoccupation générale. Ce qui avait été vaguement senti jusque-là, on le voyait énoncé avec méthode et précision. Aux chants tragiques de la muse patricienne, aux voix confuses d'un

* Traité du Surnaturel, 1858; Introduzione allô studio délia fîlosofia, 18")9; Les Erreurs religieuses et politiques de Lamennais. 18iO; Del Bello, [M[; Errori filosofici d'Antonio Rosmiiii, 1842.

- Il Primato civile e morale degF Italiani. Paris, 1845.

FLORENCE ET TURIN. !2i9

mysticisme populaire, aux accents plus anglais qu'italiens d'un libéralisme aristocratique, Gioberti ajoutait la parole rationnelle d'un homme de classe moyenne qui, nourri de la tradition nationale au sein de l'Église nationale, y trouvait sans effort tous les éléments de la vie nouvelle.

Dans le livre du PrimatOy Gioberti, fidèle à ses premiers engagements, se déclare en théorie républicain; mais il s'est instruit à l'école de Machiavel à considérer beaucoup moins les théories que les circonstances. 11 reconnaît dans la suite des événements ce qu'il appelle « la révélation continue de la Providence. » 11 sait, comme il le répète fréquemment, varier selon les temps, variare priidentemente seconda i tempi, et conseille à ses concitoyens de se rallier tous à la monarchie constitutionnelle. Il veut la fédération des Etats italiens sous le protectorat du souverain pontife. Néanmoins, on voit clairement que ce n'est pas là pour lui un moyen unique de salut. Il propose ce qui lui semble le meilleur au moment où il écrit, la seule chose qui soit, à ses yeux, actuellement possible. A cette heure, il espère en la papauté ; il la croit vivante dans les cœurs italiens, mais il croit bien plus fortement encore à l'avenir de la maison de Savoie; il établit avant tout, il met au-dessus de tout les droits du Piémont à ce qu'il appelle Yhégémonie. « Le Piémont, écrit-il, a gardé à l'Italie l'honneur des armes ; il lui a donné le poëte le plus national et le plus libre des temps modernes, quasi un nouveau Dante, dans Victor Alfieri. Tout conspire, ajout e-t-il, à faire croire que la maison de Carignan est destinée à accomplir cette œuvre (l'indépendance de l'Italie). La nature des temps, les désirs des hom-

mes, les conditions universelles de l'Europe, le caractère même de l'auguste maison l'y invitent. Si le Piémont est le bras de l'Italie, l'Italie est le cœur et la tête du Piémont '. ))

Toutefois, malgré cette conception très-nette du rôle qui appartient à son pays natal et à la dynastie de Savoie, Gioberti laisse entendre qu'il ne rejette de parti pris aucun autre moyen d'affranchissement. Ce qu'il veut, ce qu'il attend d'un avenir prochain, c'est la régénération de l'Italie. « Elle se fera, écrivait-il après les déceptions de l'année 1849, avec le pape, sans le pape, ou malgré le pape. » Et, si l'on y regarde de prés, on voit qu'il sous-entend : avec le roi, sans le roi, malgré le roi. Celle régénération ne peut s'opérer qu'apri'S l'indépendance conquise; c'est donc à l'indépendance qu'il convie toutes les forces de la nation, les princes et les peuples. Quant à l'unité, Gioberti n'en croit pas l'heure venue; l'Europe, dit-il, ne la souffrirait pas. Dans les circonstances présentes, l'Italie ne peut aspirer qu'à des réformes partielles ; ces réformes amèneront l'union des esprits ; l'union une fois obtenue, il sera possible, facile de conquérir l'indépendance. Celle-ci, enfin, produira l'unité italienne qui estle butsuprême, le dernier ternie des efforts de la nation.

On le voit, la politique de Gioberti procède avec une méthode rigoureuse. Il mesure exactement, et comme s'il était sans passion, l'éloignement du but, les obstacles à franchir ; il marque, en quelque sorte, les étapes successives de la liberté; il ne veut pas aujourd'hui ce qui ne sera possible

' 11 Primato.

qiiû demain. Tout en travaillant, avec la conscience de ce qu'il fait, à l'une des plus grandes révolutions du monde, il se conforme aux lois de l'histoire.

C'est parla, par cet ordre, par cette discipline imposée dés les premiers jours au mouvement piémontais, que Gioberli a exercé sur les événements une influence considérable; c'est ainsi qu'il a pu, secondé par l'esprit de méthode naturel au peuple subalpin, donner à la révolution italienne tout à la fois une force de continuité et une puisssance de transformation qui ont manqué à la plupart des révolutions populaires.

Le livre du Primato fut pour l'Italie, mais surtout pour le Piémont, une révélation soudaine. Dans ce pays véritablement catholique, la parole d'un prêtre portait avec elle une sorte d'infaillibilité. D'ailleurs, à l'exemple d'Âlfieri, Gioberti s'était étudié à revêtir ses pensées d'un beau langage, trouvant, avec le grand poëte, qu'il était indigne de défendre dans un idiome barbare la cause nationale, « la causa patria con harhara favella, » et voulant tenter, c'est lui qui nous l'apprend , de séduire par les magnificences du style les esprits qui ne seraient point assez touchés par la justesse des idées. Il y réussit. Une portion considérable des classes lettrées, le jeune clergé surtout, entra avec ardeur dans les sentiments de Gioberti. On pouvait être à la fois libéral et catholique ; la papauté n'avait rien à craindre de l'affranchissement national ; elle en recevrait même une splendeur nouvelle : c'était là une persuasion trop conforme aux vœux des Piémontais pour ne pas gagner rapidement les esprits. Une propagande d'un genre tout nouveau se fit, qui bientôt fut signalée à l'Au-

■25iJ KLOUEISCE ET TURIN.

triche coninie étant « plus dangereuse que la propagande révolutionnaire et préparant des événements d'une nature très-grave'. »

Tout-puissant sur l'imagination du clergé, le Primato n'eut guère moins d'effet sur l'esprit de la jeune noblesse, qui, depuis les désastres de 1821, demeurait comme étrangère à la chose publique, et dont il raviva le patriotisme. Ce fut en annotant un volume du Primato que le comte César Balbo réunit la matière et composa le plan des Espérances de i Italie (1844). Ce furent les sévérités du prêtre Gioberli qui permirent à Massimo d'Azeglio de reprocher au clergé romain, dans un pamphlet éloquent ^, les calamités qui pesaient sur les Romagnes. Enfin, Charles-Albert luimême, en accueillant favorablement le livre révolutionnaire^, contribua ^ propager les idées qu'il contenait. Le souverain pontife ne cachait pas non plus la vive impression que lui avait causée la lecture du Primato; et le philosophe piémontais a pu dire, sans crainte d'être démenti : « La doctrine de la primauté est le fondement de l'italianité. La dottrina del primato è il fonda7nento deW italianità. »

L'histoire des soulèvements itahens dans les années 1847, 1848, 1849, est trop connue pour qu'on la répète ici. Il suffit, d'ailleurs, pour l'intelligence de ce que j'en veux diie, de remarquer que le mouvement libéral, commencé en Piémont par les réformes (1847) et par la con-

* Lettre du chevalier de Mcnz au prince de Metlernicli, 4 mai 1846. - Ultimi casi di Romagna . Dernières affaires de Romagnc, 1846. ^ A partir de l'année 1845, Charles-Albert, qui avait exilé Gioberti, lui lit sur sa cassette une pension.

vocation du premier parlement (1848), demeura purement piémonlais aussi longtemps qu'il fut soumis aux influences aristocratiques des Revel, des Villamarina, etc., et qu'il ne parut avoir d'autre but que de donner au royaume de Sardaigne des institutions constitutionnelles, La politique ne prit un sens et un accent véritablement italiens que par l'entrée aux affaires de Vincent Gioberli qui revendiqua hautement pour lui et pour ses collègues l'appellation de ministère démocratique.

Ce fut le 16 décembre 1848 que l'auteur du Primato se vit appelé à présider les conseils de Charles-Albert. Six années s'étaient écoulées depuis la publication de ce livre, six années chargées d'événements. Bien qu'imparfaitement converti aux idées du grand Piémonlais, Charles-Albert était entré, lentement d'abord et comme à regret, mais enfin résolument, dans la voie des réformes. Dès la fin de l'année 1847, il avait amélioré l'administration et fait rédiger un nouveau code de procédure. Par l'établissement des conseils provinciaux et communaux, par la convocation de la garde civique, il préparait le régime représentatif. En apportant la plus stricte économie dans les dépenses, en travaillant à la réorganisation de l'armée, en formant avec les États romains et la Toscane l'union douanière, il rassemblait ses forces pour la lutte prochaine contre l'Autriche; il donnait enfin le statut (4 mars 1848). Vingt jours après, à l'appel des Lombards, il passait le Tessin et plaçait hardiment l'écude Savoie sur la bannière aux trois couleurs de l'indépendance italienne.

Par malheur, le caractère du prince, les défiances qu'inspiraient les souvenirs de sa jeunesse, la crainte de la révo-

25i FI.OUEINCE ET TUUIN.

lution ([ui venait d'éclater en France, les répugnances de la noblesse conservatrice et l'impatience des radicaux empêchaient le mouvement régulier de la réforme monarchique en lui suscitant des difficultés que la précipitation des événements ne laissait pas le loisir de résoudre. L'armée qui n'avait été, pendant les longues années du gouvernement absolu, qu'un instrument de répression à l'intérieur et comme une avant-garde de l'armée autrichienne, était loin de répondre aux soins qu'en avait pris Charles- Albert et à l'idée qu'il s'en était faite dans les revues et les parades ^ A l'entrée en campagne, cette armée que le roi croyait prête ne comptait pas plus de vingt-cinq mille hommes, et bientôt il devint manifeste que la troupe piémontaise ne pourrait continuer longtemps de se mesurer avec les soldats autrichiens. Toutefois, cette première campagne, bien qu'elle fût conduite avec mollesse et qu'elle parût entreprise dans un esprit plus dynastique qu'italien, eut des combats heureux et de très-beaux faits d'armes. Il n'en allait pas ainsi de la lutte parlementaire; une appréhension excessive du parti mazzinien, une antipathie

' Charles-Albert, on le sait, travailla constammetit à la réorganisation de l'armée; il y consacrait vingt-cinq millions sur un budget de soi.\ante-(iuinze. Par le système des contingents, il avait établi dans ses États une sorte tle Landweiir. L'arti'lerie et la cavalerie sardes étaient excellentes, mais trop peu nombreuses. Les soldats de Tintanterie, obligés à un service de seize années, ne passaient d'habitude que quatorze mois sous les drapeaux. L'état-major, d'où l'on avait soigneusement écarté les officiers qui avaient servi sous l'empire, man- (piait également de connaissinces théoriques et d'expérienèe pratique. Les olticiers n'avaient point vu le feu et n'exerçaient point d'ascendant sur le soldat ([ui n'apportait qu'indifférence et lenteur dans l'obéissance militaire.

prononcée pour la France républicaine S une grande faiblesse pour le vieil esprit du municipalisme lurinois, une inexpérience complète de la vie constitutionnelle, amenèrent des débats orageux et stériles où s'usèrent l'un après l'autre le ministère Balbo, les cabinets Casati et Perrone. L'opposition demandait à grands cris la convocation d'une assemblée constituante souveraine pour statuer sur les conditions du royaume de la haute Italie (c'est ainsi que l'on désignait à l'avance l'État qui allait se former par la conquête de la Lombardo-Vénétie, et par la réunion qu'on négociait des duchés de Parme, de Modène et de la principauté de Monaco). Le gouvernement toujours indécis, la majorité municipale qui craignait de voir Milan devenir la capitale de l'ItaUe s'efforçaient d'ajourner cette convocation, et proposaient de réunir des consultes particulières pour chaque province. Dans ces débats, un temps précieux se perdait; l'armée Subissait des revers. Le parlement effrayé donnait la dictature au roi; mais des murmures, des bruits de trahison, témoignaient que Charles-Albert n'avait plus de pouvoir sur les esprits. Vainement ordonnait-on la levée en masse, le pays restait comme paralysé sous les influences contradictoires qui précipitaient ou retenaient la révolution.

C'est au milieu de ces circonstances difficiles que Gio-

* Cette antipathie était si forte, que le gouvernement de Turiii attendit jusqu'au mois de juillet pour reconnaître olficiellement la république, et cela malgré les témoignages multipliés d'intérêt et de bienveillance que le gouvernement provisoire, la commission executive et le général Cavaignac ne cessèrent, quoi qu'on en ait dit, de donner à la cause italienne.

berti était rentré dans sa patrie. II y avait reçu un accueil enthousiaste. Sa popularité s'était accrue par le refus qu'il avait fait de siéger au sénat. II avait été élu député par acclamation; et peu après, dans une tournée politique entreprise pour combattre à Milan l'influence de Mazzini, à Florence et à Rome les opinions hostiles au Piémont, il s'était vu porté en triomphe. De retour à Turin, il trouva la Chambre, qui avait commencé la session le 8 mai 18i8, remplie de ses partisans, et, comme on le pressait vivement d'entrer aux affaires, il consentit à devenir ministre de l'instruction publique dans le cabinet Casati. Mais ce cabinet hétérogène assumait une tâche au-dessus de ses forces. Les rapides succès des troupes autrichiennes, l'armistice de Salasco rendaient d'heure en heure la situation plus critique. Le parti démocratique exigeait qu'on soutint la guerre à outrance ; le parti conservateur, M. de Revel en tête, estimait la chose impossible et voulait qu'on acceptât la médiation offerte par la France et par l'Angleterre. Charles-Albert essayait de former un cabinet mixte avec M. de Revel et Gioberti, mais la situation ne comportait plus de tels compromis; M. de Revel l'emporta. Aussitôt l'opposition lui fit une guerre acharnée; Gioberti l'accusa de tenir un double langage, l'un de parade, fier et patriotique, pour le peuple, l'autre, le vrai, humble et servile, pour l'Autriche. Il dénonçait au pays la politique honteuse du ministère qui abandonnait la Lombardie pour sauver le Piémont et ne sauvait le Piémont qu'aux dépens de l'honneur. Pendant ces tristes débats Charles-Albert méditait sa revanche contre l'ennemi. Reconnaissant combien le talent avait

manqué à ses généraux, il demandait à la France l'un de ses meilleurs hommes de guerre, Chargarnier, Lamoricière ou Bedeau, pour rentrer en campagne'. Dans la nouvelle session, ouverte le IG octobre, les élections partielles donnaient au parti de la guerre une grande majorité qui portait à la présidence de la Chambre Vincent Gioberli. Peu après, poussé par l'opinion, appelé par le roi, il acceptait la présidence du conseil, et, sur le refus des conservateurs libéraux, il composait le cabinet des hommes les plus connus pour leur opinion démocratique.

Ici commence Tune des phases les plus étranges de la révolution italienne. La tentative en quelque sorte désespérée de Vincent Gioberti, bien qu'elle dût échouer complètement et ne laisser dans l'esprit même de celui qui 1 avait conçue que le souvenir d'une erreur, n'en reste pas moins un témoignage extraordinaire de la souplesse du génie itaUen, et surtout de cette indomptable itaiianité qui se reproduit sous toutes les formes, saisit toutes les occasions, accepte tous les moyens, essaye de toutes les armes, et s'appelle tour à tour et toujours avec passion empire, papauté, royauté, république. Cette itaiianité n'eut jamais de représentant plus opiniâtre et plus flexible tout à la fois que l'abbé Gioberfi.

Au moment périlleux où il consentait à prendre des

* Il y eut à ce moment de bien déplorables contradictions dans le fîouvernemenl piémontais. Pendant que l'envoyé sarde demandait à Paris un secours de trente à cinquante mille hommes, le ministre de la guerre, Dabormida, déclarait à la tribune « qu'on ne pouvait se Ger à une arm('e composée de pères do lamilio, et que la guerre contre l 'Autriclie était impossible. »

258 FLORENCE ET TORIN.

mains du souverain la direction du gouvernement, il aurait pu dire avec Bossuet : Tout est en proie. La Lombardie retombée sous le joug étranger ; Rome et Florence en pleine révolution; le pape à Gaëte; àNaples, un roi absolu; la confusion, la discorde partout; la vengeance autrichienne suspendue sur l'Italie entière ; le Piémont abattu, n'ayant plus d'autre espoir que d'arracher encore au hasard d'une guerre inégale ou à des négociations humiliantes une existence chétive: telle était la situation calamiteuse à laquelle il lui était imposé de trouver le remède.

Qu'y avait- il à faire qui ne fût téméraire jusqu'à la folie ou prudent jusqu'à la honte? Pour se soustraire à cette fatalité, le ministre de Charles-Albert fit un effort prodigieux. Dans ce naufrage des princes et des peuples, des hommes et des partis, où chacun rejetait sur autrui le malheur des temps, il résolut de sauver du moins l'avenir. Reconnaissant l'impuissance de la révolution à soulever les masses, il voulut, en exécutant lui-même les desseins de l'ennemi, en restaurant les princes détrônés, sauvegarder l'indépendance italienne. 11 offrit à Pie IX, au grand-duc de Toscane, l'intervention piémontaise pour les ramener dans leurs États et les réconcilier avec leurs sujets ^ Il voulut mettre l'épée de Charles-Albert au service de l'Église romaine et de la ligue italienne. Il ne demandait en revanche des sacrifices du Piémont que la dictature du roi-soldat jusqu'à la convocation d'une assemblée nationale

* GioLerti envoyait à GaiHe le marquis de Montezemolo et Mgr Ricardi, évèque de Savone, pour exliorter le pape à rentrer dans Rome, en lui offrant de mettre sous ses ordres une garnison de vingt mille hommes, aux frais du Piémont.

qui constituerait en toute souveraineté l'état définitif de l'Italie.

Certes, ce n'était pas là une conception vulgaire, et le temps a montré, bien qu'en l'emportant avec lui, que, si elle n'était pas réalisable, des projets plus absolus, la fédé' ration républicaine ou l'unité monarchique, par exemple, ne l'étaient pas à ce moment davantage. Les instances de Gioberti auprès du pape pour lui faire accepter le secours du Piémont ; ses négociations avec le roi Ferdinand pour l'attirer dans la ligue italienne ; avec les gouvernements révolutionnaires de Florence et de Rome, pour obtenir quelques sacrifices aux nécessités du moment; son habileté à intéresser les gouvernements anglais et français ^ à l'œuvre des restaurations constitutionnelles ; ses efforts pour retenir les impatiences de Charles-Albert qui brûlait de reprendre les hostilités; ses tentatives de réconciliation entre les partis, au sein du parlement, montrent une activité d'esprit prodigieuse ^. Giobeili ne pouvait pas réussir, cela ne fait plus de doute aujourd'hui; mais du moins s'il fut vaincu, ce ne fut pas par défaut de persévérance ou de capacité, ce fut par la force des choses. Les aveuglements de la passion révolutionnaire, les duplicités de la cour de Rome, qui feignait de l'écouter tout en s'arran-

' Le ministre de la Grande-Bretagne poussait à l'entreprise et promettait tout l'appui de son g-ouvernement pour en aider l'exécution.

- Gioberti négociait à la fois avec le pape, avec le roi Ferdinand avec le gouvernement provisoire de la Sicile, et avec Mazzini; il entrait en relation avec Kossutii. On lui a reproché ses inconséquences. Comme un navire en détresse, il taisait des signaux à tous les points de 1 horizon.

géant avec l'Aulriche, auraient suffi à déjouer ses desseins. L'âme à la fois hautaine, inquiète et indécise de Charles- Albert le rendait d'ailleurs tout à fait impropre au rôle politique que lui traçait son ministre.

Dans le conseil Gioberti ne s'accordait plus avec ses collègues sur la question de l'intervention armée en Toscane. Il fut contraint d'en appeler à des élections nouvelles qui, loin de lui être favorables, donnèrent raison contre lui à MM. Raltazzi, Sineo, Tecchio, Cadorna. Il dut se retirer. Après la défaite de Novare, le nouveau ministère, dont il fit partie, l'envoya à Paris en mission extraordinaire avec le titre d'ambassadeur. Mais n'ayant pas tardé à s'aperce * voir qu'un autre en remplissait, en réalité, les fonctions, il envoya sa démission au roi; puis, refusant les pensions et les honneurs qui lui étaient offerts, il reprit, dans une expatriation volontaire et dans une stoïque pauvreté, les méditations et les travaux de son premier exil. Il mourut enfin, seul et triste (26 octobre 1851), mais sans avoir douté un seul jour des destinées futures de la patrie. Il croyait plus que jamais, en mourant, à cette italianité à laquelle il avait consacré toute son existence, et se consolait de la ruine de ses desseins par la certitude que bientôt sa pensée, qu'il venait de fixer dans des pages immortelles ', ranimerait le patriotisme italien. Il prévoyait déjà l'action prochaine de l'homme de génie qui, après avoir été pour lui un généreux adversaire, devait puiser dans ses enseignements la hardiesse des grandes ambitions et la science de la politique.

' Le beau livre intitulé : Del Rinnovamenlo, où Gioberti se prononce pour l'unilé italienne et pour l'abolition du pouvoir temporel.

Cette année de 1851, où mourut Gioberti, était pleine de tristesse. Le Piémont ne se relevait qu'avec lenteur, en de pénibles efforts, du désastre de Novare. Novare avait tout perdu, tout entraîné dans sa fatale déroule. Un long cri de trahison, parti du champ de bataille et que répétait l'Italie entière, avait poursuivi dans l'exil le roi vaincu. Le nouveau règne, commencé sous les yeux et en quelque sorte avec la permission de Radetzky, semblait ne devoir jamais secouer la honte d'une telle origine. Dès ses premiers pas le gouvernement du roi Victor-Emmanuel avait été contraint de dissoudre le parlement et d'assiéger la seconde ville du royaume, qui se refusaient l'un et l'autre à subir une paix humiUante. C'étaient là de sombres auspices, et rien ne se présentait dans un prochain avenir qui fût propre à rassurer les esprits. Une armée démoralisée, des finances en désarroi, le pays écrasé d'impôts pour payer des revers *, un prince presque inconnu, déjà suspect à son peuple, des institutions sans racines, telles étaient les circonstances contre lesquelles entreprirent de lutter, avec courage et droiture, mais sans grande capacité politique, un petit nombre d'hommes qui, d'ailleurs, devaient s'estimer heureux s'ils parvenaient à maintenir

* L'indemnité stipulée dans le traité avec l'Autriche dépassait les revenus de l'État.

dans les États sardes les libertés constitutionnelles brutalement ôtées à tout le reste de la Péninsule. De l'influence piémontaise sur les autres États italiens, il ne pouvait plus être question. A Venise et à Rome, Manin et Garibaldi, les héros de Tindépendance républicaine, échappaient seuls à l'injuste retour des enthousiasmes trompés. Tous les gouvernements, tous les partis rejetaient à l'envi sur l'ambition piémontaise le malheur public. A peine le Piémont avait- il conquis sa place au sein de la famille italienne, qu'il s'en voyait banni. Tolérée par dos combinaisons diplomatiques où son intérêt propre n'était guère consulté, pressée, étouffée (>ntre la révolution et la réaction, la dynastie de Savoie demeurait dans ce qu'on appelait alors le concert européen, sans force, presque sans droits, inutile et comme à charge à tout le monde.

Heureusement, dans cet abandon général, le peuple piémontais ne s'abandonnait pas lui-même. Au lendemain de la défaite, l'ennemi encore sur le seuil, il avait su témoigner au nouveau roi, par son silence ou par ses acclamations, ce qu'il redoutait, ce qu'il voulait de lui, à quel prix il mettait son amour. Victor-Emmanuel avait compris ^ Bien avant que l'ambition de la gloire fût éveillée

• Je tiens d'un témoin oculaire un fait curieux sur ces premiers rapports du roi Victor-Emmanuel avec son peuple. Des bruits inquiétants s'étaient répandus sur l'attitude du prince pendant la bataille de Novare. On craignait que sous la pression de Radetzky, et par les conseils de son entourage composé en grande partie d'une noblesse frivole et antilibérale, Victor-Emmanuel ne révoquât le Statut L'accueil que lui fit la ville de Turin fut glacial. Le roi en parut affecté : a Qu'ont-ils donc? et pourquoi me reçoit-on ainsi?):- demanda-t-il à l'un des membres de la députation municipale qui venait lui pi'ésenter

dans son esprit, l'ambition d'être aimé possédait son cœur; et ce fut par ce sentiment très-profond que, dès les commencemeiils de son règne, l'opinion publique eut sur lui des prises faciles et fortes auxquelles il n'essaya jamais de se soustraire. De son côté, le peuple piéniontais, parla fidélité de son dévouement, méritait chaque jour davantage la sollicitude de son roi. 11 supportait sans murmure les impôts les plus lourds; il se montrait prêt encore, si l'honneur l'exigeait, à payer l'impôt du sang. Dans les élections fréquentes qu'une situation très-critique rendit nécessaires, il résistait aux suggestions révolutionnaires et il apportait au pouvoir royal un concours de plus en plus efficace, En agissant ainsi, il ne se trompait pas. Le souverain était ioyal. Victor-Emmanuel repoussait les propositions du gouvernement autrichien, qui offrait d'abandonner en partie ses exigences pécuniaires si la constitution était abolie. Au risque de s'attirer les ressentiments des princes restaurés, il ouvrait ses États et l'accès des fonctions publiques aux exilés italiens qui fuyaient la persécution. Tout d'abord, afin de bien marquer ses intentions hbérales, il avait appelé à la présidence du conseil le chevalier Massimo d'Azeglio, dont le nom seul était un engagement d honneur; el, depuis une année (octobre 1850), on voyait siéger, à côté du plus noble champion des libertés piémon-

l'iiommage de la ville. — « Votre Majesté m'autorise-t-elle à le lui dire? — Parlez. — Eh bien! sire, le peuple craint quon ne touche au Statut. — Ah! je le jure, s'écria le roi, jamais je ne manquerai à ma parole. Jamais je ne manquerai de respect à la mémoire de mon pore! » Et ses yeux brillèrent d'un éclat de sincérité qui porta la conviction dans l'esprit des assistants.

26i FLORENCE ET TURIN.

taises, un joiine publiciste qui passait pour avoir hâté, en 1848, par son activité et par son talent, la promulgation du Statut: Camille de Cavour.

A l'avènement de ce nom, que dix années de pouvoir ont élevé si haut, à l'entrée dans la carrière politique du ministre qui a donné à son roi une couronne et à son peuple la liberté, on supposerait qu'un grand mouvement d'opinion a dû soudain se produire : il n'en fut pas ainsi.

Lorsqu'à la mort du comte Pietro di Santa-Rosa, Camille de Cavour reçut des mains de Victor-Emmanuel le portefeuille de l'agriculture et du commerce, il s'était fait remarquer déjà par sa verve dans le journalisme et l'on augurait bien de ses talents administratifs; mais il ne s'était déclaré encore pour aucun des partis qui divisaient le Piémont, et l'on restait fort en doute sur la nature de ses opinions politiques.

Dans sa famille, de vieille race piémontaise, les idées nouvelles n'avaient point eu d'accès. Son frère aîné, le marquis Gustave de Cavour, appartenait au parti clérical. Son père, par la rigidité avec laquelle il avait exercé à Turin les fonctions de vicaire ou préfet de police, s'était rendu très-impopulaire. Lui-même, lorsqu'il rentra dans sa ville natale, après de fréquents séjours à l'étranger, n'était accueilli qu'avec réserve dans les cercles où se réunissait la jeune noblesse libérale. Gioberti, dont la pénétration avait senti là une force cachée, signalait comme un progrès, mais aussi comme un danger, l'entrée aux affaires du comte de Cavour. Il le trouvait trop Piémontais; il se demandait, ne l'espérant qu'à demi, s'il quitterait les errements de la vieille politique.

En effet, rien ne pouvait à celte heure donner aux partisans de la politique nationale la moindre assurance que le comte de Cavour en serait le représentant, Camille de Cavour n'était porté à Yitalianité ni par ses origines, ni par son éducation, ni par les influences qui eurent la première paît à son développement ^ Pour se transformer comme il le fit, pour devenir de patricien conservateur ou libéral à la façon des wighs et des tories, démocrate jusqu'au suffrage universel, unitaire jusqu'à l'expédition de Naples, intrépide allié tout ensemble du césarisme français et de la révolution européenne, Camille de Cavour eut à dépouiller ses inclinations personnelles, ses défauts, ses qualités propres, tout ce que le sang, l'habitude et les livres avaient mis en lui de contraire à Xitalianité.

Afin de s'expliquer cette grande évolution politique et ses contradictions apparentes, il convient de la suivre attentivement. Nous arriverons ainsi, non-seulement à comprendre une intelligence digne d'étude, mais encore à pénétrer l'esprit d'une nation; car jamais existence individuelle ne fut plus entièrement identifiée à une existence nationale, et jamais le mot d'homme d'État ne reçut des événements une acception plus haute et plus vraie.

* « Cavour n'est point riclie de ce don [Vitalianité] écrivait Gioberli. Par ses instincts, ses sentiments, ses connaissances acquises, il est presque étranger à l'Italie; il est Anglais par les idées, Français par le langage. » « 11 Cavour non e ricco di quesla dote; anzi pei sensi, gl' istinli, le cognizioni è quasi estraneo da Ilalia; Anglico nelle idée, Gallico nclla lingua. »

-im FLOP.ENCE ET TURIN.

Le 10 août 1810, Camille Benso de Cavoiir naissait, à Turin. Sa mère, Adélaïde de Sellon, qui appartenait au patriciat de Genève, avait quitté la religion protestante pour épouser Michel de Cavour. Sa grand'mère, une demoiselle de Sales, avait été dame du palais de la princesse Borglièsc qui tint le jeune Camille sur les fonts de baptême. Pour accroître une fortune médiocre, l'activité du marquis de Cavour s'était tournée vers la spéculation, principalement vers le commerce des grains, ce qui n'avait pas peu contribué à l'impopularité de son nom.

L'éducation première du jeune Camille fut confiée, suivant l'usage, à un ecclésiastique. Suivant l'usage encore, son père le fit entrer (1820) à l'École militaire où il fut inscrit au nombre des pages du roi. Dès ce temps, l'indépendance de son esprit se faisait connaître ; Charles-Félix le jugeait impropre au service de cour*. A dix-huit ans, après de brillants succès dans les mathématiques, il sortait de l'École avec le grade de lieutenant du génie. Bientôt après, comme on voulait l'envoyer en garnison au fort de Bard pour le punir de quelque liberté de paroles au sujet des affaires publiques, il donnait sa démission.

1 « On m'ôte mon bât, » disait dédaigneusement le jeune Camille, en se voyant rayé de la liste des pages. Alfieri, à peu près dans les mêmes circonstances, se comparait, lui aussi, « à un âne, parmi des ânes, sous la conduite d'un Ane. »

FLORENCE ET TURIN. 2fi7

C'est à partir de cette époque (1851) que, durant l'espace de quinze années, Camille de Cavour fréquenta la ville de Genève, où, par ses alliances maternelles, il se trouvaitnaturellement dans une société d'élite et admis malgré sa jeunesse à l'intimité des Sismondi, des Rossi, des deCandolle, des La Rive. Observateur réfléchi, habituellement silen- , cieux, il se montrai' empressé d'acquérir des notions exactes, principalement en économie politique et dans les sciences qui s'y rapportent. Par la soudaineté de ses questions qui allaient droit au fond des choses, par la façon vive et franche dont il abordait les idées, il surprenait dés^ lors les graves personnages qu'il interrogeait. D'une première excursion à Londres, il rapportait, comme l'avait fait Âlfieri, une profonde admiration pour ja société anglaise. 11 prenait de son aristocratie cette opinion qu'elle était la pierre angulaire de V édifice social européen. Rentré dans son pays — il avait alors trente-trois ans — il sentit péniblement, comme le poêle d'Asti, le contraste entre ce qu'il voyait à Turin, et ce qu'il venait de voir chez l'un des plus grands peuples qui ait honoré le genre Immain \ L'activité de son esprit fut fortement excitée par le désir de communiquer à ses compatriotes la connaissance qu'il avait acquise des institutions et des mœurs de l'Angleterre. Il pubha dans les revues françaises et italiennes "- une série d'articles qui furent remarqués.

De concert avec MM. de Ralbo, d'Azeglio, de Santa-Rosa, il concourut à la création de la Société d'agriculture

' Considérations sur l'état actuel de l'Irlande et sur son avenir. - Dibliotltéque universelle de Genève; Bévue nouvelle; Annali di stalistica; Gazetta deW associazione agraria.

(25 août 1842). La mort de son père l'ayant mis peu après en possession de terres considérables, il commença d'appliquer les théories qu'il avait plus que personne contribué à répandre. De 1842 à 1847, il fit, dans de vastes proportions, les premières opérations de drainage qu'on ait tentées en Italie; il enrichit ses fermiers et s'enrichit lui-même par des expériences heureuses. Il établit des bateaux à vapeur sur le lac Majeur, créa une banque et une manufacture de produits chimiques à Turin, forma une compagnie pour obtenir la concession du chemin de fer d'Alexandrie, etc. Vers la fin de l'année 1847, il profitait de quelques libertés accordées à la presse périodique, et fondait, avec MM. de Balbo, Galvagno, Santa-Rosa, un journal qui parut le 15 décembre sous ce titre significatif: Il Risorgimento (la Résurrection).

Le programme de M. de Cavour était très-semblable à celui de l'abbé Gioberti : indépendance nationale, ligue des princes italiens entre eux, union entre les princes et les peuples, progrés dans la voie des réformes. Conformément à ce programme, le directeur du Risorgimento faisait signer une supplique au roi des Deux-Siciles pour le conjurer de suivre la politique de Pie IX et de Charles-Albert que le jeune publiciste appelait, avec son illustre maître, la poli tique de la Providence. A peu de jours de là, il prenait une résolution de la plus haute importance. Le 7 janvier 1848, une députation de Gênes étant venue à Turin demander au roi l'institution de la garde nationale et l'expulsion des jésuites, comme les principaux rédacteurs des journaux indépendants délibéraient sur l'appui qu'il convenait de donner aux Génois, « qu'avons-nous tant à délibérer, s'é -

rria Camille de Cavour, pour prendre des demi-mesures qui n'aboutiront à rien? Je propose de demander au roi la Constitution. » Celte motion inattendue partagea l'assemblée. Les libéraux l'appuyèrent; elle fut repoussée par les démocrates, qui, dans leur extrême prévention contre M. de Cavour, lui supposaient l'arrière-pensée de précipiter le mouvement, afin de le faire avorter. Seul, le directeur du Messager, Brofferio, se séparant de ses amis politiques, se rangea du côté de M. de Cavour, en déclarant qu'il suivrait toujours celui d'entre eux qui voudrait aller le plus loinK Le débat s'échauffa. Il fallut se séparer sans avoir rien conclu. Le compte rendu de la réunion fut rédigé par les directeurs de VOpinione, du Risorgimento, de la Concordia; mais la censure préventive en ayant interdit la publication, M. de Cavour, avec la hardiesse d'un gentilhomme et d'un citoyen, l'adressa directement à Charles-Albert par la poste, en l'accompagnant d'une lettre où il lui démontrait que le meilleur moyen de concilier la grandeur du trône, la force du gouvernement avec les ijitéréts du pays, c'était de donner la Constitution, Un mois après, la charte piémontaise était promulguée ^ Quinze jours plus lard, Camille

^ « lo staro sempre con quelli che voranno di più. » Eroflerio écrivait plus tard, dans son Histoire du Piémont, que cette réunion avait été le prélude des luttes parlementaires; que les partis et les hommes y avaient pris position. Cette première entente du journaliste aventureux avec le futur ministre, ne fait-elle pas déjà présager et n'explique-l-elle pas, en quelque sorte à l'avance, l'un des plus grands actes politiques de M. de Cavour, le fameux Connubio?

* Charles-Albert, ne voulant pas sans doute paraître céder aux instances d'un journaliste, se fit demander la coastitulion par le municipe do Turin.

de Cavour siégeait dans la commission chargée de préparer la loi électorale. La ville de Turin le nommait député, et il prononçait, le 4 juillet 1847, à la Chambre, son maiden speech.

Les opinions que le comte de Cavour avait émises au sein de la commission, et qu'il soutint en toute occasion à la tribune, étaient empreintes de cette haute sagesse qui, chez lui, devançait l'expérience ^

Combattant le vieil esprit de municipalisme républicain et le penchant traditionnel de l'Italie vers une décentralisation exagérée, il montrait les temps changés et ce qui avait été l'unique garantie des libertés civiques devenu le plus grand obstacle à la liberté nationale. 11 accordait que la société française avait à souffrir d'une centralisation excessive, mais il faisait observer qu'en Angleterre et en Suisse le parti réformiste s'occupait à restreindre les libertés locales, afin de serrer plus étroitement le lien de l'État et de fortifier le pouvoir central. 11 affirmait que ce serait aller contre le mouvement de la civilisation que de réveiller en Italie l'esprit municipal.

Malgré son élocution difficile, en dépit d'un organe peu agréable et d'un geste banal, il captiva dès ses débuts l'attention de la Chambre. Personne mieux que lui n'obtenait le silence. Négligé dans son débit et d'une familiarité qui semblait exclure l'éloquence, il avait, s'il était provoqué, des vigueurs, des soudainetés dans la repartie qui désarçonnaient ses adversaires, des sarcasmes qui mettaient de

* Ses opinions étaient publiées au fur et à mesure dans le Rixoroimento. Voir les numéros des 12, 19. 22 et 25 février 1848.

son côté los rieurs, des éclairs de passion qui entraînaient l'assemblée '.

Camille de Cavour était allé s'asseoir sur les bancs de la droite, mais la noblesse conservatrice parmi laquelle il siégeait, pas plus que la démocratie, ne pouvait se résoudre à le considérer comme un des siens. La hardiesse de son esprit devait bientôt le tourner contre les timidités de la politique aristocratique. Son aversion pour tout ce qui ne lui semblait pas réalisable l'éloignait également des exagérations de la politique démocratique.

Cependant, l'insurrection lombarde venait d'éclater. M. de Cavour comprit instantanément quel en serait le contrecoup. « L'heure suprême de la monarchie sarde est sonnée. La guerre! la guerre immédiate et sans retard ! » s'écriait-il dans un appel aux armes où l'on sent, avec une parfaite conscience du danger, l'intrépide résolution de le braver ; et ce n'étaient pas là des paroles vaines. A la nouvelle de la défaite de Custoza, Camille de Cavour courait s'enrôler parmi les volontaires. H s'apprêtait à partir quand on apprit à Turin que tout était fini et que Charles-Albert abandonnait la Lombardie.

Durant le cours de la première session législative, M. de Cavour, soit qu'il partageât réellement les idées du ministère, soit qu'il estimât impolitique de le combattre, soutint successivement les cabinets Balbo, Casati, Revel. Il com-

' Un orateur ayant dit que l'amour de la liberté était plus vif chez les Ligures que chez les Piémontais : « Les Piéniontais font voir siu' les champs de bataille si la liberté leur est chère, s'écria avec feu le député de Turin; à l'ordre le calomniateur ! » Ces paroles, échappées à une généreuse colère, provoquèrent les applaudissements; le rappel à l'ordre fut prononcé.

battit, dans le Risorgimento S la proposition du gouvernement provisoire de Milan qui offrait la réunion de la Lombardie aux Ktats sardes, à la condition qu'elle serait votée par une assemblée constituante issue du suffrage universel et investie de pouvoirs illimités. Il s'opposa de toutes ses forces à l'impôt progressif. Il appuya enfin de sa parole, de sa plume et de son vote, les mesures les plus impopulaires, l'emprunt forcé, l'acceptation de la médiation anglo-française, pour négocier la paix avec l'Autriche. Il bravait ainsi, il irritait la passion générale, qu'exaltaient les malheurs de la guerre et les récents événements de Rome et de Florence. Traité de rétrograde, d'anglomane, d'ultra-modéré, par le parti qui s'avouait alors presque républicain et qui avait seul les sympathies du peuple, M. de Cavour se vit, aux élections nouvelles, convoquées par le cabinet Gioborti en janvier 1849, préférer un candidat obscur. L'élection d'Ignace Pansoia fut célébrée par la presse démocratique comme une victoire. « Le nom de Pansoia, » écrivait la Concordia, « sonnera bien plus agréablement aux oreilles des électeurs que celui de l'économiste qui fit l'apologie de la médiation et de l'emprunt Revel -. »

Mis hors du parlement où il venait de donner des marques de la plus rare capacité, le comte de Cavour, sans en témoigner le moindre dépit, reprit d'une main plus assurée encore qu'auparavant la seule arme qui lui fût laissée, sa plume de journaliste. Il attaqua fréquemment l'adminis-

* Il Risorgimento, 25 mars 1848.

- Ignace Pansoia, préléré à Camille de Cavour par les électeurs de Turin, c'est l'un des plus curieux exemples de la sottise où peut conduire losprit rie parti. '

tration démocratique; mais il se rallia au projet des restaurations romaine et toscane par l'intervention piémontaise, et sa générosité d'esprit le rangea parmi les défenseurs de Gioberti le jour où, tombé du pouvoir, ce grand citoyen se vit désavoué de ses collègues et abandonné de ses amis politiques.

Le journaliste Cavour eut bien vite regagné dans l'opinion la place que le député avait perdue. Après une courte lutte, le Risorgimento l'emportait décidément sur la Concordia. Dans les élections qui suivirent la défaite de Novare, après la chute du cabinet Rattazzi qui succédait au cabinet Gioberli, la ville de Turin choisit pour son représentant le comte Camille et le maintint désormais à la Chambre à travers les vicissitudes les plus diverses. A peine rentré au parlement, on le vit de nouveau braver l'impopularité en soutenant le ministère d'Azeglio au sujet du traité de paix avec l'Autriche que la majorité quasi républicaine se refusait obstinément à sanctionner. La situation était critique. Il fallut en appeler au pays. Le ministère menacé se mit à couvert derrière le roi ' qui, adressant en son propre nom une proclamation au peuple - le jour où les collèges électoraux furent convoqués (9 décembre 1849), se plaignait amèrement de la tijrarmie des partis, parlait d'hostilité à la couronne, et rejetait à l'avance sur les électeurs la res-

* On a remarqué que cela est arrivé fréquemnienL dans ces temjjs flinexpérience coiislilutionnelle. et que le ministère de M. de Cavour est le seul qui n'ait jamais mis à découvert la personne royale.

^ Cetle proclamai ion est connue dans l'iiistoire parlementaire du Piémont sous le nom de proclamation do Moncalieri, du nom de lu résidence royale où elle fut signée.

ponsabililé des désordres qui pourraie)it résulter d'un refus de concours. Plusieurs crurent voir dans cet acte d'inexpérience constitutionnelle la menace d'un coup d'État; on rappelait le ministère Polignac ; mais les Piémontais, confiants dans la loyauté de M, d'Azoglio, émus par les paroles royales, avertis d'ailleurs par le langage emporté du parti démocratique, envoyèrent à la Chambre une forte majorité conservatrice qui vota le traité avec l'Autriche presque sans discussion (janvier 1850 ^). C'était là, pour le gouvernement, une victoire dangereuse. Sa coïncidence avec le mouvement qui donnait pour président à la République française Louis-Napoléon Bonaparte était de nature à faire réfléchir. Camille de Cavour voit l'écueil. Il comprend que ce n'est plus le 'pouvoir qu'il importe de défendre, mais la liberté Aussitôt, sans hésiter, il publie dans son journal un article dont le titre seul exprime la vivacité de ses craintes. « Non si tocclii alla stampa! Qu'on ne touche pas à la presse! » s'écrie impérieusement Camille de Cavour; et il prélude ainsi à la conversion qui le porta des rangs de la droite parmi les députés de la gauche, et qui lui fit quitter ses amis politiques pour soutenir une des lois les plus démocratiques que l'on eût encore présentées : la loi qui supprimait les tribunaux exceptionnels du clergé et qui retient, du nom de son auteur, le nom de Siccardiana.

' La Cliambre, en agissant ainsi, donnait une marque signalée de ce tact politique qui distingue, entre tous les Italiens, le peuple piémontais. Le rapporteur, M. de Balbo, lai avait demandé (17 janvier 1850), sans autre explication, une approbation imposée par la nécessité et la sanction la plus silencieuse possible; ce qui fut fait.

FLORENCE ET TUUIN. 275

Le discours prononcé dans la séance du 7 mars 1850 par le comte de Cavour ', la scission qu'il amena dans la droite, marquent, selon moi, le moment, non le plus brillant sans doute, mais le plus significatif de toute sa vie publique. On peut le considérer comme la crise qui le fit passer de la jeunesse à la maturité politique. Aux yeux de ses anciens amis indignés, dans l'opinion même à laquelle il apportait un concours inespéré, le discours du 7 mars parut un revirement blâmable; on l'expliqua par un caprice d'ambition. 11 ne serait plus possible aujourd'hui de soutenir une interprétation aussi mesquine d'un acte aussi sage. Depuis longtemps déjà le comte de Cavour témoignait de son antipathie pour les timidités et les étroitesses de la politique conservatrice. Son esprit actif, s'il ne voulait jamais que le possible, voulait toujours tout le possible. Le statu quo n'était pas une manière d'être supportable pour ce tempérament généreux. Il haïssait d'ailleurs les subtilités parlementaires. « On ne peut pas gouverner sur la pointe d'une aiguille, » répondait-il au professeur de La Uive, qui lui reprochait sa défection. Il avait peu souci de ce qu'il appelait dédaigneusement les améliorations homœopathiques. Les libres allures de son génie se trouvaient mal à l'aise dans les voies semi-négatives des petites réfor-

' biscorfo sut (U'ogetto di legge per labolizione del foroecclesiaslico.

276 FLOREINCE ET TURIN.

mes. En appuyant la Siccavdionn, il était conséquent, si ce n'est avec tel ou tel de ses votes, du moins avec la tendance générale de ses opinions '. Presque tous les amis politiques de M. de Cavour estimaient cette loi inopportune et de nature à soulever de fàclieux débats. M. de Cavour l'approuvait parce qu'il la trouvait favorable aux intérêts bien entendus de la religion et à ceux de la société laïque. La juridiction ecclésiastique était incompatible avec la constitution. Son abolition était virtuellement comprise dans l'article 24 du Statut qui proclamait l'égalité devant la loi, et dans les articles 68 et 71 qui, de fait, annulaient le concordat de 1841, en déclarant toute justice émanée du souverain. Le comte de Cavour s'appliquait à faire ressortir les inconvénients graves qu'entraînerait pour le gouvernement et pour l'Église le maintien d'un privilège aussi vivement attaqué par l'opinion publique^. Voyant la droite décidée à repousser l'évidence, il ne recula pas devant la nécessité de s'appuyer sur le centre gauche. D'ordinaire, ce

• « Comment est-il possible, disait-il, peu de temps avant sa mort, à une personne qu'il interrogeait sur les choses de France, que des hommes véritablement libéraux, tels que MM. Thiers, Cousin, Villemain, etc., ne soient pas sympathiques à notre cause? — Véritablement libéraux, l'ont-ils été jamais? — Véritablement, oui; mais timidement, » reprit M. de Cavour. « // faut être hardi, » ajout a-t-il avec un accent qui le montrait, après dix années d'expérience et dans l'exercice du pouvoir, aussi ennemi de la politique circonspecte qu'il avait pu le paraître à ses débuts.

* Dès l'année 1847, le comte Avet. alors ministre de la justice, signalait ces inconvénients. Dans un mémoire en date du 4 n ai 1848, le comte Sclopis, garde des sceaux, l'un des plus éminents jurisconsultes du Piémont, en rappelant la note du comte Avet, insistait sur Vabsolue nécessité d'une organisation plus régulière de la compétence ecclésiastique.

ILOIIENCE ET TURIiN. -111

parti qui comptait environ vingt-cinq voix volait avec la gauche. En l'amenant à voter pour le cabinet, M. de Gavour faisait une chose d'un intérêt secondaire en apparence, en réalité très-importante, car il dégageait le pouvoir d'une entrave irritante, et il assurait ainsi, en prévenant d'inutiles conflits, le développement régulier de la liberté parlementaire. A partir du jour où des hommes tels que MM. Rattazzi, Lanza, qui avaient fait partie du ministère démocratique, purent être persuadés de voter avec le ministère conservateur, une révolution pacifique fut accomplie au sein du parlement. « Le vote de la Siccardiana, » écrivait en 1851 Gioberli, « autant par les espérances qu'il éveillait que par les promesses qu'il contenait, fut un lointain prélude du renouvellement social. »

Le comte de Cavour sortit de la séance du 7 mars avec une puissance sur l'opinion qu'il ne faudrait pas mesurer au petit nombre de votes qu'il enlevait à la droite. L'attitude de ses adversaires et le langage de la presse pourraient en donner une plus juste idée. Lui-même, jugeant que la Chambre ne tarderait pas à le porter au pouvoir, saisit l'occasion d'exposer devant elle son système politique, et, le 2 juillet, pendant qu'on discutait l'aliénation do la rente de six millions, il prononça l'un de ces discours que, dans nos assemblées, on appelait un discours ministre.

Trois mois après, la Concordia, ce même journal qui naguère félicitait les électeurs d'avoir préféré à Camille de Cavour, Ignace Pansoia, écrivait : « L'on donne comme certain que le comte de Cavour entrera dans le cabinet. Le comte de Cavour est notre adversaire politique ; cependant

nous ne voyons pas avec trop de déplaisir arriver au pouvoir ce parangon des hommes d'État. La question cléricale et la question financière, qui attendent une solution depuis tant de mois, ne sauraient péricliter dans les mains du directeur du Risorgimento . Quant à la question constitulioimelle, nous souhaitons que le comte de Cavour se souvienne qu'il a toujours été l'admirateur des institutions anglaises et le partisan de la stricte légalité. Nous n'espérons de lui guère davantage, ajoutait la feuille démocratique, attendu que l'esprit du parlement et la force des circonstances ne nous permettent, pour le moment, d'autre vœu que celui d'un ministère de légalité et de bonne administration. C'est au pays, à l'opinion publique, que nous nous adresserons pour développer nos institutions de façon à rendre promptement possible un ministère véritablement politique et italien^ de façon que les journaux démocratiques ne soient pas contraints de saluer comme une bonne fortune l'avènement au pouvoir du comte de Cavour ^ »

En parlant ainsi, la Concordia caractérisait la situation et marquait le sens exact qu'il convenait de donner à l'entrée dans le cabinet d'Âzeglio du nouveau ministre de l'agriculture et du commerce; mais elle ne voyait que l'idée actuelle, et ne devinait pas en M. de Cavour cette vive perspicacité qui lui fit toujours saisir le moment juste où l'homme d'État peut diriger l'opinion sans la contraindre, ou lui céder sans être entraîné par elle. Assurément, M. de Cavour n'était pas en 1850 ce qu'il fut dix années plus

• La Concordia, 10 octobre 1850.

tard', et ce serait un anachronisme que de lui attribuer dès lors le grand dessein auquel la gloire de son nom reste attachée. Néanmoins, si Ton prend le soin de rassembler dans ses écrits et dans ses discours de cette époque les points essentiels, on y trouve déjà, largement et fortement tracé, le caractère d'une politique dont les variations prétendues n'ont été que des agrandissements. On peut voir dès l'année 1846, par exemple, à propos de l'étaMissement des chemins de fer, comme il a présent à l'esprit l'importance stratégique et l'effet moral d'une mesure que d'autres considèrent uniquement dans ses rapports avec l'économie politique. « En améliorant le sort des classes laborieuses, chez lesquelles il reconnaît un plus grand désir du progrès, un sentiment plus vif de nationalité, un amour plus ardent de la patrie, en donnant aux classes supérieures l'émulation des entreprises utiles, les chemins de fer, disait M. de Cavour, opéreront un rapprochement heureux^. Ils feront cesser l'état d'isolement des provinces en Italie et de l'itahe en Europe. Ils feront de Turin une ville européenne. Ils prépareront enfin le pays à prendre part à ce grand remaniement européen qui détruira Vœuvre inique et arbitraire du congrès de Vienne. » Les réflexions qu'il ajoute sur l'esprit de nationalité montrent que sa pensée va encore au delà de l'œuvre si difficile de l'indépendance. Il la suppose accomplie, et, formant des

' Lorsque le député Castelli, chargé de faire part à M. de Cavour de la résolution du conseil, lui demanda à quelles conditions il y voudrait entrer, M. de Cavour répondit qu'il acceptait tout le programme du ministère Azeglio et la solidarité de sa politique.

- Des cliemins de fer eu llaJie, lieviie nouvelle, t . VIII, l'" mai l8iG.

projets pour celte nation qui n'existe que dans les pressentiments de son génie, il veut déjà pour elle, avec l'existence politique, une forte vie morale. Il parle de la grandeur du peuple. « Les classes nombreuses qui occupent les positions les plus humbles de la sphère sociale, écrit-il, ont besoin de se sentir grandes au point de vue national, pour acquérir la conscience de leur propre dignité. » Et cette réflexion nous découvre en lui un moraliste que peu de gens ont su voir, et qui n'est pas inférieur à l'homme d'État.

Dès son entrée dans le conseil, le comte de Cavour y prenait une importance extraordinaire. Six mois après, le ministre des finances ayant donné sa démission, il le remplaça (avril 1851), et devint en réalité le chef du cabinet auquel M. d'Azeslio continuait à donner son nom

YIII

Depuis la Siccardiana, M. de Cavour n'avait plus que des rapports d'hostilité avec la droite, systématiquement contraire à tous ses projets de réforme. Ce fut malgré les violentes attaques du parti conservateur qu'il réussit à faire voter le traité de commerce avec l'Angleterre et la Belgique ^ : première application de ses théories sur le libre échange, premier lien qui préparait par les relations com-

' Voir le discours prononcé par le comte fie Cnvour, le 14 avril 1851, à la chambre des dépnlés.

merciales les alliances politiques. Mais à peine le nouveau ministre avait-il, par son union avec le centre gauche, imprimé au gouvernement une allure libérale, que les changements politiques survenus en France le forcèrent de s'arrêter. Les conséquences du coup d'État pour l'avenir des gouvernements constitutionnels n'étaient pas calculables. Déjà les envoyés de l'Autriche transmettaient au cabinet de Tuiin des remontrances sur les excès de la presse, qui ressemblaient fort à des menaces ; déjà le gouvernement français faisait, au sujet des réfugiés, des réclamations impérieuses. Le ministère compritque, dans l'intérêt de la liberté, il fallait s'appliquer à prévenir les occasions de conflit avec le nouveau président de la république ^ Dans ces vues, le garde des sceaux Deforesta présentait à la Chambre un projet de loi qui tendait à réprimer les offenses de la presse envers les souverains étrangers. Ce projet fut mal accueilli. La droite ne l'interpréta guère mieux que la gauche. Les libéraux y virent un acte de faiblesse. Se persuadant que le Piémont allait suivre l'exemple de la France, les réactionnaires parlèrent tout haut, sinon d'abolir le Statut, du moins d'en changer les dispositions essentielles : la loi électorale et la loi sur la liberté de la presse. Leur conduite ouvrit les yeux à M. de Cavour. Il s'aperçut, que en manœuvrant de manière à tourner les difficultés extérieures, on allait prêter le flanc à la réaction intérieure. La sécurité que le cabinet avait cherché au dehors, on entendait la lui faire acheter

* Voir les instructions pleines de dignité données à l'envoyé sarde à Paris (M janvier 1850), au sujet de l'émigration italienne en riémont, et les réponses de M. d'Azeglio à M. de Butenval, au sujet de l'inlerneinent de 150 rélngiés français à Nice.

28ti FLORENCE ET TURIN.

au prix de la liberté ; l'institution parlementaire était menacée. 11 n'en fallut pas davantage pour porter M. de Cavour à un acte beaucoup plus décisif encore que l'avait été son adhésion à la Siccardiana. Le chef du centre gauche, M. Rattazzi, était désigné pour la présidence de la Chambre; M. de Cavour l'appuya. Rompant ainsi une seconde fois avec la droite, il conclut ouvertement avec le centre gauche celte alliance si souvent rappelée dans l'histoire parlementaire du Piémont sous le nom de mariage, connnhioK

En agissant ainsi, en se séparant complètement de la droite, M. de Cavour n'avait pas, tant s'en faut, l'approbation de ses collègues. Le chef du cabinet, averti après coup des décisions qu'il lui importait le plus de connaître, froissé des procédés inusités du ministre des finances, l'avait désavoué ^. Le vote de la Chambre, qui donna le fauteuil de la présidence à M. Rattazzi, et les rapports personnels de M. de Cavour avec le roi amenèrent une crise (1 i mai 1852) à la suite de laquelle le cabinet fut reconstitué dans le sens conservateur. M, de Cavour profita des loisirs qui lui étaient faits pour aller étudier de plus près les rapports nouveaux qne le coup d'Etat imposait aux gouvernements de l'Europe. Il vint à Paris dans le mois de juillet, y rencontra M. Rat-

' Ce fut le comte de Revel qui se servit ironiquement des expressions de divorce et de mariage. M. de Cavour les releva, et depuis jors connubio est demeuré dans le vocabulaire polilique.

* M. d'Azeglio, à l'iiisu de M. de Cavour, expédiait le 14 mars ISS^, aux agenis diplomatiques, une circulaire où il déclarait que jamais M. Rattazzi et la politique du centre gauche ne seraient acceptés par le ministère.

tazzi, avec qui il fut présenté à l'empereur Napoléon ; peu après il se rendit en Angleterre.

Dans l'intervalle, des négociations avec la cour de Rome, qui remontaient déjà très-haut, se poursuivaient sans amener le moindre changement.

Dèsrannéel849,avant la présentation de la Siccardiana, son auteur s'était rendu à Gaëte pour conjurer le saint père de renoncer à des privilèges abolis dans la plupart des États catholiques, et qui ne pouvaient plus s'accorder avec l'organisation actuelle de l'État sarde. Mais Pie IX, à qui la faiblesse du Piémont n'inspirait aucune crainte, n'avait voulu entendre à rien; le ministère piémontais, sur le point d'être prévenu par l'initiative du parlement, s'était vu contraint de présenter la loi qui fut votée, le 9 mars, à la majorité de 150 voix contre 27. Ce fut, comme on le pense, un grand sujet de colère pour le gouvernement pontifical ; les négociations entamées sur d'autres points s'en ressentirent ; elles prirent un caractère d'aigreur qui ne permettait guère d'en espérer un bon résultat. Vers la fm de l'année 1851, la nouvelle de la présentation d'un projet de loi sur le mariage civil faillit tout rompre. En vain le comte de Sambuy, envoyé sarde à Rome, en vain l'archevêque de Gênes, Charvaz, ancien précepteur de Victor-Emmanuel, s'entremettaient-ils avec tous les ménagements imaginables pour tâcher d'arranger les affaires ; en vain Victor- Emmanuel écrivait-il une lettre autographe, dans laquelle il prenait sur lui de faire au saint père des concessions qui outrepassaient ses prérogatives constitutionnelles; Pie IX y répondait en déclarant que la loi projetée était en contradiction manifeste avec le dogme catholique et la doc-

•28i FLORENCE ET TURIN.

trine de l'Église. Les complications survenues par la question des dîmes en Sardaigne et par l'intolérance de l'archevêque de Turin *, l'influence exercée sur l'esprit du roi par les deux reines, la résolution bien connue de M. d'Azeglio de ne point faire alliance avec le centre gauche, inquiétèrent l'opinion publique. Le parlement insistait pour connaître à quel terme en étaient les négociations. La lutte s'engageait violente avec le parti clérical, qui portait aux affaires le comte de Balbo, et le parti libéral, qui mettait en avant le comte de Cavour.

Longtemps le roi hésita; mais lorsqu'il eut acquis, par les réponses du saint père, la certitude que la nomination de M. de Balbo n'apporterait aucun amendement à des résolutions inflexibles, il céda à l'opinion publique et chargea de la constitution du cabinet M. de Cavour. L'opinion applaudit à l'initiative royale. Cependant, à cette heure, M. de Cavour ne s'appuyait ni sur une majorité parlementaire bien solide, ni sur les sympathies populaires. Des scènes récentes, à l'occasion de la cherté des grains, avaient montré que le peuple l'associait dans ses rancunes à la mémoire de son père. Accusé d'accaparement, il avait vu sa maison assaillie à coups de pierres. Peu après, il lui fallait dissoudre le parlement. Les circonstances lui commandaient plus que jamais la modération. Pendant deux années, sa politique fut pleine de prudence, mais cette prudence n'excluait pas l'énergie. On le vit bien dans le démêlé qui s'était engagé

* Mgr Franzoni refusait les derniers sacrements à l'un des hommes les plus religieux et les plus considérés du Piémont, le comte Pietro di Santa-Rosa, par le seul motif qu'il avait voté la loi sur l'abolition des tribunaux ecclésiastiques.

avec l'Autriche, au sujet du séquestre dont elle frappait, à la suite du mouvement mazzinien à Milan (6 février 1855), les biens des Lombards réfugiés et naturalisés dans les Etats sardes. M. de Cavour les soutint hautement S et, n'ayant rien obtenu de la cour de Vienne, il rappela l'envoyé sarde. Par cet acte de politique italienne, il commença de concilier au gouvernement piémontais l'opinion libérale dans toute ritaUc. D'ailleurs, en s'occupant avec activité des réformes économiques qui augmentaient la prospérité de l'État sarde, il avait soin d'y intéresser les populations des autres États.

Le système des voies ferrées, tracé en vue de la guerre contre l'Autriche selon un plan stratégique qui reliait entre eux tous les membres de la confédération italienne, des conventions postales qui permettaient aux journaux piémontais de pénétrer jusqu'aux extrémités de la Péninsule, l'armement des forteresses, la reconstruction des ports ^,

^ L'amnistie pour les émigrés lombards était exigée dès l'origine par le gouvernement piémontais. Elle était considérée par le cabinet d'Azeglio comme une question de conscience et d'honneur 'séance du 9 août 1849).

« Si l'amnistie, disait M. d'.^zeglio. ne pouvait s'obtenir, nous ne déclarerions pas la guerre, mais nous l'attendrions, et nous serions certains que le pays ne manquerait pas, lorsqu'on lui dirait que l'honneur du Piémont, cet honneur qui a traversé tant de siècles pur et sans tache, est en danger, et qu'il a besoin d'être défendu. »

'- M. de Cavour s'occupait particulièrement de la défense de Casale et d'Alexandrie. Il proposait à la Chambre de transférer à la Spezzia l'arsenal maritime de Gènes. L'opposition objectant l'imprudence du ministre à placer à quelques milles seulement des frontières la principale force de la marine, M, de Cavour trahit le secret de ses ambitions italiennes en s'écriant : « Qui vous dit que la Spezzia n'occupera pas un jour le centre, et non le point extrême de notreterritoire. »

étaient autant d'acheminements vers l'unité. Dans le même temps, la réforme des banques, celle de la répartition des taxes et d'autres mesures qui, tout en permettant d'augmenter l'impôt, soulageaient sensiblement les classes pauvres, popularisaient à l'intérieur le nom de Cavour. L'opinion s'établissait que sa capacité n'avait pas de limites, qu'elle suffirait à tout et s'ap[)liquait également bien à tous les services de l'État. Dès qu'on apercevait dans l'une ou dans l'autre partie de l'administration quelque difficulté, on y voulait voir appeler M. de Cavour. C'est ainsi qu'il fut contraint de prendre successivement les portefeuilles de la marine, de l'agriculture et du commerce, des finances et des affaires étrangères. Une si brillante fortune politique était faite pour éblouir ou satisfaire des ambitions moindres; M. de Cavour ne considéra le rapide accroissement de son pouvoir que comme un moyen d'oser davantage pour le bien public.

Les relations qu'il avait formées pendant son séjour en Angleterre, mais surtout ses entreliens avec l'empereur Napoléon lui ouvraient des perspectives nouvelles. L'occasion s'offrit de tenter, pour le Piémont, une entreprise que tout autre eût estimée hasardeuse, disproportionnée, hors de toute prudence. Seul, ou du moins presque seul, il sut y voir une heureuse violence faite à la lenteur des choses. 11 osa croire pour l'Italie à quelque chose de grand qui ne se pouvait encore déterminer. L'Angleterre et la France déclaraient la guerre à la Russie. Au lieu de la neutralité qui sied aux petits États et qui convient aux petites sagesses, le comte de Cavour voulut pour le Piémont les chances de la lutte. Plutôt que de laisser son pavs spectateur d'une

guerre où l'avenir de l'Occident était en jeu, il voulut acheter au prix du sang le droit d'y paraître intéressé. Il pensa que le concours des armes piémontaises avancerait, mieux que dix années de relations diplomatiques, le gouvernement du roi dans l'amitié des souverains alliés, et que la confraternité des champs de bataille parlerait plus éloquemment à l'imagination des peuples que les plus belles harangues ou les plus beaux écrits en faveur de l'indépendance italienne. Par le traité du 26 janvier 1855, le comte de Cavour promit d'expédier en Crimée un corps de 15,000 hommes et de l'y maintenir jusqu'à la fin de la campagne.

La discussion qui s'ouvrit le 3 février au sujet de ce traité montre combien le président du conseil était audacieux en engageant le Piémont dans la guerre. Durant celte longue et passionnée discussion, il vit se lever contre lui une opposition formidable où se rencontraient et s'entendaient pour le combattre les hommes les plus éminents de la gauche, de la droite, et même un assez grand nombre de députés habitués à voter avec le ministère. Une députation de Gênes était venue déclarer à la Chambre que la rupture des relations avec la Russie serait la ruine du commercé ligure. Les plus modérés partageaient cette opinion; selon eux la guerre était inopportune, non motiVée, contraire aux traditions de la maison de Savoie, impossible à soutenir avec les ressources actuelles, et sans aucune compen-

288 FLURENCL ET TUtUN.

salion pour le royaume. A ces considérations de l'ordre matériel, l'esprit de parti en ajoutait déplus graves. L'alliance avec la France déplaisait également à tous. On la supposait conclue, sous la pression du gouvernement impérial, à des conditions offensantes pour la dignité du pays. La démission du ministre de la guerre, Dabormida, faisait assez connaître, disait-on, que le traité blessait l'honneur de l'armée : on s'aliénait à tout jamais les sympathies du parti libéral, non-seulement en Italie, mais en Europe. Les Pallavicino, les Brofferio, les Tecchio, les Cabella, répétaient à l'envi que, en supposant les chances les meilleures, le premier effet de la victoire serait l'établissement dans les Etats sardes du gouvernement absolu. D'heure en heure, la discussion prenait un accent plus solennel : « Messieurs, s'écriait le député Deviry, la responsabilité que nous allons encourir au moment où nous jetons notre boule dans l'urne est immense et terrible, car de ce vote dépendra peut-être l'avenir de notre patrie. L'alliance contractée est complice de l'oppression des peuples ; elle nous ôte tout moyen de revendiquer jamais notre nationalité. » Puis, apostrophant le ministre: « Par ce traité, vous vous annulez dans les destinées de l'Italie. En le signant, vous signez la prostration du Piémont et la ruine de la nation italienne. »

Pendant une semaine entière, M. de Cavour eut à lutter contre les plus fortes passions, contre les sentiments les plus nobles, contre les amitiés les plus chères. Sarcasmes, insinuations, reproches, véhémences et perfidies, rien ne lui fut épargné* . A ce torrent de colère, il opposa une présence d'esprit et

• M. de Cavoiir ne trouvait d'appui que dans l'approbation du roi

FLORENCE ET TUIUN. '280

une force d'âme admirables. En faisant l'histoire du traité, il entra dans les considérations les plus hautes et s'appliqua à démontrer l'intérêt vital du Piémont à gagner par un service efficace la bienveillance active des souverains alliés. 11 cita des faits où se marquait avec évidence la vive sympathie du peuple anglais pour l'aUiance piémontaise. 11 expliqua comment l'Italie, appelée à devenir une grande puissance maritime, devait s'elforcer de contenir les prétentions exclusives de la Russie sur la mer Noire et les ambitions qui la poussaient vers la mer Méditerranée. 11 signala les inconvénients de la neutralité, qui, en raison de la situation géographique de l'Italie, devenait trés-nuisible aux puissances alliées. Il ne cacha pas le mauvais état des finances, en ajoutant toutefois qu'à son avis il n'était pas tel, que l'on dût s'interdire des sacrifices pécuniaires, lorsqu'ils étaient conseillés par l'honneur. A ce propos, il repoussa avec indignation le reproche que lui adressait le comte de Revel de n'avoir point demandé de subside, en déclarant que, bien loin de l'avoir demandé, il l'avait écarté dès le principe, au nom de l'armée et au nom du peuple italien : au nom de l'armée, qui eût rougi de se voir stipendiée par une nation étrangère; au nom du peuple italien, qui, en fournissant des mercenaires aux armées alliées, eût perdu sa dignité et son rang dans l'alliance occidentale. Quant aux reproches de défeclion, d'abandon de la liberté, M. de Ca-

et du duc de Gênes. Ce dernier, bien que déjà atteint de la maladie qui l'enleva, demandait le commandement en ciieide l'expédition. A sa mort, Victor-Emmamiel voulut abdiquer en laveur du prince de Piémont et aller rejoindre l'armée, tant il était persuadé, avec son ministre, que « l'indépendance de l'Italie serait conquise eu Grimée. »

•290 FLORENCE ET ÏUIUIN.

vour les écarta plus vivement encore : u Nous sommes entrés dans l'alliance qui nous a été offerte, » s'écria-l-il, « avec nos principes, avec nos sentiments^ sans démentir aucun de nos actes dans le passé, aucune de nos aspirations vers l'avenir, bannière levée ! Nous croyons avoir ainsi rendu plus solide le fondement de l'édifice constitutionnel que, depuis sept années, nous élevons lentement. Nous avons la pleine confiance d'avoir raffermi la bannière tricolore qui flotte sur ce parlement, et de lui avoir donné la force nécessaire pour résister dans l'avenir aux ouragans révolutionnaires et aux bourrasques de la réaction. Nous avons enfin servi la cause italienne de la seule manière qu'il nous était donné de le faire dans les conditions actuelles de l'Europe^. »

M. de Cavour ne pouvait pas tout dire, mais ce qu'il disait et la manière dont il le disait firent une impression profonde. En voyant le grand économiste, l'agronome, le financier, l'homme de science positive, se préoccuper avant tout de relever la réputation militaire du pays et de rendre à l'armée piémontaise la fierté perdue à Novare, les hommes que n'aveuglait pas l'esprit de parti comprirent qu'il y avait là autre chose que la vaine ambition d'une vaine gloire. Une majorité de 95 voix contre 64 ratifia le traité.

Cette petite majorité que lui disputèrent pied à pied les plus ardents patriotes, ce petit nombre d'hommes que M. de Cavour amenait à lui par des prodiges d'habileté et

' Discorso del conte Camillo di Cavour, présidente del consigiiOi ministro délie finaine et degli affari esteri, 6 i'ebbr.. 2 aiarzo 1853.

FLOIIENCE ET TURIN. 291

d'éloquence, pensaient alors ne faire autre chose que sauver un ministère. Quatre ans après, ils purent dire avec le pays que, par leur vote inconscient, ils avaient sauvé la grandeur du Piémont et l'avenir de l'Italie.

La guerre commençait. Pendant que les navires sardes faisaient voile vers l'Orient, le ministère, fidèle à ses engagements, reprenait la réforme ecclésiastique entamée par le comte Siccardi. Il portait devant la Chambre le projet de loi sur la suppression des couvents. Piien n'était plus conséquent et ne faisait mieux voir la connexion intime des pensées politiques de M. de Cavour. Relever l'honneur militaire de l'armée sarde, c'était menacer la domination autrichienne en Itahe; fortifier l'esprit civil, c'était amoindrir la puissance du pape. De la sorte, le Piémont se faisait ouvertement le champion de la liberté italienne contre ses deux mortels ennemis. A la suite d'un long débat, il fut décidé que toutes les maisons religieuses où l'on ne se consacrait ni à l'enseignement ni aux soins des malades ne pourraient plus se recruter, et feraient retour à l'État après le dernier survivante A cette nouvelle, les colères de la cour de Rome éclatèrent. Depuis longtemps, on l'a vu, les négociations allaient mal, malgré les ménagements qu'y apportait M. de Cavour, ménagements dont les preuves, quand elles seront connues, redresseront à cet égard d'étranges erreurs. La rupture devenait imminente. Victor-Emmanuel s'en inquiétait. Ses malheurs domestiques -, jetaient son

' Les biens des couvents devaient être employés à améliorer la situation du clergé séculier, à doter les hôpitaux et les autres établissements de charité publique.

* On se rappelle qu'en moins de deux mois Victor-Emmanuel perdait

292 FLOUENCE ET TURIN.

âme eu de grands troubles. Les intrigues du parti clérical redoublaient. Des relations directes s'établissaient entre le saint-père et le roi, plus- disposé aux concessions que ses ministres. Le sénat aussi résistait à M. de Cavour. La majorité était très-hostile. En adoptant un amendement contraire à l'esprit de la loi, elle détermina la retraite de M. de Cavour, Le général Durando fut chargé de composer un cabinet. Mais l'opinion publique abandonna le nouveau président du conseil; elle exigea le rappel de M. de Cavour. Après un court intervalle, il reprit son portefeuille, et, le sénat ayant ratifié par son vole le vote des députés, chacun put voir que le pays, pas plus que le ministère, n'était d'humeur à s'effrayer des menaces de Rome.

Les succès de la guerre de Crimée fortifiaient d'ailleurs le sentiment national. L'armée piémontaise avait été cruellement éprouvée, mais l'effet moral prévu par M. de Cavour était obtenu. A Traktir, deux régiments sardes avaient montré le calme courage des plus vieilles troupes. Sous Malakoff, l'excellence de l'artillerie piémontaise avait été signalée. Le corps des bersagliers, tout nouvellement formé par le général Albert de Lamarmora, rivalisait d'ardtur avec nos zouaves. Selon les prévisions du comte de Cavour, un concours aussi efficace resserrait l'alliance. A l'issue de la campagne, Victor-Emmanuel, invité par l'empereur et par la reine Victoria, se rendait à Paris et à Londres; M. de Cavour l'accompagnait.

sa mère, sa femme et son frère. On a prétendu que la reine mère, à ses derniers moments, avait supplié son iils de ne jamais faire porter devant la Chambre des pairs la loi sur le mariage civil votée par la (jhambre des députés.

FLORENCE ET TURIN. 2<Jd

C'est après une réunion au palais des Tuileries où Napoléon m, causant familièrement avec Victor-Emmanuel, lui avait adressé cette simple question : « Que peut-on faire pour l'Italie? » c'est par suite d'une sorte de pénétration réciproque et d'entente tacite entre l'empereur des Français et le ministre sarde, que fut préparé le mémorandum remis cinq mois plus tard (27 mars 1850) au congrès de Paris. Le mémorandum était une réponse hardie à la question impériale, sous laquelle la finesse du génie italien avait deviné ce que personne n'entrevoyait : l'affranchissement prochain de l'Italie par les armes françaises.

Le congrès de Paris est le point culminant de la politique cavourienne. C'est alors que M. de Cavour se consacre à l'Italie entièrement, ot que ritalie s'abandonne à lui sans réserve. .\ partir de ce jour, la destinée de l'homme et la destinée de la nation se confondent de telle sorte, qu'il ne sera plus possible désormais de les séparer. La conscience intime de la grande idée qu'il représente dans le conseil des puissances européennes y donne au ministre piémonlais la mémo autorité d'attitude et de langage qu'il avait eue, dès la première heure, dans les conseils de son roi. Le mémorandum du 27 mars, rédigé par M. de Cavour, et qu'il eut l'art de faire présenter au congrès sous les auspices de la France et de l'Angleterre, n'exprimait que des vœux modérés. En insistant sur la nécessité d'une meilleure organisation des

Etats pontificaux, il n'allait pas au delà des désirs exprimés en i 815 par le comte Aldini, dans un projet remis au prince de Metternich. Mais les tristes conditions des pays soumis au gouvernement temporel y étaient exposées avec tant de clarté et de précision, qu'il n'y avait aucun moyen de les réfuter. Le mémorandum ne parlait pas le langage de la ré\olution; il ne faisait pas appel aux passions de la démagogie; il s'adressait, au nom de l'intérêt européen, à la diplomatie européenne ; il s'en remettait à la sagesse des princes, à la prévoyance des gouvernements. L'impression qu'il produisit fut complète. M. de Cavour avait touché si juste le point vrai de la question, que, du même coup, il persuadait de sa haute raison la diplomatie et gagnait à sa sincérité la défiance des républicains. Il est curieux de voir comment Manin, le fier, le soupçonneux Vénitien, qui repoussait en 1849 les avances de Charles-Albert et refusait d'entrer dans le ministère Gioberti, s'associe aux vœux de Cavour, et comment il considère la politique piémontaise au congrès de Paris'. « La monarchie piémontaise, » écrit-il à Pallavicino-, « n'a fait aucune concession aux perpétuels ennemis de l'Italie : l'Autriche et le pape. Elle a offensé profondément l'orgueil et les ambitions de l'Autriche, en protestant contre l'occupation mihtaire des légations et des duchés, en dénonçant à l'Europe le mauvais gouvernement des souverains italiens que l'Autriche pro-

' Manin, quoique républicain, fut toujours disposé à se rallier à la maison do Savoie, à condilion qu'elle servirait la cause italienne. En 1855, il disait aux ministres de Victor-Emmanuel : « Faites l'Italie, et je suis avec vous. » En 1850, il ne doutait plus de leur itaUanilé.

- Paris, 11 mai 1850.

tége. Elle a exercé et fait admettre le droit de parler an nom de V Italie ; elle a contraint la diplomatie à reconnaître que l'état de l'Italie est intolérable, et ainsi implicitement que, s'il n'y est apporté remède, la révolution est nécessaire et légitime. Elle a fait un pas de plus dans une voie où, soutenue et au besoin poussée par l'opinion du pays qu'elle gouverne, par l'acclamation, la sympathie et la reconnaissance des autres provinces italiennes, il lui sera facile de progresser et, je l'espère et je le crois aussi, impossible de rétrograder. » Manin reconnaît, il affirme que les tendances du ministère sont loyalement italiennes, schiettamente e lealmente italiane. 11 a confiance dans la grande capacité de Cavour ; il est convaincu que le ministre de Victor-Emmanuel fera de l'opinion publique la règle de sa conduite; il approuve entièrement enfin la politique piémontaise. C'était là une immense conquête faite par M. de Cavour sur l'opinion. Détacher de l'opposition républicaine des caractères tels que Manin et Pallavicino, c'était en réalité la gagner à soi. A peu de temps de là, Lafarina, puis Garibaldi apportaient leur adhésion, et le parti mazzinien était dissous. M. de Cavour, au congrès de Paris, par la seule force de la vérité, triomphait à la fois et de l'apostolat de Mazzini et de la politique de Metternich.

De retour en Piémont après les conférences, le président du conseil y recevait un accueil enthousiaste et tout italien. Des points les plus éloignés de la Péninsule, les municipalités lui envoyaient des adresses, on frappait en son honneur des médailles.

La situation du Piémont était entièrement changée. On était loin des temps où Alfieri versait « des larmes de dou-

29C FLORENCE ET Tl'RIN.

leur et de rage » d'êlre né Piémontais ^ « 11 y a de cela dix années à peine, disait à la tribune le comte Mamiani (7 mai 1 856), que le Piémont semblait s'excuser de ses institutions libres, et qu'il avait l'attitude et le langage d'un homme qui toujours et de toutes choses doit se disculper. Aujourd'hui, dans les conférences de Paris, il appelle au tribunal de l'Europe ses antiques adversaires; il expose leurs iniquités; il demande justice de leur tyrannie, et personne ne se lève pour nier ses terribles inculpations; et, plein de foi dans la nécessité des choses, il attend avec sécurité la sentence finale. »

Animée d'une secrète espérance , l'Ilahe apprit sans frayeur, de la bouche même du président du conseil, que les conférences de Paris n'avaient amené aucune amélioration dans les rapports avec l'Autriche, et que la politique des deux pays était irréco7iciliable. On sentait derrière ces paroles la confiance en un puissant appui. L'Italie comprenait qu'après lui avoir prêté sa voix dans les conseils, le Piémont lui prêterait son épée sur les champs de bataille. En effet, les éventualités d'une guerre contre l'Autriche avaient été prévues aux Tuileries, et l'empereur avait manifesté les intentions les plus favorables. On avait traité explicitement plusieurs questions essentielles: i "la délivrance du royaume lombarde -vénitien; 2° l'abolition des traités de l'Autriche avec les autres États de la Péninsule; 3° la fédération italienne, dans laquelle, pour des motifs personnels, l'Empereur Napoléon voulait maintenir le grand-duc de Toscane ;

' « ...Lagrime di dolore e di rabbia mi scaturivano del vedermi nato in Piemonte... Ove niuna alla cosa non si poteva ne iare ne dire. eu inutilmenle appena forso clla si poteva sentire e pensare. »

4" il avait été dit enfin, que, an cas où le roi de Sardaigne viendrait à régner sur une population de douze millions d'hommes, une garantie serait donnée à la France par le rétablissement do ses frontières naturelles. A Ploinbières, où M. (le Cavour se rendit plus tard sur l'invitation de l'empereur, les conditions de l'alliance furent précisées davantage. La liberté des Alpes à l'Adriatique fut positivement promise ; on spécifia les agrandissements de territoire auxquels la dynastie de Savoie pouvait prétendre, et les sacrifices que la France exigerait à titre de compensation. Une alliance de famille fut résolue '.

Bien qu'il n'eût rien transpiré dans le public de ces arrangements, c'en était assez du mémorandum pour irriter le gouvernement autrichien. Contraint de céder à l'opinion du congrès, aux représentations de la France et de l'Angleterre, il avait donné l'amnistie et levé le séquestre qui frappait les biens des sujets sardes. Il voyait finir, sans la pouvoir renouveler, sa convention douanière avec le duché de Parme, et s'armer la forteresse d'Alexandrie au moyen d'une souscription nationale dont les noms et les motifs se publiaient hautement à Paris et à Londres ^

Les signes de l'union italienne se multipHaient; les vo-

* On s'est demandé s'il y avait eu à Plombières des stipulations écrites. De part et d'autre, aujourd'hui, on semble d'accord pour le nier. Des personnes qui ont dû être bien informées ont cependant affirmé l'existence d'une convention par écrit.

^ « Le bruit a couru que la souscription pour donner cent canons à la forteresse d'Alexandrie avait été interdite par le gouvernement français. C'est une ei'reur, écrivait Manin aux journaux anglais; la souscription est toujours ouverte chez moi, à Paris, rue Blanciie, h" 70. ). (12 sept. 1856.)

lontaires accouraient de toutes les provinces. L'accueil que reçut à Milan l'empereur François-Joseph acheva d'exaspérer ses ministres. Ils se plaignirent amèrement des attaques de la presse piémontaise, et, comme ils voulurent exiger que M. de Cavour y mît fin et qu'en même temps il fit cesser l'enrôlement des volontaires, celui-ci déclara que cela outrepassait ses pouvoirs constitutionnels. Dans un nouveau mémorandum (!*' mars 1859), il répondait victorieusement aux plaintes et aux prétentions de l'Autriche. Les rapports diplomatiques, qui depuis quatre ans se traitaient par de simples chargés d'affaires, furent brusquement rompus. Des deux parts on souhaitait la guerre. Le 29 avril 1859, elle était commencée.

Ce que fut cette rapide et glorieuse campagne de 1859, tout le monde le sait. Le soldat sarde s'y montra l'égal du soldat français en courage et en disciphne. Les officiers supérieurs, Cialdini au passage de la Sésia, Sonnaz à Montebello, où par une résistance opiniâtre il sauva d'une surprise la division Forey, Mollard à San-Martino où les positions qu'il défendait furent prises et reprises six fois, grandirent le renom de valeur conquis en Crimée. Par des actions d'une bravoure surprenante même pour les plus braves, Victor Emmanuel montra combien son grand cœur était sincère quand il avait juré de donner sa vie à la liberté. Chargé à la fois de quatre ministères et de la présidence du conseil, M. de Cavour ne laissait aucune affaire, si minime qu'elle fût, en souffrance. 11 pourvoyait à tous les besoins de l'armée et de la marine, multipliait ses instructions aux agents diplomatiques, organisait, selon le Statut, les provinces annexées: jamais on n'avait vu d'acti-

\1té aussi prodigieuse. Les effets n'en paraissent pas moins surprenants. Toutes les espérances s'exaltaient. La patrie, la liberté, la gloire, l'amitié d'une grande nation, tout semblait conquis à la fois. Yillafranca fit tout retomber dans le néant. Une froide énigme se dressa tout d'un coup devant les imaginations enflammées par des promesses, par des victoires inouïes. Le grand homme d'État qui avait poussé son pays dans cette entreprise héroïque se crut joué. A la nouvelle du brusque événement qui confondait tous ses desseins, sa raison fut étonnée pour la première fois; il accourut auprès du roi, et l'on dit que, dans l'emportement d'un patriotisme exaspéré, il ne ménagea pas au fils de Charles-Albert les reproches injustes. Mais bientôt, persuadé de l'inévitable nécessité des choses et trouvant le roi disposé à tout pour rassurer l'opinion, M. de Cavour, en lui remettant le portefeuille qu'il ne pouvait plus garder, lui conseilla d'appeler M. Rattazzi, et promit son concours au nouveau ministère. Après un court repos qu'il alla prendre à Genève chez d'anciens amis, il revint dans ses terres, et là, en méditant sur les clauses du traité de Zurich, il y trouva des motifs d'espérer. Aussitôt il renoua les fils brisés de sa politique, et reprit d'une autre manière l'œuvre de l'indépendance itaUenne ^

* Celle idée de l'indépendance italienne était entrée si avant dans son esprit, qu'au moment où il la croyait devenue impossible par la voie régulière et monarchique, il se sentait prêt à la tenter par les voies révolutionnaires. « On veut me forcer à conspirer, disait-il après l'entrevue de Yillafranca, eh bien, soit! »

500 rrORENCE ET TURIN.

Comme tous les traités et plus que beaucoup d'autres, le traité de Zurich prêtait largement à l'interprétation. M. de Cavour entrevit qu'il serait possible de le tourner au sens italien et d'exercer sur la politique française une action favorable, en aidant le mouvement qui se prononçait contre la paix dans l'Italie centrale. La cession de Nice et de la Savoie, réclamée par le gouvernement impérial, mais devenue discutable par l'inexécution des conventions de Plombières, ouvrait la porte à des négociations nouvelles. M. Rattazzi n'était ni en situation ni en humeur de les entamer. Il n'y pouvait trouver de base acceptable, estimant l'annexion de la Toscane trop chèrement et trop inconstitutionnellement achetée par la cession de Nice, selon le mode proposé par l'Empereur. Au mois de janvier 1860, il céda la place à M. de Cavour, suivant les conseils de la diplomatie anglaise, qui profitait de la paix de Yillafranca pour reprendre avantage en Italie. Les affaires étaient devenues plus difficiles à conduire, plus compliquées qu'elles ne l'avaient été jamais. Il s'agissait, pour l'extérieur, de démêler ce qui, dans le traité de Zurich, était, de la part de l'Empereur, œuvre de volonté ou de nécessité, de spontanéité ou de condescendance. Il fallait en même temps, dans les affaires intérieures, apprécier ce qui pouvait, sans péril pour la monarchie, être donné à l'élan révolutionnaire, afin d'agir tout ensemble par la révolution sur la

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diplomatie et parla diplomatie sur la révolution, et cela dans une mesure où l'on éviterait également de rien sacrifier, soit à l'une, soit à l'autre, de l'intérêt national.

A un gouvernement si fort ébranlé que l'était le gouvernement sarde par la paix de Villafranca, une telle tâche pouvait sembler impossible. M. de Cavour y consacra toutes les ressources de son génie. Il commença par gagner l'Angleterre à cette unité italienne à laquelle elle avait été toujours opposée. 11 y intéressa la diplomatie et la presse anglaises. Puis il s'assura, dans les différents États italiens, le concours de quelques hommes éminents, dont les uns, comme le baron RicasoU, apportaient à l'œuvre unificatrice la force aristocratique d'un nom ancien et d'une grande fortune territoriale, tandis que d'autres, les Farini, les La Farina, initiés aux sociétés secrètes, mettaient au service du Piémont, où elles avaient eu trés-peu de ramifications jusque-là, l'organisation des forces révolutionnaires. La Société nationale, présidée par G. Pallavicino et La Farina, établie depuis l'année 4857 à Turin' avec l'approbation tacite du gouvernement, et dont les comités s'étendaient jusqu'aux extrémités de l'Italie, dirigea, sous les yeux de M. de Cavour, l'ensemble du mouvement. Il se prononça en premier heu dans la Romagne et dans l'Ombrie. Les populations de ces provinces obéissaient avec empressement à l'impulsion du gouvernement provisoire établi, depuis le départ des Autrichiens, dans le dessein avoué d'opérer la fusion avec le Piémont. Leur esprit militaire s'était exalté

' Celle association s'était formée sur le modèle de celle de Mancliester (Anti-Cornlaw-Lcague); elle exerça sin- le mouvement itnlien 'une action extraordinaire.

par les brillants faits d'armes de la campagne franco-piémontaise. Quarante-cinq années d'un régime inepte et ténébreux les avaient d'ailleurs prédisposées à sentir vivement les avantages d'une administration intégre qui mettait au grand jour ses intentions et ses actes, qui [diminuait l'impôt, sécularisait l'instruction , établissait l'égalité de tous devant la loi.

En Toscane, où le peuple avait moins souffert, le mouvement, moins profond, ne dépassait guère ces régions moyennes de la société où tout s'accomplit sans violence. Ni les grands-ducs n'étaient très-haïs, ni les Piémontais bien connus de ce peuple spirituel, accoutumé à vivre, sans en prendre trop de souci, sous les régimes les plus divers. Il dépendait des hommes qui sauraient garder le pouvoir d'incliner vers l'autonomie ou vers l'annexion l'humeur douce et l'esprit indifférent de la population florentine. Par la force des choses, par l'énergie d'une volonté qui contrastait, là plus qu'ailleurs, avec la mollesse générale des caractères, le baron Uicasoli fut dictateur de la Toscane. Sans qu'il y eût eu d'entente préalable entre lui et M. de Cavour, malgré bien des sujets de rivalités, bien des différences de nature, la supériorité de leur esprit les rapprocha ; la politique piémontaise n'eut pas de plus ferme soutien que le baron Ricasoli, ni de plus dévoué aux intérêts italiens de la dynastie de Savoie. Sous l'influence de tels hommes, les assemblées, convoquées dans la Romngne et dans l'Emilie pour voter l'annexion , se prononcèrent , comme la Toscane, à la presque unanimité; mais aussitôt la diplomatie française protesta. L'empereur Napoléon se montrait positivement contraire à l'unité italienne, et beau-

coup moins bien disposé pour le Piémont qu il ne l'avait été à l'entrée en campagne.

Il voyait avec déplaisir le mode parlementaire et le suffrage restreint, qu'il considérait comme l'expression de la politique de 1850, appliqués à la révolution italienne. Bien qu'il eût reconnu, depuis la présence du grand-duc dans le camp autrichien à Solferino, l'impossibilité de le maintenir sur le trùne. Napoléon 111 exigeait, s'il devait abandonner l'idée de la fédération et l'exécution pleine et entière du traité de Zurich, que, du moins, le principe de son propre gouvernement et la base de la politique napoléonienne en Europe fussent admis. 11 entendait que, en Italie comme en France, le suffrage universel décidât du sort des peuples. Ce n'était l'opinion d'aucun homme politique itahen; ni M. Rattazzi, ni M. de Cavonr, ni surtout le baron Ricasoli, n'étaient d'avis de consulter le suffrage direct; non que le Piémont eût rien à en craindre, mais parce que, à leurs yeux, il serait d'un fâcheux exemple, au début de l'établissement constitutionnel, de regarder comme non avenues les solennelles décisions des assemblées. M. de Cavour résistait à la fois à l'action officielle et à l'intervention officieuse de la diplomatie française, qui, plus affirmative que le chef de l'État, déclarait absolument impossible la formation d'un royaume de onze millions d'habitants aux frontières de la France. 11 essayait de reculer l'exécution des stipulations de Plombières, espérant peut-être que les événements le tireraient de peine et qu'il échapperait à la dure nécessité de donner pour prix de l'unité itahenne, avant même qu'elle fût consommée, une portion du territoire. Depuis longtemps il consentait à la cession

de la Savoie, mais il disputait Nice. Le gouvernement français l'arcusait d'ingratitude, et les choses allaient empirant de telle sorte, que, sous peine de rupture, il fallut enfin céder. L'ultimatum apporté par M. Benedetti, le 23 mars, à Turin, fut consenti. L'annexion à la France de Nice et de la Savoie s'opéra selon le mode exigé par l'Empereur. 11 parut satisfait et consentit immédiatement à l'annexion de la Toscane. Mais à peine M. de Cavour avait-il résolu ces difficultés extérieures, que des difficultés nouvelles s'élevaient à l'intérieur et menaçaient de renverser son œuvre. Il s'était vu contraint dans l'affaire de Nice de manquer à la légalité constitutionnelle. Le traité du 24 mars avait été signé et exécuté sans l'assentiment du parlement. C'était là un fait inouï dans les fastes parlementaires, et M. de Cavour, mieux que personne, en comprenait la gravité. La discussion ouverte le 25 mai 1 860 plaçait le ministère et la Chambre dans une situation très-fausse , tout ensemble inconstitutionnelle et impopulaire. La cession de Nice qui sauvait l'Italie ne pouvait être expliquée ; elle blessait l'honneur national, qui protestait par la voix de Garibaldi; elle insultait à la dignité du premier parlement italien, à qui l'on venait demander un vote dérisoire et dont les droits méconnus trouvaient dans M. Rattazzi un revendicateur éloquent. Elle donnait beau jeu aux attaques de tous les adversaires politiques, de tous les envieux de la haute fortune du comte de Cavour. Dans la presse, Mazzini et ses adhérents dénonçaient au pays les trahisons de la politique cavourienne. Ils annonçaient que la cession de Nice, c'était le prélude d'un partage de l'Itahe; que l'empereur des Français exigeait la Toscane pour le prince Napoléon, le

royaume de Naples pour un Mural. Aulant, ou peu s'en faut, en disaient les réactionnaires. Jamais, deptiis les plus mauvais jours de ses débuts dans la carrière parlementaire, M. de Cavour ne s'était vu en buLte à de plus vives attaques ; jamais, depuis l'expédition en Crimée, il n'avait eu besoin de plus de sang-froid, de plus de présence d'esprit pour parer à des coups plus nombreux et mieux concertés. Il parut dans cette discussion supérieur à lui-même, égal à la grandeur d'une cause dont il ne pouvait plus espérer le triomphe qu'en mettant bravement en jeu l'honneur de son nom. H n'hésita pas. En présence de la nation, devant l'histoire, il osa revendiquer pour lui seul la responsabilité d'un acte injustifiable autrement que par la nécessité : «Je veux, dit-il, dans la séance du 12 avril, que le parlement demeure exempt de toute responsabihté. lo voglio che il parlamento rimanga esente da ogni responsabilità . » A ce langage grave et fier, le bon sens piémontais comprit qu'il y avait là quelque chose d'inévitable et qu'il fallait se résigner. Malgré la verve cruelle des orateurs qui, pendant cinq longs jours, battirent en brèche le traité et le ministère S le vote du 29 mai couvrit l'inconstitutionnafilé de la cession de Nice. « C'est un vote de honte ! » écrivait le lendemain le Diritto. C'était un vole de sagesse et de nationalité. Le jour n'était pas loin où tout le monde allait le reconnaître -.

' Le 27 mai, dans un mouvement d'indignation oratoire et d'ironie, le député Ferrari appelait Tœuvre du ministre « un royaume improvisé par le secours des armes étrangères, et gouverné par des brochures anonymes, écrites en langue étrangère. »

- Les démocrates n'ont pas assez remarqué le caractère démocratique de la cession de la Savoie. Ils n'ont pas vu qu'en réalité Victor- Emmanuel renonçait à la souveraineté do droit divin, pour la véri-

. La discussion durait encore au parlement, que Garibaldi préparait son expédition en Sicile. Dans la nuit du 5 au 0 mai, il s'embarquait à Gènes. M. de Cavour fermait les yeux. Cette tentative contrecarrait ses projets. Il savait qu'à ce moment même le pape, se confiant dans ses propres troupes commandées par Lamoricière, demandait le retrait de la garnison française à Rome et préparait, d'accord avec le roi de Naples, une attaque contre les Romagnes qui eût tourné au grand profit de la politique piémontaise. Il y avait tout intérêt pour le Piémont à laisser l'ennemi se prendre à ses propres pièges. Mais, comme M. de Cavour n'avait pas les moyens de retenir l'impatience de Garibaldi, et comme l'expédition de Sicile prévenait d'autres soulèvements où Mazzini aurait eu l'action principale, il laissa faire, et bientôt il seconda, dans la mesure où cela lui était possible, le prodigieux élan de la révolution sicilienne.

Cette révolution, préparée de longue main par l'esprit séparatiste de la population, par ses ressentiments contre la cruauté du despotisme bourbonnien , par l'indépendance nationale de l'Église sicilienne et par la propagande anglaise, enleva pour un moment à M. de Cavour le pouvoir de contenir l'opinion et de régler, selon la raison d'Etat, les entraitable souveraineté moderne : celle dont le droit se fonde sur le consentement du peuple.

nements populaires. Ni lui, ni le roi, ni le parlement, ne souhaitaient que le mouvement italien s'étendît à Naples. La prudence piémontaise, qui ne voit pas volontiers se précipiter le cours des choses, conseillait d'organiser la Sicile avant de passer outre et d'attendre des effets naturels de la liberté l'adhésion spontanée d'un peuple voisin. Dès les premiers mois de l'année 1859, pendant la maladie du roi Ferdinand, M. de Cavour exhortait les Napolitains à se serrer autour du prince héréditaire afin de le gagner à la cause italienne. A l'avènement du nouveau roi, l'alliance piémontaise lui était offerte ; mais l'esprit d'aveuglement soufflait dans le conseil de ce malheureux prince comme à la cour de Rome; et lorsque, rudement averti par la prise de Palerme, il promit enfin la constitution et voulut, en tendant la main à Victor- Emmanuel, abriter sous le masque du libéralisme sa royauté aux abois, l'heure était passée. Ce n'était plus M. de Cavour, c'était Garibaldi qui commandait à la révolution. L'opinion, ou, pour parler plus juste, l'imagination publique, éblouie par une gloire où le miracle semblait avoir autant de part que l'héroïsme, eût renversé, brisé le ministère, s'il avait osé la braver. Il est hors de doute à cette heure, pour toute personne bien informée, que M. de Cavour employa dans le sens de la prudence et de la modération tout ce que les circonstances lui laissaient de pouvoir. Pour éviter d'en venir aux extrémités, il proposait à l'empereur Napoléon, au roi de Naples, à Garibaldi, tous les moyens imaginables d'accommodement. Mais il avait pu se convaincre, en essayant de devancer à Naples, parla propagande politique, l'établissement du gouvernement révolutionnaire, que la liberté constitutionnelle ne serait pas

là, comme dans les autres États italiens, un attrait suffisant pour passionner les esprits. 11 avait renoncé à l'espérance de contenir l'agitation dans les limites qu'il lui traçait ; mais il n'était pas homme à se troubler ni à s'arrêter parce que la révolution ne marchait pas d'une allure égale et sûre comme la politique. Garibaldi à Naples ne permettait plus l'ambiguïté. 11 fallait prendre parti pour ou contre lui. Se déclarer contre lui, c'était se déclarer contre l'IlaUe; être avec lui, c'était retenir dans les voies monarchiques une révolution trés-mêlée d'éléments républicains, où Mazzini paraissait déjà; c'était détourner Garibaldi de Rome où il allait se précipiter, au risque d'entrer en lutte avec l'armée française.

L'entrevue de Chambéry et l'entrée des troupes sardes dans les États du pape, qui en parut la suite (11 septembre), la bataille de Castel-Fidardo et la prise d'Ancône changèrent le cours des choses. Ces événements, en mettant M. de Gavour dans une situation plus révolutionnaire en apparence, mais en réalité beaucoup plus conservatrice, lui rendirent la puissance d'opinion qu'il avait un moment perdue. Cette entrée à main armée dans les États de l'Église est une des choses qui ont été le plus vivement reprochées au gouvernement piémontais. On l'en a rendu plus directement responsable que de l'invasion des États napolitains. La diplomatie française a protesté. Que l'histoire doive protester à son tour, cela semble douteux. De tout temps, chez tous les peuples, la patrie en danger a commandé aux hommes d'État de ces actes qui passent outre à la stricte légalité, et qui ne se peuvent absoudre ou condamner que dans la perpective historique.

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Ce qui dus aiijourd'liui nous est connu, c'est que jamais la religion et les droits de l'Église ne tinrent dans les desseins d'aucun homme politique une aussi large place que dans ceux de M. de Cavour. Malgré les influences anglaises et genevoises qui dominèrent sa jeunesse, malgré le tour voltairien de son esprit, M. de Cavour, homme d'Etat, demeura toujours catholique. Dans les conseils de la politique italienne, il n'hésita pas plus que le calviniste Henri IV ne l'avait fait sur le Irône de France à subordonner ses inclinations propres à ce qu'il considérait comme l'intérêt de l'État. Réconcilier l'esprit sacerdotal avec l'esprit laïque, c'était son vœu sincère. L'alliance du catholicisme et de la hberté, cette espérance abandonnée par Gioberti en 1851, il s'y rattachait avec une obstination surprenante dans un si grand esprit. Il voulait bien véritablement k l'Église libre dans l'État libre, » l'autonomie absolue du souverair» pontife dans le gouvernement de l'Église, un clergé indépendant, propriétaire du sol, le pouvoir spirituel à l'abri de toute ingérence du pouvoir civil. Sauf dans la question du mariage civil et de l'abolition des tribunaux ecclésiastiques, il se montra toujours disposé à composer avec les prétentions de la cour de Rome. Tout ce qu'il fit dans ce sens ne paraîtra pas croyable'. N'étant encore que député,

' Un écrivain catliulique qui fait aulorilé et qui a montré toujours, avec une entière indépendance d'esprit, la plus rare pénétration historique, M. le baron d'Eckslein, écrivait tout récemment dans YAjh^ de la religion, 14 septembre 1861 : « Cavour suivait le cours d'une certaine opinion contemporaine, large en religion, parce qu'elle est indifférente. Mais dans mon opinion, il était sincère lorsqu'il parlait d'une Église libre dans l'État libre. Il pensait comme Tocqucviile. IJ voulait un clergé propriétaire, parce qu'il voulait un clergé citoyen.

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il s'était opposé fortement à ïincamération des bien] ecclésiastiques. Il ne cachait pas son déplaisir quand l| presse mêlait les questions religieuses aux questions politiques. [Bien après que les événements eussent rendu lîi souveraineté temporelle manifestement impossible damj les Romagnes, les Marches et l'Ombrie, il admettait la possibilité de donner, à titre de vicariat, l'administration de ces provinces au roi Victor-Emmanuel. Plus tard, sans se laisser décourager par la mauvaise foi de la diplomatie j pontificale, il offrait de laisser au pape la cité Léonine avec une liste civile considérable. Une garnison italienne, entretenue aux frais du gouvernement italien, aurait été établie dans Rome sous les ordres du saint-siége. Mais le saint-siége ne voulait pas d'accommodement. Remettre purement et simplement les choses dans l'état où elles étaient avant la guerre, c'était le sine quâ non de la diplomatie romaine. Une haine aveugle pour le Piémont inspirait au sacré collège des résolutions où l'esprit du moyen âge semblait revivre. Le souverain pontife^ en refusant d'accorder la moindre réforme avant la restauration intégrale du pouvoir temporel, sollicitait l'agrément de la France pour enrôler des troupes étrangères. 11 voulait rétablir à main armée le gouvernement clérical, odieux aux peuples. Il donnait à un général français le commandement d'une croisade prétendue, avec le titre, renouvelé du quatorzième siècle, de capitaine général

Il voulait un pape libre, moralement tout-puissant, entouré d'un collège de cardinaux libres. Il était, sous ce point de vue, de l'école du comte de Maistre, d'un fonds d'opinions analogues à celles de M. de Montalembert. »

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des armées de l'Eglise; il ordonnait enfin à tout l'épiscopat italien la désobéissance à la constitution , la rébellion contre l'autorité civile. Une telle politique ne pouvait avoir d'autre fin que la confusion; de tels combats ne pouvaient avoir pour issue que la déroute, La générosité du sang vendéen, trompée par de fausses promesses, rencontra dans les champs de Castel-Fidardo la déception et la mort. LesPiémontais, maîtres d'Ancône (29 septembre), marchèrent vers Naples.

Ce moment fut un des plus critiques de la politique sarde. Le gouvernement français dégageait sa responsabilité et rompait avec le Piémont les relations diplomatiques. Il protégeait ouvertement de sa flotte la résistance du roi François II à Gaëte. L'opinion s'alarmait à Turin. Les mazziniens profitaient de ces complications et des conflits qui se produisaient dans les Deux-Siciles entre le gouvernement régulier et l'administration révolutionnaire pour exciter la défiance de Garibaldi contre le ministère et ses ressentiments contre la France. La sagesse du parlement, l'appui de la diplomatie anglaise que représentait à Turin un homme éminent, versé dans les affaires de l'Italie, le sûr instinct du peuple, aidèrent M. de Gavour à surmonter tant de difficultés réunies.

Le 9 octobre, le roi Victor-Emmanuel était entré dans les États napolitains. Par le plébiscite du 21, Naples et la Sicile se prononçaient pour l'unité. Dans le premier parlement italien convoqué à Turin le 18 février 1801 j l'unanimité moins une voix donnait à la politique du ministère un assentiment complet et proclamait Victor-Emmanuel roi d'Italie. G'était là, pour M. de Gavour, un nouveau

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L'I bien légitime sujet d'orgueil. Il n'y voulut voir qu'une situation meilleure pour offrir la réconciliation à ses adversaires. .\près les interpellatious du baron Ricasoli sur le licenciement de l'armée méridionale , — c'est ainsi que l'on désignait les volontaires de Garibaldi , — et après les discussions parlementaires qui mirent à découvert la faiblesse politique de la petite minorité appelée le parti de f action, Garibaldi, qui s'était laissé entraîner à des violences de langage, en exprima du regret. Aussitôt, M. de Cavour, oubliant l'insulte encore vive, consentit à un entretien. C'était chose délicate. Dédaigneux par tempérament de tout art diplomatique et parlementaire, le dictateur de Naples ajoutait à l'antipathie instinctive qui l'éloignait de M. de Cavour l'amer ressentiment de la cession de Nice, sa ville natale'. Une croyance héroïque en son étoile le poussait d'ailleurs aux résolutions extrêmes. Il parlait en ce moment de marcher sur Rome et sur Venise connue il avait marché sur Païenne, et sans plus de souci des troupes françaises qu'il n'en avait eu des soldats bourbonniens. A l'issue de son entretien avec M. de Cavour tout était changé. Le héros de Calatafimi partait pour Caprera, et, sans s'expliquer davantage, il promettait d'y attendre en silence l'un ou l'autre succès des négociations politiques.

' Ce ressentiment était sans cesse excité par l'entourage de Garibaldi, qui le poussait à une rupture ouverte. « Tu voudrais mettre ta main dans la main du traître qui a vendu les os de ta mère! » lui disait-on quand on le voyait enclin à la conciliation; et cette image, plus hardie que juste, ne manquait jamais son elïet.

La sagesse de M. de Cavour l'emportait décidément sur la passion révolutionnaire. Étonné de le trouver à la fois si simple et si grand, persuadé par l'évidence de son profond dévouement à la patrie, le parti garibaldien venait à lui, homme à homme, comme y étaient venus six ans auparavant les Manin et les Pallavicino. 11 trouvait le parlement italien, où se heurtaient en pleine ardeur de combat tous les éléments divers de la nationalité italienne, aussi confiant que l'avait été la Chambre piémontaise. L'heure était venue enfin où l'opinion si longtemps rebelle s'inclinait devant son génie. Jamais, il faut le dire, ce génie n'avait brillé d'autant d'éclat. « Son intelligence paraissait encore agrandie. Ses plans étaient plus vastes et plus harmonieux; ses pensées avaient acquis une ampleur presque idéale, sans jamais sortir de la réalité ni toucher à l'utopie'. » Et cependant déjà sur ce front rayonnant de vie était passée comme une ombre rapide. Deux mois auparavant, une congestion cérébrale avait inquiété ses amis et le faisait songer soudain à la brièveté des jours. « La prochaine m'emportera , écrivait-il à une personne de ses amies, mais alors nous serons à Rome. » Les fatigues du parlement, les préoccupations, le poids des affaires, dont

' J'extrais ce passage d'une lettre que m'adressail, le H juin de cette année, une personne admise dans l'intimité de M. de Cavour, et qu'il honorait d'une entière conliance.

aucune ne se faisait sans sa participation active, peut-êtie aussi l'impatience des lenteurs diplomatiques \ l'excessive chaleur de la saison, l'avaient éprouvé. Il souhaitait le repos. Il s'annonçait à Genève; chaque jour il parlait de partir le lendemain, mais chaque jour il différait. Le mercredi, 29 mai, il tombait malade pour ne plus se relever.

M. de Cavour avait ce qu'on appelle vulgairement une santé de fer. Il tenait de son père l'activité infatigable, de sa mère le parfait équilibre d'une constitution très-robuste. Une heure de sommeil suffisait à réparer en lui toute espèce de trouble, mais son tempérament était sanguin et il se sentait disposé à l'apoplexie. C'est pourquoi il avait adopté le système des médecins piémontais et se faisait tirer du sang aussitôt qu'il éprouvait le moindre malaise. Cette fois encore, attribuant à une congestion cérébrale la fièvre et les autres symptômes fâcheux qui se manifestaient, il se fit saigner à quatre reprises dans l'espace de vingtquatre heures, et, comme il en éprouva du soulagement, il se crut et on le crut guéri. Pendant toute la journée du vendredi 51 mai, il reçut à son chevet les ministres et s'occupa des affaires; mais, dans la matinée du samedi, la fièvre revint tout d'un coup et prit un caractère alarmant ; une cinquième saignée exigée par le malade amena quelque apparence de mieux. C'était le jour de la fête populaire pour l'unité italienne; le soleil était splen-

* Ces lenteurs n'avaient cependant pas, comme on l'a dit, ébranlé la confiance de M. de Cavour quant à la solution de la question ror maine. « Rome est à nous, disait-il peu de jours avant sa mort à une personne pour laquelle il n'avait pas de secrets; un peu plus tôt, un peu plus tard, cela ne fait rien à l'affaire. »

dide, M. de Cavour s'en réjouit. Vers le soir, un nouvel accès accompagné de délire décida la famille à appeler en consultation plusieurs médecins. Ils trouvèrent le malade en proie à une fièvre intermittenle trés-forte. Ils ordonnèrent la quinine. C'est alors seulement que M. de Cavour parut comprendre la gravité de son état, et que, faisant dépouiller sa correspondance par son secrétaire, il lui demanda avec une sorte d'anxiété quelques renseignements sur la situation politique. Un peu plus tard, une sixième saignée fut pratiquée. A partir de cette heure, le mal fit des progrès rapides. Le délire s'empara de cette belle intelligence : délire révélateur et fidèle où l'esprit, échappé à la volonté, continua d'enchaîner dans un ordre logique les pensées de l'homme d'État. Dans cette crise dernière où la nature parle seule, où l'homme trahit dans ses divagations les sentiments divers qui ont agité sa vie, pas une parole ne vint à ces lèvres mourantes qui décelât une préoccupation personnelle, un souci de gloire, un désir du repos. « L'Italie est faite et ne se défera plus : Italiaèfatta e non sidisfapih; d « L'accord de la religion et de la liberté fera cesser les révolutions dans toute l'Europe : » tels furent les derniers mots intelligibles échappés à celte calme agonie.

Dans la journée du mercredi 5 juin, le marquis de Cavour, perdant toute espérance, fit appeler le recteur de la paroisse. C'était un moine franciscain qui depuis de longues années distribuait les aumônes particuHéres du comte Camille et qui, dans de fréquents rapports de charité avec le grand homme politique, avait conçu pour lui un attachement profond. Après dix minutes passées seul à seul

dans la chambre du mourant, il en sortit tout en larmes. Le soir, on apporta le viatique. Le lendemain matin, vers cinq heures, on administrait à l'agonisant l'extrêmeonction; vers sept heures il rendait le dernier soupir*.

A la nouvelle de la mort du comte de Cavour toute la ville entra en consternation. Depuis deux jours déjà les affaires étaient suspendues, les boutiques s'étaient fermées, une foule immobile et muette entourait la demeure de l'illustre malade. Elle interrogeait du regard la physionomie de ceux qui en sortaient. D'heure en heure, les visages s'assombrissaient. On avait vu passer en silence les médecins, le roij le prêtre qui portait le viatique, et pourtant on espérait encore. On attendait de celte constitution, de cette volonté énergique, un suprême effort. On croyait tout possible, hormis la fin d'une vie si vivante.

Quand le doute ne fut plus permis, quand, après la stupéfaction du premier moment, la douleur du peuple éclata,

» On a paru regretter à Rome que les scènes scandaleuses dont la mort du comte de Sanla-Rosa avait été roccasion ne se fussent pas renouvelées à la mort du comte de Cavour. Le bon sens du clergé piémontais, qui, à de rares exceptions près, a su être à la fois patriote et orthodoxe, ne l'eût pas permis. Jamais on ne lui eût persuadé qu'il devait repousser du sein de l'Église l'homme d'État le plus véritablement catholique des temps modernes. Jamais surtout il n'eût pu venir à la pensée d'un prêtre piémontais que l'on eût à demander une rétractation au grand homme qui sauvait l'Itnlie.

il s'en prit de ce grand malheur public à l'ignorance des médecins, à" la perversité des noirs el des tristes^. Le soupçon d'un empoisonnement s'empara des imaginations; le bruit se répandit que, le jour où il était tombé malade, le comte de Cavour avait pris son repas dans la compagnie d'un prêtre. Ce bruit sans fondement ne laissa pas de s'accréditer. Aux yeux de tout bon Italien, la perfidie cléricale est vérité d'expérience et de foi; elle est présente partout, elle est capable de tout, et jamais on n'hésite à la reconnaître dans tous les événements où elle peut paraître intéressée. Ce sont là les représailles de la justice populaire; c'est l'aveugle revanche de la conscience publique sur une domination détestée qui s'applique depuis tant de siècles à la fausser et à la corrompre.

Le jour des funérailles toutes les maisons s'enveloppèrent de noir. Partout sur le passage du char, du haut des toits et des balcons, tombaient tristement des couronnes, des fleurs funéraires. Les larmes, les sanglots, ne pouvaient se contenir, et sur tous les visages se peignait, avec la douleur, je ne sais quel vague effroi. On eût dit qu'en menant ce grand deuil le peuple piémontais pensait conduire au tombeau les espérances de l'Italie.

Mais ce peuple éprouvé, qui s'était redressé tant de fois déjà sous les coups de la mauvaise fortune, ne demeura pas

' C'est par ces épitlièles pittoresques que l'imagination italienne désigne les partisans de l'Autriclie et du de.spotisme clérical. Il serait dur, il serait injuste, sans doute, d'accuser l'erreur des médecins de l'issue funeste de la maladie. Cependant, il faut bien le dire, il parait étrange que les médecins, opposés sur le caractère du mal soient tombés d'accord sur la manière de le traiter, c'est-à-dire sm* lo saignée répétée.

r.l8 I LOREISGE ET TURIN.

longtemps abattu. Son courage fut égal à sa douleur. Avec tous les hommes d'État dignes de ce nom, M. de Cavour, tout en paraissant chaque jour plus indispensable, travaillait à se rendre de moins en moins nécessaire. En sollicitant constamment l'opinion publique à se prononcer dans la presse, à s'exercer dans l'association libre, il lui avait donné, avec le sentiment de sa force, le calme et la sagesse. En écartant la dictature qui lui était en quelque sorte imposée par les événements, il avait voulu que son pouvoir, chaque jour contrôlé, ne fût que l'expression de la volonté nationale. Dès l'origine du gouvernement constitutionnel, il avait su fixer le cens électoral avec tant de justesse, que jamais l'élection, comme il arrive ailleurs, n'avait donné une représentation factice. Au plus fort des complications sociales, il ne s'était effrayé d'aucune opinion. Non-seulement il avait convié à prendre part aux affaires l'élite de tous les partis, mais il avait voulu laisser son libre cours à l'enthousiasme révolutionnaire, et il avait fait ainsi pénétrer jusqu'au cœur des masses la passion de l'indépendance italienne. Son esprit était si vaste et si souple, que l'autorité et la liberté n'y soulevaient pas une contradiction. Chose rare en ces temps de conflits et de rétractations politiques, dans l'exercice du pouvoir, M. de Cavour ne parut pas moins hardi qu'il ne l'avait été dans l'opposition. La liberté d'enseignement, la liberté de commerce que sollicitait le publiciste, l'homme d'État les établit pleines et entières; et, si la liberté rehgieuse fut différée, on sait d'où vinrent les empêchements et qu'ils étaient insurmontables. Persuadé par de tels actes de la sincérité de son gouvernement, le peuple piémontais s'était montré reconnais-

sant et docile. La prospérité matérielle, qui croissait rapidement par la liberté, attachait les classes laborieuses aux institutions nouvelles ^. Avec nos hommes d'État du justemilieu, M. de Cavour disait aux masses : « Enrichissezvous; » mais en même temps il exigeait d'elles de grands sacrifices. Il leur enseignait, avec une sorte de cynisme héroïque, que pour devenir libre il fallait payer de gros impôts^. Par l'emploi généreux d'une fortune promptement acquise, il leur montrait que l'argent est le moyen, non îe but do l'activité. Il donnait pour correctif à l'émulation des richesses l'émulation du bien public; et de la sorte, à mesure qu'il répandait le bien-être, il relevait les mœurs de la nation. C'est dans cette pensée encore que M. de Cavour, porté comme il Tétait aux améliorations sociales qui demandent la paix, s'était appliqué néanmoins à fortifier le Piémont et le tenait en armes. Agriculteur et économiste, il l'avait jeté dans la guerre plus intrépidement peut-être que ne l'eût fait un soldat. Il prenait à cœur d'entretenir dans le peuple l'esprit guerrier; mais, de même qu'il ennoblissait la poursuite des richesses par l'ardeur du bien public, il savait prévenir l'excès de l'esprit militaire par l'habitude de la liberté civile et par le goût de la vie parlementaire. Douze années d'un gouvernement véritablement

* « Dans la dernière période de sept ans qui \ient de s'écouler, écrit M. Forcade (le Temps, 5 octobre 1861), les revenus du Piémont, faible État de cinq millions d'âmes, se sont accrus de trente-neuf millions. »

- « La liberté italienne, messieurs, dil-il un jour à la tribune, elle HP se fera pas par les fêtes, les hymnes, les harangues, mais en payant» en payant beaucoup, — bensi fiaçiando e payandomôlto. »

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représentatif et d'une instruction populaire tout à fait exceptionnelle ' avaient intéressé la nation à ses propres affaires.

Son respect pour l'aulorité s'était accru en voyant sur le trône et dans les conseils le respect de la liberté. Par l'exemple des hommes illustres qui portaient au pouvoir In modestie des habitudes domestiques, et quittaient les honneurs pour retourner à la pauvreté avec une fierté d'âme toute répubhcaine-, le peuple piémontais, bien que naturellement enclin à quelque avarice, s'était accoutumé peu à peu à honorer le détachement des richesses. Enfin, tout en développant le caractère piémontais selon sa nature propre, M. de Cavour l'avait cependant déjnémontisé, en ce sens qu'il l'avait imbu profondément du patriotisme italien. Cette révolution morale et politique s'était accomplie sans secousse et sans éclat, mais d'une manière si complète, qu'à la mort du plus populaire et du plus Piémontais peut-être entre les ministres de Victor-Emmanuel, l'opinion n'hésita pas à désigner pour son successeur un homme que, an temps d'Alfieri, elle eût traité d'étranger. Le parlement, le souverain, le peuple, furent d'accord pour remettre à un Toscan, M. Ricasoli, le gouvernement des affaires. Turin, la capitale piémontaise, si fiére de ses tra-

< On sait que l'instruction primaire dans les États sardes égale celle des peuples les plus civilisés. Le principe de l'instruction obligatoire a été reconnu en 1859 dans la loi Casati

- Les exemples seraient trop nombreux pour les citer tous. Il sulfil de nommer le chevalier d'Azeglio, le comte Maniiani, le général Lamarmora, M. La Farina, cic. Il est difficile en ce temps-ci de se figurer la simpliciié des mœurs piémontaisee.

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ditions dynasticfues et de sa gloire nouvelle, imposa pour tâche au baron florentin de la déposséder, de lui ôter son roi, son parlement, sa splendeur; de transporter dans Rome le foyer de la liberté et le drapeau de la patrie.

Mais, pendant que cette transformation de l'esprit public s'accomplissait en Piémont, une transformation plus extraordinaire encore s'opérait en Italie. Insensiblement et comme à leur insu, les Ligures, les Lombards, les Romagnols, les Toscans, les Siciliens, émus du sang versé pour la cause nationale, saisis d'un respect involontaire pour la valeur du peuple piémontais, persuadés par des comparaisons trop faciles de l'excellence de ses institutions, se ralliaient à la royauté constitutionnelle et à la dynastie de Savoie. Peu à peu les préventions se dissipaient, la reconnaissance effaçait les souvenirs hostiles. Gènes donnait l'exemple de ce changement. Son antique républicanisme, ravivé par l'esprit mazzinien, tout en gardant sa fierté, rendait hommage à la souveraineté populaire de Victor- Emmanuel. Milan, si orgueilleuse de ses richesses, si frondeuse, si indisciplinable, rivalisait avec Turin d'enthousiasme pour le roi et pour son ministre. Florence comprenait que le triomphe de la politique piémontaise, loin d'attenter à la souveraineté naturelle du génie toscan, ne ferait que l'assurer et l'étendre. A Naples, l'idolâtrie de

Garibaldi s'alliait ou se substituait à l'idolâtrie de saint Janvier.

En moins de dix années, le rêve d'Alfieri, les espérances de Gioberli, étaient accomplis. « L'Italie était faite; elle ne pouvait plus être défaite. » Le monument qui s'élève à celte heure dans toutes les cités italiennes à la mémoire du comte de Cavour, en disant à la postérité ce que peut le génie d'un homme pour la liberté d'un peuple, et ce qu'un peuple libre peut à son tour pour la gloire d'un homme, sera le premier témoignage sensible du renouvellement italien.

Que ce renouvellement, que cette seconde renaissance de l'Italie doive un jour prendre place parmi les plus grands et les plus heureux événements de l'histoire, il n'est pas téméraire de le prédire. Pour nous former l'idée du concours généreux que l'Italie, une et libre, apportera à la civilisation européenne, nous n'aurons pas besoin d'interroger ses splendeurs passées. Sous la calamiteuse oppression des temps à peine écoulés, elle a su défier ses tyrans et répondre à ses détracteurs par une fécondité prodigieuse.

Comptons les hommes et considérons les œuvres. Est-ce bien une nation déchue, est-ce bien la teire des morts qui donne à la politique un Manin et un Cavour? à la révolution un Mazzini et un Garibaldi? aux sciences, aux lettres, aux arts, Volta, Lagrange, Leopardi, Manzoni, d'Azeglio, Visconli, Bartolini, Rossini? à la religion, Gioberli.' à l'humanité, Confalonieri, Santa-Rosa, Pallavicino?

Où donc est la grande nation qui l'emporte à cette heure sur le "petit peuple subalpin dans l'amour de la patrie? La-

quelle mieux que lui a maintenu son droit et conquis sa liberté?

A quel pays enfin pourrait-on rendre un plus insigne hommage que d'en dire ce qu'un noble esprit écrivait naguère de ritalie : « Nulle part l'homme n'a si profondément goûté le bonheur de vivre et de mourir pour quelque chose de grand ^ ? »

' E. Renan.

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